Théâtre : Une laborieuse entreprise

de Anokh Levin – Traduit de l’hébreu par Laurence Sendowicz. Mise en scène Véronique Widock Création du 8 au 11 mars au Théâtre Le Hublot (Colombes), puis en tournée*.

Avec Geneviève de Kermabon, Yves Ferry, Jean-Marie Perez.

Yona – Bon, procédons par ordre : d’abord – se lever, sortir de ce lit et le nettoyer, tout balancer. Il y a tellement de charognes entassées sur ce matelas. Trente ans de merde. Elle dort comme si de rien n’était, elle ronfle doucement, régulièrement, elle doit encore rêver à quelques broutilles… Il n’y a rien de plus con que d’être couchés ensemble dans un grand lit, à se souffler comme ça dans la figure. (…) Et on appelle ça la vie conjugale ; du mensonge, rien que du mensonge. Oui, la première chose faire c’est vider ce lit de tout le mensonge (…)

Il retourne le matelas, Léviva tombe par terre. 

Après trente ans de vie commune, l’amour a fait place aux rancœurs au sein du couple Popokh. Yona (Y.F.) a décidé de quitter Lévina (G.K.), qui de son côté considère qu’elle ne lui a pas sacrifié sa jeunesse et ses rêves pour se retrouver seule. S’en suit un règlement de comptes dantesque, auquel nous  assistons médusés.

Yona Je te regarde et j’ai envie de vomir. Tu me pèses sur l’estomac comme un poisson avarié. (…)

Lévina – Je me suis assez rabaissée comme ça pour la nuit, me semble-t-il. Et encore, je n’ai pas tout dit ce qu’il y avait à dire sur toi : un homme ratatiné dont le membre ratatiné crie au sauve-qui-peut. (…)

Violence physique et psychologique, trivialité du langage, outrances verbales – humour dévastateur aussi – vont permettre aux protagonistes, et en particulier à Yona, d’expulser toutes les frustrations emmagasinées au fil de temps et, quand le flot d’invectives sera tari, de faire front commun lorsqu’un tiers (J-M.P.) déboulera en pleine nuit sur LEUR champ de bataille. 

« Mariés pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort nous sépare » s’étaient-ils juré face à celui qui les unississait. Et même bien au-delà.

Une comédie hyper grinçante servie par trois comédiens toujours remarquables, dont nous avons eu l’occasion à maintes reprises par le passé de chroniquer leurs spectacles respectifs (émission Act’heure – FPP 106.3).

À ne pas manquer ! 

A.C.

  • Théâtre Le HublotColombes (92) 87, rue Félix Faure les 8, 9, 10 et 14 février à 20h30, le 13 février à 15h (01 47 80 10 33).
  • Studio d’Asnières (92) 3, rue Edmond Fantin, les 8 et 10 mars à 19h le 9 mars à 20h30, le 11 mars à 15h30 (01 47 90 95 33).
  • La Fabrique – Scène conventionnée de la Ville de Guéret (23), le 15 mars à 20h30 (05 52 52 84 97 / 84 95).

 

Brecht Evens et les 40 ans d’Actes Sud

Coup de projecteur sur…

À l’occasion de leur 40e anniversaire, les éditions Actes Sud ont passé commande à Brecht Evens d’une œuvre originale qui soit non pas un récit linéaire des décennies écoulées, mais plutôt une évocation de temps forts de leur histoire, ou encore de souvenirs ou d’anecdotes partagés avec des auteurs ou des collaborateurs, de représentations des lieux, arlésiens et parisiens, où elles sont installées, de ré-interprétations visuelles de personnages ou de scènes extraites de romans, de moments de la vie quotidienne qui caractérisent l’activité d’une maison d’édition, une œuvre qui soit une invitation à une rêverie ludique et joyeuse.Cette œuvre, intitulée Fresk par son auteur, est conçue en deux planches de même format (H 95 x L 150 cm) qui peuvent être disposées l’une au-dessus de l’autre ou l’une à côté de l’autre, et ce dans les deux sens, les quatre bords étant parfaitement raccords.Historique : Issues de l’Atelier de Cartographie Thématique et Statistique (ACTES), les éditions Actes Sud ont été créées en 1978, par Hubert Nyssen et sa femme, Christine Le Bœuf, dans un village de la vallée des Baux, où peu après les ont rejoints les autres fondateurs : Françoise Nyssen, Bertrand Py, Jean-Paul Capitani.

