Wake up America (T. 1 à 3) – John Lewis, Andrew Aydin, Nate Powel – Ed. Rue de Sèvres

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« America first » a martelé Donald Trump lors de son investiture. Mais ce slogan en forme d’oukase concernait-il tous ses habitants ?

On aurait aimé ne voir dans ces albums que le témoignage d’un passé révolu, mais l’Histoire a une fâcheuse tendance à bégayer et il est bon de se souvenir de ceux qui se sont battus pour que cesse la ségrégation raciale institutionnalisée aux USA.. Et que beaucoup continuent de le faire…

Le premier et le second volume de cette série graphique et autobiographique paraissent en France en 2014 et 2015. Ils retracent l’itinéraire de John Lewis, défenseur pendant des décennies des droits civiques des populations noires. Il est depuis 1980 le représentant parlementaire du cinquième district de l’État de Géorgie, sous la bannière du Parti Démocrate.

Moins connu en Europe que Martin Luther King, Lewis est le dernier des « Big six » à être encore en vie. Son témoignage n’en est que plus précieux.

Vol. 3

Vol. 3

Le troisième volume de la série est sorti le 22 février 2017.

Il couvre notamment la période durant laquelle John Lewis fut le président du Student Nonviolent Coodinating Commitee (1963-1966).

À l’automne 1963, le mouvement pour les droits civiques semble s’être imposé aux Etats-Unis, mais Lewis reste vigilant : les arrêtés ségrégationnistes promulgués par Jim Crow sont toujours appliqués dans les Etats du sud. Son seul espoir est de faire valoir et appliquer le principe du vote pour tous, y compris pour les Noirs. « Un homme, une voix ».

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Avec cette nouvelle bataille, viendront de nouveaux alliés, mais aussi de redoutables  ennemis, comme George Wallace, gouverneur de l’Alabama jusqu’en 1967, et membre de l’American Indépendant Party d’extrême-droite jusqu’en 1970.

Cette nouvelle page s’ouvre sur un acte terroriste perpétré dans l’église baptiste d’une petite ville emblématique des luttes pour l’égalité des droits civiques : Birmingham en Alabama. « Vingt-et-un blessés et quatre enfants assassinés dans la maison du Seigneur (…) Nous comprenions tous ce que voulait dire le docteur King. Le gouverneur George Wallace avait débuté son mandat en disant « La ségrégation à jamais », et deux semaines avant l’attentat, il disait dans un journal : « Ce dont ce pays a besoin, ce sont quelques funérailles de première classe.« 

Au-delà des faits qui sont décrits tout au long des trois albums, c’est la pérennité des crimes racistes – souvent impunis – dans certaines parties des États-Unis qui revient immanquablement en mémoire. On ne peut qu’être admiratifs face à la détermination sans faille de celles et ceux qui ont érigé la non-violence comme fondement de leur action, sans jamais déroger à cette règle, malgré les brutalités dont ils étaient victimes.

A. C.

256 p., 15 €

Rappel des volumes précédents :

vol. 1

vol. 1

Ici, les souvenirs d’enfance de John Lewis (né en 1940 en Alabama) alternent avec l’évocation des événements survenus dans les années 50-60, et avec celle des luttes que lui et ses camarades ont menées en faveur de leurs frères de couleur : le refus de Rosa Parks de céder sa place à un passager blanc (déc. 1955), la répression brutale du Bloody Sunday (mars 1965), les sit-in non-violents de Nashville pour en finir avec l’apartheid dont les Noirs étaient les victimes (février-mai 1960)…

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Les dessins de Nate Powel, exécutés à l’encre de chine et au fusain, illustrent  avec la sobriété qui convient le combat pacifiste de ceux qui ont ouvert la voie au premier président afro-américain des Etats-Unis. A. C.

Vol. 2

Vol. 2

L’album se concentre sur le mouvement baptisé Freedom Rides (voyages de la liberté)créé par des étudiants et des militants en faveur de l’évolution du statut des Noirs aux États-Unis. Leur objectif : mettre un terme à la ségrégation et faire respecter une décision rendue par la Cour Suprême en juillet 1964, le Civil Rights Act.

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Une quête désespérée, si l’on en juge par l’accueil qui leur est réservé par les autorités locales. Battus, humiliés, emprisonnés pour « troubles à l’ordre public », les militants poursuivent cependant leur action, en dépit du climat de terreur instauré par une frange de la population blanche.

On constate que leur détermination s’est malgré tout avérée payante, puiqu’elle a permis une avancée importante dans la lutte pour les droits civiques.

