Sur les ailes du monde – Fabien Grolleau – Jérémy Royer – Ed. Dargaud

Coup d’œil dans le rétro (février 2017)

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il abandonne ses comparses pour aller observer les volatiles.

Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations.

On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate, que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

184 p., 21 €

Passeur d’âmes – Golo Zhao – Ed. Cambourakis

Coup d’œil…
© Golo Zaha/Cambourakis, 2014

Qui n’a jamais voulu rencontrer son ange gardien ou le fantôme de son meilleur ami disparu ? L’univers fantastique de Golo Zhao, aux couleurs pastels et aux traits arrondis, campé cette fois au cœur des villes de la Chine contemporaine, illustre des histoires poétiques et merveilleuses, où destin et amour ne font qu’un. Des histoires qui mettent en scène des personnages, dont les ressorts intimes seront dévoilés à la fin.

Dans une petite ville au bord de la mer à l’écart des séismes politiques qui ont bouleversé cet immense pays, la vie s’écoule doucement, les gens habitent dans des maisons un peu délabrées mais non sans charme, qui n’ont pas plus de trois ou quatre étages. Chacun se conduit comme s’il existait un contrôle implicite, mais l’autorité est invisible.

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Nous croisons successivement une petite fille accompagnée à son insu par un garçon qui lui sauvera la vie sur un passage pour piétons ; une lycéenne passionnée de géographie qui va rester au pays, sans savoir que des chances exceptionnelles s’offraient à elle ; des enfants amateurs de bonbons, mais terrifiés par la patronne du bazar ; un garçon incapable, de par sa maladie, de ressentir la douleur physique, révolté par son infirmité et persécuté par ses camarades de classe ; un couple de fiancés d’il y a soixante ans, séparé par des événements déconcertants. Nous assistons également aux querelles de deux amis qui ont chacun un appareil photo de prédilection…

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Il y a des sauts dans le temps, des retours en arrière, des personnages élusifs dont l’intervention est déterminante, et aussi des chats, avec leur mystérieux pouvoir de catharsis, qui font évoluer les choses et les gens.

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Il y a un aspect initiatique dans chaque histoire : les personnages ont un chemin à parcourir, doivent faire des choix et en mesurer les conséquences. Derrière la vie, on s’aperçoit en effet que les actes de chacun sont pris en compte, que des passeurs, un peu anges gardiens, conduisent les âmes – oui, oui, c’est bien d’âmes qu’il s’agit – vers leur devenir. 

Les dessins à l’aquarelle de Golo Zhao mettent parfaitement en valeur les ambiances contrastées des différents récits. Ses personnages vêtus de bleu se détachent sur le fond ocre de la ville, qui respire au gré des vents, des orages et même d’un cataclysme.

Il y a aussi le clin d’œil du gros chat qui n’a qu’une oreille – à moins qu’il ne l’ait couchée sur sa tête…

Jeanne Marcuse

176 p., 22 €

Né en 1984, Golo Zhao est diplômé de l’Académie des beaux-arts de Guangzhou et de l’Académie cinématographique de Beijing (Beijing Film Academy). Passionné de dessin et d’animation, il a travaillé pour des magazines de bande dessinée avant de réaliser La Balade de Yaya. Il a notamment remporté en 2010, le prix de la meilleure bande dessinée au Festival International d’Animation et de Bande dessinée à Hanghzou.

Golo Zhao a également composé entièrement ou participé à :

2011La Ballade de Yaya – (9 vol.) – Ed. Fei

2014 Entre le ciel et la terre – Ed. Cambourakis

2016 Hello Viviane – Pika Ed.

2016Au gré du vent – Pika Ed.

2017Kushi (4 vol.) – Ed. Fei

2017Le monde de Zhou Zhou (vol. 4 à paraître) – Ed. Casterman

2019 Poisons – Pika Ed.

2019 Rêveries – Ed. Casterman

Algues vertes, L’Histoire interdite – Inès Léraud – Pierre Van Hove – Ed. Delcourt

En librairie à partir du 12 juin 2019 – Copyright I. Léraud-P. Van Hove / Delcourt. Couleurs Mathilda.

Depuis la fin des années 1980, pas moins de trois hommes et quarante animaux (cheval, chiens, sangliers…) ont été retrouvés morts sur les plages bretonnes. L’identité du tueur en série est un secret de polichinelle : les algues vertes. Un demi-siècle de fabrique du silence raconté dans une enquête fleuve.

Nous découvrons ici les principaux épisodes de ce terrible feuilleton qui perdure depuis près de quatre décennies. En dépit de leur portée, peu ont été repris dans la presse nationale au plus fort de leur actualité.

Qui en effet, en dehors des associations de défense de l’environnement, a réellement pris la mesure de ce qu’induisait la présence d’hydrogène sulfurisé (HS25) dans les algues vertes en décomposition sur le littoral breton ?

Nous découvrons aussi la mauvaise foi accablante de ceux qui se sont saisis des dossiers à instruire, et qui sont allés jusqu’à imputer aux victimes la responsabilité de leurs malheurs. Avec la complicité, tacite ou non, de ceux qui craignaient de perdre leurs privilèges.

Affaire Vincent Petit, vétérinaire. Juillet 2009

Et même lorsque, à la fin du mois d’août 2009, suite à l’épisode relaté ci-dessus, quatre ministres se rendent en Bretagne, après une nouvelle mise en évidence de la haute toxicité des algues vertes, la secrétaire d’État à l’Écologie, Chantal Jouannau, déclare « Ce qui me frappe dans ce dossier, c’est le nombre d’années où on a joué la politique de l’autruche.« , ce fléau, qui aurait pu être en partie jugulé par une modification du système productif, dont cette fois les agriculteurs seraient les bénéficiaires, ne va pas pour autant être pris à bras-le-corps. Léthargie coupable de L’État, négligence, voire dissimulation des autres, HS25 a alors encore de beaux jours devant lui avant d’être mis ko.

En 2019, l’ombre de Sisyphe continue d’autant plus à planer sur ce combat que le taux d’algues vertes, historiquement en baisse en 2017, a connu un nouveau pic à l’automne 2018…

Affaire Thierry Morfoisse, ramasseur d’algues. Juillet 2009

Une enquête édifiante, menée par Inès Léraud, journaliste et documentariste, membre du collectif des journalistes d’investigation Disclose. Elle doublée à la fin de l’album d’un rappel chronologique & iconographique des principaux événements et décisions survenus entre 1960 et 2019. https://made-in-france.disclose.ngo/

Anne Calmat

144 p., 18,95 €

King Kong – Michel Piquemal - Christophe Blain – Ed. Albin Michel

© Piquemal-Blain / Hachette
En librairie depuis le de juin 2019

 » Un horrible rugissement déchira la nuit, et la frayeur d’Ann redoubla. Kong sortit de sa jungle, immense terrifiant. Il martela sa poitrine de ses poings velus. Pourtant, lorsqu’il aperçut Ann, son visage se radoucit. Avec délicatesse, il s’approcha d’elle et délia ses poignets… Anne senti la main rugueuse contre elle et s’évanouit, tandis qu’il la serrait tendrement dans ses bras. » (p.19)

Sorti en 1933 aux USA, le film, réalisé par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, avec moult effets spéciaux qui firent grand bruit à l’époque, raconte l’histoire d’une jeune fille pauvre, Ann Darrow, qui vole une pomme à un étalage dans le quartier de Manhattan. Le cinéaste Carl Denham assiste à la scène, la soustrait à la vindicte du commerçant, et, frappé par sa beauté, l’engage sur le champ pour le documentaire qu’il s’apprête tourner.

Il projette en effet de filmer une bête monstrueuse, sorte de demi-dieu pour les habitants d’une île mystérieuse au large de Sumatra. Et la jeune fille dans tout cela ? Denham compte se servir d’elle pour charmer celui que les indigènes appellent Kong.

p. 19

Mais les choses vont prendre une tournure inattendue : la Bête va s’éprendre de la Belle, être capturée et devenir une attraction à sensation sur une scène de Broadway… On connaît la suite.