D’emblée, la maison développe une politique éditoriale généraliste tournée vers la littérature, mais aussi vers les arts et les sciences humaines. Très vite, elle se distingue par son implantation en région, une situation peu commune à l’époque, et par un certain nombre de caractéristiques : une identité graphique forte (format des livres, choix du papier de couleur ivoire, couvertures illustrées…) et une large ouverture aux littératures étrangères.

En 1983, les éditions Actes Sud s’installent au lieu-dit Le Méjan, dans le centre d’Arles, et poursuivent leur activité dans une volonté d’indépendance et un esprit de découverte et de partage. Dans une même perspective, l’association du Méjan, créée par les fondateurs, entame une programmation d’expositions, lectures, concerts… En 1987, les éditions ouvrent un bureau parisien où elles regroupent certaines activités éditoriales et celles de la communication.

Si le catalogue, depuis l’origine, réserve une place prépondérante à la littérature (une quarantaine de domaines linguistiques, et un domaine français riche à ce jour de six cent cinquante titres), il accueille au fil du temps de plus en plus d’auteurs venus des divers champs de la connaissance et des multiples disciplines artistiques. Et depuis quelques années, avec la publication d’ouvrages portant sur les enjeux de la transition écologique, il affirme l’engagement citoyen de la maison.

Gouvernées par deux mots-clés, plaisir et nécessité, les éditions Actes Sud ont à cœur de soutenir et d’encourager la créativité de tous ceux qui participent à leur aventure éditoriale et de favoriser l’émergence et la reconnaissance de leur talent.

Dossier de 64 p., sortie en mars prochain, voir avec votre libraire préféré.

Éditer c’est découvrir 

S’il est une expression qui conserve plus de sens que l’usage n’en laisse paraître, c’est bien celle qui désigne une maison d’édition. Avec ses connotations de lieu natal, d’accueil, d’hospitalité, de collections et de mémoire, le terme de maison y pèse autant que celui d’édition. Et les années qui passent ne s’en vont pas sans laisser dans la maison les traces de leurs péripéties.

Depuis vingt ans, dans la nôtre, nous sommes attachés à être des découvreurs et des passeurs de ces livres qu’accompagne toujours un cortège de sentiments, d’idées et de réflexions. C’est là notre vocation et la seule.” *

  • Hubert Nyssen, extrait de Le Sens d’un vingtième anniversaire, 1998.
Brecht Evens

Brecht Evens a vingt-deux ans quand il sort de l’école Saint-Luc de Gand (Belgique) avec, sous le bras, Les Noceurs, son projet de fin d’études. Traduit en sept langues, il obtient le prix de l’Audace à Angoulême en 2011. En 2011 toujours, il revient avec Les Amateurs, puis avec Panthère en 2014, tous deux sélectionnés au festival d’Angoulême. En 2014 également, il illustre le livre-CD pour la jeunesse de Wladimir Anselme Les cromosaures de l’espace (Actes Sud Junior). Entre deux livres, il travaille pour la presse (De Morgen, Télérama, Kiblind…), la mode (Cotélac).

Il est régulièrement exposé à la galerie Martel (Paris 10e). www.galeriemartel.com/

  • Angoulême 2018. Retrouvez les éditions ACTES SUD BD et ACTES SUD L’AN 2 sur l’espace Le nouveau monde (stand N44)

Expo : Bande dessinée arabe, nouvelle génération (suivi de) Short #2 

du 25 janvier au 4 novembre – Musée de la BD d’Angoulême

Algérie, Egypte, Irak Jordanie, Liban, Lybie, Maroc, Palestine, Syrie, Tunisie… Une cinquantaine d’auteurs arabes seront mis à l’honneur au cours de cette expo itinérante. Après sa clôture, les œuvres se déplaceront en effet  dans d’autres villes, participant ainsi à la découverte de tous ces nouveaux talents.

