Tous les articles par AnnaK

Géante – Jean-Christophe devenEy – Nuria Tamarit – Ed. Delcourt

Depuis le 1er avril 2000 – Copyright J-C Devenez et Nuria Tamarit/ Ed. Delcourt

Histoire de celle qui parcourut le monde à la recherche de la liberté.

Cette histoire débute comme un conte de Grimm. Un bûcheron, harassé après une journée de labeur, rentre chez lui où l’attendent sa femme et leurs six garçons. Soudain il entend un appel venu d’une ravine ; il en extrait un bébé, une petite fille, qu’il ramène au logis, où elle trouvera aussitôt sa place. 

Or il se trouve que cette enfant a une particularité, celle d’être une géante, qui au fil du temps atteindra plus ou moins la hauteur d’un clocher d’église. Ses parents adoptifs l’ont prénommée Céleste, tant sa venue semblait être pour eux un bienfait des dieux. Céleste finira cependant par s’éloigner de Jean et Ana, après que ses six frères sont partis travailler au village.

Et c’est là que réside le richesse et la profondeur de cette histoire, qui aborde – souvent avec un humour émaillé de références littéraires– les grandes thèmes de l’existence. 

Ignorante des réactions auxquels sa différence et sa condition de femme l’exposent, Céleste ne va pas tarder à se heurter à la duplicité, illustrée ici par un colporteur qu’elle croise peu après avoir quitté le nid familial.

Ce sera sa première déconvenue et sa première prise de conscience qu’elle devra doublement batailler pour trouver sa place. Exhibée comme un animal de foire, saoulée, elle sera emprisonné pour avoir, bien involontairement, saccagé la place d’un village. Elle apprendra alors ce que la haine des femmes, poussée à son paroxysme, peut engendrer. L’amitié et solidarité féminine deviendront pour elle primordiales.

Son mentor (le mot n’existe pas au féminin) lui enseignera combien tout ce qui nous entoure peut devenir source d’observation et de Savoir. Elle sera aimée par trois hommes, aimera, épousera… sans jamais pour autant renoncer à bouleverser l’ordre des choses et à trouver son identité propre.

Mille vies pour un personnage hors-nomes et une histoire aussi passionnante qu’attachante.

Anne Calmat

196 p., 27, 95 €

Les Oiseaux de Germano Zullo & Albertine – Ed. La Joie de lire

68 p., 14,80 €
A vos agendas !

Les Oiseaux vient de recevoir le Prix de la poésie Lire et faire lire, organisé avec Le Printemps des poètes. Sa lecture sera en accès libre le 7 avril sur le blog « La Joie de Lire à la maison » (v. ci-après).

Ce n’est d’abord qu’un point rouge qui s’avance au milieu du désert doré. Arrivé au bord d’une falaise, un homme ouvre la porte arrière de son camion et libère une nuée d’oiseaux, de toutes tailles, de toutes couleurs, qui disparaissent à tire-d’aile. Ont-ils fait l’objet d’un trafic d’espèces rares, l’histoire ne le dit pas. 

Prendre un oiseau sous son aile…

Seul un petit noiraud au bec jaune n’a pas suivi ses semblables : il ne sait pas encore très bien voler. Les voilà maintenant tous les deux, côte-à-côte. L’homme mâchouille un sandwich et en propose un morceau à son voisin ; après quoi le libérateur d’oiseaux initie son nouvel ami à l’art de voler. Le volatile finit par prendre assez d’assurance pour partir à la recherche de ses congénères. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

Un instant de poésie sacrée qui nous emporte dans un monde de douceur et de générosité.

Anne Calmat

Voir également BdBD Archives : Le Président du monde (oct. 2016) et Roberto & Gélatine (juin 2019).

« La Joie de Lire à la maison » : ouvrages et coloriages à …www.letelegramme.fr › … › Atelier enfants Des idees pour s occuper

La Chute – Jared Muralt – Ed. Futuropolis

© Jared Mulralt/Futuropolis, depuis mars 2020

Liam vient de perdre son épouse emportée par le virus de la grippe et va devoir affronter seul avec ses deux enfants, Sophia et Max, un monde en chute libre secoué par une crise économique, sociale, politique, sanitaire puis sécuritaire sans précédent.

Les records de chaleur et la pénurie d’eau posant de graves problèmes, il faut s’attendre à de mauvaises récoltes. La récession persistante et la crise économique mondiale qui l’accompagne ont pris une ampleur catastrophique. Plusieurs des pays sont en train de sombrer dans le chaos ; aussi pour garantir la sécurité intérieure, le gouvernement maintient-il sa décision de mobiliser une partie des forces armées. Pour finir, une bonne nouvelle : la grippe estivale semble désormais en phase de décroissance…

Dans cette BD conçue bien avant la crise qui sévit aujourd’hui dans le monde, Jared Muralt s’interroge aussi sur les raisons qui ont amenés les hommes à cette apocalypse…

« il y a quatre ans », confie le dessinateur au quotidien Le Monde  « je voulais faire une bande dessinée post-apocalyptique, un genre dont je suis un grand fan. Mes recherches, afin de savoir quelle serait la menace la plus importante et la plus probable pour notre société, m’ont amené à conclure qu’il s’agirait d’une pandémie. » Jared Muralt explique avoir collecté « des tonnes d’informations, jusqu’à ce que le scénario devienne, dans [satête, presque réel ». Voire « un peu trop réel à mon goût aujourd’hui », ajoute-t-il. © Le Monde

L’auteur

Jared Muralt est né en 1982 à Berne en Suisse. Il suit des cours dans une école d’art mais développe surtout des qualités de dessin anatomique de manière autodidacte au travers des livres. Il est aussi le co fondateur des studios Backyard, une agence de design graphique qui à reçu un prix de la ville de Berne. La chute est sa seconde BD. © Paquet

72 p., 15 €

Ce qui nous sépare – Hélène Aldeguer – Ed. Futuropolis

Sortie le 8 avril 2020 – © Futuropolis, H. Aldegueur
COMMUNIQUÉ

Janvier 2016. Bilal, jeune Tunisien, est arrivé à Paris grâce à une bourse au mérite pour poursuivre son master d’histoire contemporaine. Il s’est lié d’amitié avec Ahmed, un autre Tunisien, et avec Yann, un Antillais arrivé aussi en métropole pour des études supérieures.

Il rencontre Léa, une jeune parisienne, avec laquelle il se met en couple. Il découvre une nouvelle vie pleine de possibilités : une réussite universitaire, des projections professionnelles, une liberté personnelle et intime, une ville-musée… Mais son statut d’homme arabe le rattrape dans une société française en crise identitaire.
Ses fantasmes d’une « Europe de tous les possibles » se heurtent rapidement au racisme et aux préjugés. Lorsque le corps noyé de son cousin, resté en Tunisie, est identifié, il est rappelé à sa condition « d’immigré » qui brise la jeunesse « du sud ».
Face à de jeunes européens libres de parcourir le monde, il regarde de loin sa jeune sœur, restée en Tunisie, qui manifeste et survit entre désillusion et enfermement.
Sa rancœur atteint ses relations avec ses amis : accusant d’un côté Ahmed d’être un bourgeois incapable de comprendre les Tunisiens qui galèrent, il déverse sur Léa sa colère et sa solitude en la chargeant des travers racistes de la société française. Lorsque sa tristesse éclate, il lui livre ce qu’elle n’avait pu voir ni comprendre.