Ce qui est intéressant dans ce remake sur papier glacé, c’est la façon dont Michel Piquemal (adaptation) Christophe Blain (illustrations) sont parvenus, avec un texte réduit à l’essentiel et des dessins qui mêlent sophistication et minimalisme, à nous faire entendre le long cri qui traverse de part en part cette histoire. Cri de celle qui a faim, cris des indigènes piétinés par leur King lorsque qu’on lui ravit sa bien-aimée, cris des animaux de la jungle, cris du public face au spectacle de Kong enchaîné, qu’Ann a rejoint rejoint sur la scène. Et enfin , cri de colère de Kong, victime de la jungle des villes et de la cupidité des hommes.

C’est peut-être aussi de la part des deux auteurs, une forme de réquisitoire contre tous les voleurs de vie, avides d’exotisme.

A. C.

43 p., 14,95 €

  • Un remake du film, réalisé par John Guillermin (USA), est sorti en France en 1976.



Le rapport W – Infiltré à Auschwitz – Gaétan Nocq – Ed. Daniel Maghen


En librairie depuis le 23 mai 2019
© G. Nocq/D.Maghen

Postface « À propos du Rapport Pilecki », Isabelle Davion. Maîtresse de conférences, Sorbonne Université
Rapport Pilecki, rédigé en 1943

Toute la journée, nous avons roulé. Aucune nourriture, aucune boisson ne furent distribuées. Mais après tout, personne ne voulait manger.

Le train s’arrête enfin, la porte du wagon s’ouvre brutalement, l’air pénètre dans l’espace confiné où étaient entassés des dizaines d’hommes, essentiellement des prisonniers politiques polonais. Des SS, Mauser à la main, les font descendre. L’horreur de l’arbitraire commence alors. Quelques-uns sont désignés, puis abattus. Leurs cadavres sont aussitôt livrés aux chiens qui accompagnent les soldats allemands.

Septembre 1940. La mission que s’est assignée Wiltold Pilecki, officier de l’Armée secrète polonaise, en se portant volontaire pour infiltrer le camp d’Auschwitz afin d’y constituer un réseau de résistance et de renseigner ceux qui pourront enrayer la machine infernale, vient de débuter.

S’en suit la description des conditions de travail une fois arrivé dans le camp d’Auschwitz, avec le sadisme des séances d’humiliation – Sautez ! Roulez ! Dansez ! Pliez les genoux ! – et, dans le meilleur des cas, l’opportunité pour certains d’y échapper un temps, lorsque l’on a, ou prétend avoir, une compétence particulière qui permet d’être chargé d’une réparation dans la maison d’un officier ou bien recruté pour des travaux de terrassement destinés à l’extension du camp, ou à la construction de son jumeau, à trois kilomètres de là.

Combien seront-ils encore là, lors de la libération d’Auschwitz, le 27 janvier 1945 ? Witold Pilecki* précise dans son rapport que la portion alimentaire était calculée de telle façon que les prisonniers ne vivent que six semaines.

Une fois dans la place, il lui faut ruser, se faire affecter aux postes stratégiques qui dépendent du bureau de la répartition de la maintenance, afin, par exemple, de faire bénéficier les vivants des colis que les morts ne pourront plus recevoir. Tenir bon, ronger son frein, même lorsque les camions viennent chaque matin déverser les affaires de ceux qui ont été gazés ou exécutés la veille. Se méfier, débusquer les traîtres. S’évader parfois en rêve, en se réfugiant dans les souvenirs d’un passé révolu.

Il lui faut aussi apprendre à compartimenter, afin d’éviter que tout ne s’écroule si la cellule a été repérée par les Allemands ou tout simplement dénoncée dans les lettres anonymes déposées dans la boîte aux lettres du Block 15.

Détecter les ennemis invisibles, être sans cesse sur le qui-vive, prendre des risques calculés, s’adjoindre les fidèles compagnons qui feront parvenir à l’état-major de l’armée secrète basée à Varsovie, des compte-rendus que les alliés pourront ensuite exploiter.

Pour mener à bien sa mission, Witold Pelcki s’est placé sous l’autorité d’un lieutenant-colonel emprisonné avec lui à Auschwitz. Son réseau s’appellera la SOW, l’Union des organisations militaires, d’autres se constitueront par la suite.

Combien de fois va-t-il échapper à la balle qui lui est destinée s’il venait à lui manquer une réponse aux questions que lui posent les Kapos ?

« Le jeu que je jouais était dangereux. En fait, j’avais largement dépassé ici ce que, sur terre, on appelle dangereux.»

Thomasz Serafinski va œuvrer sans relâche à la réussite de sa mission, jusqu’à ce qu’il soit prêt à prendre le contrôle du camp.

« Chacun était prêt à mourir. Avant de périr, nous aurions infligé des pertes sanglantes à nos bouchers. », écrira-t-il dans son rapport en 1943. On pense irrésistiblement au très beau texte illustré d’Aline Sax (v. BdBD Archives, Les couleurs du ghetto), dans lequel le chef de cellule dit aux insurgés « Nous ne survivrons pas à ce combat. Les forces en présence sont trop inégales. Nous nous battrons pour sauver notre honneur. Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? »

Détail p. 195

Il ne reste plus ici qu’à attendre que l’ordre d’entrer en action leur parvienne. À supporter qu’il arrive. Sinon, il faudra passer au plan B…

Un album vertigineux, tant pour la force du témoignage de Witold Pilecki que pour celle de l’adaptation qu’en fait Gaétan Nocq. Ses illustrations sont également remarquables ; on passe des séquences en monochrome dégradé à toute une palette de couleurs, en superposition ou en opposition, qui montrent les différentes phases du quotidien concentrationnaire des détenus.

Anne Calmat

250 p., 29 €

  • Infiltré sous le nom de Tomasz Serafinski.

Le trauma quelle chose étrange – Steve Haines – Sophie Standing – Ed. çà et là



Sortie le 7 juin 2019 – © S. Haines-S. Standing/Ed. ça et là

Sur le trauma, nous disposons d’un témoignage de première main, celui du docteur David Livingstone (mais oui, celui-là même qui, selon la légende, égaré dans la jungle africaine, s’entendit demander par le journaliste Henry Stanley, parti à sa recherche : « Dr Livingstone je suppose ? » Ce à quoi il répondit : « Oui, et je me félicite de me trouver ici pour vous accueillir ») 

Pour ce qui concerne le trauma, Livingstone se trouva face à un lion qui, après lui avoir rugi dans l’oreille, le secoua comme le fait un chat d’une souris. Dans pareille situation, faire le choix du comportement adéquat mobilise l’organisme tout entier au détriment de tout autre besoin. Là, le lion, précédemment blessé par le tir de l’explorateur, finit par s’écrouler. Cette aventure fut suivie d’un étrange état de rêverie, sans peur ni panique. Cet état de détachement et de stupeur est le fait d’un mécanisme de défense propre au trauma : la dissociation. Celle-ci, émanant de manière inconsciente de la partie ancienne de notre cerveau, peut entrainer toutes sortes de symptômes, qui compliquent d’autant le quotidien que leur cause nous demeure. inconnue.


NOUS PERDONS CONTACT AVEC NOTRE CORPS OU DES PARTIES DE NOTRE CORPS. IL NOUS DEVIENT DIFFICILE DE RESTER PRÉSENTS OU ANCRÉS.


JE N’ARRIVE PAS À ME POSER, MON ESPRIT TURBINE.”


« CES PENSÉES NE CESSENT DE M’ENVAHIR, C’EST UNE
OBSESSION DONT JE N’ARRIVE PAS À ME DÉTACHER. »

Comme dans leurs ouvrages précédents : La douleur et L’anxiété, quel phénomène étrange*, les auteurs partent du fonctionnement du cerveau. Dans celui-ci, c’est la partie reptilienne, la plus ancienne, qui commande aux grands réflexes de survie, qui retient leur intérêt.

Steve Haines et Sophie Standing (illustrations) se penchent ici sur les origines, bien réelles, du psycho-trauma, issues des multiples expériences de la vie, dont certaines peuvent remonter à la naissance.


LA NAISSANCE EST PROBABLEMENT L’UNE DES CHOSES LES PLUS DURES QUE VOUS AYEZ VÉCUES. C’EST LE TOUT PREMIER ÉVÉNEMENT DÉTERMINANT, LAISSANT UNE EMPREINTE QUI RESTE EXTÉRIEURE À LA CONSCIENCE.
LA NAISSANCE PEUT ÊTRE UNE PRISE DE POUVOIR JUBILATOIRE.
MAIS SOUVENT, AUSSI, CE PEUT ÊTRE UNE LUTTE AU COURS DE LAQUELLE LES MARQUES LAISSÉES PAR LE COMBAT, LE FAIT D’ÊTRE BLOQUÉ, DE RESTER INANIMÉ OU DE NE PAS RECEVOIR L’AIDE NÉCESSAIRE RESTENT INSCRITES DANS NOTRE INTELLIGENCE CORPORELLE.

