Viva Gipi !

 

Bons baisers de la province – Ed. Futuropolis, 2014

72 p., 16 €  

L’album, dont la tonalité évoque le cinéma néo-réaliste des années 50, réunit deux récits, écrits et illustrés par Gipi (Gian Alfonso Pacinotti) en 2005 et 2006 : Les Innocents et Ils ont retrouvé la voiture. 

 » Trainer dans la rue. Faire partie de la bande. Pendant des années, nous n’avons pas cherché autre chose. (…) Il y avait la rue, avec ses lois inconnues et ses figures menaçantes. Et il  avait nous qui étions encore innocents, jusqu’à preuve du contraire « , peut-on lire sur la 4ème de couverture.

Les personnages tentent de faire table rase d’un passé qui leur colle à la peau. Il y est question de violences policières, d’un forfait, d’amitiés trahies, sans que l’auteur en précise la nature exacte. Qu’est-il arrivé à Valerio, pour qu’à sa sortie de prison, il n’ait qu’un seul objectif : se venger de ceux qu’ils l’y ont envoyé ? Qu’y avait-il de compromettant dans cette voiture inopportunément retrouvée, pour que les héros se sentent menacés au point de commettre l’irréparable ?bons_baisers_de_la_province-9_tel

Si la vérité nous est en partie dévoilée, ou apparaît en filigrane, le lecteur a tout le loisir d’éclairer à sa convenance les zones d’ombres  » épaisses comme les parpaings d’un Enfer en construction  » de ces deux courts-métrages graphiques.

L’écriture distanciée de Gipi, la forte expressivité de ses dessins, son univers à la fois poétique et douloureux séduiront une nouvelle fois les admirateurs du maestro de la BD italienne, et probablement ceux qui le découvriront.

A. C.

Vois comme ton ombre s’allonge Ed. Futuropolis, 2014

213 p., 19 €

Landi est écrivain, un écrivain égaré dans le labyrinthe de son esprit, peuplé d’obsessions qu’il ressasse (le vieillissement), qu’il dessine (un arbre, une station service) et qui l’ont mené jusqu’au département psychiatrique d’un hôpital. Gipi alterne le trait noir sec et l’aquarelle vaporeuse pour décrire au mieux les états mentaux de ce personnage incapable de retrouver le sens de son histoire. Le puzzle mélange bribes de discours, de conversations avec ses proches, de légendes qu’il s’invente et de la vie de son grand-père, un soldat de la Grande Guerre dont les lettres le fascinent littéralement.
Gipi dilue son récit, son trait, pour mieux exprimer la folie mélancolique du personnage. On retrouve avec grand plaisir le ton et le dessin de cet auteur talentueux, qui de livre en livre construit une oeuvre tout en nuances qui explore avec délicatesse nos failles.

Juliette Poullot

En descendant le fleuve et autres histoires – Ed. Futuropolis, 2015,

128 p., 19 €

L’album regroupe une douzaine de récits plus ou moins longs, qui pour beaucoup ont été publiés dans différentes revues italiennes à la fin des années 1990. La diversité des thèmes abordés – l’amitié, la perte d’un enfant, les fantasmes sexuels, la perversité, le respect de la dignité humaine -, celle des choix graphiques de l’auteur – aquarelles profuses et subtiles, dessins dépouillés en noir et blanc – vont une nouvelle fois faire mouche auprès des fans du maestro assoluto de la bande dessinée transalpine. 

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Ici, tout semble vibrer au rythme d’une phrase musicale. L’adagio précède le vivace, lui-même suivi d’un allegro ma non troppo.

Il y assez en effet peu d’allégresse dans ces pages plus amères que douces, qu’une exploration de nos failles semble relier.

Le premier récit, intitulé En descendant le fleuve, est autobiographique. Les souvenirs de jeunesse de l’auteur riment avec son odyssée sur un canot pneumatique, en compagnie d’un ami, via la mer Tyrrhénienne. Tout est là : les méandres du fleuve, l’éclatante beauté des paysages, les nuits passées à sonder les bruits de la forêt, les surprises qui surgissent au détour d’un sentier… Le récit reprend et s’achève au douzième épisode sur une image effrontément scatologique. S’agit-il de la part de GIPI, devenu adulte, d’une allusion à cette maxime mi-figue, mi-raisin qu’on attribue à Boris Vian:  » La vie est une tartine de merde dont on croque un bout tous les jours  » ?

