Lectures publiques au Théâtre de la Huchette et au Théâtre 14

L’association Les Amis du Théâtre de la Huchette, soutenue par la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques fondée en 1777 par Beaumarchais), propose très régulièrement la lecture publique d’une pièce inédite, afin de partager ses coups de cœur, et qui sait, provoquer la rencontre entre un auteur et un metteur en scène, un acteur, un théâtre…

– La Résistance et ses poètes d’après Pierre Seghers

Adaptation et mise en lecture Frédéric Almaviva

Avec Frédéric Almaviva, Grégoire BourbierLisa Livane

Le poète Pierre Seghers (1906-1987), résistant de la première heure, publia pendant toute la guerre une revue de poésie ouverte à toutes les plumes de la Résistance : Aragon, Eluard, Desnos, Tardieu, etc. 

En 1974, il publia La Résistance et ses poètes,  ouvrage de référence – à la fois récit historique et anthologie- sur les poètes et les écrivains engagés dans la Résistance    

  • Lundi 5 mars à 20h (Huchette)*

– Un amour de Frida Kahlo de Gérard de Cortanze

Mise en lecture Jean-Claude Idée

Avec Emmanuel Dechartre, Jean-Loup HorwitzKatia Miran

Mexico janvier 1937.  Léon Trotski et Natalia Sedova obtiennent l’asile politique au Mexique où Diego Rivera et Frida Kahloles hébergent. Entre l’exilé pourchassé par la Guépéou et l’artiste flamboyante naît une passion aussi vive qu’éphémère. Gérard de Cortanze, auteur de 80 livres traduit en 25 langues, est lauréat du prix Renaudot en 2002. 

Un amour de Frida Kahlo est sa première pièce de théâtre.

  • Lundi 12 mars à 20h (Huchette)

– La fille des Lumières de Jean-Claude Idée

Mise en lecture Jean-Claude Idée

Avec Annette Brodkom, Simon Willame

Printemps 1814. Germaine de Staël revient en France après 10 années d’exil tandis que Napoléon Bonaparte, son meilleur ennemi est exilé sur l’île d’Elbe. Elle retrouve à Paris Benjamin Constant, autrefois son amant, Madame Récamier, elle aussi fille de banquier, et François-René de Chateaubriand, à qui tout l’oppose pourtant, car il est catholique et royaliste. La fille de Necker devint l’égérie du romantisme en France et jeta les bases du libéralisme politique moderne.

  • Lundi 19 mars à 19h (14)**

– « Elles – alphabet » de Stanislas Cotton

Mise en lecture Hélène Cohen

Avec Emilie Chevrillon, Hélène HardouinPauline Vauvaillon

« Elles – alphabet », pour décliner ce que je crois savoir des femmes. Pour tenter l’esquisse d’un portrait de leurs conditions dans notre monde chaotique. Avec amour, avec tendresse, avec colère, avec passion et détermination… Dénoncer l’injustice, rapporter des faits, accuser les coupables. Tisser des histoires quotidiennes avec la matière de la langue. Appeler la poésie. Dire enfin que si les femmes sont les égales des hommes, l’égalité aujourd’hui tire parfois vraiment la gueule. » 

Stanislas Cotton

  • Lundi 2 avril à 20h (Huchette)

L’entrée est libre, mais il est indispensable de réserver:  

*Théâtre de la Huchette – 23 rue de la Huchette Paris 5e – M° Saint-Michel 01 42 49 27 90 ou amihuche@free.fr

** Théâtre 1420 Avenue Marc Sangnier, Paris 14e – M° Porte de Vanves 01 45 45 49 77

Pourquoi y a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ?

Visuels © S. Bravi Rue de Sèvres

Scénario Dorothée Werner – Dessin, couleur Soledad Bravi – Ed. Rue de Sèvres. À partir de 12 ans.

Pourquoi y a-t-il des inégalités entre les hommes et les femmes ?                   Grande question !

Soledad Bravi et Dorothée Werner s’y attellent en prenant le mal à sa racine, c’est à dire lors de son apparition avec les premiers humains.

Une petite introduction présente les différences physiologiques sur lesquelles le plus grand malentendu de l’histoire va se fonder : la procréation. De l’incapacité à comprendre ce processus étonnant, va, au fil des siècles s’élaborer une division du travail entre les deux sexes, avec la domination de l’un sur l’autre.

Un mauvais départ est pris lors de la préhistoire : la grossesse étant particulièrement incommode pour chasser, les femmes restent cantonnées à l’élevage des enfants, la préservation du foyer, la cueillette. Cette division des tâches va avoir un impact sur la distribution de nourriture : aux chasseurs le gras et la viande qui rendent forts, ce qui ne sera pas sans conséquences sur la taille, la musculature et la robustesse.

À partir de là, l’antiquité ne fera qu’entériner la répartition des rôles en excluant les femmes du savoir, du pouvoir et en privilégiant les naissances masculines. Exception faite pour les Egyptiens, partisans d’une égalité relative, cette fonction d’assurer la descendance courra sur les siècles à venir, confirmée par la religion qui ira jusqu’à attribuer à Eve le péché originel. Deux exceptions toutefois pour les sorcières et les béguines.

Une ouverture au siècle de Lumières se refermera avec Napoléon, qui placera dans ses codes les filles sous la tutelle de leur père, puis de leurs maris. Quelques rares grandes figures féminines parviennent à émerger comme Olympe de Gouge, George Sand…

Le XXème siècle sera entre tous celui où les femmes défendront avec opiniâtreté leurs droits, libéreront leurs corps et acquerront leur autonomie.

