Livres lus : L’accompagnatrice – Nina Berberova – Jeanne Moreau – Actes Sud audio

La lecture à haute voix, par les auteurs ou par les comédiens, fait depuis longtemps partie de la culture d’Actes Sud.  Au-delà du livre imprimé, il s’agit de continuer à servir les textes, de les faire découvrir sous une autre forme, celle de l’oralité. 

La collection de livres audio d’Actes Sud se propose de rendre accessibles les livres de son catalogue aux lecteurs, de plus en plus nombreux, désireux de faire l’expérience de l’écoute d’une œuvre. La lecture en est confiée à des comédiens confirmés et de renom. Chaque titre de la collection est conçu de façon spécifique par une direction artistique, et en étroite collaboration avec les auteurs français – certains d’ailleurs lisent eux-mêmes leur texte. Des bonus peuvent aussi proposés, comme par exemple l’interview de Laurent Gaudé, menée par Guillaume Gallienne. (voir Archives*)

En quelques scènes où l’économie des moyens renforce l’efficacité du trait, Nina Berberova raconte ici les relations d’une soprano issue de la haute société pétersbourgeoise, avec Sonetchka, son accompagnatrice, bâtarde et pauvre ; elle décrit leur exil dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, et leur installation à Paris où leur liaison se termine dans le silencieux paroxysme de l’amour et de la haine. Virtuose de l’implicite, Nina Berberova sait tour à tour faire peser sur les rapports de ses personnages l’antagonisme sournois des classes sociales et l’envoûtement de la musique (il y a sur la voix quelques notations inoubliables). Par ce roman serré, violent, subtil, elle fut, en 1985, reçue en France, où elle avait passé plus de vingt ans avant de s’exiler définitivement aux Etats-Unis.

Née à Saint-Pétersbourg en 1901, Nina Berberova est morte à Philadelphie en 1993. Son oeuvre de fiction lui a valu une réputation internationale peu de temps après sa découverte par Actes Sud en 1985 et la publication de L’Accompagnatrice. Nina Berberova a également écrit des ouvrages biographiques dont le plus connu est à coup sûr C’est moi qui souligne, son autobiographie. Toute son oeuvre a été publiée par Actes Sud.

Jeanne Moreau (1928-2017) a accompagné les plus grands réalisateurs de cinéma et metteurs en scène de théâtre. Guidée par son immense curiosité, elle mène une riche carrière, qui la conduira à être chanteuse, auteure et réalisatrice. Comédienne reconnue, elle obtient de nombreux prix, dont le César de la meilleure actrice pour La Vieille qui marchait dans la mer de Laurent Heynemann. Présidente du Festival de Cannes et officier de la Légion d’honneur, elle n’a eu de cesse de transmettre son énergie et son savoir.

14 € – 2’55 » (depuis le 1er avril)

  • Salina de Laurent Gaudé, lu par Guillaume Gallienne
  • La cage dorée de Camilla Lãckberg, lu par Odile Cohen
  • Le Mur invisible de Marlen Haushofer, lu par Marie-Ève Dufresne

La gigantesque barbe du mal – Stephen collins – Ed. Cambourakis

Faut-il se raser la barbe pour éviter la contamination au Covid-19 ? (L’Obs, 24 mars)

Coup d’œil dans le rétro

L’histoire repose, du moins au début, sur une composante narrative assez simple. L’action se déroule sur une île appelée « Ici ». Sur Ici, les arbres sont taillés à l’identique, les maisons, alignées au cordeau, leurs occupants semblent tous avoir été coulés dans le même moule.

Ce n’est de toute évidence pas le cas dans cet « ailleurs » situé au delà des mers, que les habitants désignent sous le nom de « Là ». « Là était le désordre. Là était le chaos. Là était le mal », apprend-t-on dès les premières pages du récit. 

Il va donc de soi que la vie du héros de cette étrange aventure ne peut être que réglée comme du papier à musique. Chaque jour, Dave met au point des courbes statistiques pour une entreprise, dont les objectifs réels lui semblent assez nébuleux. Chaque soir, il écoute en boucle le hit sentimental d’un groupe de rock féminin des années 80, tout en dessinant ce qu’il aperçoit de ses fenêtres. 

Il n’est pas inutile de préciser que Dave dissimule une totale calvitie sous un postiche. Seul, un poil en forme de virgule orne son visage glabre. 

Dans le monde uniforme et lénifiant d’Ici, le temps s’écoule sans qu’aucun événement majeur ne vienne en perturber le cours. Seule la présence impalpable de Là jette une ombre sur ce tableau « paradisiaque ». « L’idée de Là était tout simplement toujours quelque part, comme une mauvaise herbe qui se faufilait dans les fissures invisibles qui séparent un moment d’un autre. »

Mais un beau matin, alors Dave tente péniblement d’expliquer à son supérieur le sens d’un tracé informatique devenu mystérieusement indéchiffrable, son système pileux se met, lui aussi, à « buguer ». Ce poil orphelin, rebelle à toute coupe, commence à se démultiplier ; si bien que Dave se retrouve rapidement affublé d’une barbe exponentielle et incontrôlable. 

