La Synagogue – Joann Sfar – Ed. Dargaud

Copyright J. Sfar / Dargaud – Sortie le 30 septembre 2022 – 208 p., 25,50 €

Pas de félin philosophe et facétieux cette fois sur la planète Sfar, le scénariste-dessinateur a d’autres chats à fouetter. À commencer par cette saloperie de Covid qui vient de lui jouer un bien mauvais tour et lui laisse tout loisir de revenir sur sa propre histoire familiale. Une histoire qui l’habite depuis des décennies, d’autant qu’il se donne peu de chances de survivre à la pandémie.

C’est pour lui l’occasion de convoquer les figures tutélaires de son adolescence, à commencer, dès les premières planches de l’album, par Joseph Kessel, l’un de ses illustres prédécesseurs au lycée Masséna de Nice où le jeune Joann fit ses études dans les années 80. L’auteur de L’Armée des ombres (1898-1979) s’en veut encore de n’avoir pas tué Hitler, qu’il avait tout d’abord pris pour un bouffon inoffensif.

C’est pour l’hyper prolifique scénariste-dessinateur qu’est Joann Sfar l’occasion de rappeler au lecteur que le vrai danger vient autant des ceux qui véhiculent des idées nauséabondes, que de la majorité silencieuse qui les laisse passivement s’exprimer.

Johann Sfar se souvient de ces années où, peu porté sur les rites et rituels religieux, il préférait rejoindre l’équipe tout à fait officielle des gardiens qui veillaient à la sécurité des lieux depuis les attentats qui avaient endeuillé la communauté juive à Paris. Le jeune Niçois va alors découvrir les joies des sports de combat, tout en se confrontant à l’absurdité des radicalités idéologiques et aux ambivalences de l’âme humaine.

Tout en rappelant que ceci appartient au passé – bien qu’éternellement destiné à ressurgir -, Joann Sfar poursuit sa réflexion autour du deuil, de la religion et des extrêmes politiques. De nature plutôt pessimiste, mais admirateur de ceux qui se battent (avec, sur la première marche du podium, André Sfar, son père, élu municipal vigilant, avocat engagé, défenseur avant l’heure de la cause des femmes et chasseur infatigable de néo-nazis), il met en scène cette courte mais déterminante période de sa vie, entre ses 17 et 21 ans, pour interroger une forme de virilité passée de mode, le poids de l’héritage, la figure des héros et les menaces des fanatiques. Un récit d’apprentissage intime et politique, agrémenté d’un cahier documentaire (docs et photographies) particulièrement éloquent.

A. C.

Joann Sfar est né à Nice, le 28 août 1971, dans une famille juive ashkénaze d’origine ukrainienne, côté maternel et séfarade originaire d’Algérie, côté paternel. Orphelin de mère à l’âge de 3 ans, il prend le crayon pour refuge. Après des études de philosophie, il rejoint Paris pour y faire les Beaux-Arts où il anime des ateliers BD depuis plusieurs années. Figure de proue d’une génération de dessinateurs qui réinventa le langage de la bande dessinée dans les années 1990, il signe ses premiers projets aux Ed. L’Association, Delcourt et Dargaud. Seul ou en collaboration, il a signé plus de cent-cinquante albums, parmi lesquels, pour les plus célèbres, Petit Vampire (Delcourt/Rue de Sèvres) pour la jeunesse, la série des Chat du rabbin (Dargaud) ou encore ses Carnets, dont le dernier On s’en fout quand on est mort (Gallimard BD) paraîtra le 5 octobre.

 Si les carnets de Joann Sfar sont toujours des fenêtres ouvertes sur notre société, On s’en fout quand on est mort est largement ancré dans le quotidien de l’auteur. Avec la verve et l’humour qui caractérisent son œuvre, il raconte ses vies multiples : celles de l’artiste, du père, du guitariste amateur, mais aussi celle du professeur aux Beaux-Arts. Dans ce quinzième carnet autobiographique, il nourrit notamment une réflexion sur la transmission et interroge notre rapport à l’art et à la littérature.  

Coup d’œil dans le rétro – Love story à l’iranienne

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Copyright J. Deuxard (scénario), Deloupy (dessin & couleur) – Ed. Delcourt, 2016 -144 p., 17,95 €
Copyright Le Monde, 27 septembre 2022. « Dans les rues d’Iran, la liberté et la rage de la jeunesse : « Je me bats, je meurs, je récupère l’Iran »

Jane Deuxard est  le pseudonyme d’un couple de journalistes qui a sillonné l’Iran à la rencontre de sa jeunesse.

On découvre leur reportage, dont on mesure, à la lueur de petites scènes introductives et transitoires, les conditions particulièrement périlleuses. Pour mener à bien leur projet, les auteurs en effet ont dû braver les sbires de Mahmoud Ahmadinejad, puis d’Assam Rohani, dépasser leur peur des bassidjis (les anges gardiens du régime), de la police et des contrôles incessants.

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Les entretiens ont eu lieu dans des parcs, des cimetières ou des hôtels désaffectés. Celles et ceux qui s’expriment ici vivent à Théhéran, Shiraz, Ispahan, Yazd… Ils se prénomment Gila, Mila, Saviosh, Vahid, Zeinab, Kimia, Omid, Nima et ont entre 20 et 30 ans. Ils sont étudiant, médecin, enseignant, infirmière, femme d’affaires, serveur ou sans emploi. Tous ont pris le risque de se confier. Leur parole les révèle à eux-mêmes, tant les occasions de s’épancher sont rares. Ils parlent pour se libérer, se connaître, faire connaissance avec leur partenaire. Ils expriment leurs désillusions face à un régime que l’arrivée d’Hassan Rohani en 2013 n’a en rien libéralisé.

Les tout-puissants ont l’œil sur tout, ce qui n’empêche ni la corruption ni les petits arrangements avec les interdits, comme par exemple enchaîner les « mariages temporaires » ou filer à Dubaï pour y rencontrer de jolies prostituées.

Au fil des pages, ceux qui ont désappris à rêver déclinent leurs pauvres stratagèmes pour tenter de vivre leur jeunesse malgré tout, s’enlacer, flirter, s’aimer. Mais le prix à payer est élevé : un couple non marié se voit contraint de  régulariser ou de payer une forte amende. Les amoureux en sont réduits à trouver des « cachettes », à s’embrasser à la sauvette et à se contenter de rapports « incomplets », puisqu’un test de virginité peut être réclamé par la belle-famille. Le feu vert pour le mariage passant par les parents, les conditions sont draconiennes : possession d’un diplôme, d’un appartement, d’une voiture. Les fiançailles peuvent ainsi se prolonger pendant plusieurs années.

Le régime n’admet aucun écart : écouter de la musique, danser, jouer d’un instrument, boire, même en privé, exposent à la prison, au passage à tabac ou, dans le meilleur des cas, au pot-de-vin. Fumer en public est interdit aux femmes, le voile ajusté est bien entendu obligatoire.

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Certains rêvent de partir, conscients malgré tout qu’ils exposent leur famille, qui sera lourdement pénalisée. D’autres trouvent la force de jouir de la transgression et du risque, qui sont autant de parades contre l’ennui profond qui mine la société iranienne.

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L’ensemble est d’autant plus saisissant que les émotions et les ressentis sont exprimés au travers de représentations fantasmagoriques particulièrement éloquentes : mère récriminatrice à neuf têtes, « mollah-ogre » s’apprêtant à ne faire qu’une bouchée du peuple iranien…

La simplicité et l’authenticité des témoignages satisfont en tous points notre désir d’en savoir plus sur la vie en République islamique d’Iran, mais laissent l’impression d’un gâchis irrémédiable. On ne peut que compatir à cette jeunesse, qui dit d’elle-même qu’elle est sacrifiée.

Nicole Cortesi-Grou, 11 janvier 2016

Communiqué : L’Atelier du Plateau fait son cirque – 13è édition


Lieu pluridisciplinaire du 19è arrondissement de Paris, ce Centre National de quartier est dédié aux Résidences, à la Création et à la Diffusion.

