De Salvador Dalí à Antoni Gaudí – Ed. Taschen

Antoni Gaudí (1852–1926)
Salvador Dalí (1904–1989)
Copyright R. Descharnes / Ed. Taschen – 40 €

Salvador Dalí de Robert Descharnes et Gilles Néret

À l’âge de 6 ans,  Salvador Dalí rêvait de devenir cuisinier. À 7 ans, il voulait être Napoléon. « Dès lors, affirma-t-il plus tard, mon ambition n’a cessé de grandir, et ma mégalomanie avec elle. Maintenant je veux seulement être Salvador Dalí. Je n’ai pas d’autre souhait ».

 

Ce volumineux ouvrage est à ce jour l’étude la plus complète jamais publiée sur l’œuvre peint de Dalí. Après des années de recherche, Robert Descharnes et Gilles Néret ont localisé des toiles signées de l’artiste, qui sont longtemps restées inaccessibles, à tel point que près de la moitié des œuvres présentées ici sont rendues visibles au public pour la première fois.

Plus qu’un catalogue raisonné, ce livre replace les œuvres de Dalí dans leur contexte et les explique à travers des documents contemporains : écrits, dessins, pièces issues d’autres aspects de son travail, tels que le ballet, le cinéma, la mode, la publicité et les objets d’art. Sans ces éléments venant soutenir l’analyse, les peintures ne seraient qu’une simple collection d’images.

Robert Descharnes (1926–2014), photographe et écrivain, a publié plusieurs études sur des artistes majeurs, parmi lesquels Antoni Gaudí et Auguste Rodin. Il a dressé le catalogue commenté des peintures et écrits de Dalí, dont il était reconnu comme le principal expert. 

Gilles Néret (1933–2005) était historien d’art, journaliste et correspondant de musées. Il a organisé plusieurs rétrospectives artistiques au Japon et fondé le musée Seibu et la Wildenstein Gallery à Tokyo. Il a dirigé des revues d’art, dont L’Œil etConnaissance des Arts, et reçu le prix Élie-Faure pour ses publications en 1981. Parmi ses nombreux ouvrages publiés chez Taschen, citons Dalí – L’œuvre peint, Matisse et Erotica Universalis.

Réédition du Jeu de Tarot imaginé par Dalí.

Où, dans l’extraordinaire jeu de Tarot personnalisé de l’artiste, l’on voit Dalí le facétieux en Bateleur et son épouse, Gala en Impératrice. La mort de Jules César est quant à elle réinterprétée sous l’aspect du Six d’Épée… Publié pour la première fois en 1984 dans une édition d’art limitée et depuis longtemps épuisée, ce luxueux coffret reproduit les 78 cartes du jeu, accompagnées d’un livret explicatif consacré à la sa conception et aux instructions pratiques pour le consulter. 50 €

Copyright R. Zerbst /Ed. Taschen – 40 €

Antoni Gaudí i Cornet de Rainer Zerbst

L’architecte catalan Antoni Gaudí i Cornet, célèbre dans le monde entier pour son immense talent et son écclectisme, a inventé un langage architectural unique, personnel et sans précédent, qui aujourd’hui encore reste difficile à définir.

Casa Vicens

Collegio Teresiano

Sa vie fut pleine de contradictions. Jeune homme, critique à l’égard de l’Église, il rejoignit le mouvement nationaliste catalan, mais voua la fin de sa vie à la construction d’une église unique et spectaculaire, la Sagrada Família. Il mena un temps une vie de dandy dans le beau monde, mais à sa mort dans un accident de tram à Barcelone, ses vêtements étaient si miteux que les témoins le prirent pour un mendiant.

La Sagrada familia


« La structure qui sera celle de la Sagrada Familia, je l’ai essayée d’abord pour la Colonie Güel. Sans cet essai préalable, je n’aurais jamais osé l’adopter pour le Temple. »
L’incomparable architecture de Gaudí traduit cette multiplicité de facettes. Textures chatoyantes et structure squelettique de la Casa Batlló ou matrice arabo-andalouse de la Casa Vicens, son travail mêle orientalisme, matériaux innovants, formes naturelles et foi religieuse pour façonner une esthétique moderniste unique. Aujourd’hui, son style particulier rencontre une popularité et une admiration mondiales. Son opus magnum, la Sagrada Família, est le monument le plus visité d’Espagne et sept de ses œuvres figurent au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO.

Illustré de photos inédites, de plans, de dessins de la main de Gaudí et de clichés historiques, enrichi d’annexes approfondies présentant toutes ses créations y compris ses meubles et ses projets inachevés, cet ouvrage présente son univers comme jamais. À la manière d’une visite guidée privée de Barcelone, on découvre combien le «Dante de l’architecture» fut un constructeur au sens le plus pur du terme, qui façonna des édifices extraordinaires, foisonnant de détails fascinants où se matérialisent les visions fantasmatiques au cœur de la ville. 

Détail

L’auteur :

Rainer Zerbst a étudié les langues vivantes à l’Université de Tübingen et au Pays de Galles, de 1969 à 1975. De 1976 à 1982, il a travaillé comme assistant de recherche au département d’anglais de l’Université de Tübingen. Après son doctorat en 1982, Zerbst est devenu critique d’art, de littérature et de théâtre. 

Les guerres d’Albert Einstein 1/2 – Ed. Robinson

En librairie depuis octobre 2019. Scénario François de Closets et Corbeyran – Dessin Chabbert – Couleur Bérangère Marquebreucq. © Robinson / F. de Closets, Corbeyran, Chabert, B. Marquebreuq64 p., 14, 95 €

Ce premier tome, superbement illustré et en tous points conforme à la vérité historique, couvre la période qui précède la Première Guerre mondiale jusqu’à l’année 1919. Avec, sur la toute dernière vignette, et en prélude au second tome, un portrait dessiné d’Albert Einstein venant de recevoir le prix Nobel de physique (1921).

C’est plus ici l’homme privé que le physicien de génie que nous découvrons : Einstein l’époux – passablement macho – de Mileva, comme lui, scientifique, mais avant tout, Albert Einstein l’ami de Fritz Haber, qui va obtienir le prix Nobel de chimie en 1918 pour ses travaux dans le domaine de l’agro-alimentaire.

p. 6

On les voit rarement l’un sans l’autre. Pourtant tout semble les opposer : Einstein, pacifiste militant, est blagueur, simple et affable, Haber est un va-t-en guerre assoiffé d’honneurs et de pouvoir. Albert ne se déplace jamais sans son violon, Fritz lui ne peut écouter de la musique qu’en baillant. L’un pratique un athéisme discret, à propos duquel il s’exprimera bien plus tard, cependant que l’autre a rompu avec sa religion et s’est converti au protestantisme.

p; 19

Dans un pays qui entend compter d’avantage de cerveaux à très haut potentiel que ses voisins, tous deux sont appréciés à leur juste valeur, même si le pacifisme d’Einstein « fait désordre ». Fort de cette certitude, le chimiste prend contact avec l’État-Major allemand et propose ses services. Einstein accepte quant à lui de venir s’installer à Berlin, mais avec tout autre projet en tête. Il ne tarde pas à déchanter : «  Décidément, il faut être fou pour tenter de vendre le pacifisme en temps de guerre ». L’assassinat le 28 juin 1914 de l’archiduc d’Autriche vient d’embraser le monde ; le nationaliste Haber voit là l’opportunité de (tenter de) prouver aux ennemis de l’Allemagne sa supériorité militaire. Il met au point un gaz asphyxiant qui, porté par le vent, se dispercera dans les tranchées ennemies.

p. 31

Bien qu’horrifié par les conséquences d’un tel choix stratégique, Albert Enstein fera en sorte que son ami échappe à une condamnation pour crime de guerre. Ce qui n’empêchera pas le physicien, réfugié aux USA pour des raisons évidentes, de demander en 1939 au président Roosevelt d’utiliser la physique pour mettre au point l’arme absolue. Et il ne s’agira pas cette fois de science fiction à la G.H. Wells…

Mais ceci est une autre histoire, celle qui sera développée dans le second tome des Guerres d’Albert Einstein.