Sortie de 7 février

 

Treize ans après son numéro 1 (ci-contre), la revue Short trouve enfin une autre jambe. Ce numéro qui se voulait ouvert à tous les possibles de la narration en bande dessinée (roman, fable, documentaire, adaptation littéraire…) est suivi aujourd’hui d’un numéro spécial bande dessinée arabe.

Au sommaire, une trentaine d’histoires courtes, issues de fanzines et revues collectives, des histoires recueillies par le fondateur de la revue égyptienne TokTok, Mohammed Shennawy

Publiée avec le soutien de l’Institut français d’Égypte, l’Institut français (Paris), le Goethe Institut Kairo, et le Fonds culturel franco-allemand, cet album se veut le reflet de l’incroyable vitalité de ces auteurs du Liban, d’Égypte, du Soudan, d’Irak, de Syrie, et d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, de Lybie apparus il y a une dizaine d’année et consolidés après “Les Printemps arabes”, en 2011.

La publication de fanzines tels que TokTok, Skefkef, Lab 619, Messaha… dévoile une production emblématique, qui relaie les principales problématiques et les défis socio-politiques auxquels est confrontée la jeunesse arabe. Les auteurs commencent à être reconnus hors de leurs frontières, certains, comme les Libanais Mazen Kerbaj ou Zeina Abirached, “en exil” ou en résidence dans des pays européens, ont publié des albums écrits en français ou en anglais (Freedom Hospital du Syrien Hamid Suleiman (v. BdBD). Grâce aussi à la multiplication des festivals de bande dessinée (Festival Cairo-Comix depuis 2015), ils sont désormais reconnus par les acteurs et des experts de la BD internationale.

240 p., 27 €

BD – Sélection Angoulême 2018 : nous les avons tant aimées…

Bangalore de Simon Lamouret – Ed. Warum

(…) Savoir que Bangalore, cette ancienne cité forteresse construite en 1537, est devenue un pôle économique et scientifique mondial, que Microsoft, Google, Axa et autres Business Objects y ont  » leurs habitudes « , ne donne pas nécessairement envie de s’y rendre… Rien ne vaut le regard que pose un autochtone sur sa ville, quand bien même il la décrirait ainsi :  » Bangalore c’est assez moche, ça n’a pas le charme désuet de Calcutta ni la folie épicée de Bombay ou la grandeur historique de New Delhi. Avec le dessin, ce qui est laid est plus facile à magnifier « .(v. BdBD)

La terre des fils

La terre des fils de Gipi Ed. Futuropolis

(…) Sur une terre à l’abandon où la violence impose sa loi, un père survit avec ses fils. Chaque soir, il écrit dans un carnet des mots que ses enfants, illettrés, ne peuvent comprendre. Une réflexion sur la transmission, le langage et l’amour, qui marque une nouvelle étape pour Gipi, Prix du meilleur album en 2006 avec Notes pour une histoire de guerre, réédité en 2018 (v. BdBD)

Dans la combi de Thomas Pesquet de Marion Montaigne Ed. Dargaud

Marion Montaigne s’est fait connaître il y a près de 10 ans à travers le blog Tu mourras moins bête… mais tu mourras quand même !, décliné en livres et adapté en série animée sur Arte. Avec le même humour ravageur et le plaisir d’expliquer, ce reportage retrace la trajectoire de Thomas Pesquet, le célèbre astronaute français envoyé récemment dans la Station spatiale internationale. (…) (v. BdBD)

L’inconnu d’Anna Sommer Ed. Les Cahiers dessinés

Le jour où Hélène, une séduisante quadragénaire, découvre un bébé dans la cabine d’essayage de sa boutique, elle décide de le garder sans en parler à personne, même pas à Antoine, son compagnon…

Doux et acide, dénué de toute mièvrerie,  l’univers résolument féminin d’Anna Sommer fait rimer légèreté et cruauté, et ne cesse de s’enrichir de nouvelles trouvailles.

