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Renaud « Putain d’expo » – Philarmonie de Paris

du 16 octobre 2020 au 2 mai 2021 – 221 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris M° Porte de Pantin 01 44 84 44 84 – Se reporter au site de la Cité de la Musique pour les infos complémentaires : https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/exposition/22596-renaud-putain-dexpo

Visuels copyright Philharmonie, Musée de la Musique

« C’est pas un Olympia pour moi tout seul, mais une « putain d’expo ! » juste pour mézigue que vous allez zieuter… Et au Musée de la musique, s’il te plaît ! Moi qui connais trois accords de guitare je trouve ça zarbi, mais bon, j’dis rien. Ce s’rait une sorte de rétrospective de ma vie de chanteur, y paraîtrait. Un pote m’a dit que ça « sentait le sapin » mais j’m’en tape un peu, j’aime cette odeur qui me rappelle les doux Noëls de mon enfance. Une expo de son (mon) vivant – ou ce qu’il en reste – c’est franchement pas ordinaire, faut bien dire. C’est beaucoup d’honneur pour un chanteur énervant qu’a pas encore tout à fait calanché et qui compte bien ne jamais arriver à ce manque de savoir-vivre, comme disait ce bon Alphonse… « Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard », déclarait le poète, et c’est un peu cet exercice agité, livré à ses enthousiasmes et à ses désenchantements, que mes gentils apologistes ont voulu mettre en avant dans cette exposition qui porte le nom du plus vieux métier du monde pour honorer le plus beau de tous : le mien ! »
Renaud, juin 2020

Mis à part celles et ceux de la « jeune classe » qui n’ont jamais balancé à leur pote « T’vas voir la gueule à la récré. » ou « Casse-toi tu pues et marche à l’ombre », il y a de fortes chances que ces sommations, qui ont fait entrer dans le langage courant de nouvelles expressions, renvoient les moins jeunes à leur jeunesse, au temps où Renaud dans toute la force des 25 ans bousculait la variété française.

Plus tard, il y eut cette image d’un homme que la gloire avait probablement cueilli trop trop tôt et trop fort, celle d’un Renaud bouffi par l’alcool qui faisait mal à voir et que les plateaux de télévision se plaisaient à exhiber.

Cette expo lui restitue sa splendeur.

A.C.

Extrait du communiqué de presse. 

Dans la tradition des chanteurs de rue qui poussent la goualante des faubourgs, Renaud commence au début des années 1970 par chanter sur les marchés, dans les rues et les cours d’immeuble. Accompagné à l’accordéon par son ami Michel Pons, il reprend Bruant, Fréhel et le répertoire de la chanson réaliste, mais chante aussi des morceaux de sa propre composition. Dans la rue, il faut retenir le public parce qu’il n’est pas acquis, mais il est ainsi possible de s’exprimer sans contrainte : Renaud invente sa voix. Quittant la rue pour les cafés concerts, le chanteur fait alors les premières parties de Coluche, son camarade comédien du Café de la gare. Imposant son répertoire et sa gouaille, il finit par enregistrer son premier disque Amoureux de Paname en 1975. Sur celui-ci figure « Hexagone », chanson culte, fédératrice de toutes les révoltes et de toutes les colères. 

Grâce à l’emploi de l’argot et du verlan, les chansons de Renaud manifestent une relation permanente à la société, en même temps qu’elles font preuve d’une extraordinaire créativité linguistique. «J’aime la langue française. C’est pour ça que je me permets parfois de la maltraiter comme une vieille dame un peu trop rigide. » Contre le langage institutionnalisé, Renaud impose le langage oral entre parodie, transformations lexicales, jeux de mots et registre de langue. Cette subversion linguistique et sa dimension ludique font la griffe du Renaud parolier.

À vingt-cinq ans, Renaud affiche une silhouette de personnage de bande dessinée : jambes arquées, foulard rouge et cuir noir. Il semble tout droit sorti des fictions musicales qu’il met en scène depuis le succès de « Laisse béton » en 1977. Son paysage imaginaire repose cependant sur une observation attentive de l’évolution de la société au tournant des années 70 : la ville, son béton, l’opposition entre bourgeois et habitants des grands ensembles. Avec tendresse et dérision, ses « chansons-histoires » héroïsent la zone et la banlieue avec ses codes : virées en mobs, bastons et bistrots ; elles jonglent avec les mots et transforment l’argot et le verlan en respiration poétique. Les personnages sont si vivants que Renaud les tutoie et le public s’y reconnaît. 

L’exposition explore les différents répertoires de l’artiste : Renaud le révolté, Renaud le poète-portraitiste, Renaud l’engagé et Renaud l’amoureux de l’enfance. 

Pour incarner ces différents univers, l’exposition se déploie à travers une série de décors réalisés par Gérard Lo Monaco, l’auteur de nombreux décors de scène de l’artiste. 

Elle présente des documents rares : archives familiales, manuscrits, objets de la collection personnelle de l’artiste, dessins, planches de bande dessinée et maquettes de décors.

Si l’exposition dévoile la profondeur d’un artiste engagé, elle témoigne aussi de son impertinence et de son humour. Poétique et colorée, elle est accessible à toutes les générations.

Elle se poursuivra dans l’enceinte du Musée de la musique avec une projection de Renaud en concert.

Élise – Fabian Menor – Ed. La Joie de lire

Copyright F. Menor / La Joie de lire – En librairie le 22 oct. 104 p., 17€90

Que peut donc penser cette enfant au visage impénétrable que l’on découvre sur la couverture de l’album ? Qui guette-t-elle, les bras sagement croisés ? On s’attarde un instant sur cette image, redoutant qu’à la noirceur du dessin s’ajoute celle du quotidien de la petite fille. Élise.

L’héroïne de cette histoire, qui n’est autre que la grand-mère de l’auteur, aurait cependant tout pour être heureuse, sans cette sorcière d’institutrice qui lui donne des cauchemars : une famille aimante, un chien attentif et fidèle. 

On la voit le matin qui se rend à l’école avec son petit frère et sa sœur. Une classe unique pour les différents niveaux, comme il y en avait dans les villages au début des années 1950. Elle est tenue par l’incontournable madame Jousseau qui mène son petit monde à la baguette. Ses élèves l’ont surnommée « la pionne ». Aucun gant de velours ne vient atténuer la vigueur de ses gifles (souvent accompagnées d’humiliations), qu’elle sème à tout vent. Sa perversité est sans limites, quant à ses compétences professionnelles, elles laissent à désirer…

Élise est sa cible privilégiée. Elle subit sans broncher. Pas question d’aller se plaindre. « Ce qui se passe à l’école, reste à l’école » a prévenu la Jousseau.

On est à une époque où la protection de l’enfant n’a pas encore été imposée dans les écoles.

Jusqu’au jour où une gifle administrée avec vigueur laisse une trace sur le visage d’Elise. Son père s’en émeut, vient demander des comptes. Outrée, la virago nie, prend à témoin ses élèves qui, terrorisés, se défilent. Le père repart en s’excusant. « Je ne sais pas ce qui est pire : le regard de mon père ou la lâcheté de mes camarades » s’est ensuite dit Elise.