Anne Calmat

Delacroix – Alexandre Dumas – Catherine Meurisse – Ed. Dargaud

Depuis le 21 novembre 2019 – © C. Meurisse / Dargaud

Quelques planches en noir et blanc nous transportent en 1864, dans une salle d’exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts, où Alexandre Dumas est sur le point d’entamer une causerie sur son ami, le peintre Eugène Delacroix, décédé l’année précédente.

Suivent deux planches d’aquarelles saisissantes, « à la manière de » Delacroix : Autoportrait et Le lion rugissant.








Nous comprenons que la sobriété du titre de l’album est trompeuse. Catherine Meurisse s’apprête à nous embarquer dans une aventure haute en fantaisie et en couleurs. Le support de l’écrivain servira son art et lui permettra de rendre un hommage appuyé à la virtuosité et à la liberté du peintre.

Au fur et à mesure du déroulement du texte de Dumas, présenté en caractères manuscrits, qui nous le rendent proche et présent, diverses compositions s’insèrent entre les lignes, dans les marges, voire sur la page tout entière : croquis en noir ou en couleurs, aquarelles librement inspirées de l’œuvre de Delacroix ou d’Antoine-Jean Gros, petites planches de bandes dessinées, croquis au fusain… Cela permet à l’auteure de proposer sa vision personnelle et renouvelée du texte initial, en mettant en relief des points biographiques, en appuyant le regard de Dumas, en soulignant la modernité d’Eugène Delacroix, en éclairant ses choix artistiques.

Nous sommes emportés dans le tourbillon d’une époque et éblouis par les inventions graphiques.

Outre l’originalité de la présentation, nous apprenons également le peu banal parcours de Delacroix. Surnommé par son ami Dumas « fait de guerre », il eut une enfance mouvementée du fait des nombreux accidents dont il réchappa : pendaison, incendie, noyade, empoisonnement… Ce qui ne l’empêcha pas de développer précocement une rage de peindre, freinée par ses parents mais entretenue par son oncle, le peintre romantique Léon Riesener. La perte de son père décida de son choix de vie, il profiterait de son autonomie pour devenir peintre.

Entré dans l’atelier de Pierre-Narcisse Guérin, il y exécuta sa première grande œuvre, avant d’en être chassé pour cause de non-conformité. Il n’empêche que son tableau fut invité au Salon et vendu au gouvernement, qui l’exposa au Palais du Luxembourg.

C’est avec sa toile suivante, Le massacre de Scio, composée pour le Salon de 1824, que la guerre fut déclarée. La guerre de la couleur et la poésie contre la convention fit rage et prit de multiples formes. C’est aussi devant cette toile qu’il rencontra Dumas. La vie de Delacroix ne fut qu’une longue controverse artistique. On porta Ingres au pinacle, on rangea Delacroix au placard. Mais les attaques brutales font également naître des disciples, et Delacroix n’en manqua pas.

La réparation de l’injustice n’eut lieu qu’au moment de l’exposition universelle (1855) où le tableau Sardanapale ne fut décroché que pour rejoindre la Grande Galerie du Louvre, et dans le meilleur des voisinages, celui de Rubens.

Nous apprenons également quelques anecdotes croustillantes, notamment lors de ce bal masqué privé donné par Dumas en l’honneur des artistes et des poètes, avec un challenge lancé à six peintres : illustrer chacun tout un pan de mur d’une chambre. Arrivé au dernier moment, Delacroix produisit un magistral Rodrigue après la bataille.

Après une vie désargentée, il mourut seul avec son valet de chambre, en tenant la main de sa vieille gouvernante.

L’album de Catherine Meurisse est un bonheur pour l’œil, une réjouissance pour l’esprit et une caresse pour le cœur.

Nicole Cortesi-Grou

140 p., 21 €

Album copyright Editions Dargaud Catherine Meurisse

Catherine Meurisse fait des études de Lettres avant d’entrer à l’École Supérieure des Arts et Industries graphiques Estienne, puis à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. En 2005, elle rejoint l’équipe de Charlie Hebdo, tout en dessinant pour Libération, Marianne ou les Échos. Elle illustre des livres pour la jeunesse pour différente maisons d’éditions et signe plusieurs bandes dessinées, dont Le Pont des Arts, Savoir-vivre et mourir, Moderne Olympia et Les Grands espaces*. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, auquel elle a échappé de justesse, elle écrit La légèreté*, long parcours de son retour à la légèreté en même temps qu’à la vie. (*v. BdBD Archives)

Hercule à la plage – Fabrice Melquiot – Ed. La Joie de lire, coll. La Joie d’agir

Sortie en novembre 2019 – Mise en page Jeanne Roualet ©

Le livre se lit tête-bêche. D’un côté, il y a la pièce de Fabrice Melquiot, et de l’autre « l’Avant », c’est à dire tout ce qui a précédé – et précède en général – la présentation au public d’un spectacle vivant. Commençons donc par « l’Avant », ce sera très bientôt d’actualité.

«  On peut considérer qu’une pièce de théâtre connaît plusieurs états : la pièce que l’auteur a conçue, celle qu’il a écrite (ce n’est pas forcément la même), la pièce que jouent les comédiens et celle qu’entendent les spectateurs. Les arts plastiques apportent à leur tour toutes les ressourses dont ils disposent et la musique peut créer le mystère, l’inconnu divin. », Gaston Baty, 1923

Cette partie de l’album met un coup de projecteur sur celles et ceux qui participent à une telle aventure, et qu’on ne cite pas toujours le moment venu : assistant(e) à la mise en scène, scénographe, costumière, maquilleuse, technicien/technicienne (son, lumière…). Chaque spécialité est ici détaillée, puis commentée. La pièce a été créée en 2019 au festival d’Avignon dans une mise en scène de Mariama Sylla.

Ce que raconte Hercule à la plage

Angelo, Charles et Melvil cherchent India dans ce que l’auteur décrit comme un labyrinthe, en ruine. Un espace hors du temps qui évoque celui où Thésée, guidé par le fil d’Ariane, parvint à retrouver le Minotaure. Tous se sont connus sur les bancs de l’école primaire, puis ils se sont perdus de vue.

Ce labyrinthe contient leurs souvenirs, réels ou non. Ils traversent les âges, ils ont neuf, quinze, quarante ans. Ils se racontent, apparaissent puis disparaissent. Il y a longtemps, India, qui n’était encore qu’une enfant, a lancé un défi à ses trois soupirants : « Si vous voulez m’aimer, soyez Hercule, sinon rien. » (…) « Je ne veux pas d’une vie normale avec des amis moyens. » Pourquoi Hercule ? Parce que lorsqu’elle était enfant, sa maman lui racontait les douze travaux. Les gamins l’ont prise au mot, ils ont accompli des exploits qui, à hauteur d’enfant, étaient dans la lignée de ceux du héros de la mythologie gréco-romaine.

Quelques années plus tard, le père d’India les a tous emmenés voir la mer, ensemble pour la dernière fois. « Elle va déménager, le verbe le plus dégoûtant de la langue française » résume Melvil.

India sur le sable, India sous le soleil, India les mettant à l’épreuve… Puis India désertant, emportant avec elle leur certitude d’être toujours unis et ne leur laissant que le souvenir d’amours platoniques.

Angelo : « La vie était pleine de promesses. Et on était si jeunes et si pleins de rêves. On allait se revoir, un jour ou l’autre, c’était sûr et certain ! »

Le texte – un voyage initiatique au terme duquel l’héroïne apparaît sous un tout autre jour – comporte plusieurs niveaux de lecture selon l’âge auquel on le découvre. Les temporalités s’enchevêtrent, le présent des personnages se mêle à leur passé, la narration s’interrompt pour faire place au dialogue, la mythologie grecque côtoie celle des héros de Marvel : Superman et toute la flopée de ceux dont le nom se termine en « man« . Est-ce que tout cela est vrai ? Angelo, Charles et Melvil étaient-ils si « moyens » et India tellement hors du commun ? Troublant.