Derrière son trait, plus arrondi qu’à son habitude, l’auteure fait une nouvelle fois preuve d’une redoutable capacité à disséquer les sentiments, à traquer le malaise et pointer les névroses contemporaines. Elle offre ici un scénario à la violence sourde, taillé au cordeau, et totalement fascinant. (v. BdBD)

L’Heure des mirages

Sortie 25 janvier

de Manuele Fior Traduit de l’italien par Laurent Lombard Ed. Ici Même – Visuels © Ici Même

« Moi aussi j’ai toujours rêvé d’exercer un métier spécial et voilà que je suis dessinateur… » M. F.

Avec L’Heure des mirages, Manuelle  Fior, dessinateur virtuose et multiple, livre un florilège des plus belles images qu’il a créées au cours des quinze dernières années. Des images qui vont des jaquettes de CD aux affiches de cinéma, en passant par sa longue collaboration à Repubblica en compagnie des écrivains Alessandro Baricco et Walter Siti. 

Au fil des pages, l’illustrateur du tout récent La vie devant soi*, parsème sa balade d’anecdotes, de souvenirs, de précisions sur les techniques utilisées, nous livrant ainsi, avec la délicatesse et la légèreté qui le caractérisent, un peu de l’envers de sa création. Un carnet de bord, intime et précieux.

200 p., 26 €

Manuele Fior est né à Cesena en 1975. Après des études en architecture à Venise en 2000, il s’installe à Berlin, où il travaille jusqu’en 2005 en tant qu’architecte, dessinateur, et illustrateur de BD. 

Ces dernières années, il a notamment publié Les Variations d’Orsay* (Futuropolis, 2015), L’Entrevue* (Futuropolis, 2013), Cinq kilomètres par seconde (Atrabile, Fauve d’Or au Festival international d’Angoulême en 2011), Mademoiselle Else, d’après le roman de A. Schnitzler (Delcourt, 2009), Icarus (Atrabile, 2006), Les gens du dimanche (Atrabile, 2004). Manuele Fior vit à Paris.

  • voir BdBD Archives 2016-2017

Je suis un autre

Depuis le 17 janvier

Scénario Rodolphe, dessin et couleurs Laurent Gnoni – Ed. Soleil

Communiqué

Peppo et son frère Sylvio passent leurs vacances estivales sur une petite île de Méditerranée. C’est là que Peppo va tomber amoureux d’une jeune peintre avec laquelle il connaît une brève idylle, sous le regard réprobateur de Sylvio. Lorsque la jeune femme est retrouvée morte, assassinée par un marginal, Peppo est persuadé que son frère est en réalité le coupable.

L’affaire semble réglée, à un détail près : Sylvio est mort depuis des années…Vous ne sortirez pas indemne de ce récit haletant, qui nous plonge dans la tourmente d’un meurtre mystérieux, dans la moiteur d’un été méditerranéen, entre passion amoureuse, jalousie, complot et schizophrénie.

144 p., 18,95 €

Visuels © Soleil

Théâtre : Mademoiselle Julie

Mlle : C’est très bien tout ça ! Mais Jean, donne-moi du courage. Dis que tu m’aimes ! Prends-moi dans tes bras.

Jean : Je veux, mais je n’ose pas ! Pas dans cette maison ! Je vous aime – sûrement. Pouvez-vous en douter ?

Mlle : Vous ! Dis-moi tu ! Il n’y a plus de barrières entre nous !  Dis-moi tu !

Jean : Je ne peux pas ! Tant que nous serons dans cette maison, il y aura des barrières (…)

du 19 janvier au 18 mars 2018

Coup de projecteur 

d’August Strindberg – Traduction et adaptation Clémence Hérout et Nils Öhlund – Mise en scène Nils Öhlund – Théâtre de Poche Montparnasse*.

La nuit de la Saint-Jean. Seule au château, la comtesse Julie (Jessica Vedel) se mêle aux paysans qui célèbrent la fête du solstice d’été. Dans l’ivresse de cette nuit, effrontément, elle invite Jean (Fred Cacheux ou Nils Öhlund – en alternance), le domestique de son père et le fiancé de Kristin (Carolina Pecheny) la cuisinière, à danser la « valse des dames ». Rythmés par les musiques de la fête, les sentiments s’affolent, l’air se raréfie, la tension monte et l’issue… est incertaine ou tragique. Mus par un rêve d’affranchissement, Julie et Jean se laissent enflammer par leurs désirs, remettant en question l’ordre des choses. Mais une fois mutuellement conquis, le piège se referme.

