Rentre dans le moule

récit et illustrations Le Cil Vert – Ed. Delcourt-Soleil, coll. Shampoing.

Auparavant Jean, l’alter ego de Cil Vert, ne savait pas ce qu’il voulait faire de sa vie, alors il la vivait au gré de ses propres aspirations. Au grand dam de ses parents. Pour les rassurer et aussi pour leur plaire, il est entré aux Arts et Métiers – dont il a subir les rites d’intégration – et il a obtenu un diplôme d’ingénieur. Eux sont fiers, lui reste dubitatif. Ne s’est-il pas trop éloigné de ce qu’il est fondamentalement ?

Avant son grand plongeon dans la ” vraie vie ”, il a été animateur dans des séjours de vacances pour adultes handicapés mentaux et moteurs. Une expérience fondatrice qu’il a relatée dans un album savoureux au titre inspiré d’une réflexion de sa mère à propos de ce choix initial : « Ce n’est pas un vrai boulot ! » *

Le temps s’est écoulé, Jean est rentré dans le moule. Et pour cause : il va devenir papa. Le jeune homme est maintenant conducteur de travaux, un changement qui le renvoie à différentes étapes de sa vie passée et l’amène à une réflexion sur ce qu’il convient désormais de faire lorsque l‘on est un adulte normal et responsable. Mais qu’est-ce que la normalité ? Et qu’est-ce que l’anormalité, qui à l’oreille ne fait aucune différence ? Vaste question qu‘il s’était déjà posée au contact de ceux qui avaient été décrétés « anormaux », et qui lui ont tellement apporté.

Paula Lefebvre

128 p., 27,50 €

Sylvère Jouin alias Cil vert
  • Un Faux boulot (v. BD. 2016-2017)

 

 

Un Détective très très très spécial

Roman de Romain Puértolas – Ed. La Joie de lire – Sortie le 21 septembre

Le matin, Gaspard est vendeur de souvenirs « made in China » dans une boutique à Montmartre. Et puisqu’il lui est impossible d’arnaquer à plein-temps les touristes, il est également « nez » pour une marque de déodorants l’après-midi. Ou plus prosaïquement, « renifleur d’aisselles », précise-t-il

Gaspard est trisomique, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un avis aiguisé sur la marche du monde, avec ses merveilles et ses aberrations. Méthodique, il consigne chaque jour ses réflexions et découvertes dans des cahiers de couleurs différentes, en fonction de son ressenti face à chaque événement.

Gaspard est l’homme de tous les paradoxes. À la fois « nonsensique » à l’extrême et pétri de bon sens, il n’a semble-t-il pas son pareil pour résoudre un casse-tête sur lequel bien des individus, dotés d’un QI largement supérieur au sien, se casseraient les dents. Il pratique aussi, tout naturellement et presque systématiquement, la digression humoristique, le second degré, le calcul des probabilités, et se plaît à relever les défis que son imagination fertile met en travers de sa route.

Bref, Gaspard est un esprit supérieur qui s’ignore, et dont ses parents, pourtant très aimants – pas du genre à avoir collé leur petit dans une institution spécialisée ! – semblent n’avoir pas pris la mesure.

Aussi, lorsque par un funeste concours de circonstances ses deux employeurs viennent à disparaître, Gaspard, qui a beaucoup regardé des séries télévisées (et en particulier Starsky et Hutch)*, opte-t-il pour une carrière de détective privé.

Le voilà maintenant « en immersion » dans un centre pour handicapés, afin de démasquer l’assassin de l’un de ses pensionnaires. La couverture idéale…

Mais la vie se charge parfois de remettre les pendules à l’heure, et c’est sur un double uppercut au plexus solaire que le lecteur referme ce roman destiné aux adolescents et aux adultes. En une vingtaine de pages, le récit jubilatoire a fait place à l’émotion la plus intense, c’est superbe !

Anne Calmat

120 p. 15,90 €

Du même auteur : L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea. Le Dilettante, 2013.

Sortie en BD le 25 octobre aux Ed. Steinkis

 

  • Série américaine diffusée en France à partir des années 80, puis rediffusée sur le câble. 