La treizième édition de notre festival de rencontres improvisées entre cirque et musique a sonné ! Chaque soir, huit artistes de cirque et un trio de musiciens se lancent à l’assaut d’un spectacle non recyclable au canevas imaginé dans l’après-midi. Leur seul mot d’ordre : la liberté absolue, l’écoute, la sincérité et une pointe d’humour iconoclaste. Pour cette nouvelle édition, le festival se ponctue par trois temps forts au cœur d’une scénographie imaginée par la plasticienne Camille Sauvage, transformant l’Atelier du Plateau en une maison de couleurs, avec bestioles d’intérieur et signes rupestres…

Quelque chose d’animal nous accompagnera la première semaine. On pourra y voir évoqué, incarné, tout un bestiaire d’animaux domestiques, sauvages, fantastiques et même y croiser quelques vraies bêtes.
La seconde semaine sera consacrée au mât chinois, orientant notre regard vers Le monde des cimes là où l’air dit-on se raréfie et les visions s’agrandissent. Au programme, ballets d’acrobaties, et autres courses poursuites verticales.
Enfin, nous tirerons le fil dans tous les sens. Nous clamerons
Les précaires équilibres de notre espèce, et laisserons aux fil-de-féristes le mot de la fin.


L’Atelier du Plateau – 5, rue du Plateau – 75019 Paris – M° Botzaris / Jourdain

01 42 41 28 22

cdnq@atelierduplateau.org

reservation@atelierduplateau.org

contacts

tarifs/réservations

accès

Communiqué : Festival de L’Imaginaire – du 8 au 15 octobre 2022

101 Bd Raspail, 75006 Paris Tel : 01 42 84 90 00

Le Festival de l’Imaginaire, scène ouverte aux peuples et civilisations du monde contemporain depuis 1997

Programme complet :

https://www.maisondesculturesdumonde.org/

Quarante ans ans donc déjà que ce qui n’était qu’une utopie perdure, et qu’année après année la Maison des Cultures du Monde propose à son public des témoignages du génie des peuples. Des spectacles certes mais aussi des enregistrements, des articles, des études, des ouvrages, auxquels collaborent des artistes, des universitaires, des chercheurs, des passionnés de culture.
Dix-neuf puis trente parutions de « L’internationale de l’Imaginaire », près de deux-cents éditions de vinyles et CD dans la collection INEDIT, quelques dizaines de catalogues, beaux livres et autres publications pour compléter ces approches des expressions culturelles dans la richesse de leurs diversités. Mais aussi des initiatives pour que la recherche progresse, avec la création du concept de l’ethno-scénologie, cette discipline que nous avons portée sur les fonts baptismaux en 1995 pour que le concept de patrimoine culturel immatériel, à la création duquel nous avons participé, trouve en France le soutien d’une institution culturelle pour surmonter des réticences administratives caduques.
Quarante ans d’efforts d’une équipe réduite de passionnés courageux, travailleurs, convaincus de ce qui devenait pour eux une véritable
mission. Tout cela se célèbre certes, mais dans la sobriété, la continuité, avec cependant quelques clins d’œil de rappel dans ce programme du Festival de l’Imaginaire qui boucle, lui, son quart de siècle. » Chérif Khaznadar Président de la Maison des Cultures du Monde-CFPC

Que la fête continue !

Le Colibri – Élisa Shua Dusapin – Hélène Becquelin – Ed. La Joie de Lire – Livre disque

En librairie à partir du 8 septembre 2022 – Copyright É. Shua Dusapin (scénario), H. Bequelin (dessin) / La Joie de Lire – 160 p. 22,90 € – À partir de 12 ans

Lotte et Célestin, 13 ans, se sont connus sur le toit de l’immeuble dans lequel les parents du jeune garçon viennent d’emménager. Un refuge pour elle comme pour lui qui se sentent esseulés et perdus. Quelques planches plus tard, Célestin reçoit la visite « ailée » de son grand frère, Célin, reconverti en « explorateur du ciel ». On comprend peu à peu que ce grand voyageur devant l’Eternel a pris son envol définitif quelques années auparavant, et on se dit que le colibri – un oiseau extraordinaire, presque mythique – qu’il vient de déposer entre les mains de son jeune frère pourrait être l’enveloppe charnelle de celui dont le souvenir reste omniprésent et culpabilisant pour le jeune Célestin.

Pour l’heure, cet oiseau minuscule, léger comme un souffle, rapide comme l’éclair, capable d’exploits invraisemblables est « en torpeur », c’est à dire en hibernation. Il faut donc lui laisser du temps pour refaire surface, sans brusquer les choses. Le temps de la reconstruction pour nos deux héros, celui qui permet d’alléger une charge émotionnelle qui pèse si lourd, celui aussi d’interroger leur propre rapport à l’amour, à la séparation et à l’absence.

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Magnifique de finesse et de sensibilité.

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E. Shua Dusapin
H. Becquelin

Avec Le Colibri, l’autrice Elisa Shua Dusapin signe sa première bande dessinée à l’attention de la jeunesse. La finesse de son écriture dialogue avec l’humour tendre du trait de l’illustratrice Hélène Becquelin. Pour transposer la délicate économie de mots de l’écrivaine, l’artiste valaisanne joue avec une palette de gris colorés qui cède, dans les dernières pages, à une somptueuse émergence de couleurs. Un livre dont on ne ressort pas indemne ! 

Et comme c’est souvent le cas avec les éditions La Joie de Lire, un album tout lectorat dans lequel chaque adulte trouvera matière à réflexion et à émotion.

Anne Calmat

La couleur des choses – Martin Panchaud – Ed. Cà et Là

En librairie le 9 septembre 2022 – Copyright M. Panchaud / Cà et Là – 236 p., 24 €

BD : l’expérience visuelle de Martin Panchaud – Regarder le …Arte.tv8 août 2020

C O M M U N I Q U É

Simon, un jeune Anglais de 14 ans un peu rondouillard, est constamment l’objet de moqueries de la part des jeunes de son quartier, qui le recrutent pour toutes sortes de corvées. Un jour qu’il fait les courses pour une diseuse de bonne aventure, celle-ci lui révèle quels vont être les gagnants de la prestigieuse course de chevaux du Royal Ascot. Simon mise alors secrètement toutes les économies de son père sur un seul cheval, et gagne plus de 16 millions de livres. Mais quand il revient chez lui, Simon trouve sa mère dans le coma et la police lui annonce que son père a disparu… Étant mineur, Simon ne peut pas encaisser son ticket de pari. Pour ce faire, et pour découvrir ce qui est arrivé à sa mère, il doit absolument retrouver son père. Au terme d’une aventure riche en péripéties et en surprises, Simon, l’éternel perdant, deviendra un gamin très débrouillard.

La Couleur des choses bouscule les habitudes des lecteurs et lectrices de BD ; le livre est intégralement dessiné en vue plongeante sans perspective et tous les personnages sont représentés sous forme de cercles de couleur.

Le récit oscille entre comédie et polar, avec une technique graphique surprenante qui mêle architecture, infographies et pictogrammes à foison. Cela donne un roman très graphique étonnant et captivant.

M. Panchaud

Martin Panchaud est né en 1982 à Genève, en Suisse, et vit depuis quelques années à Zurich. Auteur et illustrateur, il a réalisé plusieurs bandes dessinées, des récits graphiques grand format et de nombreuses infographies, dans un style visuel unique. Sa très forte dyslexie a été un frein à sa scolarité et l’a empêché de suivre des études supérieures. Il a néanmoins suivi une formation de bande dessinée à l’EPAC, à Saxon, puis a obtenu un Certificat Fédéral de Capacité de graphiste à Genève. Sa dyslexie lui a fait placer la lecture, ainsi que l’interprétation des formes et de leurs significations, au centre de ses recherches, et l’a incité à choisir un style très particulier pour exprimer sa créativité et raconter des histoires. Grâce à son travail, il a reçu plusieurs récompenses et a effectué de nombreuses résidences artistiques afin de développer ses projets de création. Exposé dans divers établissements culturels en Europe, comme le Barbican Centre de Londres et le Centre
culturel Onassis Stegi d’Athènes, il s’est notamment distingué par son impressionnante œuvre intitulée SWANH.NET, une adaptation dessinée de 123 mètres de long de l’épisode IV de Star Wars, mise en ligne en 2016 (v. ci-après).
La Couleur des choses, son premier roman graphique, a été initialement publié en allemand par Edition Moderne en 2020 et a remporté de nombreux prix en Suisse et en Allemagne.

