Festival d’automne : « Infidèles » au théâtre de la Bastille

« Infidèles » : une création de tg STAN et du collectif De Roovers

Du 10 au 28 septembre 

Avec : Ruth BecquartRobby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen

Cet automne, la compagnie anversoise tg STAN investit à trois reprises le plateau du théâtre de la Bastille, avec Infidèles (10-28 sept.), Atelier (1er-12 oct.) et Après la répétition (25 oct.-14 nov.). Anticonformisme assuré. 

Infidèles est un hommage à Ingmar Bergman (1918-2017) et à la qualité de ses dialogues, souvent durs, parfois cruels.

À l’origine du spectacle, il y a le scénario du metteur en scène suédois datant de 1996, puis le film éponyme – au singulier cette fois – réalisé dans une version légèrement écourtée par Liv Ullmann en 2000.

Dans Infidèles, basé sur le scénario du même nom qui date de 1996 et sur Laterna Magica (Gallimard 1991), Bergman se met lui-même en scène face à un personnage qui se crée au cours de dialogues entrecoupés de commentaires et de flash-back, sur le thème de la passion et de la trahison amoureuse.

Cette exploration de la dimension autobiographique ne bascule cependant pas dans le voyeurisme, la confession ou le portrait psychologisant, elle illustre une nouvelle fois combien Bergman savait se montrer subtil et impitoyable dans son exploration des rapports humains.

Reclus sur une île, un auteur nommé Bergman vit seul. Assis devant son bureau, il a beaucoup de mal à rassembler ses souvenirs. En ouvrant un tiroir et en y retrouvant un portrait, une voix de femme, qu’il nomme Marianne, s’adresse à lui.

C’est ce souvenir réincarné qui permet de déclencher tout le processus narratif. Bergman lui demande de lui avouer et de lui raconter son infidélité…

Pour cette adaptation théâtrale, les répliques sont développées, nourries d’autres textes et éléments de scénarios, redistribuées et prises en charge par quatre acteurs afin de rééquilibrer le dialogue et donner une plus grande place à la voix de Bergman.

Pour compléter le scénario dInfidèles, les comédiens intègrent des éléments de Laterna magica, œuvre autobiographique et auto-analytique qui révèle à la fois l’enfant, fils de pasteur, l’homme de théâtre et de cinéma s’exprimant sans complaisance sur l’homme privé qu’il a été, avec ses joies et ses désastres, ses grandeurs et ses misères. Il  décrit aussi son obsession de la trahison puis évoque les artistes rencontrés : « Je passe mes derniers films* et mes mises en scène les plus récentes au peigne fin et je découvre çà et là une maniaquerie perfectionniste qui tue la vie et l’esprit. Au théâtre, le danger est moindre ; je peux surveiller mes faiblesses et, dans le pire des cas, les comédiens peuvent me corriger. Au cinéma tout est irrévocable ».

À partir de ces moments de vie, le spectacle offre une composition musicale où les interprètes mêlent leurs voix pour explorer les multiples variations autour du thème central qu’est Ingmar Bergman.

76 rue de la Roquette Paris 11è – 01 43 57 42 14 – 21 à 27 € 

tg STAN

Deux compagnies théâtrales pour un spectacle…

Le collectif tg STAN a été fondé par quatre acteurs diplômés du conservatoire d’Anvers en 1989. Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Waas Gramser et Frank Vercruyssen refusèrent catégoriquement de s’intégrer dans une des compagnies existantes, ne voyant dans celles-ci qu’esthétisme révolu, expérimentation formelle aliénante et tyrannie de metteur en scène. Ils voulaient se placer eux-mêmes – en tant qu’acteurs, avec leurs capacités et leurs échecs (avoués) – au centre de la démarche qu’ils ambitionnaient : la destruction de l’illusion théâtrale, le jeu dépouillé, la mise en évidence des divergences éventuelles dans le jeu, et l’engagement rigoureux vis-à-vis du personnage et de ce qu’il a à raconter. Après quelques spectacles, Waas Gramser (actuellement membre de la Compagnie Marius en Belgique) a quitté la troupe, qui a alors accueilli Sara De Roo. Thomas Walgrave est venu les rejoindre en tant que scénographe attitré.

