Tous les articles par AnnaK

Des souris et des hommes – Rébecca Dautremer – Ed. Tishina (texte intégral, trad. Maurice-Edgar Coindreau)

Copyright R. Dautremer / Tishina – Depuis novembre 2020 – 420 p., 37€

https://www.arte.tv/fr/videos/100369-000-A/roman-graphique-des-souris-et-des-hommes/

« J’ai vu des centaines d’hommes passer sur les routes et dans les ranchs, avec leur balluchon sur le dos et les mêmes mensonges dans la tête. J’en ai vu des centaines. Ils viennent, et, le travail fini, ils s’en vont ; et chacun d’eux a son petit lopin de terre dans la tête. Mais y’en a pas un qu’est foutu de le trouver. C’est comme le paradis. »

Il n’est pas rare qu’un roman mis en images – ici, mis en scène – par un(e) artiste, soit magnifié par la beauté et la puissance de ses illustrations. On le découvre alors sous un nouveau jour, il peut même y gagner une seconde vie en touchant un lectorat pour qui, hormis quelques grandes signatures, les road-trips américains des années 1930-40 sont passés de mode. Le nom de John Steinbeck reste quant à lui plutôt attaché au titre qui a succédé à cet ouvrage, Les Raisins de la colère (1939, Prix Pulitzer), dans lequel il décrit l’odyssée tragique de petits fermiers dépossédés, partis vers la Californie louer leurs bras comme travailleurs agricoles.

Dans Des souris et des hommes, John Steinbeck met en scène deux hommes, deux amis qui vont de ferme en ferme pour louer leur force de travail dans l’espoir de pouvoir, un jour, acquérir une petite ferme « bien à eux ». Il y a George, la tête pensante du duo, et Lennie, son ami d’enfance. Lennie est un colosse à la force surhumaine, mais pourvu de l’âge mental d’un enfant. Sa seule passion est de caresser des matières soyeuses et douces, comme par exemple les souris, que ses grosses paluches finissent inéluctablement par étouffer par excès de tendresse. Une jeune femme, passablement aguicheuse, va en faire les frais et sceller le destin du pauvre innocent.

C’est alors que nous revenons à notre propos initial : ce court roman, un rien tire-larmes, en même temps qu’expression de la misère et de la solitude humaine, qui des décennies plus tard perdurent chez toutes celles et ceux dont les vies ont été fracassées, trouve sous les pinceaux de Rébecca Dautremer une dimension souveraine rarement égalée. Un grand moment d’émotion, à offrir sans modération. Tout lectorat.

A. C.

Rébecca Dautremer est née en 1971 dans les Hautes-Alpes. Diplômée en graphisme de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs et passionnée de photographie, elle se tourne vers l’illustration jeunesse en 1996. Suivront plusieurs succès dont L’Amoureux et l’adulé Princesses oubliées ou inconnues. Elle a été récompensée par de nombreux prix, parmi lesquels la Pépite du Livre illustré et le Grand Prix de l’Illustration, en 2019. Ses deux derniers ouvrages, Les riches heures de Jacominus Gainsborough et Midi Pile, ont eux aussi rencontré un immense succès public et critique. Son adaptation graphique du classique de John Steinbeck Des souris et des hommes révèle toutes les finesses de son style, ponctué de clins d’œil aux illustrations des années 1930.

A. C.

Voir aussi (Archives BdBD) :

La Charge mentale des femmes et celle des hommes – Aurélia Schneider – Muzo – Ed. Larousse

Copyright A. Schneider, Muzo / Larousse – Depuis le 28 avril 2021 – 208 p., 17.95 €

Vie domestique, familiale, professionnelle ou sociale, vous êtes au front en permanence ? Tout se télescope, vos activités occupent votre cerveau et dévorent les espaces de pause dont votre corps et votre tête ont tant besoin ? Ne cherchez plus, vous êtes en pleine  surcharge mentale.

Avec cet ouvrage, vous apprendrez à :

• reconnaître vos vulnérabilités ;

• identifier des fonctionnements profonds qui opèrent à votre insu ;

• appliquer la règle des 8R : R comme prendre du Recul, Rectifier le tir ou Retomber sur ses pieds ;

• améliorer la qualité de vie de votre couple au quotidien.

Aurélia Schneider
Muzo

Après le succès de son premier livre, La charge mentale des femmes… et celle des hommes, le Dr Aurélia Schneider, ancienne interne des hôpitaux de Paris, spécialiste des thérapies comportementales et cognitives s’est associée au dessinateur Muzo pour proposer un guide enrichi de nouveaux cas cliniques, illustrant ses méthodes thérapeutiques aussi concrètes que simples, grâce à des dessins pleins d’humour et de justesse.

Autant d’outils pour vous aider à alléger votre charge mentale et prévenir le burn-out !

« D’accord, vous avez déjà trop de choses à faire. Alors, lire un livre, en plus, non merci, pas le temps ! Mais si, justement, la lecture de ce livre-ci va avoir un effet magique : juste un chapitre, chaque soir, et vous serez sauvé(e) !

Vous allez comprendre comment la charge mentale vous emprisonne ; rire de vous et de l’époque ; réfléchir aux choses à faire (ou à ne plus faire) ; puis agir, moins mais mieux. Et voilà le boulot : merci Aurélia et Muzo ! » *

  • Christophe André, médecin psychiatre

Objectif Mars : Tous les espoirs sont permis, la Nasa persiste en signe… (suivi de) « On mars », BD en 3 parties

Le Monde, 20 avril 2021 – « Pour sa première expérience, Moxie a produit 5 grammes d’oxygène, de quoi respirer pendant 10 minutes pour un astronaute ayant une activité normale. Les ingénieurs chargés de Moxie vont maintenant mener davantage de tests et essayer d’augmenter ce résultat. L’outil a été élaboré pour pouvoir générer jusqu’à 10 grammes d’oxygène par heure.

La démonstration a eu lieu le 20 avril et la NASA espère que de futures versions de l’outil expérimental utilisé pourront préparer le terrain à une exploration par des humains. Non seulement le processus pourrait produire de l’oxygène pour que de futurs astronautes puissent respirer, mais il pourrait aussi permettre d’éviter de transporter depuis la Terre de larges quantités d’oxygène indispensables à la propulsion de la fusée pour le voyage du retour.