L’Attrape-Malheur (T.3/3) – « Un berceau dans les batailles » – Fabrice Hadjadj – Tom Tirabosco – Ed. La Joie de lire

En librairie le 25 août 2022 – 22,90 € – 456 p. Copyright F.H. (scénario), T.T. (illustrations) / La Joie de lire. Tout lectorat à partir de 13 ans
T.1 – Archives, 15 sept. 2020 / T.2 – Archives, 12 avr. 2021
T.2 Jakob et le cirque Barnoves
T.1 Jakob doit quitter le nid familial

Rappel T.1 & T. 2 – Il y avait une fois au village de Rarogne (Suisse), un fils de meunier nommé Jakob Traum, mais qu’on se mit bientôt à surnommer « l’attrape-malheur ». Il était né avec un double pouvoir qui le rendait à la fois plus fort et plus faible que les autres – à toute épreuve et pour cela toujours dans l’épreuve, diamant brut et fleur bleue… Il régénérait de ses propres blessures ; il prenait sur lui les blessures des personnes qu’il aimait. De là mille complications. De là aussi mille intrigues destinées à nourrir les plus noirs desseins…
Qui a dit que l’amour est la solution à tous nos problèmes? Bien au contraire, il en est ici la multiplication, il fait entrer dans un drame, surtout quand il est partagé.

Avec Un berceau dans les batailles, Fabrice Hadjadj met en beauté – le mot est faible ! – un point final aux aventures de Jakob Traum, « notre » attrape-malheur bien-aimé.

p. 19

Après plus d’une année loin de celui que son entourage a fini par appeler le Môme-Même-Pas-Mal, l’Enfant-Nature ou bien l’Homme-de-Demain, le lecteur ou la lectrice aurait pu s’attendre à quelques instants de flottement avant de rassembler toutes les pièces d’une épopée si riche en événements… Il n’en est rien et on se demande une nouvelle fois ce qui du style flamboyant de Fabrice Hadjajd ou de cette histoire, qui tient à la fois du récit fantastique et initiatique et la place au rang d’un récit mythologique, fait que la magie opère instantanément. Qu’est-ce qui prend le pas sur l’autre ? Aucun des deux, nécessairement, selon l’âge de celui ou celle qui lit… Avec des moments d’émotion intense où l’on retient son souffle, comme par exemple le mariage de Jakob (avec …) sous la menace des machines volantes de l’empereur Altemore.

p. 48

Avec finesse, Fabrice Hadjadj mêle sujets d’actualité et univers fantastique. La noirceur poétique du trait de Tom Tirabosco souligne une fois encore la profondeur du récit.

Anne Calmat

p. 170

Né en 1971, Fabrice Hadjadj est un écrivain, philosophe et dramaturge français. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et agrégé de philosophie. Il est surtout connu par la critique pour ses essais qu’il consacre aux questions du salut, de la technique et du corps. Ses ouvrages principaux sont : 

  • Le Paradis à la porte :
    Essai sur une joie qui dérange (Seuil, 2011), 
  • Dernières nouvelles de l’homme (et
    de la femme aussi)
    (Tallandier, 2017) 
  • Être clown en 99 leçons (La Bibliothèque,
    2017). 

Sa passion pour le théâtre l’a amené à écrire des pièces (La Conversion de Dom Juan, Le retour d’Hercule, pour les plus récentes), tandis que son goût prononcé pour les arts visuels a abouti à l’écriture de trois livres sur l’art. Sa pratique de la musique lui a également valu de composer plusieurs albums. Il dirige aussi Philantropos, un institut universitaire dans le canton de Fribourg.

Né en 1966, Tom Tirabosco a fait l’Académie des Beaux-Arts à Venise, puis l’École Supérieure des Arts visuels de Genève. Illustrateur et dessinateur de BD, il a été lauréat de plusieurs concours de bande dessinée. Avec le célèbre bédéiste Zep, il a ouvert une École supérieure de bande dessinée et d’illustration à Genève. 

Anne Calmat

Né en 1966, Tom Tirabosco a fait l’Académie des Beaux-Arts à Venise, puis l’École Supérieure des Arts visuels de Genève. Illustrateur et dessinateur de BD, il a été lauréat de plusieurs concours de bande dessinée. Avec le célèbre bédéiste Zep, il a ouvert une École supérieure de bande dessinée et d’illustration à Genève.

T.1 – p. 62
T.1 – p.164
T.2 – p. 215

Anna Politkovskaïa (Réédition) – Francesco Matteuzzi – Elisabetta Benfatto – Ed Steinkis

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En librairie le 1er septembre 2022
Copyright F. Matteuzzi (texte) & E. Benfatto (dessin) –  Steinkis Ed,  122 p., 18 €

p. 25

« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »
Cette phrase d’Albert Londres était pour Anna Politkovskaïa une ligne de conduite.
Née à New-York, enfant privilégiée de la Nomenklatura, la jeune Anna choisit le journalisme. L’année 1999 marque un tournant. Elle couvre le conflit en Tchétchénie pour Novaïa Gazetta et met, dès lors, le pied dans un engrenage qui va conduire à son assassinat sept ans plus tard.

« L’unique devoir d’une journaliste est d’écrire sur ce qu’elle a vu. » A. P.

C’est en Tchétchénie que débute le récit de ce roman graphique, hommage à une journaliste courageuse et à une femme déterminée qui fut et reste la voix de la Russie qui résiste. Les reportages sans concessions d’Anna Politkovskaïa, témoin oculaire du conflit qui opposait à cette époque les indépendantistes tchétchènes (assimilés par Moscou aux terroristes d’Al Quaïda) au régime de Vladimir Poutine, dont elle dénonçait les crimes contre l’humanité, ont scellé le destin de la journaliste.

Bien qu’ayant conscience que sa vie ne tenait qu’à un fil, et malgré son découragement face aux représailles que subissaient ses informateurs, elle mena son combat jusqu’au bout. Par éthique professionnelle et aussi pour que les jeunes générations sachent que résister à l’arbitraire est un devoir.

p. 32

Le 7 octobre 2006, jour anniversaire de la naissance de Vladimir Poutine, elle était assassinée dans l’ascenseur de son immeuble. Pour beaucoup, cet acte sonnait comme une nouvelle mise en garde à l’adresse des opposants à un pouvoir qui cultivait auprès de son peuple un esprit nationaliste et nostalgique de l’ère soviétique et des gloires passées de l’Empire tsariste.

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p. 74
Copyright Konzept und Bild/ullstein bild via Getty Images

Parce que chez nous, ça fonctionne ainsi. Si vous parlez, si vous révélez des faits que le régime veut dissimuler, vous êtes mort. Il y a les journalistes rééducables, ceux qu’on peut remettre sur la bonne voie (…). Ceux qui disent la vérité mènent une vraie guerre », lui fait dire Francesco Matteuzzi en page 51.

