Sur les ailes du monde – Fabien Grolleau – Jérémy Royer – Ed. Dargaud

Coup d’œil dans le rétro (février 2017)

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il abandonne ses comparses pour aller observer les volatiles.

Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations.

On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate, que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

184 p., 21 €

Passeur d’âmes – Golo Zhao – Ed. Cambourakis

Coup d’œil…
© Golo Zaha/Cambourakis, 2014

Qui n’a jamais voulu rencontrer son ange gardien ou le fantôme de son meilleur ami disparu ? L’univers fantastique de Golo Zhao, aux couleurs pastels et aux traits arrondis, campé cette fois au cœur des villes de la Chine contemporaine, illustre des histoires poétiques et merveilleuses, où destin et amour ne font qu’un. Des histoires qui mettent en scène des personnages, dont les ressorts intimes seront dévoilés à la fin.

Dans une petite ville au bord de la mer à l’écart des séismes politiques qui ont bouleversé cet immense pays, la vie s’écoule doucement, les gens habitent dans des maisons un peu délabrées mais non sans charme, qui n’ont pas plus de trois ou quatre étages. Chacun se conduit comme s’il existait un contrôle implicite, mais l’autorité est invisible.

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Nous croisons successivement une petite fille accompagnée à son insu par un garçon qui lui sauvera la vie sur un passage pour piétons ; une lycéenne passionnée de géographie qui va rester au pays, sans savoir que des chances exceptionnelles s’offraient à elle ; des enfants amateurs de bonbons, mais terrifiés par la patronne du bazar ; un garçon incapable, de par sa maladie, de ressentir la douleur physique, révolté par son infirmité et persécuté par ses camarades de classe ; un couple de fiancés d’il y a soixante ans, séparé par des événements déconcertants. Nous assistons également aux querelles de deux amis qui ont chacun un appareil photo de prédilection…

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Il y a des sauts dans le temps, des retours en arrière, des personnages élusifs dont l’intervention est déterminante, et aussi des chats, avec leur mystérieux pouvoir de catharsis, qui font évoluer les choses et les gens.

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Il y a un aspect initiatique dans chaque histoire : les personnages ont un chemin à parcourir, doivent faire des choix et en mesurer les conséquences. Derrière la vie, on s’aperçoit en effet que les actes de chacun sont pris en compte, que des passeurs, un peu anges gardiens, conduisent les âmes – oui, oui, c’est bien d’âmes qu’il s’agit – vers leur devenir. 

Les dessins à l’aquarelle de Golo Zhao mettent parfaitement en valeur les ambiances contrastées des différents récits. Ses personnages vêtus de bleu se détachent sur le fond ocre de la ville, qui respire au gré des vents, des orages et même d’un cataclysme.

Il y a aussi le clin d’œil du gros chat qui n’a qu’une oreille – à moins qu’il ne l’ait couchée sur sa tête…

Jeanne Marcuse

176 p., 22 €

Né en 1984, Golo Zhao est diplômé de l’Académie des beaux-arts de Guangzhou et de l’Académie cinématographique de Beijing (Beijing Film Academy). Passionné de dessin et d’animation, il a travaillé pour des magazines de bande dessinée avant de réaliser La Balade de Yaya. Il a notamment remporté en 2010, le prix de la meilleure bande dessinée au Festival International d’Animation et de Bande dessinée à Hanghzou.

Golo Zhao a également composé entièrement ou participé à :

2011La Ballade de Yaya – (9 vol.) – Ed. Fei

2014 Entre le ciel et la terre – Ed. Cambourakis

2016 Hello Viviane – Pika Ed.

2016Au gré du vent – Pika Ed.

2017Kushi (4 vol.) – Ed. Fei

2017Le monde de Zhou Zhou (vol. 4 à paraître) – Ed. Casterman

2019 Poisons – Pika Ed.

2019 Rêveries – Ed. Casterman

Algues vertes, L’Histoire interdite – Inès Léraud – Pierre Van Hove – Ed. Delcourt

En librairie à partir du 12 juin 2019 – Copyright I. Léraud-P. Van Hove / Delcourt. Couleurs Mathilda.

Depuis la fin des années 1980, pas moins de trois hommes et quarante animaux (cheval, chiens, sangliers…) ont été retrouvés morts sur les plages bretonnes. L’identité du tueur en série est un secret de polichinelle : les algues vertes. Un demi-siècle de fabrique du silence raconté dans une enquête fleuve.

Nous découvrons ici les principaux épisodes de ce terrible feuilleton qui perdure depuis près de quatre décennies. En dépit de leur portée, peu ont été repris dans la presse nationale au plus fort de leur actualité.