De l’oxygène pour dix minutes

Le « Mars Oxygen In-Situ Resource Utilization Experiment » (Moxie) est une boîte dorée de la taille d’une batterie de voiture, située à l’avant droit du rover. Il utilise électricité et chimie pour scinder les molécules de CO2, produisant ainsi de l’oxygène, d’un côté, et du monoxyde de carbone, de l’autre. Pour sa première expérience, Moxie a produit cinq grammes d’oxygène, de quoi respirer pendant dix minutes pour un astronaute ayant une activité normale. »

Maintenant, attardons-nous un moment sur ce qui n’est encore qu’une fiction… https://boulevarddelabd.com/on-mars-t-1-a-3-3-sylvain-runberg-grun-ed-daniel-maghen/

T.2 sur 3


Esma (Double meurtre à la villa Matsuo) – Iwan Lépingle – Ed. Sarbacane

En librairie le 5 mai 2021
Copyright I. Lépingle / Sarbacane

La première fois qu’Audrey croise le regard d’Esma, par une chaude journée d’été, dans le domaine de milliardaires près de Genève dans lequel elles travaillent, une émotion forte et nouvelle lui enflamme le ventre. Alors quand la jeune Turque sans-papiers déboule chez elle au beau milieu de la nuit, dégoulinante des eaux noires du Léman, en lui disant que sa vedette de boss vient d’être noyée dans sa piscine par un mystérieux assassin, Audrey décide de la croire.

Tandis que l’enquête policière rame, que les médias se délectent de cette affaire sordide, Audrey cache sa protégée dans les villas vides du domaine. Mais le meurtrier court toujours. Et si Audrey avait manqué de discernement ? Et si le meurtrier était… une meurtrière ?

Né en 1974 à Orléans, Iwan Lépingle a fait de nombreux voyages en Asie puis a enseigné au Maroc.
Il publie en tant qu’auteur et dessinateur Kizilkum puis Rio Negro chez les Humanoïdes Associés, marqués par son goût du voyage et des grands espaces.
Une île sur la Volga est son deuxième album chez Sarbacane, après le très remarqué Akkinen zone toxique accueilli unanimement dans les médias.

L’Attrape-Malheur (T. 2/3) – Fabrice Hadjadj – Tom Tirabosco – Ed. La Joie de Lire

Roman illustré, à partir de 13 ans – 478 p., 22, 90 € (copyright F. Hadjadj (scénario), T. Tirabosco (illustrations) / La Joie de lire

Suite du roman de Fabrice Hadjajd, dont le style chatoyant a été salué par celles et ceux qui ont découvert le premier tome de sa trilogie. (v. Archives, sept. 2020). Si ce n’est pas le cas, ce bref résumé sera un heureux prélude à ce qui suit.

On se souvient qu’à la fin du T.1, Jakob Traum, né sous le signe de l’invulnérabilité, que l’on a surnommé « l’attrape-malheur » parce qu’il était capable de prendre sur lui les blessures et les maladies de ceux qu’il aime, a eu la tête tranchée, sur l’insistance de la foule toujours avide d’exploits spectaculaires et avec la bénédiction de sa (presque) fiancée, la jeune princesse Vérène, qui selon ses propres paroles « le déteste passionnément ». On se souvient aussi qu’au moment où il quittait le théâtre de son supplice, les machines volantes du vieil Altemore ont incendié le Dôme des Artistes…

Jakob s’en va dans la nuit, tenant devant lui sa tête fraîchement décapitée, à la manière d’un lampion. Une autre vie l’attend ; il se dit que puisque la mort ne veut définitivement pas de lui, il se tiendra désormais à l’écart des hommes – et des princesses.

Pour l’heure, il lui faut lutter contre les ennemis aux dents acérées qui ont déchiqueté ses vêtements, et se cacher de ce diable d’homme vêtu de noir, qui venait déjà hanter ses nuits lorsqu’il se produisait au cirque Barnoves après que son propre père l’eut rejeté. Qui est-il ? « Je ne sais pas si c’est un ami ou un ennemi. Vient-il d’un autre monde ? »

Malgré sa résolution de fuir toute autre compagnie que celle des bêtes et de Dame nature, Jakob a fini par rejoindre Ragar, le fils dissident d’Altemore, prince de Namubie.

Ragar est le chef de la Horde à laquelle nombre d’artistes du cirque détruit par les flammes se sont ralliés. Jakob se retrouve comme en famille, presque apaisé, aux antipodes de celui qui, il y a encore peu de temps, était capable de s’élancer du haut d’une tour pour se retrouver deux-cents mètres plus bas, sans une égratignure.

C’est à la faveur d’une inauguration, sur fond de complot fomenté par Ragar, que celui que l’on appelle maintenant « l’Enfant-Nature » va retrouver Clara, son amour d’enfance, aux temps bénis où il n’avait aucune raison de douter de l’affection des siens.

Jakob va apprendre à se battre au couteau et à chasser le sanglier, malgré sa répugnance à tuer des animaux. Il va aussi découvrir qu’un ami peut se changer en ennemi ou, au contraire, se révéler un ange gardien.

L’Enfant-Nature va également connaître la dualité : chérir Clara le jour et tenter de maudire Vérène la nuit, cependant que les chansons qu’elle a composées courent sur toutes les lèvres, avant de parvenir jusqu’à lui.

Ami rentre à la maison / Si je t’ai coupé la tête / Ce n’est pas une raison / Pour que tu fasses la tête.

Mais laissons maintenant aux lecteurs et lectrices la Joie de découvrir ce qui les attend… (sortie du T.2 le 22 avril 2021)

Né en 1971, Fabrice Hadjadj est un écrivain, philosophe et dramaturge français. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et agrégé de philosophie. Il est surtout connu par la critique pour ses essais, qu’il consacre aux questions du salut, de la technique et du corps. Ses ouvrages principaux sont : Le Paradis à la porte : Essai sur une joie qui dérange (Seuil, 2011), Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi) (Tallandier, 2017) et Être clown en 99 leçons (La Bibliothèque, 2017). Sa passion pour le théâtre l’a mené à composer des pièces, tandis que son goût prononcé pour les arts visuels a abouti à l’écriture de trois livres sur l’art. Sa pratique de la musique lui a également fait composer plusieurs albums. Il dirige aussi Philantropos, un institut universitaire, dans le canton de Fribourg.

Tom Tirabosco, illustrateur suisse, est né à Rome en 1966. Auteur de bandes dessinées, il est installé à Genève depuis 1971. Diplômé de l’École supérieure d’arts visuels de Genève, il est lauréat de plusieurs concours de bande dessinée tels que le Prix Toepffer de la Ville de Genève en 1997 et le Grand Prix de la Ville de Sierre 2003 (pour L’Œil de la Forêt. Éditions Casterman). Il a également signé cinq timbres pour La Poste suisse. Tom Tirabosco expose régulièrement en Suisse et à l’étranger, travaille pour la presse suisse et française et a signé de nombreuses affiches culturelles. Avec le célèbre caricaturiste Zep, Tom Tirabosco vient d’ouvrir une École supérieure de bande dessinée et d’illustration à Genève.