Être résolument tourné vers l’acteur, refuser tout dogmatisme, voilà ce qui caractérise tg STAN. Ce refus est évoqué par son nom – S(top) T(hinking) A(bout) N(ames) – mais aussi par le répertoire hybride, quoique systématiquement contestataire, où Cocteau et Anouilh côtoient Tchekhov, Bernhard, Ibsen, les comédies de Wilde et de Shaw voisinant avec des essais de Diderot. Mais cet éclectisme, loin d’exprimer la volonté de contenter tout le monde, est le fruit d’une stratégie de programmation consciente et pertinente.

STAN fait la part belle à l’acteur. Malgré l’absence de metteur en scène et le refus de s’harmoniser, d’accorder les violons – ou peut-être justement à cause de cette particularité – les meilleures représentations de STAN font preuve d’une grande unité dont fuse le plaisir de jouer, tout en servant de support – jamais moralisateur – à un puissant message social, voire politique. Pour entretenir la dynamique du groupe, chacun des quatre comédiens crée régulièrement des spectacles avec des artistes ou compagnies extérieurs à STAN.

De telles collaborations ont fréquemment lieu avec Dito’Dito, Maatschappij Discordia (Hollande), Dood Paard (Hollande), compagnie de KOE (Belgique) et Rosas (Belgique).

Cette démarche résolue pousse aussi les membres de la compagnie à affronter les publics les plus divers (de préférence étrangers), souvent dans une autre langue. STAN joue une grande partie de son Répertoire en français et/ou en anglais, à côté des versions néerlandaises. Le groupe a ainsi trouvé un nouvel élément auquel se confronter : en jouant dans une autre langue, les mots acquièrent un sens différent.

Le collectif anversois de Roovers  est composé de quatre acteurs et créateurs de théâtre. Ils travaillent sans metteur en scène et chaque processus de création implique une recherche commune de et sur l’histoire choisie.

Les acteurs optent pour le théâtre de texte et adaptent le répertoire classique notamment Shakespeare, Tchekhov et Eschyle, ou d’auteurs contemporains comme Paul Auster et Judith Herzberg. Par ailleurs, ils font aussi du théâtre pour enfants et du théâtre musical.

Le collectif voit le jour en 1994 quand Robby Cleiren, Sara De Bosschere, Luc Nuyens et Sofie Sent terminent leur formation théâtrale au conservatoire d’Anvers. Le photographe et scénographe Stef Stessel, qui fait partie du trajet de de Roovers depuis le début, marque lui aussi de son sceau le style typique du collectif.

Les Riches au tribunal – L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale

En librairie le 5 septembre 2018

de Monique et Michel Pinçon-Charlot – Dessin Etienne Lécroart – Ed. Seuil-Delcourt

Visuels © E. Lécroart/Seuil Delcourt

« Le fait que les puissants vivent toujours entre eux finit par créer un sentiment d’impunité qui favorise le goût immodéré du pouvoir et de l’argent et facilite la transgression. » M. P-C

« Les Ghettos du Gotha » (Seuil, 2007) pointait l’entre-soi des classes dominantes ; « Le Président des riches » (La Découverte, 2010) dénonçait l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkosy, fruit d’une connivence de plus en plus décomplexée entre pouvoir et monde des affaires ; « Les prédateurs au pouvoir – Main basse sur notre avenir » (Textuel, 2017) se livrait à une dénonciation en règle de la complicité des gouvernements avec le Dieu Argent, qui dicte sa loi aux hommes politiques de tous bords.