Ils nous sensibilisent à la complexité du phénomène, laquelle peut se lire selon un continuum allant du stress au psychotrauma.

“JE N’AI PAS ASSEZ D’AIR POUR RESPIRER.” “J’AI L’ESTOMAC NOUÉ PAR L’ANGOISSE.”

Surtout, ils nous rassurent, en nous montrant la résilience de l’être l’humain. Là, où la remémoration se montre impuissante à soulager, renouer avec le corps, agir sur les réflexes d’hyper-vigilance dans le présent, restaurer le sentiment de sécurité de base ouvrent une possibilité de guérison.

SOUCIS FINANCIERS, PATRON(NE) DIFFICILE, QUERELLES FAMILIALES, SURMENAGE SPORTIF ET, BANG, C’EST LA SURCHARGE ET ON S’EFFONDRE. UN STRESS INSOUTENABLE PLACERA NOTRE CORPS DANS LE MÊME ÉTAT QUE SI NOUS CHERCHIONS À ÉCHAPPER À UN LION.
LE POINT COMMUN ENTRE TRAUMA DÉVELOPEMENTAL, TSPT ET ÉTAT DE STRESS CRITIQUE, C’EST QUE TOUS DÉCLENCHENT LES MÊMES SYSTÈMES D’ALARME PHYSIOLOGIQUES. 

De petits exercices ayant trait à l’orientation du corps, à sa mobilité et son ancrage (perception en conscience) indiquent aux lecteurs comment apaiser les systèmes d’alerte internes, laissés en veilleuse par le trauma et renforcer progressivement l’intégrité corporelle par la conscience de soi.


SEULS DEUX RÉFLEXES PRIMITIFS DE SURVIE ONT ÉTÉ MENTIONNÉS
DANS LES PAGES PRÉCÉDENTES – LA RÉPONSE COMBAT-FUITE… ET LA DISSOCIATION.
EN FAIT, IL Y A UNE TROISIÈME RÉPONSE :
“L’ORIENTATION”. NOTRE PREMIER INSTINCT EST DE NOUS REPÉRER DANS L’ESPACE QUI NOUS ENTOURE ET D’OBSERVER CE QUE FONT LES AUTRES GENS.

L’association d’un discours rationnel et structuré et d’illustrations, gaies, colorées, évocatrices et teintées d’humour permet au lecteur de mieux appréhender des sujets à priori ardus et rébarbatifs. Chacun peut y puiser de quoi affronter ses symptômes et protéger son bien-être.

Nicole Cortesi-Grou

32 p., 12 €

Mars 2019 (voir Archives)
Oct. 2018
  • Steve Haines exerce en tant que chiropracteur et enseigne la thérapie craniosacrale. Il est également co-auteur avec Ged Sumner de « Cranial Intelligence : A Pratical Guide to Biodynamic Craniosacral Therapy ». (2011, Ed. Singing Dragon).

Jean-Michel Basquiat selon Andy Warhol – Ed. Taschen

copyright Ed. Taschen

La relation complexe qu’ont entretenue Andy Warhol (1928-1987) et Jean-Michel Basquiat (1960-1988) a toujours fasciné le monde de l’art. À une époque où Warhol, grand prince du New York cool, jouissait d’une renommée mondiale, Basquiat, jeune talent issu du cœur trépidant de Manhattan, émergeait soudain de la scène graffiti. Ensemble, ils nouèrent une relation personnelle et professionnelle électrisante.

Documentariste prolixe de son propre univers, Warhol le mentor a immortalisé sur pellicule et sur papier son amitié turbulente avec Basquiat, dans le décor du centre de New York des années 1980. Il en dévoile la profondeur émotionnelle, mais aussi les ambiguïtés, les limites et la complexité.

Produit en collaboration avec la Fondation Andy Warhol et les ayants droit de Jean-Michel Basquiat, cet ouvrage retrace la relation entre les deux hommes à travers des centaines de photos publiées pour la première fois de Basquiat, ponctuées des apparitions fulgurantes de personnages tels que Madonna, Grace Jones, Keith Haring et Fela Kuti. Des extraits des célèbres Andy Warhol Diaries, les journaux intimes de l’artiste, ainsi qu’une sélection d’œuvres réalisées à quatre mains et une profusion de documents d’époque viennent compléter ces clichés.

Touchant, intime et parfois ironique, Warhol on Basquiat lève un voile indiscret sur la vie de ces deux étoiles parmi les plus brillantes de la constellation artistique moderne.

Andy Warhol, Grace Jones, Keith Haring

312 p., 50 €

Les tableaux de l’ombre – Jean Dytar – Ed. Delcourt

Depuis le 9 mai 2019 – Copyright J. Dytar/Ed. Delcourt

Qui n’a jamais eu la sensation d’être suivi du regard par le personnage d’un tableau ou d’avoir surpris l’ébauche d’un sourire sur le visage d’un autre, d’ordinaire inexpressif  ? C’est ce qui arrive à Jean lors d’une visite scolaire au musée du Louvre.

Il s’est détaché du groupe d’élèves et s’intéresse aux œuvres exposées, lorsque son œil est attiré par une petite toile qui représente une jeune fille penchée sur son ouvrage. Soudain La Dentelière (peinte par Vermeer) regarde dans sa direction et esquisse un sourire.

À peine remis de sa surprise, Jean constate que la classe est repartie sans lui. Panique. Pendant qu’une guide court après le groupe, le jeune garçon découvre une série de petits tableaux qui illustrent les Cinq sens*. Cette fois, ce sont les personnages qui s’étonnent ouvertement qu’un visiteur s’intéresse à eux. « Eh les copains, je crois que j’ai tapé dans l’œil d’un gamin » lance fièrement Tobias (l’ouïe ) à la cantonade. Il est même prêt à prendre son luth pour lui jouer un petit air de sa composition, histoire de le remercier. C’est ainsi qu’on apprend que Tobias, Hilda (le goût), Caspar (l’odorat), Nils (le toucher) et Saskia (la vue) s’ennuient ferme dans leur coin, et même qu’ils voient d’un très mauvais œil l’intérêt que portent les visiteurs à un tableau voisin, qui il est vrai a la particularité de raconter deux histoires imaginées par deux peintres différents**.

Vingt années se sont écoulées depuis cet épisode et nous retrouvons « la bande des cinq » dans la même disposition d’esprit. À ceci près qu’une fiesta se prépare dans le département des peintures italiennes et que Saskia y a été invitée par Guido, son amoureux. Au risque pour ce dernier de s’attirer les foudres des trois jeunes beautés qui l’entourent depuis plus de trois siècles***… Mais l’amour à ses raisons, etc. Bien qu’en proie aux prémisses d’une crise existentielle, qui verra son aboutissement dans la seconde partie de l’album, Mona Lisa a prévu d’honorer la soirée de sa présence. Les autres Sens voudraient bien se joindre à Saskia, à commencer par Tobia. « Je lui chanterai une sérénade, elle ne pourra pas me refuser son autographe. »

Détail p. 15

Les invités, accompagnés de leurs animaux respectifs, sont tous sortis de leurs cadres (de vie) : il y a foule. Un vent révolutionnaire souffle néanmoins sur une partie de l’assistance – les tableaux de l’ombre contre ceux de la lumière – et les dissensions se font jour, avec une déconvenue de taille pour Saskia et Tobias, qui n’apparaissant pas sur la liste des VIP se sont faits refouler par le videur.

Au petit matin, chacun regagne ses pénates, ni vu ni connu.

Détail p. 23

Le temps de faire un nouveau bond d’une année et nous retrouvons nos cinq sens plus moroses que jamais « Encore une journée qui démarre (…) Quel ennui ! » Mais l’auteur est loin d’avoir dit son dernier mot… Il se paie même le luxe de se mettre en scène dans propre son album et d’y intégrer ses futurs lecteurs ; lesquels, on s’en doute, vont avoir le bon goût de s’intéresser aux œuvres qui d’ordinaire passent inaperçues…

Jubilatoire et futé. Une excellente façon d’entraîner les plus récalcitrants à la découverte d’œuvres, pour eux « antédiluviennes ».

