Guy Delisle est formidable !

unknownHumble, drôle, pas complaisant pour un sou, analyste pertinent et profond, le dessinateur québécois qui vient de faire paraitre S’enfuir Récit d’un otage (voir chronique), est déjà l’auteur d’une œuvre importante. Nous rappelons ici trois de ses ouvrages qui valent vraiment la peine d’être découverts ou redécouverts, tant pour leur valeur historique que pour leur regard aiguisé et décalé, toujours empreint d’un humour qui offre une respiration salutaire dans des lieux qui manquent singulièrement d’air.

py_couv_french_bigPyongyang  – Ed  l’Association, 2003
Guy Delisle a écrit ces chroniques après un séjour de deux mois dans la capitale de la Corée du Nord, un des pays les plus fermés au monde.
Le livre  en est à sa treizième édition et l’auteur a rajouté les traductions des slogans qui parsèment les murs de la ville.
Il y est parti pour travailler avec les studios de Pyongyang, où les grandes sociétés de dessin animé envoient leur production en voie d’achèvement. C’est meilleur marché qu’ailleurs, alors…
G.D. a l’art de rire de tout, et c’est la vertu première de son livre : parvenir à nous faire saisir avec humour l’horrible, l’insupportable.
Car le paradoxe de ce qu’il perçoit de la vie dans ce pays, c’est que ceux qu’il côtoie n’ont pas forcément conscience de la dictature dans laquelle ils sont maintenus.

Il rencontre en vérité assez peu de Coréens, car il est pisté à plein temps par son traducteur et son chauffeur. Tout le monde est sous surveillance, comme dans toute dictature qui se respecte. Devant l’absurdité abyssale du régime, on est perplexe, comment est-ce possible, comment un peuple entier peut-il ainsi être réduit à cette condition ?

Mais nous-mêmes, qui croyons maîtriser nos vies et faire des choix, ne sommes-nous pas aussi, à une moindre échelle, décervelés, ainsi que nous le rappelle la fameuse part de cerveau humain disponible ?97
Hôtels immenses et vides, autoroutes qui ne mènent nulle part, monuments gigantesques élevés à la gloire de Kim Il Sung et Kim Jong Il,   rues désertes, aucun vieillard ou handicapé visibles… Les Coréens sont un peuple sain, lui est-il répondu.

L’auteur aura à maintes reprises l’occasion de constater l’ampleur du lavage de cerveau à grande échelle : chants patriotiques à pleins poumons, espionnite généralisée, culte de la personnalité jusqu‘à la nausée, voilà le quotidien de la République populaire démocratique de Corée. G.D. ne verra que ce qu’on a bien voulu lui montrer, mais le versant occulte est sans aucun doute plus effrayant encore.
On comprend que deux mois sont une expérience suffisante pour le dessinateur québécois, qui ne perd jamais une occasion d’exercer son humour salvateur.
Il arrive à Pyongyang avec 1984 de Georges Orwell sous le bras et prend un air dégagé lorsqu’on lui demande de quoi il s’agit : « De la science fiction« , répond-il.
Gonflé, Delisle, car la vie en Corée du Nord est une illustration tragique des anticipations visionnaires d’Orwell. Ici, Big Brother apparait sous l’allure bouffonne du père et du fils, et le Ministère de la Vérité, chargé de réécrire l’histoire chez Orwell, a effacé la tumeur du cou de Kim IL Sun…

Qu’est-ce que vivre dans une dictature, dans un régime de terreur et de pénurie, et vivre tout de même parce qu’on n’a pas idée qu’ailleurs cela peut être autrement ? Cet album remarquable nous éclaire à ce sujet, même si on est loin, très loin d’avoir tout vu.

slide_277675_2042306_freeChroniques birmanes – Ed. Delcourt, 2007

Nous retrouvons notre dessinateur, avec cette fois femme et enfant, pour un séjour d’un an en Birmanie.