« Un récit très actuel et nécessaire sur notre société et sur le déracinement intérieur de ces jeunes venus en France et qui sont accueillis bien différemment selon leurs origines… » © Futuropolis

104 p., 18 €

L’auteure

Hélène Aldeguer étudie à l’École Estienne en section illustration, dont elle sort diplômée en 2015. Elle exerce comme illustratrice dans des médias en ligne spécialistes du Moyen-Orient.

Elle participe en 2016 au concours jeunes talents à Angoulême avec Souvenir de la révolution, entre fiction et reportage, qui est retenu dans la sélection. 

En 2017, elle remporte le concours du prix Raymond Leblanc de la jeune création avec son projet Saïf, qui deux ans plus tard est publié sous le titre Après le Printemps : une jeunesse tunisienne ; l’ouvrage reçoit le Prix étudiant de la BD politique.

Entretemps, en 2017, elle créé avec Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, une bande dessinée intitulée Un chant d’amour : Israël-Palestine, une histoire française. 

Terra Migra – Pef, Marc-Olivier Dupin et la Maîtrise de Radio France – Ed. Gallimard Jeunesse

Depuis mars 2020 – Copyright Radio France, Gallimard Jeunesse, Pef. M-O Dupin – COMMUNIQUÉ

Je suis Terra Migra, mes sourires sont faits de fleurs, des chants d’oiseaux. Mes sont de sel dans les rives lointaines »

Ainsi s’adresse notre planète à deux personnages que le hasard a fait se rencontrer. L’un, Cétainsy, est fataliste, l’autre, Folespoir, est ouvert au monde. Le monde de Terra Migra est celui des migrants, vivants ou en grand danger d’oubli. De quelle histoire présente ou disparue viennent-ils ?

Le texte, illustré par Pef, et la musique composée par Marc-Olivier Dupin – une superbe partition symphonique aux multiples influences – sont sublimés par trois chanteurs, un chœur d’enfants et huit violoncelles. Ils évoquent de manière extrêmement sensible et juste la peur de l’autre, le racisme, les guerres, les migration, la Terre-Mère.

Durée du CD 35′ – 35 p., 20 €

Voir également « Migrants »(BdBD 14 février 2020)

Centenaire de Boris Vian : L’Écume des jours d’hier et d’aujourd’hui – éditions Delcourt (2012), éditions Futuropolis (2020)…

10 mars 1920 – 21 juin 1959
Visuels © Delcourt, 2012, Morvan, Voulzy, Mousse

D’après le roman de Boris Vian, scénario  Jean-David Morvan, Frédérique Voulyzé, dessin Marion Mousse – Ed. Decourt, coll. Mirages.

https://centenaireborisvian.com/

Boris Vian qui, depuis les années 50, a inspiré plusieurs générations, garde au fil du temps ses admirateurs et s’en fait de nouveaux, ainsi qu’en témoignent les multiples rééditions de L’Écume des jours (1947) et ses adaptations pour le cinéma, le théâtre et la bande dessinée. Celle-ci fait revivre avec fidélité le texte pétillant et protéïforme de celui que d’aucuns considèrent comme l’une des personnalités artistiques et littéraires les plus remarquables de l’après-guerre.

Visuels copyright M. Mousse

(…) Colin reposa son peigne et, s’armant d’un coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard.

Le roman commence dans une atmosphère d’une incroyable légèreté. Colin, jeune homme fortuné (son coffre-fort contient la coquette somme de cent mille doublezons), vit dans son bel appartement équipé d’une machine à faire la cuisine et d’un « pianocktail ». À chaque note correspond un alcool, une liqueur ou un aromate. Et si l’on joue un peu trop « hot », en appuyant sur pédale forte, il tombe des morceaux d’omelette, et c’est dur à avaler… Son confort est assuré au quotidien par Nicolas, son cuisinier-maître d’hôtel au parler alambiqué, comme les plats qu’il élabore.

Colin court les patinoires, les conférences et les réceptions où s’agitent ses amis : Chick son double, jeune ingénieur sans le sou, Alise la nièce de Nicolas, et la honte de sa famille car elle a délaissé la philosophie pour l’art culinaire. Et déjà, on s’interroge : Alise-Sainte-Reine, Alésia, Isis Ponteauzane ?

Nous verrons que ce virtuose du travestissement verbal aime à multiplier les signaux et les pistes. Chez les parents d’Isis, Colin rencontre la jeune et ravissante Chloé. Subitement, le zazou décontracté aux vêtements trop larges se mue en amoureux transi. Chloé, c’est aussi le titre d’un enregistrement du prestigieux Duke Ellington, que Vian, lui-même trompettiste de talent, admirait tant et dont il est devenu l’ami.

Chick est quant à lui à la lisière entre deux mondes. Il a rencontré Alise à une conférence de Jean-Sol Partre – on reconnaît dans cette contrepétrie le nom du pape de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre. Depuis, le jeune homme collectionne les éditions les plus saugrenues des œuvres du Maître, comme Le Vomi, imprimé sur un papier réservé généralement à un autre usage. On reconnaîtra là encore La Nausée, un titre de Sartre qui surnage dans les mémoires. Chick achète à prix d’or des « reliques » de Jean-Sol : pipes portant SES empreintes digitales, pantalons élimés, chaussures trouées. Il ne tarde pas à se retrouver sur la paille…

L’écrivain-musicien, qui semblait condamné à l’insuccès auprès du grand public, par le succès même de son double littéraire, Vernon Sullivan, s’était peu à peu intégré à l’entourage de Sartre, qui avait su discerner l’inspiration et le talent derrière la caricature. Le philosophe n’avait pas hésité à le soutenir pour le prix de la Pléiade, dont le jury avait finalement préféré un ouvrage moins original, Terres d’exil de Jean Grosjean.

Tout va bien jusqu’au mariage de Chloé et Colin mais, lorsqu’ils partent en voyage de noces, l’histoire s’ouvre sur un extérieur qui n’est plus aussi joli que leur petit aquarium parisien. La route, trop endommagée, est impraticable, il leur faut traverser des mines de cuivre et toutes leurs horreurs. Tout au long du voyage, la nature s’asphyxie lentement, Chloé est prise de douleurs à la poitrine de plus en plus violentes – Chloé est aussi une des épithètes de Déméter, la déesse de la végétation, de la nature.

Boris Vian n’y va pas de main morte. Peut-être vivait-il à l’époque charnière où tout a commencé à basculer. Il aura annoncé à sa manière la destruction de l’environnement plusieurs décennies avant la prise de conscience mondiale.

Retour précipité chez Colin. On appelle des médecins, tous plus farfelus les uns que les autres. Diaforus, le médicastre inventé par Molière, semble revenu d’entre les ombres du XVIIIe siècle. De même que Toinette, servante déguisée en médecin, diagnostiquant le poumon !

Un traitement par les fleurs a été suggéré, les amis de Chloé lui en apportent, Colin également, par brassées. Ses doublezons fondent comme neige au soleil…

La suite est à découvrir (ou à retrouver) dans l’album de Voulyzé, Morvan et Mousse. Tous trois ont parfaitement mis en valeur les trouvailles extravagantes et les nombreux effets comiques de ce conte cruel aux tonalités surréalistes, ce qui fait que le rire nous secoue au milieu du drame, dont les comparses ne sont, somme toute, que l’écume des jours.