Quelques-uns des évènements majeurs qui ont traversé la décennie en question sont ici illustrés, comme par exemple la prise d’otages au théâtre de la Doubrovka (oct. 2002). On la voit qui négocie avec l’un des assaillants. Il lui dicte ses conditions de retrait, mais l’irruption des forces spéciales russes (qui ont introduit un agent chimique inconnu dans le système de ventilation du lieu) vient réduire à néant toute tentative de conciliation. Vient ensuite tragédie survenue dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord (sept. 2004). Elle est sobrement dépeinte par l’auteur à l’aide de quelques dessins de style naïf, sur un cahier d’écolier à petits carreaux : des militaires encagoulés, bâtons d’explosif à la main, terrorisent femmes et enfants. L’intervention des forces spéciales russes va une nouvelle fois mettre le feu aux poudres. La journaliste n’a rien pu faire. Elle espérait cette fois encore négocier avec les preneurs d’otages, mais elle en a été empêchée avant même d’avoir posé le pied sur le sol ossète.

Non rééducable, il faut la traiter en conséquence, a déclaré le maître du Kremlin…

E. Benfatto
F. Matteuzzi

Une BD toute simple, mais qui résonnait déjà à sa sortie comme un  bel hommage à l’exigence et à la rectitude d’une femme qui ne faisait que son métier.

Anne Calmat

BD – Freinet L’éducation en liberté – Sophie Tardy-Joubert – Aleksi Cavaillez – Ed. Delcourt (suivi de) Au Cœur de la Troisième Population – Ed. Futuropolis

COMMUNIQUÉ – En librairie le 24 août 2022 – 19,90 €

« C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris« , écrivait Célestin Freinet dans Œuvres pédagogiques 

À Vence, où le couple Freinet s’établit en 1934, les promenades au grand air, les visites chez les artisans sont autant de leçons sur le vif. Les classes vertes, les journaux, les exposés, autant d’initiatives qui font partie du quotidien des cours. Convaincus que pour changer la société, il fallait d’abord changer l’école, Célestin et Elise Freinet révolutionnent la pédagogie. Alors que l’enseignement traditionnel est centrée sur la transmission des savoirs, la pédagogie Freinet place l’élève au cœur du projet pédagogique. Elle prend en compte la dimension sociale de l’enfant, voué à devenir un être autonome, responsable et ouvert sur le monde.

Célestin et Elise posent ainsi les bases de la pédagogie moderne en mêlant expérience et autonomie. Leurs méthodes nouvelles bousculent et dérangent au début – comme la plupart des novateurs, « ils ont tort d’avoir raison trop tôt ». Cependant que leurs règles continuent d’inspirer encore aujourd’hui, à commencer par les deux auteur-e-s de cette bande dessinée.

Dans un tout autre domaine, mais avec un toile de fond une même ligne directrice :  » Comment, sortir des sentiers battus aide à puiser en soi des ressourses insoupçonnées », on (re)découvre dans la foulée l’expérience, révolutionnaire en son temps et toujours originale, menée depuis 1956 à la Clinique de psychothérapie institutionnelle de la Chesnaie (Loir-et-Cher).

BD 2021-2022 – Coup d’oeil dans le rétro

BD-REPORTAGE AU CŒUR DE LA TROISIÈME POPULATION – AURÉLIEN DUCOUDRAY – JEFF POURQUIÉ – ED. FUTUROPOLIS

Depuis mai 2018 – Copyright A. Ducoudray, J. Pourquié / Futuropolis -122 p., 19€

Depuis 1956, la clinique de psychothérapie institutionnelle la Chesnaie a développé un modèle thérapeutique sans construire de mur d’enceinte ni fermer ses portes. À la Chesnaie, établissement conventionné, les médecins ne portent pas de blouses blanches, soignants et soignés se côtoient de façon indifférenciée. « On ne sait pas qui est qui. Il faut se parler pour le découvrir » prévient l’infirmière. Car ce sont les échanges qui sont au coeur de la thérapie, « leur traitement, c’est avant tout de leur redonner une vie sociale, on est vraiment dans le soin individuel, à la carte ». Les décisions sont prises collectivement lors de réunions hebdomadaires (investissements prioritaires, sorties culturelles…), chacun y va de sa proposition. Dans ce lieu de soins, qui est aussi un lieu de vie, l’association Club de la Chesnaie tient une place prépondérante et rallie tous les suffrages. Créé en 1959, le club joue notamment le rôle d’interface avec l’extérieur, il est ouvert à tous et accueille spectacles et spectateurs, résidence d’artistes, d’écrivains, d’illustrateurs… Nombre d’ateliers (artistiques, sportifs, culturels) sont régulièrement proposés.

Après avoir brièvement décrit le fonctionnement de l’établissement, les deux auteurs s’attachent aux rencontres qu’ils ont faites. L’approche retenue est naturaliste : à quelques exceptions près, le lecteur les accompagne dans tous leurs déplacements. « À la Chesnaie on marche beaucoup, on trottine, on cavale, on crapahute, on traîne du pied, on clopine, on flâne, on trépigne, on tourne, on retourne, on détourne (…) Y en a qui vont quelque part, d’autres nulle part, y en a certains qui semblent chercher où aller, d’autres qui ont trouvé, y en a qui ont oublié où ils vont… et d’autres qui ne l’ont jamais su. » Cela donne lieu à des anecdotes cocasses ; le compte rendu graphique qu’en fait Jeff Pourquié met surtout en évidence le fait que la maladie mentale n’est la plupart du temps pas fatalement « visible » : l’agitation n’est pas la règle, celles et ceux avec lesquels Ducoudray et Pourquié interagissent n’expriment que rarement les troubles qui les habitent. D’ailleurs, lorsqu’ils le font, ils manifestent, à quelques exceptions près, plus d’angoisse que d’agressivité.

Le personnel est polyvalent. Il peut, selon un planning établi à l’avance, tout aussi bien affecté être à la distribution des médicaments, qu’au ménage ou à la préparation des repas. « On est sur des « missions » entre six mois et un an (…) On voit ainsi nos patients autrement que dans une relation figée ». Idem pour les patients, et pour nos deux bédéistes qui, dans le cadre de la répartition des tâches tournantes, vont ponctuellement être affectés aux fourneaux ou à la plonge. « Pourvu qu’on ne nous demande pas d’être psys ! »

Ducoudray et Pourquié décrivent avec humour et sans sensationnalisme les pathologies de ceux qui ont été pris en charge à la Chesnaie. Des visages, des mots, des attitudes, des parcours de vie. Les planches sont très denses, très dialoguées – sept cases en moyenne par planche. Trois pleines pages ont été plus spécifiquement dévolues à trois pensionnaires, avec quelques-unes de leurs représentations mentales en arrière-plan.

Un beau reportage qui tord le cou à quelques clichés sur la maladie mentale et porte haut les couleurs de l’humanisme. Ici patients et soignants s’enrichissent mutuellement et l’on rêverait que cette expérience, qui en France a été reproduite dans trois ou quatre établissements, devienne monnaie courante, avec ici un rapport nombre de patients/nombre de soignants défiant semble-t-il toute concurrence.

Anne Calmat

BD – Le Labyrinthe inachevé – Jeff Lemire – Ed. Futuropolis

Copyright J. Lemire / Futoropolis COMMUNIQUÉ – En librairie le 24 août – 256 p., 27 € 

Juin 2020 (v. Archives)

Après The Nobdy, inspiré du roman de G.H. Welles, L’Homme invisible (v. ci-après), Jeff Lemire revient avec ce roman graphique dans lequel  le surnaturel côtoie le réel et où – comme c’est souvent le cas chez lui – les liens familiaux vont de paire avec le spleen de son personnage principal.

Will est obsédé par sa fille morte dix ans auparavant, et par son incapacité à se rappeler son visage et les événements importants qui ont jalonné sa vie. Ne lui reste en mémoire que ce pull trop grand pour elle qu’elle portait, et qui sentait la naphtaline…

Will en néglige toute socialisation, dans sa vie privée comme au travail. Jusqu’à ce qu’un mystérieux appel téléphonique au cœur de la nuit chamboule sa vie. L’appel lui indique que sa fille est toujours vivante, coincée dans le labyrinthe d’un livre de jeux qu’elle n’avait pas terminé. Convaincu que son enfant le contacte d’un espace qui se situe dans un monde intermédiaire, il va utiliser le labyrinthe inachevé dans l’un de ses journaux et une carte de la ville pour la ramener à la maison…

Jeff Lemire

Jeff Lemire est né en 1976 et a été élevé dans le comté d’Essex (Canada), près du Lac Saint-Claireau. Il publie à la fois pour la scène alternative et pour le grand groupe DC Comics, où il est principalement scénariste. Il a étudié le cinéma, puis décidé de poursuivre dans le comics lorsqu’il a réalisé que son tempérament solitaire ne collait pas avec le métier de réalisateur.