A.C.

Tout lectorat à partir de 12 ans. 128 p., 23 €

Soon – Thomas Cadène – Benjamin Adam – Ed. Dargaud

Depuis le 25 octobre 2019 © T. Cadène, B. Adam / Dargaud

Il n’y a plus une seconde à perdre….

Nous sommes en 2141, une classe d’adolescents parcourt les allées d’une expo, au cours de laquelle ils vont être invités à visionner un diorama du début du 21è siècle. Après avoir remonté le temps et retracé l’histoire de l’humanité, le prof résume ainsi la situation d’hier et aujourd’hui : ”D’avoir trop abimé la planète, nous nous sommes effondrés les uns après les autres, la population mondiale a été divisée par dix, et sans le Contrat, vous ne seriez jamais venus au monde”.

Les habitants des sept villes restantes – en permanence « secondés » par des robots – ont en effet été tenus de s’engager par contrat à ne jamais reproduire les comportements aberrants des générations précédentes, à être autosuffisants à 90% et à laisser la nature croître et/ou se régénérer à son rythme. On apprend un peu plus loin que dans certaines zones, elle a été irradiée.

D’abord séduits par le mode de vie de ceux qui semblent tous avoir « une tête lumineuse », les élèves trouvent finalement que ”tout ça, c’est un peu bidon”. Il est vrai que leur quotidien est aux antipodes de celui de cette foule compacte qui se déplace avec un smartphone collé à l’oreille…

Nous faisons ensuite connaissance de Youri et de sa mère, Simone Jones. Leurs relations sont difficiles : elle est astronaute, son travail la passionne tout autant que l’avenir de la planète. Lui a toujours eu le sentiment de n’avoir pas suffisamment de place dans sa vie. Simone se prépare justement à piloter le programme spatial Soon 2. Trente ans de voyage pour rejoindre Proxima B et avoir une chance de venir en aide aux huit-cents millions d’individus qui restent sur la Terre. Tous deux savent qu’il s’agit d’un aller simple. Avant son départ, Simone a voulu passer du temps avec son fils et lui faire découvrir la face cachée de cette Terre aux 7 villes. 

Des rappels de ce que fût la planète avant sa quasi extinction, de ses heures de gloire à ses abominations, courent tout au long du récit qu’a composé Thomas Cadène. Il y est beaucoup question de conquète de l’espace. Mais qui, en 2141, se souvient des noms de ses pionniers ? Qui peut imaginer les inégalités sociales qui prévalaient autrefois, les épidémies, les pollutions meurtrières, la multiplication des conflits au sein de celle qu’on avait longtemps désignée sous le terme de « notre bonne vieille Terre » ?

La première étape de leur périple va les mener dans la Zone 4, là où se trouve le Mémorial des derniers vestiges d’un monde révolu. Les autres étapes seront à découvrir par celles et ceux qui auront la bonne idée de se pencher sur cette fiction à la fois sombre et teintée d’espoir.

L’album est extrêmement touffu, mais très fluide grâce à un découpage astucieux et des couleurs différenciées pour chaque thématique abordée.

La sonnette d’alarme est une nouvelle fois tirée. À bon entendeur…

Anne Calmat

240 p., 27 €

Dédales – Charles Burns – Ed. Cornélius

Depuis octobre 2019 – © C. Burns / Cornélius – 62 pages, 22,50 €
Détail planche p. 5 – © C. Burns / Cornélius 

Cette sortie est accompagnée de la réédition de Love Nest, un livre de Charles Burns épuisé depuis 2 ans. (Cornélius, 2016).

idem

Un jeune dessinateur, Brian – que l’on suppose être l’alter ego de l’auteur, comme lui imprégné d’images inquiétantes depuis sa prime jeunesse – est en train de réaliser un autoportrait. D’abord surpris par l’image déformée que lui renvoie le grille-pain posé sur sa table de travail, il est ensuite interloqué par la tête en forme de méduse qu’il a lui-même créée. À moins qu’il ne s’agisse de celle d’un extraterrestre…

© C. Burns / Cornélius 

Laurie, une jeune fille aux cheveux flamboyants, s’approche et lui propose de se joindre à leur groupe de copains venus fêter l’anniversaire de l’un d’entre-eux, Jimmy. D’abord réticent, Brian finit par s’y résoudre, mais son esprit est déjà ailleurs.

© C. Burns / Cornélius 

Tous ont décidé de visionner d’anciens films amateurs 8 mm, au premier rang desquels figure The Criping flesh, dont Jimmy était l’interprète. Nous le découvrons en train de dormir, cependant qu’un ver de terre sorti d’une soucoupe volante rampe vers sa maison (d’où le titre). Le garçon va malencontreusement porter l’alien à sa bouche et changer radicalement de comportement. Le thème de l’adolescence et de la métamorphose est ici omniprésent.

© C. Burns / Cornélius

« Effet waouh ! » garanti lors des différentes projections, le groupe étant fan de science fiction et de films gores. Excepté Laurie. « Vous étiez de sacrés psychopathes, et vous l’êtes encore. »

© C. Burns / Cornélius 
© C. Burns / Cornélius 

Une idylle semble cependant s’être nouée entre Brian et elle. Il lui propose de l’emmener voir « L’invasion des profanateurs de sépultures » (1956). L’intrigue est simple : des graines extra-terrestres se sont répandues dans une petite ville de Californie, elles produisent des répliques exactes d’humains, qui, s’ils s’endorment deviennent l’une de ces créatures. Les victimes sont alors séparées à jamais de ceux qu’elles aimaient.

Avant de retrouver Brian, Laurie s’est faite agresser verbalement par un SDF à qui elle n’avait pu donner quelques pièces de monnaie. Ils le retrouvent à la sortie… toujours aussi menaçant. Aurait-il été contaminé lui aussi par une quelconque entité ? Il serait hasardeux de se prononcer sur ce qu’il advient tout au long du premier épisode de Dédales, l’auteur prenant, comme toujours, un malin plaisir à brouiller les cartes et à désorienter ses lecteurs.

Quant à Laurie, elle est très très fatiguée, il ne faudrait surtout pas qu’elle s’endorme…

Enchevêtrant subtilement le cinéma et la vraie vie, Dédales est le premier tome d’une série qui construit sa narration autour du rapport entre l’inconscient et sa représentation. Ce thème est ici décliné à travers d’incroyables séquences où le rêve devient source d’inspiration de la fiction.

Anne Calmat

Ce premier tome d’une nouvelle série est inédit et publié en exclusivité mondiale. La version américaine ne sortira qu’en intégrale dans 5 ou 6 ans. Une exposition d’envergure consacrée à Charles Burns, en partenariat avec la galerie Martel (Paris), se tiendra au Pavillon Blanc, Centre d’art de Colomiers du 12 octobre 2019 au 4 décembre 2020, associée au programme du 33e festival BD de Colomiers.

Charles Burns

Charles Burns viendra en France à l’occasion de la sortie du livre. Plusieurs événements sont déjà prévus, dont une conférence et une projection de lm à Bordeaux en partenariat avec le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux et du Musée d’Art contemporain. L’auteur reviendra en janvier 2020 pour le festival d’Angoulême, dont il réalisera une des affiches.

Vertiges : un art-book consacré à Jean-Marc Rochette – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 21 novembre 2019 © JM Rochette / D. Maghen – 180 p., 39 €

Jean-Marc Rochette (ci-contre) est un artiste prolifique et vertigineux. Alpiniste chevronné, il a flirté avec les plus hauts sommets alpins, puis, épris d’art et de littérature, il a tenté la voie du roman graphique, qui pour lui s’est, au fil du temps, avérée royale.