En ce début de XXIème siècle, un bilan global montre qu’il y a encore beaucoup à faire, ici et ailleurs.

Réalisée pour les jeunes, cette fresque impressionnante, tout en humour, s’appuie sur des faits et des exemples significatifs. Elle est à la fois sérieuse et drôle. Les dessins, stylisés, colorés, « rigolos » donnent à la gravité du sujet une touche de légèreté indispensable à la prise de distance.

Nicole Cortesi-Grou

96 p., 10,50 €

Soledad Bravi est illustratrice et auteure française d’ouvrages pour la jeunesse.

Dorothée Werner, journaliste, grand reporter à Elle, auteure notamment de Au nom des nuits profondes qui traite du prix qu’ont payé les femmes pour leur émancipation.

 

Expo : Artistes en exil

Jusqu’au 30 mars 2018 au Ministère de la Culture, Paris

Les vitrines de l’atelier des artistes en exil, comme autant de fenêtres sur les réalités du monde, invitent à ouvrir le regard, à appréhender l’impératif qui pousse des femmes, des hommes et des enfants au départ, au choix de l’exil et à ses épreuves, et à comprendre la détresse qui peut les saisir à leur arrivée. Elles déplacent la vision portée sur l’exil, la remettent en perspective à travers le prisme de l’art.

Venus d’Afghanistan, d’Iran, de République démocratique du Congo, de Soudan, de Syrie, les artistes des vitrines tendent au monde des miroirs. Leurs œuvres explorent les tréfonds intimes des notions de dignité et d’humanité ; questionnent les principes fondamentaux du droit d’asile.

L’atelier des artistes en exil (aa-e), structure unique en France, a pour mission d’identifier des artistes en exil de toutes origines, toutes disciplines confondues, de les accompagner au regard de leur situation et de leurs besoins artistiques et administratifs, de leur offrir des espaces de travail et demonstration professionnelle afin de leur donner les moyens de se structurer et d’exercer leur pratique.

Fondé et dirigé par Judith Depaule et Ariel Cypel, l’aa-e occupe, à titre provisoire, au 102 rue des Poissonniers 75018 Paris, d’anciennes salles de formation (1000 m2) mises à disposition par Emmaüs Solidarité et la SCI Paris Poissonniers, transformées en ateliers et studios de répétitions. L’aa-e reçoit le soutien du Ministère de la Culture, de la Ville de Paris, du Fonds de dotation Porosus, du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (pour le projet AMARRE du Collectif Kahraba / HammanaArtist House), de l’Office national de diffusion artistique (Onda). Nombreuses sont les associations et les personnes qui contribuent à son développement.

Des visages et des oeuvres

Emty spaces & disires to fly

Kubra Khademi

Née en 1989 à Kaboul en Afghanistan, Kubra Khademi étudie les beaux-arts à l’Université de Kaboul,
avant d’intégrer l’Université de Beaconhouse à Lahore, au Pakistan. Artiste féministe, elle se fait connaître par sa performance L’Armure en 2015 qui dénonce une société où la femme est bafouée. Contrainte de quitter son pays, elle part en France. En 2016, elle reçoit une bourse de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et est nommée Chevalier dans l’Ordre des Arts
et des Lettres. Elle est suivie par Latitudes Prod. (Lille).

« Je suis une artiste afghane qui a été condamnée
 à mort parce que j’étais une femme. En 2015, j’ai dû fuir mon pays après avoir fait une performance durant laquelle je marchais avec une armure dans les rues 
de Kaboul, et la France m’a accueillie comme réfugiée. Je suis toujours en vie, mais que signifie réellement être vivant ? Que signifie être un être humain, un être libre ? Une partie de la lutte est terminée, mais en même temps, elle continue. La violence contre les femmes est universelle et n’a pas de frontières. Nous devons nous soutenir mutuellement, peu importe d’où nous venons. Quels changements pouvons-nous opérer ensemble, aujourd’hui ? »
 

Recherche de liberté,

 

Mehdi Yarmohammadi

Né en 1979 à Zabol en Iran, formé au dessin, à l’artisanat et à la peinture, Mehdi Yarmohammadi enseigne la peinture et la sculpture et participe à des expositions en Iran, au Danemark et en France, où il est forcé de rester depuis 2016 en raison des menaces qui pèsent sur lui en Iran. En mai 2017, il est accueilli pour un an avec son épouse, Hura Mirshekari, artiste peintre, à la Cité internationale des arts dans le cadre du programme du Ministère de la culture de résidence et d’accompagnement d’artistes réfugiés des zones de conflit.

« Les effets d’ombre et les espaces négatifs sont primordiaux dans mes compositions : le rythme, le mouvement et les formes circulaires liées à des concepts galactiques et métaphysiques sont les principales caractéristiques de mes sculptures. La simplicité des formes, les espaces négatifs idéalisés donnent une impression de flottement dans l’air, de délicatesse dans l’expression du mouvement. Mon but est de représenter des vues emblématiques de cultures profondes et anciennes à travers des formes visuelles innovantes et des méthodes technologiques nouvelles, où se reflètent respect et considération clairvoyante de la Nature. »

Ibrahim Adam

Né près d’Al Fasher en 1984 au Soudan, issu d’une ethnie minoritaire marginalisée du Darfour, Ibrahim Adam doit interrompre ses études d’architecture à l’Université du Soudan. Il est assistant dans un cabinet d’architecture puis superviseur sur des chantiers à Dubaï et à Addis-Abeba, avant de revenir au Soudan, où il lui est impossible de rester. Il passe par la Lybie et arrive en France en 2014. Après une escale à Calais, il suit le « programme étudiants invités » à l‘École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris.