Moi qui ai souri le premier – Daniel Arsand – Ed. Actes Sud

COMMUNIQUÉ – Roman – En librairie le 17 août 2022 (15 € )
Parution simultanée en version numérique (10€90)

Il y a près de deux décennies, j’ai publié un récit où je clamais que j’étais encore puceau à vingt ans et des poussières. Quelle inventivité possède le déni ! Mensonge par lequel je baissais le rideau de fer sur un viol, une disparition (vécue comme un abandon), un passage à tabac (évoqué, lui, mais falsifié, comme désexualisé) qui fracturèrent mon adolescence et me hantent pour toujours« .

Trois souvenirs d’adolescence qui signent plus encore que la fin de l’innocence, la fin prématurée des promesses. Ce texte brûlant, le plus intime et le plus cru de Daniel Arsand, peut se lire comme le making of de son incroyable roman, « Je suis en vie et tu ne m’entends pas« .

Mais aussi, comme le résumé de toute une vie ou sur les effets des violences sexuelles sur la vie et la construction de ceux qui les subissent. Quelque part dans ce texte, Daniel Arsand écrit : “Il n’est pas en moi que des orages, il n’est pas en moi que des ruines.

Et pourtant, on peut lire Moi qui ai souri le premier comme une visite privée de ces orages et de ces ruines laissés en lui par trois rencontres déterminantes, trois souvenirs d’adolescence qui sont aussi des possibles trahis, qui signent, plus encore que la fin de l’innocence, la fin prématurée des promesses. Débusquer la lumière, la force, la beauté au-delà du saccage – c’est sur le terrain du langage réinventé que s’érige, entre résistance têtue, secret livré et liberté farouche, ce bref livre éblouissant.

« Il y a moins longtemps que cela, j’ai entrepris un roman sur les massacres d’Adana (1909) qui préfiguraient le génocide arménien. Je tentais par des mots et des histoires de dialoguer avec le silence que garda mon père, Hagop Arslandjian, sur ce qu’il avait vécu. Brusquement j’en interrompis la rédaction, la suspendis pour quelques semaines. Le silence paternel venait de me renvoyer, violemment et sans échappatoire, à celui que j’observais sur ce que j’avais vécu à quatorze, quinze ans. J’écrivis d’un jet un viol, une disparition et un passage à tabac. Je me crus en règle avec moi-même et remisai les pages dans un tiroir.

Et puis j’écrivis la renaissance d’un « triangle rose » après Buchenwald.


Et puis j’appris, désespéré et découragé, qu’en Tchétchénie on internait les pédés dans un camp où ils étaient torturés, liquidés, et si on les libérait c’était pour que les familles prennent le relais d’une destruction. Durant des mois et des mois, je ne sus plus comment écrire une histoire, ce qu’était simplement écrire. Un jour, enfin, j’ai ressorti d’un certain tiroir un certain texte que je me mis à retravailler dans ma bienfaitrice solitude, essayant de l’intensifier, et je regardai en face ce qui avait été. Et je dis ce que j’avais à dire.”

À PROPOS DE L’AUTEUR

Portrait de l’écrivain Daniel Arsand en juin 1998, France. (Photo by Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Éditeur et écrivain, Daniel Arsand est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont notamment La Province des Ténèbres (Phébus, 1998, et Libretto, prix Femina du premier roman), En silence (Phébus, 2000, et  Ivresse du fils (Stock, 2004), Un mois d’avril à Adana (Flammarion, 2011, prix Chapitre du roman européen) et, le plus récent, Je suis en vie et tu ne m’entends pas (prix Jean-d’Heurs du roman historique, prix littéraire des Genêts, prix du Roman gay), paru aux éditions  Actes Sud en 2016.

Les yeux perdus – Ed. Dargaud

En librairie le 27 mai 2022 – Copyright Diego Agrimbau (scénario) Juan Manuel Tumburús (dessin, couleurs) / Dargaud. 80 p., 16,50 €

1917. Durant la Première Guerre mondiale, quelque part en Europe.

Dans un orphelinat, apparemment vidé de la plupart de ses occupants, vivent, ou plutôt survivent un frère et sa sœur, Otto et Ofélia, à la merci du fils des anciens propriétaires des lieux, Maurice, un être dont la cruauté et le cynisme peuvent être sans limites, dont ils sont à la fois les victimes et les complices. Tous trois se nourrissent de chair humaine, celle des soldats blessés et affaiblis qui se sont égarés dans les bois alentours. Otto et Ofélia leur font miroiter un repas chaud, les mettent en confiance et les ramènent à l’orphelinat. En un rien de temps, la hache de Maurice s’abat sur leur nuque et ils passent de vie à trépas.

Nul doute que c’est le sort que le maître des lieux réserve aux deux enfants lorsqu’il jugera qu’il a assez de provisions pour attendre la fin de la guerre.

On découvre quelques planches plus tard qu’ils ne sont pas les seuls survivants dans ce monde apocalyptique décimé par le typhus, et que quelque part, dans les « limbes » de l’énorme bâtisse, des poupées énuclées attendent qu’on leur rende leurs yeux pour renaître à une forme de vie. Comme le font les zombies. Et qu’il en est de même pour les parents et les frères et soeurs de cet adolescent au cœur d’airain – mais cependant vulnérable, tassées sur un canapé, totalement inexpressifs.

Otto le trouillard parviendra-t-il à dérober le bocal rempli des globes oculaires que Maurice a arrachés à ses victimes comme autant de trophées ? Qu’adviendra-t-il de tous ceux qui n’étaient déjà plus qu’un souvenir ?

Un scénario et des images d’une force émotionnelle inouïe qui hantera probablement celles et ceux qui partiront à la rencontre de ce monde à la fois cauchemardesque et captivant.

Anne Calmat

Les auteurs

D. A.

Diego Agrimbau (scénario) réalise des bandes dessinées depuis le début des années 1990. Après diverses expériences d’auto-édition, il devient scénariste de bande dessinée en 2003. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des artisans du renouveau de la bande dessinée argentine.

Narrateur aux multiples talents, il a collaboré au cours des dix dernières années avec de nombreux dessinateurs et écrit pour des genres aussi distincts que la science-fiction, l’érotisme, les récits du quotidien ou la bande dessinée jeunesse.

Son travail a été primé à des nombreuses reprises : il a notamment reçu le Prix Utopiales 2005 et Premio Solano López 2010 pour « La Burbuja de Bertold » (« La Bulle de Bertold ») ; I Premio Planeta DeAgostini de Cómics 2009 pour « Planeta Extra » ; Creacomics 2009 pour « La Última Gota ».

Il a été accueilli en résidence à la maison des auteurs avec le dessinateur Lucas Varela pour « Diagnostics » (Tanibis, 2013), un album d’histoires brèves dans lesquelles les personnages souffrent de troubles psychiatriques. Chacun des récits explore différents dispositifs narratifs du langage de la bande dessinée.

En 2019, la collaboration entre les deux hommes continue avec un récit de science-fiction post-apocalyptique très attendu, « L’Humain » (Dargaud, 2019).

En 2022, il s’associe à Juan Manuel Tumburus autour du présent titre, « Les Yeux perdus », de nouveau aux Ed. Dargaud.

J-M. T.

Juan Manuel Tumburús (dessin, couleurs)est né à Buenos Aires, en Argentine, en septembre 1981.

Il est illustrateur, caricaturiste et directeur artistique.

Il a commencé dans l’industrie du spectacle à l’âge de 20 ans, dans un studio dans un studio d’animation.