Ceux qui brûlent – Nicolas Dehghani- Ed Sarbacane

Copyright N. Dehghani / Sarbacane – En librairie à partir du 7 avril – 192 p., 25,50 €

Alex Mills, flanquée de son nouveau partenaire, le calamiteux Pouilloux – il se qualifie lui-même de vieil empoté – enquêtent sur le meurtre d’un homme que l’on a mutilé et aspergé d’acide chlorhydrique, avant de s’en débarrasser dans une benne à ordures. Le coupable pourrait être un individu vêtu d’un long manteau à capuche, qu’un témoin a vu se diriger vers un club à la réputation douteuse, appelé le Pyramid.

Peu de temps auparavant, Alex a été renversée par un motocycliste alors qu’elle traversait la rue, le nez plongé dans la lecture de son horoscope. « Attendez-vous à un événement frappant aujourd’hui. » Pas de bobo, mais le risque pour elle de se perdre dans un dédale de conjectures. Que ce serait-il passé si…

Pour l’heure, Alex et son binôme sont au Pyramid, un nom qui n’a pas sûrement pas été choisi par hasard. Pouilloux ouvre l’œil et photographie mentalement les clients qui lui semblent chelous, cependant qu’Alex est allée explorer les entrailles du club. Elle va y faire une rencontre pour le moins… frappante.

Les situations à haut-risque vont dès lors s’enchaîner, mais elles seront riches d’enseignement pour qui saura dénicher au fond de soi des ressources insoupçonnées. Car sous couvert d’une intrigue policière aux ramifications ésotérico-mafieuses, c’est aussi de cela dont il est question.

Une super bande dessinée – qui avance masquée – dans laquelle le graphisme « de folie  » joue un rôle important.

Anne Calmat

Nicolas Dehghani est né en 1987 à Rennes. Après une formation en cinéma d’animation à l’école des Gobelins, dont il sort diplômé en 2011, il s’associe avec cinq camarades de classe pour former le collectif CRCR. Ensemble depuis une dizaine d’années, ils réalisent courts-métrages, trailers, clips et publicités, principalement en animation traditionnelle. En parallèle, Nicolas s’ouvre à l’illustration, ce qui lui permet de collaborer avec des magazines en France, comme L’Obs, Les Échos, XXI, Usbek et Rica, et outre Atlantique, le New Yorker, Wired, Variety, Hollywood Reporter… Nicolas Dehghani vit à Paris. Ceux qui brûlent est sa première bande dessinée.

Idiss – Richard Malka – Fred Bernard – Ed. Rue de Sèvres

Copyright R. Malka, F. Bernard / Rue de Sèvres. Depuis le 31 mars 2021 – 128 p., 20 €
Ed. Fayard

D’après le livre de Robert Badinter

« J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss. Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils. » R.B.

En 2018, Robert Badinter, homme réservé par excellence, surtout lorsqu’il s’agit de son histoire familiale, livre dans son récit les silences des siens et rend hommage à sa grand-mère, Idiss.

En 2021, Richard Malka et Fred Bernard s’emparent de « cette manière de chef-d’œuvre, d’une sincérité coupante et sans apprêts » * et créent une version graphique en tous points fidèle à l’ouvrage de Robert Badinter.

  • La Croix, 2018

Au début des années 1910, Idiss fuit les pogroms qui s’étaient multipliés à partir de 1903 dans le yiddishland bessarabien* et s’installe à Paris avec son mari et ses enfants. Un répit de quelques années, avant que le Parti national-socialiste des travailleurs allemands ne désigne en 1921 un certain Adolf Hitler comme nouveau leader…

C’est l’itinéraire de cette petite femme venue d’ailleurs, dont la générosité de cœur et l’amour immodéré pour les siens irrigue les planches cet album, que nous découvrons, avec l’étrange sentiment d’avoir eu le privilège de créer un lien avec elle, et d’avoir vécu à ses côtés un moment d’Histoire. À découvrir sans délai.

  • Bessarabie (actuelle Moldavie), zone de résidence attribuée aux juifs par le régime tsariste.

Anne Calmat

Photo Joël Saget / AFP

Robert Badinter – Né à Paris en 1928, il fut avocat au barreau de Paris et professeur de droit. Nommé ministre de la Justice en juin 1981 par François Mitterrand, il fit voter l’abolition de la peine de mort en France et prit de nombreuses mesures en faveur des libertés individuelles, des droits des victimes et de l’amélioration de la condition des détenus. Robert Badinter a présidé le Conseil constitutionnel de 1986 à 1995 et fut sénateur des Hauts-de-Seine de 1995 à 2011. Il est l’auteur de nombreux ouvrages juridiques et littéraires.

Photo L. Bahaeghel

Richard Malka, né le 6 juin 1968 à Paris, est avocat au barreau de Paris, scénariste de bandes dessinées (L’Ordre de CicéronLa face kärchée de Sarkozy), et romancier français (Tyrannie et  Éloge de l’irrévérence) Il est spécialiste des questions de liberté d’expression et de laïcité, et connu pour être l’avocat du journal satirique Charlie Hebdo depuis sa création en 1992.

Photo L. Behaeghel

Fred Bernard est né en 1969, il illustre de nombreux albums réalisés en tandem avec François Roca, des romans jeunesse et sait être un auteur complet en BD adulte quand il écrit et dessine la série Jeanne Picquigny ou Les Chroniques de la vigne et les Chroniques de la fruitière et plus récemment, Carnet d’un voyageur immobile.

Les Mains de Ginette – Olivier Ka – Marion Duclos – Ed Delcourt

Copyright O. Ka (scénario), M. Duclos (dessin) / Delcourt – Depuis le 24 mars 2021 – 104 p., 16, 50 €

un petit bourg comme tant d’autres, dans lequel les gamins prennent un malin plaisir à estropier les nains de jardin d’une vieille femme, qu’au lieu d’appeler la sorcière, ils désignent sous le nom de « la crabe ».

Le prologue de l’histoire qui nous est ici contée évoque, dans ses premiers planches, une fable drolatique pour enfants. Il n’en est rien. Le scénario à tonalité balzacienne se révèle d’une densité psychologique inattendue et donne à méditer.

Lorsqu’une jeune femme en quête d’estime de soi, affligée dans son enfance de parents particulièrement toxiques, rencontre un jeune homme bien sous tous rapports, mais affligé, lui, d’un fétichisme compulsif des mains féminines, on est en droit de se demander si leurs névroses seront compatibles.

Marcelin Gavoche, droguiste rue du Moulin-à-sel, a aimé Gisèle, la préposée aux postes du village, dès qu’il a posé les yeux sur elle, ou plutôt sur ses mains. Ils se sont très vite mariés ; la vision de leur bonheur réjouissait tous les habitants de Bournabœuf. Mais cette merveilleuse union ne reposait-elle pas sur un malentendu ?