Jeanne Marcuse

17, 95 €

Et maintenant, le texte original, illustré par Gaëtan et Paul Brizzi ©

Copyright G&P Brizzi
Copyright G&P Brizzi

En librairie le 4 mars 2020, 208 p., 29 €

Copyright Futuropolis

Woman World – Aminder Dhaliwal – Ed. La Ville Brûle

Copyright A. Dhaliwal,/La Ville Brûle – Depuis le 21 février 2020 – 256 p., 22 €

La canadienne Aminder Dhaliwal, dont c’est la première bande dessinée, frappe fort en proposant cette suite de strips extrêmement originaux, drôles et féministes, qui suscitent le rire autant que la réflexion.

« Autrefois il y avait des hommes. Il existait de nombreux spécimen… »

L’action se déroule dans le futur, alors que les hommes ont progressivement disparu de la surface de la Terre, suite à l’effondrement de l’économie mondiale, aux guerres et autres catastrophes écologiques. Ne restent que les femmes. Elles vivent dans différentes petites communautés, explorant les vestiges d’un monde révolu. Les plus jeunes n’ont jamais vu d’hommes « en vrai ». C’est le cas d’Emiko, dont la grand-mère, témoin du monde d’avant, est censée en transmettre la mémoire. Mais n’est-il pas temps de faire table rase de ce passé mortifère, et d’en tirer les leçons afin de construire le présent sur de nouvelles bases ?

Ces femmes sont issues de milieux divers, elles vivent, travaillent, aiment, créent, s’inquiètent de leur survie et de celle de l’humanité. Nous entendons leurs questionnements à propos de leur place dans cette nouvelle société, et du rôle que chacune doit y tenir pour qu’elle fonctionne. Beaucoup de questions « pratiques » restent bien sûr problématiques, mais elles se font confiance…

Woman World est aussi un conte philosophique audacieux qui manie brillamment et avec subtilité les concepts féministes, et une métaphore de notre inertie face à l’urgence climatique…

A.C.

256 p., 22 €

L’Esprit rouge – Zéphir & Maximilien Le Roy – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro

Copyright Zephir, M. Le Roy/Delcourt, 2016 – 160 p., 21,90 €

Antonin Artaud après neuf ans d’internement.

Janvier 1944, Antonin Artaud (1896-1948) est interné depuis un an à l’hôpital de Rodez après plusieurs séjours dans différents établissements psychiatriques. Entre deux séances d’électro-chocs, il réécrit quelques chapitres des Tarahumaras (l’ouvrage sera publié l’année suivante). L’époque où les femmes se seraient damnées pour un regard de cet homme fiévreux, sombre et exalté, qui s’était illustré dans les films de Carl Dreyer, Abel Gance, etc., est bel et bien révolue. Il a quarante-huit ans et en paraît soixante-dix

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Artaud écrit et dessine sur les murs de sa chambre monacale des fresques enchevêtrées, sombres et morbides. Il se revoit à bord du paquebot qui l’emportait huit ans plus tôt vers le Mexique.

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Il fait une escale à La Havane où un « sorcier », fils d’esclaves, lui offre une petite  épée, à laquelle il fera allusion la même année dans Les Nouvelles révélations de l’Être.

Tu en auras plus besoin que moi à l’avenir, ne la perds jamais, lui a dit l’homme.

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Le voilà maintenant à Veracruz, puis à Mexico. Un journaliste lui propose de faire, pour le quotidien El Nacional, une série d’articles à teneur politique sur son ressenti du Mexique. Ce n’est pas la culture européenne que je suis venu chercher ici, mais la civilisation originelle mexicaine, lui précise Artaud, pour qui l’Europe est symbole de décadence.

Vous fantasmez lui répond son interlocuteur.

Artaud découvre en effet une tout autre réalité du pays, celle de la condition qui est faite au peuple indien, dont il loue la Culture et les immenses potentialités. Depuis la Révolution, l’Indien a cessé d’être un paria, mais c’est tout (…) On continue même à le prendre pour un sauvage (…) On veut l’élever à la notion occidentale de la culture…
Le théoricien du Théâtre de la cruauté est également invité à faire trois conférences à l’Université de Mexico, dont l’une s’intitulera Surréalisme et Révolution.

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Puis Artaud se rend à cheval sur les terres de la sierra mexicaine, gorgées du sang des victimes de la Conquête, pour y rencontrer les Tarahumaras et atteindre au secret des principes qui régissent la vie et la mort. Le pays des Indiens Tarahumaras est plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nées du hasard, comme si les dieux que l’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures, écrira-t-il plus tard.

Il y trouvera un substitut au laudanum, que son organisme réclame de plus en plus douloureusement. Le peyotl, drogue sacrée hallucinogène, deviendra un temps son nouveau paradis artificiel.

À Rodez, les phases d’écriture et de dessin sont ponctuées par les visites régulières du docteur Ferdière, adepte de l’art-thérapie. Le médecin l’a fait transférer dans son unité psychiatrique où les conditions de détention sont meilleures et semblent marquer un coup d’arrêt dans la dégradation psychique d’Artaud. Mais bien que le temps soit venu pour lui de recouvrer un semblant de liberté avant de mourir pour la seconde fois (à moins que ce ne soit pour la troisième), on pressent que la quête de vérité qui a irrigué toute son œuvre, sera bientôt relayée par d’autres.

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Les dessins couleurs ocre ou pourpre de Zéphir, souvent proches des arts primitifs, illustrent parfaitement le cheminement de cet être insurrectionnel, en lutte permanente avec les obsessions, les angoisses et le mal qui l’ont accompagné depuis l’enfance.

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Antonin Artaud, 1930

Anne Calmat

Migrants – Issa Watanabe – La Joie de lire

En librairie le 20 janvier 2020 – copyright I. Watanabe/Joie de lire

Ce pourrait être l’illustration d’une fable de La Fontaine, ou bien celles de textes sacrés qui racontent l’histoire sans cesse renouvelée des grandes migrations humaines.

Celles et ceux qui ici ont pris la route de l’exil cheminent au milieu d’arbres aux membres décharnés, le regard fixe, dans un silence palpable, tous différents, tous tendus vers un seul et unique but. Ils ont fui les violences, la misère, leurs terres arides brûlées jusqu’aux entrailles. Les plus vigoureux veillent sur les plus vulnérables, la mort, escortée par un magnifique oiseau que l’on dirait sorti d’un conte des Mille et une nuits, ferme la marche.

On est immédiatement happé par la force des images.

Les couleurs bigarrées de leurs tenues contrastent avec l’uniformité des paysages lugubres qu’ils traversent. Plus tard, ils feront une halte, sortiront leurs ustensiles de cuisine, ensuite ils s’étendront à même le sol pour quelques heures de repos, avant de repartir. Combien seront-ils à atteindre la « Terre promise » ? Et tiendra-t-elle ses promesses ?

Une histoire qui se passe de mots, dotée d’une forte charge émotionnelle. À semer à tous les vents.