Que vaut sa parole face à celle d’un adulte ? À qui faire confiance désormais ?

Qui Élise attend-t-elle, les bras sagement croisés ? Peut-être celle ou celui par qui tout pourrait rentrer dans l’ordre.

Un roman graphique éloquent, illustré avec sobriété au travers du dessin à l’encre de Chine et au lavis de Fabian Menor. Un album troublant également si l’on songe à la violence qui règne aujourd’hui dans certaines cours de récréation (bagarres, harcèlement…),

Anne Calmat

L’Inversion de la courbe des sentiments – Jean-Philippe Peyraud – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro (mai 2016)

Copyright JP Peyraud / Futuropolis

On se croirait presque dans un vaudeville, avec portes qui claquent, quiproquos, évanouissements, filatures et fausses pistes.

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Le synopsis ? Un jeune homme, Robinson, tente de quitter, chaussures à la main, l’appartement de la jeune femme qu’il a « pêcho » la veille sur un site de rencontres – à moins que ce ne soit l’inverse.  Mais cette dernière se réveille… Pas de bol.

On le retrouve quelques planches plus loin en bas de chez lui, un sac de croissants à la main, au moment où sa copine lui apprend qu’elle le quitte. Puis c’est au tour de son propre père de débouler dans le vidéo-club qu’il tient avec son pote Mano : sa femme vient de le foutre à la porte.

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Ajoutez à cela deux jeunes adultes à la recherche de leur géniteur (Robinson ?) et un braqueur amoureux particulièrement attentionné, et vous aurez une petite idée de ce qu’il se passe dans cette histoire romantico-cruelle, dans laquelle une douzaine de personnages vont se croiser, s’enlacer, se quitter, s’affronter.

L’action est menée tambour-battant, le scénario est précis comme une montre suisse, tout s’emboîte à merveille. Pour rester dans le parallèle du début avec un vaudeville, on n’est jamais très loin du tragi-comique de vérité des géniaux Labiche et Feydeau.

Une BD revigorante en ces temps troublés.

A. C.

Mille milliards de merveilles – François David – Anne-Hélène Dubray – Ed. Sarbacane

En librairie le 7 octobre 2020 – Dès 5 ans – 40p.,18€ – Copyright F. David, A H Dubray / Sarbacane

Une fausse encyclopédie à la fantaisie débordante, pour voir le monde autrement !

Sais-tu que tu as sur la tête autant de cheveux qu’il y a de chevaux en Bulgarie, galopant à bride abattue ? Qu’il y a plus d’étoiles dans le ciel que de grains de sable sur toutes les plages et les déserts du monde ? Mieux encore : qu’il y a un petit peu d’or dans tout être humain ? Vraiment de l’or ! Dommage que souvent l’homme ignore à quel point il est précieux…

En seize anecdotes et questions décalées sur les hommes, le monde et soi-même, François David et Anne-Hélène Dubray proposent un pas de côté aussi inventif que poétique aux enfants, pour découvrir le monde autrement, avec humour, et une grande humanité.

Auteur, poète, éditeur (Møtus), François David a publié depuis 25 ans plus de 150 textes et nouvelles pour la jeunesse, dont une quinzaine chez Sarbacane, couronnés de nombreux prix. Le lire demeure un vrai bonheur, un moment d’exception qu’il faut offrir aux enfants, pour les aider « à découvrir peu à peu, patiemment, librement, leur propre guide en eux ». Il vit près de Cherbourg.

Anne-Hélène Dubray est diplômée des Beaux-Arts de Tours. D’abord graphiste et enseignante à Paris, elle se consacre désormais à l’illustration jeunesse. Elle a illustré et/ou écrit plusieurs albums aux Éditions de La Martinière d’abord puis chez L’Agrume, dont L’alphabet cocasse illustré, Prix Révélation Livre Jeunesse 2019 et Les Farceurs, primé à la Foire internationale du Livre de Bologne 2017.

Sur les ailes du monde, Audubon – Fabien Grolleau – Jérémy Royer – Ed. Dargaud

Coup d’œil dans le rétro (2016)

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Copyright F. Grolleau, J. Royer ( / Dargaud – 184 p., 21 €

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

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Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il lâche ses comparses pour aller observer les volatiles.Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

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Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations. On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens, qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

L’Attrape-Malheur – Fabrice Hadjadj – Tom Tirabosco – Ed. La Joie de lire (trilogie 1/3)

À partir de 13 ans – Copyright F. Hadjadj, T. Tirabosco / La Joie de Lire – 268 p., 17,95 € – En librairie le 17 sept. 2020

Au début, on pourrait croire à une comptine. Le son d’un haut-bois lui servirait de prélude, avant que quelques chapitres plus loin ne retentisse celui d’une grosse-caisse qui marquerait pour le héros de cette histoire sombre et envoutante, la fin des jours heureux.

Où sommes nous ? Dans une région montagneuse que l’on pourrait situer dans un pays frontalier de l’est de la France.

Visuels copyright T. Tirabosco / La Joie de lire

Imaginez un garçonnet de cinq ans, Jakob, que ses parents ont désiré au-delà des mots : il s’aperçoit qu’il est doté – ou affligé, c’est selon – d’une capacité d’auto-régénération et d’invulnérabilité hors du commun. Un jour, il tombe dans le tour d’un moulin, là où les épis de blé sont broyés, et il en ressort en charpie. Anéanti, son meunier de père le ramène au logis, mais il constate que son épouse semble ne pas croire un seul mot de son récit. Et pour cause : Jakob est là, à quelques mètres d’eux, en train de galoper aux côtés de son grand ami, Caddy le chien. Le père a-t-il été victime d’une hallucination ?

Plus tard, sa mère tombe gravement malade, mais comme par miracle, elle guérit, et c’est Jakob qui présente à son tour tous les symptômes de sa maladie. Un jour, il est pris pour cible par une bande de gamins hargneux, qui commencent par le tabasser copieusement, jusqu’à y aller de leurs coutelas lorsqu’ils le croisent à nouveau. Pour finir, ce sont eux qui détaleront comme des rats, après avoir constaté que leur souffre-douleur est indemne.

Tout cela préoccupe malgré tout ses parents. « En temps normal les parents meurent avant leurs enfants. Ils leur laissent la place. Et voilà que notre enfant va prendre notre mort et c’est nous qui devrons le mettre en terre », dit la mère. Ce à quoi le père lui répond : « Le bon Dieu raye sa parole, il réécrit par-dessus : Déteste ton père et ta mère et tu auras longue vie sur terre. » Ils décident alors d’endurcir leur petit, au fond de lui si vulnérable. Mais épargne-t-on celui qu’on aime en lui brisant le cœur ? La scène où Jakob, accusé de tous les maux par son père, doit quitter la maison qui l’a vu naître, sans réellement en comprendre la raison (c’est le moment fondateur du récit) est bouleversante.