Ce second opus s’achève le jour de la célèbre marche sur Washington, le 28 août 1963. Elle a réuni entre 200 000 et 300 000 personnes et s’est clôturée par l’immortel « I had a dream » de Martin Luther King, immédiatement après que John Lewis se soit exprimé lors de ce fameux rassemblement devant le Capitole.

A. C.

Dans la même vaine, quelque trente ans auparavant…

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Scottsboro de l’esclavage à la révolution
de Andrew H. Lee, Robin D.G. Kelly, Michael Gold (textes) et Lin Shi KanTony Perez (dessins) – Traduction Franck Veyron – Ed. L’Echappée, nov. 2014

L’album était à l’origine, en 1935, un recueil de cent-dix-huit linogravures qui dépeignaient les atrocités commises envers les Noirs dans le sud des Etats-Unis. Il avait eu pour point de départ, un « incident » survenu quatre ans auparavant, en Alabama.

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Le 25 mars 1931, un train de marchandises est stoppé à Selma, près de la petite ville de Scottsboro, suite à une bagarre entre un groupe de hobos blancs et des passagers noirs. Tous les protagonistes de la rixe sont interpellés, seuls les Blancs seront aussitôt relâchés. Rapidement, deux jeunes femmes blanches, Ruby Bates et Victoria Price, manipulées par les policiers, accusent neuf jeunes Noirs de les avoir violées. Ils ont entre treize et dix-neuf ans. Quelques jours plus tard, huit d’entre-eux sont condamnés à mort.
Les irrégularités flagrantes qui ont entouré la procédure vont toutefois obliger la Cour suprême de l’Alabama à ordonner la tenue d’un second procès, « plus équitable ».L’International Labor Defense, la National Association for the Advencement of Colored People et plusieurs comités de soutien, tous d’obédience communiste, entrent alors en action. Ils vont donner à cette « tragédie sudiste ordinaire », un retentissement international.
Plusieurs vagues procès suivront. Deux condamnations à la chaise électrique seront à nouveau prononcées, puis commuées en peines de prison à vie. Pour finir, une seule condamnation à mort, celle de Clarence Norris, sera confirmée en 1939. Libéré sur parole en 1944, puis déclaré « not guilty » en 1976, le dernier des  Scottsboro Boys  s’éteindra en 1989, à l’âge de 76 ans.
Des années de captivité illégale, puisque dès janvier 1932, l’une des deux jeunes femmes avait avoué à l’avocat des garçons que leur mensonge n’avait eu d’autre but que celui de leur éviter une peine de prison pour vagabondage ou prostitution.
Lin Shi Kan et Tony Perez (dont on ne sait pratiquement rien) ont voulu inscrire cet épisode édifiant dans le long terme de l’histoire des Noirs afro-américains ; depuis leur rapt sur le continent africain, jusqu’au combat qu’ils menaient dans les années 30 pour une société plus égalitaire. Des études récentes d’historiens et de journalistes viennent parfaire cette œuvre de mémoire, impeccablement mise en pages.
Les dessins sont simples, immédiatement identifiables, les légendes, concises et percutantes. Ici, des esclaves sont conduits enchaînés dans les plantations de coton et de tabac. Là, l’arrestation musclée des neuf garçons. Plus loin, les notables locaux préparent une corde pour le lynchage de ceux qui auraient bénéficié d’une peine trop clémente.

A. C.

192 p., 20 €

Black in White America de Leonard Freed – Ed. Steinkis (oct. 2018)

Leonard Freed (1929 – 2006) est un photographe américain issu d’une famille juive originaire d’Europe de l’Est. Il nait à Brooklyn et se tourne vers la photographie grâce à son apprentissage auprès du directeur de Harper’s Bazaar, Alex Brodovitch.

En 1967, Cornell Capa le sélectionne avec cinq autres photographes pour participer à son exposition « Concerned Photography »

Leonard Freed fut membre de l’agence Magnum à partir de 1972 et fut publié dans les grands magazines à travers le monde (LifeLookParis-Match, Der Spiegel…)

USA. Baltimore, Maryland. 1964. Supporters try to shake the hand of Martin Luther KING.

La carrière de Freed prend son envol au cours du mouvement pour les Droits Civiques, alors qu’il voyage à travers l’Amérique en compagnie de Martin Luther King. Il en tire l’ouvrage Black In White America que les éditions Steinkis publieront à la rentrée 2018-2019.

Et toujours disponible aux éditions Steinkis : I Have a Dream de Kadir Nelson.