Dessinateur virtuose, peintre, sculpteur, scénariste, l’homme surprend par la profondeur de sa pensée. Il étonne aussi par la singularité de son mode de vie, la plupart du temps pastorale, quelquefois citadine. « Dans l’Oisans, j’y suis depuis que j’ai dix ans, donc je connais tout comme ma poche : les sommets, leurs noms, la profondeur des vallées. Je sais même à peu près où sont les loups. C’est ma maison. »

Vertiges conjugue entretien avec la journaliste Rebecca Manzoni (une vingtaine de pages au total, réparties sur l’ensemble de l’album), aquarelles inédites et huiles sur toile qui représentent cette montagne, SA montagne « vivante comme un fleuve », dont il est follement épris. Et naturellement, nombre d’extraits de BD ou de romans graphiques, sur pleine ou double page, récents ou plus anciens.

Son œuvre peint ou dessiné nous renvoie au rapport osmotique que ce grand sage entretient avec les hauts sommets – comme c’était le cas de ses illustres prédécesseurs : Edward Whymper, Gaston Rébuffat ou Lionel Terray – à qui il rend hommage dans Ailefroide Altitude 3954.

L’artiste et la journaliste ont d’emblée été sur la même longueur d’ondes. Un rapport tout en simplicité s’est instauré dès qu’ils se sont retrouvés dans le hall de la gare de Grenoble. « J’ai les cheveux blancs et je suis habillé tout en noir », lui avait-il précisé. Ils ont ensuite rejoint son chalet dans le parc des Ecrins, et c’était parti pour une longue séance de questions-réponses.

Cela donne une somme éblouissante d’images et de réflexions sur l’Art et le monde tel est et qu’il va.

Jean-Marc Rochette évoque avec elle la genèse et les raisons de chacune de ses créations, dans lesquelles la question environnementale est souvent omniprésente. « Si on ne change pas de paradigme social, on va crever. On ne va pas tenir comme les montagnes. Pour ça, il aurait fallu qu’on s’intègre à la nature, qu’on ne la tabasse pas comme on le fait  (…) »

Casterman 2019

Le Loup, par exemple, interroge sur la place de l’humain au sein du règne animal. L’action se déroule au cœur du massif des Écrins, où un grand loup blanc et un berger vont s’affronter jusqu’à leurs dernières limites, avant de pactiser et de trouver le moyen de cohabiter. Pour la composition de ce roman graphique, l’auteur s’est inspiré de l’histoire d’un berger qui vit près de chez lui. Il s’est ensuite dessiné sous les traits de cet homme au passé douloureux. Pourtant c’est à son grand-père paternel qu’il a pensé : « Gaspard a 60 ans et il est montagnard, comme moi. (…) Mais il a un caractère plus proche de celui de Jean-Désiré Rochette, mon grand-père, qui avait perdu un fils – mon père – en Algérie. »

Casterman 2018

Puis vient Ailefroide Altitude 3954, un livre d’une incroyable richesse, tant sur le plan graphique qu’émotionnel, dans lequel Rochette évoque l’absence de son père et sa propre entrée en alpinisme. On le découvre ici enfant, en arrêt devant une toile de Chaïm Soutine, intitulée Le bœuf écorché. Le jeune garçon est émerveillé par la force de l’œuvre. « Il peint parce que c’est plus fort que lui » dit-il à Rebecca Manzoni. Rochette se lancera quelques années plus tard à l’assaut des sommets, parce que ce sera plus fort que lui.

Sa passion pour l’escalade demeure intacte. Bien qu’il ait dû renoncer à être guide suite à un grave accident survenu lors d’une course en solo en 1976, il continue de grimper, considérant « qu’être alpiniste, c’est pour la vie ».* Nous partageons avec lui les nuits à la belle étoile, les bivouacs, les avalanches, les chutes de pierres qui exposent au pire, les crevasses qui happent les corps et ne les rendent pas, les escalades à corde tendue, les rappels à l’épaule… (* Ailefroide Altitude 3954)

Que la montagne est belle, vibrante et fière sous les pinceaux et les crayons de Jean-Marc Rochette ! Elle peut aussi être impitoyable : il l’a vécu dans sa chair, il sait l’engagement et l’humilité qu’il faut pour mesurer à elle.

Casterman 1994 à 2000. Une intégrale a été publiée en 2014

Nous remontons ensuite le temps, pour cette fois nous immerger dans une histoire au long cours qui, en ce début de 21e siècle, résonne avec une force particulière : celle du Transperceneige, à bord duquel se trouve le dernier bastion de l’espèce humaine, après que la bombe a fini par éclater. Ses passagers seront par la suite contraints de quitter ce train devenu infernal, à la recherche d’un nouvel abri. Malgré les risques encourus, ce sera pour chacun l’espoir d’une vie meilleure, car, pensent-ils, rien ne pourrait être pire que l’existence qui est devenue la leur…

Les dessins originaux de ce livre seront exposés à la Galerie Daniel Maghen du 10 décembre au 11 janvier 2020. Galerie DM, 36 rue du Louvre Paris 1er

Anne Calmat

Écolila – François Olislaeger – Ed. Actes sud BD

Depuis le 6 novembre 2019 Copyright F.O . / Actes Sud

Nous sommes ici témoins d’une discussion sur la nature et l’écologie entre une petite fille de cinq ans et son papa. Tous deux déambulent dans le zoo de Chapultepec (Mexico). Lui, est préoccupé et ne sait que lui répondre, bien qu’en réalité, les deux visiteurs se posent les mêmes questions.

Ensemble, ils interrogent les grands enjeux et les dangers du changement climatique, un peu partout sur les cinq continents. En suivant les quatre éléments et les quatre saisons, ils ébauchent des solutions, tout en rendant hommage à l’intelligence de la vie et à l’architecture de la biodiversité. En s’appuyant sur des concepts, tels que la permaculture comme philosophie applicable à de nouvelles organisations sociales, en abordant le biomimétisme pour imaginer un futur, en retrouvant le lien entre l’homme et la nature, ils tentent de trouver la meilleure façon de résister à leur destruction mutuelle.

Les jeux et les dessins qu’ils vont alors inventer au gré de leurs rencontres (Yakari, l’enfant sioux ; l’essayiste Jeremy Rifkin ; Charles Darwin ; Lenz de Buchner ; le chef amérédien Seattle ; le peintre Pierre Bonnard ; le compositeur Camille Saint-Saëns) sont autant de propositions, de prises de conscience ou d’idées nouvelles pour préparer demain.

L’auteur – Né le 17 mai 1978 à Liège, François Olislaeger est diplômé de l’École Émile-Cohl de Lyon. Depuis 2003, il travaille pour la presse (Le Monde, Beaux-Arts Magazine, America, Le 1…). Après des années de reportage au Festival d’Avignon, il publie ses Carnets d’Avignon (Actes Sud/Arte éditions, 2013). Cette expérience lui permet de rencontrer Mathilde Monnier, avec qui il entame un travail scénique et biographique dans le livre Mathilde, danser après tout (Denoël Graphic, 2013). Il écrit ensuite Marcel Duchamp, un petit jeu entre moi et je , puis il participe au projet René Magritte vu par… (Actes Sud BD/Centre Pompidou, 2014).

En juin 2019, le ministère de la Culture a arrêté la liste de la promotion 2019-2020 des pensionnaires admis à l’Académie de France à Rome, parmi lesquels figure celui de François Olislaeger. Il est entré en résidence de création à la Villa Médicis pour une durée d’un an en septembre 2019.