Gauguin super star (2) Gauguin, l’autre monde

Coup d’œil…

de Fabrizio Dori (texte et dessin) – Ed. Sarbacane, 2016

Mais auparavant…

Paul Gauguin, d’ascendance franco-périvienne, naît à Paris le 7 juin 1848 et passe une partie de son enfance à Lima. Après une incursion dans la marine, il se marie avec une jeune danoise prénommée Mette.

Il peint d’abord en amateur puis, sous l’influence de Camille Pissarro, expose. Après plusieurs séjours entre la France et le Danemark, il s’installe en Bretagne, à Pont-Aven qui sera l’un de ses ports d’attache.

En 1887, attiré par l’exotisme des îles du Pacifique, il embarque pour la Martinique. Il y restera un an, période au cours de laquelle il se détachera peu à peu du mouvement impressionniste. Retour à Pont-Aven, puis  épisode arlésien où Van Gogh et lui mettent sur pied un  « atelier du midi » destiné à approfondir leurs réflexions mutuelles sur la véritable nature de l’art. Neuf semaines d’une grande richesse artistique, mais  entachées par  « l’affaire de l’oreille coupée » .

Gauguin fera par la suite deux séjours à Tahiti, où il va mener la vie que l’on sait, avec cet appétit insatiable pour les très jeunes filles, revendiqué dans son oeuvre peinte et explicité au cinéma (à partir du 20 septembre). 

L’Esprit des morts (toile Gauguin)

Son art devient alors de plus en plus mystique et empreint d’un symbolisme personnel influencé par les apports pré-colombiens ou polynésiens : la figure de l’esprit des morts venant tourmenter les tahitiennes apparaissant dès lors régulièrement dans ses œuvres.

Quatre ans plus tard, dans sa grande composition, probablement testamentaire, intitulée D’où venons-nous ? Que faisons-nous ? Où allons-nous ?, Gauguin exprimera ses préoccupations philosophico-religieuses face au grand mystère du perpétuel recommencement de la naissance, de l’amour et de la mort.

Qui sommes-nous ? (toile Gauguin)

L’auteur propose ici un scénario qui juxtapose les périodes qui renseignent sur la vie du peintre, auxquelles il mêle légendes et réalités.

La diversité des ambiances, ajoutée à la beauté des dessins  « à la manière de », signés Fabrizio Mori (sans qu’il soit pour autant tombé dans l’imitation grossière) , donnent un charme indéniable à ce nouvel éclairage sur celui qui écrivait « J’ai voulu établir le droit de tout oser », et qui allait disparaître quelques années plus tard, seul et incompris, mais après avoir tout osé.

A.C.

144 p, 22,50 €

Gauguin super star (1)

Gauguin l’alchimiste au Grand Palais du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018*(Infos RMN) 

Forte d’un ensemble de plus de 200 oeuvres de l’artiste (environ 55 peintures, 30 céramiques, 30 sculptures et objets en bois, 15 bois gravés, 60 estampes et 35 dessins), Gauguin l’alchimiste est une plongée exceptionnelle dans le passionnant processus de création d Paul Gauguin.

Autoportrait

Elle est la première exposition du genre à étudier en profondeur la remarquable complémentarité des créations de l’artiste dans le domaine de la peinture, de la sculpture, des arts graphiques et décoratifs. Elle met l’accent sur la modernité du processus créateur de Gauguin (1848-1903), sa capacité à repousser sans cesse les limites de chaque médium.

Eh quoi…
Les aïeux de Teha’amana

À partir d’une trame chronologique, et ponctuée d’un grand nombre de prêts exceptionnels (Les aïeux de Teha’amana, Eh quoi, tu es jalouse ? etc.), l’exposition met en évidence l’imbrication et les apports mutuels entre schémas formels et conceptuels, mais également entre peinture et objets. Dans ces derniers, le poids de la tradition, moins pesante, permet davantage de libération et un certain lâcher-prise.

Prélude au parcours de l’exposition, La fabrique des images, est consacrée aux débuts de Gauguin, de sa représentation de la vie moderne dans le sillage de Degas et Pissarro, aux premières répétitions d’un motif, autour de la nature morte et des possibilités de mise en abîme qu’elle offre.

L’ultime section, En son décor, est centrée sur l’obsession de Gauguin pour les recherches décoratives dans sa dernière période, aussi bien dans les intérieurs que dans l’évocation d’une nature luxuriante (ci-dessous La cueillette des fruits).