Renaud « Putain d’expo » – Philarmonie de Paris

du 16 octobre 2020 au 2 mai 2021 – 221 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris M° Porte de Pantin 01 44 84 44 84 – Se reporter au site de la Cité de la Musique pour les infos complémentaires : https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/exposition/22596-renaud-putain-dexpo

Visuels copyright Philharmonie, Musée de la Musique

« C’est pas un Olympia pour moi tout seul, mais une « putain d’expo ! » juste pour mézigue que vous allez zieuter… Et au Musée de la musique, s’il te plaît ! Moi qui connais trois accords de guitare je trouve ça zarbi, mais bon, j’dis rien. Ce s’rait une sorte de rétrospective de ma vie de chanteur, y paraîtrait. Un pote m’a dit que ça « sentait le sapin » mais j’m’en tape un peu, j’aime cette odeur qui me rappelle les doux Noëls de mon enfance. Une expo de son (mon) vivant – ou ce qu’il en reste – c’est franchement pas ordinaire, faut bien dire. C’est beaucoup d’honneur pour un chanteur énervant qu’a pas encore tout à fait calanché et qui compte bien ne jamais arriver à ce manque de savoir-vivre, comme disait ce bon Alphonse… « Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard », déclarait le poète, et c’est un peu cet exercice agité, livré à ses enthousiasmes et à ses désenchantements, que mes gentils apologistes ont voulu mettre en avant dans cette exposition qui porte le nom du plus vieux métier du monde pour honorer le plus beau de tous : le mien ! »
Renaud, juin 2020

Mis à part celles et ceux de la « jeune classe » qui n’ont jamais balancé à leur pote « T’vas voir la gueule à la récré. » ou « Casse-toi tu pues et marche à l’ombre », il y a de fortes chances que ces sommations, qui ont fait entrer dans le langage courant de nouvelles expressions, renvoient les moins jeunes à leur jeunesse, au temps où Renaud dans toute la force des 25 ans bousculait la variété française.

Plus tard, il y eut cette image d’un homme que la gloire avait probablement cueilli trop trop tôt et trop fort, celle d’un Renaud bouffi par l’alcool qui faisait mal à voir et que les plateaux de télévision se plaisaient à exhiber.

Cette expo lui restitue sa splendeur.

A.C.

Extrait du communiqué de presse. 

Dans la tradition des chanteurs de rue qui poussent la goualante des faubourgs, Renaud commence au début des années 1970 par chanter sur les marchés, dans les rues et les cours d’immeuble. Accompagné à l’accordéon par son ami Michel Pons, il reprend Bruant, Fréhel et le répertoire de la chanson réaliste, mais chante aussi des morceaux de sa propre composition. Dans la rue, il faut retenir le public parce qu’il n’est pas acquis, mais il est ainsi possible de s’exprimer sans contrainte : Renaud invente sa voix. Quittant la rue pour les cafés concerts, le chanteur fait alors les premières parties de Coluche, son camarade comédien du Café de la gare. Imposant son répertoire et sa gouaille, il finit par enregistrer son premier disque Amoureux de Paname en 1975. Sur celui-ci figure « Hexagone », chanson culte, fédératrice de toutes les révoltes et de toutes les colères. 

Grâce à l’emploi de l’argot et du verlan, les chansons de Renaud manifestent une relation permanente à la société, en même temps qu’elles font preuve d’une extraordinaire créativité linguistique. «J’aime la langue française. C’est pour ça que je me permets parfois de la maltraiter comme une vieille dame un peu trop rigide. » Contre le langage institutionnalisé, Renaud impose le langage oral entre parodie, transformations lexicales, jeux de mots et registre de langue. Cette subversion linguistique et sa dimension ludique font la griffe du Renaud parolier.

À vingt-cinq ans, Renaud affiche une silhouette de personnage de bande dessinée : jambes arquées, foulard rouge et cuir noir. Il semble tout droit sorti des fictions musicales qu’il met en scène depuis le succès de « Laisse béton » en 1977. Son paysage imaginaire repose cependant sur une observation attentive de l’évolution de la société au tournant des années 70 : la ville, son béton, l’opposition entre bourgeois et habitants des grands ensembles. Avec tendresse et dérision, ses « chansons-histoires » héroïsent la zone et la banlieue avec ses codes : virées en mobs, bastons et bistrots ; elles jonglent avec les mots et transforment l’argot et le verlan en respiration poétique. Les personnages sont si vivants que Renaud les tutoie et le public s’y reconnaît. 

L’exposition explore les différents répertoires de l’artiste : Renaud le révolté, Renaud le poète-portraitiste, Renaud l’engagé et Renaud l’amoureux de l’enfance. 