Point de touristes au début des années 2000, mais des diplomates étrangers et des ONG.
Nadège, sa compagne, travaille pour MSF, et les voilà dans la touffeur de Rangoon à la recherche d’un logement décent mais pas luxueux, une gageure dans cette ville où les Birmans fortunés se sont fait construire des demeures lourdingues et d’un goût épouvantable.
Père au foyer, Guy découvre la pénurie dans les magasins, mais apprend vite qu’on peut presque tout trouver en cherchant bien… même de l’encre pour ses dessins. Il tente en vain chaque jour, en promenant son rejeton, de passer devant la maison de la Dame, Aung San Suu Kyl, dont on ne prononce pas le nom, et qui à cette époque est encore en détention.
Le petit Louis fait l’unanimité – les Birmans aiment les enfants – le père lui, passe inaperçu et en profite pour exercer son œil aiguisé et ses talents de dessinateur.original
Du chauffeur de taxi qui chique au traducteur impassible, du gardien qui n’a rien à garder dans ce pays fort policé à ses rendez-vous hebdomadaires avec des expat’ et des diplomates qui ne songent qu’à leur confort, c’est toute une galerie de portraits qui défile.
On touche du doigt la répression des populations, la délation à tous les étages, la bêtise comme étendard, les camps mis en place par la junte au pouvoir. On retrouve les invariants sinistres de toutes les dictatures connues : répression des opposants, muselage des ethnies minoritaires et interdiction aux ONG de se rendre là où elles seraient vraiment utiles, là où on laisse mourir les populations, drogue et sida tous azimuts. Impuissance généralisée, corruption.
Nadège et Guy braveront quelques interdits en partant dans des zones non-autorisées. Ils feront aussi quelques escapades touristiques dans ce pays magnifique, mais encore fermé à cette époque.
Guy va aussi s’offrir trois jours de méditation dans un temple ouvert aux étrangers, expérience dont il retrace les aspérités, mais dont il sort somme toute assez apaisé.
Son regard est toujours amusé et à la bonne distance, et ses analyses justes.
Le trait est simple, le dessin en noir et blanc. Un moment d’histoire de ce pays en mutation.