Dès lors, cette fable surréaliste, mâtinée d’un humour « so british », va prendre des allures de satire sociale et politique.

Comment les habitants d’Ici vont-ils réagir à l’irruption de l’irrationnel dans leur vie ? Cette barbe insolente va-t-elle être perçue comme une invitation à larguer les amarres de l’immobilisme, ou au contraire, comme une mise en garde contre tout désir de s’affranchir des règles établies ? 

Et que va faire l’intéressé ? 

« Là », métaphore de tout qui est inconnu, donc potentiellement dangereux, peut être une réponse à bien des questions, mais c’est loin d’être la seule.

Tout participe au charme indéniable de cette bande dessinée : un scénario diablement original ; un découpage inusité du texte minimaliste de Stephen Collins ; un graphisme au fusain, dépouillé et puissant.

Anne Calmat

248 p., 26 eurosCopyright S. Collins / Ed. Cambourakis

Incroyable ! – Zabus – Hyppolyte – Ed. DArgaud

À partir du 17 avril 2020 – Copyright Zabus & Hippolythe / Dargaud

Cette histoire nous fait entrer un court moment dans la vie de Jean-Loup, un petit garçon timide et solitaire. Suite à sa rencontre fortuite avec une peau de banane placée sur sa route – incident qui va prendre tout son sens, comme dans le théâtre de Tchekhov – il sera amené, à son corps défendant, à renoncer progressivement à son monde imaginaire, à ses stratégies magiques, à ses tocs et talismans, afin que s’impose ce qu’un vieux monsieur nommé Sigmund Freud appela au siècle dernier « le principe de réalité ». 

L’action se déroule en Belgique. Le roi des Belges y joue un rôle réel et imaginaire important. C’est grâce à lui que s’ouvriront les opportunités qui feront sortir Jean-Loup de son isolement : celles de se présenter aux différents concours des Exposés, régional, général et national, d’y dépasser sa timidité, et mieux, d’y remporter un franc succès.

Agé de 11 ans, doté d’une mère adorée, absente mais très présente, d’un père présent mais très absent, sans frère ni sœur, Jean-Loup met en place des stratégies de survie : endosser l’habit de « mister nobody » à l’école, pour se protéger ; résister opiniâtrement à ses deux lignées d’ancêtres aux exigences redoutables ; tenir le réel à bonne distance par l’usage de fiches classant rigoureusement toutes informations en provenance du monde extérieur, et pour finir, donner forme à son quotidien en se distribuant ou s’ôtant des points, au gré de ses actions. 

Dans cet univers ingrat, deux objets constituent d’essentiels points d’appui : l’urne avec les cendres supposées de sa mère, auprès de quoi il puise conseils et confiance, ainsi qu’une petite figurine du roi des Belges qui, comme le faisait Jimini le cricket pour Pinocchio, lui sert de guide et de bonne conscience. 

Deux personnages vont s’associer pour lui offrir une chance de faire briller sa grande intelligence assortie d’une curiosité hors norme : un oncle maternel/ parrain, Johny Gala, improbable barbu-chevelu, et mademoiselle Ophélie, sa très charmante institutrice. Avec en toile de fond, le théâtre de Tchekhov qui au fil des évènements lui fournira ses références.

Les dimensions de son environnement font que le petit personnage blond apparaît bien fragile, engoncé dans son grand duffle-coat, camouflé derrière son gros cache-nez rouge ou vêtu d’un pull marin rayé rouge et blanc.

Les autres personnages stylisés mais extrêmement dynamiques et expressifs, s’animent comme un court métrage ou passent, comme tirés tout droit du cinéma de Fellini, des créatures comme cette Saraghina, secrétaire du roi.

Le Cosmos figure lui le destin qui, outre proposer un vaste champ d’exploration pour les exposés, fera au final se rencontrer le personnage-titre avec le passage de la comète 1983X58, ce qui déterminera l’issue de l’histoire, riche en surprises, que nous ne dévoilerons pas.

Le texte déroule le fil des dialogues intérieurs de Jean-Loup, entrecoupés de quelques échanges avec le monde extérieur. Il est émaillé de trouvailles poétiques, comme celle où il évoque son père, qu’il surnomme  monsieur « attends une minute Jean-Loup, j’arrive » et qu’il compare à une étoile : « quand il est là, il n’est pas vraiment là, et quand tu le vois, ce n’est pas vraiment lui que tu vois, j’ai l’impression qu’il est à des années lumières de moi ». 

On découvre, insérées entre les planches, quelques fiches issues des tiroirs de Jean-Loup ou part de ses lectures pour l’élaboration de son exposé. D’imposants dessins en noir et blanc séparent les différents chapitres (sept). 

Les images tracées en couleurs noir ou marron se détachent d’un fond qui va de l’abricot clair au marron sombre. Les touches de jaune et de rouge sont réservées au personnage principal, sauf lorsque de grandes tâches d’un rouge profond le mettent en valeur à travers la figuration d’un rideau de scène. 