Anne Calmat

72 p., 14,95 €

* Les cinq sens – Anthonie Palamedes (17e s.)

** Vue d’intérieur ou Les pantoufles – attribué à Samuel van Hoogstraten (17e s.)

*** Le Jugement de Pâris – Girolamo di Benvenuto (17e s.)

Les entrailles de New York – Julia Wertz – Ed. L’Agrume

Sortie le 16 mai 2019 © Wertz/L’Agrume

L’éditeur présente cet album comme «  une déambulation unique dans l’histoire et les rues de New York, à mi-chemin entre documentaire illustré et bande dessinée. »

Autoportrait

Julia Wertz nous raconte l’histoire des blocs, des édifices et des entrailles de New York. Elle en dessine l’ architecture et ses évolutions – les boutiques historiques, le changement des façades et des enseignes –, nous régale d’anecdotes méconnues, comme par exemple l’histoire de l’avorteuse légendaire de la Cinquième Avenue, l’inquiétante Mrs Restell, ou celle de la non moins inquiétante tueuse en série, Lizzie Halliday.

Elle parle de la grande Prohibition… des flippers dans l’Amérique puritaine de la fin des années 1930, revient, entre autres événements, sur l’histoire du système de tubes pneumatiques qui permettait à l’époque d’envoyer à la vitesse grand V un courrier ou un colis…

En résumé, elle pose un regard amoureux et plein d’humour (parfois grinçant) sur cette ville, SA VILLE, dont on dit qu’elle ne dort jamais.

«  Ceci n’est pas un ouvrage d’histoire classique. Ce n’est pas non plus un guide pratique de New York. Nulle part on n’y mentionne ses premiers habitants, il n’y a pas de dessins d’Ellis Island ni de l’Empire State Building. Certes, la statue de la Liberté y fait une brève apparition, mais c’est juste à cause d’un problème de déchets. Non, ceci est plutôt un recueil d’histoires uniques en leur genre et souvent oubliées sur le passé de la ville, accompagnées de dessins de différents quartiers choisis au hasard, tels qu’ils furent autrefois et tels qu’ils sont aujourd’hui. Si vous vous attendiez à un livre historique traditionnel ou que vous cherchiez un guide des restaurants et des monuments de la ville, c’est franchement pas de bol. Par contre, si vous en avez marre de ce genre de bouquins et que vous avez envie d’une approche un peu moins conventionnelle de cette ville, vous tenez ce qu’il vous faut ! »

Anna K.

284 p., 29 €

De la même auteure : Whiskey & New York, L’Agrume (oct.2016)

Julia Wertz est née en 1982, dans la région de San Francisco et vit actuellement à Brooklyn. C’est l’une des auteurs phare de la bande dessinée indépendante aux États-Unis où elle a publié plusieurs romans graphiques. En 2011, les éditions Altercomics ont publié Whiskey & New-York, qui a unanimement conquis la critique et le grand public.

Julia Wertz

Les couleurs du ghetto – Aline Sax – Caryl Strzelecki – Ed. La Joie de lire

Depuis mars 2019 – Roman illustré traduit par Maurice Lomré © La Joie de lire

À partir de 13 ans.

À l’heure où un pourcentage non négligeable d’adolescents semble ne pas avoir pris la mesure de ce qu’a été la Shoah durant la Deuxième Guerre mondiale, ce texte sensible sera un complément précieux de leurs manuels d’histoire.

En septembre 1939, les Allemands envahissent la Pologne. Un an plus tard, lorsque débute le récit, il y a deux Varsovie : le ghetto juif et la partie aryenne de la ville. Le jeune Misja décrit tout d’abord le processus insidieux de la ségrégation à l’encontre de ceux dont l’Occupant veut se débarrasser : brimades, arrestations, exécutions. Jusqu’au jour où le ghetto se retrouve encerclé par un haut mur surmonté de tessons de verre et de barbelés, avec interdiction absolue de sortir, sauf pour aller travailler. Un ersatz de ville dans la ville. Les Juifs s’y entassent par centaines de milliers dans un dénuement absolu, la faim et les épidémies ne tardent pas à faire leur œuvre. « Certaines familles sortaient leurs morts et les déposaient sur le trottoir. Une carriole viendrait ensuite les emmener. »

Un soir, mu par la colère et la culpabilité de n’avoir pas résisté à ce qui était en train de se produire, le jeune Misja décide de quitter clandestinement le ghetto, à la recherche de nourriture pour les siens.

« J’avais trouvé le paradis : la boulangerie d’un copain de classe. (…) Je remplissais mes poches de gâteaux. Je suis sûr que l’homme (le boulanger) était au courant de mes visites… « 
© Caryl Strzelecki
« (…) jusqu’au jour où je l’ai attendue longtemps, très longtemps… » © Caryl Strzelecki

Cette sortie nocturne sera suivie de nombreuses autres.

Le

Le narrateur n’est pas le seul à transgresser les ordres, les Allemands le savent, aussi attendent-ils les fuyards au tournant, munis de lances-flammes. Ceux qui sont pris sur le fait sont exécutés ou font l’objet de représailles d’une cruauté inimaginable. «  Malgré cela, nous ne nous laissions pas faire. Le sang versé n’avait pas le temps de sécher que d’autres tentaient déjà leur chance. »

À l’été 1942, les déportations commencent sous un prétexte fallacieux. Misja sent intuitivement qu’il s’agit d’un aller sans retour. Le groupe de résistants qui s’est constitué au cœur même du ghetto et auquel il va s’intégrer lui en apportera la confirmation. Dès lors, il n’est plus seul, il se sent prêt à l’action.

« Nous les Juifs du ghetto, allions être transférés et vivre dans des petits villages russes. À nous le grand air et les vastes étendues (…) Je ne croyais pas à ces histoires. » © Caryl Strzelecki

L’insurrection est proche. Les armes sont fourbies sous l’œil avisé d’un déserteur allemand, les cocktails molotov sont prêts à être lancés à la face des bourreaux. Tous savent que leurs chances de survie sont plus que minces, mais là n’est pas la question : « Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? leur a demandé Mordechai, le chef du groupe. On est le 19 avril 1943.

La suite appartient à celles et ceux qui découvriront ce beau roman qui, à l’heure de la montée des populismes un peu partout en Europe, incite à lire le présent et le futur à la lueur du passé.

Anne Calmat

112 p., 14,50€

De la même auteure : La jeune fille et le soldat, La Joie de lire 2017.

Le travail m’a tué – Grégory Mardon – Hubert Prolongeau – Arnaud Delalande – Ed. Futuropolis

© H. Mardon, H. Prolongeau, A. Delalande/ Futuropolis – En librairie de 5 juin 2019

Ce récit bouleversant, issu d’un témoignage, est à mettre en perspective avec le procès actuel du patron d’une grande entreprise et de quelques-uns de ses cadres, accusés de harcèlement organisé. Il fait suite à un livre co-écrit par Hubert Prolongeau et Paul Moreira, Travailler à en mourir (Flammarion, oct. 2009).

Madame Perez et son avocate patientent dans la salle du tribunal des Affaires de Sécurité Sociale. Une plainte l’oppose à une grande entreprise pour harcèlement organisationnel. Ni l’une ni l’autre n’osent espérer que justice soit rendue.

Tout avait pourtant bien commencé. Carlos Perez, fils d’ouvriers venus d’Espagne, centralien brillant, est comme son père, un passionné de voitures. C’est tout naturellement chez un grand constructeur automobile qu’il postule pour son premier emploi, en 1988. Cinq ans plus tard, fort d’avoir sorti, avec son équipe, un nouveau modèle prestigieux, il passe chef d’atelier. Dans la foulée il épouse Françoise, une institutrice.

Carlos a le profil du « bon » travailleur que s’arrachent les entreprises : intelligent, efficace, consciencieux, impliqué dans son travail, soucieux de l’équipe comme de la hiérarchie. Mais s’investir sans compter peut aussi être une situation à hauts risques…

Y-a-t-il eu un premier grain de sable ? Un facteur déclenchant ? Au vu de ce témoignage, on a plutôt le sentiment qu’un enchaînement d’évènements a progressivement fait glisser Carlos dans une spirale infernale, dont il ne se sortira pas.