f7a587ef8ad6f7244e1c8c8fcf9e9f95Chroniques de Jérusalem – Ed. Delcourt, 2011

En 2011, Guy Delisle s’installe avec femme et enfants à Jérusalem-Est, quartier arabe de la ville.
Son épouse est en mission pour MSF, il va consacrer son temps à dessiner, pense-t-il.
Il arrive en Israël sans idées préconçues, mû par une grande soif d’apprendre, son regard est dénué de tout préjugé, il n’est ni juif ni musulman, pas même vraiment catholique, car il ne pratique pas. Il observe jour après jour l’inextricable embrouillamini de la situation de ce pays. numeriser-2                                                                                                                          Mais d’abord la vie quotidienne.
Où s’installer, où mettre les enfants à la garderie, où faire ses courses ?
Tout expat’ connait ces questions, qui à Jérusalem prennent une tournure particulière.
S’installer à Jérusalem-Est, c’est déjà faire le constat que les habitants de ce quartier sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Les ordures ménagères ne sont qu’épisodiquement ramassées, la voirie n’est pas entretenue, la distribution d’électricité, épisodique, et tout à l’avenant.
Trouver à se ravitailler est un problème. Il y a bien un supermarché, mais il se situe dans une de ces nouvelles colonies juives construites depuis peu, et il convient de ne pas encourager les colons dans leur œuvre d’occupation, constate Guy Delisle.
Quant aux enfants, on commence par les mettre à la garderie du coin, où ils sont toute la journée en rang d’oignon devant la télé, seule source d’activité dans cette famille arabe.
Tout est inégalité criante, se déplacer est une torture, il fait chaud, et même lorsque le jeune père au foyer fait l’acquisition d’un véhicule antique pour échapper aux transports en commun, il se trouve pris dans les embouteillages sans fin, dus aux différents check-points qui empêchent à tous les coins de rue la population palestinienne de se déplacer.
Lorsqu’il dispose d’un peu de temps, Delisle part en excursion dans la vieille ville, sur les sites historiques et religieux qu’il croque avec minutie.
Son livre est un remarquable guide, il y retrace avec précision l’histoire troublée des lieux que trois religions se disputent depuis des lustres.
Des soldats de vingt ans armés de mitraillettes vivent la peur au ventre. En fait tout le monde a peur, et cependant le danger est perçu de part et d’autre comme une sorte de fatalité.
Pas d’affolement, une bombe peut exploser à tout moment, mais la vie doit continuer.
Société du paradoxe.
Au chapitre des inégalités, l’accès à la culture n’est pas des moindres.
Notre dessinateur, convié dans des universités palestiniennes, constate avec étonnement l’inculture totale des étudiants (qui sont surtout des étudiantes) en matière d’art graphique. Le poids de la religion, allié à l’indigence des moyens, fait que ces jeunes gens qui se destinent à l’enseignement du dessin ignorent jusqu’à Tintin… Difficile dans ces conditions d’entamer le dialogue, surtout lorsque la présentation de ses  propres dessins, où certains modèles sont peu vêtus, fait fuir les trois-quart des participants.
Dans les universités israéliennes en revanche, c’est l’opulence, la soif d’échange et de culture, l’ouverture à la créativité.
Côté Chrétiens, il règne aussi un grand bazar autour des lieux saints. La chrétienté, tout aussi divisée, offre des visages et des pratiques diverses. Tout relève du défi : visiter le tombeau des Patriarches, trouver la clé, contourner ce mur que Guy Delisle trouve, avec le sens de l’humour qui le caractérise, « très graphique » et que d’aucuns nomment Mur de la honte. Il reproduit sous toutes ses coutures cette construction
Mur, grillages et frontières palpables et impalpables, promenades pittoresques dans les quartiers ultra orthodoxes où le temps s’est arrêté, et où son interlocuteur, s’apercevant qu’il n’est pas juif, met fin sans autre forme de procès à leur échange, c’est tout cela que découvre l’auteur.
Lors d’une visite à Hébron, il s’aperçoit médusé que les Israéliens jettent leurs ordures sur les Palestiniens qui vivent dans la basse-ville.                Tout un symbole.
numeriser-1Guy Delisle ne commente pas, ses dessins suffisent à dire l’insupportable.
Un parcours graphique passionnant, plus éclairant que vingt articles de presse, vivant, et somme toute assez terrible parce qu’on ne voit pas les choses avancer ou se dénouer. Sur l’une des dernières illustrations, un colon juif vient de prendre possession d’une maison palestinienne dont les habitants ont été chassés. Il est dessiné en contre-plongée, conquérant. L’avion qui emporte Guy et sa famille quitte Israël, et laisse le lecteur pensif mais moins ignorant.
Danielle Trotzky

 

Encaisser !

 

a0d2f0e4e9f817f64c725faa7f22ac82c7456b-pdfde Marianne Benquet (scénario) et Anne Simon (dessin) – Ed. Casterman, collection Sociorama

Créée en 2016 à l’initiative d’une dessinatrice, Lisa Mandel, et d’une sociologue, Yasmina Bouaga, cette collection propose des albums petit format, illustrés par des dessinateurs qui ont planché sur les conclusions d’une enquête sociologique dûment supervisée par un comité de spécialistes.

Après La fabrique pornographique et Chantier interdit au public* (voir rubrique  » Zoom des libraires », mars 2016), ce nouvel opus s’inspire de trois ans d’études sur une des principales entreprises françaises de la grande distribution. D’abord caissière, Marianne Benquet a ensuite fait un stage au siège du groupe, et un autre au sein de l’organisation syndicale majoritaire.

Encaisser ! met ici en scène un supermarché et ceux qui font « tourner la boutique » : Etienne Martin, cadre au service des ressources humaines ; Marie, déléguée F.O. ; Myriam, encartée à la C.G.T., etc.

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Et bien entendu, l’élément central du propos, son « rôle titre » en quelque sorte : les caissières, supervisées dans l’album par Madame Vaquin.