« L’architecte se projette en imagination dans une nouvelle construction. Il y verse de la pensée et de la civilisation. Il navigue dans un monde loin de la réalité, étudie les objectifs, questionne les moyens et calcule la lumière et le reflet des rayons du soleil. Il se doit de trouver des formes et les espaces, pour une utilité. C’est une spécialisation scientifique artistique, dont l’objectif est la conception de bâtiments performants en termes de planification, de construction et d’éclairage. » 

Janvier 2018

Omar Ibrahim

Né en 1978 à Souida en Syrie, diplômé des Beaux-Arts à Damas en sculpture, Omar Ibrahim étudie également le design graphique et l’aménagement intérieur. Artiste peintre et plasticien, il travaille comme consultant artistique, fonde l’agence Cocoon, enseigne la calligraphie. Il transite par Dubaï puis Beyrouth où il est chargé de terrain pour l’ONG Première Urgence Internationale. Inquiété par les autorités, il part pour la France en 2015. Il expose en Syrie, au Liban, aux États-Unis, au Japon, en Angleterre et en France.

 Je l’ai vu de mes propres yeux… ce monstre 
qui se cache… sortir avec effronterie… tuer et détruire au nom de la patrie… de la religion… ou du désir. Toute une variété de formes d’apparence… il se manifeste sous les noms de l’intolérance… de la peur… du nationalisme… la race ou la couleur. Il refuse d’aider les autres, uniquement parce qu’ils n’ont pas le même niveau culturel … Ou d’ouvrir sa maison seulement à cause de la différence. »

Le Monstre, janvier 2018 (extrait)

Good news (vidéo) Alep, 2016

Mohammad Hijazi

Né en 1988 à Damas en Syrie, Mohammad Hijazi se consacre au montage vidéo, aux effets visuels 2D et 3D, au graphisme animé et aux formats courts. Au début de la révolution, il s’investit dans l’aide humanitaire et des actions médiatiques contre le régime. Enfermé trois mois en 2012, à sa libération il part pour le Qatar. Après la Jordanie et le Liban, il rejoint la Turquie où il est superviseur de post-production, producteur et directeur artistique. Il travaille à son premier film documentaire. Il arrive en France en 2017.

Avec le hashtag #MakeFacebookRed, des militants de ce mouvement avaient appelé les utilisateurs de Facebook à remplacer leur photo de profil par une image de couleur rouge-sang. Ils souhaitaient mobiliser l’opinion internationale et dénoncer la violence du régime syrien qui a fait des centaines de milliers de victimes. Cette brutalité s’est particulièrement révélée à Alep, ville soumise à un état de siège, où les hôpitaux et les civils étaient bombardés sans discernement, où les médecins en première ligne étaient systématiquement pris pour cible par les snipers du régime de Bachar Al-Assad et les forces aériennes russes alliées.

« J’ai réalisé cette vidéo pour une campagne qui utilisait les hashtags Save Aleppo (#Save_Aleppo – #SaveAleppo), faite par des activistes syriens et palestiniens pour sensibiliser l’opinion sur la situation désespérée de beaucoup de gens à Alep. 
C’est sûrement la meilleure chose à faire, quand on est loin de la Syrie. »

Exécution (bois, métal, plâtre, acrylique sur toile, 2018

Hura Mirshekari

Née en 1985 à Zarand en Iran, Hura Mirshekari étudie les mathématiques à Zābol et la peinture à l’université du Sistan-et-Baloutchistan, à Zāhedān. Elle participe à des expositions en Iran, aux Etats-Unis et en France, où elle est contrainte de rester en 2016. En mai 2017, elle est accueillie pour un an avec son époux, Mehdi Yarmohammadi, sculpteur, à la Cité internationale des arts, dans le cadre du programme du Ministère de la culture de résidence et d’accompagnement d’artistes.

« Les exécutions en Iran occupent une place banale, sous le couvert de la Loi islamique. De nombreuses femmes en Iran, et particulièrement dans la province du Sistan-et-Balouchistan, sont exécutées ou en attente de l’être. Ma peinture est un cri de protestation contre les exécutions et le viol. »

Réfugiés sur la route des Balkans, 2017

Abdul Saboor

Né en 1992 à Nagrahar en Afghanistan, Abdul Saboor doit subvenir à ses besoins dès son plus jeune âge. Il travaille avec l’armée américaine pendant 6 ans. Recherché par les Talibans, il est obligé de fuir son pays. Toujours équipé d’un appareil photo, il immortalise le périple de son exil, de ses deux années passées 
à traverser l’Europe jusqu’à la France, où il décide
de s’arrêter en 2017. Ses photographies sont exposées en Serbie, en Espagne, en Angleterre et en Pologne.

« Beaucoup de mes photos proviennent du lieu où les réfugiés étaient regroupés (près de la gare de Belgrade en Serbie, près de la porte de la Chapelle à Paris).
 Je suis parti d’Afghanistan, je suis passé par le Pakistan, l’Iran, la Turquie, et je photographiais les réfugiés avec mon smartphone. J’ai été arrêté, emprisonné et renvoyé en Afghanistan, et je suis reparti, cette fois avec un appareil photo. J’ai traversé à nouveau le Pakistan, l’Iran, la Turquie, la Serbie et d’autres pays d’Europe en photographiant inlassablement les réfugiés.