Anne Calmat

40 p., 15,90 €

Docteur Rorschach – Vaïnu de Castelbajac – Ed. Delcourt

Drôles de zèbres… (coup d’œil dans le rétro)

Copyright V. de Castelbajac / Ed. Delcourt, 2015

Que ce soit dans le cadre d’une thérapie individuelle, de groupe, familiale ou de couple, la plupart des personnages imaginés par Vaïnu de Castelbajac (texte et dessins) se retrouvent sur le canapé de ce psychiatre qui, ici, porte le nom du Test projectif aux tâches d’encre mis au point il y a une centaine d’années par le psychanalyste Hermann Rorschach (ci-contre).

Lunettes vissées sur un pif en forme de patate, barbe fournie (comme il se doit), habillé à la va-comme-je-te-pousse (idem), le praticien écoute ceux qui sont venus à lui pour exprimer leurs doutes, leurs angoisses, leurs attentes. Il prend des notes, parfois il commente. « Pourquoi avoir tenté de mettre fin à vos jours en vous auto-avalant ? » demande-t-il par exemple à une gomme à la mine défaite. L’auteure parvient à détourner les termes de la psychiatrie pour les adapter aux drôles de zèbres venus consulter le psy.


Point de zèbre en l’occurence, mais un chien heureux d’être enfin autorisé à grimper sur le canapé ; une licorne qui souffre de l’impression de ne pas exister ; un père Noël en pleine crise existentielle ; un puzzle qui craint de ne jamais se reconstruire ; une cigarette qui ne se trouve pas assez bien roulée, etc.

Côté thérapies de groupe, familiales ou de couples, le psy voit défiler, entre autres patients, Eve et Blanche-Neige qui évoquent leurs troubles alimentaires compulsifs ; deux oeufs au plat qui craignent de finir par se brouiller ; un kangourou adulte qui refuse de sortir de la poche marsupiale de sa mère ; un clou que son marteau d’époux cherche toujours à enfoncer ; deux postes de radio qui ne se sentent plus sur la même longueur d’onde… Ou encore, dans le registre « relations amoureuses destructrices », un crayon à papier et un taille-crayon ; une carotte et une râpe à carottes ; une bougie et un briquet… 

Au total, quatre-vingt-seize planches métaphoriques, souvent proches du dessin de presse, qui visent juste à tous les coups. Jubilatoire !

Anne Calmat

14,95 €

La cape de Pierre – Ed. La Joie de lire

Depuis janvier 2020 – © I M Kjølstadmyr, Ø. Torseter/La Joie de lire – Tout public

Paris, au début du 20è siècle.

L’homme à la tête d’éléphant qui figure sur la couverture de ce nouvel opus imaginé par la Norvégienne Inger Marie Kjølstadmyr et son compatriote Øyvin Torseter n’est pas un inconnu pour les lecteurs de la rubrique Littérature Jeunesse de Bd/BD. Pas plus qu’il ne l’est pour leurs parents. Tous l’ont découvert précédemment dans le « rôle » d’un riche collectionneur d’objets insolites, à la recherche de l’aventurier qui l’aidera à dénicher l’œil le plus gros du monde*. Cet homme ne portait alors pas de chapeau melon riquiqui, mais une casquette de marinier. L’histoire était insolite, et, comme celle qui l’avait précédée** et celle qui nous occupe aujourd’hui, avait pour ingrédients un zeste de mythologie saupoudré d’une bonne dose de dépassement de soi.

Ici, c’est l’ami fidèle de Pierre qui raconte à son jeune client ce qu’il est advenu de ce singulier personnage dont le portrait trône en bonne place dans son salon de coiffure.

Pierre avait réalisé son rêve le plus accessible : il était à force de travail devenu un tailleur célèbre dont le nom courait sur les lèvres de celles et ceux qui attendaient patiemment leur tour avant de pénêtrer dans le « saint des saints » afin d’y commander ou de se procurer le vêtement convoité.

Les jours d’accalmie, Pierre créait de nouveaux modèles… et rêvait.

Il rêvait d’accomplir une action d’éclat qui inscrirait à jamais son nom dans le Grand livre des Exploits. Certains s’y étaient essayé dans le passé, mais ils s’étaient brûlé les ailes. D’autres y étaient parvenus, mais avec des moyens trop visibles qui, pensait Pierre, avaient eu pour effet de minorer la magie de l’instant. Qu’en serait-il de lui ?

Une réussite et de nouveau une très belle surprise. L’originalité de la fable, qui comme toujours comporte plusieurs niveaux de lecture, est accentuée par l’étrangeté physique de ses nombreux personnages et son dessin artistiquement inclassable.

Mais s’agit-il vraiment d’une surprise pour celles et ceux qui ont précédemment lu les albums illustrés par l’un des artistes les plus originaux du moment ?

Anne Calmat

56 p., 16,90 €

  • Tête de mule, oct. 2016 (voir Archives)
  • Mulysse prend le large, nov. 2018 (voir Archives)

Angoulême : Prix Konishi – expo Yoshiharu Tsuge

Le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême continue de mettre à l’honneur le manga japonais, avec notamment deux expositions consacrées à Yoshiharu Tsuge et Yukito Kishiro. Inio Asano, auteur de DeadDead Demon’s Dededede Destruction, Grand Prix Konishi 2019 pour la traduction de mangas, sera également présent. Cette année encore la cérémonie se déroulera le vendredi 31 janvier à partir de 17 h 15 sur la scène du Manga City, situé à proximité de la gare. Le nom du ou de la lauréate de cette troisième édition y sera dévoilé.

Pleins feux sur Yoshiharu Tsuge

Cette toute première exposition consacrée à Yoshiharu Tsuge, s’appuyant sur un grand nombre d’originaux, proposera une exploration de la poétique, mais aussi des thèmes et du rôle historique de cette figure majeure de la bande dessinée mondiale.

À 17h40, la cérémonie sera suivie, toujours sur la scène du Manga City, d’une rencontre exceptionnelle autour de l’œuvre du mangaka, avec Léopold Dahan, à la fois traducteur et commissaire de l’exposition qui lui est dédiée. Léopold Dahan y présentera son travail de traduction sur Les fleurs rouges et La vis, les difficultés rencontrées sur ces traductions, les solutions trouvées, les particularités de l’écriture de Yoshiharu Tsuge. Autant d’anecdotes savoureuses qui permettront à un public non-japonisant de découvrir les problématiques concrètes et quotidiennes auxquelles est confronté un traducteur de manga. Cette rencontre, placée sous la houlette de Xavier Guilbert, membre du Grand Jury du Prix Konishi Manga 2020 et commissaire de l’exposition Yoshiharu Tsuge, reviendra aussi plus largement sur l’œuvre du maître, son charme et son originalité.