Visuels : création mai 2O15 à la Comédie de l’Est, Colmar

Nils Öhlund : Ce qui me guide pour cette production de Mademoiselle Julie en compagnie de l’équipe artistique, c’est de restituer la complexité de ces êtres et la multiplicité de leurs facettes à travers le chaos de cette nuit blanche et le glissement implacable vers la tragédie : Rituel et jeu dominant/dominé entre maître et esclave, inversion des rôles, montée du désir, excitation de la transgression, bacchanale domestique, sexualité illégitime, bouffées d’espérances, dévoilement fragile de son intime, refuge de l’ivresse, accès de violence, vengeance ancillaire, préservation de l’ordre moral…

Avec un art certain de la situation et du rapport de force, en jouant finement de l’excès et de la nuance, August Strindberg nous offre une peinture sombre des paradoxes de l’âme humaine, des violences de l’ordre social et de la lutte des sexes.

En compagnie des trois acteurs, Fred Cacheux, Carolina Pecheny et Jessica Vedel, nous suivrons leur quête. La quête insatiable d’un autre pour ne pas être seul et avoir une chance de suivre une voie traditionnelle ou nouvelle. Un autre semblable à soi pour pouvoir subsister, perpétuer les castes, l’ordre de son monde et répondre à ce qu’on nous enjoint d’être, ou bien un autre aussi différent de soi qu’on voudrait différer de soi-même. Un autre pour quitter le poids du passé, de la tradition, de l’obligation, des dogmes et de la lignée. Un autre qui doit avant tout et surtout nous aimer, pour nous permettre de tenter d’aimer soi-même un jour. Un autre pour oser l’ailleurs et affronter le monde et ses rêves, s’aventurer hors de son propre corpus social imposé à la naissance, insulte à sa liberté propre. Un autre pour fuir, s’enfuir, s’extraire du carcan de sa condition où l’air manque.

L’autre est une espérance, celle d’oser dépasser ses peurs, de vivre ses désirs, d’assouvir ses propres ambitions. Mais l’autre n’est que l’instrument de l’envie de chacun. L’autre comme un levier, pour être enfin élevé à sa propre mesure et reconnu, exister en soi… mais qu’à soi. Mais cet autre qui semblait si proche et accessible, reste campé sur sa propre quête. Il ne s’y retrouve pas et ne répond plus. L’autre s’éloigne, s’échappe. Chacun est renvoyé à son angoisse, à sa peur et à sa solitude. Le désir ou ce qui ressemblait à l’amour se transforme en détestation, en haine et violence, ou bien en vengeance.

Ils marchent au bord du précipice. Un pas de trop et le gouffre les aspire. Un gouffre tourbillonnant dans lequel Jean et Julie s’entraînent l’un l’autre. Deux aimants qui s’attirent aussi violemment qu’ils se repoussent. Une seule issue pour être sûr de sauver sa peau, s’appuyer et marcher sur l’autre, l’enfoncer pour s’en sortir. Sacrifice et retour à l’ordre établi, là où se tient et les observe Kristin.

* 75, boulevard du Montparnasse Paris 6e – 01 45 44 50 21

19 / 10 € www.theatredepoche-montparnasse.com

Des chauves-souris, des singes et des hommes

Sortie 25 janvier

de Paule Constant et Barroux – Roman graphique publié aux éditions Gallimard BD, adapté du roman éponyme de Paul Constant.