Il a travaillé sur trois longs métrages d’animation, des dizaines de publicités et plusieurs publications de bandes dessinées, notamment pour des éditeurs tels que Dark Horse Comics, Heavy Metal et Dargaud en 2022, avec les « Yeux Perdus »

Il est actuellement directeur de la création de « Blu y orgulloso padre de Dante ».

Jean-Blaise – Le chat qui se prenait pour un oiseau – Emilie Boré – Vincent – Ed. La Joie de Lire

À partir du 22 avril 2022 – Copyright E. Boré (sc.), Vincent (dessin)/ La Joie de Lire – Dès 5 ans

SAUF QUE…

dans son fort intérieur, Jean-Blaise était un oiseau. Et il entendait bien le prouver à ses « congénères ».

Jean-Blaise décida alors de mener une vie d’oiseau, dormant assis, la tête penchée et dissimulée sous sa patte, comme le font les hérons ; faisant sa toilette en se roulant dans l’eau, puis en gonflant ensuite son pelage pour le faire sécher, comme le font les canards ; s’élançant du sommet d’un arbre, tel un colibri, et faisant un vol plané…

Quant à chanter comme un pinson, ce fut une autre histoire. Face à cet échec, et à celui de prouver qu’il était bien celui qu’il prétendait être, et face à l’obstination de ses amis volatiles à lui démonter le contraire, Jean-Blaise fit une déprime carabinée. « Pauvre Blaise ! » aurait dit de lui la Comtesse de Ségur (private joke à l’attention des grands-parents qui liront cette chronique avant d’offrir l’album à leurs petits-enfants).

Cette fable aux accents anthropomorphiques renvoie à la question des différences et à leur difficile acceptation de la part de ceux qui ont un avis bien tranché sur toute question. Elle illustre l’éternel débat entre l’être et le paraître, entre la nécessité (ou non) de faire coïncider à tout prix son apparence extérieure avec son ressenti intérieur, et de vivre sereinement cette dichotomie.

Il est heureusement des rencontres qui aident à y parvenir. Ce merveilleux album participe à sensibiliser les adultes de demain à ces questions, qui semblent pourtant d’un autre âge…

Anne Calmat

À partir du 22 avril 2022 – Ed. La Joie de Lire – 80 p., 15,90 € – Lecture accompagnée, dès 6 ans.

Communiqué – Nous vous recommandons également Comment fait-on les bébés ? d’Anna Fiske, traduction Aude Pasquier.

Il arrive toujours un moment où les enfants s’interrogent, mais comment fait-on les bébés ?

Avec humour et intelligence et pas mal d’audace, l’album répond sans tabous à la question. Anna Fiske ne craint pas de montrer les corps tels qu’ils sont, dans toute leur diversité. Grâce à son style ludique, souvent proche de la bande dessinée, l’artiste norvégienne amuse les enfants et leur apprend l’essentiel : Quand on veut faire un bébé, tout commence par de l’amour.

Sexisme man fait du sport – Isabelle Collet – Philip – Editions Lapin

https://youtu.be/L-BuvFOXWdA

Préface Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, enseignante-chercheuse au Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le Sport (LVIS) de l’Université de Lyon1.

Copyright Ed. Lapin – 80 p., 9 € – Sortie le 13 mai 2022

Depuis #metoo, les discussions à bâtons rompus sur l’égalité des sexes et les discriminations envers les femmes ont montré que l’égalité des sexes n’est pas encore là. Restera-t-il des différences physiques indépassables entre les hommes et les femmes ? Quand on y regarde de plus près, il s’avère qu’on a du mal à différencier « plus fort » et « mieux entraîné », « plus fort » et « socialement avantagé » et, voire à différencier « femme » et « homme »… Rien n’est clair, dans cette histoire de sport, de sexe et de genre…

Heureusement, les lapins sportifs de Phiip, guidés par la prose rigoureuse et scientifique d’Isabelle Collet, vont décrypter pour nous les mécanismes du sexisme dans le sport, et proposer des pistes pour le futur.
 

L’histoire des sportives est celle d’un combat ! Sans doute est-il nécessaire de rappeler qu’être sportive, en France comme ailleurs, a été et demeure toujours un sport de combat ! Effectivement, nombreux sont les travaux en histoire et/ou en sociologie du sport depuis une vingtaine d’années qui attestent combien le mouvement sportif et olympique a participé́ et participe encore à « menacer (les femmes) de façon ponctuelle ou régulière, dans leur autonomie, leur dignité ou leur intégrité physique ou psychique », comme le souligne Thierry Terret en 2013 dans l’ouvrage Sport, genre et vulnérabilités au XXe siècle.

Ainsi, les sportives ont lutté contre trois catégories d’inégalités. En premier lieu, des inégalités d’accès aux institutions sportives et aux compétitions (notamment les plus prestigieuses) que celles-ci organisent.

À titre d’exemple, rappelons qu’il faut attendre 1970 pour que des femmes soient autorisées à prendre une licence sportive à la Fédération française de football ; 1984 pour qu’elles soient autorisées à courir le marathon olympique et 2014 pour qu’elles récoltent des médailles olympiques au saut à ski… Si ces inégalités d’accès tendent aujourd’hui à disparaître lorsqu’il s’agit des terrains sportifs (toujours pas de femmes au départ d’un Grand Prix de Formule 1…), elles sont toujours d’actualité lorsqu’il est question d’accès aux fonctions de dirigeantes ou d’entraîneures, a fortiori aux niveaux national et international. Rares sont les femmes à accéder à des postes à haut pouvoir décisionnel, si bien qu’on ne parle pas seulement de plafond de verre, mais aussi de plancher qui colle dans le milieu sportif comme ailleurs ! En second lieu, des inégalités de traitement sont à l’œuvre dans la mesure où les sportives sont souvent sous-dotées à tous les niveaux pour s’entraîner et performer. Moins de sections dites féminines, des budgets moindres, moins de créneaux horaires, moins d’encadrant·es qualifié·es, etc., contribuent, de façon sournoise, car souvent passée sous silence, à complexifier leur engagement dans le sport.

Enfin, des inégalités de reconnaissance perpétuent la croyance d’une moindre valeur des femmes et/ou du féminin dans le sport. Leurs performances sont alors parfois déconsidérées (si une femme l’a fait, c’est que c’était pas si dur que cela… ou wouah ! c’est fort pour une femme !), parfois invisibilisées (qui sait que Sarah Thomas détient le record de traversée de la Manche avec deux allers-retours entre Douvres et le cap Gris-Nez en 54 h de nage ?). Pas toujours facile d’être sportive, surtout lorsque celle-ci transgresse les standards de la « bonne féminité » ou s’aventure dans des bastions de masculinité comme le rugby, la boxe, le cyclisme ou les échecs (car oui, c’est un sport) !

