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Vater und Sohn – Père et Fils

Couv_250420de Erich Ohser, dit E.O Plauen – Ed. Warum (Intégrale, 2015) – Fauve d’Angoulême 2016

Dans les années 30, en Allemagne, un  dessinateur-scénariste a fait œuvre.

N’ayant pu s’inscrire à la chambre professionnelle des dessinateurs, Ohser, virulent caricaturiste anti-nazi, prend le nom de E.O Plauen (ville de Saxe d’où venait son père) et publie dans l’Illustrierte Zeitung ses dessins, qui remportent un vif succès de 34 à 37.
Rançon de sa notoriété, Ohser est « invité » à collaborer à l’hebdomadaire nazi Das Reich. Il ne peut se soustraire mais cela finira mal pour lui.
Dénoncé pour propos défaitistes, arrêté par la Gestapo, il se pendra dans sa cellule en 1944 à la veille d’un procès dont l’issue ne faisait aucun doute.

Les Editions Warum ont eu l’excellente idée de publier ces planches, le plus souvent muettes, titrées lorsqu’il le faut, afin de nous faire découvrir cette œuvre pleine de tendresse et de drôlerie, mais aussi d’une fine subversion propre à braver la censure.VaterUndSohn-MEP011

C’est merveille de découvrir ce père rondouillard et affectueux, mais aussi, tricheur et de mauvaise foi, et son fils espiègle, très sensible et finaud.

Dans cette Allemagne rongée par la peste brune, Ohser nous donne à voir une éducation proprement libertaire où père et fils font ensemble des bêtises et transgressent les interdits. C’est l’anti Struwwelpeter *, ce livre terrifiant qui se voulait « amusant » de Heinrich Hoffmann, publié en 1844 : morale castratrice, images parfois cauchemardesques pour les petits Allemands qui en furent abreuvés…
On penserait plutôt au Chaplin du Kid, tant la tendresse entre le père et son fils est immense et bouleversante, lorsque l’on songe au destin du dessinateur.
On a beaucoup écrit sur la force subversive de ses dessins.
Pendant le nazisme, il fallait lire entre les lignes, Ohser a l’intelligence de ne pas ajouter de texte à ses planches, ou quasiment pas, ainsi l’interprétation reste ouverte.VaterUndSohn-MEP012
Chaque épisode est une petite fable. Ici, lorsque le gamin est puni pour le devoir que son père a fait à sa place, c’est ce dernier qui reçoit la fessée. Là, le père fait tellement le pitre pour que son fils accepte d’aller chez le coiffeur que le gamin, tordu de rire, en ressort avec le crâne à moitié rasé.
Plus loin, les poissons décrètent la grève pour cause de surpêche : Stop, on arrête l’hécatombe ! Comprenne qui voudra.

Pour aider son fils à grandir, le père est prêt à tout : se coucher à ses côtés lorsque le môme fait des cauchemars ; transformer le vieux cheval en coursier fabuleux ; flanquer une rouste au braqueur de banque qui a renversé l’enfant sur son chemin. Là encore, on pense à Chaplin, prêt à en découdre pour protéger son rejeton, souvent face à de grands costauds mous du bulbe…VaterUndSohn-MEP008
Les animaux tiennent une place importante. Bichonnés, protégés par le père et le fils, ils peuvent parfois devenir métaphoriques, comme ce petit poisson élevé en bocal qui finit par devenir baleine et fait exploser la demeure…

Les femmes sont peu présentes dans ce recueil, hormis de fugaces apparitions de fée ou de sirène. La mère est quasiment absente, si ce n’est comme figure d’autorité. Nous sommes dans un monde d’hommes.

page-plauen-3Le père donne beaucoup de fessées, mais le regrette aussitôt. Le fils résiste de multiples façons à cette éducation contradictoire. On le voit même plongé dans un ouvrage intitulé Eduquer sans punir.
Les disparités sociales ne sont pas absentes : laquais en livrée, dames de la haute société qui nourrissent les oiseaux de miettes de luxe dans les allées du parc…

Père et fils sont eux de l’autre côté de la barrière. Même lorsqu’ils font un héritage et deviennent riches, ils ne parviennent pas à se prendre au sérieux.
Beaucoup de scènes en miroir, le fils se faisant la tête du père et vice versa. Le père ne veut pas grandir, mais comment garder sa part d’enfance dans l’Allemagne nazie ?VaterUndSohn-MEP010

Plus on avance vers l’année 37, plus les récits filent vers la fiction. Père et fils deviennent riches, ils sont passés de l’autre côté des hauts murs.
Les derniers albums se font romans d’aventures.

Père et fils se sont échoués sur une île déserte où se croisent kangourous et castors, mais où l’on doit malgré tout faire parvenir, via une bouteille à la mer, un mot pour excuser l’absence du fils à l’école. La réponse revient, elle ne manque pas de sel…

C’est drôle et bouleversant, c’est un grand bonheur de lecture. On peut saluer le travail des traducteurs et rédacteurs des titres, qui souvent nous éclairent sur les petites histoires elliptiques…

Trois-cents pages d’amour fusionnel, mais aussi, subtilement, une résistance souterraine à l’oppression, une respiration.

Danielle Trotzky

300 p., 25 €

  • Edité en France sous le titre Pierre l’ébouriffé

Vater und Sohn

Das ist witzig und erschütternd, ein großes Lesevergnügen. Man muss den Übersetzern und Verfassern der Titel, die uns oft über die kleinen elliptischen Geschichten Aufschluss geben, fuer ihre ausgezeichnete Arbeit danken.
Dreihundert Seiten einer fusionnellen Liebe, aber auch, scharfsichtig und feinsinnig, ein unterirdischer Widerstand gegen die Unterdrückung, ein Aufatmen.

Heidemarie Sirguy

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Nouvelles du front d’un père moderne – Rules for Dating My Daughter

Nouvelles du front-cover.tifarton141-b9ab3 de Mike Dawson (EU) – Traduction Hélène Duhamel – Ed. çà et là –

© 2016 Éditions çà et là pour l’édition française –

Janvier 2014, dans le Kentucky.

L’auteur-narrateur et une amie évoquent la candidature du sénateur Rand Paul aux Primaires du Parti Républicain, (il y a renoncé en février dernier). Je crois qu’il se présente aux présidentielles, mais il est trop à gauche pour moi dit-elle. La conversation roule ensuite sur le présentateur ultra-réactionnaire d’une émission de télé-réalité qui bat des records d’audience depuis plusieurs années aux EU et dans différents pays : « Duck Dynasty« . Mais c’est une bonne personne, s’empresse d’ajouter la dame, qui s’attend probablement à une volée de bois vert de la part de son interlocuteur.

Ne pas dire ou penser des choses racistes, homophobes, misogynes (…) ne pas aller à l’église, être pour le mariage gay et contre les armes à feu, fait-il de vous une mauvaise personne ? se demande Mike.