Entre les deux, des histoires souvent tragiques : un boxeur, que ses managers avides de profits ont sciemment envoyé au casse-pipe.  » Arbitre, sommes-nous des figurants dans la vie d’autrui ? « , se demande-il, avant d’entrer dans le long tunnel qui va le conduire vers l’oubli définitif de tout ce que fut sa vie.

Plus loin, un ouvrier un peu fleur bleue décide de meubler sa solitude avec une Bimbo gonflable plus vraie que nature. Une bande de flics graveleux ne vont tarder à salir cette relation hors norme.

Certaines scènes font écho à une actualité toujours plus prégnante:  » Ça peut paraître bête, tous ces gens, comme moi, qui continuellement apprennent qu’il y a eu cent, deux cents morts noyés dans un naufrage, mais qui partent quand même (…) quitte à mourir « , dit un jeune Ivoirien, abandonné avec ses compagnons d’exil au milieu du désert par ceux qui leur refusaient tout droit de transit sur la terre algérienne. Le texte a été publié en 2007 dans le collectif  Paroles sans papiers  (Ed. Delcourt).

Certains récits, plus oniriques ou plus fantastiques, ne se laissent pas aisément déchiffrer et donnent matière à cogitation. D’autres encore se présentent sous la forme d’un point d’interrogation.

Qu’est-ce que le génie ? 

À quoi tient la promesse d’une nuit d’amour ? Réponse (délibérément sibylline) : à un téléphone portable.

A. C.

La Terre des fils – Ed. Futuropolis, 2017

288 p., 28 €

Après Vois comme ton ombre s’allonge (2014) et En descendant le fleuve (2015) pour les plus récents, cette nouvelle œuvre marque un tournant dans l’itinéraire scénaristique et graphique de Gipi.

On y découvre un monde en ruines où des hommes, revenus pratiquement à l’état sauvage, s’entre-tuent pour survivre. On ne saura pas ce qui s’est passé, seules les usines abandonnées, les terres ravagées et les étendues d’eau où surnagent des cadavres d’humains et d’animaux témoignent de la violence des faits.

Ce monde post-apocalyptique, qui n’est pas sans évoquer celui que décrit Cormac McCarthy dans La Route, est-il aux yeux de l’auteur une projection de celui de demain ?

Un père et ses deux fils vivent dans un dénuement total dans une cabane de pêcheurs au bord d’un lac (on retrouve le thème de la filiation cher à Gipi). Chaque soir, l’homme griffonne des mots sur un carnet, que les adolescents sont bien incapables de déchiffrer. Ils voudraient pourtant en savoir plus sur leur mère et sur le monde d’avant, mais cet homme mutique et intraitable ne désire quant à lui qu’une seule chose : les endurcir face à ce qui les attend de l’autre côté du lac. Aucun lien affectif en apparence entre ses fils et lui, uniquement de la peur et du ressentiment de leur part. Peu avant sa mort, il a confié à une femme qu’on appelle la Sorcière :  » Pas de gestes tendres, ils doivent être durs, eux. Plus forts que nous. Invincibles à leur manière. »

Se trompe-t-il en agissant ainsi ? Quand la notion d’humanisme n’est plus qu’un lointain souvenir chez ceux qui ont survécu, que faut-il, au-delà du simple instinct de survie, inculquer aux plus jeunes, semble demander l’auteur de ce superbe roman graphique entre ténèbres et lumière. Et que ferions-nous en pareilles circonstances ?

Après sa disparition, les deux adolescents n’auront de cesse de trouver celui qui pourra les instruire sur le contenu du fameux carnet. Ils s’exposent alors à devenir la proie de manipulateurs et d’adorateurs (sans tabous) d’un totem qu’ils nomment le dieu Trokool. 

C’est aussi à une quête des origines à laquelle on assiste dans cet album fait de silences émaillés de très rares dialogues, qui racontent en noir et blanc l’errance de ceux pour qui les sentiments humains, et celui qu’on nomme empathie, restent à découvrir. Captivant.

Anne Calmat

La Mémoire dans les poches (vol. 1 à 3/3)

de Luc Brunschwig (scénario) et Etienne Le Roux (dessin) – Ed. Futuropolis

La Mémoire dans les poches raconte la destruction d’une famille dont les liens se sont tissés sur de fausses bases et un rapport idéalisé entre trois êtres qui croyaient parfaitement se connaître.

