Sur les ailes du monde, Audubon – Fabien Grolleau – Jérémy Royer – Ed. Dargaud

Coup d’œil dans le rétro (2016)

Couverture
Copyright F. Grolleau, J. Royer ( / Dargaud – 184 p., 21 €

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

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Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il lâche ses comparses pour aller observer les volatiles.Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

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Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations. On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens, qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

L’Attrape-Malheur – Fabrice Hadjadj – Tom Tirabosco – Ed. La Joie de lire (trilogie 1/3)

À partir de 13 ans – Copyright F. Hadjadj, T. Tirabosco / La Joie de Lire – 268 p., 17,95 € – En librairie le 17 sept. 2020

Au début, on pourrait croire à une comptine. Le son d’un haut-bois lui servirait de prélude, avant que quelques chapitres plus loin ne retentisse celui d’une grosse-caisse qui marquerait pour le héros de cette histoire sombre et envoutante, la fin des jours heureux.

Où sommes nous ? Dans une région montagneuse que l’on pourrait situer dans un pays frontalier de l’est de la France.

Visuels copyright T. Tirabosco / La Joie de lire

Imaginez un garçonnet de cinq ans, Jakob, que ses parents ont désiré au-delà des mots : il s’aperçoit qu’il est doté – ou affligé, c’est selon – d’une capacité d’auto-régénération et d’invulnérabilité hors du commun. Un jour, il tombe dans le tour d’un moulin, là où les épis de blé sont broyés, et il en ressort en charpie. Anéanti, son meunier de père le ramène au logis, mais il constate que son épouse semble ne pas croire un seul mot de son récit. Et pour cause : Jakob est là, à quelques mètres d’eux, en train de galoper aux côtés de son grand ami, Caddy le chien. Le père a-t-il été victime d’une hallucination ?

Plus tard, sa mère tombe gravement malade, mais comme par miracle, elle guérit, et c’est Jakob qui présente à son tour tous les symptômes de sa maladie. Un jour, il est pris pour cible par une bande de gamins hargneux, qui commencent par le tabasser copieusement, jusqu’à y aller de leurs coutelas lorsqu’ils le croisent à nouveau. Pour finir, ce sont eux qui détaleront comme des rats, après avoir constaté que leur souffre-douleur est indemne.

Tout cela préoccupe malgré tout ses parents. « En temps normal les parents meurent avant leurs enfants. Ils leur laissent la place. Et voilà que notre enfant va prendre notre mort et c’est nous qui devrons le mettre en terre », dit la mère. Ce à quoi le père lui répond : « Le bon Dieu raye sa parole, il réécrit par-dessus : Déteste ton père et ta mère et tu auras longue vie sur terre. » Ils décident alors d’endurcir leur petit, au fond de lui si vulnérable. Mais épargne-t-on celui qu’on aime en lui brisant le cœur ? La scène où Jakob, accusé de tous les maux par son père, doit quitter la maison qui l’a vu naître, sans réellement en comprendre la raison (c’est le moment fondateur du récit) est bouleversante.

Il est maintenant le « faire-valoir » d’un magicien-lanceur de couteaux dans le cirque ambulant Barnoves. Jacob a beau se prendre des poignards en pleine poitrine ou se jeter du haut d’une tour, rien n’y fait, il en ressort à chaque fois sans la moindre égratignure.

Sa renommée dépasse désormais de mille lieues les frontières du comté. Tous se pressent pour voir l’incroyable Môme Même-Pas-Mal. Ce don, il l’accepte avec simplicité. Il est différent, voilà tout, comme le sont la femme-tronc ou les frères siamois… On se dit que s’il advenait un jour que la foule demandât qu’on lui coupe la tête, histoire de voir si elle repousse, il la poserait sans hésiter sur le billot.

Mais toute médaille a son revers : le danger rôde autour du Môme, ne serait-ce qu’en la personne d’un individu qui dissimule son visage sous une capuche, et qui va jusqu’à pénétrer dans sa roulotte la nuit, lorsqu’il dort. Qu’attend-t-il de lui ?