Où l’on (re)découvre L’Homme sans talent

Ce qu’en dit l’éditeur. « Chef-d’œuvre : voilà un mot bien galvaudé, mais amplement mérité par ce magnifique joyau noir qu’est L’Homme sans talent. Initialement publiée dans les années 80 au Japon, puis traduite en français en 2004, cette œuvre emblématique du watakushi manga («bande dessinée du Moi») n’était plus disponible depuis de nombreuses années ; les éditions Atrabile sont incroyablement fières et heureuses de pouvoir donner une nouvelle vie à ce livre qui mérite d’être lu et relu. Ed. Atrabile, nov. 2018

Copitright Y. Tsuge/ Ed. Atrabile – Traduction de Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet. Adaptation graphique de Frédéric Boilet.
Préface de Stéphane Beaujean.et Léopold Dahan.
Copyright Y. T./ Ed. Atrabile
Copyright Y. T./ Ed. Atrabile

Le personnage central en est un auteur de manga, intègre et jusqu’au-boutiste, qui refuse les compromis et les travaux de commande. Face aux vicissitudes de l’existence, il paraît décidé à faire de sa vie une étrange ode à l’échec en vendant des cailloux piochés dans la rivière, dont personne ne semble vouloir. Lentement mais sûrement, il se met lui-même au ban d’une société qui ne l’intéresse plus, comme un laissé-pour-compte volontaire. Ne répondant que mollement aux injonctions répétées de sa femme, qui le conjure de trouver une solution à leur situation et donner enfin une vie digne à sa petite famille, cet «homme sans talent» persévère, bricole et s’enfonce lentement dans la précarité et une certaine misère sociale… Au fil des pages, Yoshiharu Tsuge transforme ce ratage annoncé en un poème lancinant, un véritable éloge de la fuite et une belle invitation à célébrer l’immanence des choses, le tout porté par une touche d’humour et d’ironie salvatrice. Figure emblématique du manga d’auteur, malgré tout peu connu chez nous, Yoshiharu Tsuge est un des auteurs les plus respectés, révérés et étudiés au Japon.

Copyright Y. T./ Ed. Atrabile

L’Homme sans talent, dans sa précédente édition, avait été nommé en 2005 au 32e Festival d’Angoulême pour le prix du Meilleur album de l’année. Il avait également remporté un succès aussi bien public que critique. Pas loin de quinze ans après sa première publication en France, gageons que ce titre mythique devrait à nouveau conquérir bien des lecteurs…

224 p., 22€

Benalla & Moi


Editions SEUIL – Depuis le 9 janvier 2020 –
96 p.,18,90 € – © A. Chemin, F. Krug, J. Solé / Seuil

Benalla & Moi ou Les dessous de l’affaire par ceux qui l’ont révélée : Ariane Chemin, grand reporter au Monde, et François Krug, journaliste politique et d’investigation (Le Monde, M, Rue 89). Les dessins sont signés Julien Solé.

« Moi », c’est Lui…

Détail planche p. 9

Sur les premières planches, Emmanuel Macon apparaît en majesté le 7 mai 2017 à 22h15, cependant que les premières mesures de L’Hymne à la joie emplissent la cour du Louvre. À peine aperçoit-on Alexandre Benalla qui veille dans l’ombre, il n’existe pas encore aux yeux du public, mais ça ne va pas durer.

Puis nous remontons le temps et nous nous retrouvons à la permanence du candidat Macron, dans le 15è arrondissement de Paris. Nous croisons Alexis Kohler, Ismaël Emelien, Ludovic Chaker, Sibeth Ndiaye… tous acquis à la cause de cet homme brillant, rompu à l’art de la rhétorique et à celui de se mettre en scène. Combien sont-ils encore aujourd’hui dans les mêmes dispositions d’esprit à son égard ? Beaucoup ont pris leurs distances, ont été virés ou ont démissionné.

Benalla est là, à l’aise comme un poisson dans l’eau. Salut Ludo. Salut Alex. N’est-il pas le seul autorisé à accéder à l’étage occupé par « le patron » et ses poches conseillers ?

A 26 ans, ce fils d’enseignants d’origine marocaine va être chargé de coordonner la sécurité du futur Président de la République. Il a de son côté pris soin de constituer sa propre équipe de gros bras, parmi lesquels on trouve un certain Vincent Crase. Emmanuel Macron peut dormir sur ses deux oreilles.

Nous découvrons ensuite la trajectoire de ce jeune homme qui, gamin, se rêvait garde du corps au service des plus hautes personnalités. Il a déjà un beau CV dans le secteur politique lorsqu’il se rapproche d’Emmanuel Macron. Il est sympathique, intelligent, débrouillard, pragmatique et n’a pas froid aux yeux. L’admiration sans bornes qu’il voue à l’ex-ministre de François Hollande va en retour lui valoir un rapport privilégié avec le futur couple présidentiel.

Dès lors, tout va très vite. Le passionné de super-héros hollywoodiens qu’il était à l’âge de 10 ans se retrouve Adjoint au Chef de cabinet de la Présidence de la République ; mais le 1er Mai 2018, la machine si parfaitement huilée s’enraye : Benalla veut faire du zèle et se prend pour Superman.

On connaît la suite : la tentative d’étouffer « l’incident de la Contrescarpe », les vidéos bidouillées, la curée médiatique, la commission parlementaire, la conférence hors-sol de Macron à la Maison de l’Amérique, dont après coup on comprend mieux le mea culpa de celui qui a donné un pouvoir démesuré à son protégé sans lui en fournir le mode d’emploi. La phrase suivante, « Qu’ils viennent me chercher », fiche tout par terre et va lui coller à la peau comme le sparadrap du capitaine Hadock. Viennent alors la révélation de contrats juteux passés avec des oligarques russes, la dérogation aux règles du contôle judiciaire, les mises sur écoutes, les voyages d’affaires, le passeport diplomatique, avec pour conséquence la prise de distance contrainte et forcée de l’Elysée.

Fini l’état de grâce, l’ancien monde a rejoint le nouveau, celui où tout finit par se savoir. Emmanuel Macron va y laisser pas mal de plumes, sans pour autant perdre sa fâcheuse propension aux déclarations à l’emporte-pièce, qui seront dès lors systématiquement relayées via les réseaux sociaux. Cependant que Alexandre Benalla est bien décidé à profiter de sa notoriété pour devenir l’un de ces hommes d’affaires qu’enfant il rêvait de protéger…

Ce récit, qui pourrait avoir été inspiré d’une fable de La Fontaine (ou qui l’aurait inspiré), repose sur les enquêtes publiées depuis 2018 par Ariane Chemin et François Krug dans Le Monde, sur celles du Canard enchaîné, Médiapart et France 2, ainsi que sur l’essai de Sophie Coignard, auteure de Benalla la vraie histoire (Ed. De l’Observatoire, 2019), auxquels ont été ajoutés les témoignages recueillis auprès de nombeux acteurs et témoins directs de « l’affaire » et la retranscription d’interviews accordées à la presse par Alexandre Benalla himself.

A.C.

C’est comme ça que je disparais – Mirion Malle – Ed. La ville brûle


En librairie le 17 Janvier 2020
© M. Malle/La ville brûle – 208 p., 19€

Mirion Malle, que Boulevard de la BD avait découverte en janvier 2019 avec La ligue des super féministes (v. Archives), nous revient avec ce roman graphique particulièrement attachant, tout en demi-teintes et en finesse. C’est comme ça que je disparais traite du Secret – avec un S majuscule, au regard des petits secrets dont chacun est porteur ou dépositaire – qui opresse et dont on ne se libère que sous certaines conditions.

Sur les premières planches de l’album, une jeune femme, Clara, que l’on prend tout d’abord pour une adolescente, se confie à sa psy. La nonchalance de sa posture contraste avec le propos qu’elle a tenu précédemment, et qui ne nous sera révélé qu’à la toute fin du livre. La thérapeute est mutique, ou dans le meilleur des cas consent à lâcher un Mm… Pourquoi ? Clara évoque, entre autres choses, le fantasme qui l’habite régulièrement de mettre fin à ses jours, comme par jeu, pour voir. Les termes qu’elle emploie nous semblent d’abord insolites, puis on apprend que l’action se déroule au Québec. Ne percevant aucune once d’empathie chez son interlocutrice, Clara décide qu’elle ira chercher ailleurs une oreille plus récéptive.