Sur la première planche du tome 1, un certain Sidoine Letignal, un jeune enfant dans les bras et un chien collé à ses basques, tente d’acheter une boîte de lait Premier âge et un biberon dans une pharmacie. Face aux questions inquisitrices de la vendeuse, il s’enfuit. On le retrouve un peu plus tard dans le bistrot où il a trouvé refuge. Une jeune mère allaite son bébé, Letignal lui demande si elle verrait un inconvénient à en faire autant pour ”le sien”. Tollé général, l’homme est sommé de s’expliquer.

Didoine raconte alors son histoire – à laquelle se mêlent, pour nous lecteurs, quelques réminiscences de son enfance durant la Seconde Guerre mondiale.

L’histoire du couple qu’il formait il y a encore peu de temps avec sa femme, Rosalie. Un couple exemplaire au service des plus déshérités, admiré de tous, et avant tout de leur fils Laurent, un écrivain en devenir qui a suivi les traces parentales en donnant des cours d’alphabétisation dans un centre socio-culturel…

T. 1

Le septuagénaire explique qu’il n’a pas bronché lorsque Rosalie a refusé catégoriquement d’accueillir chez eux la jeune protégée de Laurent, une réfugiée algérienne sans papiers, enceinte de huit mois, mais qu’il a quitté le domicile conjugal lorsque Malika a été expulsée de France, contrainte d’abandonner l’enfant du déshonneur, conçu hors-mariage en Algérie. ”C’était moi la cause de toute cette chienlit, je me suis dit que c’était peut-être un service à rendre”. Il aurait pu ajouter ”pendant qu’il en était encore temps”.

T. 2

Pourquoi cet homme a-t-il rompu les amarres de façon aussi radicale ? On se dit que sa décision n’est pas sans rapport avec les images en flash-back qui le montrent enfant, du temps où il s’appelait Isaac.

Le second opus se concentre sur Laurent. Son père a disparu depuis trois ans avec le bébé de Malika. Le jeune homme est maintenant un écrivain à succès que l’on invite sur les plateaux de télévision. Un soir, l’occasion lui est offerte de lancer appel à témoins via le petit écran. Le voyage qu’il va par la suite entreprendre pour retrouver le fugitif sera pour lui l’occasion de lever une partie du voile sur ce qui a été tu pendant trop longtemps.

On n’en dira pas beaucoup plus, si ce n’est que cet épisode n° 2 est celui de la vérité si complexe des êtres et des choses : le malentendu sur lequel s’est fondé l’union en apparence idyllique de ses parents, les rancoeurs de sa mère, la pusillanimité de son père, qui n’avait d’autre étai que la cellule familiale.

Le tome 3 revient longuement la quête du fils de Didoine et sur la genèse de son geste. On comprend pourquoi la tentation pour lui de faire taire ses convictions humanistes afin garder la stabilité du lien qui le protégeait des fantômes de son passé, a d’abord prévalue, et pourquoi elle a ensuite été balayée par l’absolue nécessité de venir en aide à la jeune fille.

La fin de ce roman graphique est particulièrement forte. Elle renvoie à ces hommes et ces femmes qui, au soir de leur vie, voient ressurgir des pans entiers de leur jeunesse et s’effacer les souvenirs des années qui ont suivi, réduites bien souvent pour eux à quelques dates griffonnées sur un morceau de papier enfoui dans leurs poches.

T. 3

On ne peut que souscrire au commentaire que fait l’éditeur à propos de ce triptyque intimiste, dont l’ultime épisode vient de sortir en librairie : À la justesse de l’écriture de Luc Brunschwig, répond la sensibilité du dessin d’Étienne Le Roux, pour offrir à cette histoire du quotidien, une lumière et une chaleur qui pourraient être celles de l’humanité.

Anne Calmat

Coffret 3 vol. 49,40 € (depuis le 18 mai) –  80 p., 17 €

T.1 88 p., 16,15 € – T.2 72 p., 18,15 € – T.3 80 p., 17 €

 

 

 

 

Quoi de neuf chez Steinkis Ed. ?

 

Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts.

Isaac Newton

Steinkis éditions: ligne éditoriale.