Il est maintenant le « faire-valoir » d’un magicien-lanceur de couteaux dans le cirque ambulant Barnoves. Jacob a beau se prendre des poignards en pleine poitrine ou se jeter du haut d’une tour, rien n’y fait, il en ressort à chaque fois sans la moindre égratignure.

Sa renommée dépasse désormais de mille lieues les frontières du comté. Tous se pressent pour voir l’incroyable Môme Même-Pas-Mal. Ce don, il l’accepte avec simplicité. Il est différent, voilà tout, comme le sont la femme-tronc ou les frères siamois… On se dit que s’il advenait un jour que la foule demandât qu’on lui coupe la tête, histoire de voir si elle repousse, il la poserait sans hésiter sur le billot.

Mais toute médaille a son revers : le danger rôde autour du Môme, ne serait-ce qu’en la personne d’un individu qui dissimule son visage sous une capuche, et qui va jusqu’à pénétrer dans sa roulotte la nuit, lorsqu’il dort. Qu’attend-t-il de lui ?

En troisième partie de ce premier tome, qui évoque aussi bien le Seigneur des anneaux que le chef-d’œuvre cinématographique de Tod Browning, Freaks, le ciel s’est encore obscurci et Jakob est devenu un enjeu pour beaucoup. Son ami Grizzly (ci-dessous) n’est plus là pour le protéger de la folie des hommes…

Un roman inouï, enthousiasmant, magnifiquement illustré par Tom Tirabosco (dont BdBD/Arts + s’est fait l’écho à de nombreux reprises* (v. Archives), qui trouvera aussi bien son lectorat chez les adultes que chez les adolescents, tant on est dans un ailleurs de la littérature jeunesse. Chaque tournure de phrase est une trouvaille stylistique, chaque paragraphe, une source d’émotions fortes ; on aurait aimé en être l’auteur(e) !

En deux mots comme en cent : captivant, profond.

Anne Calmat

L’Attrape-Malheur, la Trilogie :

1 – Entre la meule et les couteaux / 2 – Des forêts aux foreuses (avril 2021) / 3 – Un berceau dans les batailles

Tom Tirabosco :

*Wonderland (août 2015) / Kongo (déc. 2015) / Femme sauvage(mai 2019)

Né en 1971, Fabrice Hadjadj est un écrivain, philosophe et dramaturge français. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et agrégé de philosophie. Il est surtout connu par la critique pour ses essais qu’il consacre aux questions du salut, de la technique et du corps. Ses ouvrages principaux sont : Le Paradis à la porte : Essai sur une joie qui dérange (Seuil, 2011), Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi) (Tallandier, 2017) et Être clown en 99 leçons (La Bibliothèque, 2017). Sa passion pour le théâtre l’a mené à composer des pièces, tandis que son goût prononcé pour les arts visuels a abouti à l’écriture de trois livres sur l’art. Sa pratique de la musique lui a également fait composer plusieurs albums. Il dirige aussi Philantropos, un institut universitaire, dans le canton de Fribourg.

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ARTICLE PRÉCÉDENTKent State « Quatre morts dans l’Ohio » – Derf Backderf – Ed. çà & là

Kent State « Quatre morts dans l’Ohio » – Derf Backderf – Ed. çà & là

En librairie le 10 septembre 2010 – Copyright D. Backderf / ça & là – 288 p. , 24 €

Ce qu’en dit l’éditeur (communiqué de presse) :

50 ans après les événements tragiques de la manifestation de Kent State, Backderf livre un récit historique magistral et poignant.

Après Mon Ami Dahmer et Trashed* (BdBD, nov. 2015), l’auteur américain Derf Backderf réalise un magistral documentaire historique sur les années 1970 et la contestation contre la guerre du Vietnam.

Kent State relate les événements qui ont mené à la manifestation du 4 mai 1970 et à sa violente répression sur le campus de cette université de l’Ohio. Quatre manifestants, âgés de 19 à 20 ans, furent tués par la Garde nationale au cours de cette journée. Cet événement marqua considérablement les esprits et provoqua des manifestations gigantesques dans tout le pays avec plus de quatre millions de personnes dans les rues, marquant un retournement de l’opinion publique sur l’engagement américain au Vietnam.

L’auteur avait 10 ans à l’époque des faits. Il a vu des troupes traverser sa ville en 1970, et il a été profondément marqué par la répression sanglante de la manifestation du 4 mai. Dans Kent State, il brosse le portrait des étudiants qui seront tués au cours de la manifestation ainsi que celui d’un membre de la Garde nationale. Sa description détaillée de la journée du 4 mai 1970, montre comment l’incompétence des responsables locaux a débouché sur une véritable boucherie.

Derf Backderf a consacré trois ans à la réalisation de Kent State, il a réalisé un véritable travail journalistique et interviewé une dizaine de personnes ayant participé à la manifestation. Kent State est un récit extrêmement prenant, poignant, une leçon d’histoire et une démonstration implacable de l’absurdité de l’utilisation de la force armée pour contrôler des manifestations.


Parution simultanée aux États-Unis et en France en septembre 2020

Ce qu’en ont dit nos confrères :

« Un récit documentaire remarquable. » François Busnel, France Inter

« Cette chronique magistralement réalisée d’un moment décisif de l’histoire des États-Unis est également une émouvante oraison funèbre à la mémoire des victimes. » Publishers’ Weekly

« Un roman graphique documentaire poignant et très approfondi. » The New Yorker

 » Déjà auteur du mémorable « Mon ami Dahmer » consacré à la vie d’un serial-killer, le dessinateur n’en finit plus de mettre du sel sur les plaies de l’Amérique. » Les Inrockuptibles

« Un pur travail d’enquêteur. » Brain

« Derf Backderf réussit à allier un point de vue littéraire, une maîtrise artistique et la quête de la vérité. Rares sont les travaux d’une telle cohérence. » Zoo

Le repas des hyènes – Aurélien Ducoudray – Mélanie Allag – Ed. Delcourt

Depuis le 2 septembre 2020 – Copyright A. Ducoudray – M. Allag / Ed. Delcourt, coll. Mirages – 112 p., 17,50 €

Branle-bas de combat : une chèvre manque à l’appel dans le troupeau. Elle est finalement repérée par un gamin, mais il apparaît qu’un yéban en a pris l’apparence…

Il convient ici de faire une pause pour préciser qu’un yéban est un génie de la brousse, coincé entre le monde des vivants et celui des esprits, et qu’il peut prendre l’apparence qu’il veut pour se fondre dans le paysage. Celui qui nous occupe va être l’un des deux héros de ce très beau conte initiatique.

Le second, Kana, est un garçon d’une dizaine d’années, né une poignée de secondes après son jumeau, Kubé. Kubé doit justement être initié aux rites de son peuple, les Dogons, qui ont pour mission de veiller à ce que leurs ancêtres reposent en paix. Ainsi, lors des funérailles d’une défunte ou d’un défunt, les vivants procèdent au rite du Repas des hyènes, leur offrant à manger afin que leurs rires ne troublent pas son repos.