Œuvre d’art totale, sa case à Hiva Oa (la Maison du Jouir) vient parachever sa quête d’un âge d’or primitif. L’évocation numérique sous forme d’hologramme de la Maison du Jouir, présentée pour la première fois dans une exposition, avec les sculptures qui ornaient son entrée, clôture l’exposition par une découverte de la dernière maison-atelier de Gauguin. L’occasion d’offrir au public une immersion inédite dans l’atelier de sa création.

Au sein de ce parcours, l’exposition propose également une salle dédiée au manuscrit de Noa Noa*, très rarement montré au public.

  • Récit de son séjour à Tahiti commencé en 1993 et remis à l’éditeur en 1997.

  • M° Franklin Roosevelt/ Champs- Elysées-Clémenceau. 14 ou 10 €, Gratuit pour les moins de 16 ans, les bénéficiaires du RSA ou du minimum vieillesse.

Octobre 17

En librairie le 13 septembre 2017

de Patrick Rotman (scénario) et Benoît Blary – Ed. Seuil-Delcourt

Janvier 1905, le peuple russe  manifeste massivement son mécontent sur la place du Palais d’Hiver de Saint-Petersbourg. S’en suit alors une répression sanglante  qui, ajoutée à celle qui accompagnera quelques mois plus tard le soulèvement des marins du cuirassé Potemkine, signe le début de la Révolution russe.  » Une répétition générale «  (sous-entendu de ce qui se produira douze ans plus tard), écrit Patrick Rotman. 

Mars 1917, le tzar Nicolas II est contraint d’abdiquer.    Un gouvernement provisoire composé de partis modérés est créé. il s’oppose au soviet des ouvriers et des soldats qui vient de se constituer.

Photographie d’archives

Mais en douze ans, la situation économique n’a fait qu’empirer : le pays, en guerre contre l’Allemagne, est totalement exsangue et son peuple est mûr pour une seconde révolution. 

photographie d’archives

Lenine et Trotski, deux leaders que leurs ambitions opposent, vont alors se saisir de cette opportunité historique pour poser les bases de ce qui deviendra l’Empire soviétique.

« Aide-moi » Photographie d’archives

Les journées d’Octobre 1917 vont alors changer radicalement le destin de la Russie. L’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (1917-1991) est sur le point de voir le jour.

Les soulèvements contre-révolutionnaires, l’offensive des armées blanches et les interventions extérieures vont cependant mettre en péril ce qui est en train d’émerger.

Couverture du livre de John Reed « Dix jours qui ébranlèrent le monde », 1923

Ce sont ces fameux « Jours qui ébranlèrent le monde » que le documentariste Patrick Rotman et le dessinateur Benoît Blary décrivent par le menu dans ce roman graphique d’une haute tenue.

Après une introduction sur plusieurs planches, destinée à exposer les faits qui se sont déroulés à partir de 1905, on entre dans le vif du sujet.

1917.  Lenine et Staline, bientôt rejoints par Trotski, tiennent maintenant la place. Mais les dissensions entre eux ne vont pas tarder à apparaître

Un gouvernement provisoire a été constitué, la révolution dite « bourgeoise » va s’opposer à la révolution socialiste, les mencheviks (marxistes partisans d’une révolution par étapes) aux bolchéviques, avec en toile de fond la guerre contre l’Allemagne et un peuple à bout de souffle.

Le lendemain de son retour en Russie, Lenine présente ses « Thèses d’avril » aux bolcheviks et dénonce le gouvernement mis en place comme l’expression de la bourgeoise impérialiste, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires comme les instruments de cette bourgeoisie. Il entreprend alors la conquête des masses avec un programme que l’on peut résumer à  « TOUT, tout de suite ». Ses opposants crient au délire.Tout, effectivement, ne fait que commencer.

Patrick Rotman décrit avec force détails les intérêts convergents – ou divergents – des uns et des autres, les alliances de fortune, les trahisons, les espoirs fous que le peuple a mis entre les mains de ceux qu’il a appelés de tous ses vœux. Le lecteur découvre aussi, ou redécouvre, le rôle qu’ont joué plusieurs « ténors » de la révolution, à commencer par le camarade Kamenev, qui sera plus tard condamné par Staline comme opposant au régime, puis, comme tant d’autres, exécuté. 