Marcelin pouvait s’enorgueillir de posséder la plus belle collection de gants de caoutchouc du comté. Toutes les femmes se pressaient dans son magasin pour en acheter. Il veillait à ce que chaque paire soit adaptée à la nature de la peau de ses clientes et à la morphologie de leurs doigts, leur faisait mille grâces (sans penser à mal, n’avait-il pas trouvé la femme de sa vie ?), les raccompagnait à la sortie de son magasin en esquissant trois pas de valse. À la longue, le comportement primesautier de son époux, par ailleurs toujours très amoureux, avait fini par déstabiliser Ginette. Les traumatismes de l’enfance remontaient à la surface…

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Elle se sentait comme autrefois : un laideron incapable d’être aimée. Le mécanisme de la jalousie, avec ses conséquences funestes, était enclenché. Et Gisèle était une personne jusqu’au boutiste.

Anne Calmat

L’accident de chasse – David L. Carlson – Landis Blair – ED. Sonatine

Copyright D. L. Carlson (scénario), Landis Blair (dessin) / Ed. Sonatine –
400 p., 29 €
Fauve d’Or Angoulême 2021

1959. Charlie Rizzo vient de perdre sa mère et doit emménager à Chicago avec son père, Matt, aveugle à la suite suite d’un accident de chasse, passionné de littérature et de poésie. C’est du moins la version officielle de la cause de sa cécité.

Mais un jour tout va basculer pour le père et le fils : Charlie a fait plusieurs pas de côté, Matt n’a pas d’autre choix, pour sauver le sauver de la prison, que de revenir sur un mensonge vieux de plusieurs dizaines d’années, au risque de casser le lien de complicité qui s’était instauré entre eux. Matt lui raconte alors ses années de prison… Un chemin initiatique éclairé par les poètes.

Touché par les faits à haute densité émotionnelle que lui a rapportés Charlie Rizzo, David L. Carlson va d’abord vouloir en faire un projet transmédia en l’adaptant au théâtre, en musique et au cinéma, mais après plusieurs déconvenues, et suite à sa rencontre avec Landis Blair, il décide d’en faire une bande dessinée.

L’élaboration graphique de L’Accident de chasse va prendre près de 4 ans au dessinateur (l’encrage d’une planche nécessite une journée entière), le résultat est à la hauteur.

Un chef-d’œuvre absolu ! Le style littéraire est fluide et de haute tenue, l’adaptation graphique en noir et blanc hachuré à la plume crée une incroyable symbiose entre les mots et les images.

Chaplin en Amérique (T.1) – Chaplin prince d’Hollywood (T. 2/3) – Laurent Seksik – David François – Ed. Rue de Sèvres

2019 – 78 p., 17 €
2021 – 80 p., 17 € – T.3 en 2022

Copyright L. Seksik (scénario), D. François (dessin)/ Rue de Sèvres

Ceux albums aux illustrations chaloupées retracent la période américaine de Chaplin et décrivent comment un homme qui, au départ, avait reçu d’aussi mauvaises cartes dans son jeu va devenir un créateur visionnaire et un acteur d’exception doublé d’une légende vivante.

Le premier tome débute en octobre 1912, lorsque Charles Spencer Chaplin, artiste de music hall, lui même fils d’artistes tombés dans l’oubli, quitte l’Angleterre pour une tournée de trois mois aux USA en compagnie de son demi-frère, artiste également et soutien indéfectible de son cadet. Chaplin ne doute de rien, il arrive en conquérant. Pour lui, il est inenvisageable qu’il en soit autrement, n’a-t-il pas une revanche à prendre sur la vie et sur la misère qui a accompagné son enfance et détruit ses parents ?

« Salut, l’Amérique ! Je suis venu te conquérir! Il n’est pas un homme, une femme, un enfant qui n’aura pas mon nom aux lèvres ! »

Mais les critiques sont catastrophiques. 

Peu de temps après, les cartes vont s’aligner dans le bon ordre : le metteur en scène-producteur, Mack Sennett, qui avait trouvé « le spectacle nul, mais Chaplin prometteur » demande à le rencontrer, puis semble l’avoir zappé. Chaplin demeure cependant dans son sillage, au cas où. C’est à la faveur d’un coup de chance phénoménal qu’il va créer son personnage : Sennett a besoin d’un comédien pour remplacer celui qu’il dirige dans L’Etrange aventure de Mabel ; il lui demande d’aller se chercher un costume dans la réserve aux accessoires… et c’est Charlot qui réapparaît.

C’est ainsi que Charles Spencer Chaplin va tourner dans la foulée une trentaine de films (en courts-métrages) et devenir en peu de temps l’acteur, puis ensuite le réalisateur le plus célèbre du monde.

Le Kid, 1921

Celles et ceux qui ne connaissaient que les grands lignes de la vie de Charlie Chaplin vont découvrir chez lui un mélange de pragmatisme (il a toujours privilégié ses intérêts, quitte à se montrer ingrat et cynique envers de ceux qui ont fait sonner pour lui « les trompettes de la renommée« ) et d’idéalisme (il n’a cessé de défendre le doit de l’Homme à la dignité et de pourfendre l’intolérance et le fascisme). Le troisième aspect de Chaplin – son goût immodéré pour les très jeunes filles – lui vaudra quelques déboires avec la justice et les ligues de vertu – ce ne seront pas les seules attaques auxquelles il devra faire face…

Les Lumières de la ville, (film sonore) 1931

Puis au retour d’un voyage où il a côtoyé les dirigeants les plus influents de la planète, celui qui a atteint les plus hauts sommets du tragique dans certains de ses films muets, décide qu’il est temps pour le vagabond au grand cœur de laisser la place à des productions plus engagées.

Ce que j’ai vu du monde me commande de passer à autre chose (…) de faire un autre cinéma (…) de tendre un autre miroir au monde. À quoi servirait le cinéma sinon

Le Dictateur, 1939
Les Temps modernes, 1936

En 1936, il envoie Charlot à l’usine. Ce sera le dernier film muet de celui qui ne voyait aucun avenir au cinéma parlant. Il y stigmatise le travail à la chaîne et dénonce le chômage qui sévit en Amérique depuis la crise de 1929. Puis viendra Le Dictateur (1939), son premier long-métrage parlant où, renonçant à toute métaphore, il caricature Hitler, qu’il qualifiait de clown inoffensif avant son voyage en Allemagne. Preuve que l’on ne peut pas être visionnaire en tout…

Anne Calmat

Sous terre – Mathieu Burniat – Ed. Dargaud

Copyright M. Burniat (scénario et dessin) / Dargaud. En librairie le 19 mars 2021 – 176 p., 19,99 €

« Hadès, dieu des enfers cherche une remplaçante, se présenter à la Porte 23 du Monde des morts… »

On pourrait résumer l’intrigue en trois ou quatre planches, mais ce serait négliger le véritable propos de l’auteur.


L’album illustre en effet un paradoxe : ceux qui ont quitté une terre moribonde dans le seul but de satisfaire leur appétit de toute-puissance vont découvrir LA VIE : celle qui grouille dans le monde d’en-bas.