Qui en effet, en dehors des associations de défense de l’environnement, a réellement pris la mesure de ce qu’induisait la présence d’hydrogène sulfurisé (HS25) dans les algues vertes en décomposition sur le littoral breton ?

Nous découvrons aussi la mauvaise foi accablante de ceux qui se sont saisis des dossiers à instruire, et qui sont allés jusqu’à imputer aux victimes la responsabilité de leurs malheurs. Avec la complicité, tacite ou non, de ceux qui craignaient de perdre leurs privilèges.

Affaire Vincent Petit, vétérinaire. Juillet 2009

Et même lorsque, à la fin du mois d’août 2009, suite à l’épisode relaté ci-dessus, quatre ministres se rendent en Bretagne, après une nouvelle mise en évidence de la haute toxicité des algues vertes, la secrétaire d’État à l’Écologie, Chantal Jouannau, déclare « Ce qui me frappe dans ce dossier, c’est le nombre d’années où on a joué la politique de l’autruche.« , ce fléau, qui aurait pu être en partie jugulé par une modification du système productif, dont cette fois les agriculteurs seraient les bénéficiaires, ne va pas pour autant être pris à bras-le-corps. Léthargie coupable de L’État, négligence, voire dissimulation des autres, HS25 a alors encore de beaux jours devant lui avant d’être mis ko.

En 2019, l’ombre de Sisyphe continue d’autant plus à planer sur ce combat que le taux d’algues vertes, historiquement en baisse en 2017, a connu un nouveau pic à l’automne 2018…

Affaire Thierry Morfoisse, ramasseur d’algues. Juillet 2009

Une enquête édifiante, menée par Inès Léraud, journaliste et documentariste, membre du collectif des journalistes d’investigation Disclose. Elle doublée à la fin de l’album d’un rappel chronologique & iconographique des principaux événements et décisions survenus entre 1960 et 2019. https://made-in-france.disclose.ngo/

Anne Calmat

144 p., 18,95 €

King Kong – Michel Piquemal - Christophe Blain – Ed. Albin Michel

© Piquemal-Blain / Hachette
En librairie depuis le de juin 2019

 » Un horrible rugissement déchira la nuit, et la frayeur d’Ann redoubla. Kong sortit de sa jungle, immense terrifiant. Il martela sa poitrine de ses poings velus. Pourtant, lorsqu’il aperçut Ann, son visage se radoucit. Avec délicatesse, il s’approcha d’elle et délia ses poignets… Anne senti la main rugueuse contre elle et s’évanouit, tandis qu’il la serrait tendrement dans ses bras. » (p.19)

Sorti en 1933 aux USA, le film, réalisé par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, avec moult effets spéciaux qui firent grand bruit à l’époque, raconte l’histoire d’une jeune fille pauvre, Ann Darrow, qui vole une pomme à un étalage dans le quartier de Manhattan. Le cinéaste Carl Denham assiste à la scène, la soustrait à la vindicte du commerçant, et, frappé par sa beauté, l’engage sur le champ pour le documentaire qu’il s’apprête tourner.

Il projette en effet de filmer une bête monstrueuse, sorte de demi-dieu pour les habitants d’une île mystérieuse au large de Sumatra. Et la jeune fille dans tout cela ? Denham compte se servir d’elle pour charmer celui que les indigènes appellent Kong.

p. 19

Mais les choses vont prendre une tournure inattendue : la Bête va s’éprendre de la Belle, être capturée et devenir une attraction à sensation sur une scène de Broadway… On connaît la suite.

Ce qui est intéressant dans ce remake sur papier glacé, c’est la façon dont Michel Piquemal (adaptation) Christophe Blain (illustrations) sont parvenus, avec un texte réduit à l’essentiel et des dessins qui mêlent sophistication et minimalisme, à nous faire entendre le long cri qui traverse de part en part cette histoire. Cri de celle qui a faim, cris des indigènes piétinés par leur King lorsque qu’on lui ravit sa bien-aimée, cris des animaux de la jungle, cris du public face au spectacle de Kong enchaîné, qu’Ann a rejoint rejoint sur la scène. Et enfin , cri de colère de Kong, victime de la jungle des villes et de la cupidité des hommes.

C’est peut-être aussi de la part des deux auteurs, une forme de réquisitoire contre tous les voleurs de vie, avides d’exotisme.

A. C.

43 p., 14,95 €

  • Un remake du film, réalisé par John Guillermin (USA), est sorti en France en 1976.