En 2022, est-il encore possible d’ignorer ces inégalités, ces discriminations et même ces violences à l’encontre des femmes (voir l’enquête publiée dans Disclose le 11 décembre 2019 qui révèlent les cas de violences sexuelles dans le sport) ? Des prises de conscience s’opèrent et, progressivement, les lignes bougent. Depuis 2013, des plans de féminisation se développent au sein de certaines fédérations sportives françaises pour promouvoir des actions en faveur des femmes et jeunes filles (cette dynamique a permis à la Fédération française de football de tripler le nombre de ses licenciées en moins de 10 ans, passant de 50 000 en 2011 à 200 000 en 2019). Depuis 2014, une politique des quotas est mise en place en vue d’augmenter progressivement le nombre de femmes dans les comités exécutifs des fédérations sportives. En février 2022 est adoptée (non sans difficulté) la loi Sport fixant pour 2024 l’objectif de parité dans les instances nationales du sport et pour 2028 à l’échelon régional. Enfin, dans le cadre du plan impact et héritage des Jeux olympiques de Paris 2024, l’état français crée le label « Terrain d’égalité » qui sera attribué aux organisateurs d’événements sportifs qui respecteront une vingtaine de critères et d’actions destinés à promouvoir la parité. Bien sûr, ces avancées ne sont que partielles et de nombreux problèmes ou limites demeurent. Les plans de féminisation ne sont, pour l’heure, ni obligatoires, ni sources de sanctions si une fédération décide de ne rien ou peu faire ; les personnes en charge des dossiers sont souvent peu formées aux problématiques et méthodes en études de genre ; les femmes sont plus souvent secrétaires que présidentes lorsqu’elles intègrent le comité exécutif d’une fédération sportive… La liste serait longue. Parmi les axes d’action possibles, celui de la formation m’interpelle particulièrement. Effectivement, en tant qu’enseignante-chercheuse, dit Isabelle Collet, je suis convaincue que l’égalité femmes/ hommes ne s’improvise pas. être volontaire et/ou de bonne volonté est une chose, être formé·es (et encore mieux qualifié·es) aux théories et aux méthodes permettant d’analyser et de remédier aux inégalités en est une autre. Aujourd’hui, il est impératif de multiplier les formations au genre à destination de tous les agent·es, (salarié·es ou élues) du mouvement sportif et de faire de l’égalité femmes/hommes un métier. Il est aussi impératif d’informer et d’impliquer les plus jeunes : leur dire que tous et toutes ne prennent pas le départ sur la même ligne et leur permettre d’identifier les obstacles tout comme les moyens de les déconstruire.

Avec humour, Sexisme Man œuvre à cette ambition éducative, ludique et esthétique. Entre les mots concis et percutants d’Isabelle, et le trait fin et incisif de Phiip, Sexisme Man contribue à éveiller de nouvelles consciences et à nourrir les engagé·es de demain.

Isabelle Collet est professeure en sciences de l’éducation à l’université de Genève et directrice du groupe de recherche « Genre, Rapports intersectionnels, Relation éducative » (G-RIRE).

Philip dessine des lapins qui luttent contre le sexisme et publie des livres. Il est le fondateur des éditions Lapin. (V. interview https://youtu.be/L-BuvFOXWdA

1942-2022 – Éluard, encore et toujours – Une autre réalité…

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Copyright Sebastian Abbo, 2022

Liberté.

Paul Eluard, 1942

Derrière le rideau – Sara del Giudice – Ed. Dargaud

Sortie le 8 avril 2022 – Copyright S del Giudice (scénario et dessin) / Dargaud – 140 p., 18 €

L’histoire débute en 1937, Yaël (la narratrice) a huit ans, sa sœur Émile, trois de moins. Aucune ombre ne vient ternir le bonheur de cette famille en apparence unie, si ce n’est peut-être l’attitude que les grands-parents maternels affichent à l’encontre de leur gendre, qu’ils qualifient avec réprobation de « goy » (de non-Juif).

La vie des deux fillettes va basculer une première fois lorsque leur mère décède et que leur père se remarie avec la blonde Ophélie. Nous sommes en 1939. Pour elles, cette usurpatrice, à qui elles trouvent tous les défauts, ne saurait remplacer la disparue.

14 octobre 1940, promulgation du statut des Juifs

Mais rapidement, le principe de réalité de la guerre qui vient d’être déclarée entre la France et l’Allemagne, avec ses premiers décrets antisémites, relègue au second plan leur ressentiment contre la jeune femme ; si bien que sa présence apaisante aide à juguler l’inquiétude que l’absence du père, parti au Front, provoque chez ses deux filles.

Mais voilà que déjà un bruit de bottes résonne dans l’escalier qui mène à l’appartement qu’occupent Ophélie, Yaël, Émilie et la dévouée Mme Petit…

Simplicité du trait, fluidité, du récit, justesse des dialogues, aucune fausse note. La dernière planche est admirable.

Anne Calmat

Sara del Giudice est née à Milan en 1998.
Depuis toute petite elle rêve de devenir autrice de livres pour enfants.
Après avoir obtenu un diplôme à l’IED de Milan en Illustration, elle a choisi de suivre un master de BD à l’École supérieure de l’Image d’Angoulême. Forte de son parcours, elle se lance dans la réalisation de sa première BD, Derrière le rideau, qui à bien des égards évoque Le Journal d’Anne Frank.

Naphtaline – Sole Otero – Ed. Ça et Là

Depuis février 2022 – Copyright S. Otero / Ed. Ça et Là – 336 p., 25 €

Argentine, 2001. Rocio, sa mère, son père et son frère s’avancent à pas lents dans les allées du cimetière, tenant à bout de bras le cercueil de Vilma. Pourquoi la grand-mère de Rocio est-elle enterrée sans aucun autre membre sa famille ? Probablement en raison du caractère épouvantable de cette femme qui s’était peu à peu coupée du monde, ne gardant qu’un lien étroit avec sa petite-fille. Et pourquoi ce caractère épouvantable ? On apprend que la vie de Vilma dans la société patriarcale argentine du début du XXe siècle a été une longue suite de désenchantements et de sacrifices, qui l’ont progressivement rendue acariâtre. 

Rocio décide d’emménager dans la maison qu’occupa Vilma ; une belle opportunité dans un pays qui connaît une forte crise économique et politique. La jeune femme voit alors ressurgir une multitude de souvenirs qui vont lui permettre de retracer le parcours de cette immigrante italienne, humiliée, trahie, étouffée sous les conventions sociales qui prévalaient dans l’Argentine des années 1920. Rocio va aussi prendre la mesure des  tragédies qu’a vécues sa famille et mettre en perspective son propre itinéraire. Ce sera l’occasion pour elle de se questionner sur ses choix de vie, sur l’intensité de ses amitiés, sur ses relations avec ses parents. L’occasion aussi d’aborder la question du genre et de la sexualité et des aspirations profondes de chacun.

Sole Otero livre ici un ample récit d’une grande tendresse sur le temps et la famille.  La narration sur plusieurs époques, l’inventivité du découpage et de la mise en scène, les jeux sur les couleurs, font de ce roman graphique une jolie découverte. Point névralgique du récit, la maison familiale rassemble aussi bien qu’elle enferme celles et ceux qui l’habitent ou l’ont habitée…

Sole Otero (née en 1985, à Buenos Aires) est autrice de bande dessinée, illustratrice jeunesse et designer textile. Diplômée de l’Université de Buenos Aires en design textile en 2010, elle a enseigné la broderie, le tricot et la création en feutrine.
Son travail d’illustratrice jeunesse l’a amenée, depuis 2006, à publier à l’international (Chili, Pérou, Brésil, Colombie, Bolivie et Finlande). Autrice de plusieurs bandes dessinées en ligne, son premier album La pelusa de los días paraît en Espagne en 2015. Elle a depuis réalisé six albums parmi lesquels Naftalina, lauréat du Prix FNAC-Salamandra 2019, que la maison d’édition française çà et là publiera en 2022 et Intense, publié en juin 2021 aux éditions Presque Lune. Elle a fait partie du collectif latino-américain Historietas Reales ainsi que du collectif international Chicks on comics. Elle a enseigné l’illustration traditionnelle et numérique ainsi que la bande dessinée et dispense actuellement un cours sur la couleur pour le site Domestika. Sole Otero est actuellement en résidence à la Maison des Auteurs d’Angoulême où elle travaille sur son nouveau projet de bande dessinée dans lequel elle explore un autre genre ; le réalisme magique.

Molière sa majesté l’acteur – Pierre Senges – Stéphane Bloch – La Joie de Lire (livre-CD)

Depuis. le 17 mars 2022 – Copyright P. Senges (scénario) & Serge Bloch (illustrations) / La Joie de Lire – Dès 6 ans, 80 p., 24,90 €

Un Livre CD qui donne à voir l’enfance du petit Jean-Baptiste Poquelin, avant qu’il ne devienne Molière, lu par Arnaud Mazorati et interprété par Les Lunaisiens et Les Pages du Centre de musique baroque de Versailles.