Cela commence comme un beau conte africain, avec des dessins aux lignes enfantines, des couleurs vives tracées à grands traits et un début d’histoire auquel on a envie d’ajouter il était une fois dans un minuscule village africain du Nord Congo, au bord du fleuve Ebola… Olympe, la seule petite fille, traîne, remplie de tristesse, en l’absence des garçons et de ses frères. Elle ne peut les accompagner à la chasse car l’odeur féminine ferait fuir le gibier. Elle se distrait en adoptant un adorable un bébé chauve-souris qu’elle nourrit d’un peu de salive. Mais les garçons tardent à rentrer et le village s’inquiète…

Pas très loin de là, à l’aéroport, un avion dépose Agrippine, jeune médecin de l’équipe Médecins sans Frontières, venue rejoindre son dispensaire pour commencer une campagne de vaccination. Elle partage un bout du voyage en pirogue avec « docteur Désir », un marchand ambulant européen qui propose aux dames africaines de quoi satisfaire leurs désirs de frivolités.

Virgile, qui étudie le rapport entre les plantations d’hévéas et le réveil des maladies endémiques du fait du bouleversement de l’éco-système, fait étape à la Mission, où il croise Agrippine. 

Thomas, l’interprète, rejoint l’équipe médicale pour lui permettre de toucher toutes les populations.

Le décor est planté, les personnages posés. Comment la catastrophe va-t-elle prendre corps ? Par un simple jeu de circonstances suivi d’une séries de rencontres hasardeuses. 

Finalement, les garçons sont rentrés bien tard de la chasse, traînant derrière eux un énorme gibier, un grand singe. Le village qui n’a pas vu autant de viande de brousse depuis longtemps, s’empresse de l’accommoder en ragoût, et tous, adultes, enfants, chiens de s’en repaître à plaisir. Sauf que les enfants ont caché que le singe avait été trouvé mort et qu’ils ont omis de pratiquer la cérémonie pour déshumaniser leur trouvaille. Alors pourquoi s’étonner quand au matin, quatre d’entre-eux sont trouvés sans vie, la gorge inondée de sang. Et toute la sorcellerie de la reine Mab, consultée bien loin, dans son île, ne pourra rien contre des forces plus redoutables encore. 

Puis, comme dans un ballet, les différents personnages se croisent : docteur Désir, passant par le village, décide, dans l’idée de rivaliser avec la reine Mab, d’emporter la peau de singe pour lui servir de tente de désenvoûtement. Faisant un détour dans le coin pour raccompagner une patiente, Agrippine aperçoit Olympe, qui, accusée de sorcellerie se meurt sur une plage isolée. Elle décide sur-le-champ de l’adopter tandis que Thomas se charge d’en avertir le village. Epouvanté par ce qu’il y trouve, il s’enfuira dans la brousse. À la mission, Virgile passe saluer tout le monde avant d’embarquer pour l’Europe. Il voyage à bord d’un 747, et à son arrivée, sa mère venue l’attendre, lui propose de regagner leur domicile en RER… 

Le contraste est saisissant entre la douceur des couleurs vives, réalisées au pastel et la noirceur de la tragédie mortifère qui se déroule. On a utilisé, pour qualifier l’ouvrage le terme de « poésie déchirante », on ne saurait dire mieux.

Nicole Cortesi-Grou

80 p., 18 € – Visuels © Gallimard BD

V. également : Alpha Abidjan-Gare du Nord de Barroux – Ed. Gallimard

cf. BdBD : « L’étrange », mars 2016

 

 

 

 

 

Expo : Eugenio Foz

Eugenio Foz dans son atelier

La Table des Matières* rend hommage au peintre Eugenio Foz, qui vécut 40 ans dans le 14è arrondissement de Paris, en exposant une quinzaine d’œuvres de petit format, jusqu’au 17 février 2018.

 » Toute sa vie a été consacrée à la création d’une palette idéale qui, une fois la perfection atteinte, lui aurait permis de promener son pinceau de la palette à la toile sans jamais risquer la moindre dissonance ”.

Ainsi, Véronique Foz, présente-t-elle son père dans le catalogue, Eugenio Foz, Peintures, rédigé à l’occasion de la rétrospective consacrée au peintre, suite à son décès en 2016, par la Galerie Montparnasse.

Né à Barcelone en 1923, Eugenio Foz vint après des études d’art à Barcelone, suivre les Beaux-Arts de Paris.

C’est grâce à des bandes dessinées pour les quotidiens France Soir et Ce soir que le jeune peintre va peaufiner la justesse de son trait.