 » Qu’il s’agisse de romans, de romans graphiques, de documents ou d’essais, nos livres déclinent les thèmes des relations entre les peuples, les cultures, les civilisations ; ceux des questions d’identité et d’appartenance, ou du rôle et de l’intégration des minorités, qu’elles soient religieuses, ethniques, sexuelles, etc. Ces sujets sont, de façon récurrente, au cœur de l’actualité et de nos préoccupations. Notre démarche est de prendre du recul et d’apporter un regard parfois décalé, afin de publier des ouvrages de fond.

Notre passion: proposer des livres capables de stimuler la réflexion et d’ouvrir l’esprit, avec le souci de mettre l’accent sur les ponts plutôt que sur les murs« .

Moïse Kissous, créateur de SK en 2011.

Coup de projo sur les sorties du mois de mai…

Plus profond que l’océan – Souvenirs d’un émigré de Laila Koubaa (scénario) et Laura Janssens – Depuis le 17 mai.

– Mais chez-toi, c’est quand même la Tunisie ?

– Oui et non. Chez-moi, c’est où vivent mes enfants. L’amour d’un père pour son enfant est plus haut que les montagnes. Et l’amour d’une mère, plus profond que l’océan. Mais ici, il n’y a ni montagne ni océan. Si tu regardes bien, tu les verras au plus profond de toi, mon petit coeur.

Monji aime raconter à ses petits-enfants des histoires merveilleuses venues de sa Tunisie natale, et faire de sa vie d’émigré un conte des mille et une nuits…

Laïla Koubaa est d’origine tunisienne et vit avec ses deux enfants et son mari l’écrivain Bart Koubaa à Gand. Elle est titulaire d’une maîtrise en langues et civilisations orientales et aide les jeunes ayant des besoins particuliers dans les différentes écoles. Elle publie des ouvrages destinés à la jeunesse en Belgique, l’un d’eux, Aziz le jasmin et l’oiseau, est paru en France en 2014 (Ed. Rue du Monde).

Laura Janssen est titulaire d’une maîtrise en beaux-arts. Elle publie des BD et des illustrations dans la presse belge. Plus profond que l’océan est son premier roman graphique.

88 p., 16 €

Banana girl – Jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur de Key Lam – En librairie le 24 mai.

La vie n’est pas toujours simple pour une  Chinoise à Paris, mais peu à peu la jeune femme se forge une identité faite de références multiples. Elle revendique aujourd’hui son métissage culturel et assume joyeusement l’étiquette de « banane, jaune à l’extérieur et blanche à l’intérieur ».

Kei Lam est née à Hong Kong en 1985. Diplômée de l’École des ingénieurs de la Ville de Paris en 2009, elle séjourne quelques mois en Chine avant de rentrer en France où elle travaille pendant plusieurs années dans un bureau d’études, spécialisé en aménagement urbain. En 2015, elle intègre l’École de Condé à Paris pour y suivre des études d’illustration. Elle et obtient son master l’année suivante. Elle travaille depuis pour la publicité et la presse et expose dans divers salons et galeries. Banana Girl est son premier roman graphique.

184 p., 17 €

Tante Wussi de Katrin Bacher (scénario) et Tyto Alba (dessin) – En librairie le 31 mai.

Au début des années 1930, la petite Wussi et sa famille quittent Fribourg pour Majorque. Leur bonheur est malheureusement rattrapé par le guerre civile espagnole. Ses parents décident alors que les plus jeunes enfants et leur mère seront plus en sécurité en Allemagne. Wussi retrouve alors sa famille allemande, découvre les lois de Nuremberg et prend conscience du danger auquel les origines juives de sa mère les exposent.

Katrin Bacher est diplômée en études linguistiques et traduction. Tante Wussi est son premier roman graphique.

Après des débuts en tant que peintre, Tyto Alba devient dessinateur pour la presse et l’animation durant plusieurs années, avant de se lancer dans la BD.

Quelques titres: Santo Cristo, El Hijo et Sudd (Glénat Espagne, 2009-2011), Solo para gigantes, La casa azul, qui évoque Frida Kahlo (2013-2014) et La Vida, qui évoque Pablo Picasso (Astiberri, 2013-2016).