De toute évidence, ces deux-là ne sont pas faits pour s’entendre sur le genre d’éducation à donner à leurs enfants. Mais face aux composantes politiques et religieuses qui impactent le monde d’aujourd’hui, l’auteur s’aperçoit qu’il n’est pas toujours facile d’être en accord avec ses convictions. Nouvelles-du-front-15

Pour le moment, pas de panique, son fils marche encore à quatre pattes et sa fille n’a que six ans. Malgré tout, que se passera-t-il lorsqu’elle en aura seize et que des petits branleurs d’ados se pointeront ? Dawson connaît la musique (et les paroles), on ne la lui fait pas, il est bien placé pour savoir ce qu’ils veulent vraiment. Un impératif : la protéger. J’ai une arme, je n’hésiterai pas à m’en servir, prévient-il.

Le ton est donné : derrière les dessins humoristiques, pleine page la plupart du temps, « se cache » un démocrate pur jus de la middle class américaine.

Plus loin, le choix de jouets et des programmes télé est à l’ordre du jour : les petites voitures pour les garçons, les robes de princesse pour les filles, ok, – encore que… –  mais comment réagir face aux histoires à dormir debout, made in Disney Channel, qui se résument à l’idée qu’une classe dirigeante, celle des princesses, est par définition bonne et bienveillante à l’égard d’une classe inférieure ? Tout faire pour que « sa petite princesse » accède un jour à la classe dominante et traite ses sujets avec bonté ou bien démonter l’arnaque et lui suggérer une autre alternative ?

Comment apprendre à ses enfants à faire la part des choses dans une société où chaque événement bénéficie du même matraquage médiatique, quelle qu’en soit l’importance ou la gravité ? Ou dans l’immédiat, comment tenir sa fille à distance de la télé et de l’Ipad…

Cette responsabilité vécue au quotidien amène l’auteur à réfléchir aux enjeux sociétaux et environnementaux auxquels ses propres enfants risquent d’être confrontés. Mine de rien, des mises en garde sont exprimées sans être assénées.Nouvelles-du-front-110

Et comme tout est lié, les saynètes qui s’enchaînent décrivent le quotidien de ce père au foyer (son épouse bosse à plein temps à l’extérieur), dessinateur free-lance de BD pour le net, qui doit se coltiner la gestion du temps, les pépins domestiques, les absences de la nounou, tout en tentant de rester au plus près de ce qu’il lui lui semble bon pour ses chères têtes blondes.

Cela donne une dizaine d’histoires courtes, écrites sur le mode carnet de bord, qui ont de bonnes chances de trouver un large écho auprès de leurs lecteurs.

Au début de la BD, Mike Dawson se demande si, malgré ses contradictions et ses insuffisances, il est a good person…

Sure guy !

A. C.
160 p., 16 €

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In Rules for Dating My Daughter, Mike Dawson uses visual storytelling to offer original, compelling, and funny commentary on fatherhood, gun rights, the gender of toys, and staying sane in a world where school shootings and Disney princesses get equal billing. Rules is the perfect guide to today’s vexing mediascape.

Mike Dawson is the author of three books : Freddie & Me,  Troop and Angie Bongiolatti. He lives in Fair Haven, New Jersey, with his wife and two children.

 

 

Mon père était boxeur

couve_pere_boxeur_telde Barbara Pellerin, Kris Vincent Bailly (dessin)  – Ed. Futuropolis (sortie le 26 mai)

Un boxeur harassé qui reprend son souffle entre les cordes, c’est la première image de ce roman graphique et autobiographique que Barbara Pellerin, dessinatrice, photographe et documentariste consacre à son père et à la relation souvent difficile, faite de silences et d’absences, qu’elle a entretenue avec lui.

L’histoire d’Hubert Pellerin c’est celle d’un jeune ouvrier, ancien espoir de la boxe – trois participations aux championnats de France, trois échecs – qui échappe sur le ring à la vie réglée de l’usine de Barentin où il travaille et où il a rencontré sa femme.
mep_pere_boxeur-4_telC’est le regard rétrospectif de la petite fille qui n’a jamais vu boxer son père et se souvient surtout des soirées difficiles, saturées d’alcool et de bagarres parentales, de sa peur, de celle de sa mère devant les accès incontrôlables de violence de cet homme.

Tous les souvenirs ne sont pas tragiques, mais l’histoire de Barbara et de son père est avant tout celle d’une rencontre ratée.mep_pere_boxeur-7_tel
Dans quelques très belles pages, elle fantasme un moment de solitude et de complicité dans les vestiaires désertés, entre la toute petite fille qu’elle fut et ce boxeur qui vient de perdre un combat. Liberté de scénariste, moment réparateur, même s’il n’a jamais eu lieu.
Pourtant, bien des années après, Barbara met ses pas dans ceux de son père, ouvrier, boxeur, représentant d’une maison de spiritueux, et pour finir, grand dépressif, souvent hospitalisé lorsque ses tourments psychiques deviennent insupportables.

Elle va tourner un film alors qu’il est encore en vie, sur les lieux où il s’entrainait, viendra ensuite cette BD qui complète le portrait délicat et nostalgique mais sans complaisance.
Hubert Pellerin était un homme de contrastes, amoureux romantique et grand cogneur, service militaire chez les paras et jeune père attendri.

Le trait ainsi que les couleurs avec une dominante de rouges, celui du sang des combats, de la colère à la maison, rendent compte de ces états discordants. Visage abimé, nez tordu, ecchymoses, il est souvent représenté ainsi.
La tentation suicidaire n’est jamais loin, particulièrement dans la dernière partie de sa vie. Il mourra en 2012 et ses obsèques donnent lieu à une très belle page où ses anciens amis du monde de la boxe l’accompagnent, gants rouges dressés vers le ciel.mep_pere_boxeur-6_telComment une petite fille perçoit-elle un père à la fois aimant mais aussi brutal ? Que comprend-elle du monde où il évolue ? Le trait est précis, le regard de l’enfant souvent poignant. Barbara a l’œil photographique, et son enfance dans cette région de Rouen, encore industrielle à l’époque, lui a donné une sensibilité au monde des ouvriers, des cités, des bistrots, des pavillons de banlieue. On peut d’ailleurs aller visiter son site qui en témoigne*.

Elle dit que la boxe est la métaphore des relations père-fille. Elle a loupé bien des rendez-vous avec lui, tout comme lui lorsqu’elle était enfant, mais le dernier, celui qu’elle lui donne dans ce roman graphique est une vraie réussite et un hommage à un homme attachant dans ses errements et son chemin singulier.     * www.barbarapellerin.com/

Danielle Trotzky 
80 p., 20 €

Visuels © Futuropolis, 2016

 

 

Shackleton l’Odyssée de l’Endurance (suivi de) Hommes à la mer

Après Taïpi un paradis cannibale, attardons-nous quelques instants sur ces poètes-voyageurs qui ont laissé une trace écrite de leurs pérégrinations sur toutes les mers du globe, ou sur ceux qui, voyageurs immobiles, nous ont fait rêver…

shackleton-couvShackleton L’Odyssée de l’Endurance – Texte et dessins Nick Bertozzi – Ed. Cambourakis (janv. 2015).