Puis le théâtre, en lui offrant l’occasion de jouer des matières et des couleurs, deviendra sa seconde passion. Il obteint le Trophée au Festival de Barcelone pour les décors et costumes d’Esther de Racine, mis en scène par Serge Ligier. Edith Garraud, comédienne et metteur en scène, qui tenait le rôle-titre, deviendra son épouse. Ensemble ils poursuivront une collaboration.

À partir des années 1970 cependant, il choisit le retrait dans son atelier où il se consacre à une recherche acharnée de concordances entre physique, musique et couleurs.

Sa palette se confrontera aux sujets les plus divers, natures mortes, marines, portraits, paysages, nus, avec nuances, délicatesses, violence, parfois humour, tâchant de faire ressortir les vibrations élémentaires qui, seules, donnent à un tableau une profonde unité.

Le choix ici d’exposer des toiles de petit format tient plus à des nécessités spatiales qu’esthétiques. En effet Foz est l’auteur de grands formats impressionnants (v. ci-dessous), conservés par son épouse. Celle-ci, dépositaire d’une impressionnante collection de toiles, est à la recherche d’un lieu pour les laisser vivre sous le regard d’amateurs et de collectionneurs.

Nicole Cortesi-Grou

  • TM 51, rue de l’Abbé Carton, Paris 14ème 

 http://eugenio-foz.com/

1600 x 1089

 

La Malédiction de l’Immortel

Depuis le 3 janv.

d’Antonio Taboada (scénario) et Dante Ginevra (dessin, couleurs) – Ed. Sarbacane

Londres, 1940. Plusieurs avions survolent la ville. Bang ! Des bombes sont larguées, des immeubles s’effondrent. Dans un pub, un homme prend le temps de terminer sa pinte de bière et de tirer sur son havane, comme si rien de tout cela ne le concernait.Puis, il se lève, enfile son pardessus, sort et se dirige vers un bâtiment officiel.

Peu de temps après deux détonations retentissent dans la nuit

Nous pénétrons alors dans un bureau, celui d’Erwin, un ami de l’homme au pardessus. « Si je tirais sur toi, il ne se passerait rien. Amusant non ? Pauvre immortel », dit Erwin.

Qu’il se fasse appeler Emerick Mansfield ou Georg Brenner, selon le pays dans lequel il se trouve, quelles que soient les raisons qui l’y ont conduit, l’Immortel est loin d’être serein. Il est obsédé par des visions, des flashs récurrents qu’il ne sait comment interpréter.

Erwin lui suggère de se rendre en Allemagne où, bien que recherché pour avoir écrit sur un portrait du Fürher, il trouvera des réponses à ses questions auprès d’une confrérie secrète, appelée le Vril. Le lecteur apprendra plus tard que le Vril est l’une des armes de guerre du régime*.

Pour celui qu’Hitler désigne sous le terme de « Scribouillard du Reichstag », l’aventure ne fait que commencer. Elle va être périlleuse – mais n’est-il pas de taille à échapper à ceux qui le traquent ?

« Il ne sait pas ce qu’il l’attend », a dit à son acolyte celui qui, contraint et forcé, a indiqué à Brenner le chemin qui mène au Vril.

Sa grande prêtresse, qu’on appelle aussi « la Grande psychique du Reich », Maria Orsic, décide dès leur première rencontre de venir en aide à l’Immortel.

Mansfield/Brenner va aimer cette rencontre. Un peu trop peut-être… Et il arrive parfois que le dieu Amour fragilise ceux qu’il croise, ce qui va faire le jeu de celui qui tire les ficelles.

Idéologie, manipulations, superstitions, nous ne sommes ici qu’à mi-chemin de cet étrange et passionnant récit qui tiendra très probablement ses lecteurs en haleine dès les premières planches. 