Kana est quant à lui doté d’un caractère bien trempé, et c’est sans doute ce qui a plu au yéban qui vient de l’enlever pour, prétend-t-il, que l’enfant le mène en un lieu qu’il ne précise pas, mais qui, on s’en doute, ressemble au royaume d’Hadès.

Au début, la relation est houleuse entre celui qui, pour la circonstance, a pris l’apparence d’une gigantesque hyène et l’insolent Kana. Puis peu à peu elle fait place à une forme de complicité qui ressemble presque à une relation filiale…

C’est à cet étrange voyage initiatique aux accents fantasmagoriques, voire psychédéliques, brillamment illustré par Mélanie Allag, que nous sommes convié(e)s. Ne nous en privons pas.

Anne Calmat

Le blog de l’auteur : http://boulamatari.blogspot.com/

Le blog de l’auteure : http://moufle.canalblog.com/

Love Corp – J. Personne – Lilas Cognet – Ed. Delcourt

Copyright J; Personne, L; Cognet / Delcourt – Sortie initialement prévue en juin, reportée à septembre – 112 p., 17, 50 €
Détail planche p. 3

Les temps changent… Côté cœur, fini les bracelets magiques et les pierres semi-précieuses que l’on portait en guise de talisman, fini les marabouts-de-ficelle qui pratiquaient l’envoûtement à distance ou vendaient à prix d’or de la poudre de perlimpinpin censée assurer le retour d’affection de l’être aimé. Fini également les sites de rencontres. Il n’y a désormais plus qu’à ouvrir l’œil et tendre l’oreille pour trouver l’âme sœur. Car, miracle ! voici le bracelet qui détecte dans un rayon de 7 mètres les personnes qui vous sont compatibles à 97%.

L’équipe du professeur L’église exulte. Champagne à tous les étages. Succès planétaire garanti.

Détail planche p. 5

Reste à faire la preuve de l’infaillibilité de l’invention de celui que l’on s’est rapidement empressé d’évincer pour mieux récolter les fruits juteux de sa mirifique trouvaille… Mais le professeur Léglise n’a pas dit son dernier mot.

La BD débute par le constat peu optimiste de ce qui attend les futurs tourtereaux : incompréhension, disputes, rupture…

Mais le succès commercial du Love Corp l’emporte sur ces prévisions dissuasives, si bien que désormais tous ou presque ont leur bracelet « renifleur » au poignet. Nous faisons par exemple la connaissance de Manu, étudiant timoré, amoureux de sa prof, elle même lasse des relations qui ne mènent à rien. Il y a aussi Titi, son collègue à l’université. Lui ne veut pas entrer dans la combine et refuse que son parcours amoureux soit tributaire d’un algorithme. Ils vont être confrontés à la question qui taraude les humains depuis des temps immémoriaux  : qu’est-ce que l’amour ? Comment voir clair dans son coeur et sur qui l’emporte de la raison ou de l’émotion. La réponse est peut-être plus simple qu’ils ne l’ont imaginée…

Acidulé et jubilatoire.

Anne Calmat

Tomahwak – Patrick Prugne – Ed. Daniel Maghen


Copyright P. Prugne / G. Maghen – En librairie le 3 septembre 2020 – 96 p., 19,50 €

planches p.16 et 17

Tomahawk n’est pas le nom de l’une des nombreuses tribus d’Indiens qui peuplaient de nord-ouest de l’Amérique au temps de la conquête du Nouveau Monde par les Européens, mais celui d’une hache de guerre que ces mêmes Indiens utilisaient pour combattre leurs ennemis, et plus précisément, ici, celui d’un grizzli, rendu féroce par la seule volonté d’un homme.

Pl.anche p. 40 (détail)

L’un des héros de cette histoire, qui se déroule entre les mois de juin et juillet 1848, Jean Malavoy, va traquer sans relâche ce plantigrade gigantesque, afin de se venger de lui et espérer un jour voir s’atténuer une souffrance qui ne l’a jamais quitté. Mais la meilleure des vengeances n’est-elle pas, dans le cas présent, l’absence de vengeance ?

Détail planche p. 44

Plusieurs thèmes se mêlent à cette fable subtilement illustrée par Patrick Prugne, dont le contexte, rigoureusement historique, nous laisse entrevoir la bataille de Fort Carillon (8 juillet 1848) qui est sur le point de s’engager entre l’armée française et l’armée britannique : la colonisation et les rivalités pour l’appropriation des territoires qui restent à conquérir ou qui l’ont déjà été ; la vie des enrôlés dans les forts ; les relations entre les colons et tribus autochtones ; la grandeur ou la cruauté des uns et des autres…

Planche. p. 43
Carnet de croquis

L’album est tout simplement fascinant de la première à la dernière page. Car ne vous y trompez pas, l’histoire -avec un grand ou un petit « h » – ne s’arrête pas là où l’on croit. Il ne faut surtout pas passer à côté de la vingtaine de planches qui suivent le mot « Fin » inscrit au bas de la page 72 de l’album. Vous y découvrirez alors une postface qui en prolonge la narration, intitulée « Que sont-ils devenus ? », ainsi que nombre de croquis et esquisses, tous plus beaux les uns que les autres.

Carnet de croquis

Anne Calmat

Patrick Prugne (1961, Clermont-Ferrand) a toujours aimé dessiner. Parmi ses auteurs préférés on trouve Pratt, Manara, Juillard, Loisel, Breccia et Prado. Après ses études, il travaille dans la publicité, puis, obtient en 1990 le prix Alph-Art Avenir au Festival d’Angoulême, pour une parodie de la fable Le lièvre et la tortue. « Cela a été un déclic » affirme le dessinateur, qui contacte alors des éditeurs de BD. Dès l’année suivante, il signe chez Vents d’Ouest la série humoristique Nelson et Trafalgar, avec Jacky Goupil au scénario. En 1999 il publie Fol, une saga de fantasy, chez le même éditeur. En 2004, la trilogie L’auberge du bout du monde voit le jour chez Casterman, c’est sa première collaboration avec Tiburce Oger. Ensemble, ils publient en mars 2009 Canoë Bay, aux éditions Daniel Maghen. Aujourd’hui, Patrick Prugne veut poursuivre sa passion : « J’ai encore envie de faire de la BD et de dessiner des projets qui me tiennent à coeur. Si je n’étais pas dessinateur, je serais… dessinateur, ou peut être peintre ».

Texte et photo © Daniel Maghen

La dernière rose de l’été (suivi de) L’aimant – Lucas Harari – Ed. Sarbacane

C O M M U N I Q U É

Copyright L. Harari (scénario et dessins) / Sarbacane – En librairie le 26 août 2020 – 192 p., 29

C’est l’été. Léo, jeune rêveur parisien caressant l’espoir de devenir écrivain, bosse dans une laverie automatique en attendant de trouver l’inspiration pour son grand œuvre. Un soir, il croise par hasard un cousin qui lui propose de garder sa maison de vacances au bord de la mer. Coup de pouce du destin, le timide Léo devient quelques jours plus tard le voisin de riches plaisanciers.