Janvier 1914. Le très obstiné Ernest Shackleton expose une nouvelle fois son projet devant les membres de la Royal Geographic Society : traverser l’Antarctique, pour ensuite rallier le pôle Sud à pied. Fadaises disent les uns. La troisième fois est toujours la bonne rétorquent les autres.124
Des fonds sont finalement levés et une équipe de vingt-huit hommes et trente-quatre chiens, constituée. Le 4 août 1914, l’Endurance est prêt à lever l’ancre.

Le trois-mats goélette se fraie à présent un chemin dans les eaux glacées de la mer de Weddell, mais rapidement l’épaisseur du pack se révèle plus importante que prévu. Ne pouvant résister à la pression de la glace qui enserre et broie ses flancs, le bâtiment s’immobilise. Commencent alors pour l’équipe, plus soudée que jamais, des mois d’attente dans la nuit australe. Le retour du soleil fera en partie fondre la glace… et irrémédiablement sombrer le navire. Matériel et vivres ont cependant échappé au naufrage, il est temps de charger les traîneaux et de se mettre en route. L’aventure ne fait que commencer, elle se poursuivra et entraînera le lecteur jusqu’à ce matin du 30 août 1916 où les naufragés seront embarqués à bord d’un navire chilien.

Entre-temps, que de moments intenses à découvrir au travers de ce récit captivant, illustré avec force détails par l’Américain Nick Bertozzi !

A.C.

128 p. 19 €

imagesC’est pas l’homme qui prend mer, c’est la mer qui prend l’homme

Hommes à la mer de Riff Reb’s (adaptation et dessins), Ed. Soleil (déc. 2014).

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Dernier opus d’une trilogie maritime débutée en 2009, l’album comprend cette fois huit adaptations de nouvelles et sept extraits de grands textes de la littérature classique. Parmi les auteurs, plusieurs ont eux-mêmes entretenu un rapport étroit et durable avec la navigation en haute mer : Jack London, Joseph Conrad, William Hope Hodgson, Pierre Mac Orlan…

Hommes_Planche_1Certains récits ont une tonalité à la fois fantastique et symboliste. Politique également. Ils parlent de galériens, de contrebandiers, de mercenaires, d’hommes d’hier et d’aujourd’hui, prêts à en découdre avec la terre entière pour survivre. Ils questionnent sur la nature de l’être humain et sur sa dualité.

Riff Reb’s a su restituer toute la profondeur des œuvres initiales et en traduire le lyrisme et la poésie. Le graphisme est nerveux, le trait, contrasté et précis. Un jeu subtil de couleurs presque monochromes marque chaque épisode d’un sceau particulier. Les doubles pages qui illustrent les extraits de textes frôlent la perfection. Ci-dessous, L’Odyssée (Homère).

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A.C.

116 p., 18 €

 

 

 

Taïpi un paradis cannibale

9782070665792[1]de Stéphane Melchior (scénario) et Benjamin Bachelier (dessin et couleurs) – D’après l’œuvre d’Herman Melville (1819-1891) – Ed. Gallimard BD

Révoltés par les conditions de vie à bord du baleinier la Doly, véritable bagne flottant, Tom et son ami Toby décident de déserter dès la prochaine escale. L’occasion se présente au large de l’archipel de Huka-Hiva, dans le Pacifique.

Les deux hommes s’enfoncent maintenant dans la jungle hostile ; ils savent qu’ils doivent éviter à tout prix la tribu des Taïpis, qui passent pour être cannibales, et rejoindre celle des Happas. Mais Tom se blesse à la jambe et ce sont finalement les Taïpis qui les recueillent. On est en 1841, les îles Marquises et Tahiti sont sur le point de passer officiellement sous protectorat français.Taipi_9_72dpi

L’atmosphère fraternelle et enjouée qui règne au sein de cette communauté égalitaire et la disponibilité des vahinés ont tôt fait de séduire et de rassurer Tom et Tony.Taipi_p49_72dpi

Cependant, ils vont peu à peu se sentir captifs et se demander ce que cachent les toutes attentions dont ils font l’objet. La capture d’un ennemi, suivie d’un repas lors duquel un cuissot est dévoré à belles dents, ajoutée à une découverte cauchemardesque (on ne peut exclure un abus de kava*) vont réactiver les soupçons de Tom. D’autant que Toby, parti à la recherche d’un médecin, n’est toujours pas revenu.Taipi_p72_72dpi

Dès lors, tout ce qui auparavant lui était apparu comme une réplique du jardin d’Eden, lui semble désormais infernal. Il  n’a plus qu’une idée, fausser compagnie à ceux qui pourtant le considèrent comme l’un des leurs…

L’adaptation par Stéphane Melchior du roman autobiographique de Melville, dont la vie et l’œuvre sont  marquées par l’océan, invite à une flânerie réflexive à la lisière du monde occidental et de celui qui est en train de disparaître sous le poids de la colonisation, et peut-être d’une évangélisation forcée.

Cette version graphique laisse au lecteur toute latitude de se faire sa propre opinion sur une possible part fantasmée de l’aventure qu’a vécue l’écrivain. Aucune longueur, le temps passe vite en compagnie de cette tribu, dont on partage les coutumes et parfois les secrets. Les dessins aux formes simples et aux couleurs chamarrées, comme le sont certaines étoffes exotiques, évoquent l’univers pictural de celui qui, quelques décennies plus tard, partira à la recherche du Paradis perdu : Paul Gauguin.

L’album se lit d’un trait, et c’est avec une certaine nostalgie qu’on le referme…après une initiation au langage taïpi dans les dernières pages.

Anne Calmat

  • Boisson enivrante extraite des racines du poivrier.

104 p., 29,90 €

 

La tête en l’air (suivi de) La Maison

tLa tête en l’air (Arrugas) de Paco Roca (scénario, dessin, couleurs ) – Ed. Delcourt.

Sorti en 2007 aux éditions Delcourt sous le titre Rides, l’album a été réédité en 2013 sous celui de La tête en l’air. Traduit en dix langues, il a reçu de nombreuses récompenses, en France comme à l’étranger, dont le Prix national de la bande dessinée à Barcelone en 2008. Il nous a paru opportun de lui redonner un coup de projecteur, à l’occasion de l’édition du nouvel opus de Paco Roca, La Maison.

Un père et son fils se querellent. Le premier, visage en lame de couteau, se croit toujours directeur de banque, cependant que le second tente de lui faire avaler son assiette de soupe, qu’il reçoit en pleine figure dans un accès de colère du vieil homme.
iOn saisit qu’Ernest a quelques problèmes, qui vont le conduire dans une maison de retraite médicalisée : il « perd la tête », selon l’euphémisme de rigueur qui désigne la maladie d’Alzheimer.
Paco Roca traite de manière sensible et réaliste la vie de ces personnes âgées dont le cerveau est peu à peu grignoté par cette atteinte qui efface tout à plus ou moins long terme.
roca3La vie à la maison de retraite est donnée à voir sans excès ni enjolivures. Ernest a encore des moments de lucidité et regarde autour de lui avec ironie et amertume. Emile, son voisin de chambre, vieux célibataire qui n’attend plus aucune visite, lui sert de guide et le prend en charge. Il le fait avec générosité, et l’on comprend aussi que ce geste a pour lui un aspect salvateur. Mais c’est en vain qu’ Emile va s’efforcer d’aider son ami à lutter contre l’invasion de la maladie, et face à sa propre impuissance, Ernest est parfois en colère.