240 p., 26 €

Déguisé – Albertine – Ed. La Joie de lire, collection « À vos crayons » (Album interacatif)

Depuis oct. 2019 copyright Albertine/La Joie de lire –
86 p., 29,90€

Cet album de coloriage est avant tout un beau livre. Il comporte une quarantaine d’illustrations originales d’Albertine, et au dos de chaque illustration, autant de silhouettes à colorier, peindre, décorer. Mais l’enfant en dessinant ne voit pas l’œuvre d’Albertine qui est toujours derrière la silhouette, ainsi il n’est pas influencé et peut laisser libre cours à son talent. 
Le papier épais permet à l’enfant d’utiliser de la peinture s’il le souhaite et chaque page est détachable et peut ensuite être affichée… Les chambres d’enfant (ou d’adulte !) vont devenir de vraies galeries d’art !
Personnages loufoques, monstres de toutes sortes, masques bizarres, costumes improbables… Tout l’univers d’Albertine est ici concentré : amour du vêtement et de la mode, humour, goût des couleurs… Albertine s’amuse et nous amuse par la même occasion avec force couleurs et détails rigolos !

Et maintenant, « l’envers du décor » imaginé par un jeune graphiste, Guillaume Philippe

VERSO
RECTO

La Joie de lire ou de créer sans cesse renouvelée…

VERSO
RECTO
VERSO
RECTO
VERSO
RECTO

Albertine est une illustratrice de grand talent. Elle a participé à de nombreuses expositions en tant qu’artiste en Suisse et à l’étranger. Elle a reçu de nombreux prix. Elle est ainsi la première artiste suisse à avoir obtenu la prestigieuse Pomme d’Or de Bratislava pour Marta et la bicyclette. Elle a reçu le Prix Jeunesse et Médias en 2009 pour La Rumeur de Venise. Elle est également lauréate du Prix Sorcières pourLes Oiseaux, paru en 2010. En 2012, le même titre a été sélectionné parmi les 10 meilleurs livres de l’année par la New York Times Book Review. Elle a également reçu en 2016 le 1er prix de la foire de Bologne pourMon tout petit.

http://www.albertine.ch/

Voir également Archives BdBD/Arts pluriels : Le Président du Monde (oct. 2016) et Roberto et Gélatine (juin 2019).


Socrate et son papa prennent leur temps – Einar Øverenget – Øyvind Torseter – Ed. La Joie de lire

En librairie depuis octobre 2019 – Dessins copyright Øyvind Torseter – Collection Philo et autres chemins

Nous l’avons souvent constaté, les enfants ont à la fois les pieds solidement ancrés dans le sol et le nez dans les étoiles. C’est comme s’ils étaient des intermédiares entre le ciel et la terre.

C’est le cas du petit Socrate qui, à l’instar de son illustre homonyme, pose des questions – dont la pertinence n’échappe pas à son papa – et n’hésite pas à s’engager dans une antithèse lorsque sa réponse lui semble un peu juste.

Paru en 2015

Dans le volume précédent, notre philosophe en herbe se demandait, par exemple, si les choses doivent forcément être visibles pour être réelles, ou bien, pourquoi les étoiles nous paraissent-elles aussi petites que des grains de sable alors qu’elles ne le sont pas ?

Dans ce nouvel opus, « Socrate le Jeune » s’interroge et interroge son père (qui, de maître peut à l’occasion devenir disciple) sur le temps : celui dont on dispose ou non, que l’on prend ou non, sur les voyages dans le temps, qui peuvent ne durer qu’un instant… Sur le secret aussi, que l’on partage ou non, sur l’envie que l’on a de faire savoir à son entourage qu’on en détient un, mais qu’on le gardera pour soi… Sur les voyages, au sens propre comme au fuguré… Sur la subjectivité et le sentiment que de tel ou tel objet nous inspire… Sur les rêves : que se passe-t-il lorsque nous rêvons ? Les rêves sont-ils une l’occasion de vivre des choses inédites ? Quelle réalité explorons-nous alors ?

Une initation tout en douceur à la philosophie, un délice à partager avec les tout-petits (à partir de 6 ans)… qui ont de bonnes chances de vous stupéfier et de vous amener à stimuler vos petites cellules grises.

Anne Calmat

56 p., 11 €

Actes Sud audio : Le Mur invisible de Marlen Haushofer, lu par Marie-Ève Dufresne

En librairie le 4 novembre 2019

Une femme, dont on ne connaîtra jamais le nom, part en week-end à la montagne chez un couple d’amis. Durant la nuit qui suit leur arrivée, une catastrophe, sans doute planétaire, se produit. Le lendemain matin, un mur transparent infranchissable a surgi, qui coupe l’invitée du reste du monde. Demeurée seule dans le chalet dont les occupants s’étaient absentés la veille au soir, la recluse va dès lors consigner sur un agenda les évéments de chaque journée, puis ensuite rassembler ses souvenirs pour en faire un récit non chronologique. Elle écrira jusqu’à l’épuisement du stock de papier dont elle dispose. La lira-t-on un jour ? Peu lui importe. « M’obliger à écrire me semble le seul moyen pour ne pas perdre la raison ».

Hugo, le propriétaire des lieux avait auparavant pris soin d’y engranger tout ce qui serait nécessaire à la survie en cas de nécessité absolue (le roman a été écrit en 1963, en pleine guerre froide). Ignorant la durée probable de son isolement, cette citadine élévée à la campagne va retrouver les gestes ancestraux et se faire cultivatrice, chasseuse, cueilleuse de baies, bucheronne ; tentant ainsi de pourvoir à sa survie et à celles et ceux qui se sont trouvés du bon côté du mur : le chien Lynx, « son sixième sens » ; la vache Bella, et plus tard son petit veau ; la vieille chatte et ses chattons.

Tous sont devenus ses enfants de substitution. Ses deux enfants, les vrais, sont restés en ville. Ils sont probablement morts. Comme le sont à coup sûr les deux vieillards qu’elle a aperçus de l’autre côté du mur, ainsi que tous les animaux qui gisent sur le sol, pétrifiés, comme ont dû l’être les habitants de Pompéi lors de l’éruption du Vésuve. Ses compagnons à quatre pattes ont autant besoin d’elle pour leur survie qu’elle a besoin d’eux. Pour combien de temps encore ? Elle ne se projette pas dans l’avenir, seul le présent compte. Cette nouvelle vie l’a révèlée à elle-même, elle s’est réinventée en échappant à l’étroitesse d’une existence qui auparavant lui pesait. ”Quand je me remémore la femme que j’ai été, la femme au léger double menton qui se donnait beaucoup de mal pour paraître plus jeune que son âge, j’éprouve pour elle peu de sympathie. Mais je ne voudrais pas la juger trop sévèrement. Il ne lui a jamais été donné de prendre sa vie en main.

Nous nous perdons avec elle dans les méandres de son récit – parfois on peine à situer dans le temps les épisodes auxquels elle fait allusion ; nous nous désolons quand l’un de ses animaux vient à mourir ; nous parcourons à sa suite les sentiers qui mènent à l’alpage, participons à la récolte des pommes de terre qu’elle a semées et aux fenaisons.

Combien d’années se sont-elles écoulées depuis que le mur a surgi entre cette partie de la vallée et le reste du monde ? Est-on toujours en été ou bien est-ce déjà l’automne ? Grâce aux provisions que Marco a laissées et surtout grâce à l’extraordinaire sens pratique de la narratrice, elle et ses animaux semblent être assurés de pouvoir vivre paisiblement.

Pour le moment…

8h30 d’écoute en 31 chapitres d’une durée variable pour ce vibrant éloge du courage et de la combativité d’une femme livrée à un monde où tout désormais est incertain. 21 €

Anne Calmat

L’auteure.

Après des études de philologie allemande à Vienne, Marlen Haushofer (1920-1970) se marie et élève deux enfants. Tiraillée entre ses devoirs de mère au foyer et ses ambitions littéraires, elle est obligée d’écrire tôt le matin ou pendant la nuit. C’est à partir de 1946 qu’elle publie ses premiers contes dans des journaux ; suivront ensuite des nouvelles et des romans. Son œuvre, dont la plupart des protagonistes sont des femmes, est marquée par l’intrusion de troublantes fantasmagories dans la banalité du quotidien. Avec Le Mur invisible, son talent est enfin reconnu dans son pays. Plus tard, ce sont les féministes qui ont révélé son travail au grand public. Désormais, Marlen Haushofer fait partie de ces écrivaines dont les héroïnes sont inoubliables.