128 p., 16 €

 

 

 

Le Travailleur de la nuit

 

Le Travailleur de la nuit de Matz (scénario) et Léonard Chemineau (dessin) – Ed. Rue de Sèvres, avril 2017

Une littérature abondante, des textes autobiographiques (v. plus bas), deux BD, nombre de vidéos et un long métrage ont été consacrés ces dernières années à ce « diable d’homme », dont on ne se lasse jamais de savourer les épisodes d’une vie mise au service de son idéal libertaire. Cet album marque une nouvelle occasion d’en revisiter les étapes principales et d’en savourer les aspects.

Il débute au palais de Justice d’Amiens, le 8 mars 1905.

Accusé Alexandre Marius Jacob découvrez-vous (…) et levez-vous ! Chapeau melon vissé sur la tête, l’oeil goguenard, ledit accusé fait aimablement remarquer au président du tribunal qu’il porte une toque et qu’il est assis. Le ton est donné. Il apparaît clairement que Jacob est ravi qu’une tribune lui soit offerte pour exposer à tous, et avant tout aux journalistes, sa philosophie de l’existence.

On suit ensuite l’itinéraire qui l’a mené jusqu’à ce procès pour cambriolages en réunion: son enfance à Marseille aux côtés d’une mère aimante et d’un père porté sur la boisson ; ses aventures maritimes (d’abord mousse, puis timonier, puis embarqué sur un faux baleinier-vrai bateau de pirates), qui se solderont par un premier procès pour désertion à l’âge de treize ans.  Des expériences qui m’ouvriront les yeux sur le monde tel qu’il est et non tel qu’on l’imagine, écrira-t-il plus tard. Viennent ensuite son immersion au sein des mouvements anarchistes marseillais, son adhésion indéfectible à leurs idéaux, puis ses démêlés avec la justice en raison de ses fréquentations et de son passé judiciaire. Harcelé, empêché de travailler, il choisit le mode de subsistance qui lui paraît le mieux adapté à ses convictions, avec cependant des règles intangibles: détrousser les exploiteurs et les parasites (ecclésiastiques, juges, militaires, rentiers…), épargner ceux qui travaillent (médecins, écrivains, professeurs, commerçants, même s’ils sont riches). Lui et quelques amis se mettent alors au travail. Horaires des Chemins de fer français et boîte à outils à la main, les rois de la pince-monseigneur et du passe-partout, que l’on ne tardera pas à surnommer « les Travailleurs de la nuit », n’ont plus qu’à dénicher leurs victimes, qui au fil du temps vont se compter par centaines. Qu’ils opèrent de jour ou de nuit, leurs exploits les conduiront à plusieurs reprises devant les tribunaux… Avec, pour le lecteur de l’album, la découverte de plusieurs épisodes savoureux. Comme par exemple celui où, fidèle à ses principes, Jacob part sans rien dérober lorsqu’il s’aperçoit qu’il s »est introduit dans le domicile de l’écrivain Pierre Loti. Il lui laisse même un billet de 20 francs en dédommagement du carreau qu’il a dû casser pour pénétrer chez lui. Ou encore ce morceau d’anthologie qui montre l’illégaliste et deux de ses complices, déguisés en agents de police, se faire remettre par le directeur du Mont-de-piété de Marseille la totalité du contenu de ses coffres.

La troisième partie de l’album se concentre sur ses dix-huit années de bagne, d’abord à Saint-Martin-de-Ré, puis à Cayenne, que l’on surnommait « la guillotine sèche », tant les conditions de vie y étaient dures, et la mort certaine.

On aurait aimé que l’auteur mette plus l’accent sur le rôle essentiel que médecin des lieux, le docteur Rousseau, a joué dès 1920 dans la vie du matricule 34777, mais c’est peu de choses comparé à tout ce qui nous attend à la lecture de ce « biopic » tout en bulles et en dessins.

On reste une fois encore fasciné par cet homme éminemment romanesque, ce feu follet resté libre et fidèle à la cause libertaire jusqu’à la fin de sa vie, qu’il a quittée quand bon lui a semblé, dans la célébration et le partage, pour rejoindre les deux femmes de sa vie. 