Quand on est trop atteint, qu’on n’a pas pu répondre aux tests du médecin, on sait qu’on va être relégué au dernier étage, et que là-haut, ce n’est pas drôle. Sinon, au premier, on dort beaucoup : dans l’entrée, devant la télé, à la bibliothèque, et on attend l’heure des repas et la distribution de médicaments. De temps en temps, un cours de gym sur chaise et une sortie. Les journées sont uniformes, le temps est arrêté, rien d’étonnant à ce qu’on y perde ses repères.ri
Aussi Ernest, Emile le filou qui ne perd jamais une occasion de soustraire quelques euros aux autres pensionnaires et Adrienne, vont-ils, dans un ultime pied de nez romanesque, tenter une évasion. Une escapade qui donne à ce roman graphique une petite respiration, avant le plongeon inéluctable d’Ernest dans le monde du brouillard permanent, où le visage de l’autre s’efface à jamais.
La tête en l’air nous permet de mieux comprendre le processus de la maladie, et faute de nous rassurer, nous donne à voir malgré tout un reste d’humanité quand tout a fichu le camp.

112 p., 14,95 €

Danielle Trotzky

LA MAISON - C1C4.inddLa Maison ( La casa) de Paco Roca (scénario, dessin, couleurs ) – Ed. Delcourt (En librairie de 11 mai)

Un vieil homme referme derrière lui la porte de sa maison, nous comprendrons plus tard qu’il n’y reviendra pas. Quelques cases, une grande économie de moyens, un dernier regard sur ce qui fut son quotidien, des arbres, un pot de fleurs ébréché et un potager à l’abandon.

Sur les planches suivantes, son fils, un jeune écrivain et sa compagne pénètrent dans la maison vide, après la disparition du vieil homme. Des épisodes qui semblaient révolus resurgissent, et avec eux, les relations que le jeune homme entretenait avec son père. Flashbacks où l’on voyage dans un passé qui n’est pas si lointain.
Les frères et leur sœur enfin réunis se demandent finalement s’ils vont vendre cette demeure où leur père avait investi tant d’énergie, fait tant de projets, et qui porte les traces des étés de leur enfance.casa
Cette maison fut d’abord un lieu de vacances, rêve enfin accompli d’une famille modeste, ensuite, les parents y avaient pris leur retraite.

Là encore, avec sensibilité et délicatesse, Paco Roca amène ses personnages à prendre la mesure de cette vie qui s’est éteinte, de ce qu’est une existence au fond, si peu de choses, des traces fugaces, des objets démodés qui vont finir à la benne, des arbres qu’on plante et une tonnelle qui ne tient pas debout.
Il évoque aussi la vie de ce père, chauffeur, ouvrier, bricoleur infatigable, de ces hommes qui ne pouvaient jamais rester sans rien faire…
Et plus subtilement, apparaît en filigrane la place que chacun dans la fratrie a occupée auprès de ses parents, dans l’enfance et bien plus tard, au cours de leur vieillesse. Ceux qui avaient toujours autre chose à faire, qui se déclaraient trop pris par leur travail, par la distance, et ceux qui s’y collaient, qui faisaient face, qui étaient là lorsque le parent âgé est tombé malade, a perdu ses forces, ses moyens…
Tout cela sans acrimonie, sans ressentiment. Les pages défilent comme l’existence même, dont la maison du père est une belle métaphore.
Paco Roca, jeune dessinateur, montre dans ces deux albums une grande attention au troisième âge et nous dit que la vie est courte et qu’il nous appartient d’y tisser et d’y maintenir des liens avec ceux qui nous sont chers, même s’il nous semble que la maladie et le grand âge dévorent tout et que cela nous fait peur.

128 p., 16,95 €

D.T.

 

Le Comité

Couv_comitéde Thomas Azuélos (texte et dessin) – Ed. Cambourakis, 138 p., 20 € – D’après le roman de Sonallah Ibrahim (Actes Sud, 1993)

Le 6 octobre 1981, Anouar al-Sadat, prix Nobel de la Paix 1978, est assassiné devant des millions de téléspectateurs par des militaires appartenant à des groupuscules intégristes. Son vice-président, Hosni Moubarak, lui succède. Le 11 février 2011, ce dernier abandonne la présidence de l’Egypte.
Entre ces deux dates…
Dans une société où aucun fait et geste de ses membres ne passe inaperçu et où le pouvoir en place exige de la majorité silencieuse qu’elle le reste, Saïd le pâtissier a délibérément modifié la recette du gâteau que l’on sert traditionnellement pour commémorer la date anniversaire de la naissance du Prophète. Il attend maintenant la suite.comite-diapo_06

Le lieutenant de police Mish-Mish lui rend effectivement visite et lui fait une offre très lucrative. Si tu refuses, tu es cuit, prévient-il. Saïd accepte… à condition de rencontrer les membres du Comité. Mish-Mish fulmine : Tu es fou ! Tu te prends pour qui ? Ce pâtissier veut quelque chose qui n’existe pas. Qu’on l’amène de gré ou de force au commissariat. Mais dans l’intervalle, Saïd s’est volatilisé et le policier se retrouve avec un sérieux problème sur les bras : Trouvez-le, sinon on est foutus.

Dans les épisodes qui suivent, Saïd se présente sous différents traits : un fabricant d’étoffe de coton amoureux de son art, un fonctionnaire zélé, un courtier habile, etc. « On » lui propose invariablement d’accéder à un statut social supérieur, il accepte, à condition de…

Face à la fin de non recevoir qui lui est régulièrement opposée, il disparaît et se fond dans le paysage tourmenté d’une société livrée à l’emprise religieuse, aux inégalités, à la censure et à la corruption.comite-diapo_14

Vingt années ont passé depuis l’accession au pouvoir de Moubarak, Saïd symbolise cette fois tous les laissés-pour-compte de ce régime déliquescent. Il est sans abri et traîne derrière lui toute une flopée de délits. Mish-Mash menace de le mettre en prison s’il ne lui verse pas un bakchich. Je suis prêt à t’avouer tout ce que tu veux, et par là-même à assurer ta promotion, à condition

Même demande même refus, Saïd disparaît une fois de plus.
comite-diapo_09Ce ne sera pas son dernier pied de nez au représentant de la loi et aux instances dirigeantes.

La seconde partie de l’album, de loin la plus longue et la plus touffue, est dévolue à ce qui est en germe dans le pays et ne va pas tarder à éclore : le soulèvement de son peuple – avec un bel hommage de Thomas Azuélos au courage et à la détermination de toutes ces femmes qui se sont battues pour qu’une place leur soit enfin accordée.