Bruxelles : À la rencontre de Keith Burns

Chaussée de Wavre 237
1050 Bruxelles

Téléphone : +32 485 98 56 18
T.2 © Aftershok 2019 Ennis/Burns

La galerie Comic Art Factory vous invite à prendre de la hauteur – et peut-être même à faire quelques loopings – en compagnie des équipages de la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale ; avec ici aux commandes, le graphiste irlandais Keith Burns, dont on a découvert l’extraordinaire précision du trait à l’occasion de la sortie du dytique scénarisé par Garth Ennis, Out of the blue (Ed. Aftershok).

Dans Out of the blue, basé sur des faits réels (v. ci-dessous l’interview de Keith Burns), les combats aériens tiennent en effet une place importante, et comme ils se déroulent majoritairement au-dessus de l’Océan, la mer d’encre de Chine imaginée par Burns offre des contrastes saisissants aux chorégraphies qu’il a orchestrées. Cette expo est en outre l’occasion de découvrir grandeur nature un univers graphique qui fait vibrer l’action avec des noirs qui rendent un réalisme incontournable dans la difficile discipline qu’est la BD d’aviation.


L’exposition-vente sera ouverte au public du 25 octobre au 9 novembre 2019, du jeudi au samedi 13h à 19h.

Chaussée de Wavre 237
1050 Bruxelles

Courrez-y, et si vous avez pris un peu d’avance, sachez que le vernissage de l’expo aura lieu la veille, de 19 à 21h, en présence de l’artiste himself !

Reporters sans frontières, 100 images pour la liberté de la presse : Jean Paul Goude

En librairie à partir du 31 octobre 2019

« Le terrain, voilà un principe obligatoire pour recréer de la confiance. L’enquête, le temps long pour vérifier, expliquer, ne pas se substituer au juge mais renouer avec une rigueur quasi scientifique. » RSF

Farida dans son propre rôle, Paris 1992 copyright J-P.G
Papou, mine de plomb et feutre, Rome 1984 copyright J-P. G

Dessinateur, photographe, metteur en scène, cinéaste, chorégraphe, Jean-Paul Goude est un artiste précurseur, un manipulateur d’images, un conteur qui a su inventer un style, un univers, et pour finir, une mythologie personnelle. En 50 ans de carrière, il a laissé dans notre imaginaire et nos rétines une trace puissante, grace à un style graphique et narratif unique.

Laetitia Casta – L’Homme, Paris 2004 copyright J-P. G

À son tour, l’artiste participe au combat que mène l’ONG Reporters sans frontières* pour le droit d’informer en toute liberté. Avant lui, Sempé, Véronique de la Viguerie, Vincent Munier, JR, Raymond Depardon, Thomas Pesquet, Yann Arthus-Bertrand, pour ne citer que les plus récents (trois albums paraissent chaque année), ont offert à l’ONG leurs plus beaux clichés ou dessins, afin que celles et ceux qui ont pour mission de nous éclairer sur ce qu’il se passe réellement dans le monde puissent le faire dans des conditions acceptables.

60 p., 9;90 €

Se rendre acquéreur de ce bel album, dont l’intégralité du produit de chaque vente servira à la promotion de la liberté de l’information, c’est devenir le maillot d’une chaîne qui mène de celles et ceux qui risquent parfois leur vie pour être au plus près de la vérité, à celles et ceux à qui cette information est destinée. C’est être gagnant-gagnant.

Grace revue et corrigée, photo peinte, NY 1078 copyright J-P. G

Force est en effet de constater que pour de nombreux journalistes les entraves à la liberté de couvrir tel ou tel événement sont de plus en plus manifestes : impossibilité de se rendre sur le terrain, de mener telle ou telle investigation socio-politique – et maintenant environnementale, menaces explicites, emprisonnements arbitraires, voire exécutions ou disparitions physiques pures et simples. Au classement mondial 2019, la France arrive au 32è rang sur 180 pays.

Classement mondial par pays (v. rsf.org)

Dotée d’un statut consultatif à l’ONU et à l’Unesco, l’organisation basée à Paris dispose de 10 bureaux dans le monde et de correspondants dans 130 pays. Elle soutient concrètement les journalistes d’investigation, les reporters de guerre sur le terrain, grâce à des campagnes de mobilisation, des aides légales et matérielles, des dispositifs et outils de sécurité physique (gilets pare-balles, casques, guide pratiques et assurances) et de protection digitale (ateliers de sécurité numérique). L’organisation est devenue un interlocuteur incontournable pour les gouvernements et les institutions internationales et publie chaque année le Classement mondial de la liberté de la presse, devenu un outil de référence.

« Liberté » Paul Éluard, 1942
  • L’ONG Reporters sans frontières a été créée en 1985.

Martin Eden – Denis Lapière – Aude Samama – Ed. Futuropolis

Coup d’œil…

Copyright D. Lapière, A. Samama – Futuropolis , 2015

Ce n’était pas une mince affaire que de s’atteler à la mise en images d’un roman qui fait toujours l’objet d’un véritable culte. Écrit en 1909 par Jack London (1876-1916), Martin Eden retrace l’itinéraire d’un jeune homme du peuple qui, par hasard, va pénétrer dans la bonne société d’Oakland, au début du 20e siècle.

Grâce à ses entrées dans la famille Morse, le marin bagarreur va être fasciné par cette bourgeoisie dont il découvre peu à peu le parler et les règles de bienséance. Il pense alors qu’il lui suffit de changer de langage, de culture, de se livrer corps et âme à la  littérature pour gagner le coeur de Ruth, la jeune fille de la maison. De son côté, cette jeune fille, cultivée mais protégée de la vie, se prend pour un mentor, sans bien saisir la nature de l’attraction qu’exerce sur elle cet homme singulier qui l’idolâtre. Elle va tenter de le façonner et d’en faire un objet présentable pour sa classe sociale, en lui rognant les ailes et en prenant le pouvoir sur lui, au nom de l’amour.

Martin va accéder à la culture dans un cheminement d’autodidacte boulimique et désordonné, qu’on pressent voué à l’échec, et au prix de sacrifices surhumains, atteindre l’objectif littéraire qu’il s’est un jour fixé.On traverse dans ce récit le monde de la mer, mais de façon assez fugace, on découvre les faubourgs d’Oakland, les galetas incommodes, les bars, les rues, les réunions politiques, les intérieurs bourgeois.

L’adaptation de Denis Lapière, les dessins et peintures remarquables d’Aude Samama, son travail sur les couleurs, les angles et les gros plans rendent compte des passages les plus marquants du récit. Le choix de ses moments essentiels et l’attention portée au langage et à son évolution, font qu’on peut dire que le pari d’une adaptation graphique de l’œuvre est réussi.

Ce qu’on perd de débats intérieurs, de réflexions politiques et philosophiques, on le trouve dans la façon dont sont peints les habitats, les lieux, la nature où se joue la parenthèse idyllique – édénique – de l’aventure amoureuse entre Martin et Ruth. Dans les chambres misérables aussi, où Martin se met à étudier puis à écrire ; dans les bars à la Edouard Hopper où il s’enivre avec désespoir ; dans la blanchisserie où il trime comme une bête de somme, perdant alors toute possibilité de créer et même de penser – une remarquable illustration de l’aliénation par le travail.

Tout cela est minutieusement restitué, jusqu’au détail graphique d’un vase que Martin manque de faire tomber lors de sa première visite dans le « beau monde », et qui en dit long sur l’inconfort du jeune homme à se mouvoir dans un milieu qui n’est pas le sien.