« On trouve un mélange des genres étonnant : chefs d’entreprise, hommes politiques, stars du show-biz, sportifs, trafiquants divers. « 
Acte 2

Les auteurs de la BD se concentrent cette fois sur la personne de l’ancien ministre du budget de François Hollande, Jérôme Cahuzac, dont le désormais célèbre « Les yeux dans les yeux, je n’ai pas, je n’ai jamais eu de compte à l’étranger, ni maintenant, ni avant » marque d’un sceau particulier cette affaire pour le moins édifiante, mais somme toute terriblement banale.

Son issu renverra probablement le lecteur à notre ami Jean de La Fontaine qui concluait sa fable intitulée « Les animaux malades de la peste« , par « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir. »

Acte 1 – Faudra que j’essaie la chirurgie esthétique, moi…
Acte 2

La tragédie-comédie se joue ici en 6 actes, un épilogue et quelques tableaux qui montrent l’itinéraire, la galaxie et le dispositif Cahuzac… and C°.

« Assister aux différentes étapes de ce procès nous a permis d’observer la mobilisation des membres de l’oligarchie de l’argent, soucieux d’échapper à la solidarité nationale en refusant de payer leurs impôts à la hauteur de leurs fortunes », écrit la sociologue en préambule à ce qui suit.

Acte 3

À la faveur de ce procès-spectacle censé être exemplaire, les auteurs décrivent par le menu comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise, parfois pour des raisons qui tiennent à sa propre survie politique, pour défendre l’un des siens au mépris de toute éthique morale. 

Acte 4
Acte 5

L’analyse des sociologues – tous deux ex chercheurs au CNRS – est fine, les dialogues, extrêmement denses et teintés d’un humour féroce, font mouche à tous les coups. La « scénographie » d’Etienne Lécroart témoigne une fois encore de sa vivifiante insolence et de son grand talent de caricaturiste. Il va sans dire que celle par qui le scandale est arrivé en prend autant pour son grade que le champion de la lutte contre l’évasion fiscale, et quantité d’autres personnages chez qui le cynisme le dispute souvent à la duplicité.

Mordant, jubilatoire, passionnant.

Acte 6 – Votre compte est bon !
– Quel compte ?

À quand un album croquignolesque (ou croquignolet) consacré au « Président des très riches » ?

Anne Calmat

128 p., 18,95 €

Ed. La Ville brûle, 2017

Des trois mêmes auteurs :

Note de l’éditeur. Le 16 mars 2016, la réunion de présentation d’un projet de centre d’hébergement d’urgence dans le très chic et très riche 16e arrondissement de Paris tourne à l’émeute?! Pour protester contre cette intrusion de la réalité sociale du pays dans leur havre de paix et de prospérité, les grands bourgeois du 16e se comportent comme les « racailles inciviques et violentes » qu’ils sont si prompts à dénoncer.
Cette explosion de violence qui a choqué l’opinion publique est un véritable bijou sociologique à partir duquel les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, spécialistes de la grande richesse, tirent les fils et analysent les enjeux de cet événement : l’entre-soi des beaux quartiers, le sentiment de propriété des riverains du bois de Boulogne, le cynisme et la violence des riches, leur conception pour le moins très particulière de la solidarité.                                    91 p., 16 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Shutter island (suivi de) Scarface

Coup d’œil dans le rétro…

2008

d’après le roman de Dennis Lehane, scénario et dessin Christian De Metter. – Ed. Rivages/Casterman/Noir

Visuels © Casterman / De Metter

Les marshals fédéraux, Teddy Daniels et Chuck Aule, ont été chargés d’enquêter sur la disparition d’une femme dans l’hôpital psychiatrique de Shutter Island, où sont internés des délinquants particulièrement dangereux.

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Dès l’abord, les investigations s’avèrent difficiles : l’île est petite et très surveillée. Comment Rachel Solando, accusée d’un triple infanticide, a-t-elle pu, sans être vue, sortir de sa chambre, passer devant plusieurs postes de garde, traverser la pièce où se déroulait une partie de cartes ?