Mais entre pression au rendement, clients mécontents et syndicats complaisants, leur vie derrière la machine à comptabiliser les achats n’est pas toujours facile…

« Analytique, vivante, intéressante, cette mise en image d’une réalité sociologique est remarquable » (Les Buveurs d’encre, sept. 2016).

12 €

Dans la même collection :

  • Séducteurs de rue (Léon Maret – Mélanie Gourarier), La banlieue du 20h (Jérôme Berthaut – Elkarava), Turbulence (Baptiste Virot – Anne Lambert)

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Secret de famille Une histoire écrite à l’encre sympathique

SECRET DE FAMILLE C1C4.inddde Bill Griffith (scénario et dessin) – Ed. Delcourt, Collection Outsider –

Le récit de Bill Griffith, petit-fils du photographe William Henry Jackson, a pour origine les minutes qui ont suivi le décès de son père, en 1972. Sa soeur et lui apprennent alors de la bouche de leur mère, Barbara, qu’elle a entretenu durant seize ans une liaison avec le dessinateur de presse-auteur de polars, Lawrence Lariar. « Si je ne vous le dis pas maintenant, je ne serai jamais capable de vous le dire… »SECRET DE FAMILLE.indd

La teneur du journal intime de Barbara, découvert lors sa disparition en 1998, est une autre  source d’étonnement pour Bill, qui envisage son histoire familiale sous un angle différent.

En 1956, les disputes sont fréquentes au sein du couple Griffith, aussi Barbara décide-t-elle d’aller à New York pour y travailler. Une annonce lui en fournit l’occasion.  « Envoyez votre candidature à Lawrence Lariar… »  Un écrivain ! Merveilleux ! La jeune femme rêve de devenir romancière. Elle sera dans un premier temps l’assistante du grand homme, et bien plus, puisque affinités il y avait.

unknownS’en suit alors de la part de l’auteur, devenu cartoonist mais resté « underground », une enquête approfondie sur Lariar, qu’il appelle « son père de l’ombre« . Il se demande quelle tournure aurait pris sa carrière s’il était devenu son mentor.

Griffith croyait tout savoir sur sa mère, il découvre une femme aux multiples visages, totalement désinhibée, et surtout, immensément amoureuse de celui qui va la révéler à elle-même et l’ouvrir à la vie artistique et intellectuelle new-yorkaise. « À peu près tout ce que j’ai fait de bien pour mes enfants vient de cet homme que j’aime tendrement, entièrement et définitivement. Et à peu près tout ce que j’ai fait de bien pour moi-même vient de la même source ». Un long extrait du journal de Barbara donne à voir les différents aspects de l’american way of life dans les années de l’après-guerre, avant de se refermer sur une chute relativement prévisible. Les dessins de Bill Griffith ont eux-mêmes une similitude avec ceux des comic strips des années 50.

C’est également sous un jour totalement inattendu que Bill va découvrir ce père au caractère peu amène, qui avait laissé chez ses enfants un souvenir pour le moins mitigé.

Anne Calmat

208 p., 15,50 €SECRET DE FAMILLE.indd

Visuels © Delcourt

 

 

Les Quatre Fleuves

arton274-3349dde Fred Vargas (texte) et Baudoin (dessin) – Ed. Viviane Hamy (Prix du Scénario, Angoulême 2001) –

Quand Baudoin met son talent au service de l’imagination féconde de la romancière, avec son sens exquis de la formule et de la digression, cela donne un mariage réussi et une bd-polar en tous points originale.

Le scénario ? Grégoire Braban et son pote, Vincent Ogier, s’adonnent une fois de plus à leur sport favori : le vol à la tire. Ce jour-là, à Saint-Michel, ils arrachent la sacoche d’un vieil homme. Butin : trente mille balles. Mais ce n’est pas tout, ils tombent aussi sur un ensemble d’objets du type rituels esotérico-sataniques, et il y a fort à parier que la victime va tout faire pour récupérer son bien et faire payer à ses agresseurs le prix de leur impudence. « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans. J’ai l’impression d’être comme un gars qui a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite, et qui se le fait bouffer par une chauve-souris », déclare Vincent.numeriser

Le soir-même, le jeune homme est assassiné. Commence alors pour Grégoire le jeu du chat et de la souris avec la police et avec celui qui se dit être l’Envoyé du Grand Principe.numeriser-1C’est à ce moment que le fantasque commissaire Jean-Baptiste Adamsberg et son adjoint, Adrien Danglard, entrent en scène. L’étrange dessin que forme la plaie que Vincent a sur la cuisse évoque au premier la signature d’un dangereux criminel : le Bélier.

sohet02klGrégoire et les siens sont en danger.