Il pourra ainsi mettre en regard l’histoire de cet empire devenu et resté soviétique jusqu’en 1991, avec celle d’aujourd’hui. 

Clair dans l’expression graphique, dense et précis dans la relation historique, passionnant.

A.C. 

112 p., 19,99 €

  • L’album inaugure un partenariat entre les éditions du Seuil et Delcourt autour des grands événements qui ont marqué notre histoire contemporaine. Prochaine parution, Mai 68.

Je ne suis pas d’ci – Je suis encore là-bas

« Lexilé n’a plus devant ses yeux la raison totale de son existence, il n’en a que des bribes, des séquences, des souvenirs… »

Olivia Bianchi* 

Communiqué de presse

Où il est prouvé que 2 + 2 font toujours 2

2 auteurs, YunBo et Samir Dahmani 2 éditeurs, Steinkis & Warum 2 pays, la France et la Corée = 2 regards croisés sur le déracinement.

Le premier évoque les difficultés à s’intégrer dans une société étrangère. Le second, celles qu’on a à réapprendre les codes de sa propre culture après avoir vécu ailleurs.

Je ne suis pas d’ici – Scénario et dessin YunBo – Ed. Warum – En librairie le 20 septembre 2017 – 144 p., 15 €

Eun-mee quitte la Corée pour étudier le français à Paris dans l’espoir d’intégrer rapidement une école d’art. Très vite, elle vit les aléas de l’expatriation : barrière de la langue, incompréhensions culturelles, difficultés à s’intégrer, mal du pays… 

 » En Corée, j’étais la fille, la sœur, l’amie, l’étudiante qui aimait travailler toute la journée dans les cafés, manger des pojangmacha, discuter peinture ou cinéma et se promener dans la nuit des néons. C’était mon moi d’avant.

Mais ici, qui suis-je ? « 

Pour ne rien arranger, son apparence change du jour au lendemain : elle se retrouve avec une tête de chien à la place du visage, ce qu’elle seule semble remarquer. Au gré des rencontres et de son immersion dans la vie française, trouvera-t-elle son équilibre, et surtout son vrai visage

Je suis encore là-bas – Scénario et dessin Samir Dahmani – Ed. Steinkis  – En librairie le 20 septembre 2017  –   152 p., 20 €Après dix ans passés en France, Sujin est de retour en Corée.

Chargée d’accompagner Daniel – un client français – durant son séjour, c’est l’occasion pour elle de se replonger dans cette langue qui lui est chère. Peu à peu, elle se confie à lui, parvient à mettre des mots sur le décalage qu’elle ressent, la difficulté de se réapproprier les codes de sa propre culture et de se fondre dans le modèle traditionnel coréen.

Les auteurs :

Née en 1983 à Séoul en Corée du Sud, YunBo arrive en France en 2008 où elle obtient un Master bande Dessinée à l’Ecole Européenne Supérieure de l’Image d’Angoulême en 2012.
Elle enseigne depuis la bande dessinée en Corée et en France.

Samir Dahmani est né au début des années 1980 à Montbéliard.
En 2012, il sort diplômé de l’Ecole Européenne Supérieure de l’Image d’Angoulême. L’année suivante, à l’invitation du Koma-con (Korea Manhwa Contents Agency), il séjourne deux mois en Corée du Sud.
Lauréat du programme « Hors les murs » de l’Institut français, il publie d’abord un livre en Corée aux éditions Fandombooks et prolonge son séjour pour suivre un cursus d’apprentissage intensif de la langue et de la culture coréenne à l’université nationale de Chungnam.

  • cf.  Penser l’exil pour penser l’Être – Le PortiQue.

Je ne suis pas d’ici

En supplément…

L’inconnu  Ed. Les Cahiers dessinés – En librairie depuis le 7 septembre 2007

Le jour où Hélène, une séduisante quadragénaire, découvre un bébé dans la cabine d’essayage de sa boutique, elle décide de le garder sans en parler à personne, même pas à Antoine, son compagnon…

Doux et acide, dénué de toute mièvrerie, son univers résolument féminin fait rimer légèreté et cruauté, et ne cesse de s’enrichir de nouvelles trouvailles.