Parmi les prétendants au trône, il y a Suzanne, 16 ans. En réalité, elle se fiche complètement du job, elle est là pour une tout autre raison. Il y a aussi Tom, celui qui va devenir son compagnon de route.

Détail planche

Le maître des lieux paraît, accompagné de son ami Cerbère, le chien tricéphale. Il dissimule un esprit revanchard sous l’apparence d’un aimable vieillard et rappelle aux trois-cents candidats à sa succession combien le monde invisible recèle de trésors, au point d’avoir fait de lui le plus riche des Dieux.

Mais pour lui succéder, ils vont devoir effectuer le parcours qu’il leur a lui-même concocté, au bout duquel se trouve la Corne d’Abondance, emblème de toutes les richesses. Le premier qui réussira à en goûter les fruits deviendra le nouveau maître des Enfers. Auparavant, Hadès tient à leur faire visiter son royaume.

Stupeur et déconvenue : « Je me casse, il est pourri cet endroit« . Mais Cerbère est là, il n’est plus temps de se défiler.

Les voici maintenant dans le monde souterrain. Les candidats, réduits à l’échelle de ce qui les entoure, vont croiser toutes sortes d’individus, apprendre, comprendre (l’auteur n’est pas avare en « cours » de sciences naturelles), découvrir les qualités nutritives de la matière organique…

Et réaliser rétrospectivement l’infinie nécessité qu’il y aurait eu à mieux veiller sur le devenir de leur planète. Trop tard pour eux, mais pas pour tout le monde. Reste à en tirer les enseignements…

No comment

Anne Calmat

Prix Sorcières 2021 : Migrants – Issa Watanabe – Ed. La Joie de Lire

Prix des Libraires Jeunesse 2021– Copyright I. Watanabe/Joie de lire 2020 – 40 p., 15,90 €

Ce pourrait être l’illustration d’une fable de La Fontaine, ou bien celles de textes sacrés qui racontent l’histoire sans cesse renouvelée des grandes migrations humaines.

Celles et ceux qui ici ont pris la route de l’exil cheminent au milieu d’arbres aux membres décharnés, le regard fixe, dans un silence palpable, tous différents, tous tendus vers un seul et unique but. Ils ont fui les violences, la misère, leurs terres arides brûlées jusqu’aux entrailles. Les plus vigoureux veillent sur les plus vulnérables, la mort, escortée par un magnifique oiseau que l’on dirait sorti d’un conte des Mille et une nuits, ferme la marche.

On est immédiatement happé par la force des images.

Les couleurs bigarrées de leurs tenues contrastent avec l’uniformité des paysages lugubres qu’ils traversent. Plus tard, ils feront une halte, sortiront leurs ustensiles de cuisine, ensuite ils s’étendront à même le sol pour quelques heures de repos, avant de repartir. Combien seront-ils à atteindre la « Terre promise » ? Et tiendra-t-elle ses promesses ?

Une histoire dotée d’une forte charge émotionnelle qui se passe de mots. À semer à tous les vents.

Anne Calmat

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Jean-Michel Basquiat – Ed Tashen, 2021

Icône des années 1980 à New York, Jean-Michel Basquiat, (1960–1988), s’est d’abord fait connaître à l’âge de 15 ans sous le pseudo «SAMO» (pour « Same all Shit », toujours la même merde), avant d’établir son atelier et de se retrouver catapulté vers le succès à 20 ans. Même si sa carrière a duré 10 ans à peine, il reste une figure culte de la critique sociale artistique et un pionnier qui a rapproché l’art du graffiti de celui des galeries.
L’album – Taschen- 20 € © 2021

« Quand je travaille, je ne pense pas à l’art, j’essaie de penser à la vie. »

Ce livre présente la brève mais prolifique carrière de Basquiat, son style unique son profond engagement dans les questions d’intégration et de ségrégation, de pauvreté et de richesse

La monographie XXL à succès, maintenant disponible dans une édition condensée. Les reproductions exceptionnelles des peintures, dessins et croquis les plus importants de Basquiat, ainsi que les textes de l’éditeur Hans Werner Holzwarth et de la conservatrice et historienne de l’art Eleanor Nairne, nous permettent d’approcher plus intimement une légende synonyme du New York des années 1980.

Autoportrait

L’œuvre de Basquiat s’est inspirée de divers médias et sources pour élaborer un vocabulaire artistique original et insistant, attaquant les structures de pouvoir et de racisme. Il mêlait dans sa pratique l’abstraction et la figuration, la poésie et la peinture et s’inspirait aussi bien de l’art grec, romain et africain que de la poésie française, du jazz ou du travail d’artistes contemporains comme Andy Warhol et Cy Twombly. Le tout donne un mélange vif et viscéral de mots, d’emblèmes africains, de silhouettes de dessin animé et de barbouillis de couleurs vives, entre autres.

La météorite de Hodges – Fabien Roché – Ed. Delcourt

Depuis le 3 mars 2021 – Copyright F. Roché / Delcourt – 64 p., 18,95 €

Douze ans après l’apparition des premiers objets volants non-identifiés dans les cieux états-uniens, apparitions qui frappèrent les esprits par leur fréquence et la fiabilité de plusieurs témoignages, c’est ici un simple fragment de météorite qui est au centre de l’épisode authentique que relate Fabien Roché. Ce qu’il a d’exceptionnel ? C’est d’être, si l’on ose dire, « entré en collision » avec une terrienne, en laissant des preuves irréfutables de son intrusion par le toit de sa maison.

« Moody Jacobs shows a giant bruise on the side and hip of his patient, Ann Hodges, in 1954, after she was struck by a meteorite. »
Copyright Jay Leviton, Time & Life Pictures/Getty Imag.

Le 30 novembre 1954 à 12h45, ledit fragment traverse en effet le toit d’une maison de Sylacauga (Alabama), ricoche sur le poste de radio du salon et vient terminer son périple contre la hanche d’une brave ménagère qui s’était allongée quelques instants sur son canapé. Elle se nomme Ann Elizabeth Hodges et l’on n’a pas fini d’entendre parler d’elle.

De quoi pouvait bien rêver celle qui fut l’ultime étape de la course du corps céleste à travers l’espace? Probablement pas de devenir le point de mire de tout un pays, avec les conséquences que l’on imagine. L’emballement médiatique est considérable, la maison est assiégée, l’industrie cinématographique s’en mêle : Mrs Hodges est au bord de la dépression nerveuse. Pour compenser tant de désagréments, le couple songe à tirer partie de la situation en vendant le caillou au plus offrant. Mais à qui appartient-il ? Aux instances fédérales ? À la propriétaire des lieux, les Hodges n’en étant que les locataires ?