Comme à l’accoutumé, Fred Vargas place les personnages secondaires de son histoire dans un cadre baroque et elle leur mitonne des dialogues savoureux. Les familiers de ses « rompols » retrouveront, dans les épisodes consacrés à la famille du jeune Grégoire, une atmosphère comparable à celle qui règne dans « la baraque pourrie de la rue de Chasles »*. Ici, nous sommes à Stains, le maître des lieux s’est mis en tête de reproduire, à l’aide de quantité de canettes de bière, la Fontaine des Quatre Fleuves (Rome). Ses fils (au nombre de quatre), dont il n’est le père que d’un seul, sans que personne – pas même lui – sache duquel il s’agit, sont aussi différents les uns des autres que ne le sont les membres du clan Vandoosler*. Ils sauront faire bloc le moment venu.

Quant au commissaire Adamsberg, que dans les romans de l’auteure ses collègues qualifient volontiers de « pelleteur de nuages », il est tel qu’en lui-même : nonchalant, intuitif, insaisissable, bordélique… et hyper attachant. « Le genre qui a l’air de pas grand-chose et qui empoigne en douceur », dit de lui l’un des personnages de l’album.

L’intrigue, à la fois glauque et poétique, est passionnante. La forme esthétique et graphique de la BD, atypique, quasi-expressionniste. Sur certaines planches, le dessinateur s’est contenté d’illustrer le texte de l’auteure, sur d’autres, c’est son dessin puissant à l’encre de Chine, parfois proche de la calligraphie, qui prend largement le pas sur les mots.
À (re)découvrir et à partager.

Anne Calmat

224 p., 22, 75  €

  •  Debout les morts (roman) – Ed. Viviane Hamy (2000)

 

S’enfuir Récit d’un otage

couverturede Guy Delisle (texte et dessin) – D’après le récit de Christophe André – Ed. Dargaud

Guy Delisle est un dessinateur québécois dont l’œuvre est déjà très importante. Il a rapporté de Birmanie, de Pyongyang et de Jérusalem des chroniques formidablement éclairantes.*

En 1997, Christophe André travaille pour Médecins Sans Frontières en Ingouchie, pas loin de la frontière avec la Tchétchénie. L’Ingouchie fait partie de la fédération de Russie.

Alors qu’il est seul à dormir dans les lieux, il est brutalement tiré de son sommeil et enlevé. Son esprit s’emballe, il formule toutes sortes d’hypothèses et va finir par comprendre qu’il a été pris en otage.

Il fait le récit de sa captivité à Guy Delisle, qui à son tour nous le restitue sous forme de roman graphique.page-8Ce pourrait être une histoire banale – les prises d’otages de travailleurs humanitaires se sont hélas multipliées ces dernières années, il n’en est rien.
Ce qui fait l’intérêt et la singularité du récit graphique de Guy Delisle, dont nous apprenons à la fin que l’élaboration a duré 15 ans, c’est son caractère quasi exhaustif. L’histoire de cette captivité et de toutes ses péripéties est faite jour par jour, comme un journal de bord : 111 jours sur plus de 428 pages.