Derrière son trait plus arrondi qu’à son habitude, Anna Sommer fait une fois encore preuve d’une redoutable capacité à disséquer les sentiments, à traquer le malaise et à pointer les névroses contemporaines. Elle offre ici un scénario à la violence sourde, taillé au cordeau et totalement fascinant.

104 p., 27 €

Théâtre : Agatha

de Marguerite Duras
Mise en scène Hans Peter Cloos
Avec Alexandra Larangot et Florian Carove – Café de la Danse* 

du 7 septembre au 7 octobre 2017

Scène I (extrait)

Lui – Vous disiez je crois que si lointaine qu’elle soit Il nous faudrait provoquer cette obligation de nous quitter, qu’un jour il nous faudrait choisir une date, un lieu, et s’y arrêter, et ensuite faire de telle sorte qu’on ne puisse plus empêcher le voyage, qu’on se mette hors d’atteinte de soi.

Un homme et une femme, « Elle » et « Lui », sont sur le point de se quitter, pour toujours. Nous apprenons peu à peu qu’ils sont frère et soeur. Elle part pour mettre un terme à cet amour interdit et secret. Ensemble, ils vont revivre l’amour de l’enfance, la scène originelle du passé, lorsque, adolescents, ils ont découvert leurs sentiments respectifs.

La passion incestueuse, que l’on retrouve dans les œuvres de Duras (Un Barrage contre le Pacifique, L’Amant…) est selon ses propres mots « Un amour dans lequel tout se mélange : l’enfance, l’amour de la mère partagé par les deux, et la négation de l’avenir. C’est à dire la négation de la maturité. » 

(Duras à Jean-Luc Godard) « Je pense que c’est Agatha (le personnage) qui l’a découvert, lui ne l’aurait pas fait, il n’était pas été capable de le découvrir. C’est là la force incommensurable de cette petite fille. » 

C’est aussi un rêve de gémellité et d’harmonie des contraires.

Marguerite Duras, c’est un ton particulier, unique, avec ses redites et ses circonvolutions. Comme chez Nathalie Sarraute, il y a ce qui est dit et ce que cachent les silences ou les phrases qui semblent anodines : les sous-conversations. 

« Si je n’avais pas vécu l’histoire avec mon frère, je n’aurais pas écrit Agatha. »

Bien que pour l’écrivaine la consommation de l’interdit n’ait jamais eu lieu, elle stigmatise ceux qui critiquent l’inceste et leur interdit de juger. 

Hans Peter Cloos, Alexandra Larangot et Florian Carove

Le metteur en scène explique lui aussi les raisons qui l’ont poussé à mettre en scène Agatha

« L’inceste ne passe pas le seuil des maisons. Il se passe dans une famille, complètement enfermé dans le ghetto de la famille. (…) Comme beaucoup de gens – et je le sais, parce que j’ai eu des frères. Plus grands – j’ai eu des frères qui avaient le désir de moi, de leur sœur, comme j’ai eu le désir d’eux. Et ce désir a été vécu. Il n’a pas été poussé jusqu’au bout, mais il a été vécu, très violemment. » (…)

« Pour moi, une évidence, faire la mise en scène d’une pièce écrite il y a presque quarante ans, avec de tous jeunes comédiens, signifie faire le grand écart. » Paris, décembre 2016.

  • 3, Passage Louis-Philippe Paris 11e – 08 99 23 33 76

Primo Levi

texte Matteo Mastragostino – dessin Alessandro Ranghiasci – traduction de l’italien Marie Giudicelli – Steinkis Editions

128 p., 16€

Nous avons affaire à une bande dessinée qui a pour titre le nom illustre d’un survivant des camps de concentration : Primo Levi.

Non pas seulement survivant, mais témoin « professionnel » de la réalité des camps, qui publia dès 1947 l’un des témoignages majeurs de ces lieux de non-humanité où l’on touche le « fond ». 

Si c’est un homme est aussi reconnu comme l’œuvre d’un grand écrivain animé par le besoin inamissible de transmettre l’inouï, d’être cru.

Or, selon l’avis de Matteo Mastragostino dans ses notes en post-face de l’album, « Primo et moi », il est périlleux, et même inutile, de redoubler la volonté toute une de Primo Levi d’être entendu, lui dont l’oeuvre et les actions se confondent avec le récit de cette épreuve indicible de sa vie. Dans quelle mesure, alors, raconter cet homme après qu’il se soit lui-même raconté dans la démesure clinicienne du spectateur-victime réchappé des camps ?