L’affaire prend alors un tour rocambolesque : disparition à plusieurs reprises puis réapparition du fauteur de trouble, procès tous azimuts, convoitises, espoirs déçus.

La Météorite de Hodges n’est pas une variation autour du thème « être au mauvais endroit au mauvais moment », l’auteur ayant pris soin d’explorer les incidences que cet événement hors norme, survenu dans l’Amérique profonde des années 1950, ont eues sur le plan scientifique, sociologique et psychologique.

Détail

Le dessin, d’une grande simplicité, alterne compositions régulières et irrégulières, parfois hétéroclites. Tout se passe comme s’il nous était donné d’être les témoins privilégiés de la naissance d’une œuvre. Comme si nous nous trouvions face à un storyboard sur lequel Fabien Roché aurait accolé pêle-mêle, tranches de vie du couple – parfois sur le mode no comment, coupures de presse et pubs de l’époque, planches didactiques (et humoristiques !), en attendant de remettre le tout dans le bon ordre et d’en faire une bande dessinée… qui ne manque pas de piquant à l’aube d’un projet de colonisation à moyen terme de la planète Mars.

Anne Calmat

Fabien Roché est né en 1987 à Paris et réside actuellement à Lyon. Après des études de graphisme aux écoles Estienne et Gobelins à Paris et un début de carrière dans ce domaine, il s’intéresse à la bande dessinée en découvrant les auteurs indépendants américains et japonais, et commence à dessiner lui-même quelques pages en 2015. En 2016 il publie une histoire courte dans le magazine anglais Off Life. En 2017 il est deuxième au « Concours Jeunes Talents » d’Angoulême, ce qui lui ouvre les portes des éditions Delcourt. Il publie en 2021 son premier roman graphique, La météorite de Hodges. On peut également l’apercevoir de temps en temps dans La Revue Dessinée

Anne Calmat

Fabien Roché est né en 1987 à Paris et réside actuellement à Lyon. Après des études de graphisme aux écoles Estienne et Gobelins à Paris et un début de carrière dans ce domaine, il s’intéresse à la bande dessinée en découvrant les auteurs indépendants américains et japonais, et commence à dessiner lui-même quelques pages en 2015. En 2016 il publie une histoire courte dans le magazine anglais Off Life. En 2017 il est deuxième au « Concours Jeunes Talents » d’Angoulême, ce qui lui ouvre les portes des éditions Delcourt. Il publie en 2021 son premier roman graphique, La météorite de Hodges. On peut également l’apercevoir de temps en temps dans La Revue Dessinée

Prison n°5 – Zehra Doğan – Ed. Delcourt

En librairie de 17 mars 2021 – Copyright Z. Dogan / Delcourt – 120 p., 19,99 €

« Je ne comprends pas pourquoi on nous jette dans des prisons, nous en ressortons encore plus fort-e-s. »

Communiqué : L’album est le dernier maillon d’un travail créatif et déterminé, transformant un long emprisonnement en une résistance : celle de Zehra Doğan, journaliste et artiste kurde, condamnée pour un dessin (ci-dessous) et une information qu’elle avait relayée, jetée dans la prison n° 5 de Diyarbakir, dans l’est de la Turquie.

Nuzaybin détruite (ville à majorité kurde)

En 2019, il y a eu le livre traduit par Naz Öke…

Le livre rassemble les lettres que l’artiste a adressées durant ses 600 jours d’incarcération à son amie Naz Öke, journaliste turque vivant en France et animatrice, avec Daniel Fleury, du webzine Kedistan pour la liberté d’expression.
Cette correspondance passionnée révèle une femme d’une générosité et d’une énergie exceptionnelles, une artiste surdouée, une poétesse, mais aussi une fervente militante pour la liberté des femmes et les droits des Kurdes, soucieuse des autres et du monde.

Z. Dogan

« Je pourrais te raconter tout ce qui se passe ici mais les mots me manquent pour te parler du chant de ces femmes. Pourtant, leurs voix qui s’élèvent depuis ces quatre murs et s’accrochent aux barbelés sont celles qui expriment le mieux l’emprisonnement. Ces voix, que la pluie accompagne, nous frappent au visage et chantent la révolte de l’emprisonnement, dans toute sa nudité. » (10 décembre 2018)

La jeune artiste militante nous immerge dans ce quartier de femmes et l’immense solidarité qui les lie. Découvrir le passé de ce lieu sinistrement surnommé « la geôle d’Hamed », c’est apprendre à connaître la lutte du peuple kurde depuis des décennies. C’est aussi avoir le privilège de contempler une suite d’images soustraites à la censure, dessinées au dos des lettres écrites sur du papier kraft que lui envoyait Naz Öke.

Journaliste et artiste plasticienne kurde, Zehra Doğan est née en 1989 à Diyarbakır. Elle est l’une des fondatrices, en mars 2012, de JINHA, la première agence d’information de femmes en Turquie, fermée par décret à la suite de la tentative de coup d’État de juillet 2016. Elle a reçu, en 2015, le prix Metin Göktepe en récompense de son travail sur les femmes yézidies ayant échappé à Daesh, qu’elle a été l’une des premières journalistes à interviewer. Arrêtée en juillet 2016 et accusée de « propagande pour une organisation terroriste », elle sera relâchée cinq mois plus tard et placée sous contrôle judiciaire avant d’être réincarcérée en juin 2017 et libérée le 24 février 2019. Elle vit désormais à Londres. Pendant ses années d’incarcération, elle a été soutenue par le PEN Club International et de grands artistes comme le peintre dissident chinois Ai Weiwei ou l’artiste Banksy qui a créé à Manhattan une fresque en son hommage. Elle est l’autrice de Les yeux grands ouverts (éditions Fage, 2017). Artissima (Foire italienne d’art contemporain) lui a décerné le Prix Carol Rama en 2020. Elle a reçu d’autres nombreux prix dont Printemps de liberté de presse, Allemagne, 2018, Courage in Journalism Award, USA, 2018. et artiste plasticienne kurde, Zehra Doğan est née en 1989 à Diyarbakır. Elle est l’une des fondatrices, en mars 2012, de JINHA, la première agence d’information de femmes en Turquie, fermée par décretà la suite de la tentative de coup d’État de juillet 2016. Elle a reçu, en 2015, le prix Metin Göktepe en récompense de son travail sur les femmes yézidies ayant échappé à Daesh, qu’elle a été l’une des premières journalistes à interviewer. Arrêtée en juillet 2016 et accusée de « propagande pour une organisation terroriste », elle sera relâchée
cinq mois plus tard et placée sous contrôle judiciaire avant d’être réincarcérée en juin 2017 et libérée le 24 février 2019. Elle vit désormais à Londres.