Un transfert de l’atelier dans un nouveau lieu, ce n’est pas la mer à boire, sauf qu’au moment où l’on devient père de famille, cela entraîne deux heures supplémentaires de trajet quotidien. Et puisqu’on est dans un nouveau local, il faut innover sur le plan des espaces de travail : un plateau, c’est les chefs parmi les ouvriers, les communications sans perte de temps en déplacements. La voilà la modernité, la transparence ! Le bruit, les allées et venues permanentes, l’auto-contrôle, les difficultés de concentration et de réflexion ne comptent pour rien. D’autant que les ateliers étant maintenant séparés du centre technique, on ne voit plus ce qu’on fait, et c’est autant en perte de sens de son travail. Et puis, au diable la vieille école, il faut intégrer les nouvelles panoplies managériales : management par objectifs, objectifs individualisés, entretiens d’évaluation, réorganisation… Le tout sans augmentation de salaire ni promotion, le licenciement restant une menace à ne pas négliger.

Carlos essaie de s’adapter et construit un fragile équilibre entre famille et travail. Mais dans le secteur automobile, la concurrence se fait plus rude, alors arrivent les « cost killers », ces managers qui « tuent les coûts », et parfois les humains avec.

Un collègue de la vieille école lui a pourtant glissé ce conseil judicieux : « Tu aurais la vie plus cool si de temps en temps tu t’en foutais un peu… »

La suite, nous l’avons bien trop souvent entendu aux informations : de réorganisations en réorganisations, de nouveaux logiciels en nouveaux logiciels, de déplacements en déplacements, l’accumulation des tensions, l’excès de travail, les crises conjugales… Un conflit avec sa hiérarchie, et c’est la dernière vague qui fait s’écrouler la falaise.

Rien ne fera revenir Carlos, mais il arrive que justice soit faite.

La narration linéaire nous fait suivre pas à pas la lente descente aux enfers de Carlos et de son épouse. Les dessins au trait noir, épais, sont réalistes. Ils sont parfois assortis de couleurs froides : bleu, violet, gris, blanc… Et de quelques éclaircies bleu ciel lors des moments heureux, ou bien d’un rouge violent lors de l’ultime conflit qui oppose Carlos à sa chef.

Le court texte qui suit la BD, propose une analyse de ce courant gestionnaire apparu dans les années 90, et de ses conséquences. Il se termine sur la note optimiste qu’apporte la mise en place encore balbutiante du « management libéré », afin que le travail cesse d’être meurtrier.

Nicole Cortesi-Grou

120 p., 19 €

Les Voyages de Jules – Emmanuel Lepage – René Follet – Sophie Michel – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 9 mai 2019 © Lepage-Follet/Maghen

Le livre est un voyage dans le temps au travers d’une longue lettre que le héros, le peintre voyageur Jules Toulet – né de l’imagination de la scénariste Sophie Michel – envoie à sa bien-aimée, Anna. (1).

Il lui écrit : « Un jour quand nous serons vieux et que chaque seconde égrenée par l’horloge comptera, je te raconterai ma vie ». On pense à Ronsart.

Toulet évoque l’enfant qu’il fut et ceux qui l’ont marqué à jamais : ses parents, bien sûr, avec au premier chef, Rose, sa mère, «un mètre soixante-quatre d’amour, de bonté et de silence » (il en apprendra plus tard la raison). Puis, à égalité avec Rose, son maître absolu : Ammôn Kasacz « observateur avide et attentionné de la vie, dont l’enseignement et la rigueur m’ont mené plus loin que je ne serais allé tout seul. » L’album reproduit les échanges épistolaires entre ces deux êtres aux affinés si semblables, l’aîné guidant les lectures du plus jeune et parfaisant sa technique picturale. Jules parle de leur rencontre : « Nous nous sommes reconnus. J’ai plongé dans son regard comme on plonge dans l’amour, sans la moindre résistance. »

p. 18 & 19

Si l’on s’arrête un instant sur cette phrase qui semble si bien résumer l’amour sous toutes ses facettes, on se dit en admirant la puissance des illustrations de René Follet et en contemplant la beauté de celles d’Emmanuel Lepage, que l’un pourrait tout aussi bien l’attribuer à l’autre.

Félix Toulet, grand lecteur devant l’Eternel, nous entraîne ensuite dans la découverte des écrivains voyageurs qui ont nourri son imaginaire : Defoe, Verne, London, Conrad, Falkner. Comme lui, nous nous glissons dans la peau de Robinson, Vendredi, Némo, Arthur Gordon Pym, John Trenchard, ou dans celle de Jim Hawkins, le jeune héros de Stevenson qui réapparaîtra sous des noms différents dans ses romans. Nous embarquons avec lui sur La Licorne et Le Batavia, nous sillonnons les mers, enjambons les continents, croisons Ernest Hemingway, « un jeune gars qui projette de devenir écrivain ». L’Américain vient de rencontrer Ammôn. Puis nous nous plaisons à imaginer Félix s’essayant au dessin tout en luttant contre le roulis d’un navire.

p. 26 « Il faut compter sur le mouvement perpétuel des vagues, mais je m’aguerris. »

La lettre adressée à Anna fait de nous les témoins pivilégiés de son adoration pour cette jeune femme avec qui il a effectué tant de voyages. Un amour fou qui lui a fait un temps négliger son mentor. « Il faut laisser les vieux maîtres derrière soi, c’est dans l’ordre des choses », lui a généreusement écrit ce dernier. Nous le retrouverons au soir de sa vie, entouré de Jules, d’Anna et de Salomé (2), l’ex-capitaine de l’Odysseus pour qui, sa mission accomplie (réunir les toiles que la lecture de L’Odyssée avait jadis inspiré au peintre), il est temps de rentrer chez elle, sur une île que l’on a très envie d’appeler Ithaque. Homère n’est jamais loin, son ombre plane sur la trilogie.

p. 54

Nombre d’épisodes restent à découvrir au travers des récits tentaculaires du troisième et dernier volet de cette quête initiatique, ponctuée de dessins et d’illustrations, à la peinture acrylique pour Follet et à l’aquarelle ou au lavis rehaussé de gouache pour Lepage.

p. 91

Un seul mot vient à l’esprit : envoûtant ! On oublie que les personnages sont fictifs, on entre de plain-pied dans leur monde, et on s’en délecte.

Anne Calmat

164 p., 35 €

(1) Les Voyages d’Anna D M 29 €

(2) Les Voyages d’Ulysse D M 29 €

Les illustrations originales de ce livre sont exposées à la Galerie Daniel Maghen 36, rue du Louvre Paris 1er – https://www.danielmaghen.com/fr/emmanuel-lepage_b231.htm

Les Mohamed– Jérôme Rullier– Ed. Sarbacane (suivi de) Demain, Demain – Laurent Maffre – Ed. Actes Sud /Arte

Depuis le 1er mai 2019 © J. Rullier/Sarbacane (nouvelle édition)

Les Mohamed est l’adaptation par Jérôme Rullier du livre de Yamina Benguigui, Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin pour lequel l’auteure avait recueilli le témoignage de plusieurs générations d’immigrés installés en France.

Les Mohamed et Demain, demain, sortis à trois mois d’intervalle au printemps 2011 sont deux œuvres graphiques indissociables. Elles ont laissé chez nombre de lecteurs une impression d’irréparable face au traitement indigne que l’Etat français réserva alors à ceux qui avaient traversé la Méditerranée dans le courant des années 1960 pour rejoindre la patrie des droits de l’homme.

« Je voulais redonner de la dignité à ces immigrés Maghrébins dont on a oublié le passé et les conditions dans lesquelles ils ont été accueillis en France. Je suis née ici, issue de parents algériens. Mes parents, et tous ceux des enfants des banlieues, des beurs comme on dit, sont toujours restés dans l’ombre. Jamais on ne les a laissés s’exprimer sur leur passé. Dans ma famille, il y avait quelque chose de honteux à parler de cette immigration. De ce fait, on se taisait. Et nous, enfants d’immigrés, ne savons rien de la réalité. L’ignorance est dangereuse. Il faut retrouver notre histoire pour mieux comprendre notre double culture, et la faire connaître aussi aux Français de souche. »

Les récits sélectionnés et mis en images par Jérôme se croisent, se répondent ou se complètent. Les témoignages sont écrits à la main, comme sur un cahier d’écolier, le dessin lui-même a quelque chose d’enfantin dans sa simplicité.