Le Dr Cawley, qui va suivre de près le travail des enquêteurs, les informe qu’ils ne pourront avoir accès aux dossiers des détenus. En revanche, le psychiatre leur remet un feuillet trouvé dans la chambre de Rachel, et qui contient une suite de chiffres et de lettres.

Daniels, le chef du binôme, commence à les déchiffrer.shutterislandp_

De son côté, son acolyte a pu constater, à la faveur d’une absence de Cawley, qu’à compter de la veille de leur arrivée, quatre pages de son agenda portent la seule indication  » Patient 67 « .  En interprétant les cryptogrammes, Daniels aboutit au chiffre 67. Ayant appris que l’établissement ne compte officiellement que soixante-six détenus, il se demande s’il n’en existerait pas un soixante-septième…

Le psychiatre et ses collègues sont d’habiles manipulateurs. Après être passé par leurs mains, on ne sait plus très bien qui est sain d’esprit – ou même si quelqu’un l’est encore…

On se perd dans les méandres de ce thriller particulièrement bien ficelé, jusqu’à la révélation finale… qui provoque chez le lecteur l’envie de relire l’album dans la foulée.

Un dégradé de couleurs éteintes, soumises à un éclairage minimaliste, renforce l’atmosphère oppressante qui plane sur Shutter Island. Les dessins sont remarquables et participent eux-aussi à la réussite de cet album à (re)découvrir.

Jeanne Marcuse

128 p., 19€

Ed. Rivages/Casterman/Noir, 2011

 

 

 

Après Shutter Island, Christian De Metter s’attaque avec tout autant de brio à un monument du polar noir américain, inspiré de la vie d’Al Capone : Scarface de Armitage Trail (1902-1930).

Mourrir ce n’est pas si terrible finalement. Tout s’éteint d’un coup et basta. Ce qui est terrible, c’est de savoir qu’on va mourir. Cela peut ne durer qu’une fraction de seconde… Mais cette fraction de seconde peut être un enfer.

Fils d’émigrés italiens, Tony Guarino a grandi avec son frère à Chicago. Au fil des années, leurs visions respectives de l’existence les a séparés, Ben est entré dans la police, alors que Tony s’est acoquiné avec les voyous de la ville.

Au moment où débute le récit, après un « prologue-épilogue » qui tient sur une seule planche (ci-dessus), Tony s’est mis à fréquenter Vyvyanne, la femme d’Al Spingola, le caïd de la ville.

Surpris avec elle dans un bar par Spingola, Tony prend les devants et abat le gangster. Il se rapproche ensuite de l’Irlandais O’hara pour s’immiscer dans le Milieu, et lui soumet des idées de business lucratif et sans risque, comme par exemple protéger les habitants d’éventuels agresseurs, en échange d’une petite participation. On fera ce que les flics ne sont pas fichus de faire…

p. 60

Guarino grimpe rapidement les échelons dans l’organisation du nouveau parrain, fréquemment en proie aux attaques des anciens acolytes de Spingola. Afin de calmer le jeu, il s’engage dans l’armée et part faire la guerre en Europe. Après avoir perfectionné sous toutes ses formes l’art de tuer en toute légalité et avoir été blessé, il en revient avec un visage balafré sur le côté gauche, et sous l’identité de Tony Camonte. On le surnommera désormais Scarface. 

À Chicago, on m’aurait envoyé en taule pour avoir dézingué tant de types, là on m’file des médailles.

Mais O’hara est mort, et sa place à lui ne lui est plus acquise… Scarface doit faire ses preuves.

Guerres de gangs, bains de sang, histoires de femmes, trahisons, magouilles avec les notables et les haut-gradés de la police se succèdent et constituent la trame de ce récit tout en noirceur, avec en son centre, un homme dominé par l’ambition et la soif de pouvoir. 

La narration très fluide et les dessins réalistes aux couleurs souvent crépusculaires de Christian De Metter font de cette adaptation, fidèle au roman initial, un vrai plaisir de lecture.

108 p., 18€

Anna K.