En troisième partie de ce premier tome, qui évoque aussi bien le Seigneur des anneaux que le chef-d’œuvre cinématographique de Tod Browning, Freaks, le ciel s’est encore obscurci et Jakob est devenu un enjeu pour beaucoup. Son ami Grizzly (ci-dessous) n’est plus là pour le protéger de la folie des hommes…

Un roman inouï, enthousiasmant, magnifiquement illustré par Tom Tirabosco (dont BdBD/Arts + s’est fait l’écho à de nombreux reprises* (v. Archives), qui trouvera aussi bien son lectorat chez les adultes que chez les adolescents, tant on est dans un ailleurs de la littérature jeunesse. Chaque tournure de phrase est une trouvaille stylistique, chaque paragraphe, une source d’émotions fortes ; on aurait aimé en être l’auteur(e) !

En deux mots comme en cent : captivant, profond.

Anne Calmat

L’Attrape-Malheur, la Trilogie :

1 – Entre la meule et les couteaux / 2 – Des forêts aux foreuses (avril 2021) / 3 – Un berceau dans les batailles

Tom Tirabosco :

*Wonderland (août 2015) / Kongo (déc. 2015) / Femme sauvage(mai 2019)

Né en 1971, Fabrice Hadjadj est un écrivain, philosophe et dramaturge français. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et agrégé de philosophie. Il est surtout connu par la critique pour ses essais qu’il consacre aux questions du salut, de la technique et du corps. Ses ouvrages principaux sont : Le Paradis à la porte : Essai sur une joie qui dérange (Seuil, 2011), Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi) (Tallandier, 2017) et Être clown en 99 leçons (La Bibliothèque, 2017). Sa passion pour le théâtre l’a mené à composer des pièces, tandis que son goût prononcé pour les arts visuels a abouti à l’écriture de trois livres sur l’art. Sa pratique de la musique lui a également fait composer plusieurs albums. Il dirige aussi Philantropos, un institut universitaire, dans le canton de Fribourg.

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ARTICLE PRÉCÉDENTKent State « Quatre morts dans l’Ohio » – Derf Backderf – Ed. çà & là

Kent State « Quatre morts dans l’Ohio » – Derf Backderf – Ed. çà & là

En librairie le 10 septembre 2010 – Copyright D. Backderf / ça & là – 288 p. , 24 €

Ce qu’en dit l’éditeur (communiqué de presse) :

50 ans après les événements tragiques de la manifestation de Kent State, Backderf livre un récit historique magistral et poignant.

Après Mon Ami Dahmer et Trashed* (BdBD, nov. 2015), l’auteur américain Derf Backderf réalise un magistral documentaire historique sur les années 1970 et la contestation contre la guerre du Vietnam.

Kent State relate les événements qui ont mené à la manifestation du 4 mai 1970 et à sa violente répression sur le campus de cette université de l’Ohio. Quatre manifestants, âgés de 19 à 20 ans, furent tués par la Garde nationale au cours de cette journée. Cet événement marqua considérablement les esprits et provoqua des manifestations gigantesques dans tout le pays avec plus de quatre millions de personnes dans les rues, marquant un retournement de l’opinion publique sur l’engagement américain au Vietnam.

L’auteur avait 10 ans à l’époque des faits. Il a vu des troupes traverser sa ville en 1970, et il a été profondément marqué par la répression sanglante de la manifestation du 4 mai. Dans Kent State, il brosse le portrait des étudiants qui seront tués au cours de la manifestation ainsi que celui d’un membre de la Garde nationale. Sa description détaillée de la journée du 4 mai 1970, montre comment l’incompétence des responsables locaux a débouché sur une véritable boucherie.

Derf Backderf a consacré trois ans à la réalisation de Kent State, il a réalisé un véritable travail journalistique et interviewé une dizaine de personnes ayant participé à la manifestation. Kent State est un récit extrêmement prenant, poignant, une leçon d’histoire et une démonstration implacable de l’absurdité de l’utilisation de la force armée pour contrôler des manifestations.


Parution simultanée aux États-Unis et en France en septembre 2020

Ce qu’en ont dit nos confrères :

« Un récit documentaire remarquable. » François Busnel, France Inter

« Cette chronique magistralement réalisée d’un moment décisif de l’histoire des États-Unis est également une émouvante oraison funèbre à la mémoire des victimes. » Publishers’ Weekly

« Un roman graphique documentaire poignant et très approfondi. » The New Yorker

 » Déjà auteur du mémorable « Mon ami Dahmer » consacré à la vie d’un serial-killer, le dessinateur n’en finit plus de mettre du sel sur les plaies de l’Amérique. » Les Inrockuptibles