Je me suis donné pour mission de les aider en faisant connaitre leur sort. Je suis l’un des leurs, je partage leur quotidien et leur intimité, c’est ma méthode 
de travail. Je pars du principe que la population des pays traversés ignore notre destin, qu’en le faisant connaitre, je les aiderai à en prendre conscience. »

Sans-titre

Lina Aljijakli

Née en 1982 à Hama en Syrie, Lina Aljijakli vit à Damas, à Riyad en Arabie Saoudite, puis de nouveau à Damas jusqu’à fin 2009. Diplômée en scénographie de l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas, elle conçoit décors et costumes, peintures et céramiques. Boursière du gouvernement syrien pour poursuivre des études théâtrales en France en 2010, la révolution et les menaces à l’encontre de sa famille l’empêchent de repartir dans son pays. En 2017, elle se remet à peindre après plusieurs années d’interruption.

« Mon tableau cherche à incarner la souffrance des femmes syriennes durant la guerre, dont elles sont avec les enfants les premières victimes. C’est le portrait de La femme syrienne, assassinée pendant la guerre, privée de ses enfants en prison, frappée par les bombardements sauvages, qui choisit le chemin de l’exil et traverse la mer pour trouver la sécurité.

Le point rouge dans le tableau, c’est la balle qui a tué La mère syrienne, annonçant une des plus grandes tragédies du siècle. Les lignes rappellent la détention et la torture qui n’ont fait qu’ajouter de la souffrance. Au milieu de tout ça, surgit le voyage vers l’exil avec la traversée de la mer, l’errance et la mort qui s’en suivent — représenté par le bleu du tableau. Malgré la douleur et l’injustice, les yeux restent grands ouverts sur l’espoir et continuent à témoigner de la plus grande tragédie de notre temps. »

Mohamed Abdulatief

Né en 1990 à Amman en Jordanie, Mohamed Abdulatief grandit au Soudan. Artiste autodidacte, il s’initie à la peinture au Studio Almrsm d’Omdurman. La situation de son pays l’oblige à tout quitter en 2016. Il passe par la Libye, les Pays-Bas, et enfin la France où il s’arrête en 2017. Il prend part à des expositions au Musée national de Khartoum, à Kasteel Baexem et au Leudal-Museum, aux Pays-Bas, et aux Ateliers 29, à Arpajon. Ses oeuvres trouvent leur inspiration dans les cultures nubiennes et nilotiques.

« La collection présentée au Palais-Royal, The Story, raconte mon histoire et mon parcours personnel. J’essaye d’expliquer comment et pourquoi je suis ici aujourd’hui à Paris. Mon histoire, ma vie, mon exil, je les représente à travers mes peintures.
 Je développe une pratique artistique abstraite inspirée de mon environnement personnel. Je compose mes oeuvres à partir de formes graphiques. J’accorde 
une grande place aux symboles, qui sont un vecteur important de l’art soudanais. J’utilise surtout des symboles simples, comme des triangles, des lignes, des cercles… Les poissons du Nil sont aussi très présents dans mes tableaux-histoires. Le Nil est à la fois un lieu de vie et de migration. »

 Janvier 2018

2018

Mahmoud Halabi

Né en 1982 à Baalbek au Liban, réfugié très jeune en Syrie, Mahmoud Halabi est titulaire d’un diplôme
 de scénographie de l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas et d’un Master d’Arts plastiques à Paris 8. Artiste peintre, il utilise des matériaux insolites, expose à La Sorbonne, au Grand Palais, à l’Hôtel Paxton et à Artcité. Il est également dessinateur, scénographe, designer et architecte d’intérieur. Parti poursuivre ses études en France en 2011, la Révolution syrienne l’empêche de rentrer.

« Qu’il soit abstrait ou figuratif, le trait est un élément primordial de mon travail. Que ce soit pour esquisser un portait, ou pour tracer une calligraphie, le trait, avec la force du geste à la fois brut et maîtrisé, guide ma main et ma réflexion. Que ce soit pour les mots ou pour les visages, mon trait est expressionniste. Je l’utilise comme vecteur d’une vitalité débordante.

L’utilisation de matériaux autres que la peinture (encre, thé, café, poudre de métal, feuille d’or…) constituent aussi un élément essentiel de mon travail. Dans ma dernière série de portraits intitulée De rouille et d’or, je m’interroge sur la condition de la nature humaine et sur la finitude de l’être. Érosion, oxydation, transformation de la matière évoquent la notion de temporalité. La contradiction de ces deux matériaux renvoie à celle de la nature humaine. Plus qu’un portrait, ce travail dépeint un paysage humain d’échéant et décadent où la lueur de l’espoir ne subsiste plus que dans ce regard qui nous fixe et nous dévisage.

Quête existentielle, expressionnisme puissant, sensibilité exacerbée se devinent et se dévoilent dans ces visages à la fois anonymes et pourtant si familiers. »

Octobre 2017

 Carlos Lutangu

Le Penseur (métal, papier mâché), 2017

Né en 1990 à Kinshasa en République démocratique du Congo, Carlos Lutangu Wamba est diplômé de l’Institut et de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Sculpteur, il travaille l’argile, le bois, la pierre ou le bronze et des matériaux plus singuliers tels que le métal, le papier ou le plastique. À Kinshasa, il expose dans l’espace public, aux Beaux-Arts, à l’Espace Polidor et l’Espace Évolué. Militant actif de la contestation antigouvernementale, 
il est arrêté en 2016, s’évade de prison et gagne la France en 2017.