Anne Calmat

128 p., 18 €

À retrouver également dans la rubrique « On a aimé » :

 

Alexandre Jacob – Ed. Sarbacane, janv. 2016

160 p., 22,50 €

(1) Souvenirs d’un révolté & Pourquoi j’ai cambriolé (article cf. Germinal, 1905).

www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob

Alexandre Marius Jacob 1879-1954

 » Le droit de vie ne se mandie pas, il se prend. » A.M. Jacob

Le conflit Israélo-palestinien – Deux peuples condamnés à cohabiter

Coll. « La petite bédéthèque des savoirs » T. 18

de Vladimir Grigorieff (scénario) et Abdel de Bruxelles (dessin)) – Ed. Le Lombard

Alors même qu’une petite lueur se fait jour dans l’interminable conflit israélo-palestinien, l’impression majeure qui s’en dégage est celle d’un gâchis dont les enjeux sont à ce point intriqués que l’on en vient à douter qu’un fil rouge puisse être tiré pour déboucher sur un compromis raisonnable et une paix qui préserve aux deux parties leur dignité.

Pourtant, deux jeunes gens, dont l’objectif est de réaliser une BD, vont trouver Vladimir Grigorieff, un philosophe, auteur d’ouvrages de vulgarisation sur les religions du Moyen-Orient. Ils lui demandent l’impossible: résumer brièvement, de manière digeste et non partisane le conflit israélo-palestinien, de manière à inviter le lecteur à la réflexion.

Celui-ci relève le défi et brosse à grands traits une longue histoire qui commence en Palestine sous l’empire Ottoman. Là, dans les villes saintes d’Hébron, Jérusalem, Safed et Tibériade, vivaient de petites communautés juives, sans projet politique, espérant que le peuple élu retrouve sa terre d’Israel. 

Un autre petit groupe de juifs tsaristes, athées, anticapitalistes, opposés à la dispersion du peuple juif, font eux le projet du sionisme politique, le retour au pays dans une colonie de re-peuplement.

Un rêve religieux peut-il devenir un rêve politique ? Et quel prix pour la morale ?

Vladimir Grigorieff nous propose une longue démonstration didactique mettant en évidence la complexité des causes, la diversité des acteurs, éclairant tour à tour chacun des points de vue, citant les grands noms de chaque camp, pointant les moments clefs. Cela ne se fait pas sans marquer les traces mythiques que tissent autour Jérusalem les trois grandes religions. Et bien sûr, nous voyons émerger les responsabilités d’un empire colonialiste, la Grande-Bretagne, et les conséquences d’un édit, celui de Balfour, et de l’invraisemblable génocide de la seconde guerre mondiale.

Les guerres succèdent aux guerres, les résolutions de l’ONU sont aussi nombreuses qu’impuissantes, l’implication des « grands », URSS, USA, et les moyens de pression (entre autre le pétrole) font alterner espoirs et déceptions. Et toujours en filigrane est posée la question: qu’en est-il du bien, qu’en est-il du mal, le bien peut-il devenir le mal et le mal se muer en bien ?

L’intérêt de cette fresque dépasse son sujet. Ce qui nous est donné à voir, c’est la complexité d’un processus qui se met progressivement en place et dans lequel on croit retrouver cette maxime d’Engels : Ce que veulent les uns est contrarié par ce que veulent les autres, et ce qui arrive est ce que personne n’a voulu.

Evidemment notre attention est sollicitée, mais pour alléger la démonstration rigoureuse du philosophe, la représentation graphique prend une grande liberté avec les dessins, les couleurs, la narration. L’espoir mis dans la dernière planche est peut-être utopique, il n’empêche, c’est un beau point de conclusion.

Nicole Cortesi-Grou

104 p., 10€

Madgermanes (audio)

En partenariat avec Act’heure sur FPP 106.3 FM

 

de Birgit Weihe (scénario et dessin) – Traduction Elisabeth Willenz – Ed. Cambourakis, avril 2017

Chronique (6’02) Juliette Poullot, librairie Les Buveurs d’Encre Paris 19e
240 p., 24 €

 

Act’heure, chaque mardi de 15h30 à 16h sur Fréquence Paris Plurielle

Sur le même thème:

 

Au pays des lève-tôt de Paula Bullin (scénario et dessin) Ed. L’Agrume, juillet 2014
128 p., 18 €

L’Araignée de Mashhad

de Mana Neyestani (texte et dessin) – Ed. çà et là / Arte Editions. Traduit du persan par Massoumeh Lahidji.