Cependant, malgré l’atmosphère légère et surréaliste, quelque chose ne tourne pas rond. De jeunes hommes disparaissent aux alentours, la tension monte… 

C’est dans ce cadre étrange, et tandis que l’inspecteur Belœil mène l’enquête, que Léo rencontre sa jeune voisine, une adolescente capricieuse et sauvage : la belle Rose.

Policier intimiste hitchcockien d’inspiration Nouvelle Vague, La dernière rose de l’été revisite le récit d’ambiance avec une grâce épurée, une esthétique léchée, des couleurs hypnotiques, et un don singulier pour établir des atmosphères mystérieuses. Pas de doute, c’est bien le nouvel Harari ! 

Après L’aimant ( 2017 Ed. Sarbacane), La dernière rose de l’été est le second roman graphique de Lucas Harari.

Copyright L. Harari / Sarbacane –
152 p., 25 €

Pierre, le héros, était à ce point fasciné par l’architecture que Peter Zumthor avait imaginée à la fin des années 1990 pour la construction des nouvelles Thermes de Vals, qu’il a écrit sa thèse de doctorat sur ce complexe thermal et hôtelier niché à 1.200 mètres d’altitude dans le canton des Grisons. Puis, il s’est ravisé et l’a jetée aux orties. La puissance d’attraction qu’avait exercé sur lui le lieu se faisant de nouveau sentir, il a décidé de se rendre sur place. Pour savoir.

Après une brève introduction sur les conditions d’écriture de la BD, nous le rejoignons dans le tortillard qui le mène vers son destin. Là, un petit caillou doté d’étranges pouvoirs surgit de l’extérieur et atterrit à ses pieds. Il aura une importance non négligeable tout au long de cette histoire qui échappe à toute rationalité. De même qu’un certain carnet de croquis, disparu puis réapparu, et un Zippo « passe-muraille »…

Une fois arrivé, le jeune homme va faire un relevé minutieux de la topographie de l’imposante structure minérale aux lignes géométriques et noter la présence d’une porte sur l’un de ses panneaux. La réalité de ladite porte va bientôt être contestée avec véhémence par l’un des personnages du récit, l’inquiétant Philippe Varet, un écrivain-conférencier, spécialiste dans l’étude des villes d’eau.

Pierre l’a pourtant vue de ses yeux vue, et même dessinée…

Le jeune homme va également être le seul à croire l’histoire que raconte Testis, un vieil ermite des montagnes, dont l’âge canonique porte les autres à déclarer qu’il déraille. Le vieillard prétend en effet que jadis, un jeune déserteur de la Première Guerre mondiale s’est volatilisé sous ses yeux, comme absorbé par la paroi rocheuse, cependant qu’une pluie de pierres fondait sur lui.  

On n’en dira pas plus, préférant laisser au lecteur le soin de découvrir cet album aussi troublant que captivant.

Lucas Harari est né à Paris en 1990, où il vit toujours. Après un passage éclair en architecture, il entreprend des études aux Arts déco de Paris, dans la section image imprimée dont il sort diplômé en 2015. Sensibilisé aux techniques traditionnelles de l’imprimé, il commence par publier quelques petits fanzines dans son coin, avant de travailler comme auteur de bande dessinée et illustrateur pour l’édition et la presse.

A.C.

Sourvilo – Olga Lavrentieva – Ed. Actes Sud

C O M M U N I Q U É – Copyright O. Lavrentieva / Actes Sud

Traduction Polina Petrouchnina. En librairie le 2 septembre 2020 – 320 p. 28 €

En Russie, les grand-mères sont la mémoire vivante de l’histoire tragique de leur pays. L’écrivaine Svetlana Aleksievitch, prix Nobel de Littérature en 2015,  raconte d’ailleurs qu’enfant, sa grand-mère lui avait appris à écouter ce qu’on avait pas le droit de dire

Ici, c’est Valentina Sourvilo, 94 ans, qui raconte à sa petite-fille, Olga Lavrentieva, son enfance heureuse à Leningrad, brutalement interrompue par l’arrestation de son père, en 1937. Viennent ensuite l’assignation à résidence, la mort de sa mère, le retour dans sa ville natale, qui sera assiégée pendant plus de deux ans. C’est le tristement célèbre Siège de Leningrad. C’est aussi l’époque de la faim persistante, de la peur épuisante, des trahisons d’amis, puis plus rares, comme par miracle, celle des mains qui se tendent… Tout cela a laissé une profonde cicatrice dans le cœur de Valentina, la conduisant, même dans les années relativement prospères d’après-guerre, à souffrir d’une peur irraisonnée pour ses proches.

Imprégnée de tendresse, l’histoire de cette femme, que l’auteure illustre à travers un graphisme en noir et blanc, laconique  et puissant, devient le reflet du destin de millions d’autres, et de tout une nation*.

Olga Lavrentieva est membre de l’Union des artistes de Saint-Pétersbourg. Elle privilégie dans ses bandes dessinées la fiction documentaire, comme dans son premier album consacré à un procès de militants proches d’Édouard Limonov. Auteure reconnue en Russie, ses œuvres sont publiées en Finlande, en Suisse, en Norvège, aux États-Unis, en Hongrie, en Pologne et, pour la première fois, en France.

  • Pour mémoire – 1937 marque l’apogée de ce qu’on a appelé la Grande Terreur instaurée par Staline. La répression procède par catégories sociales : les anciens nobles, les trotskistes, les militaires, les ouvriers… et ceux qui sont d’origine polonaise comme Vikenty Kazimirovitch Sourvilo, dont le nom de famille est sans équivoque.
  • 1941. L’Allemagne envahit l’URSS sur plusieurs fronts. Hitler l’a ordonné, Leningrad, berceau de la Révolution de 17, doit être rayée de la carte. Assiégée, cette ville de trois millions d’habitants brutalement confinés, se retrouve coupée du monde, avec des stocks de nourriture largement insuffisants : blé et farine pour 35 jours, viande et bétail sur pied pour 33 jours, sucre et conserves pour 300 jours alors que le siège va durer… 900 jours. Bombes et obus vont réduire la Venise du Nord en un champ de ruines où sévissent le froid – jusqu’à moins 38 °C – et la famine. 

Quand enfin le siège sera levé, en 1944, on dénombrera 1 800 000 morts dont 1 million de civils. 

Un train d’enfer – Erwan Manac’h – Gwenaël Manac’h – Ed. La ville brûle

Copyright E. & G. Manac’h / La ville brûle – En librairie le 11/09/2020
136 pages • 18 €

À première vue, le sujet de la BD ne semble pas très glamour : « préparer la SNCF à l’ouverture à la concurrence, ce qui signifie nouveau modèle de management, nouvelle organisation, nouveaux tarifs« …

Pas très glamour, mais plutôt prometteur quand on connaît le duo de choc que forment, chacun dans sa spécialité, les « Manac’h Brothers ».