« Makanisi, Le Penseur en lingala, est mon premier projet à l’atelier des artistes en exil, en août 2017. L’arrivée dans un nouveau pays, dans une nouvelle culture, pose beaucoup de questions. Qu’allais-je devenir ? Cette tête entre mes mains, ce sont mes angoisses, mes inquiétudes pour ma famille restée au pays, les papiers que je n’aurais peut-être pas.
 J’ai repris la forme d’un masque Kongo, de ma tribu d’origine. Sans matériel, j’ai décidé d’utiliser des matériaux recyclés : des journaux ramassés dans le train, dans le métro, dans les bars et cafés de Paris, pour en faire du papier mâché.

Le Réfugié est la première pièce d’une série sur les raisons de la migration, sur ce qui pousse des populations à quitter leur pays pour en rejoindre un autre. Derrière un réfugié, il y a toute une histoire. Jamais je n’avais pensé qu’un jour je serai aussi 
un réfugié. Ma pièce parle des migrations en général. Mon propre exil est politique, mais d’autres personnes ont dû fuir leur pays pour des raisons économiques, environnementales »

 Moneim Rahama

Né en 1960 à El Damer au Soudan, journaliste, écrivain et poète, Moneim Rahama est un homme de culture (radio, théâtre, cinéma, éditions, journaux), défenseur des droits de l’homme. Pour ses positions politiques, il est arrêté en 2011 et condamné à mort. Relâché grâce à une campagne de soutien internationale, il se réfugie en Ethiopie. Surveillé par les services de renseignements soudanais, il part en France en 2015 et reçoit la même année le Prix PEN International pour la liberté d’expression.

Colère,


Une colère qui déchire le ciel et fissure la terre / Et la patience, l’ombre du faible, saigne
 /Son âme s’est suicidée.

Colère,


Colère de ces papiers et de ce pétrissage interminable / Papier d’autorisation d’entrée, de sortie / 
Papier d’autorisation de change, de soins
 / Papier pour boire, pour manger / 
Papier pour la vie…

Un peuple entier qui mange du papier. 
Et tout cela, mon frère / Pour un cachet, une empreinte ou une signature.

Colère,

J’enfle de colère.

Colère,


Qui sont ces gens qui continuent à humilier l’Homme / Un être humain parfait
 / Et qui donnent de la valeur, même après la mort /
aux oiseaux, au chat et au chien
.

Et le chien ?

2016 – Traduit par Hicham Mansouri

Mohamed Abakar

Né en 1990 à Shearia au Darfour (Soudan), Mohamed Abakar fuit la prison et les conflits politiques qui ravagent son pays et se réfugie en France en 2015. Photographe, vidéaste et auteur, il écrit comme s’il était derrière son appareil. Il intègre le « programme étudiants invités » de l‘École nationale supérieure des Arts décoratifs en photo/vidéo de Paris, au sein de laquelle il participe à un atelier de mise en situation photographique au Château de Versailles où il obtient le second prix pour Réfugiés à découvert.

« En voyant dans le parc du château de Versailles ces statues entièrement occultées d’un drap épais pour les protéger des morsures de l’hiver, je n’ai pu me retenir d’avoir une pensée pour les réfugiés, ces frères d’expérience, tant ils me ramènent à mon passé récent.

[…] Obtenir un statut est un si long parcours. Les voilà ainsi drapés d’un aberrant dilemme : vivre là-bas leur est désormais impossible, vivre ici ne leur est pas reconnu. Pourtant, dans leur épreuve 
et leur anonymat, ce sont des êtres humains, comme les autres tout simplement, comme ceux qui ont un nom, une vie, et une famille là-bas. Ces clichés
 de Réfugiés à découvert, près de ces statues cachées, est un hommage à leur dignité d’homme et à leur sensibilité. »

Septembre 2017

Debout !

Khaled Dawwa

Né en 1985 à Masyaf en Syrie, diplômé de l’École des Beaux-Arts de Damas en section sculpture, Khaled Dawwa présente ses œuvres au sein de son école 
et au Centre Culturel français de Damas. Début 2011, 
il participe activement à la création et la mise en œuvre de l’atelier Al Boustan, mais est obligé de partir au Liban en 2013, où il vit un an clandestinement, tout en continuant son art qu’il expose sur sa page Facebook (Clay&Knife). Fin 2014, il rejoint la France où il recommence à travailler publiquement. La collection d’œuvres intitulée Debout ! est une incitation à l’acte dans le domaine social et politique. Le titre lui-même est éloquent et laisse la porte ouverte à toutes les interprétations.

« Pour moi c’est une tentative de mettre à nu le Pouvoir dans toutes ses dimensions, y compris celui qui agit à l’intérieur de chacun. C’est aussi une critique de la léthargie de l’homme et de son mutisme qui le rend complice de la stagnation de la réalité.

Tout est destruction…
Que regardes-tu donc ? 
En l’observant de loin, tu lui ressembles… Debout ! »

Mohamed Nour Wana

Né en 1992 à Mouli au Soudan.À l’âge de 5 ans Mohamed Nour Wana fuit son pays avec sa famille pour le Tchad, qu’il doit fuir à son tour pour la Libye, qu’il fuit à nouveau pour la France en 2016. Auteur-passager apatride,

il écrit de la poésie noire et deux livres (Au coeur de l’asile, Péril dans le bleu) qui parlent de l’injustice de l’État, du racisme et des problèmes qui font fuir les migrants vers l’Europe. Il lit comme il expose ses textes à la radio, dans des festivals et au cours de soirées littéraires.