Le rapport W – Infiltré à Auschwitz – Gaétan Nocq – Ed. Daniel Maghen


En librairie depuis le 23 mai 2019
© G. Nocq/D.Maghen

Postface « À propos du Rapport Pilecki », Isabelle Davion. Maîtresse de conférences, Sorbonne Université
Rapport Pilecki, rédigé en 1943

Toute la journée, nous avons roulé. Aucune nourriture, aucune boisson ne furent distribuées. Mais après tout, personne ne voulait manger.

Le train s’arrête enfin, la porte du wagon s’ouvre brutalement, l’air pénètre dans l’espace confiné où étaient entassés des dizaines d’hommes, essentiellement des prisonniers politiques polonais. Des SS, Mauser à la main, les font descendre. L’horreur de l’arbitraire commence alors. Quelques-uns sont désignés, puis abattus. Leurs cadavres sont aussitôt livrés aux chiens qui accompagnent les soldats allemands.

Septembre 1940. La mission que s’est assignée Wiltold Pilecki, officier de l’Armée secrète polonaise, en se portant volontaire pour infiltrer le camp d’Auschwitz afin d’y constituer un réseau de résistance et de renseigner ceux qui pourront enrayer la machine infernale, vient de débuter.

S’en suit la description des conditions de travail une fois arrivé dans le camp d’Auschwitz, avec le sadisme des séances d’humiliation – Sautez ! Roulez ! Dansez ! Pliez les genoux ! – et, dans le meilleur des cas, l’opportunité pour certains d’y échapper un temps, lorsque l’on a, ou prétend avoir, une compétence particulière qui permet d’être chargé d’une réparation dans la maison d’un officier ou bien recruté pour des travaux de terrassement destinés à l’extension du camp, ou à la construction de son jumeau, à trois kilomètres de là.

Combien seront-ils encore là, lors de la libération d’Auschwitz, le 27 janvier 1945 ? Witold Pilecki* précise dans son rapport que la portion alimentaire était calculée de telle façon que les prisonniers ne vivent que six semaines.

Une fois dans la place, il lui faut ruser, se faire affecter aux postes stratégiques qui dépendent du bureau de la répartition de la maintenance, afin, par exemple, de faire bénéficier les vivants des colis que les morts ne pourront plus recevoir. Tenir bon, ronger son frein, même lorsque les camions viennent chaque matin déverser les affaires de ceux qui ont été gazés ou exécutés la veille. Se méfier, débusquer les traîtres. S’évader parfois en rêve, en se réfugiant dans les souvenirs d’un passé révolu.

Il lui faut aussi apprendre à compartimenter, afin d’éviter que tout ne s’écroule si la cellule a été repérée par les Allemands ou tout simplement dénoncée dans les lettres anonymes déposées dans la boîte aux lettres du Block 15.

Détecter les ennemis invisibles, être sans cesse sur le qui-vive, prendre des risques calculés, s’adjoindre les fidèles compagnons qui feront parvenir à l’état-major de l’armée secrète basée à Varsovie, des compte-rendus que les alliés pourront ensuite exploiter.

Pour mener à bien sa mission, Witold Pelcki s’est placé sous l’autorité d’un lieutenant-colonel emprisonné avec lui à Auschwitz. Son réseau s’appellera la SOW, l’Union des organisations militaires, d’autres se constitueront par la suite.

Combien de fois va-t-il échapper à la balle qui lui est destinée s’il venait à lui manquer une réponse aux questions que lui posent les Kapos ?

« Le jeu que je jouais était dangereux. En fait, j’avais largement dépassé ici ce que, sur terre, on appelle dangereux.»

Thomasz Serafinski va œuvrer sans relâche à la réussite de sa mission, jusqu’à ce qu’il soit prêt à prendre le contrôle du camp.

« Chacun était prêt à mourir. Avant de périr, nous aurions infligé des pertes sanglantes à nos bouchers. », écrira-t-il dans son rapport en 1943. On pense irrésistiblement au très beau texte illustré d’Aline Sax (v. BdBD Archives, Les couleurs du ghetto), dans lequel le chef de cellule dit aux insurgés « Nous ne survivrons pas à ce combat. Les forces en présence sont trop inégales. Nous nous battrons pour sauver notre honneur. Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? »

Détail p. 195

Il ne reste plus ici qu’à attendre que l’ordre d’entrer en action leur parvienne. À supporter qu’il arrive. Sinon, il faudra passer au plan B…

Un album vertigineux, tant pour la force du témoignage de Witold Pilecki que pour celle de l’adaptation qu’en fait Gaétan Nocq. Ses illustrations sont également remarquables ; on passe des séquences en monochrome dégradé à toute une palette de couleurs, en superposition ou en opposition, qui montrent les différentes phases du quotidien concentrationnaire des détenus.

Anne Calmat

250 p., 29 €

  • Infiltré sous le nom de Tomasz Serafinski.