« Un pur travail d’enquêteur. » Brain

« Derf Backderf réussit à allier un point de vue littéraire, une maîtrise artistique et la quête de la vérité. Rares sont les travaux d’une telle cohérence. » Zoo

Le repas des hyènes – Aurélien Ducoudray – Mélanie Allag – Ed. Delcourt

Depuis le 2 septembre 2020 – Copyright A. Ducoudray – M. Allag / Ed. Delcourt, coll. Mirages – 112 p., 17,50 €

Branle-bas de combat : une chèvre manque à l’appel dans le troupeau. Elle est finalement repérée par un gamin, mais il apparaît qu’un yéban en a pris l’apparence…

Il convient ici de faire une pause pour préciser qu’un yéban est un génie de la brousse, coincé entre le monde des vivants et celui des esprits, et qu’il peut prendre l’apparence qu’il veut pour se fondre dans le paysage. Celui qui nous occupe va être l’un des deux héros de ce très beau conte initiatique.

Le second, Kana, est un garçon d’une dizaine d’années, né une poignée de secondes après son jumeau, Kubé. Kubé doit justement être initié aux rites de son peuple, les Dogons, qui ont pour mission de veiller à ce que leurs ancêtres reposent en paix. Ainsi, lors des funérailles d’une défunte ou d’un défunt, les vivants procèdent au rite du Repas des hyènes, leur offrant à manger afin que leurs rires ne troublent pas son repos.

Kana est quant à lui doté d’un caractère bien trempé, et c’est sans doute ce qui a plu au yéban qui vient de l’enlever pour, prétend-t-il, que l’enfant le mène en un lieu qu’il ne précise pas, mais qui, on s’en doute, ressemble au royaume d’Hadès.

Au début, la relation est houleuse entre celui qui, pour la circonstance, a pris l’apparence d’une gigantesque hyène et l’insolent Kana. Puis peu à peu elle fait place place à une forme de complicité qui ressemble presque à une relation filiale…

C’est à cet étrange voyage initiatique aux accents fantasmagoriques, voire psychédéliques, brillamment illustré par Mélanie Allag, que nous sommes convié(e)s. Ne nous en privons pas.

Anne Calmat

Le blog de l’auteur : http://boulamatari.blogspot.com/

Le blog de l’auteure : http://moufle.canalblog.com/

Love Corp – J. Personne – Lilas Cognet – Ed. Delcourt

Copyright J; Personne, L; Cognet / Delcourt – Sortie initialement prévue en juin, reportée à septembre – 112 p., 17, 50 €
Détail planche p. 3

Les temps changent… Côté cœur, fini les bracelets magiques et les pierres semi-précieuses que l’on portait en guise de talisman, fini les marabouts-de-ficelle qui pratiquaient l’envoûtement à distance ou vendaient à prix d’or de la poudre de perlimpinpin censée assurer le retour d’affection de l’être aimé. Fini également les sites de rencontres. Il n’y a désormais plus qu’à ouvrir l’œil et tendre l’oreille pour trouver l’âme sœur. Car, miracle ! voici le bracelet qui détecte dans un rayon de 7 mètres les personnes qui vous sont compatibles à 97%.

L’équipe du professeur L’église exulte. Champagne à tous les étages. Succès planétaire garanti.

Détail planche p. 5

Reste à faire la preuve de l’infaillibilité de l’invention de celui que l’on s’est rapidement empressé d’évincer pour mieux récolter les fruits juteux de sa mirifique trouvaille… Mais le professeur Léglise n’a pas dit son dernier mot.

La BD débute par le constat peu optimiste de ce qui attend les futurs tourtereaux : incompréhension, disputes, rupture…

Mais le succès commercial du Love Corp l’emporte sur ces prévisions dissuasives, si bien que désormais tous ou presque ont leur bracelet « renifleur » au poignet. Nous faisons par exemple la connaissance de Manu, étudiant timoré, amoureux de sa prof, elle même lasse des relations qui ne mènent à rien. Il y a aussi Titi, son collègue à l’université. Lui ne veut pas entrer dans la combine et refuse que son parcours amoureux soit tributaire d’un algorithme. Ils vont être confrontés à la question qui taraude les humains depuis des temps immémoriaux  : qu’est-ce que l’amour ? Comment voir clair dans son coeur et sur qui l’emporte de la raison ou de l’émotion. La réponse est peut-être plus simple qu’ils ne l’ont imaginée…

Acidulé et jubilatoire.

Anne Calmat