« J’ai choisi d’écrire pour ne pas taire les histoires
 des meurtres cachés des familles paralysées par les conflits qui se déplacent sans aucune destination précise. L’écriture pour moi est une chance et une raison qui dépasse le personnel. Car on ne peut s’approcher du public qu’en allant à sa rencontre à travers des démarches artistiques. J’écris pour pouvoir éclaircir les raisons de l’exode et montrer l’authenticité de nos histoires. J’écris pour dire et décrire l’histoire de la migration forcée. Je m’inspire de ce que je suis, de ma vie et de mon histoire et celle de mes amis de souffrance. C’est pour quoi j’ai intitulé mes poèmes : Poésies noires. »

 Janvier 2018

Sans-papiers, 2016 (extrait)

« Parce que le prix de la liberté peut coûter jusqu’à l’âme, je suis sans-papiers. 
Je suis le fils d’un sans-papiers. 
Je suis la fille sans-papiers.

Je suis la mère de famille sans-papiers.
 Je suis le père de famille sans-papiers. 
Je suis l’âme vivante des sans-papiers qui ont péri dans le bleu et dans le désert.
 Je suis le nombre de balles tirées en Afrique.
 Je suis le péril dans le bleu et dans le Sahara.
 Je suis le nombre de réfugiés en Europe. 
Je suis la voix des sans-papiers qui parle à la place de l’autre sans-papiers.

  • Ministère de la Culture 5, rue de Valois Paris 1er – M° Palais Royal – Musée du Louvre – Entrée libre aa-e.org

 

 

 

 

 

 

 

 

Courtes distances

Sortie le 15 février 2018

de Joff Winterhart (G.B.), traduction Martin Richet – Ed. Çà et Là.

Dans son précédent album intitulé L’été des Bagnold (2013), Joff Winterhart avait su capter les tourments de l’adolescence et la difficulté que connaissent un fils et sa mère à communiquer, ou tout simplement à être sur la même longueur d’ondes.

Dans cet album, composé quatre ans plus tard, il est certes question d’un fils et de sa mère, mais c’est ici une tout autre histoire que nous conte Joff Winterhart – avec cet art consommé de la demi-teinte qui le caractérise. 

« Après trois tentatives universitaires avortées, une période infructueuse de travail en free lance… et la dépression qui s’en suivit, je prenais un nouveau-nouveau départ. » (…) J’avais quand même appris une chose : chaque tentative de gagner de l’argent, qui me tenait à coeur ou qui me plaisait, s’était soldée par un désastre. (…)

Un nouveau départ donc pour Sam, vingt-sept ans, qui à sa sortie de clinique retrouve le douillet nid maternel. Pour le meilleur. Sa mère a en effet tapé dans l’oeil d’un certain Keith Nutt, la cinquantaine bien enrobée, qui lui a proposé d’embaucher son grand dadais de fils dans sa petite entreprise spécialisée dans la distribution et le transport.

Notre première rencontre. (p.6)

Que distribue-t-elle ? Que transporte-t-elle ? Sam n’en n’aura qu’une très vague idée. Contraint d’attendre le retour de son boss une grande partie de la journée, le jeune homme ne va pas tarder à comprendre que son job consiste essentiellement à recueillir ses souvenirs de jeunesse, dont la plupart impliquent un certain Geoff Crozier.  Peu à peu, Sam se sent mieux. Il semble puiser une force nouvelle dans celle de Keith, dont il découvre progressivement les failles.

Ce que tu as sous les yeux est une arme fatale… (p.106)

De rugueuse au départ, la relation entre les deux hommes va finalement faire place à une connivence presque filiale.

Simple, profond, brillamment dialogué, l’album montre avec justesse la mélancolie d’un quotidien sans relief et les affres de la solitude.

A.C.

… Et je me dis, ce samedi soir, que nous avons peut-être plus de choses en commun que des sœurs en Australie et de l’eau de coco. (p. 89)

128 p., 24 €

 

Théâtre : Hedda Gabler

d’Henrik Ibsen – Théâtre du Nord-Ouest jusqu’au 25 mars 2018. Mise en scène : Edith Garraud

Avec Lisa Sans (Hedda), Benoît Dugas (Jörgen Tessman), Vincent Gauthier (le juge Brack), Murie Adam (Julie Tessman, la tante), Damien Boisseau (Ejlert Lövborg), Marie Hasse (Madame  Elvsted), Maryvonne Pellay ou Diane de Segonzac (Berthe)

Hedda Gabler, représentée en alternance dans le cadre d’une intégrale Ibsen, à l’affiche du Théâtre du Nord-Ouest jusqu’au 3 juin, est remarquablement servie par la mise en scène sobre et sombre d’Edith Garraud.

Dès que s’allument les lumières, tout est posé. Dans un décor noir, quelques tâches blanches : une table, un piano, un sofa, avec en leur centre, un tapis écarlate et sur le côté droit, le rougeoiement d’un feu de bois. C’est bien dans l’inexorable mouvement de l’innocence vers la passion et le deuil que seront jetés les protagonistes du drame.