À sa mesure, Matteo Mastragostino ose nous donner  à lire « une histoire sur Primo Levi ». Une histoire qui a sans nul doute un point d’ancrage affectif et personnel, comme s’il voulait adresser à Primo Levi la confirmation qu’il a bien reçu la fragile mémoire que le rescapé craignait de voir disparaître.

Il faut se rappeler que dès le début des années 80, Primo Levi ne pouvait que déplorer l’essor du négationnisme. Il constatait aussi un décalage grandissant entre les représentations des camps de la mort dans la mémoire collective et la vérité de son expérience : comment ces représentations désormais communes du scandale des camps avaient-elles pu s’écarter du témoignage qu’il répétait pourtant inlassablement ? Il en fût même au point de se demander s’il n’était pas lui-même devenu le jouet d’artefacts mémoriels se substituant aux souvenirs authentiques de son vécu. Remettant en question sa légitimité de témoin, Primo Levi constatait aussi que sa langue n’était pas entendue par les nouvelles générations. Antérieurement aux années 80, à mesure que Si C’est un Homme devenait célèbre, il avait dû répondre aux simplifications manichéennes produites par les médias : il n’y avait pas les bourreaux d’un côté et les victimes de l’autre, mais plutôt une « zone grise »1 , une contamination de la déshumanisation sur les gardiens du camp et aussi une complicité avilissante des prisonniers/fonctionnaires poussés par les gardiens à se désolidariser pour survivre.

Ainsi il nous semble que cette « histoire sur Primo Levi » tente de prolonger cet ardent besoin de témoigner, en le transmutant en devoir de transmettre aux nouvelles générations le vécu de l’écrivain, présent dans ses récits.

Matteo Mastragostino accomplit ici une possibilité d’introduction parlante au témoignage de Primo Levi, par le médium de la BD. Il choisit comme point d’ancrage de son récit une scène fictionnelle tout à fait vraisemblable : dans les années 80, Primo Levi est invité à transmettre son expérience de déporté aux enfants de l’école élémentaire de son enfance, à Turin. En effet, le bédéiste nous explique qu’il se souvient de l’annonce de la disparition de l’écrivain en 1987, lorsqu’il était un enfant d’à peine dix ans.

Il s’imagine donc Primo Levi vieillissant en une sorte de grand-père s’adressant à l’enfant qu’il était, mais dans le contexte de la mémoire collective transmise à l’école.

C’est d’ailleurs sur cette scène symbolique de transmission à des générations oublieuses de cette guerre, qu’il dramatise la spontanéité d’un geste manifestant que les enfants ont bien reçu le témoignage de celui qui est venu vers eux. En effet, quand retentit la sonnerie de l’école à la fin du cours, le vieil homme est saisi d’effroi, tracté à nouveau dans l’enfer du « lager ». Tous les enfants l’entourent alors, et le réconfortent en lui disant qu’il n’est plus seul. Par cette tendre solidarité avec leur aîné, ils le sauvent de l’oubli et restaurent son humanité engloutie par le camp. À ce titre, nous pouvons y voir une authentique tendresse de l’auteur pour la figure de Primo Levi.

Peut-être est-ce même, selon Matteo Mastragostino, l’unique réception humainement authentique, en ce qu’elle arrache instantanément à la force d’attraction du néant l’humanité toute entière ?

Toute l’action de la BD est contenue dans une journée ponctuée par une série de flash-back. Le personnage Primo Levi se souvient de moments-clé de son existence, soit parce qu’il les raconte aux enfants, soit parce qu’il s’en souvient par analogie, ou encore parce qu’il rencontre quelqu’un ayant un passé en commun.

Par ce procédé, Matteo Mastragostino nous propose son propre recueillement sur la vie de Primo Levi. Ainsi les réminiscences suivent-elles une chronologie qui retrace l’itinéraire qui l’amène à s’engager dans un groupe de résistants, jusqu’à sa survie dans et à Auschwitz.

Nous ne pouvons que saluer la façon dont l’auteur a su éclairer, avec une simplicité lumineuse, la figure de Primo Levi dans quelques aspects essentiels de sa vie et de la réalité des camps. Cette simplicité a pour vertu de déjouer les processus trop rapides ou trop abscons d’idéalisation, de généralisation et d’élaboration conceptuelle.