Fin de l’épisode, cependant que son mal de vivre lui laisse peu de répit.

Clara est attachée de presse dans une maison d’édition. Un nouveau titre est sur le point de paraître, elle est submergée de boulot, épuisée. Elle a elle-même écrit un roman, au grand désintérêt de la plupart de ses collègues, et en attaque un second : une lutte avec les mots qui sans cesse se dérobent. Clara ne manque pas d’amies, mais leur sollicitude semble lui peser, elle préfère être seule, se réfugier sous sa couette dès qu’elle le peut, son téléphone à portée de main.

Nous la retrouvons en compagnie de trois de ses amies à l’occasion de l’anniversaire de l’une de leurs copines. Arrivées à bon port, les conversations tournent autour des mecs un peu lourds, très lourds même. Clara intervient peu. Elle sait cependant se montrer attentive aux autres et même être une conseillère avisée lorsqu’il le faut…

Bien que le titre de ce roman graphique d’une actualité brûlante ait été inspiré à Miron Malle par celui d’un album du groupe de rock-punk américain, MCR, on pense plutôt au « Mal de vivre, qu’il faut bien vivre, vaille que vivre » de la chanteuse Barbara ; et on se dit une fois encore que toute situation porteuse de destruction psychologique renferme en elle tous les possibles, pour peu que l’on saisisse la main qui se tend (la gauche, celle du cœur) et que viennent les mots trop longtemps retenus.

Anne Calmat

Mirion Malle est une autrice et dessinatrice de bande dessinée française, qui vit aujourd’hui à Montréal. Elle s’est formée à l’ESA Saint-Luc (Bruxelles). Elles est également titulaire d’un master de sociologie, spécialité Études féministes.

Mirion Malle

Bien connue pour ses BD didactiques, elle a publié en 2016 Commando Culotte (Ed. Ankama), en 2017, elle illustre Les règles, quelle aventure ! d’Elise Thiébaut (Ed. La ville brûle), un livre destiné aux pré-ados et aux ados. En janvier 2019, elle publie La Ligue des super-féministes (Ed. La ville brûle).

Amy Winehouse for ever

Editions Taschen – Copyright Blake Wood / Taschen

«Ce n’est en rien une histoire sombre ou tragique comme les médias l’ont faussement rapporté. Elle était une âme exceptionnelle et aimante qui remporta des victoires personnelles incroyables, et c’est ce que je vois dans ces images.» 

Blake Wood

Quand en 2007, au lendemain d’une rupture, le photographe américain de 22 ans, Blake Wood, arrive à Londres, un ami commun lui présente Amy Winehouse. La chanteuse à la voix brute et sensuelle, qui vient de remporter cinq Grammy Awards pour son album de 2006, Back to Black, est alors au sommet de sa gloire, mais elle se débat dans une relation sentimentale compliquée et vit difficilement l’attention permanente que lui portent les médias. Unis par une même créativité et des histoires personnelles similaires, Wood et Winehouse bâtissent rapidement une amitié profonde, et ne se quitteront plus pendant deux ans.

Les images de Winehouse en concert à Paris ou jouant de la batterie dans le studio aménagé chez elle à Camden Town, à Londres, côtoient les portraits tendres de la jeune femme insouciante et détendue à Sainte-Lucie, ou charmeuse devant l’appareil photo, pour composer ce journal intime de la diva de la soul au moment où elle était l’une des voix les plus célèbres sur la planète.

L’histoire de cette étroite collaboration émotionnelle se raconte à travers l’objectif de son confident, au fil de 85 photos couleur et noir et blanc, la plupart inédites, qui révèlent l’amour, la confiance et le respect qu’ils se vouaient l’un à l’autre. Guidé par un texte de la célèbre critique de la culture pop, Nancy Jo Sales, découvrez une facette rare et plus légère de cette icône regrettée, totalement elle-même sous le regard de son ami, une fille de Londres, qui profitait à fond de la vie.

176 p., 30€

La Légèreté

de Catherine Meurisse (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Dargaud – Préface Philippe Lançon

Couverture
copyright C. Meurisse / Dargaud – Parution le 29 avril 2016

Dans La Légèreté, l’auteure pose cette question : suite à un grand traumatisme, le syndrome de Stendhal (ressentir des troubles physiques à la vue d’une œuvre d’art) peut-il soulager de celui du 7 janvier, quand de surcroît ses effets ont été redoublées par le choc du 13 novembre ?

La légèreté peut-elle être reconquise, lorsqu’on se sent plombée par une mémoire qui vous renvoie en boucle des scènes du passé et qu’on a perdu d’un coup, son amant, ses collègues, son journal, son travail et l’inspiration ?

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Les premières planches de l’album montrent un paysage maritime peint aux couleurs de Turner, dans lequel un minuscule personnage féminin aux cheveux raides et aux yeux fixes, camouflés sous une capuche de duffle-coat, promène sa tristesse.
L’océan est toujours là, le monde est le même qu’avant, mais rien n’est plus pareil.

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Une plongée dans une page colorée comme une toile de Rothko, couleur brasier, et nous voici ramenés au petit matin du 7 janvier 2015.

L’héroïne rumine sous sa couette sa rupture de la veille avec son amant marié, décidé à retrouver son épouse. Suivent toutes sortes de fantasmes qui cautérisent pour un temps les plaies du cœur, mais occasionnent ce qu’on appelle « une panne de réveil ». Son bus manqué, elle se rend à pied à la conférence de rédaction du journal où elle est dessinatrice : Charlie Hebdo.

À l’entrée de l’immeuble des cris l’arrêtent : « Ne pas monter », « des types ont emmené Coco », « une prise d’otages ».

Vite, se réfugier dans un bureau voisin avec Luz, croisé devant la porte, une galette des rois à la main ! De là, entendre Tak, tak, tak, tak, tak, puis… « Allez voir. »

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Après, tout fait problème. Il faut affronter l’impuissance à retrouver la main et l’esprit Charlie, pour que la vie continue malgré tout. Mais non, le passé s’invite sans cesse, l’équipe revit, les tueurs aussi. Les fantasmes tentent de transfigurer la réalité, les cauchemars la ramènent inexorablement. Rien n’empêche la paralysie qui gagne. Alors mieux vaut prendre du champ, retrouver Proust à Cabourg, son lieu d’enfance préféré, son ancien amoureux, la pureté des montagnes, oui les montagnes, ça fait du bien. Et tenter même l’exorcisme du retour sur le lieu du massacre. Mais voilà qu’au Bataclan, le 13 novembre… Alors ?

Retrouver Dostoïevski, qui écrivait  « La beauté sauvera le monde ». Se souvenir que Serge Boulgakov a repris cette déclaration à son compte, en y ajoutant : « …et l’Art en est un instrument. »

Il faut aller trouver la beauté là où elle est, et s’y immerger.

La beauté attend Catherine à Rome, dans le refuge de la Villa Médicis. Stendhal lui servira de guide occasionnel, mais il n’empêchera pas, qu’involontairement les statues martyrisées par le temps paraîtront des victimes et que les tragédies évoquées par les ruines antiques feront écho à celle, intérieure.