En leur donnant corps à travers ces formes épurées – comme il l’avait fait dans un précédent album intitulé L’étrange (v. Archives, mars 2016) – Jérôme Rullier permet aux lecteurs de se projeter dans une histoire qui n’est pas nécessairement la leur, et aussi de se mettre à la place de tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, d’où qu’ils viennent, ont fui la misère pour venir travailler dans un pays qui bien souvent ne fait que tolérer leur présence. Les pères, les mères et les enfants disent ici la douleur du déracinement, du poids du regard et de la difficulté au quotidien de trouver son identité, quand on ne constitue aux yeux des autres qu’une entité indistincte, corvéable à merci.

Cette nouvelle édition a aussi été pour l’auteur l’occasion d’une réflexion sur la France d’aujourd’hui, avec ses évolutions, son métissage, ses peurs, ses nouvelles revendications d’égalité et de justice sociale. Et depuis quelques années, la tentation de l’amalgame qui s’installe ici et là.

Anne Calmat

296 p., 20 €

Sortie le 15 mai 2019 (nouvelle édition) © L. Maffre/Actes Sud/Arte

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD (Etablissement Public de l’Aménagement de la Défense). En 1962, environ 1500 ouvriers « célibataires » et quelque 300 familles l’habitaient, sans eau ni électricité.

La bande dessinée-reportage de Laurent Maffre nous montre la suite.

On est le 1er octobre 1962, Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled pour rejoindre Kader, avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol ». Désillusion.

Un mirage, entretenu par ceux-là-mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement de Kader se résduit à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre que l’on a extraite du chantier de la Défense et par les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.

Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous le regard peu amène des agents de police, chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié ne nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « de souche », les premiers continuant d’attendre des jours meilleurs.

Demain, peut-être…

La grande qualité de l’album, très documenté grâce au témoignage de Monique Hervo, militante française naturalisée algérienne en 2018 qui a passé douze ans aux côtés des habitants du bidonville de Nanterre, réside dans sa simplicité. On découvre du reste dans la seconde partie de l’album le dossier photos et le témoignage de celle qui se rendit pour la première fois à La Folie en 1959*.

Simplicité du trait à l’encre noire, simplicité des mots, éloquence du récit. On arrive rempli d’illusions, on trime, on garde la tête haute contre vents et marées, et au bout du chemin, avec un peu de chance, il peut arriver qu’on récolte une partie de ce qu’on a semé…

A. C.

192 p., 24 €

127, rue de la Garenne : Supplément Monique Hervo

Femme Sauvage – Tom Tirabosco – Ed. Futuropolis

En librairie le 8 mai 2019 © T. Tirabosco/Futuropolis,

Le chaos a débuté. 

Dans un futur proche, aux États-Unis, les excès du capitalisme déclenchent une guerre civile. Suite à l’état d’urgence décrété, la police est omniprésente. La planète, touchée par le dérèglement climatique, semble atteinte de folie, les villes sont inondées, les riches se terrent dans des ghettos sécurisés, tandis que les « Rebels » ont, eux, rallié le Canada.

Emmitouflée dans sa parka, cette fragile jeune femme fuit et se réfugie dans les bois. C’est dur d’y survivre quand on est citadine, qu’on ne possède pour tout bien qu’un sac à dos avec un exemplaire de Walden de Henry David Thoreau, et ses souvenirs. Souvenir d’Ethan, le métèque, si beau et si sage. 

Détail p. 17

Mais les bois eux-mêmes ne sont pas sûrs, on y fait de mauvaises rencontres. Heureusement qu’elle a pris la précaution de glisser ce couteau dans son maigre bagage, et que sa main est sûre. Auprès d’un lac, apparu comme un mirage, on peut se laver, se purifier l’âme et retrouver au sein de la nature le peu de bien-être et de sécurité qui permet de tenir. Les nuits apportent leur lot de cauchemars, surtout quand elle repense à ce qu’a subi Ethan. Mais à quoi bon ruminer, il lui faut fuir, encore fuir les hommes, les ours, et réapprendre à pêcher et à chasser. 

Et un soir de pluie et de froid, il y a cette silhouette aperçue à la nuit tombante, moitié ours, moitié humain. Cette même silhouette qui lui sauve la vie quand ses poursuivants l’ont rejointe dans la cabane où elle avait fait halte. Ensuite, elle a perdu connaissance…

Détail p. 17

Qui est cet étrange personnage venu à son secours ? Qui la conduit sur des sommets, loin du monde d’en-bas ? Qui ne parle pas son langage articulé mais la comprend ? Qui fréquente une horde de loups et lui fait découvrir les magnificences du monde souterrain ? 

Et si le Yéti était une femme ?

Son voyage va s’arrêter là, car elle va y trouver suffisamment d’affection et de sécurité, mais elle aura à qui transmettre le relai de sa quête de l’autre monde, celui des Rebels… 

L’histoire se déroule au fil du récit que fait l’héroïne de son aventure. Quelques flash-back nous renseignent sur sa vie d’avant et ce qui a déterminé sa recherche des Rebels. Ce n’est que dans les dernières pages que de nouveaux personnages entrent en dialogue.

La trame est simple, l’album se lit d’une traite. Parce qu’il exprime notre anxiété face à ce monde en perte de valeurs, dominé par la technologie et l’intérêt ? Parce que les personnages, en quête d’authenticité et de simplicité, veulent se réconcilier avec la nature ? Parce que la femme sauvage est un symbole de cette nature bienfaisante et maltraitée ? 

Le dessin de Tom Tirabosco, avec ses images saisissantes de nature ou de violence, est précis, fouillé. Le noir et blanc convient tout à fait à la sobriété de la narration et à la tension qui la sous-tend.

Nicole Cortesi-Grou

240 p., 25 €

Depuis une dizaine d’années Tom Tirabosco a publié J’ai bien le droit (La Joie de lire, 2010), Sous-sol (Futuropolis, 2010), Kongo* (Futuropolis, 2013), Wonderland* (Atrabile, 2015), La graine et le fruit (La Joie de lire, 2017). Outre ses albums BD, l’auteur genevois réalise des affiches culturelles et politiques. Il travaille régulièrement avec la Tribune de Genève, Le Temps, LaRevueDurable. (* voir Archives)

Robinsons, père et fils – Tronchet – Ed. Delcourt

Depuis le 10 avril 2019 © Tronchet/Delcourt

Dans un précédent album intitulé Le fils du yéti (Casterman, 2014) Didier Tronchet sauvait une pile d’albums photos d’un incendie, puis contre toute attente l’abandonnait dix minutes plus tard dans la poubelle de son immeuble. Cette attitude contradictoire l’amenait ensuite à revoir sous un jour différent les principaux moments qui ont jalonné son existence, et à lui donner une tout autre orientation. L’auteur signait alors un album pudique et sensible face au souvenir d’une enfance et d’une adolescence qui semblent avoir pesé lourd pour lui, et surtout face au souvenir de ce père trop tôt disparu.

Robinsons, père et fils, en grande partie autobiographique également, est de la même vaine. Son graphisme reconnaissable entre mille désamorce toute idée de dramatisation. Le « fils du yéti » est à son tour devenu père. Il a décidé de s’expatrier un temps sur un îlot situé au large de Madagascar. Son intention ? Expérimenter le « sentiment d’île » et en profiter pour évaluer son niveau de résistance à l’absence de confort moderne, loin des réseaux sociaux. Mais tout ne va pas se passer pas comme prévu, puisqu’une « bombe à retardement » l’accompagne sur cette minuscule bande de terre, où le pire à redouter n’est pas un cyclone mais un trou dans une moustiquaire : son fils Antoine, treize ans, avide d’autonomie et d’aventures.


Le père espère tout d’abord incarner une figure protectrice aux yeux de son gamin – Ne crains rien, papa est là ! – mais c’est l’inverse qui va se produire. Si bien qu’il se retrouve « comme un grand couillon en short », désoeuvré, en proie à la culpabilité de ne rien faire de ses journées et mortifié à la vue du tourisme sexuel qui s’impose aux yeux de tous. Le journal que tient régulièrement Antoine nous renseigne quant à son ressenti face à la transformation radicale de son quotidien, et aussi face aux mises en garde et autres propositions culturelles de son paternel.