En librairie le 12 mai 2017

« Ces femmes valent moins que des bêtes. » C’est parce qu’il se sent investi d’une mission de purification de sa ville que Saïd Hanaï, humble maçon sans histoires, assassine seize prostituées, entre 2000 et 2001.

L’histoire se passe à Mashhad, deuxième ville d’Iran et haut-lieu du chiisme. Le dessinateur et illustrateur iranien Mana Neyestani (qui vit exilé à Paris) s’est inspiré, pour la raconter en images, d’un documentaire réalisé à l’époque par deux journalistes iraniens (eux-mêmes exilés par la suite). 

Le récit suit l’entretien filmé par les journalistes avec le tueur en série, surnommé « L’araignée de Mashhad ». Tout en multipliant les éclairages, il donne la parole à sa femme, à son fils, au juge qui l’a arrêté, à la fille d’une des victimes, etc. Chacun apporte son point de vue à une affaire criminelle qui révèle les ambiguïtés d’un pays converti à la religion d’Etat vingt ans plus tôt, mais embourbé dans des guerres (Saïd Hanaï est un vétéran traumatisé de la guerre Iran-Irak des années 1980) et une crise sociale qui culmine dans cette région où l’opium, venu d’Afghanistan, fait des ravages. Et où la prostitution se développe sur le terreau des inégalités et de l’injustice sociale.

Alors, Saïd est-il un assassin ou un héros ? Ce roman graphique révèle, de manière cruelle, les petites hypocrisies d’une société coincée entre les devoirs moraux imposés par la religion et la réalité des êtres humains.

Franck Podguszer

164 p., 18 €

L’auteur:

Copyright « Cartooning for peace ».

Né à Téhéran en 1973, Mana Neyestani a une formation d’architecte, mais il a commencé sa carrière en 1990 en tant que dessinateur et illustrateur pour de nombreux magazines culturels, littéraires, économiques et politiques. Il devient illustrateur de presse à la faveur de la montée en puissance des journaux réformateurs iraniens en 1999.
 En 2000, il publie son premier livre en Iran, Kaaboos (Cauchemar), qui sera suivi de Ghost House (2001) et M. Ka’s Love Puzzle (2004). Catalogué comme dessinateur politique, Neyestani est ensuite contraint de faire des illustrations pour enfants. Celle qu’il a réalisée en 2006 a conduit à son emprisonnement et à sa fuite du pays. Entre 2007 et 2010, il vit en exil en Malaisie, en faisant des illustrations pour des sites dissidents iraniens dans le monde entier.

Dans la foulée de l’élection frauduleuse de 2009, son travail est devenu une icône de la défiance du peuple iranien. Il publie en France le récit de son emprisonnement et de sa fuite d’Iran, intitulé Une Métamorphose Iranienne (çà et là / Arte, 2012). Puis en 2013, Tout va Bien !, un recueil de dessins de presse.  En 2015, son Petit manuel du parfait réfugié politique  paraît aux Ed. çà et là / Arte.

Mana Neyestani a remporté de nombreux prix iraniens et internationaux, et plus récemment, le Prix du Courage 2010 du CRNI (Cartoonists Rights Network International ).

Membre de l’association Cartooning for Peace, il a reçu le Prix international du dessin de presse, le 3 mai 2012, des mains de Kofi Annan et le Prix Alsacien de l’engagement démocratique en 2015.
Mana Neyestani vit à Paris avec sa femme depuis 2011.

Geisha ou le jeu du shamisen T. 1 et 2

T. 1

de Christian Perrissin (scénario) et Christian Durieux (dessin) – Ed. Futuropolis, avril 2017 

Chronique audio (4’11) Juliette Poullot, librairie Les Buveurs d’Encre, Paris 19e

Également diffusée dans l’émission Act’heure sur FPP 106.3

T. 1
T. 2

Geisha ou le jeu du shamisen de Christian Perrissin (scénario) et Christian Durieux (dessin) – Ed. Futuropolis – En librairie le 12 avril 2018«

Avril 2018, le jeu du shamisen s’achève.