On est maintenant en avril 2010, les acteurs du « Printemps égyptien » s’apprêtent à poser la première pierre de l’édification d’un monde plus égalitaire. Ce qui avait été refusé à Saïd le pâtissier ou à Saïd le va-nu-pieds va être accordé à Saïd l’ingénieur-syndicaliste. Avec en prime, l’apparition de « l’éminence grise » du Comité : le tout-puissant et insubmersible « Docteur », entité mystérieuse et inquiétante.comite-diapo_16

Le scénario de ce thriller labyrinthique fonctionne parfaitement, avec cependant l’impression de temps à autre, en particulier dans la dernière partie du récit, de n’avoir pas toutes les clés pour en suivre chaque développement. On fait alors une pause, on rassemble les pièces manquantes du puzzle, et apparaît alors le processus qui a permis en 2011 à la classe prolétarienne de faire corps avec l’idée de briser le plafond de verre qui la maintenait sous influence.

Anne Calmat

fantomeDu même auteur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La légèreté

de Catherine Meurisse (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Dargaud, 136 p., 19,99 € – Préface Philippe Lançon

CouvertureDans La Légèreté, l’auteure pose cette question : suite à un grand traumatisme, le syndrome de Stendhal (ressentir des troubles physiques à la vue d’une œuvre d’art) peut-il soulager de celui du 7 janvier, quand de surcroît ses effets ont été redoublées par le choc du 13 novembre ?

La légèreté peut-elle être reconquise, lorsqu’on se sent plombée par une mémoire qui vous renvoie en boucle des scènes du passé et qu’on a perdu d’un coup, son amant, ses collègues, son journal, son travail et l’inspiration ?

Page 7Les premières planches de l’album montrent un paysage maritime peint aux couleurs de Turner, dans lequel un minuscule personnage féminin aux cheveux raides et aux yeux fixes, camouflés sous une capuche de duffle-coat, promène sa tristesse.
L’océan est toujours là, le monde est le même qu’avant, mais rien n’est plus pareil.

Une plongée dans une page colorée comme une toile de Rothko, couleur brasier, et nous voici ramenés au petit matin du 7 janvier 2015.
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L’héroïne rumine sous sa couette sa rupture de la veille avec son amant marié, décidé à retrouver son épouse. Suivent toutes sortes de fantasmes qui cautérisent pour un temps les plaies du cœur, mais occasionnent ce qu’on appelle « une panne de réveil ». Son bus manqué, elle se rend à pied à la conférence de rédaction du journal où elle est dessinatrice : Charlie Hebdo.

À l’entrée de l’immeuble des cris l’arrêtent : « Ne pas monter », « des types ont emmené Coco », « une prise d’otages ».

Vite, se réfugier dans un bureau voisin avec Luz, croisé devant la porte, une galette des rois à la main ! De là, entendre Tak, tak, tak, tak, tak, puis… « Allez voir. »

Après, tout fait problème. Il faut affronter l’impuissance à retrouver la main et l’esprit Charlie, pour que la vie continue malgré tout. Mais non, le passé s’invite sans cesse, l’équipe revit, les tueurs aussi. Les fantasmes tentent de transfigurer la réalité, les cauchemars la ramènent inexorablement. Rien n’empêche la paralysie qui gagne. Alors mieux vaut prendre du champ, retrouver Proust à Cabourg, son lieu d’enfance préféré, son ancien amoureux, la pureté des montagnes, oui les montagnes, ça fait du bien. Et tenter même l’exorcisme du retour sur le lieu du massacre.Page 17Mais voilà qu’au Bataclan le 13 novembre… Alors ?

Retrouver Dostoïevski, qui écrivait  « La beauté sauvera le monde ». Se souvenir que Serge Boulgakov a repris cette déclaration à son compte, en y ajoutant : « …et l’Art en est un instrument. »

Il faut aller trouver la beauté là où elle est, et s’y immerger.

La beauté attend Catherine à Rome, dans le refuge de la Villa Médicis. Stendhal lui servira de guide occasionnel, mais il n’empêchera pas, qu’involontairement les statues martyrisées par le temps paraîtront des victimes et que les tragédies évoquées par les ruines antiques feront écho à celle, intérieure.

C’est finalement à Paris, au musée Louvre, que le plomb cédera. L’abréaction commencera devant Le Radeau de la Méduse, image parfaite d’une salle de rédaction après le passage des tueurs et avant l’arrivée des secours. Elle se parachèvera dans la pénombre annonciatrice de la fermeture du musée, par le surgissement de la beauté, à travers La Diseuse de bonne aventure du Caravage.
L’océan, achèvera le processus thérapeutique. Alors, et alors seulement, les choses pourront se dire, et mieux, se dessiner.

Page 9Au début de l’album, les dessins en noir et blanc sont éclairés de-ci de-là par une tache de couleur. Au fur et à mesure du retour de la pulsion de vie, de grandes pages polychromes figurent des lieux, et plus loin des personnages. Ça et là, des planches à la manière de… évoquent les deux peintres de référence : Turner et Rothko. La dernière mêle les tonalités de l’océan au tracé de Rothko.
Cette narration bouleversante privilégie un graphisme au trait simple, enfantin dans le meilleur sens du terme, et un ton qui s’accorde parfaitement au parcours de résilience de l’héroïne.

Nicole Cortesi-Grou

 

 

Stupor Mundi

sde Néjib (scénario et dessin) – Ed. Gallimard BD, 288 p., 26 €

Hannibal Quassim el Battouti, un savant arabe de grande renommée, sa fille Oudê et son serviteur-garde du corps, El Ghoul, tous originaires de Bagdad d’où ils ont été chassés, se rendent au château de Castel del Monte, dans le sud de l’Italie.

Ils sont accueillis par Hermann von Salza, ami et conseiller de l’Empereur Frédéric II, surnommé la Stupeur du monde (1194-1250).
Le plus Italien des monarques germaniques, protecteur des grands esprits de son époque, lui-même érudit, a annoncé sa venue prochaine à Castel de Monte, sa résidence favorite. Salza lui réserve une surprise à la hauteur de sa passion pour les sciences. Une camera oscura a d’ailleurs été construite à cet effet et Hannibal doit y présenter sa dernière invention.

Cependant, pour la parachever, le savant doit consulter le Traité d’optique du célèbre physicien arabe du XIe siècle, Alhazen (Ibn al-Haytham). Le manuscrit renferme en effet la formule chimique qui permet de fixer sur son support une image projetée. L’accès au précieux document lui ayant été refusé par le bibliothécaire du château, Hannibal va devoir se lancer, sans être certain du résultat.

L’essai s’avère satisfaisant, mais la Stupeur du monde émet des réserves : Aristote décrivait déjà ce prodige… Plusieurs membres du conseil des Sages – chrétiens, juifs, musulmans – en profitent pour crier à la mystification et à l’inanité de cette machine à produire des images.

Après mûre réflexion, le souverain y voit une occasion inespérée de mettre un terme au conflit qui l’oppose au pape, et d’en ressortir à jamais magnifié.
Hannibal va-t-il souscrire au subterfuge que vient d’imaginer son mécène ?stupor_2

Parallèlement à cette « histoire dans l’Histoire », on apprend que la jeune Oudê est dotée d’une mémoire phénoménale, mais que pour l’heure elle ne se souvient ni des circonstances de la mort de sa mère ni de celles qui l’ont privée de l’usage de ses jambes. Le moine Sigismond va l’aider à faire ressurgir les images du passé, qui vont éclairer sous un jour nouveau ce qui se joue à Castel del Monte.