Les espionnes racontent – Chloé Aeberhardt – Aurélie Pollet – Ed. Steinkis / Arte

https://www.arte.tv/fr/videos/085067-005-A/les-espionnes-racontent-genevieve-la-liste-russe-de-la-dst/

Chloé Aeberhardt

À l’origine, le livre d’investigation menée par la journaliste du Monde, Chloé Aeberhardt (R. Laffont, 2017), puis la mini-série série éponyme en six épisodes sur Arte. Ensuite, le 9è Art s’en est mêlé…

Une enquête de cinq ans durant laquelle l’auteure, conseillée par Edmond Béranger, un ancien de la DGSE, a multiplié mails et coups de fil aux services secrets français, américains, russes, israéliens et essuyé autant de refus, avant de décrocher un premier rendez-vous avec Geneviève qui, dans les années 70, travaillait à la DST. S’en suivront les rencontres avec Martha, Jonna, Gabriele, Ludmila, Yola…

« Je me suis aperçue qu’il y avait peu de livres sur les espionnes contemporaines. Il s’agissait surtout d’ouvrages historiques qui s’intéressaient toujours aux mêmes grandes figures (Mata Hari, Joséphine Baker) et avaient tendance à maintenir le mythe de l’intrigante sexy. Je me suis dit que ce serait un défi d’essayer d’aller à leur recherche et j’en ai fait une enquête. » Chloé Aeberhardt

L’enjeu de cette enquête était de casser l’image misogyne du monde de l’espionnage, notamment autour de la figure hyper « testostéronée » de James Bond où les femmes sont réduites sans complexe au rôle d’objets sexuels avec, malgré les changements dans les films récents, quelques relents révisionnistes. Ainsi, armée d’une infinie patience, Chloé Aeberhardt a réussi à entrer en contact avec diverses « retraitées » du monde de l’espionnage en tentant notamment de joindre les agences de surveillance les plus réputées, à savoir la DST en France, la DIA et la CIA aux États-Unis, le KGB en URSS, la Stasi en ex-Allemagne de l’Est, le Mossad en Israël. La représentation des agences est loin d’être exhaustive mais la diversité des profils d’espionnage permet d’avoir un panorama plus large et proche de la réalité des agents du renseignement de la seconde moitié du XXe siècle, pris dans les enjeux notamment de la Guerre froide. Il est ainsi question aussi de l’idéologie nationale et/ou patriotique au service de laquelle les espionnes ont sacrifié plus ou moins leur vie.

Le graphisme des dessins d’Aurélie Pollet – avec un code couleur différent pour chaque personnage – se situe entre réalisme et effet vintage. L’aspect documentaire est ainsi pleinement respecté, de même que l’aspect ludique de ces récits de vie traversant la géopolitique de chacun des pays évoqués.

Depuis le 28 janvier 2021 Copyright Ed. Steinkis / Arte

176 p., 20 €

On Mars (T. 1 à 3/3) – Sylvain Runberg – Grun – Ed. Daniel Maghen

Copyright S. Runberg, Grun / D. Maghen – 16 € – 80 pages environ pour chaque tome

T. 2 Les solitaires
T. 1 Le monde nouveau

On Mars ne se lit pas comme une extrapolation romanesque de ce que pourrait être l’implantation d’une colonie sur la planète rouge, mais plutôt comme une étude éthologique déductive sur l’état dans lequel risque d’être la société lorsque cette colonisation sera devenue une réalité. La trilogie imaginée par Sylvain Runberg et illustrée par Grun, dont le denier volet sortira en librairie le 4 mars 2021, est de ce fait une projection crédible de ce qu’il s’y passera.

Mission Persévérance, février 2021

Nous sommes ici en 2132, avec l’épuisement des ressources terrestres, l’avenir du genre humain repose sur une poignée de scientifiques et sur les forces de travail de celles et ceux qui mettent en place des forages, facilitent la recherche d’eau et son acheminement à la surface de Mars, édifient des structures d’accueil, etc. Les prisons sur la planète Terre constituent alors un réservoir inépuisable de main-d’œuvre à même de réaliser les travaux titanesques qui ont été entrepris depuis deux décennies. Pourquoi se priver de cette manne corvéable et renouvelable à merci ? Une condamnation à mort qui ne dit pas son nom. Ce qui ne va pas sans poser des problèmes éthiques à des organisations humanitaires internationales…

T.1

Dans le T.1, un nouveau contingent d’hommes et de femmes est à l’approche de Mars. Parmi les arrivants, Jasmine Stanford, une ex-flic condamnée à vingt ans de travaux forcés pour bavure policière envers une jeune camée de la haute société. Nous suivrons album après album ses combats, les compromissions auxquelles elle va devoir se prêter pour survivre, ses revirements. On lui a greffé, comme à chaque nouveau venu, un implant respiratoire, afin que son organisme s’adapte à l’atmosphère martienne, et une puce GPS.

T.1

Nous découvrons une société pyramidale dont les bases reposent sur les forces de travail de ceux qui ont été transférés dans cette immense prison à ciel ouvert.

Au sommet de la pyramide, il y a les décideurs. Entre les deux, les ingénieurs, les techniciens, les colons, et les « référents » chargés de coordonner les équipes de manœuvres. Aucun rapprochement n’est autorisé entre eux et les colons (qui apparaissent peu dans la série), au moindre faux-pas, des drones interviennent. Nous constaterons plus tard qu’ils ne sont pas infaillibles.

Parmi les référents, un mégalo en puissance du nom de Xavier Rojas est devenu le gourou de la Nouvelle Eglise syncrétique.

T.3

Se pouvait-il qu’il en soit autrement ? Il semble communément admis que depuis la nuit des temps, là où il y a des hommes, il y a des dieux. Ses adeptes vont se multiplier à la vitesse de l’éclair, tant sur la planète rouge que parmi ceux qui suivent les étapes de la colonisation en attendant de faire partie d’un prochain contingent, bien décidés pour beaucoup à devenir les nouveaux Croisés interplanétaires.  

Nous verrons aussi que de nombreux clans rivaux se sont formés et qu’ils s’affrontent sur cette Terre bis en devenir, cependant qu’un groupe de fugitifs appelés « Les solitaires », a choisi la lutte armée afin qu’une autre société que celle qui se dessine soit possible.

T.2

Tout se passe comme si l’Histoire ne cessait de bégayer. Dans ces conditions comment la colonisation, présentée comme une chance unique de faire table-rase du passé, pourra-t-elle tenir ses promesses ?

T.3

BdBD ne vous en dira pas plus, si ce n’est, on l’aura compris, que cette trilogie ouvre à ses lecteurs un large champ de réflexions, qu’elle est passionnante, fouillée, et magnifiquement illustrée par Grun (Ludovic Dubois), totalement sur la même longueur d’ondes que Sylvain Runberg. Un cahier de dessins d’une vingtaine de planches prolonge chaque album, avec pour le T.3, une ouverture sur l’avenir de la planète colonisée.