Anne Calmat

112 p., 19,50 € – Visuels © Sarbacane

  • Séduits par l’idéal nietzchéen du surhomme, les nazis étaient en effet convaincus qu’il existe une puissance immatérielle qui sommeille dans la souche aryenne de l’humanité et qu’en l’éveillant ils réussiraient à améliorer les gènes de leur race et à devenir les égaux des Vril-Ya, une société secrète datant du 19è siècle imaginée par l’écrivain et lord britannique Edward Bulwer-Lytton. Ils  tentèrent donc de s’approprier les connaissances de la confrérie du Vril et de les détourner à leur profit, n’hésitant pas à reprendre à leur compte l’antique symbole religieux shivaïste de la Svastika qui en était le signe de ralliement de ses membres.

Turing

Depuis le 3 janv.

Texte et illustrations Robert Deutsch – Ed. Sarbacane

Le film de Morten Tyldum (GB-USA 2014), The Imitation Game, avec Benedict Cumberbatch dans le rôle d’Alan Turing (1912-1954), décrivait l’itinéraire de  ce mathématicien de génie précurseur de l’ordinateur, depuis son adolescence solitaire, marquée à jamais par son amitié amoureuse pour son camarade de collège, jusqu’aux années où, chargé par les autorités britanniques de décrypter le code secret qu’utilisaient les Allemands pour diriger leurs opérations militaires, il devint l’un des principaux artisans de leur défaite.

On le voit travailler sans relâche avec son équipe à Bletchley Park (GB). Les relations entre cet homme tourmenté et ses collègues sont souvent chaotiques, mais seul le résultat compte.

Son soutien affectif viendra de sa grande amie Joan Clarke – elle-même victime du machisme de la société britannique de l’époque – qu’il finira par demander en mariage, sans faire mystère de son homosexualité.

Humilié sur la place publique, vilipendé, condamné en 1952 à choisir entre la prison et la castration chimique, il se suicidera le 7 juin 1954 en croquant une pomme contenant du cyanure*. 

L’album conçu par Robert Deutsch débute à ce moment-là. Puis nous remontons le temps. Trois années séparent Alan Turing de son grand saut vers l’inconnu. Il travaille maintenant avec passion sur l’intelligence artificielle, tout en subissant les effets indésirables de son traitement… Mais est-il homme à se satisfaire de rencontres éphémères et glauques dans les toilettes d’un bar, avec le risque ensuite d’avoir été la cible d’aigrefins ? 

Une réflexion forte sur le devoir, la solitude, la quête d’identité, servie par un dessin presque minimaliste qui n’est pas sans évoquer celui de l’Américain Richard McGuire (v. Ici s/BdBD).

A.C.

192 p., 29 €

  • Pour la petite et la grande Histoire, en 2009, le Premier ministre, Gordon Brown, présenta des excuses au nom du gouvernement britannique pour la manière dont Alan Turing avait été traité. En 2013, la reine lui exprima un pardon posthume.

L’auteur : Né à Köthen (Allemagne), Robert Deutsch est un illustrateur et graphiste free-lance travaillant à Leipzig. Il publie et expose ses créations dans le monde entier, de l’Allemagne aux États-Unis en passant par la France, le Portugal et la Finlande. Finaliste du Prix de la bande dessinée du Berthold-Leibinger-Stiftung en 2015 et nommé deux années d’affilée au grand prix du German Design Award (en 2016 et 2017), il est une figure montante de l’illustration européenne.

Vies volées : Buenos Aires – Place de Mai

Sortie 10 janvier

de Matz et Mayalen Goust – Ed. Rue du Sèvres 

Coup de projecteur

En Argentine, de 1976 à 1983, sous la dictature militaire, cinq-cents bébés ont été arrachés à leurs mères pour être placés dans des familles plus ou moins proches du régime. Plusieurs années après cette tragédie, les grands-mères de ces enfants ne cessent de se battre pour les retrouver.

Interpellé par ce drame largement médiatisé, Mario, un jeune homme de 20 ans qui s’interroge sur sa filiation décide d’aller à la rencontre de ses grands-mères accompagné de son ami Santiago et décide de faire un test ADN. Les résultats bouleverseront les vies des deux jeunes gens et de leur entourage.

À travers leur quête, on s’interroge sur l’identité, la filiation, la capacité de chacun à se confronter à ses propres bourreaux, à surmonter une trahison et parvenir à envisager un nouvel avenir.

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