L’impeccable direction d’acteurs transforme chaque personnage en un type saisissant de la petite bourgeoisie : la « bonne tante » corsetée dans ses préjugés ; le mari falot que ses longs séjours dans la salle des archives rendent aveugle à ce qui se joue chez lui ; le juge, ambigu à souhait mais soucieux des convenances.

Trois « héros » poussent le conflit relationnel à l’extrême. Ejlert, brillant, noceur et séducteur oscille entre la rédemption et la chute ; Théa, la mal mariée naïve, brûle de passion pour lui, et enfin Hedda, Hedda Gabler. Longue, mince, noire, héroïne malfaisante à l’ennui agressif, pleine de braises et de violence rentrée, elle arpente la scène tel un fauve en cage. La contradiction entre l’étroitesse des conventions et des carcans contrarient ses désirs profonds jusqu’à produire cette force explosive destructrice qui fait d’elle une victime/ bourreau. Nous ne pouvons lui en vouloir tant la ronde des personnages sur le devant de la scène révèle jusqu’au dégoût la vacuité intérieure petite-bourgeoise.

Seul le halo orangé de trois lampes apporte quelque douceur. Celle-ci, semble renvoyer à l’œuvre de réparation qui se joue près de la fin, dans un petit salon qui domine la scène, côté jardin, où, Tessman, le mari, et Théa, reprennent les notes du carnet brûlé d’Ejlert.

Les quatre actes s’enchaînent dans une implacable progression vers l’abîme. Taillée comme un diamant cette pièce est forte, tragique, magnifique.

Nicole Cortesi-Grou

Quelques mots à propos du théâtre du Nord Ouest.

Ce lieu original a une histoire. Il fut d’abord un cabaret, le Club des Cinq, ouvert à la Libération par cinq anciens de la 2è Division blindée. Edith Piaf y donna de nombreux récitals, Yves Montand y fit ses débuts, Marcel Cerdan y entendit « la môme » pour la première fois. Passé de mode, le cabaret se reconvertit en cinéma de quartier, Le club, puis connut un épisode musical avec l’organisation de concerts de jazz et de rock. Il fut nommé alors Le passage du Nord-Ouest, en référence à la route maritime qui relie parfois les océans Atlantique et Pacifique.

Jean-Luc Jeener, le directeur actuel y installa sa compagnie de l’Elan. Un temps théâtre d’art de d’essai, il bénéficia de subventions. Désormais, théâtre de boulevard, sa situation financière est tendue, bien qu’il soit un espace de créations contemporaines, le lieu de rencontre de nombreux comédiens et un tremplin pour des spectacles qui ne peuvent bénéficier d’une production. Le soutenir dans son projet est un véritable geste culturel.

Pour les 20 ans du théâtre, Armelle Héliot  a signé un joli article dans le Figaro (v. ci-dessous).

Théâtre du Nord-Ouest 11, rue du Faubourg Montmartre Paris 9è – M° Grands Boulevards

01 47 70 32 75 – 23/13 €

http://www.lefigaro.fr/theatre/2017/12/21/03003-20171221ARTFIG00207-jean-luc-jeener-la-revolution-du-nord-ouest.php

Docteur Rorschach

Coup d’oeil…

Vaïnui de Castelbajac (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Delcourt, 2013 – Visuels © éditions Delcourt

Que ce soit dans le cadre d’une thérapie individuelle, de groupe, familiale ou de couple, la plupart des personnages imaginés par Vaïnu de Castelbajac se retrouvent sur le canapé de ce psychiatre qui, ici, porte le nom du Test projectif aux tâches d’encre mis au point il y a une centaine d’années par le psychanalyste Hermann Rorschach.

Lunettes vissées sur un pif en forme de patate, barbe fournie (comme il se doit), habillé à la va-comme-je-te-pousse (idem), le praticien écoute ceux qui sont venus à lui pour exprimer leurs doutes, leurs angoisses, leurs attentes. Il prend des notes, parfois il commente. « Pourquoi avoir tenté de mettre fin à vos jours en vous auto-avalant ? » demande-t-il, par exemple, à une gomme à la mine défaite.L’auteure parvient à détourner les termes de la psychiatrie pour les adapter aux drôles de zèbres venus consulter le bon docteur Rorschach.

Point de zèbre en l’occurence, mais un chien heureux d’être enfin autorisé à monter sur un canapé ; une licorne qui souffre de l’impression de ne pas exister ; un père Noël en pleine crise existentielle ; un puzzle qui craint de ne jamais se reconstruire ; une cigarette qui ne se trouve pas assez bien roulée, etc.

Côté thérapies de groupe, familiales ou de couples, le psy voit, entre autres patients, défiler Eve et Blanche-Neige qui évoquent leurs troubles alimentaires compulsifs ; deux oeufs au plat qui craignent de finir par se brouiller ; un kangourou adulte qui refuse de sortir de la poche marsupiale de sa mère ; un clou que son marteau d’époux cherche toujours à enfoncer ; deux postes de radio qui ne se sentent plus sur la même longueur d’onde… Ou encore, dans le registre « relations amoureuses destructrices », un crayon à papier et un taille-crayon ; une carotte et une râpe à carottes ; une bougie et un briquet…

Au total, quatre-vingt-seize planches métaphoriques, souvent proches du dessin de presse, qui visent juste à tous les coups. 

A.C.