L’un, le journaliste Erwan Manac’h, est parti à la rencontre des salariés de la SNCF, et jusque dans les couloirs du Pouvoir, pour nous permettre de comprendre les transformations à l’œuvre dans le transport ferroviaire.

Cette enquête citoyenne et politique, parue dans Politis en 2019 interrogeait et interroge plus encore aujourd’hui notre avenir : alors que l’urgence climatique devrait être une préoccupation constante des pouvoirs publics, comment expliquer que l’on sacrifie le seul mode de transport écologique ?
Qu’en est-il réellement du statut de cheminot ?
Quels sont les enjeux qui sous-tendent l’ouverture à la concurrence ? Au terme de cette enquête, se dessine la genèse d’une crise aiguë qui souligne les ressorts cachés
et les logiques invisibles qui régissent notre économie.

Quant au second, Gwenaël Manac’h, il s’est emparé de son porte-mine, de son tire-ligne, de ses encres de Chine couleur, de son curvimètre, de son compas à balustre… et s’est lancé, à la vitesse qui lui convenait mais sûrement pas à 100 à l’heure, dans les illustrations de la version BD du reportage extrêmement fouillé et sans concessions d’Erwan Manac’h.

La rectitude de l’un associée au coup de crayon percutant de l’autre, cela donne envie d’en savoir plus. Et puis, ne sommes-nous pas toutes et tous concerné-e-s ?

LES AUTEURS

Erwan Manac’h
Né en 1987, il est journaliste à Politis depuis 2011, responsable de la rubrique économique et social et auteur de plusieurs enquêtes sur les nouvelles méthodes de management. Depuis de nombreuses années, il enquête sur les conséquences, notamment sociales, de l’ouverture à la concurrence de la SNCF.

Gwenaël Manac’h
Né en 1990, il est auteur de bande dessinée et illustrateur, diplômé de l’ESA Saint-Luc. Sa première BD intitulée La cendre et le trognon est parue chez Six pieds sous terre en
janvier 2019.

Simon & Louise – Max de Radiguès – Ed. Sarbacane

COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO
Copyright M. de Radiguès / Sarbacane

Simon et Louise ont quinze ans, ils s’aiment ; mais c’est les vacances, alors ils sont séparés. Puis Simon reçoit une terrible notification : Louise n’est plus “en couple” avec lui sur Facebook, et refuse de répondre à ses questions. C’est le drame. Ne faisant ni une ni deux, Simon enfile son sac-à-dos, et part en stop la retrouver, à cinq-cents km de là. Car rien ne pourra l’arrêter. Il ne sait pas encore ce qu’il va découvrir à l’arrivée, mais ce périple va le faire entrer de plain-pied dans le monde des grands. Louise, va-t-elle rester « célibataire », ou succomber au charme d’un autre ?

Léger et frais comme une coupe de Champomy .

128 p., 18,50 €

Ce qu’en ont dit nos confrères :

Tendre, drôle et touchante, cette bande-dessinée est une véritable bouffée d’air qui ne marquera pas, pour beaucoup, d’évoquer quelques souvenirs de jeunesse. La Provence

Un must have avant l’été ! Planète BD

Voilà un album intelligent et tout en finesse. L’Express

Max de Radiguès dévoile son immense capacité à reproduire ces petits gestes et échanges qu’offre l’amour. Du grand art ! dBD

Né en Belgique en 1982, Max de Radiguès est auteur de bande dessinée, éditeur à l’Employé du Moi et directeur de collection chez Sarbacane. En 2012, son livre sur sa résidence au Center for Cartoon Studies (USA) fait partie de la sélection officielle du festival de la BD d’Angoulême. Il est l’auteur de Bâtard, (Casterman, 2017), lauréat du Prix Polar SNCF 2018 et Pépite du Salon du livre jeunesse de Montreuil 2017 dans la catégorie BD. Le premier tome de sa série Stig & Tilde (Sarbacane) était en sélection officielle du Fauve jeunesse 2019 du festival d’Angoulême.

La tournée – Andi Watson – Ed. çà et là

Titre original : The book tour (Angleterre) – Traduction Hélène Duhamel – Copyright A. Watson / Çà et Là – 212 p., 22 €

Comment ne pas faire un parallèle avec deux personnages que l’on rencontre dans au moins deux romans inachevés et posthumes de Franz Kafka (1883-1924) : Joseph K (Le Procès, 1924) et K l’Arpenteur (Le Château, 1926) ? On peut raisonnablement se dire que, s’il en avait eu le temps, l’auteur les aurait désignés autrement que par cette simple consonne… On pense également à Ionesco (Tueur sans gages).

Ici , G.H. Fretwell, un petit auteur de romans, qui pour la plupart finissent probablement au au pilon, vit dans une petite ville anglaise, avec sa femme, Rebecca, qui ne lui prête guère d’attention, et leur enfant. Son nouveau roman, Sans K, vient de sortir et Fretwell se lance dans une tournée de promotion programmée par son éditeur. Ladite tournée débute mal : à peine arrivé, un faux porteur de bagages lui dérobe sa valise contenant les exemplaires de son roman. Ensuite, il est plus ou moins bien accueilli dans les librairies et ne parvient jamais à dédicacer le moindre livre. Délaissé par son éditeur, qui a manifestement d’autres chats à fouetter, il attend avec impatience la parution d’une critique de Sans K dans la rubrique littéraire d’un grand quotidien, chronique qui ne viendra jamais.

Mais tout se corse encore lorsqu’il est interrogé par la police, car son circuit est étrangement similaire à celui du « Tueur à la valise », un tueur en série qui sévit dans les lieux qu’il a lui-même parcourus. Pour Fretwell, le cauchemar kafkaïen ne fait alors que commencer…

Une délicieuse comédie noire so british, avec la connotation satirique et politique qui va avec, dans laquelle le personnage un peu falot et constamment dépassé par les événements – mais qui oppose une résistance passive qui, sait-on jamais, pourrait s’avérer efficace – est un formidable anti-héros.

Anna K.

Andi Watson est né en 1969 à Wakefield (Angleterre). Après des débuts dans le jeu vidéo, puis un passage par le dessin animé, il se consacre à la bande dessinée à partir de 1993 avec « Samouraï Jam » . Il crée ensuite la série « Skeleton Key » puis « Geisha », qui lui vaudra une nomination aux prestigieux Eisner Awards en 2000.

Il est également l’auteur de plusieurs romans graphiques abordant avec finesse les relations entre hommes et femmes, dont « Breakfast After Noon » (nominé aux Eisner Awards en 2001), « Slow News Day », « Ruptures » et « Little Star ». Dans un registre moins intimiste, il a également collaboré avec Marvel, DC et Dark Horse Comics, puis a réalisé plusieurs bandes dessinées pour enfants. Andi Watson vit à Worcester (Angleterre) avec sa femme et sa fille.