Tout participe au plaisir que l’on éprouve à la lecture de cette BD, qui mêle personnages de fiction à réalité historique, pour accoucher d’une énième théorie sur ce qui reste le plus grand mystère de la chrétienté. On y croise le mathématicien Fibonacci, le peintre David Hockney, sur lesquels plane l’ombre du génie de la Renaissance, Léonard de Vinci.

En résumé : originalité des situations, fluidité du récit, montée en puissance de l’action, suspense, simplicité efficace des dessins de Néjib, font de Stupor Mundi l’un des albums les plus réussis du moment. Avec en filigrane, une réflexion sur la place de l’image au fil des siècles et sur les coups de frein, politiques ou religieux, qui de tous temps ont été donnés aux avancées technologiques ou scientifiques.Numériser

Anne Calmat

Mauvaises filles

201603-Mauvaises_filles_v de Annco (scénario et dessin) – Ed. Cornélius, 176 p., 19,50 €

Au pays du Matin calme, dans les années 90, la vie n’était manifestement pas de tout repos pour les jeunes coréennes du sud. L’auteure nous en offre un témoignage à travers ses propres souvenirs.

Période privilégiée pour elle au plan matériel mais marquée par la violence d’un père qui sanctionnait ses incartades par des passages à tabac en règle.201603-Mauvaises_filles_10

L’héroïne de la BD a quinze ans et se prénomme Jin-joo. Elle fume clope sur clope, nargue ses professeurs et passe ses nuits chez d’autres « mauvaises filles ». 

Dévastée après une énième « remontrance » paternelle qui l’a laissée en sang sur le carreau, Jin-joo décide de fuir en compagnie de son amie Jung-ae. Celle-ci est issue des quartiers populaires, son père est un petit mafieux sans envergure.Mauvaises-filles-©-Èd.Cornélius

Leur naïveté les fait dériver de Charybde en Scylla, et il s’en faut de peu pour que les deux « gamines » ne fassent carrière dans une maison de passe de la ville.

Vingt ans plus tard, Jin-joo n’a pas oublié ces années chaotiques, mais elle préfère en relativiser la rudesse. Elle reconnaît que l’adolescence est un cap difficile à passer pour tous, et dédouane son père. C’est en payant pour mes bêtises que j’ai appris, compris le monde et comment on y survit, dit-elle à la fin du récit. Puis, fataliste, elle ajoute : J’ai commencé par le côté sordide… que d’autres découvrent plus tard, ça ne fait pas une si grande différence. 

Elle se demande aussi ce qu’est devenue Jung-ae.

Le scénario multiplie les allers-retours entre le passé et le présent. Annco insiste beaucoup sur le sexisme et la brutalité qui prévalaient alors à tous les échelons de la société, dans laquelle la raison du plus fort était toujours la meilleure. Qu’en est-il exactement en 2016 ?

Annco est née le 26 octobre 1983 à Scongnam, près de Séoul. Elle est devenue la porte-parole de toute une génération contrainte à une  perpétuelle fuite en avant.

Captivant, mais duraille.
Anna K

200909-aujourdhui_c1_mÀ lire également. 200909-aujourdhui_4

Annco  dessine ses adolescents au début d’une route qui s’enfonce dans les ténèbres d’un voyage, dont la prochaine étape, espèrent-ils, changera leur vie. Mais elle sait qu’au bout de la nuit les attend une nuit encore plus profonde, celle de la mort. Ed. Cornélius, sept. 2009 

 

Freedom Hospital

arton139-056acde Sulaiman Hamid (scénario et dessin), Ed. çà et là/ARTE Ed., 288 p., 23 € –

Dans La Dame de Damas (Ed. Futuropolis, 2015), Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’islam contemporain, montrait les premiers mouvements de résistance du peuple syrien, à Daraa en 2011. L’album se refermait sur ce jour d’août 2013, où la peste blanche s’est répandue sur Damas.

Celui de Sulaiman Hamid met l’accent sur un autre aspect de cette résistance.freedom_hospital-extrait_Seite_08

Mars 2012. Yasmine – figure tutélaire et charismatique du récit – dirige avec énergie un hôpital clandestin, qu’elle a baptisé Freedom Hospital. Il y a là un médecin, une infirmière, une cuisinière et une demi-douzaine de patients, parmi lesquels, un responsable de la milice locale de l’Armée syrienne libre, un ex pro Bachar repenti, un officier proche des Djihadistes, un chrétien assyrien, un Alaouite.freedom_hospital-extrait_Seite_01_

L’auteur a d’emblée pris soin de brosser un rapide portrait des protagonistes de cette fiction – dont on ne doute pas qu’elle reflète la réalité historique, ce qui en facilite largement la lecture.

Engagement citoyen et détermination indéfectible pour les uns, revirement pour les autres sont au coeur de l’histoire de ce groupe de femmes et d’hommes, pris dans une tourmente dont les arcanes économiques et politiques leur échappent.21-1280x906

Le conflit a déjà fait 40 000 victimes, un optimisme de façade règne cependant parmi les insurgés. La révolution progresse et le régime tombera dans les mois suivants, se plaît à affirmer Yasmine à son amie journaliste. Une allégation qui reviendra comme un mantra à plusieurs reprises. De même que reviendra, avec la régularité d’un métronome, le décompte des morts pour la liberté.

Deux jours et 472 victimes plus tard…

On continue d’espérer que la diplomatie et la raison finiront par l’emporter, mais face à la pusillanimité de l’ONU, c’est la violence qui s’impose dans les différentes strates de la société multiculturelle et multi-confessionnelle du pays. Où est la ligue arabe, où est l’ONU, où sont les arabes et les musulmans ?  se demande l’un des contestataires.

Quelquess occupants du Freedom Hospital seront épargnés, d’autres rallieront l’armée d’État, d’autres encore seront exécutés en raison de leurs liens antérieurs avec les opposants au régime.sulaiman_

Six jours et 731 victimes de plus tard…

Les dessins en noir et blanc de Sulaiman Hamid  sont puissants,  leur expressionnisme renforce la sensation que l’on a d’être face à des arrêts sur image du reportage filmé que la journaliste franco-syrienne a clandestinement fait en Syrie.

Un jour et 291 victimes plus tard…

Et comme la guerre et l’urgence qu’il y a à aimer sont indissociables, les moments de douceur nous sont apportés par deux couples, fermement résolus à vivre leur histoire contre vents et marées.

Quant au Freedom Hospital… S’ils le détruisent, nous le reconstruirons ailleurs, en plus grand. Il y a un prix à payer pour réaliser ses rêves, prévient Yasmine.

freedom_hospital-extrait_Seite_05L’album de Sulaiman Hamid s’achève en mars 2013, il est dédié à son camarade de lutte, Hussam Khayat (1998-2013).