À 18 ans, Setsuko Tsuda est devenue une geisha, son apprentissage terminé. Elle a surtout perfectionné son jeu du shamisen, cette guitare à trois cordes qui accompagne le chant des geishas et dont la mélopée peut s’avérer des plus envoûtantes quand on en joue divinement. Mais pour le moment, c’est à la montagne qu’elle exerce son art. Elle accompagne Okaa-san, la geisha qui l’a formée, gravement malade et contagieuse, qui tente de se remettre de son mal. Loin de l’okiya, Setsuko fait le point sur sa jeune existence. Car elle traverse une mauvaise passe depuis quelque temps. Elle ne progresse plus au shamisen, les clients la trouvent distante et elle a moins d’engagement. Est-elle déjà lasse de son métier ?

T. 2

À l’auberge où elle réside, elle rencontre Shuji Ariyoshi, étudiant en littérature française à Tokyo, qui veut devenir écrivain. Sa fantaisie et sa joie de vivre la fascinent…

88 p., 18 €

T. 2

© Futuropolis

 

 

 

 

 

La longue marche des éléphants

En librairie le 18 mai (communiqué de presse).

Récit en deux parties de Nicolas Dumontheuil et Troubs (textes et dessins) – Ed. Futuropolis.

Préface et dossier Sébastien Duffillot, directeur du Centre de conservation de l’Éléphant (Laos).

(Extrait)  » En novembre et décembre 2015, le Centre de conservation de l’éléphant du Laos organise une caravane d’éléphants qui parcourt 500 kilomètres à travers les provinces de Sayaboury et Luang Prabang (v. carte ci-dessous). Elle s’achève le 9 décembre à l’occasion des célébrations du 20e anniversaire du classement de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO. Alors que grand public et officiels sont réunis pour saluer la conservation du patrimoine culturel de la ville, la caravane des éléphants s’invite à la fête pour tenter d’attirer l’attention sur la nécessité de protéger également le patrimoine naturel du Laos ; la biodiversité et l’éléphant en particulier, y sont gravement menacés. « 

L’éléphant, devenu l’emblème du pays, pourrait en effet n’être bientôt plus qu’une créature mythique puisque, avec seulement deux naissances pour dix décès, l’éléphant d’Asie est sérieusement menacé de disparaître. Créé en 2011 par une équipe de spécialistes, le Centre travaille à son bien-être, à sa reproduction, aux soins vétérinaires et la formation des cornacs.

Dessinateurs-voyageurs, Nicolas Dumontheuil et Troubs ont suivi cette étrange procession. Chacun raconte cette marche militante où l’homme et l’animal vont d’un même rythme, d’un même pas, en symbiose.

Deux récits complémentaires pour un voyage rare, qui dit un monde étiolé, une terre fragile d’un pays pourtant magnifique. Un pays pauvre aussi, où l’Homme court d’abord à sa survie. Mais au-delà des seules frontières du Laos, il s’agit de la pérennité des espèces vivantes, en marche depuis des milliers d’années.

Au talent de Dumontheuil qui sait camper des personnages hauts en couleurs et révéler le burlesque de cet étrange cheminement de l’homme et la bête, répond celui de Troubs, dont la poésie et la fraîcheur du dessin prouvent toute la majesté de l’énorme animal.

88 p., 18 € 

Nicolas Dumontheuil   Quelques titres récents :

2009 – Le Landais volant (3 tomes parus) – Ed. Futuropolis

2013 – La Colonne, 2 tomes parus, avec Christophe Dabitch – Ed. Futuropolis

2016 – La Forêt des renards pendus, d’après le roman d’Arto Paasilinna – Ed. Futuropolis (v. « On a aimé », août 2016 ).

Troubs  Quelques titres récents :

2011 – Rupestres, ouvrage collectif sous la direction de David Prudhomme, avec Etienne Davodeau, Pascal Rabaté, Emmanuel Guibert et Marc-Antoine Mathieu

2011- Viva la vida, avec Edmond Baudouin – Ed. L’Association

2012 : Capitale: Vientiane, avec Kristof Guez et Marc Pichelin – Ed. Les Requins Marteaux

2013 : Le Goût de la terre, avec Edmond Baudouin – Ed. L’Association

2014 : Va’a, une saison aux Tuamotu, avec Benjamin Flao – Ed. Futuropolis

2015 : Sables noirs, 20 semaines au Turkménistan – Ed. Futuropolis

À lire également : (« On a aimé », janv. 2017) 

Un million d’éléphants de Jean-Luc Cornette (récit) et Vanyda (dessin) – Ed. Futuropolis 

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160 p., 20 €