Font-ils le même voyage ? Patience, tout viendra à point à qui aura su attendre, même si les circonstances du rapprochement espéré auraient pu les mener à la cata. Ce père, un rien frustré mais pétri d’amour envers son fiston, sait que « plus le lien est solide, plus l’ado doit tirer fort sur la corde pour s’en libérer »…

Anne Calmat

120 p., 17,95 €

Détail, p.91

LE FANTÔME ARMÉNIEN – LAURE MARCHAND – GUILLAUME PERRIER – THOMAS AZUÉLOS – ED. FUTUROPOLIS

Visuels copyright T. Azuelos/Ed. Futuropolis

Si la décision d’Emmanuel Macron de créer une Journée nationale du génocide des Arméniens chaque 24 avril – qui correspond à la date d’une rafle en 1915 de 600 notables arméniens, assassinés à Constantinople sur ordre du gouvernement – a fait la « quasi » unanimité, Ankara continue de considérer que les 500 000 personnes qui sont mortes pendant de cette période ont été victimes des aléas de la Première Guerre mondiale, et non d’un génocide..

Christian Varoujan Artin (1960-2015)

Paru en avril 2015 aux éditions Futuropolis, Le fantôme arménien est le fruit d’une enquête réalisée en Turquie en 2013 par Laure Marchand et Guillaume Pierrier*, suivie d’un reportage sur le voyage que fit Christian Varoujan Artin, parti en 2014 sur les traces de sa famille.

Varou, comme on l’appelle à Marseille, est à cette époque une figure bien connue dans la cité phocéenne. Il anime le Centre Aram pour la reconnaissance du génocide, veille à la préservation de la mémoire et de la culture de la diaspora arménienne, comme son père et son grand-père l’avaient fait avant lui.

Le sujet de la BD n’est pas tant ce qui s’est passé en Turquie il y a un siècle (bien que les faits courent en filigrane tout au long du récit), qu’un coup de projecteur sur les Arméniens qui y vivent aujourd’hui. Ceux-là mêmes qui ont dû se fondre dans le paysage, sur une terre hostile, par obligation de survie, et qui ne connaissent pas ou ont oublié leurs origines. Et aussi ceux qui ont préféré oublier, en attendant que l’on reconnaisse enfin leur douleur.

Avant 2014, Varou n’avait jamais envisagé un voyage en Turquie, ce grand saut dans le réel va être pour lui et son épouse une démarche émotionnelle très forte, et aussi un enjeu.

On comprend rapidement qu’il ne s’agit pas uniquement d’un pèlerinage, mais plutôt d’aller à la rencontre des descendants de ceux qui ont échappé, grâce à leur conversion forcée à l’Islam, aux massacres survenus en 1915 sous l’empire Ottoman. Varou et sa femme auront l’opportunité de réactiver les mémoires anesthésiées en organisant dans l’est de la Turquie une exposition de 99 photos de rescapés du génocide. Une manière pour lui de rapatrier symboliquement ces Arméniens venus vivre en France.

Exposition « 99 », inaugurée le 24 avril 2014

Le fantôme arménien parle aussi de l’embarras des Turcs d’aujourd’hui, qui ont reçu en héritage une conscience atrophiée, et qui ne trouveront la paix et ne pourront construire une démocratie que s’ils font face à leur histoire. Les auteurs soulignent l’action de ces Justes qui ont sauvé des Arméniens en les cachant, ils rappellent que le monde turc n’est pas monolithique, qu’une partie de la société voudrait que la lumière soit enfin faite sur ce qui s’est passé, afin que le processus de deuil et de réconciliation puisse se faire.

Le travail au pinceau de Thomas Azuelos traduit parfaitement le ressenti du couple Varoujan au cours de leur voyage : l’inquiétude avant le départ, l’émotion face aux lieux symboliques, parfois en ruine, la douleur face au souvenir des massacres…

Anne Calmat

128 p., 19 €

  • La Turquie et le fantôme arménien, sur les traces du génocide (Actes Sud, mars 2013)

La recomposition des mondes – Alessandro Pignocchi – Ed. Seuil/Anthropocène – Postface Alain Damasio

En librairie depuis le 18 avril 2019 – Copyright A. Pignocchi/Seuil

Aujourd’hui c’est Notre-Dame-de-Paris qui retient toute l’attention, avant-hier c’était Notre-Dame-des-Landes, que les zadistes occupaient pour empêcher la construction d’un aéroport. En janvier 2018, le projet est abandonné. Pour ces femmes et ces hommes, installés sur le site depuis près de dix ans, va dès lors se jouer la pérennisation d’un certain mode de vie, d’une agriculture écologique, de la biodiversité, que d’aucuns estiment toujours menacée.

C’était hier et c’est aussi demain.

Avril 2018. Sur la première planche de la BD, ceux qui ont pu demeurer sur le site font face aux forces de l’ordre, arrivées en nombre au petit matin pour les déloger et détruire un maximum de lieux de vie. Le narrateur, Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie – doublé d’un subtil aquarelliste – est là en observateur. Il va découvrir la violence répressive et la solidarité à toute épreuve de ceux qui luttent pour consolider et développer les projets mis en place au fil du temps. Ils attendent la répartition des terres…

La BD est dense, éloquente. On découvre la vie sur la Zad, avec ses moments paroxystiques et son esprit communard. La diversité du bocage, constitué de jardins tout mignons et de petites cabanes qui flottent sur une mer d’aubépine, s’étale sous nos yeux. La faune et la flore y ont leur mot à dire. « Ce n’est pas une nature à l’occidentale, mais un paysage à contempler, un petit objet précieux à protéger (…) un ensemble d’êtres humains et non-humains avec lesquels nouer toutes sortes de relations » se plaît à écrire Alessandro Pignocchi. Et de confier : « Il suffit de quelques heures dans un potager ou sur un chantier collectif pour se sentir happé puis dissous dans le bouillon de la Zad ».

Mais tout n’est pas aussi bucolique et la réalité a tôt fait de s’imposer.

Des habitations tombent sous l’effet des tractopelles, d’autres résistent. Face au gaz lacrymogène et aux grenades assourdissantes, les zadistes répliquent par des jets de pierres, « d’oeufs de peinture » et de cocktails Molotov. Les mythiques Vrais Rouges tiennent le choc, les barricades détruites sur la route des Fosses Noires sont reconstruites. À la Rolandière, les alertes sont suivies d’accalmies ; les habitants se retrouvent alors pour des soirées enflammées, le temps de souffler un peu et d’oublier les menaces extérieures. Car la Zad, c’est un état d’esprit qui recompose en permanence les liens que ses occupants ont tissé entre eux, mais aussi avec la nature, les plantes et le territoire tout entier.

La richesse de l’œuvre tient à ses dialogues ciselés, à sa dialectique fluide… et à son humour : le CRS qui ne sait plus où il en est et qui se retrouve sur la canapé du psy en est l’une des illustrations.

Le tour de la question n’est pas fait pour autant, reste à savoir ce qui se trame exactement sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes

Anne Calmat

103 p. 15 €

« L’hiver en été » Art-book de Jean-Pierre Gibrat – Entretien Rebecca Manzoni – Ed. Daniel Maghen

© J-P Gibrat/D. Maghen – En librairie le 18 avril 2019
Jackie Berroyer
Jean-Pierre Gibrat

Le book s’ouvre sur un vibrant hommage à Jackie Berroyer, aux côtés de qui Gibrat fit ses premières armes à la toute fin des années 1970. Un parcours décisif qui le mènera de Pilote à B.D. (créé par le Professeur Choron en 1977), en passant par Hara-Kiri, Charlie mensuel, Fluide glacial et quelques autres magazines plus grand public.

Mattéo T.3 © J-P Gibrat/Ed. Futuropolis, 2013

On apprend ensuite que pendant plusieurs années, Gibrat a été vu comme un dessinateur talentueux au service des scénaristes, mais que l’envie d’écrire ses propres histoires lui étant venue – avec la période de l’Occupation pour cadre privilégié – c’est son diptyque intitulé Le Sursis (Ed. Dupuis 1997-1999) qui va le propulser dans la cour des grands de la BD. Le fond et la forme y sont, ses dessins réalisés en couleur directe font sensation. Par la suite, le succès du Vol du corbeau (Ed. Dupuis, 2002) et de Mattéo (Ed. Futuropolis, v. planche ci-dessus) ne feront que confirmer son immense talent de scénariste dialoguiste illustrateur.