96 p., 14,95 €

V. de Castelbajac

 

Parutions récentes :                              We are the 90’s, Delcourt 2016

Au taf, Delcourt 2017

 

 

 

Cintré(e)

Sortie le 8 février

de Jean-Luc Loyer (scénario et dessin) – Editions Futuropolis 

La dédicace est sombre : une jeune nièce, un suicide, un enterrement, une vie bouleversée… La curiosité s’aiguise à rechercher quel « bien » a pu se dissimuler dans ce grand « mal ».

La trame de cette histoire, l’anti-héros la livre lui-même : « J’aime une nana qui se fout de ma gueule et dont je ne peux pas me passer, je dessine des histoires dont les gamins n’ont rien à secouer et j’ai l’idée saugrenue que je pourrais aider une pauvre siphonnée qui se laisse mourir de faim à cause de son père. »Le narrateur, c’est un bon gros, sans éclat, dessinateur de bds qui ne marchent pas, en mal d’amour, de succès et d’amitiés sincères. Mal dans son corps, sa peau et sa vie, c’est tout juste s’il parvient à payer son loyer et à assurer des croquettes à son chat. 

Alors qu’il enchaîne galères sur galères, voyant chacune de ses velléités de réussite réduite à néant, une convocation de Pôle emploi lui dégage un créneau inespéré : un poste de chef illustrateur dans un département de communication, bien rémunéré, avec pour mission annexe la formation de la fille du directeur. Une aubaine ? Pas sûr.

Cette rencontre improbable avec Eléonore, schizophrène et anorexique, ayant dépassé toutes les limites de la bienséance, de la tenue, du langage, qui boit, fume et vole occasionnellement, suscite une prise de conscience : qu’est-ce que la folie, qu’est-ce que la normalité ? Et une plongée dans les souvenirs de l’enfance. Qu’opposer à ces excès sinon les accepter en partageant avec bonhomie ses repas, ses promenades, parfois son canapé et même son chat. La rencontre de ces deux malheurs crée une base suffisamment solide pour soutenir une reconstruction.

Il faudra oser toucher le fond pour qu’une l’étincelle vitale redonne à la créativité son pouvoir structurant et ravaude des liens jusqu’alors en charpie.

Le style narratif pourrait être celui d’une longue confidence. Le dessin précis va dans le détail. L’ensemble est gris, blanc, noir, aux couleurs des personnages, de leur histoire, du climat.

Jean-Luc Loyer avait puisé dans ses souvenirs du Nord de la France pour écrire les Mangeurs de cailloux et La boîte à 1 franc. Dans Cintrée, il se représente à nouveau et nous livre une parcelle bouleversante de son histoire.

Nicole Cortesi-Grou

136 p., 20 €

Les petites victoires

« Quand j’ai su qu’Olivier était autiste, j’ai été d’abord terrifié pour son avenir. Puis je me suis souvenu qu’un enfant très doué peut tout rater si ses parents ne lui donnent pas confiance dans la vie. » (p. 57)

Mention spéciale du jury œcuménique d’Angoulême pour «Les petites victoires», prix remis pour les qualités de valeurs humaines de la BD.

Scénario et dessin Yvon Roy – Ed. Rue de Sévres, mai 2017 – Postface Régis Loisel

Dans la vie d’un couple, la confirmation du handicap de leur enfant résonne souvent comme un cataclysme. Chloé et Marc se sont aperçus que quelque chose n’allait pas pas chez Olivier, ils sont allés consulter dans un centre d’évaluation et le diagnostique est tombé : autisme. Passé le choc face à ce qui est devenu pour eux un principe de réalité, Marc se ressaisit : il se consacrera désormais à Olivier, afin de lui permettre d’affronter l’existence dans les meilleures conditions, en lui apprenant à équilibrer les moments de plaisir et de déplaisir, à maîtriser ses mouvements de colère, et en l’amenant peu à peu à tolérer un contact physique avec l’autre. 

En dépit des consignes données par les spécialistes du handicap, Marc, désormais séparé mais uni avec Chloé dans l’épreuve, va, au gré de ses intuitions, poursuivre le combat contre ce qu’il refuse de considérer comme une fatalité. De petites victoires en petites victoires, remportées au quotidien mais sans cesse à consolider, il parvient à instaurer un dialogue – tout d’abord minimal et fragile – avec Olivier. Une conversation rarement interrompue, destinée à le convaincre que le monde et ce qui le compose ne doit pas être perçu comme terrifiant. Marc sait aussi qu’il va devoir faire preuve de beaucoup de créativité pour qu’Olivier parvienne à maîtriser ses accès de panique face, par exemple, à une poussière qui tournoie dans l’eau de son bain ou lorsqu’un bruit intempestif lui vrille les tympans. 

Superbe, tendre, émouvant de simplicité et d’authenticité, comme le sont les trois albums cités ci-dessous*. 

Anne Calmat

Mention spéciale du jury œcuménique d’Angoulême pour «Les petites victoires», prix remis pour les qualités de valeurs humaines. 

Yvon Roy est un auteur et illustrateur canadien. Il a réalisé, en collaboration avec Jean-Blaise Djian, l’adaptation en bande dessinée du roman phare d’Yves Thériault, Agaguk, ainsi que plusieurs contes pour enfants. Il vit au Québec, près de Montréal. Son fils a maintenant douze ans.

À découvrir également…

  • Ce n’est pas toi que j’attendais (Ed. Delcourt, oct. 2014)
  • La Différence invisible (Ed. Delcourt, août 2016)
  • Arthur et la vie de château (Des Ronds dans l’O éditions, nov. 2016)