Anne Calmat

1507-1

 

Cf. http://boulevarddelabd.com/la-dame-de-damas-de-jp-filiu-et-c-pomes/

 

 

To-day

Baci dalla Provincia

hanno-ritrovato-la-macchina-cover-1024x770de Gipi (textes et illustrations) – Ed. Futuropolis, 72 p., 16 €  –

L’album, dont la tonalité évoque le cinéma néo-réaliste des années 50, réunit deux récits, écrits et illustrés par Gipi (Gian Alfonso Pacinotti) en 2005 et 2006 : Les Innocents et Ils ont retrouvé la voiture.

Trainer dans la rue. Faire partie de la bande. Pendant des années, nous n’avons pas cherché autre chose. (…) Il y avait la rue, avec ses lois inconnues et ses figures menaçantes. Et il  avait nous qui étions encore innocents, jusqu’à preuve du contraire, peut-on lire sur la 4ème de couverture.

bons_baisers_de_la_province-11_telLes personnages tentent de faire table rase d’un passé qui leur colle à la peau. Il y est question de violences policières, d’un forfait, d’amitiés trahies, sans que l’auteur en précise la nature exacte. Qu’est-il arrivé à Valerio, pour qu’à sa sortie de prison, il n’ait qu’un seul objectif : se venger de ceux qu’ils l’y ont envoyé ? Qu’y avait-il de compromettant dans cette voiture inopportunément retrouvée, pour que les héros se sentent menacés au point de commettre l’irréparable ?bons_baisers_de_la_province-9_tel

Si la vérité nous est en partie dévoilée, ou apparaît en filigrane, le lecteur a tout le loisir d’éclairer à sa convenance les zones d’ombres  » épaisses comme les parpaings d’un Enfer en construction  » de ces deux « courts-métrages graphiques »;

L’écriture distanciée de Gipi, la forte expressivité de ses dessins, son univers à la fois poétique et douloureux séduiront une nouvelle fois les admirateurs du maestro de la BD italienne, et probablement ceux qui le découvriront.

A. C.

Visuels © Futuroplis, 2014 et Coconino Press, 2005-2006

Baci dalla provincia  Gli innocenti (seguito da)  Hanno ritrovato la macchina – Fandango Ed. Cocomino Press

Due brevi racconti di Gipi sulla fine dell’innocenza, la rabbia giovane, il passato che ritorna sullo sfondo : crimini e amicizie tradite.

Stare in strada. Essere nella banda. Per anni, noi ragazzi non abbiamo desiderato altro… C’era la strada, c’erano leggi sconosciute e personaggi prepotenti. E c’eravamo noi, ancora innocenti, fino a prova contrariabaci

In Baci dalla provincia c’è tutto il talento narrativo di Gipi in sole 72 pagine, spesse e consistenti come il cartonicino che le ospita.

 

couve_en_descendant_le_fleuve_telÉgalement chez Futuropolis (oct. 2015)

 

En descendant le fleuve – Diario di fiume 

Rubrique « On a aimé »

 

 

To-day

 

Hors-jeu

COUVERTURE--HORSJEUde Matthieu Chiara (scénario et dessin), Ed. L’Agrume, 160 p., 22,90 € – En librairie le 14 avril.

Un match de football ne sollicite pas uniquement les forces et l’énergie de ses organisateurs, des équipes en présence et de leurs supporters, sa genèse remonte au premier shoot de l’histoire de l’humanité, et trouve son aboutissement dans la souffrance de tous ces brins d’herbe meurtris par les chaussures à crampons des joueurs.HORSJEU-2On l’aura compris, l’auteur de la BD donne libre cours à son imagination et nous propose une variation humoristique et métaphysique sur le football.

Cela fonctionne parfaitement – même auprès des profanes, grâce à un scénario astucieux et des dessins fouillés. Ils mettent en scène deux équipes de foot et une dizaine d’adeptes du ballon rond, parfois pour des raisons diamétralement opposées : deux sans-abri, une prostituée, un père de famille, « ses meufs » et son fils, une épouse exceptionnellement accueillante, qui adore les tirs au but

HORSJEU-9On n’échappe pas à l’ineffable tandem de chroniqueurs sportifs qui, planqués derrière leur écran, « commentent leurs commentaires  » et s’auto-congratulent, pas plus qu’on échappe aux « brèves de tribunes » au ras des pâquerettes. Mais le plus intéressant, ce sont les réflexions, souvent in petto, de ceux qui vivent au rythme de cette rencontre de foot. À commencer par celles de son joueur vedette au crâne rasé (un nouveau Divin Chauve ?) qui s’est plié peu de temps auparavant au jeu du « parler analphabète » face à une meute de journalistes.HORSJEU-4

Il cherche maintenant une justification et sens profond à sa présence sur le stade, et réalise qu’il est passé à côté de son rêve de gosse : devenir archéologue.  Le pognon ? Hum ! (…) Les Supporters ? Ils sont tous formatés… Les différents protagonistes de cette BD aigre-douce, que l’on retrouve  alternativement ou simultanément à intervalles réguliers, ont eux aussi leur avis sur la question. Comme par exemple le jugement de la prostituée sur l’acte footballistique, proche selon elle du culte phallique. Ou celui de l’une des épouses sur la passion-canapé-canette-de-bière pour le football de son conjoint. Je suis sûre qu’il regarde le foot pour faire comme les autres…HORSJEU-14

C’est drôle, piquant, bien vu. Ajoutez à cela un coup de crayon particulièrement efficace et vous serez fin prêt-e-s pour aborder l’Euro 2016, le sourire aux lèvres.

Anne Calmat

To-day

Ô vous, frères humains

couve_d’après le livre d’Albert Cohen – Dessin Luz – Ed. Futuropolis, 136 p., 20 €

Marseille, 16 août 1905. Albert est un enfant heureux, innocent, aimant et voulant être aimé de tous. Il s’arrête devant l’échoppe d’un camelot qui vante les qualités d’un détachant domestique. Il se faufile alors au premier rang des badauds, émerveillé par le bagou du bonimenteur et fier à l’idée d’offrir à sa mère le « produit miracle ». C’est alors qu’il s’entend dire : Toi, tu es un sale youpin, hein ? (…) Je vois ça à ta gueule. Tu manges pas du cochon, hein ?  (…) Tu bouffes des louis d’or (…) Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des Français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la catégorie des sécateurs, raccourci là où il faut (…)  safe_imageo_vous_freres_humains-1_tel

Albert Cohen a maintenant soixante-dix-sept ans, il se souvient du jour fondateur de sa pensée et de son engagement, qu’a été celui de ses dix ans.

Ce n’est naturellement pas un hasard si Luz, dont les camarades sont morts sous le feu de la haine le 7 janvier 2015, s’est emparé du texte autobiographique de l’auteur de Belle du Seigneur, Le Livre de ma mèreMangeclous, etc.

Courant 2015, j’ai ressenti le besoin de relire Ô vous, frères humains. J’ai été encore puissamment frappé par le calvaire psychologique de ce petit garçon déambulant à la lisière de la folie, par le message testamentaire d’Albert Cohen, et le coeur serré, j’ai refermé le livre sur le triste constat que, décidément non, la terre entière n’avait toujours pas été traversée par cette oeuvre majeure, écrit-il en prélude à ses dessins.