On a beaucoup écrit, beaucoup glosé sur le sens de ce roman. On peut dire qu’il a échappé à son auteur, qui voulait donner à saisir l’inanité de la volonté individuelle, de l’ambition personnelle, lui qui adhérait aux idées socialistes de son temps. Le lecteur s’attache envers et contre tout à cet homme épris d’absolu et souvent perçu comme un modèle, une sorte d’archétype de la réussite à l’américaine. Or c’est bien une entreprise vouée à l’échec que Jack London a voulu dépeindre.

Idéaliste, individualiste, Martin Eden est condamné d’avance à ne pouvoir trouver sa place dans cette société, même s’il finit par être reconnu comme un grand écrivain. Perdu entre deux mondes, délesté de ses illusions, il n’avait d’autre choix que celui qui clôt le récit. C’est bien sûr en partie de London lui-même qu’il est question, la dessinatrice lui donne d’ailleurs les traits de l’auteur. Mais les grandes oeuvres sont ouvertes et se prêtent à des lectures multiples et infinies, cet album y prend sa place.

Gageons qu’il conduira le lecteur à (re)découvrir un roman qui interroge si puissamment sur les inégalités sociales, les idéaux et ce qu’il en reste, les désillusions amoureuses, la création… Sur ce qu’est la vie, au fond.

Danielle Trotzky

176 p., 24 €

Nanaqui. Une vie d’Antonin Artaud – Benoît Broyart – Laurent Richard – Ed. Glénat

« Qui je suis ? D’où je viens ? Je suis Antonin Artaud / et que je le dise / comme je sais le dire / immédiatement / vous verrez mon corps actuel / voler en éclats / et se ramasser / sous dix mille aspects notoires / un corps neuf / où vous ne pourrez plus jamais m’oublier » – Texte datant de 1947, écrit en vue de l’émission de radio interdite Pour en finir avec le jugement de Dieu.

Antonin Artaud après neuf ans d’internement.
Frère Jean Massin

Avant d’être une œuvre, Antonin Artaud (1896-1948) reste pour beaucoup un regard, un visage. Celui de l’acteur des années 30 à la beauté troublante (Marat dans le Napoléon d’Abel Gance, Frère Jean Massin dans la Jeanne d’Arc de Carl Dreyer…), puis, presque sans transition, celui du vieillard avant l’âge au visage émacié, qui disait qu’on l’avait « salopé vivant ».

Copyright Laurent Richard
Copyright Laurent Richard

La BD : En septembre 1937, Antonin Artaud est arrêté en Irlande pour trouble à l’ordre public, puis débarqué en France. Dans un état de confusion mentale avancée, sujet à de fréquents accès de démence, l’asile et l’internement seront dès lors son lot quotidien, pendant plus de 9 ans. Mais si l’art a toujours été et restera l’ultime échappatoire des douleurs qui le rongent intérieurement, Antonin Artaud ne se remettra jamais vraiment de cet état de fait, malgré le soutien de ses amis artistes. La faute à un encadrement médical inefficace ou de mauvaises conditions d’internement ? Reste aux lecteurs une œuvre immense où réside sans doute les clés d’un monde intérieur trop intense pour le carcan de la réalité.

Benoît Broyart, auteur, crée une porte d’entrée originale et puissante sur l’univers d’Artaud ; un texte merveilleusement servi par le trait acéré de Laurent Richard.

128 p., 22 €

Autoportrait

Voir également « L’Esprit rouge  » BdBD/Arts + Archives, mars 2016

Regarde, elles parlent ! Ed. La Joie de lire

Depuis le 19 septembre 2019 – Copyright F. Gilberti / La Joie de lire – À partir de 8 ans.

Giselle Comte, Sandrine Moeschler, Laurence Schmidlin, Déborah Strebel – Illustrations Fausto Gilberti

Le visage d’une femme ou d’un homme, les lieux, les événements qui ont marqué l’Histoire ont de tout temps inspiré les peintres et les sculpteurs. Leurs œuvres s’étalent sur les murs ou dans les salles d’exposition du monde entier. S’il arrive que certaines ne nous « parlent » décidément pas, c’est peut-être que nous n’avons pas suffisemment tendu l’oreille…

Vous êtes-vous jamais demandé ce que pensaient celles et ceux qui étaient obligés de rester immobiles des heures durant, dans une position parfois inconfortable, avec interdiction absolue de bouger et, le cas échéant, d’échanger quelques mots avec le ou les autres modèles qui se trouvaient à leurs côtés dans l’atelier de l’artiste ?

Vu sous cet angle, on compatit rétrospectivement au torticolis probable de La Jeune fille à la perle de Vemeer ou aux douleurs endurées par la Porteuse d’eau de Goya.

C’est ce que raconte ce livre.

La Mariette aux fraises, Albert Anker 1984 ©

Prenons ici l’exemple de la petite Rosa, dix ans, contrainte de jouer les statues, son panier en osier contenant deux gros pots en grès remplis de fraises accroché au bras. Que peut-elle se dire d’autre que « Dépêchez-vous, je vous en supplie Albert (…) j’ai le bras en compote. Et ce foulard [dont on m’a affublée], qu’est-ce qu’il me gratte ! Je n’en porte jamais d’habitude. »

Le port de Rouen, Félix Vallotton 1901 ©

Ou bien le choix qu’a fait Félix Vallotton de placer au premier plan de sa toile deux terrassiers en train de paver le quai du port de Rouen, et de reléguer à l’arrière-plan la célèbre cathédrale, rendue presque invisible par la pollution ambiante. Les deux hommes se félicitent qu’un artiste ait ainsi honoré des modestes travailleurs. « Enfin un peintre qui reconnaît notre boulot ! »

We Are All Astronauts, Julian Charrière 2013 ©

Et plus loin, au chapitre 6, ces quinze globes terrestres faits de différentes matières, tenus par un fil. Un seizième a échappé à la vigilance du plasticien, il l’observe depuis sa cachette, décrit le processus de création de l’artiste et invite à réfléchir sur le message à caractère écologique que sous-tend son installation.

Sans titre, Olivier Mosset 1975

Il y a aussi ce cercle noir qui donne le tournis. Il a été reproduit à l’identique des dizaines de fois par Olivier Mosset, quel que soit le format de la toile carrée qui l’a accueilli. « Je ne représente rien d’autre que moi-même : un cercle noir sur une surface blanche » explique ledit cercle. (…) Mais pourquoi s’obstiner à reproduire sans cesse une même forme alors qu’il existe tant de sujets à peindre ? Parce que l’artiste était paresseux ? Réponse au chapitre 3 de ce livre original qui en comporte 15. Gageons que les enfants, dont l’imagination est fertile, sauront donner vie à cette œuvre, destinée, selon son auteur, « à ne provoquer ni peur, ni rire, ni dégoût, ni plaisir« .

Quinze œuvres donc (*), revues sous l’angle de l’humour et de la légèreté – les animaux et les végétaux ont aussi leur mot à dire – à (re)découvrir dans un premier temps, avant d’aller au devant de toutes celles qui nous attendent dans les musées.

Anne Calmat

92 p., 14,90 €

(*) Albert Anker – Félix Vallotton – Olivier Mosset – Alice Bailly – Kader Attia – Julian Charrière – Giuseppe Penone – Louis Soutter – Françoise Dubois – Marcel Broudthaers – Daniel Spoerri – Auguste Rodin – Emilienne Farny – François Bocion – Oskar Kokoschka

Une vie de moche – Ed. Marabout, coll. Marabulles

Copyright F.B., C.G., Marabulles

Le thème de l’acceptation de soi, finement analysé par François Bégaudeau et subtilement illustré par Cécile Guillard (dessin).