Au réveil, une ampoule nue au plafond, des pieds, les siens, puis la fenêtre aveugle, puis les quatre murs de la chambre où on le retient. Voilà ce que Christophe André perçoit du monde jour après jour.
Le lecteur va ainsi l’accompagner et se poser avec lui les questions qui le traversent, que veulent ses geôliers, quand va-t-il être libéré, pourra-t-il s’enfuir ?
Et comment, comment passer ce temps interminable, chargé d’angoisses et vide tout à la fois, ponctué par les repas et la conduite aux toilettes, sans pouvoir bouger son corps, menotté à un radiateur ?
La violence subie par Christophe André ne se caractérise pas par des atteintes physiques, des coups, elle est diffuse, concentrée dans le silence qui lui est imposé, la solitude, le corps empêché, la privation de lumière de mouvement, d’échanges.
Il va connaitre plusieurs lieux de détention. Il passe d’une chambre meublée à une pièce nue, d’un placard à un entrepôt, chaque changement est source de questions, d’angoisses, d’espoirs.
Et il est tout à fait captivant de traverser avec lui les espaces de sa conscience, et de chercher les ressources qui vont l’aider à ne pas sombrer dans une sorte de somnolence passive : le fond de la dépression.
S’enfuir est l’obsession, mais rien n’est simple dans ce statut d’otage, on est comme en flottement entre deux vies, et plus rien n’a de sens. Et même si l’opportunité se présente, sera-t-il en état de tenter l’impossible ?page-13Christophe André n’est pas préparé à ce qui lui arrive, qui le serait ? Il s’attache avec une belle pugnacité à compter les jours, à conserver cette prise sur le temps, ténue mais fondamentale. On pense alors à Robinson sur son île et à tant d’autres prisonniers historiques ou littéraires.
S’inscrire dans une temporalité pour ne pas perdre cette humanité qui lui est refusée par ceux qui le maintiennent prisonnier. Ils ne se comprennent pas, lorsque ces derniers lui parlent, les mots lui apparaissent en russe. Et quand bien même il parlerait leur langue, sans doute se refuserait-il à communiquer, à leur demander quoi que ce soit, il en va de sa dignité.
À plusieurs reprises, il aurait l’occasion de fuir ou de se révolter, ou de frapper, même de tirer, mais sa timidité, sa peur le protègent d’une certaine manière.

page-17Il va trouver de quoi tenir dans la collecte minutieuse de tous les événements, même les plus infimes : le menu de ses repas, la disposition de ses lieux de captivité, les bruits qu’il perçoit, mais aussi dans le recours à ses connaissances, à ce qui a fait sa passion dans sa vie d’avant : les guerres napoléoniennes, les récits de grandes batailles. Ce récit de captivité peut nous rappeler Primo Levi tentant de reconstituer pour son camarade de camp des passages de L’Enfer de Dante, ou Jorge Semprun, jeune étudiant de lettres, déporté à Buchenwald récitant Le voyage de Baudelaire, en guise de prière des morts pour un ami en train d’agoniser.

Pour Christophe André, c’est l’Histoire qui servira de balise dans la tempête, par moment aussi, la mémoire de la vie d’avant, pour ne pas devenir fou, pour se dire que dehors, la vie existe encore. La culture, la mémoire, contre l’ inhumanité
Ne pas sombrer, ne pas se laisser aller à ses peurs, à ses terreurs.
Parfois pourtant, il cède au découragement, à l’abandon de soi, à une saine colère contre ceux qui le maintiennent en captivité, qu’il traite dans sa tête de tous les noms d’oiseau, dont il s’amuse à imaginer les dialogues le concernant dans une sorte de voix off burlesque. Colère aussi parfois contre ceux qui ne viennent pas le délivrer. Mais celle-là est fugace.
Ce récit est une véritable leçon, celle que nous donne un garçon ordinaire, parti travailler pour une organisation humanitaire et soudain saisi par l’impensable ; une leçon de résistance qui consiste entre autres choses à empêcher le mental de tricoter des scénarios catastrophiques, à garder l’esprit lucide, à savourer des instants volés en marchant dans la pièce pendant son repas, ou à croquer une gousse d’ail dérobée.
Le dessin est simple comme toujours chez Guy Delisle, tout est en nuances de gris, précis cependant, dans sa répétition. D’infimes détails montrent les transformations du corps de l’otage, la barbe qui pousse, les pieds qui noircissent, les taches sur les murs, le soleil qui filtre par la fenêtre de la première chambre.