C’est finalement à Paris, au musée Louvre, que le plomb cédera. L’abréaction commencera devant Le Radeau de la Méduse, image parfaite d’une salle de rédaction après le passage des tueurs et avant l’arrivée des secours. Elle se parachèvera dans la pénombre annonciatrice de la fermeture du musée, par le surgissement de la beauté, à travers La Diseuse de bonne aventure du Caravage.
L’océan, achèvera le processus thérapeutique. Alors, et alors seulement, les choses pourront se dire, et mieux se dessiner.

Page 9

Au début de l’album, les dessins en noir et blanc sont éclairés de-ci de-là par une tache de couleur. Au fur et à mesure du retour de la pulsion de vie, de grandes pages polychromes figurent des lieux, et plus loin des personnages. Ça et là, des planches à la manière de… évoquent les deux peintres de référence : Turner et Rothko. La dernière mêle les tonalités de l’océan au tracé de Rothko.
Cette narration bouleversante privilégie un graphisme au trait simple, enfantin dans le meilleur sens du terme, et un ton qui s’accorde parfaitement au parcours de résilience de l’héroïne.

Nicole Cortesi-Grou

136 p., 19,99 €

7 janvier 2020, cinq ans après l’attentat, Charlie hebdo sort un numéro spécial.

Le voyage de Phœnix – Jung – Ed. Soleil

 Coup d’œil dans le rétro

Texte et dessin Jung – copyright Jung / Ed. Soleil

Après son bouleversant Couleur de peau : miel et le film d’animation qui a suivi, Jung nous offrait en octobre 2015 ce roman graphique – en partie autobiographique – ayant pour thèmes la quête des origines, les secrets de famille, la mort, la renaissance, la résilience.

Ici, plusieurs destins s’entrelacent pour former un tout. Celui d’abord de la narratrice, Jennifer, dont le père, un marine américain, serait mort en Corée du Sud peu avant sa naissance. Une chape de plomb s’est alors abattue sur les circonstances qui ont entouré sa disparition. N’en pouvant plus et se sentant souvent en terrain hostile, la jeune fille s’est rendue à Séoul dans l’espoir de découvrir la vérité. Elle y vit depuis six ans au moment où débute cette histoire. On y découvre ensuite le destin du petit Kim, cinq ans, que ses parents adoptifs, Aron et Helen, sont venus chercher à l’orphelinat américain de Séoul. C’est Jennifer qui leur a remis l’enfant. Aron est dessinateur de BD.

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L’arrivée de ce petit être solaire « habité par une âme très ancienne » marquera à tout jamais leur vie, ainsi que celle de Chelsea, sa demi-sœur, et de l’oncle Doug.
 cette histoire intimiste, vient se greffer celle de la guerre fratricide que se sont livrées les deux Corées au début des années 50, avec en toile de fond, le régime terrifiant du dictateur Kim Il Sung et le sort qui était réservé à ceux qui tentaient de le fuir. Le personnage de San-Ho, passé du Nord au Sud après dix-huit ans de captivité dans un camp de discipline, en est la parfaite illustration.
En prélude à chacun des vingt-et-un chapitres qui composent cet album, le fabuleux oiseau, posté en sentinelle, semble être une promesse de renaissance pour ceux que la vie a détruits.

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Cet album reste en tous points une merveille à (re)découvrir.

Anne Calmat

320 p., 19,99€

Drôles de femmes – Julie Birmant – Catherine Meurisse – Ed. Dargaud

En librairie depuis le 22 novembre 2019 – Copyright J. Birmant , C. Meurisse / Dargaud
Hedy Lamarr (1914-2000)

Sur la page de garde, on peut lire cette déclaration de l’actrice Hedy Lamarr : “Any girl can be glamourous. All you have to do is stand still and look stupid”.

Julie Birmant et Catherine Meurisse s’associent pour nous présenter dix femmes contemporaines dont le témoignage contredit vigoureusement l’épigraphe ci-dessus : Yolande Moreau, Anémone, Michèle Bernier, Tsilla Chelton, Sylvie Joly, Dominique Lavanant, Claire Bretécher, Maria Pacôme, Florence Cestac, Amélie Nothomb. Comédiennes, écrivaine, auteures de bandes dessinées, leurs noms évoquent des femmes surprenantes, originales, toutes dotées d’une forte personnalité et d’un talent indéniable.

Yolnde Moreau (planche p.
Yolande Moreau p. 7

Chaque entretien procède du même scénario : un choix, un coup de fil, une conversation à bâtons rompus. Après les civilités d’usage, l’interview débute par quelques questions sur le parcours personnel de l’interlocutrice : comment elle en est arrivée là. Le talent de Julie Birmant consiste à faire parler vrai ces femmes qui, comme si cela allait de soi, se livrent, se confient ; nous permettant ainsi de les découvrir à travers leur passé, leur parcours, leurs souffrances parfois, leur réussite. Que l’on apprécie ou non l’interviewée, ces confidences et anecdotes ne peuvent manquer de nous toucher, de nous émouvoir ou de nous amuser.

©
Michèle Bernier (détail planche)

On dit que pour dessiner comme elle le fait, Catherine Meurisse doit être la fille secrète du Grand Duduche et de Claire Bretécher. Sa manière de croquer ces « héroïnes » nous les rendent proches, accessibles, irrésistibles : elle tisse la sororité.


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Amélie Nothomb (détail planche)

Réunir témoignages et humour est une démarche originale qui rend cet album passionnant. À quand les dix suivantes ?

Nicole Cortesi-Grou

96 p., 19,90 €

Julie Birmant (scénario) a été productrice de documentaires et chroniqueuse théâtrale pour France Culture. Formée à la mise en scène, elle a parallèlement mené une carrière de dramaturge et d’auteure avant de se tourner vers la bande dessinée. Elle est, entre autres, scénariste des quatre tomes de la série Pablo et des albums Il était une fois dans l’Est, Isadora et Renée Stone, tous dessinés par Clément Oubrerie.

Catherine Meurisse – Julie Birmant

Catherine Meurisse (dessin) fait des études de Lettres avant d’entrer à l’École supérieure des Arts et Industries graphiques Estienne, puis à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. En 2005, elle rejoint l’équipe de Charlie Hebdo tout en dessinant pour Libération, Marianne ou les Échos. Elle illustre des livres de Jeunesse pour différente maisons d’éditions et signe plusieurs bandes dessinées, dont Le Pont des Arts, Savoir vivre et mourir et Moderne Olympia. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, auquel elle a échappé de justesse, elle écrit La légèreté, long parcours de son retour à la légèreté en même temps qu’à la vie.

De Salvador Dalí à Antoni Gaudí – Ed. Taschen

Antoni Gaudí (1852–1926)
Salvador Dalí (1904–1989)
Copyright R. Descharnes / Ed. Taschen – 40 €

Salvador Dalí de Robert Descharnes et Gilles Néret

À l’âge de 6 ans,  Salvador Dalí rêvait de devenir cuisinier. À 7 ans, il voulait être Napoléon. « Dès lors, affirma-t-il plus tard, mon ambition n’a cessé de grandir, et ma mégalomanie avec elle. Maintenant je veux seulement être Salvador Dalí. Je n’ai pas d’autre souhait ».