 

Motor girl

21 août, BdBD/Arts pluriels reprend ses chroniques bihebdomadaires…
En librairie le 22 août 2018

de Terry Moore (scénario et dessin) – Ed. Delcourt. Visuels © Delcourt/T. Moore

Libby

Samantha, ex Marine, est atteinte d‘un syndrome post-traumatique, avec en prime un éclat d’obus fiché dans la boîte crânienne, ce qui lui vaut de terribles migraines. Elle vit retirée du monde dans le désert du Nevada et gère un garage – ou plutôt une casse de voitures – qui appartient à la vieille Libby. Sam a pour seul compagnon Mike, un gorille qui lui sert à la fois de béquille et de nounou. Elle semble être la seule à le voir…

Un soir une soucoupe volante vient se crasher à proximité de la casse. Sam répare la soucoupe. Pour la remercier de son excellent travail, Bik l’extra-terrestre fait passer le mot à travers toute la galaxie et le garage devient rapidement le lieu de rendez-vous d‘engins venus d’ailleurs. Parallèlement, l’immense terrain qui abrite la casse est convoité par un certain Walden, qui offre un pont d’or à Libby pour qu’elle le lui vende. Pas question, cette casse est à ses yeux le meilleur endroit pour que Sam prenne le temps de se reconstruire, avant de retrouver sa famille. Et peut-être, mais ça Libby ne le sait pas, pour l’aider à atténuer sa douleur d’avoir vu un jeune irakien mourrir sous les bombes, alors qu’ii venait de lui confier son petit singe en peluche.

Au début, l’histoire  peut sembler un peu loufoque : cette jeune femme qui vit avec un gorille imaginaire, l’irruption de deux adorables extra-terrestres, suivie de celle dindividus qui n’hésitent pas à exercer sur elle un odieux chantage pour arriver à leurs fins, et pour finir, la résistance d’une mamie au grand cœur…

Mais on se dit rapidement que derrière la fable, c’est en grande partie l’Amérique de J.F.K., de G.W. Bush jr et de leurs successeurs qui est pointée du doigt. L’Amérique de ceux qu’on a appelés « les Revenants », avec leur difficile et parfois impossible reconstruction, lorsque les réminiscences du passé et le présent ne font plus qu’un, et que ce qu’ils avont vécu demeure insoutenable, qu’ils aient ou non eu à faire face à des séquelles physiques.

Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que les planches, particulièrement soignées et souvent métaphoriques de Terry Moore, démontrent une nouvelle fois la monstruosité des guerres, avec leurs mensonges, leurs calculs, leurs oublis… et leurs oubliés.

Anne Calmat

224 p., 19,99 €

 

 

Squarzoni « le zapatiste », à l’honneur aux Ed. Delcourt…

Saison brune (sortie 2012, réédition juin 2018)

Garduno, en temps de paix (sortie 2002, réédition août 2018)

Zapata, en temps de guerre (sortie 2003, réédition août 2018)

Dol (sortie 2007, réédition sept 2018)

Textes et illustrations : Philippe Squarzoni.

Visuels © Delcourt/Squarzoni

Le moins que l’on puisse dire de Philippe Squarzoni, observateur des droits de l’Homme, militant de l’association Attac*, c’est qu’avec lui, le pavé n’est jamais loin de la mare.

Ses cibles : les pouvoirs financiers, politiques et médiatiques. Ses chevaux de bataille : le fonctionnement du climat, l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les différents scénarios de la hausse des températures à venir, les risques d’effets de seuil, les risques de rétroactions positives.

Squarzoni annonce la couleur mais s’exprime en noir et blanc.

Ses planches, souvent enrichies de documents photographiques – redessinés ou non -, d’interviews, de croquis sur le vif, donnent le vertige tant on a l’impression de se trouver au bord d’un précipice. Il frappe tous azimuts, passe au scanner le monde tel qu’il va, interpelle les puissants, allant même jusqu’à imaginer quelles peuvent être leurs conversations.