Voir Archives : Points de chute (février 2016) et Breakfast After Noon (décembre 2017), Ed. çà et là.

Quimby the Mouse – Chris Ware – Ed. L’Association

Coup d’œil dans le rétro (janv. 2010)

Quimby the Mouse est un album kaléidoscopique constitué de travaux que Chris Ware publia au début des années 1990 dans The Acme Novelty Library, une revue qu’il avait lui-même créée.

En France, son terrain d’exploration graphique hors normes attire rapidement l’attention des éditions L’Association, qui à leur tour s’en emparent.

Album inclassable parmi les inclassables, au contenu éclectique, loufoque, complexe, Quimby The Mouse est, au gré de l’humeur de son auteur, composé de bandes dessinées animalières (Larry le chat), de héros masqués (type Superman), d’anti-héros (Jimmy Corrigan), de fac-similés de The Acme, d’encarts publicitaires détournés, de conseils « scientifiques » déjantés et de mille autres choses encore.

Chris Ware ©
Chris Ware ©

Les planches, majoritairement en noir et blanc, alternent avec celles aux couleurs fortes ou bien tirant sur le pastel. Les unes sont d’une densité foisonnante – 40 à 70 cases par planche, voire plus (prévoyez une bonne loupe !), les autres sont plus minimalistes, comme si Chris Ware avait voulu laisser au lecteur le temps de reprendre son souffle. Avec ou sans loupe, la surprise est au détour de chaque page : scènes potaches, impertinence, pertinence, autodérision, amertume, réminiscences…

En résumé, que vous soyez ou non familier de l’univers baroque de Chris Ware, équipez-vous et partez le nez au vent à l’aventure ! 68 p., 33 € – 30×40 cm

Anne Calmat

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Chris Ware ©
Extrait de {Quimby the Mouse}, Chris Ware
Chris Ware ©



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Le culte de Mars – Mobidic – Ed. Delcourt

Copyright Mobidic / Delcourt – Depuis le 17 juin 2020

Mars, planète de tous les fantasmes. Il est vrai que le nom guerrier que lui a attribué l’astronome qui l’a découverte invite à sa conquête. Mais qui va la conquérir ? Ou plutôt, qui a conquis l’autre la première ? Dans les années 1960, les scientifiques américains s’interrogeaient sur l’origine des phénomènes étranges observés à de multiples reprises dans le ciel. Ils furent suivis un peu plus tard de témoignages d’atterrissages d’objets en forme de soucoupes inversées, puis de contacts avec leurs occupants. Les astrophysiciens n’excluaient pas que ces « unidentified flying objects » puissent venir de Mars. Des commissions furent créées un peu partout dans le monde, dont les conclusions s’accordaient sur le fait que dans un certain nombre de cas, rien n’indiquait qu’il puisse s’agir de témoignages subjectifs, nés d’esprits dérangés.

Voilà qui nous ramène au Culte de Mars, dont la couverture représente une fusée faite de bric et de broc, sur les performances de laquelle il serait difficile de parier un kopeck. Un homme, Hermès, collecteur et gardien des savoirs anciens tient serré contre lui un épais volume, que l’on imagine être précieux. Où sommes-nous ? De toute évidence sur la Terre. Mais à quelle époque ? La société que dépeint l’auteure dans un style flamboyant semble passablement divisée et chaotique ; on pense plutôt à des temps reculés.

Mobidic remet rapidement les pendules à l’heure…

Plusieurs décennies ont passé depuis le départ des colons, la vie sur Terre a repris ses droits, mais parmi ceux qui sont restés, un grand nombre s’accroche à l’idée que « Mars est le paradis et qu’ils ont été oubliés en enfer ». Ils n’ont en outre pas oublié la trahison de leurs semblables, c’est pourquoi ils ont construit cette fusée qui devrait, le moment venu, leur permettre de rejoindre la planète rouge.

Mais en quoi ce potentiel exode se justifie-t-il ? Ne serait-il pas plus sage, maintenant que sont cicatrisées les blessures infligées à la planète bleue par les générations précédentes, de miser sur cette bonne vieille Terre, tout en veillant à ne jamais reproduire les erreurs du passé ? De plus, qu’est-ce qui prouve que les pionniers d’antan sont arrivés à bon port ?

Pour la petite et probablement la grande Histoire, l’été 2020 verra partir trois missions robotiques vers Mars. Des étapes nécessaires avant que l’Homme ne puisse, peut-être, se rendre un jour sur la planète rouge. Si certains prétendent que cela pourrait arriver très vite, d’autres assurent qu’il faudra encore être patients. La NASA se serait déjà attelée au projet, tout comme l’Agence Spatiale Européenne.

Anne Calmat

112 p. 18,95 €

Depuis mai 2015 aux éditions Delcourt

De la même auteure

Roi Ours : un conte au graphisme soigné et vivant, aux couleurs éclatantes et généreuses, une ode à la tolérance, au partage et au respect d’autrui, pour narrer le destin sombre et hors norme d’une jeune fille, appartenant à une tribu polythéiste de la forêt.

L’odyssée d’Hakim (T.3) – De la Macédoine à la France – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

Depuis le 3 juin 2020 – Copyright F. Toulmé / Delcourt

Ce troisième et dernier volume débute par une rencontre entre Fabien Toulmé et les élèves d’un lycée du sud de la France. Le T. 3 de L’Odyssée d’Hakim n’a pas encore été publié, l’auteur leur fait un résumé des deux précédents, répond à leurs questions, met un certain nombre d’éléments en perspective, puis rejoint Hakim, afin de poursuivre et clore une longue conversation entamée en octobre 2016. (v. Archives, mai 2020)

Hakim décrit alors les dernières étapes d’un périple qui a duré quatre ans, jusqu’à cet ultime et éprouvant voyage à travers plusieurs pays de transit, qui va les mener, son tout jeune fils Hadi et lui, de la Macédoine à la France. Il évoque les longues marches de nuit avec d’autres réfugiés : ne pas se faire repérer, rester groupés pour faire échec aux brigands venus les dépouiller, ne pas oublier de se faire enregistrer dans les pays traversés, mais sans se tromper sur la nature de l’attestation de passage – demande d’asile ou simple laisser-passer ? Trouver où se laver, où se restaurer, pourvoir aux besoins du petit Hadi dont la vie lui est plus chère que la sienne, faire une halte chez l’habitant pour une nuit que l’on espère paisible. Et voir le maigre pécule qu’il avait emporté fondre comme neige au soleil.

Il y a eu des rencontres heureuses et celles qui l’étaient moins, des policiers bienveillants prêts à tendre la main, et les autres. Il y a eu des pays qu’il aurait fallu éviter, et ceux qui facilitaient la vie des migrants. « En Autriche, on avait l’impression d’être traités comme des personnes qui avaient une valeur, par opposition à la Hongrie où on se sentait comme des animaux, des criminels.» Il y a eu de grandes peines, des fausses joies, puis l’ineffable bonheur d’être tous réunis. Ensuite, le principe de réalité a eu beau rattraper Hakim, il saurait faire face.