Ainsi Primo Levi nous est montré dans son humanité, avec ses failles, ses sentiments de culpabilité, sa naïveté optimiste. La réalité des camps y est décrite sans complaisance, sans pour autant en représenter toute la cruauté de façon graphiquement choquante : le manque de solidarité, l’avilissement à un désir de survivre aveugle et égoïste de la part de la majorité des prisonniers, la figure du fonctionnaire/prisonnier à la fois bourreau et victime (une figure de la fameuse « zone grise »), la solitude fatale de ceux qui ne comprennent pas la langue du camp, le hasard de sa survie grâce à ses études de chimie, sa dette envers Lorenzo, un maçon piémontais travaillant dans le camp, etc.

Le dessin en noir et blanc minutieux et sensible de Alessandro Ranghiasci a pris soin, comme le précise Matteo Mastragostino dans sa post-face, de représenter les lieux avec une fidélité documentée. Par ailleurs, nous sentons en parcourant les planches que Primo Levi survivait en noir et blanc à un enfer, dont l’intensité avait consumé les couleurs de l’existence.

La BD se termine sur cette formule inconfortable selon laquelle nous serions toujours en guerre.

L’événement des camps de la mort, du « lager »  est un miroir de notre humanité, aussi difficile soit-il de s’y reconnaître.

Cyprien Lebrun

Conception qu’il développera dans son dernier livre qui interroge le fonctionnement hiérarchique du camp de concentration : Les Naufragés et les rescapés publié en 1986.

Théâtre : You-You

Un spectacle de la Cie L’Œil des Cariatides

Texte Jovan Atchine – Mise en scène Elodie Chanut – Interprète Mina PoeStudio Hébertot* – 

À partir du 7 septembre 2017

Ce texte écrit en 1983 a été créé en 1993 par Philippe Adrien au Petit Théâtre de l’Odéon, Mina Poe y interprétait le rôle de You-You.

COMMUNIQUÉ DE PRESSE (extraits)

« Chaque succès de l’entreprise était un succès pour moi, et je ressentais ses difficultés comme des ennuis personnels. »

Mina Poe

Une femme, s’adressant directement au public, fait un discours lors de son pot de départ en retraite devant les employés de l’entreprise où elle a travaillé toute sa vie. Abandonnant le document qu’elle avait préparé, de digression en digression, avec une chaleur naïve, elle parle enfin et raconte ce qu’a été sa vie.  

C’est pour l’auteur de double culture franco-serbe, Jovan Atchine, le point d’appui pour dresser le portrait d’une immigrée Yougoslave arrivée en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Née le jour de la création de la Yougoslavie, symbole de l’espérance d’une nouvelle Europe, You-You se voit forcée de la quitter pour la France, pays sur lequel elle porte un regard tendre, et plein d’espoir. Cet idéalisme résistera-t-il à la réalité d’une société française qui à la fois bénéficie largement d’une main-d’œuvre venue des quatre coins du monde et conserve les rigidités. L’atelier de confection où elle travaille est le microcosme ironique de cette société cosmopolite rêvée.

Atchine livre ici une peinture douce-amère, faussement naïve, et pleine d’humanité d’une femme de courage et de sacrifices, confrontée aux évènements de son siècle.

Née le jour de la création de la Yougoslavie, symbole de l’espérance d’une nouvelle Europe, You-You se voit forcée de la quitter pour la France, sur laquelle elle porte un regard tendre et plein d’espoir.

Elodie Chanut

« Soixante ans de la vie d’une femme…
Lorsque Mina m’a demandé de remettre en scène vingt ans après cette pièce, j’ai été subjuguée par l’énergie du personnage de You-You, portée par son interprète.
Une génération passée, ce texte nous touche par son actualité ; des guerres éclatent encore aux quatre coins du monde et des hommes et des femmes sont forcés à l’exil.
Cette femme secouée par la vie, reste toujours à flot, déployant une énergie cachée. Elle a toujours su saisir ce qu’elle pouvait d’optimisme et de beauté dans ce qu’elle vivait, pour y puiser ses forces.
Aujourd’hui, You-You nous invite à un voyage intérieur empreint de cet optimisme et de cette force de vie.