 Ses albums « d’intervention politique » tirent leur origine de ses expériences militantes sur le terrain et d’études menées par des spécialistes (économistes, climatologues…). Il s’appuie également sur l’expertise menée par le GIEC*. 

Philippe Squarzoni décrit son long cheminement vers la vérité. La sienne. Qui cependant croise celle d’un nombre exponentiel de citoyens. 

Il dénonce le libéralisme à outrance, qui creuse les inégalités au sein même des pays occidentaux, revient sur les discours sur l’économie mondiale dont on nous abreuve en permanence, sur les guerres, et sur tous les conflits qui passent presque inaperçus tant ils sont devenus légion.

« Comment des sociétés organisées politiquement et économiquement pour produire plus et consommer plus, dont le développement repose sur l’exaspération du désir de possession, pourraient-elles s’accorder avec une culture de la sobriété et de la responsabilité collective ?

Que faire au niveau individuel ? Que faire, quand ce qui est pointé du doigt touche au fonctionnement même de l’économie mondiale ? Par où, par quoi commencer ?

Selon lui le temps de l’indignation n’a plus cours, celui de la révolte lui a succédé.

Son mot d’ordre : RÉSISTER, comme le font les zapatistes du Chiapas.

« Il y a, au Mexique, un village dont le nom a été oublié par les cartes de voyage. Les paysans qui l’habitent disent qu’il s’appelle Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre… »

Sa radicalité va bien sûr de pair avec une certaine forme de manichéisme, mais elle a le mérite de n’avoir de cesse de mettre  en lumière des éléments de réflexion sur les grandes questions qui impactent nos vies. 

A.C.

  • Organisation internationale impliquée dans le mouvement altermondialiste.
  • Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

    Dol

 

Tamba, l’enfant soldat

En librairie le 22 août 2018

de Marion Achard (scénario) et Yann Dégruel (dessin et couleur) – Postface Marion Achard et Laure Borgamano – Ed. Delcourt –

Visuels © Delcourt/Y. Dégruel

La question des enfants soldats est encore et plus que jamais au coeur des sociétés des pays en développement ravagés par les guerres. Aujourd’hui, on dénombre plus de 300 000 enfants soldats dans le monde, dont 200 000 en sur le continent africain. M.A.

UNICEF 2016

Dans un village d’Afrique qui n’est pas nommé – ici et partout ailleurs – beaucoup sont venus assister à une audience dirigée par la Commission Vérité et Réconciliation.

Dix années de guerre civile viennent de s’achever et le temps de la réconciliation est venu. « Si nous ne disons pas la vérité,  si nous n’apprenons pas à nous réconcilier, nous garderons notre haine tapie en nous et il est probable qu’un jour la tragédie se répète », affirme le modérateur chargé de recueillir les témoignages des acteurs et des victimes de ces affrontements dont nous apprendrons plus tard les enjeux réels. Au centre de la pièce, le jeune Tamba Cisso est invité à raconter les exactions auxquelles il a dû se livrer alors qu’il navait pas encore dix ans. Il en a maintenant seize. Il débute ainsi son récit : « J’avais huit ans lorsqu’on m’a kidnappé avec six autres enfants de notre village. (…) (…) J’ai été enrôlé  dans un conflit qui n’était pas le mien. J’ai combattu pour des idées qui n’étaient pas les miennes. J’ai été à la merci d’hommes qui possèdent quelque chose qu’aucun homme ne devrait posséder : le pouvoir de disposer de l’autre. »

Face à lui, le modérateur et trois assesseurs. Notre but est de « tenter de guérir et non pas de juger », déclare-t-il. Derrière Tamba, la cohorte de ceux qui sont venus chercher des responsables de ce qu’ils ont vécu.

Pour l’heure, l’adolescent décrit le camp d’entrainement, les ruses que le groupe utilisait pour obliger l’armée régulière à s’arrêter, puis les exécutions qui s’en suivaient. Tuer pour ne pas être tué. 