Auparavant tout allait bien. Guylaine avait Gilles, son camarade de jeux, que bien souvent on prenait pour son frère. Elle se croyait en sécurité, mais voilà que, sans transition, elle s’est aperçue que ce n’était pas le cas. « On peut jouer avec vous  ? » a proposé Gilles à trois enfants qui passaient par là. « OK. Toi oui, mais pas la moche » lui ont-ils répondu. Il a demandé « C’est qui la moche ? », ils se sont esclaffés, « des super cons » a-t-il dit à Guylaine en guise de conclusion.

La petite fille a encaissé cette première humiliation, mais rien n’a plus été comme avant.

Pourquoi ses parents ne l’ont-ils pas prévenue de ce qui l’attendait ? Elle regrette le nid douillet que lui offrait le ventre de sa mère, là où tous les bébés sont égaux face à la beauté.

Détail planche p. 34

Par la suite elle s’est posée mille questions, qui bien sûr sont restées sans réponse. Elle a oscillé entre culpabilité et résignation, en espérant que la puberté aiderait à harmoniser ses traits et son corps disgracieux, mais le miracle n’a pas eu lieu.

Elle a fait une croix sur la perspective d’avoir un vrai amoureux, tout en guettant la moindre marque d’intérêt de la part de son entourage. Elle a même joué pendant un temps la carte de la provoc, mais ça ne l’a pas satisfaite.

En fine observatrice des comportements humains qu’elle était devenue, Guylaine a su compenser ce qui lui manquait par des qualités qui font parfois défaut aux splendides créatures qu’elle avait souvent enviées, sachant qu’avec le temps, « le vieillisement rééquilibre les beautés, et donc les peines ».

Mais l’âge n’étant pas encore là, c’est de façon spectaculaire que Guylaine va prendre une douce revanche…

Aucune fausse note dans cet émouvant récit, à découvrir en priorité à partir du 2 octobre 2019.

Anne Calmat

208 p., 25 €

Actes Sud audio (suite) : La cage dorée de Camilla Läckberg, lu par Odile Cohen

Depuis le 11 septembre 2019

La catastrophe approchait. Bien sûr, elle aurait pu en voir les signes. Ouvrir les yeux. On dit que rien ne nous rend plus aveugles que l’amour, mais Faye savait que rien ne nous rend plus aveugles que le rêve d’amour.

Dans ce thriller construit en forme de puzzle, avec de multiples flash-backs, nous suivons l’itinéraire d’une jeune femme prête à tout pour, selon ses propres mots, être quelqu’un et oublier, autant que faire se peut, son passé douloureux. Mais se remet-on un jour des traumatismes de l’enfance ou bien ressurgissent-ils sous une autre forme, comme une tumeur qu’on ne peut extirper ?

Faye est prête à se transformer en lolita pour satisfaire les fantasmes sexuels de son époux vénéré, qui ne la touche plus depuis longtemps ; prête à s’écraser, et même à en redemander, lorsqu’il l’humilie ; prête à se couper de son unique amie et soutien, Chris, qui n’a pas l’heur de plaire à son seigneur et maître.

De même qu’avant d’être emprisonnée dans cette cage dorée, elle avait admis qu’on la traite de « petite pute bouseuse », pour une simple histoire de rivalité amoureuse, et surtout parce qu’elle était née dans une petite ville du fin fond de la Suède. Ou bien quelques temps après, lorsqu’elle était entrée à Sup de Co Stockholm, elle avait accepté de se plier au rituel d’intégration qu’elle redoutait, rien que pour être « des leurs ».

Faye est comme une poupée qui dit « oui », « merci », « encore » au moindre claquement de doigts de son richissime mari. Elle prend son mal en patience et se contente de lui trouver des excuses : il travaille tellement ! La jeune femme n’a même pas à s’occuper de leur fille, une armée de baby-sitters et de domestiques y pourvoit.

Camilla Lãckberg

Mais lorsqu’il la quitte pour sa jeune collaboratrice et qu’il décide avec la brutalité que le caractérise que c’est lui qui aura la garde de leur enfant, ne laissant à Faye que ses yeux pour pleurer et une valise contenant ses vêtements, l’amour qu’elle avait pour lui se tranforme en haine…

Le sous-titre du roman de Camilla Läckberg ? La vengence d’une femme est douce et impitoyable.

Odile Cohen

Trente-trois chapitres plus loin, nous apprenons de quoi sa haine vengeresse a été faite. L’auteur – comme son héroïne – prend son temps pour décrire avec minutie la vie dans les hautes sphères de la bougeoisie stockholmoise et au sein de ce couple sado-maso (certaines scènes de sexe auraient gagné à être édulcorées), pour mieux nous amener au dénouement final. Extrait ci-dessous.

Anne Calmat

10h30 d’écoute, 2 CD – 25 €

Théâtre : La liste de mes envies – Grégoire Delacourt – Frédéric Chevaux – Anne Bouvier


du 20 septembre au 3 novembre 2019

Un titre miroir…

Qui n’a en effet jamais rêvé de dresser une telle liste ? Qui n’a jamais tenté sa chance au grattage ou – voyons grand – à l’Euro millions ? L’histoire, vous la connaissez certainement, c’est celle d’une mercière d’Arras, ni jeune ni vieille, pas spécialement jolie, qui joue régulièrement au loto avec ses copines. Et voilà qu’elle gagne ! Que va-t-elle faire de ses dix-huit millions d’euros et comment son entourage va-t-il réagir ? Elle hésite à encaisser le chèque, par peur de gâcher le bonheur simple qu’elle vit auprès de son époux et de ses enfants. Lorsqu’elle se résout à le faire, elle décide d’établir la liste de ses envies, de ses besoins et de ses folies. Mais est-ce si simple ? Et si cet argent était un cadeau empoisonné ?

La gagnante est interprétée par un comédien, Frédéric Chevaux, qui joue les douze personnages qui gravitent autour de Jocelyne : son mari, la psychologue de la Française des jeux, etc.

Un contre cruel à découvrir au Théâtre Lepic à partir du 20 septembre.

1, avenue Junot Paris 18e – M° Abbesses ou Caulaincourt – Du jeudi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 16 h – 01 42 54 15 12


Salina – Laurent Gaudé – Guillaume Gallienne – Actes Sud audio

En librairie depuis le 11 septembre 2019 – Durée d’écoute 3h20


Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. (…) Quand Salina meurt, il revient à son fils, qui a grandi seul avec elle dans le désert, de raconter son histoire, celle d’une femme de larmes, de vengeance et de flamme.

G. Gallienne

Après avoir fait une incursion sur le terrain du livre audio en 2017, Acte sud a transformé l’essai en lançant Actes Sud audio.
La lecture des textes est confiée à des comédiens confirmés et de renom. Chaque titre de la collection est conçu de façon spécifique par une direction artistique, et en étroite collaboration avec les auteurs français – certains d’ailleurs lisent eux-mêmes leur texte.
Des bonus peuvent aussi être proposés, comme par exemple ici, l’interview de Laurent Gaudé, menée par Guillaume Gallienne, sociétaire de la Comédie-Française.

Coup de projecteur sur Salina

Présentation de l’œuvre

« D’abord, il y a ce jour des origines, lointain, où dans la chaleur du désert, après une longue attente, le cavalier arrive enfin. A dix pas de Sissoko Djimba, le chef du village, il s’arrête. Dans le creux de son bras gauche, tout le monde peut maintenant voir distinctement qu’il porte un nourrisson dans ses langes. Et les cris de l’enfant résonnent. Il n’a pas cessé de crier. C’est miracle, même, qu’il n’ait pas fini de sombrer dans un épuisement du corps. Le silence dure. Puis, lentement, le cavalier fait quelques pas jusqu’à être à mi-chemin entre Sissoko et sa monture, et dépose au sol le paquet de linge qui pleure encore, puis, sans attendre de voir ce qu’il se passe, sans dire un mot lentement, il repart, rebroussant chemin, laissant derrière lui, pour la première fois depuis des jours, des semaines peut-être, les cris de l’enfant qu’il vient d’abandonner.”

19,90 €

https://www.actes-sud.fr/