Un témoignage remarquable, sensible, poignant dans sa grande simplicité, un petit bonhomme sans prétention mais de belle envergure, servi ici par un dessinateur plein d’humanité et de talent.
Danielle Trotzky

dargaud432 p., 27,50 € (en librairie le 16 septembre)

  • À lire bientôt dans notre rubrique « Coup d’œil dans le rétro« 

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Nuit noire sur Brest

couve_brest_la_rouge_telD’après Nuit franquiste sur Brest de Patrick Gourlay – Adaptation et dialogues Bertand Galic et Kris – Dessin et couleurs Damien Cuvillier – Ed. Futuropolis –

Nuit noire sur Brest revient sur un fait historique survenu en août 1937, opposant différents courants politiques à propos de la présence d’un sous-marin espagnol dans la rade de Brest, le C2.

La France d’alors, après la chute du leader socialiste du Front populaire, Léon Blum, est divisée. Les conservateurs, les milieux patronaux, les militaires sont inquiets, l’extrême droite est vigoureuse. Du côté espagnol, le coup d’État du général Franco contre le Frente popular complique encore la situation.

Le gouvernement n’est pas unanime sur les décisions à prendre. Il subit de plus les pressions diplomatiques du Royaume-Uni, qui exige la neutralité.

C’est dans ce contexte tourmenté, propice à l’espionnite, au double jeu et aux luttes souterraines, que débute le récit.mep_nuit_noire_sur_brest-3_telLe 20 août 1937, un bateau heurte dans le brouillard un sous-marin, dont l’équipage est espagnol. Sous couvert de neutralité dans le conflit qui secoue l’Espagne, les autorités françaises refusent l’assistance technique réclamée par le commissaire de bord, et lui intiment l’ordre de mouiller dans le port. Commence alors un ballet de personnages, sympathiques ou antipathiques, selon les points de vue. Nous croisons un espion, quelques Croix-de-Feu, un reporter, un patron de bar anarchiste, un groupe de communistes, un commandant de l’armée franquiste, et une entraîneuse, liée par son passé au capitaine du sous-marin.

La maîtrise des voies fluviales est cruciale pour qui veut l’emporter, or, Franco manque cruellement de sous-marin. Rien de plus urgent donc que de s’emparer des bâtiments républicains, même s’ils stationnent en France.

Paralysées par la neutralité et certaines sympathies, les autorités ne feront rien. Communistes et anarchistes uniront leurs forces pour faire échec à la prise de guerre franquiste. Le commando sera défait, ses membres arrêtés. Mais une justice clémente les fera ressortir trois jours après l’audience, avec six mois de prison, pour détention d’armes de guerre et cinq jours, pour délit de port d’armes, purgés en préventive.mep_nuit_noire_sur_brest-6_tel

Les dernières pages évoquent l’importance de la mémoire de ces années noires, pour repousser l’oubli qui pourrait tout ensevelir.

La trame du récit, très dense, requiert une certaine attention pour être suivie. Les personnages et les décors sont réalistes, avec des contrastes de couleurs saisissants. La postface de l’auteur, qui relate l’affaire dans toute sa complexité, son issue, le devenir des personnages, agrémentée de photographies d’époque, est passionnante.

Nicole Cortesi-Grou

88 p., 17 € – En librairie le 15 septembre

À lire également (2015-2016) :

(B.G.) Le Cheval d’Orgueil, Un maillot pour l’Algérie…

(K.) Un maillot pour l’Algérie, Notre Mère la Guerre, Toussaint 66, Un homme est mort, Un sac de billes, La grande évasion…

(D.C.) La guerre des Lulus, Livre d’or Grand Angle, Mon histoire de migration…

 

 

 

La Danse de la Mer

danse_de_la_mer_slipcase-RVB-270x193de Laëtitia Devernay – Ed. La Joie de Lire –

Un poème graphique sans paroles pour les petits et les grands, qui en dit long sur notre « mer nourricière » menacée d’épuisement.