Il raconte les distributions de pilules et les injections de Bubble, qui donnent de la force et du courage. « Quand les effets s’arrêtent et qu’on comprend ce qu’on a fait, c’est insupportable. » Il parle des mauvais traitements, de l’addiction à la dope qui fait que jour après on ré-enclanche la machine à éliminer l’ennemi, il parle de la peur des représailles sur sa propre famille si on ne donne pas le meilleur de soi-même. Puis il en vient à sa fuite en compagnie d’Aceyta et d’Awa, sa camarade de jeu, aux temps bénis où…

Awa, l’enfant soldate-fille à tout faire, victime des appétits sexuels des rebelles.

Tamba et Awa

Tamba décrit aussi de son arrivée dans un camp de réfugiés, bientôt rejoint par Awa. Par respect pour elle, il passe sous silence les viols dont elle a été victime, se souvient de leur pacte sacré à la naissance du petit être innocent qu’elle devra aimer malgré tout.

En six ans, l’enfant qu’il était est devenu un homme ; Tamba espère qu’avec le temps, « les blessures deviennent cicatrices et qu’un jour elles pâlissent. »

Superbe BD, grande qualité d’écriture. À mettre entre toutes les mains à partir de 12 ans.

Anne Calmat

112 p., 18,95 €

Bob Dylan (suivi de ) Mert & Marcus – Ed. Taschen

 

Coup de projecteur sur…

 

Août 2018

Bob Dylan : Un an et un jour de Daniel Kramer – Ed. Taschen

Le portfolio légendaire de Daniel Kramer consacré à Bob Dylan immortalise les deux années décisives que furent 1964 et 1965 pour l’artiste. En lespace d’un an et un jour, Kramer suit de près Bob Dylan en tournée, sur scène et dans les coulisses, lui permettant ainsi de rapporter l’une des collections d’images les plus fascinantes jamais prises d’un artiste, et un magnifique portrait de Dylan en plein envol vers la gloire.

Le portfolio s’attarde notamment sur son concert avec Joan Baez, au Lincoln Center’s Philharmonic Hall, sur les séances d’enregistrement de Bringing It All Back Home et sur sa prestation désormais célèbre à Forest Hills, où son utilisation controversée de la guitare électrique a mis en lumière l’évolution constante et mystérieuse de Dylan.

Témoignages d’une période phare de l’histoire du rock n’roll autant que portraits personnels de Dylan, les images saisissent aussi ses amis et collaborateurs célèbres, tels que Joan Baez, Johnny Cash, Allen Ginsberg et Albert Grossman.

Bob Dylan : Un an et un jour présente une sélection minutieuse de près 200 photographies, dont celles extraites de Bringing It All Back Home et issues des séances de prises de vue de la couverture de l’album Highway 61 Revisited.

Précédemment publié par Taschen en Édition Collector, cette édition courante est un trésor pour les vrais fans de photographie et de Dylan.

Enrichi d’anecdotes tirées des archives de Kramer et d’une introduction de Bob Santelli, directeur général du Grammy Museum, cet ouvrage est autant un témoignage intime et puissant livré par un grand photographe, à un instant donné, sur un artiste singulier, mystérieux au moment précis de l’envol de sa carrière.

280 p., 50 € 

 

Coup de projecteur sur…

Mert Alas & Marcus Piggott – Ed. Taschen

Ed. Taschen, août 2018

Publié à l’origine également en édition Collecteur, l’album conserve dans cette nouvelle publication le même nombre de clichés (env. 300), mais il a fait une « cure d’amaigrissement » (26,2 x 35 cm au lieu de 41,2 x 36) et son prix a été ramené de 600 à 60 €. On y découvre – ou retrouve – la vision survoltée des deux photographes qui depuis deux décennies ne cessent de redéfinir les standards en matière de charme, de mode et de luxe. 

Charlotte Cotton en a signé la préface.