On est effectivement dans un ailleurs de la BD, dans cet espace où déférence et affliction ont pris le pas sur la virtuosité graphique.  Cependant, la déchirure de cet enfant, relégué en quelques instants au rang de sous-homme, est ici traduite par des images particulièrement inspirées. Elles sont d’autant plus percutantes qu’aucune bulle ne vient parasiter les immondices verbaux qui, au détour de chaque rue, dans chaque instant de le vie quotidienne du jeune garçon, ne cessent et ne cesseront de le hanter.

Anne Calmato_vous_freres_humains-3_tel

 

 

Shutter Island

shutterd’après le roman de Dennis Lehane, scénario et dessin Christian De Metter. – Ed. Rivages/Casterman/Noir, 128 p., 19€

Les marshals fédéraux, Teddy Daniels et Chuck Aule, ont été chargés d’enquêter sur la disparition d’une femme dans l’hôpital psychiatrique de Shutter Island, où sont internés des délinquants particulièrement dangereux.

9782203007758_pb3Dès l’abord, les investigations s’avèrent difficiles : l’île est petite et très surveillée. Comment Rachel Solando, accusée d’un triple infanticide, a-t-elle pu, sans être vue, sortir de sa chambre, passer devant plusieurs postes de garde, traverser la pièce où se déroulait une partie de cartes ?

Le Dr Cawley, qui va suivre de près le travail des enquêteurs, les informe qu’ils ne pourront avoir accès aux dossiers des détenus. En revanche, le psychiatre leur remet un feuillet trouvé dans la chambre de Rachel, et qui contient une suite de chiffres et de lettres. Daniels, le chef du binôme, commence à les déchiffrer.
shutterislandp_De son côté, son acolyte a pu constater, à la faveur d’une absence de Cawley, qu’à compter de la veille de leur arrivée, quatre pages de son agenda portent la seule indication  » Patient 67 « .  En interprétant les cryptogrammes, Daniels aboutit au chiffre 67. Ayant appris que l’établissement ne compte officiellement que soixante-six détenus, il se demande s’il n’en existerait pas un soixante-septième…

Une tempête est annoncée, les fédéraux sont condamnés à demeurer sur l’île pour une durée indéterminée. Les protagonistes de ce huis clos lancinant et captivant vont dès lors évoluer dans une pénombre qui va se transformer en nuit menaçante.

Le psychiatre et ses collègues sont d’habiles manipulateurs. Après être passé par leurs mains, on ne sait plus très bien qui est sain d’esprit – ou même si quelqu’un l’est encore…

L’identité même des enquêteurs est mise en question par un jeu d’anagrammes révélateurs ; le passé se réécrit sous forme d’accusation de l’accusateur, qui se retrouve face à une identité qu’il récuse.

On se perd dans les méandres de ce thriller particulièrement bien ficelé, jusqu’à la révélation finale… qui provoque chez le lecteur l’envie de relire l’album dans la foulée.

Un dégradé de couleurs éteintes, soumises à un éclairage minimaliste, renforce l’atmosphère oppressante qui plane sur Shutter Island. Les dessins sont remarquables et participent eux-aussi à la réussite de cet album à (re)découvrir.

Jeanne Marcuse

To-day

Mitterrand Requiem

de Joël Callède (scénario et dessin) et Christian Favrelle (couleurs) – Ed. Le Lombard, 144 p., 17,95 €

Page 7Le 25 décembre 1994, un président amaigri, blême, adresse ses voeux aux Français. Il leur annonce que ce seront les derniers, mais que, croyant aux forces de l’esprit, il sait qu’il ne les quittera pas.

C’est sur cette allocution télévisée que s’ouvre Mitterrand Requiem.

L’auteur, rejeton de la  » génération Mitterrand « , avoue son ambivalence pour l’homme mais son admiration pour le mystique, le curieux des choses de l’au-delà.

Il faut lire la narration des derniers jours du vieux président comme un questionnement spirituel.

Nous voici dans un hôtel d’Assouan, en Haute-Egypte, François Mitterrand avoue à son médecin qu’il a l’orgueil de vouloir affronter la mort en face et que, bien que son corps l’abandonne, son esprit persiste à tenter de percer le grand mystère.

Au cours d’une sieste, Anubis, maître du monde souterrain et gardien des Enfers, se présente et propose de le guider le long du chemin qui mène au Tribunal divin.20160321-2Il devra d’abord se confronter aux jugements de ceux qu’il a choisi d’honorer au Panthéon le jour de son investiture. Jean Jaurès le socialiste et Jean Moulin le Résistant interpellent sa légitimité à vouloir les égaler. Puis, mis en présence de son double, le fringant et ambitieux jeune ministre de la IVème République, il lui faudra revisiter les épisodes les plus sombres de son passé : les décapités de la prison Barberousse en Algérie, sa période vichyssoise, son discours lors de la remise de la Francisque en 1935, les suicides qui ont émaillé ses deux septennats, jusqu’à son choix idéologique douteux.

bd-lombard-mitterrand-marianneÀ travers une série de songes, entrecoupés de scènes de la vie quotidienne partagée avec Anne Pingeot, Mazarine et le docteur Jean-Pierre Tarot ; de souvenirs à Latché avec Danielle Mitterrand ou de vues de la roche de Solutré mille fois gravie, Joël Callède dévoile la part d’ombre, niée, refoulée du grand homme. Il montre la cohabitation douloureuse du Sage et du monstre.

bd-lombard-mitterrand-cimetiere-franceDe retour en France, il reçoit à son chevet Marie de Hennezel, la psychologue clinicienne qui accompagne les mourants. Elle reprend, à sa manière, le discours d’Anubis : la mort est une naissance. Des rêves venus du plus profond de la psyché, surgit la part d’ombre que tout homme abrite en lui. L’accepter et l’intégrer est ce par quoi nous pouvons nous mettre au monde, avant de disparaître.
Alors, le vieil homme accueille le jeune, le Sage tend la main au monstre, Anubis clôt la scène : l’unité retrouvée entre ombre et lumière, permet au cœur du défunt de se trouver aussi léger dans la balance divine, que la plume de Maàt. C’est la seule clef qui ouvre la voie vers la demeure éternellemaat

Les dessins sont travaillés, ressemblants. De gros plans de visages ou de silhouettes, celles notamment de Mitterrand, d’Anubis, de Marianne, de Jaurès, créent un effet dramatique. L’alternance de plans larges, pour le parcours, avec des planches plus petites pour les scènes de chambre, illustre la profondeur du retrait qu’opèrent la maladie et l’approche de la mort. Les couleurs sont parfois sombres, avec des mauves, bruns, beiges, verts d’eau pour ce qui a trait à la maladie et au souvenir, et parfois claires pour les paysages de l’Egypte ou des régions de France.  On retrouve toutes les tonalités de la gamme chromatique égyptienne.

L’album se referme sur des images télévisées tournées à Jarnac, que certains ont encore en tête : Danielle Mitterrand qu’entourent ses deux fils, Mazarine et Anne Pingeot pleurant côte à côte face au cercueil.

Nicole Cortesi-Grou

Voir aussi Mitterrand, un jeune homme de droite

To-day