L’ensemble, plein de charme et très finement observé, représente un antidote parfait au confinement.

Nicole Cortesi-Grou

200 p., 21 € – À partir de 12 ans – Copyright Ed. Dargaud

Vincent Zabus est dramaturge et scénariste de bandes dessinées. Né en 1971 à Namur, licencié de philologie romane il a enseigné le français, la littérature et le théâtre avant de se consacrer à l’écriture de pièces de théâtre et de scénarios de bandes dessinées. Sa pièce Les ombres obtint le prix Sony-Labou-Tansi en 2010, et le présent album, réalisé avec le dessinateur Hippolyte, a reçu plusieurs distinctions : Prix Laurence Tran, Prix des libraires Lucioles, prix des Lycéens de l’Ile-de-France. 

Hippolyte est illustrateur et auteur de bandes dessinées et l’un des principaux auteurs de bd-reportage. Installé dans l’ile de la Réunion, il est l’auteur de plusieurs séries, dont les adaptations de Dracula et du Maitre de Ballantrae de Robert L. Stevenson, et dans le domaine bd reportage, notamment L’Afrique de papa et Les Enfants de Kinshasa, nominé pour le prix Albert Londres. 

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Géante – Jean-Christophe devenEy – Nuria Tamarit – Ed. Delcourt

Depuis le 1er avril 2000 – Copyright J-C Devenez et Nuria Tamarit/ Ed. Delcourt

Histoire de celle qui parcourut le monde à la recherche de la liberté.

Cette histoire débute comme un conte de Grimm. Un bûcheron, harassé après une journée de labeur, rentre chez lui où l’attendent sa femme et leurs six garçons. Soudain il entend un appel venu d’une ravine ; il en extrait un bébé, une petite fille, qu’il ramène au logis, où elle trouvera aussitôt sa place. 

Or il se trouve que cette enfant a la particularité d’être une géante, qui au fil du temps atteindra plus ou moins la hauteur d’un clocher d’église. Ses parents adoptifs l’ont prénommée Céleste, tant sa venue semblait être pour eux un bienfait des dieux. Céleste finira cependant par s’éloigner de Jean et Ana, après que ses six frères sont partis travailler au village.

Et c’est là que réside le richesse et la profondeur de cette histoire, qui aborde – souvent avec un humour émaillé de références littéraires– les grandes thèmes de l’existence. 

Ignorante des réactions auxquels sa différence et sa condition de femme l’exposent, Céleste ne va pas tarder à se heurter à la duplicité, illustrée ici par un colporteur qu’elle croise peu après avoir quitté le nid familial.

Ce sera sa première déconvenue et sa première prise de conscience qu’elle aura doublement à batailler pour trouver sa place. Exhibée comme un animal de foire, saoulée, elle sera emprisonné pour avoir, bien involontairement, saccagé la place d’un village. Elle apprendra alors ce que la haine des femmes, poussée à son paroxysme, peut engendrer. L’amitié et solidarité féminine deviendront alors pour elle primordiales.

Son mentor (le mot n’existe pas au féminin) lui enseignera combien tout ce qui nous entoure peut devenir source d’observation et de Savoir. Elle sera aimée par trois hommes, aimera, épousera… sans jamais pour autant renoncer à bouleverser l’ordre des choses et à trouver son identité propre.

Mille vies pour un personnage hors-nomes et une histoire aussi passionnante qu’attachante.

Anne Calmat

196 p., 27, 95 €

Les Oiseaux de Germano Zullo & Albertine – Ed. La Joie de lire

68 p., 14,80 €
A vos agendas !

Les Oiseaux vient de recevoir le Prix de la poésie Lire et faire lire, organisé avec Le Printemps des poètes. Sa lecture sera en accès libre le 7 avril sur le blog « La Joie de Lire à la maison » (v. ci-après).

Ce n’est d’abord qu’un point rouge qui s’avance au milieu du désert doré. Arrivé au bord d’une falaise, un homme ouvre la porte arrière de son camion et libère une nuée d’oiseaux, de toutes tailles, de toutes couleurs, qui disparaissent à tire-d’aile. Ont-ils fait l’objet d’un trafic d’espèces rares, l’histoire ne le dit pas. 

Prendre un oiseau sous son aile…

Seul un petit noiraud au bec jaune n’a pas suivi ses semblables : il ne sait pas encore très bien voler. Les voilà maintenant tous les deux, côte-à-côte. L’homme mâchouille un sandwich et en propose un morceau à son voisin ; après quoi le libérateur d’oiseaux initie son nouvel ami à l’art de voler. Le volatile finit par prendre assez d’assurance pour partir à la recherche de ses congénères. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

Un instant de poésie sacrée qui nous emporte dans un monde de douceur et de générosité.

Anne Calmat

Voir également BdBD Archives : Le Président du monde (oct. 2016) et Roberto & Gélatine (juin 2019).

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