Elle a occupé les postes de responsable du département de la photographie Wallis Annenberg au Los Angeles County Museum of Art (2007-2009), conservatrice en charge de la photographie au Victoria and Albert Museum (1992-2004) et responsable de la programmation pour The Photographers Gallery à Londres (2004-2005). Charlotte Cotton est également la fondatrice et rédactrice en chef de wordswithoutpictures.org.

Pour la petite histoire…

Mert Alas (ci-contre), né en Turquie, et Marcus Piggott, originaire du Pays de Galles, se sont rencontrés en 1994 dans une soirée organisée sur une jetée à Hastings, en Angleterre. Piggott a demandé du feu à Alas, les deux hommes ont commencé à discuter, et se sont rapidement découvert de nombreux points communs, dont un amour pour la mode. Trois ans plus tard, le duo aujourd’hui connu sous le nom de Mert & Marcus s’installait dans un loft délabré de l’East London reconverti en studio et vendait sa première œuvre collaborative au magazine Dazed & Confused.

Aujourd’hui Mert et Marcus façonnent l’image mondiale de maisons aussi réputées que Giorgio Armani, Roberto Cavalli, Gucci, Yves Saint Laurent, Givenchy et Lancôme,… et de célébrités, dont Lady Gaga, Madonna, Jennifer Lopez, Linda Evangelista, Gisele Bündchen, Björk, Angelina Jolie et Rihanna. Leurs photographies déploient un large éventail de styles et d’influences, mais sont particulièrement connues pour leur traitement numérique et la fascination qu’elles expriment pour les femmes «des femmes puissantes, des femmes qui signifient quelque chose, des femmes du genre pas-besoin-d’en-dire-ou-d’en-faire-trop-pour-raconter-qui-je-suis».

408 p., 60 € 

 

 

Le Chevalier d’Éon – T.1 et 2/2

Été 2018

Coup d’œil dans le rétro…

Le Chevalier d’Éon d’Agnès Maupré (texte et dessins) – Ankama Editions

T. 1 :  Lia

Bal costumé à la cour de Louis XV, le séduisant Charles de Beaumont, chevalier d’Éon (1728-1810), s’est déguisé en femme. L’illusion est parfaite. Le roi l’aperçoit et jette son dévolu sur elle. Charles se retrouve bientôt dans le boudoir du Bien-Aimé, sous l’oeil furibond de la Pompadour. Mais au moment suprême, le monarque s’aperçoit de sa méprise, et les choses en restent là.

Séduit malgré tout par l’aptitude à la métamorphose du bel androgyne, il le bombarde agent secret et l’envoie à la cour de la tsarine Elisabeth dans l’espoir d’un rapprochement entre la France et la Russie, au détriment de l’ennemi anglais.

Elisabeth a pour habitude d’évincer tous les diplomates de sexe masculin ? Qu’à cela ne tienne…

Quelques planches plus loin, « Madame Lia de Beaumont » est devenue la lectrice attitrée de la tsarine… qui s’empresse de l’attirer dans son impérial plumard. Stupeur et tremblements, le pot-aux-roses est découvert, la mission du chevalier va-t-elle échouer ?

T. 2 : Charles

Le temps a passé, le fringant jeune homme s’est illustré dans le corps des Dragons durant la guerre de Sept Ans ; le voilà maintenant secrétaire d’ambassade à Londres. Ce qui ne l’empêche pas de porter de temps à autre robes à paniers et escarpins. Mais bientôt les intrigues de palais, la jalousie à l’égard de ce petit nobliau nivernais parti de rien, vont mettre à mal le plan de carrière de « Milord d’Éon »… 

Un vrai plaisir de lecture, une BD pleine de charme, tout en couleurs acidulées exécutées à l’encre acrylique, qui revisite avec humour et légèreté l’histoire de la France et de ses relations avec les autres nations. Et bien entendu, celle de ce pauvre chevalier, qui fût tour à tour encensé (on le voit cerné par des  groupies féministes en pâmoison), méprisé, convoité par les deux sexes, puis emporté dans le tourbillon de l’Histoire.

Anna K

55 et 124 p., 15,90 € ch. vol.