C’est une armada de bateaux-frigorifiques pansus qui, dans un premier temps, accueille le lecteur. Les filets ont été jetés et les poissons multicolores pris au piège. Puis les envahisseurs s’éloignent et tout semble s’apaiser : poissons-oeil et sirènes peuvent alors révéler leurs secrets. Des nageuses, portées par la houle et les marées, offrent un étrange et énigmatique ballet.page18

On s’attend  presque à voir surgir la petite Ponyo, que Hayao Miyazaki a imaginée courant sur la crête des vagues pour suivre son ami Sozuke, ou bien cette Enfant de la haute mer, si chère à Jules Supervielle. C’est peut-être aussi à cet instant que Ondine et ses semblables s’apprêtent à quitter leur palais de cristal pour partir à la recherche de celui qui les fera femmes à part entière, avant de les trahir… Qui sait ? page7

Réalisé à l’aide de collages, avec une trame à l’encre de Chine et des formes en faux relief du plus bel effet, l’album poétique de Laëtitia Devernay invite, on l’aura compris, au vagabondage et aux digressions littéraires.

A. C.

72 p., 22,90 €

De la même auteure : « Diapason « , « Be Bop ! » , « Bestiaire mécanique« . (Ed. La Joie de Lire).

 

Anna Politkovskaïa – Journaliste dissidente

ANNA-P_COUV.inddde Francesco Matteuzi (texte) et Elisabetta Benfatto (dessin) –  Steinkis Ed. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.26

« L’unique devoir d’une journaliste est d’écrire sur ce qu’elle a vu. »

Il y a tout juste dix ans, les reportages sans concessions d’Anna Politkovskaïa, témoin oculaire du conflit qui opposait les indépendantistes tchétchènes (assimilés par Moscou aux terroristes d’Al Quaïda) au régime de Vladimir Poutine, dont elle dénonçait les crimes contre l’humanité, ont scellé le destin de la journaliste.

Bien qu’ayant conscience que sa vie ne tenait qu’à un fil, et malgré son découragement face aux représailles que subissaient ses informateurs, elle mena son combat jusqu’au bout. Par éthique professionnelle et aussi pour que les jeunes générations sachent que résister à l’arbitraire est un devoir.

Le 7 octobre 2006, elle était assassinée dans l’ascenseur de son immeuble. Pour beaucoup, cet acte sonnait comme une nouvelle mise en garde à l’adresse des opposants à un pouvoir qui cultivait auprès de son peuple un esprit nationaliste et nostalgique de l’ère soviétique et des gloires passées de l’empire tsariste.

Parce que chez nous, ça fonctionne ainsi. Si vous parlez, si vous révélez des faits que le régime veut dissimuler, vous êtes mort. Il y a les journalistes rééducables, ceux qu’on peut remettre sur la bonne voie (…). Ceux qui disent la vérité mènent une vraie guerre », lui fait dire Francesco Matteuzi en page 51. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.2Quelques-uns des évènements majeurs qui ont traversé cette décennie sont ici illustrés, comme par exemple la prise d’otages au théâtre de la Doubrovka (oct. 2002). On la voit qui négocie avec l’un des assaillants. Il lui dicte ses conditions de retrait, mais l’irruption des forces spéciales russes, qui ont introduit un agent chimique inconnu dans le système de ventilation du lieu, vient réduire à néant toute tentative de conciliation.STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-78Vient ensuite tragédie survenue dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord (sept. 2004). Elle est sobrement dépeinte par l’auteur à l’aide de quelques dessins de style naïf, sur un cahier d’écolier à petits carreaux : des militaires encagoulés, bâtons d’explosif à la main, terrorisent femmes et enfants. L’intervention des forces spéciales russes va une nouvelle fois mettre le feu aux poudres. La journaliste n’a rien pu faire. Elle espérait cette fois encore négocier avec les preneurs d’otages, mais elle en a été empêchée avant même d’avoir posé le pied sur le sol ossète.

Non rééducable, il faut la traiter en conséquence, a déclaré le maître du Kremlin…

Une BD toute simple, mais qui résonne comme un  bel hommage à l’exigence et à la rectitude d’une femme qui ne faisait que son métier.

Anne Calmat

126 p., 16 €