Pour incarner ces différents univers, l’exposition se déploie à travers une série de décors réalisés par Gérard Lo Monaco, l’auteur de nombreux décors de scène de l’artiste. 

Elle présente des documents rares : archives familiales, manuscrits, objets de la collection personnelle de l’artiste, dessins, planches de bande dessinée et maquettes de décors.

Si l’exposition dévoile la profondeur d’un artiste engagé, elle témoigne aussi de son impertinence et de son humour. Poétique et colorée, elle est accessible à toutes les générations.

Elle se poursuivra dans l’enceinte du Musée de la musique avec une projection de Renaud en concert.

Élise – Fabian Menor – Ed. La Joie de lire

Copyright F. Menor / La Joie de lire – En librairie le 22 oct. 104 p., 17€90

Que peut donc penser cette enfant au visage impénétrable que l’on découvre sur la couverture de l’album ? Qui guette-t-elle, les bras sagement croisés ? On s’attarde un instant sur cette image, redoutant qu’à la noirceur du dessin s’ajoute celle du quotidien de la petite fille. Élise.

L’héroïne de cette histoire, qui n’est autre que la grand-mère de l’auteur, aurait cependant tout pour être heureuse, sans cette sorcière d’institutrice qui lui donne des cauchemars : une famille aimante, un chien attentif et fidèle. 

On la voit le matin qui se rend à l’école avec son petit frère et sa sœur. Une classe unique pour les différents niveaux, comme il y en avait dans les villages au début des années 1950. Elle est tenue par l’incontournable madame Jousseau qui mène son petit monde à la baguette. Ses élèves l’ont surnommée « la pionne ». Aucun gant de velours ne vient atténuer la vigueur de ses gifles (souvent accompagnées d’humiliations), qu’elle sème à tout vent. Sa perversité est sans limites, quant à ses compétences professionnelles, elles laissent à désirer…

Élise est sa cible privilégiée. Elle subit sans broncher. Pas question d’aller se plaindre. « Ce qui se passe à l’école, reste à l’école » a prévenu la Jousseau.

On est à une époque où la protection de l’enfant n’a pas encore été imposée dans les écoles.

Jusqu’au jour où une gifle administrée avec vigueur laisse une trace sur le visage d’Elise. Son père s’en émeut, vient demander des comptes. Outrée, la virago nie, prend à témoin ses élèves qui, terrorisés, se défilent. Le père repart en s’excusant. « Je ne sais pas ce qui est pire : le regard de mon père ou la lâcheté de mes camarades » s’est ensuite dit Elise.

Que vaut sa parole face à celle d’un adulte ? À qui faire confiance désormais ?

Qui Élise attend-t-elle, les bras sagement croisés ? Peut-être celle ou celui par qui tout pourrait rentrer dans l’ordre.

Un roman graphique éloquent, illustré avec sobriété au travers du dessin à l’encre de Chine et au lavis de Fabian Menor. Un album troublant également si l’on songe à la violence qui règne aujourd’hui dans certaines cours de récréation (bagarres, harcèlement…),

Anne Calmat

L’Inversion de la courbe des sentiments – Jean-Philippe Peyraud – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro (mai 2016)

Copyright JP Peyraud / Futuropolis

On se croirait presque dans un vaudeville, avec portes qui claquent, quiproquos, évanouissements, filatures et fausses pistes.

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Le synopsis ? Un jeune homme, Robinson, tente de quitter, chaussures à la main, l’appartement de la jeune femme qu’il a « pêcho » la veille sur un site de rencontres – à moins que ce ne soit l’inverse.  Mais cette dernière se réveille… Pas de bol.

On le retrouve quelques planches plus loin en bas de chez lui, un sac de croissants à la main, au moment où sa copine lui apprend qu’elle le quitte. Puis c’est au tour de son propre père de débouler dans le vidéo-club qu’il tient avec son pote Mano : sa femme vient de le foutre à la porte.

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Ajoutez à cela deux jeunes adultes à la recherche de leur géniteur (Robinson ?) et un braqueur amoureux particulièrement attentionné, et vous aurez une petite idée de ce qu’il se passe dans cette histoire romantico-cruelle, dans laquelle une douzaine de personnages vont se croiser, s’enlacer, se quitter, s’affronter.

L’action est menée tambour-battant, le scénario est précis comme une montre suisse, tout s’emboîte à merveille. Pour rester dans le parallèle du début avec un vaudeville, on n’est jamais très loin du tragi-comique de vérité des géniaux Labiche et Feydeau.

Une BD revigorante en ces temps troublés.

A. C.