Mattéo © J-P Gibrat/D. Maghen
Le Vol du corbeau © J-P Gibrat/D.Maghen

Si Mattéo raconte la destinée d’un homme, entraîné malgré son pacifisme viscéral dans tous les grands conflits de la première moitié du XXè siècle, et si Le Vol du corbeau parle de traque et de résistance à l’occupant allemand, Le Sursis donne en revanche à voir un homme devenu invisible par choix, retranché en 1943 dans le grenier d’une maison aveyronnaise et occupé à observer ce qu’il se passe à l’extérieur.

Le Sursis © J-P Gibrat/D. Maghen

On retrouve ici les mêmes figures héroïques – ou détestables – que dans les œuvres précédentes, avec toute la palette de sentiments parfois contradictoires qui les animent. Leur créateur, qui n’est en rien manichéen, rend hommage aux premiers, tout en introduisant une notion de conjoncture, favorable ou non, face à leur héroïsme. « On est capable d’être terriblement minable et ponctuellement grandiose », confie-t-il à la journaliste Rebecca Manzoni.

Ses personnages – Céline, Julien, Mattéo, Jeanne, François… – sont en effet contrastés, imprévisibles. Ils peuvent, selon ses propres mots « se surprendre eux-mêmes, dans les deux sens du mot ». Gibrat prend pour exemple Céline, qui fut détestable par certains aspects et génial par d’autres. Sur le plan graphique, Gibrat, génial, lui, en toutes circonstances, insiste sur le côté nécessairement « tripal » d’une œuvre pour qu’elle soit authentique. Il s’explique aussi sur la beauté et la sensualité de ses personnages féminins, évoque ses propres souvenirs de jeunesse, du temps où…

Un entretien d’une vingtaine de pages, entrecoupées d’une centaine de dessins pleine ou double page, qui témoignent de cet art consommé qu’a Jean-Pierre Gibrat de restituer, avec la plus grande simplicité, une ambiance, un lieu, un sentiment ou un moment historique. Chaque planche est une œuvre d’art, le tout est éblouissant.

Le Vol du corbeau © J-P Gibrat/D. Maghen

Anne Calmat

175 p., 39 € – 25×35 cm

Le Chat Muche (suivi de) Les Mécanos – Ed. La Joie de Lire

Depuis le 21 mars 2019 – copyright S. Eidrigevicius / La Joie de lire

Le Chat Muche d’Yves Velan – Illustrations Statys Eidrigevicius. À partir de 6 ans.

Chacun a son point de vue sur la morale. Voici celui de l’auteur de cette histoire extravagante… et pas si morale de ça.


La morale est un sac de cailloux qu’on porte sur son estomac.
Bien sûr, on ne peut pas le voir mais on le sent.
Il vous entraîne à faire certaines choses et vous retient d’en faire d’autres.
Chez certaines personnes, il est léger et elles font presque tout ce qui leur passe par la tête ; alors ont dit qu’elle ont peu de morale ;
chez d’autres, il est lourd et elles n’osent faire presque rien ;
ces personnes-là ont énormément de morale.

Muche fait grise mine. Son maître ne lui a-t-il pas reproché de trop manger ? Il a même déclaré qu’avec ce qu’il dévore, on pourrait nourrir dix Indiens. Le poids de la morale est si lourd à porter que Muche en a perdu l’appétit.

Papa, maman, Babette et Muche

Du coup, il veut en savoir plus sur ceux à qui il a, bien malgré lui, ôté le chapati de la bouche. Il apprend ainsi que les yogi s’alimentent peu, qu’ils sont capables de léviter, de voir l’Invisible, et qu’ils peuvent sortir dans la neige enveloppés d’un drap mouillé, rester trois jours dehors sans manger, puis rentrer au bercail aussi frais qu’un gardon. Et qui plus est, avec le drap totalement sec. Le temps passe, Muche fait des rencontres insolites…

Un soir, Babette affirme à son père l’avoir vu flotter dans la cuisine. Une autre fois, on voit Muche sortir en trombe de la maison, trempé comme une souche, avant de disparaître pendant trois jours.

Dès lors, comment après avoir lu ce récit loufoque et doucement anthropomorphique, continuer à voir son chat du même œil ?

Il y a en tout cas fort à parier que pour lui, le sac de cailloux s’est considérablement allégé.

Anne Calmat
36 p. 14, 90

En librairie depuis le 21 mars 2019 – copyright M. Saladrigas/ La Joie de lire 

Les Mécanos de Max Saladigras (scénario et dessin) – À partir de 6 ans.

L’album raconte les aventures de Timothée et Théotim, deux jeunes inventeurs devenus à ce point célèbres que la reine d’une contrée très très lointaine, qu’on appelle la planète aux 5 lunes, les convoque et les charge de construire cinq capteurs d’énergie destinés à alimenter tout le royaume.

Les voilà qui galopent par monts et par vaux à la recherche des meilleurs emplacements. Un… deux…trois… quatre… Le temps pour Théotim de s’amouracher d’une jeune vendeuse de boissons, et le cinquième est trouvé. Il ne leur reste plus qu’à attendre que les cinq lunes soient alignées pour que la lumière soit.

Eh bien non, elle ne sera pas, car en réalité, le projet de la reine visait plus son enrichissement personnel que le bien de son peuple. Tiens donc… Mais si elle croit s’être débarrassée des témoins de sa cupidité en les jetant dans un cachot, elle se met le doigt dans l’œil !

Ici, les parents ne seront pas à être mis à contribution puisque, hormis les trois ou quatre informations du début, destinées à introduire l’action, les jeunes lecteurs auront, grâce à la puissance évocatrice des illustrations de Max Saladrigas, tout le loisir d’imaginer ce qu’il se passe, ce que se disent ou pensent les héros, qui des deux est le plus téméraire, etc.

Rafraîchissant, poétique et plein d’humour.

A. C.

40 p., 10,90 €


À bâbord, les Passiflore – Geneviève Huet-Béatrice Marthouret-Loïc Jouannigot – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 11 avril 2019 – Copyright L. Jouannigot/Ed. D. Maghen – À partir de 4 ans.

À bâbord, les Passiflore est suivi de Le Premier bal d’Agaric et de La Famille Passiflore déménage, ces deux titres ressortent ici dans un format différent, avec de nombreuses nouvelles illustrations.

Un cerf-volant que Dentdelion a malencontreusement laissé filer derrière une palissade, un magasin de jouets à l’abandon, un navire en construction au beau milieu d’une pelouse, un Capitaine passablement bougon, une chute tout aussi malencontreuse, et c’est une odyssée confondante de poésie qui nous est contée. La morale de l’histoire ? On la trouve dans une vieille chanson toujours d’actualité, qui débute ainsi : « Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main... »

À babord, les Passiflore – Texte Béatrice Marthouret

Nous constatons une nouvelle fois que les cinq rejetons de la famille Passiflore, dont nous suivons les péripéties depuis trois décennies, n’ont rien perdu de leur pouvoir de séduction.

Avec bien sûr, dans le rôle du magicien en chef (« un magicien du détail et de l’harmonie des couleurs« , écrit Régis Loisel dans la préface de l’album) : Loïc Jouannigot, dont les aquarelles subliment les vingt-quatre titres de cette série (environ 800 000 albums vendus à ce jour). Ici, comme dans les deux histoires qui suivent, la proximité affective et le processus d’identification aux personnages fonctionnent à merveille auprès des tout-petits. Une famille ne reste-elle pas une famille, quelles que soient ses différences ?

Le deux épisodes suivants nous renvoient aux débuts de la série : 1987 pour le premier bal du jeune Agaric, 1992 pour le déménagement des Passiflore. Voici dans les grandes lignes ce qu’ils racontent.

Onésime Passiflore a décidé d’emmener toute la famille au bal de la Pleine lune, mais le timide Agaric ne sait pas danser. La Pie, toujours à la recherche d’une bonne farce à jouer, lui conseille de prendre des cours de danse. Mais est-ce vraiment la bonne solution ? Heureusement, madame la Chouette sera là pour lui venir en aide le jour J…

Le Premier bal D’Agaric Passiflore – Texte Geneviève Huriet (détail)

Toute la famille Passiflore se réjouit à l’idée d’aller habiter une maison plus grande. Essais de peinture, cartons, baluchons, démontage et transport des meubles, quelle aventure pour la fraterie! Mais quel choc pour Agaric, le plus tendre des cinq ! Heureusement, que son papa saura le comprendre et l’aider…

La Famille Passiflore déménage – Texte Geneviève Huriet

Un régal !

A. C.

80 p., 19 €