Je veux vous parler de ces femmes que nous croisons chaque jour sans jamais prendre le temps de connaître qui elles sont.

Chassée par les exactions des troupes russes qui envahissent son pays, You-You découvre le Paris de l’après-guerre, le Paris des beaux-arts et de sa fanfare ; en passant de mai 68 aux années 80, elle nous révèle notre histoire commune.
You-You, par sa position d’étrangère, porte un regard neuf sur notre société et nous la dépeint avec humour, lucidité critique et fraternité.
Dans mon précédent spectacle, Volatiles, je m’intéressais déjà à la figure de Dionysos, ce dieu passeur de frontière, changeant de masque afin d’être toujours dans la position de celui qui vient, l’étranger.
Je souhaite vous parler ici de celui qui vient nous voir.
Cette femme qui nous parle, à l’aube de la retraite, a toujours avancé en soutenant les autres. Aujourd’hui, alors que personne n’a plus besoin de son aide, quel chemin va-t-elle prendre ?
Vous parler, avec force et tendresse, de la solitude, de la condition de femme et de l’isolement dans lequel nos sociétés plongent les personnes vieillissantes.
Et faire de ce spectacle, un hymne à la vie, tout en rendant hommage à ceux venus des quatre coins du monde pour œuvrer à nos côtés ».

« Ce jour-là, mon père a planté un noyer. Pour que nous soyons, la Yougoslavie et moi, durs, solides, et que nous ayons longue vie, comme le noyer. »  You-You

  • 78, boulevard des Batignolles Paris 17e – 01 42 93 13 04  

Oublie mon nom

de Zerocalcare (texte et dessin) – Ed. Cambourakis 

La nouvelle coqueluche du fumetto italiano a de nouveau frappé… 

CP (extraits)

Né en 1983 en Italie, Michele Rech alias Zerocalcare est en effet aujourd’hui l’auteur de BD le plus populaire en Italie. Initialement connu dans les milieux alternatifs des fanzines et de la petite édition, en tant qu’auteur de fumetti, d’affiches de concerts et de pochettes de disques de groupes punk, il s’est distingué par les dessins qu’il a publiés sur son blog.

www.zerocalcare.it.

 Oublie mon nom est sans doute son album le plus personnel.

Tout part de la mort de sa grand-mère, avec laquelle il entretenait un rapport particulier, puisqu’il a vécu avec elle enfant. Lorsqu’elle disparaît, une partie de son univers s’écroule et il réalise que tout un pan de son histoire familiale lui est demeuré flou, voire inconnu. « J’ai toujours peur de confondre la réalité avec ce que mon imagination a produit pendant trente ans, pour combler les trous et les lacunes « . Il s’efforce alors de reconstituer, en compagnie de son ami Secco, les trajectoires des générations qui l’ont précédé.

« Gardien du couvercle, c’est le rôle réservé aux forts. Tu ne peux pas te permettre d’être faible, après avoir occupé cette place pendant des années. » (p.65)

On apprend notamment que sa  » nonna  » s’appelait Huguette, un prénom dont il a eu longtemps honte, et qu’il en demeure pétri de culpabilité. Est-ce que je peux me racheter en me faisant tatouer « Huguette » ?.

L’album, riche en digressions, collages et incursions onirique, quitte souvent l’intime pour aller vers cet universel qui veut que les enfants grandissent au milieu de secrets, ou avec l’impression d’être confrontés à des mots ou des attitudes qui leurs semblent incompréhensibles.

On apprend aussi qu’Huguette est née en Provence et a vécu à Nice, dans une demeure habitée par des Russes qui avaient fui la Révolution. Sa mère y est également née, d’un père anglais à la trajectoire un peu trouble… Si Michele a vu le jour dans la banlieue de Rome, dans le quartier de Rebibbia, essentiellement connu pour sa station de métro et sa prison, c’est parce que sa grand-mère et sa mère ont dû fuir la France occupée par les Allemands.

Et tandis qu’il décortique, avec un humour XXL et beaucoup de nostalgiel’itinéraire familial, ZC réalise qu’il est sorti de l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte.

Magistral.

En librairie le 6 septembre – 240 p., 24 €

« C’est peut-être Secco qui portait la poisse… » (p.98)

Et aussi, Kobane Calling, sept. 2016