Anne Calmat

T.3 – Ceux qui restent

Long Story Short – Simon Hanselmann – Misma Ed.

Depuis novembre 2020 – Copyright S. Hanselmann / Misma – 340 p., 35 €

Avertissement de l’auteurCe livre a principalement été conçu pour être lu aux WC. À ranger sur une étagère dans vos toilettes (couverture avec pelliculage brillant anti-éclaboussures de pipi.

Le ton est donné… Difficile d’imaginer personnages plus déjantés que ceux de Simon Hanselmann ! La structure classique des planches et le dessin d’une grande simplicité apparente ne dissimulent cependant pas la dimension « trash » de cette série inspirée par une enfance difficile, qui permet à son auteur de dépasser des traumatismes personnels tout en provoquant le rire doux-amer de ses lecteurs.

Ce nouveau livre de Simon Hanselmann est un pot-pourri de Megg, Mogg & Owl : un mélange aux effets puissants et stupéfiants qui va vous faire bien tripper ! Rassemblant des épisodes parus à droite à gauche dans divers fanzines, revues et magazines entre 2016 et 2020, on retrouve au cours des multiples saynètes sélectionnées tous les personnages qui font le succès de cette série culte dans le monde entier : Megg et Mogg, toujours accros à la fumette, qui passent leur temps à traînasser sur le canapé ; Owl, maniaque de l’ordre et de la propreté qui voit chaque fois ses efforts anéantis par la tornade Werewolf Jones et ses sales gosses. Sans oublier Mike le magicien dealer qui vit toujours chez sa mère et Booger, l’amie trans de la bande.

Planche p. 35

On se fait une joie de retrouver ces loosers finis, et en particulier Owl, grand absent du précédent opus qui nous avait tant manqué dans le rôle du parfait souffre-douleur. La série Megg, Mogg & Owl avait obtenu en 2018 le Fauve de la Série au Festival d’Angoulême pour l’album Happy fuking birthday.

Planche p. 360
Simon Hanselmann

SImon Hanselmann – Encore inconnu du paysage de la bande dessinée indépendante il y a 7 ans, ce jeune australien né en 1981, originaire de Tasmanie, adepte du travestissement s’est imposé en Europe et aux États-Unis comme un auteur incontournable.
Il vient juste de publier le quatrième volume de sa série chez le prestigieux éditeur américain Fantagraphics et son oeuvre est aujourd’hui traduite et publiée dans toutes les langues ! Et il n’est pas prêt de s’arrêter en si bon chemin. Simon Hanselmann est un auteur prolifique à l’imagination inépuisable qui continue de développer et enrichir sa série jour après jour.

Claire Bretécher – Morceaux choisis – Ed. Dargaud/L’Obs

Sortie le 5 février 2021 – Visuels © Ed. Dargaud / L’Obs – 104 p., 17 €

Claire Bretécher nous a quittés le 11 février 2020 mais elle reste présente au travers de ses personnages devenus cultes grâce à son don d’observation. Au fil de ses histoires, elle s’impose comme la plus grande « humoriste-sociologue » du 9e art. Faussement simpliste, son graphisme nerveux et précis soutient parfaitement son propos lucide et sans concession – surtout quand sa cible est friquée, nombriliste et désabusée, mais plein de tendresse pour certaines femmes et à peu près tous les enfants.

Avec Cellulite, Agrippine, les Frustrés ou Les Mères, Claire Bretécher a décrit, souvent de façon lapidaire, nos ridicules, nos faiblesses et nos petits travers par le biais de formats courts qui rendaient son humour d’autant plus percutant.

SOMMAIRE

L’album est atypique et foisonnant : reportages, témoignages, photographies, planches de dessins, portraits privés (tableaux sentimentaux)…

Née le 17 avril 1940 à Nantes et précocement terrassée par l’ennui, Claire Bretécher se lance très vite dans la bande dessinée, pour s’occuper. 

Au début des années 1960, après avoir laissé tomber les Beaux-Arts parce que la bande dessinée y est persona non grata, elle enseigne le dessin pendant neuf mois, puis elle livre des illustrations dans différents journaux du groupe Bayard. 

En 1963, elle rencontre René Goscinny, qui l’invite à dessiner dans L’Os à moelle pour sa série Le Facteur Rhésus, bouleversante épopée d’un héros postal. « J‘ai été flattée de cette proposition, et puis je n’étais pas en position de refuser… Il me faisait dessiner des trucs que je ne savais pas dessiner : un ravalement d’immeuble, par exemple. Je suis nulle pour dessiner un ravalement d’immeuble ! D’ailleurs, il n’a pas été content du tout du résultat et il ne me l’a pas envoyé dire, avec courtoisie, comme toujours. Après, il m’a commandé des illustrations pour Pilote ».

© Glénat 1977

En attendant, Bretécher collabore au journal Tintin en 1965 et 1966, puis, en 1968, crée la série Baratine et Molgaga dans le mensuel Record (Bayard Presse).

© Glénat 1977

De 1967 à 1971, Spirou l’accueille, d’abord pour quelques courts récits, lesquels laissent ensuite la place aux Gnangnan, aux Naufragés (texte de Raoul Cauvin), ainsi qu’à l’éphémère Robin des foies (texte d’Yvan Delporte). En 1977, Claire refait une brève apparition dans le magazine – plus précisément dans son supplément, Le Trombone illustré – pour y raconter les mésaventures de Fernand l’orphelin (texte d’Yvan Delporte).

En 1969, elle commence, dans Pilote les aventures de Cellulite (princesse plus ou moins médiévale et féministe avant l’heure) et ses futures Salades de saison. Elle y dessine également plusieurs bandes d’actualité.

En 1972, elle participe à la création de L’Écho des savanes, avec ses amis Gotlib et Mandryka. Préfigurant ses inoubliables Frustrés, ses histoires se font plus acides.

En 1973, elle est sollicitée par la presse « chic » : Le Sauvage, pour lequel elle dessine Le Bolot occidental. Pour Le Nouvel Observateur elle livre une planche hebdomadaire, bientôt intitulée La Page des Frustrés.

C’est également à cette époque qu’elle décide de se lancer dans l’auto-édition — aventure passionnante et épuisante. Le premier album des Frustrés paraît en 1975. Après La Vie passionnée de Thérèse d’Avila (1980, réédité en 2007 chez Dargaud), elle édite en 1988 le premier album des aventures d’Agrippine (superbe prototype de l’ado), sept autres suivront.

En dehors de la bande dessinée, Claire Bretécher pratique (avec grand talent) l’art de la peinture, en témoignent les portraits hypersensibles de ses proches (ou les autoportraits) tirés de ses carnets intimes et repris dans les albums Portraits (Denöel, 1983), Moments de lassitude (Hyphen, 1999) et Portraits sentimentaux (La Martinière, 2004).

Visuels © Dargaud / LObs