 

Ce volumineux ouvrage est à ce jour l’étude la plus complète jamais publiée sur l’œuvre peint de Dalí. Après des années de recherche, Robert Descharnes et Gilles Néret ont localisé des toiles signées de l’artiste, qui sont longtemps restées inaccessibles, à tel point que près de la moitié des œuvres présentées ici sont rendues visibles au public pour la première fois.

Plus qu’un catalogue raisonné, ce livre replace les œuvres de Dalí dans leur contexte et les explique à travers des documents contemporains : écrits, dessins, pièces issues d’autres aspects de son travail, tels que le ballet, le cinéma, la mode, la publicité et les objets d’art. Sans ces éléments venant soutenir l’analyse, les peintures ne seraient qu’une simple collection d’images.

Robert Descharnes (1926–2014), photographe et écrivain, a publié plusieurs études sur des artistes majeurs, parmi lesquels Antoni Gaudí et Auguste Rodin. Il a dressé le catalogue commenté des peintures et écrits de Dalí, dont il était reconnu comme le principal expert. 

Gilles Néret (1933–2005) était historien d’art, journaliste et correspondant de musées. Il a organisé plusieurs rétrospectives artistiques au Japon et fondé le musée Seibu et la Wildenstein Gallery à Tokyo. Il a dirigé des revues d’art, dont L’Œil etConnaissance des Arts, et reçu le prix Élie-Faure pour ses publications en 1981. Parmi ses nombreux ouvrages publiés chez Taschen, citons Dalí – L’œuvre peint, Matisse et Erotica Universalis.

Réédition du Jeu de Tarot imaginé par Dalí.

Où, dans l’extraordinaire jeu de Tarot personnalisé de l’artiste, l’on voit Dalí le facétieux en Bateleur et son épouse, Gala en Impératrice. La mort de Jules César est quant à elle réinterprétée sous l’aspect du Six d’Épée… Publié pour la première fois en 1984 dans une édition d’art limitée et depuis longtemps épuisée, ce luxueux coffret reproduit les 78 cartes du jeu, accompagnées d’un livret explicatif consacré à la sa conception et aux instructions pratiques pour le consulter. 50 €

Copyright R. Zerbst /Ed. Taschen – 40 €

Antoni Gaudí i Cornet de Rainer Zerbst

L’architecte catalan Antoni Gaudí i Cornet, célèbre dans le monde entier pour son immense talent et son écclectisme, a inventé un langage architectural unique, personnel et sans précédent, qui aujourd’hui encore reste difficile à définir.

Casa Vicens

Collegio Teresiano

Sa vie fut pleine de contradictions. Jeune homme, critique à l’égard de l’Église, il rejoignit le mouvement nationaliste catalan, mais voua la fin de sa vie à la construction d’une église unique et spectaculaire, la Sagrada Família. Il mena un temps une vie de dandy dans le beau monde, mais à sa mort dans un accident de tram à Barcelone, ses vêtements étaient si miteux que les témoins le prirent pour un mendiant.

La Sagrada familia


« La structure qui sera celle de la Sagrada Familia, je l’ai essayée d’abord pour la Colonie Güel. Sans cet essai préalable, je n’aurais jamais osé l’adopter pour le Temple. »
L’incomparable architecture de Gaudí traduit cette multiplicité de facettes. Textures chatoyantes et structure squelettique de la Casa Batlló ou matrice arabo-andalouse de la Casa Vicens, son travail mêle orientalisme, matériaux innovants, formes naturelles et foi religieuse pour façonner une esthétique moderniste unique. Aujourd’hui, son style particulier rencontre une popularité et une admiration mondiales. Son opus magnum, la Sagrada Família, est le monument le plus visité d’Espagne et sept de ses œuvres figurent au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO.

Illustré de photos inédites, de plans, de dessins de la main de Gaudí et de clichés historiques, enrichi d’annexes approfondies présentant toutes ses créations y compris ses meubles et ses projets inachevés, cet ouvrage présente son univers comme jamais. À la manière d’une visite guidée privée de Barcelone, on découvre combien le «Dante de l’architecture» fut un constructeur au sens le plus pur du terme, qui façonna des édifices extraordinaires, foisonnant de détails fascinants où se matérialisent les visions fantasmatiques au cœur de la ville. 

Détail

L’auteur :

Rainer Zerbst a étudié les langues vivantes à l’Université de Tübingen et au Pays de Galles, de 1969 à 1975. De 1976 à 1982, il a travaillé comme assistant de recherche au département d’anglais de l’Université de Tübingen. Après son doctorat en 1982, Zerbst est devenu critique d’art, de littérature et de théâtre. 

Les guerres d’Albert Einstein 1/2 – Ed. Robinson

En librairie depuis octobre 2019. Scénario François de Closets et Corbeyran – Dessin Chabbert – Couleur Bérangère Marquebreucq. © Robinson / F. de Closets, Corbeyran, Chabert, B. Marquebreuq64 p., 14, 95 €

Ce premier tome, superbement illustré et en tous points conforme à la vérité historique, couvre la période qui précède la Première Guerre mondiale jusqu’à l’année 1919. Avec, sur la toute dernière vignette, et en prélude au second tome, un portrait dessiné d’Albert Einstein venant de recevoir le prix Nobel de physique (1921).

C’est plus ici l’homme privé que le physicien de génie que nous découvrons : Einstein l’époux – passablement macho – de Mileva, comme lui, scientifique, mais avant tout, Albert Einstein l’ami de Fritz Haber, qui va obtienir le prix Nobel de chimie en 1918 pour ses travaux dans le domaine de l’agro-alimentaire.

p. 6

On les voit rarement l’un sans l’autre. Pourtant tout semble les opposer : Einstein, pacifiste militant, est blagueur, simple et affable, Haber est un va-t-en guerre assoiffé d’honneurs et de pouvoir. Albert ne se déplace jamais sans son violon, Fritz lui ne peut écouter de la musique qu’en baillant. L’un pratique un athéisme discret, à propos duquel il s’exprimera bien plus tard, cependant que l’autre a rompu avec sa religion et s’est converti au protestantisme.

p; 19

Dans un pays qui entend compter d’avantage de cerveaux à très haut potentiel que ses voisins, tous deux sont appréciés à leur juste valeur, même si le pacifisme d’Einstein « fait désordre ». Fort de cette certitude, le chimiste prend contact avec l’État-Major allemand et propose ses services. Einstein accepte quant à lui de venir s’installer à Berlin, mais avec tout autre projet en tête. Il ne tarde pas à déchanter : «  Décidément, il faut être fou pour tenter de vendre le pacifisme en temps de guerre ». L’assassinat le 28 juin 1914 de l’archiduc d’Autriche vient d’embraser le monde ; le nationaliste Haber voit là l’opportunité de (tenter de) prouver aux ennemis de l’Allemagne sa supériorité militaire. Il met au point un gaz asphyxiant qui, porté par le vent, se dispercera dans les tranchées ennemies.

p. 31

Bien qu’horrifié par les conséquences d’un tel choix stratégique, Albert Enstein fera en sorte que son ami échappe à une condamnation pour crime de guerre. Ce qui n’empêchera pas le physicien, réfugié aux USA pour des raisons évidentes, de demander en 1939 au président Roosevelt d’utiliser la physique pour mettre au point l’arme absolue. Et il ne s’agira pas cette fois de science fiction à la G.H. Wells…

Mais ceci est une autre histoire, celle qui sera développée dans le second tome des Guerres d’Albert Einstein.

Anne Calmat