Frédéric Ladone

Les plus anciens n’auront pas oublié la part belle que la metteuse en scène-cinéaste, Ariane Mnouchkine fit au jeune Jean-Baptiste dans son film, Molière (1978). On assiste aux déambulations du presque adolescent dans le Paris de Louis XIV, où il va se nourrir de théâtre populaire, de l’art des bateleurs, des forains… Ce que voit alors le jeune Molière en herbe déterminera le destin du grand homme de théâtre français qu’il deviendra par la suite.

Parcourons maintenant l’album de Pierre Senges.

Jean-Baptiste, suivi de son grand-père, fou de théâtre (il aura tôt fait de détourner son petit-fils du destin universitaire que Jean Poquelin, tapissier du Roi, envisageait pour lui) a hâte d’atteindre le Pont-Neuf où le théâtre de la vie s’étale « en majesté » sous les yeux de tous les Parisiens.

Le Pont Neuf : « Un théâtre à ciel ouvert. On est sûr d’y voir des marchands d’onguents, des mimes, des acrobates, des jongleurs… » p. 16
Jean-Baptiste et Louis Poquelin partis à la découverte de  » toutes les merveilles qui se trouvent au centre de la ville ». p. 10
Marchand de remèdes miracles p. 18

C’est tout un éventail de sensations et une galerie de portraits que l’enfant, curieux de tout, va engranger, et qu’il restituera plus tard dans ses comédies.

Une autre scène nous attend quelques pages plus loin, au Jeu de Paume du Marais, où, dans le calme d’un vrai théâtre, avec une scène, des coulisses, un acteur en costume, tout maquillé de blanc est en train de répéter son texte. Il s’agit de Montdory, prince des acteurs, directeur de ce que sera notre actuel théâtre du Marais… Il prédit à ce gamin terrorisé, incapable d’articuler une réplique de la Médée de Pierre Corneille… un avenir dans la comédie.

Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que la simplicité du récit, des images et des sons est un un bain de jouvence pour celles ou ceux qui auront entre les mains ce merveilleux petit bouquin. Plongez-vous donc sans tarder dans ce récit, hommage au célèbre dramaturge dont on fête le 400è anniversaire de sa naissance, et entraînez dans votre sillage toutes celles et ceux, qui ensuite vous en remercieront. Un grand bravo également à Arnaud Marzorati et aux musiciens du Centre de Musique Baroque de Versailles, sans qui ce livre n’aurait peut-être pas eu tout à fait la même aura. https://youtu.be/9-7RhkVBfhQ

Anne Calmat

Grand prix 2022 de la BD d’Angoulême : Julie Doucet l’irrévérencieuse coupe l’herbe sous le pied à Catherine Meurisse et Pénélope Bagieu

Il n’est pas rare qu’un auteur ou une autrice de bandes dessinées, ayant officiellement cessé d’en faire vingt ans auparavant, continue d’exercer une réelle fascination sur les bédéistes. Cela devient plus rare lorsqu’il s’agit d’une autrice underground. C’est le cas de la reine de la provocation, Julie Doucet. Active entre 1987 et 1999, à une époque où les dessinatrices n’étaient pas légion, surtout à se situer sur le terrain de l’esthétique trash, avec elle tout y passe : cycle menstruel, masturbation, changement de sexe, serpent à pipe, etc.

La conception éditoriale et graphique de Maxiplotte a été réalisée par Jean-Christophe Menu, premier éditeur de Julie Doucet en France et co-fondateur de L’Association, en étroite collaboration avec l’autrice québécoise. Véritable panorama de l’évolution de son travail, Maxiplotte rassemble des travaux réalisés au cours de ses douze années d’activité d’autrice de bande dessinée. S’y déploie une œuvre à la fois subversive, féministe et fantaisiste. Julie Doucet évoque crûment et avec humour la vie du corps – des règles au désir sexuel en passant par les crottes de nez, les stéréotypes de genre, ses expériences de jeune femme, sans oublier sa vie onirique qu’elle relate abondamment. En noir et blanc, les récits s’épanouissent au fil de cases aux décors minutieusement élaborés, peuplées de personnages aussi insolites qu’attachants.

Julie Doucet

Julie Doucet est certainement l’auteure québécoise de BD la plus connue du monde. Ses bandes sont publiées en anglais, en français, en allemand, en finlandais et en espagnol. De plus, ses planches originales ont été exposées dans plusieurs villes tant au Canada qu’aux États-Unis, en France et au Portugal. Née à Saint-Lambert le 31 décembre 1965, Julie Doucet étudie en arts plastiques au cégep du Vieux-Montréal au début des années 1980. C’est dans cet établissement, à la faveur d’un cours sur la bande dessinée, qu’elle commence à s’intéresser à cette forme d’art. Doucet obtient son diplôme d’études collégiales, puis s’inscrit à l’Université du Québec à Montréal où elle étudie les arts d’impression et les arts plastiques. À cette époque, Yves Millet publie la revue Tchiize! (bis) (sept numéros de 1985 à 1988), une des seules revues à ne pas être exclusivement consacrée à la bande dessinée d’humour. Julie Doucet fait paraître une première histoire courte dans le deuxième numéro et récidive dans les numéros suivants. Entre 1988 et 1990, elle collabore aux deux numéros de L’Organe (qui devient Mac Tin Tac en 1990) ainsi qu’à Rectangle, revue de rock francophone et de BD. Ces deux revues marquent l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes montréalais underground dont font partie Doucet, Henriette Valium, Al+Flag, Marc Tessier, Alexandre Lafleur, Simon Bossé, Luc Giard, Siris, Jean-Pierrre Chansigaud, R. Suicide, etc. En septembre 1988, Julie Doucet fait le grand saut et crée son propre fanzine, Dirty Plotte, de format variable (et au titre tout aussi variable : Dirty Plotte Diet, Mini Plotte, Dead Plotte) qui paraît jusqu’en juin 1990 (quatorze numéros). C’est dans ces pages que Doucet met au point son style personnel de narration. Elle y entretient les lecteurs de ses fantasmes (réels ou inventés) et de ses angoisses, mais aussi de ses rêves, qu’elle note dans un journal personnel.

Trois histoires de Réfugiés – Melisa Ozkul – Robin Phildius – Jonas De Clerck – Ed. La Joie de Lire

En Librairie le 17 mars 2022 – Copyright M. Ozkul, R. Phildius, J. De Clerck, J. Sacco (couverture) / La Joie de Lire – 136 p., 19,90 € – À partir de 10 ans

lls sont trois à avoir quitté leur pays d’origine et s’être retrouvés dans un centre d’hébergement collectif. À Genève pour les deux premiers, à Fribourg pour le troisième: Lela, Sri et Ali, venus respectivement de Georgie, du Sri Lanka et d’Afghanistan. Leur parole a été recueillie par trois étudiants de l’ESBDI*.

  • École Supérieure de Bande Dessinée et d’Illustration.
Lela

Trois rencontres entre images et mots – y compris ceux que l’on « entend » en filigrane – qui démontrent de façon éclatante ce que les humains sont capables de faire pour assurer la survie des leurs, ou pour, comme c’est le cas de Sri, atteindre au droit élémentaire d’étudier.

Sri

Nous faisons la connaissance de Lela, prête à tout pour sauver la vie de son époux et protéger son noyau familial. Puis c’est au tour de Sri, d’origine tamoule dans un pays à majorité cinghalaise, en danger sur sa terre originelle, coupé des siens depuis près de deux décennies et ne parvenant jamais à réunir les sommes nécessaires pour la faire venir en Occident…

Ali (détail p. 98)

Et enfin celle du jeune Ali, 20 ans, venu d’une région d’Afghanistan dans laquelle il n’y a ni école secondaire ni, bien sûr, d’université. Un pays où, selon les contrées traversées, l’origine ethnique devient un obstacle supplémentaire et où la fatidique case départ se rappelle sans cesse aux aspirants à une vie meilleure.

Un roman graphique percutant et nécessaire autour d’une actualité malheureusement brûlante.

Anne Calmat

Aux Arts citoyens !