Fabien Toulmé

Un sans faute comme d’habitude de la part de Fabien Toulmé, dont l’immense talent tient à la justesse de son écriture et à sa capacité nous faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de ses héros, nous les suivons pas à pas, partageons leurs attentes et leurs déceptions. Un témoignage puissant sur ce que c’est qu’être humain dans un monde qui parfois oublie de l’être.

Anne Calmat

304 p., 24,95 €

Extrait d’interview de Fabien Toulmé (© Delcourt).

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans cette dernière partie du récit ?

Chaque étape, prise de façon individuelle, est déjà très forte et doit être très dure à vivre, mais ce qui m’a le plus marqué c’est justement l’enchaînement, sans répit, de toutes ces étapes. Comment Hakim, avec un enfant qui savait à peine marcher, a-t-il pu endurer tout ce voyage en ne dormant quasiment jamais et dans des conditions très rudes ? J’avoue que je suis admiratif de sa force et de son courage.

D’ailleurs globalement, qu’est-ce qui t’a le plus étonné chez Hakim ? Et dans son récit ?

En plus de ce que je viens de dire, je pense que c’est sa résilience. Sa capacité à faire de l’humour sur des moments durs de son parcours. Et je suis également impressionné par sa patience, le temps qu’il a pris pour me raconter, en détail, pendant plus d’un an et demi, toute son histoire.

Voir aussi « Ce n’est pas toi que j’attendais » (Archives mars 2017) et « Les deux vies de Baudoin » (idem)

The Nobody – Jeff Lemire – Ed. Futuropolis

Depuis le 22 juin 2020 – Copyright J. Lemire / Futuropolis

Pour l’écriture de cet album, Jeff Lemire s’est inspiré du roman de G.H. Welles, Homme invisible (publié en 1897). Fasciné par les conquêtes de la science au 19è siècle, Wells y décrivait la destinée d’un homme, le physicien Griffin, qui avait découvert un moyen de rendre transparents les tissus, y compris les cellules vivantes. Après avoir expérimenté le procédé sur lui, il s’était aperçu que ses vêtements et la nourriture qu’il absorbait demeuraient visibles. Une solution s’était alors offerte à lui, le temps de trouver la formule qui lui rendrait son apparence : des bandelettes sur tout le corps, des lunettes noires et un chapeau.

La bande dessinée – captivante de la première à la dernière planche – met ici l’accent sur la quête d’identité et la destruction toujours possible d’une communauté, jusque-là paisible.

Dans The Nobody, un dénommé John Griffen débarque dans une petite bourgade et se rend à l’unique motel du coin. Il ne passe pas inaperçu. La nouvelle de l’irruption de cette « momie ambulante » au sein du paisible Large Mouth se répand comme une trainée de poudre et les difficultés ne tardent à fondre sur lui. Conscient de l’hostilité que sa présence suscite, l’homme sans nom opte pour un confinement quasi permanent dans ledit motel. Pour Vickie (la narratrice), une ado solitaire qui rêve d’un ailleurs, l’inconnu symbolise à lui seul le mystère fantasmé du monde extérieur. Un soir elle frappe à sa porte, John laisse entrer celle qui lui a sauvé la mise en lui permettant de venir chercher quotidiennement ses repas au restau de Large Mouth. Il lui confie qu’il est là dans l’unique but de poursuivre en toute tranquillité des travaux scientifiques, dont il lui livre la teneur.

Vérité ? Mensonges ? L’homme est-il ce qu’il prétend ? Beaucoup en doutent. Que fuit-il ? Jeff Lemire lève les voiles les uns après les autres, cependant que le pouvoir de nuisance des idées reçues fait lentement son œuvre et que la paranoïa gagne les esprits. Dans un monde où la différence n’a pas sa place, la disparition d’une serveuse va suffire pour que Griffen soit tout naturellement désigné comme le seul coupable possible, et traqué comme tel. Son sort sera-t-il aussi dramatique que celui subi par son « prédécesseur », le physicien Griffin ?

Anne Calmat

Jeff Lemire

Jeff Lemire (né le 21 mars 1976 dans le Comté d’Essex) est un auteur de bande dessinée canadien. Il publie à la fois pour la scène alternative et pour le grand groupe DC Comics, où il est principalement scénariste. Jeff Lemire est né et a été élevé dans le comté d’Essex (Canada), près du Lac Saint-Claire. Il a étudié le cinéma, puis décidé de poursuivre dans le comics quand il a réalisé que sa personnalité solitaire ne collait pas avec le métier de réalisateur. The Nobody, sorti en 2009, est une réédition.
144 p., 20 €

Roberto & Gélatine Cache-cache – Germano Zullo – Albertine – Ed. La Joie de lire

Depuis le 9 juin – Copyright G. Zullo, Albertine / Joie de lire

Les temps changent. Autrefois on aurait dit d’un tel album qu’il s’adresse aux jeunes de 7 à 77 ans, aujourd’hui, on peut affirmer qu’il parlera aux lectrices et lecteurs de 4 à 88 ans. Un sacré vol-plané ! Les plus jeunes, qui adorent qu’on leur raconte encore et encore la même histoire, se reconnaîtront dans celle-ci ; il n’est en outre pas exclu que les plus anciens essuient une larmichette en la partageant avec leurs petits démons (et merveilles).

Les souvenirs remonteront alors à la surface…

Comme Roberto, vous êtes plongé(e) dans un roman passionnant, au plus fort de l’action, et voilà que votre petit-fils ou votre petite-fille vous réquisitionne pour une partie de cache-cache. « Je n’ai pas le temps de jouer » lui dites-vous. Mon œil ! Vous avez beau protester, rien n’y fait. Vous capitulez, tout en tentant de ne pas perdre la face : « Alors juste une fois, après tu me laisses tranquille !» Vous faites alors semblant de chercher, en vous parlant à vous-même : « Ça ne peut pas être là, l’espace est trop petit ! » « Peut-être dans ce coffre… Non… Alors derrière la porte de la salle de bains… Tiens, c’est bizarre, tous les vêtements qui étaient dans le panier en osier sont maintenant éparpillés par terre… »

Vous entendez un rire étouffé, vous faites la sourde oreille, vous apercevez l’extrémité d’un pied qui dépasse d’un énorme coussin, vous passez votre chemin. Tout cela fait partie d’un rituel auquel grands et petits se plient avec un égal bonheur.

L’album concocté par Germano Zullo et Albertine – un enchantement ! – perpétue avec élégance et espièglerie ce moment de partage, dont on a eu un jour ou l’autre la nostalgie. C’est tout simple, plein de poésie et de vitalité ; le duo Germano Zullo & Albertine fonctionne cette fois encore à la perfection. (v. aussi Archives BdBD : Le Président du monde, Les Oiseaux et le premier opus de Alberto et Gélatine).

Délicieux comme une pomme d’amour.

Anne Calmat

88 p., 14,90 €