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Retour à Saint-Laurent Des-Arabes (suivi de) Demain, demain

24614a33043c1abdb2babf1f4042269f de Daniel Blancou (texte et dessin) – Ed. Delcourt

En 2012, Daniel Blancou a fait paraitre ce témoignage de ses parents, jeunes enseignants au début des années 60 dans le camp de Harkis de Saint-Maurice-l’Ardoise sur la commune de Saint-Laurent-des-Arbres.
Le dessin les représente entrés dans l’âge mûr, retraités qui se penchent sur leur passé et celui de ceux auprès desquels ils ont vécu pendant une dizaine d’années. Devant une tasse de café, ils racontent à leur fils ce qu’ils ont vu et compris.blancou04-e884b
Il ne s’agit pas d’un exposé savant, mais du récit rétrospectif de deux instituteurs dans le contexte particulier d’un camp de Harkis.
Harki signifie mouvement en arabe. Il s’agissait de troupes légères, on les nommait aussi supplétifs, paysans pauvres, souvent illettrés à qui on avait promis la nationalité française et le salut, et qu’on a abandonnés à la vindicte des populations à la fin de la guerre d’Algérie.
Ceux qui ont pu gagner la France auront connu divers camps que tout le monde s’empresse d’oublier, puis la solitude des grandes cités.
Ils sont les laissés-pour-compte d’une guerre qui n’a jamais dit son nom.
Ce camp de Saint-Laurent-des-Arbres est le premier poste de sa mère, son père arrivera un peu plus tard.
Dans sa naïveté et son manque d’expérience, elle ne mesurera pas tout de suite ce que l’endroit a de singulier : enseigner dans un camp dirigé par les militaires, entouré de barbelés et surplombé par un mirador n’a rien de normal. C’était pendant ce qu’on nommait hypocritement «  les événements d’Algérie ».blancou03-53d30
Elle mettra du temps à réaliser que les enfants ne sortent jamais, qu’on parle trois dialectes différents dans ce lieu, l’arabe, le kabyle et le chaoui (langue parlée dans les Aurès), que les familles n’ont pas le confort le plus élémentaire.
Sous la férule d’un directeur d’école pour le moins sadique, elle découvre peu à peu le sort qui est fait à cette population et commence à s’en indigner.
Elle va rencontrer là et épouser son collègue, et tous deux, totalement ignorants du contexte politique, mais aussi sans aucun préjugé, vont tisser des liens avec les Harkis.
Invités à manger le couscous à l’Aid, à partager les moments festifs, ils découvrent une autre culture, une richesse laissée en jachère.
Ce camp regroupe aussi, ils le découvriront plus tard, des hommes parfois atteints de graves troubles mentaux, et des enfants très perturbés par ce qu’ils ont vécu.
L’album montre bien la prise de conscience progressive des deux instituteurs, et le positionnement éthique qui sera le leur.
Les parents de l’auteur mènent leur récit jusqu’au soulèvement du camp, dont ils découvriront qu’il a été en fait orchestré par l’extrême-droite. Les harkis ne sont nulle part les bienvenus.
Le camp de Saint-Laurent-des-Arbres finira par être démantelé en 1976 et les deux enseignants ainsi que les familles qui restent verront la destruction violente des maisons, les unes après les autres, et l’éparpillement des populations.
A la fin, l’auteur et son père se rendent sur le camp détruit où ne reste qu’une stèle bien tardive qui rend hommage à ces combattants morts pour la France qu’on a voulu effacer de l’histoire.
Le dessin est simple, épuré, et on voit les années passer au camp à travers la tenue vestimentaire des deux instituteurs, qui peu à peu se libère, les cheveux de la mère, la barbe du père, très instit’ soixante-huitard.
Un récit éclairant sur un épisode de notre histoire et les ravages du colonialisme.
Depuis, les Harkis sont un peu sortis de l’ombre, mais tellement maltraités, tellement malmenés, écrasés de honte et de culpabilité qu’un livre comme celui-là, dans sa simplicité et l’évocation de ce que fut leur quotidien, est salutaire et leur redonne chair et âme.

Danielle Trotzky

144 p., 14 € 95

À lire également :

album-cover-large-16053Demain, demain Nanterre bidonville de la Folie 1962-1966 de Laurent Maffre, suivi de 127, rue de la Garenne de Monique Hervo – Ed. Actes Sud /Arte, 2012

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD. La France des Trente Glorieuses (1945-1974) avait eu besoin de main-d’oeuvre à bon marché. Au début, il avait été possible de loger à peu près décemment les nouveaux venus.

Au début.

La BD  retrace le quotidien d’une famille d’Algériens du bidonville de La Folie, de 1962 à 1966.

Nous sommes le 1er octobre. Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol » pleins la tête, pour rejoindre Kader.

Désillusion.album-page-large-16053

Mirage, entretenu par ceux-là mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement que Kader a à leur offrir se résume à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre, qu’on a extraite du chantier de la Défense, et les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.
Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous l’oeil peu amène des agents de police chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié se nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « bon teint », et les Kader continueront d’attendre des jours meilleurs.
Demain, peut-être…demain_-demain_0
Simplicité et éloquence du trait, presque photographique, à l’encre noire. Simplicité du récit aussi, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, pour cette histoire qui se rappelle à nous jusque dans l’actualité d’aujourd’hui.

En seconde partie : le témoignage de Monique Hervo (Soraya ?), qui a vécu à La Folie…
A.C.

Tête de mule

004456291de Øyvind Torseter (texte et dessin), traduit du norvégien par Aude Pasquier – Ed. Le Joie de lire.* D’après Les sept corbeaux de Jacob et Wilhelm Grimm.

Øyvind Torseter revisite avec humour et fantaisie une légende populaire datant du 19e siècle, dans laquelle une fillette, cause indirecte de la métamorphose en corbeaux de ses sept frères, brave mille dangers pour briser le sortilège dont ils ont été les victimes.

Ici, un jeune prince, que l’auteur a non seulement représenté sous les traits d’un mulet mais aussi appelé Tête de mule, décide d’aller délivrer ses six frères et leurs six promises, qu’un troll a changés en statues de pierre.

Chemin faisant sur sa monture, il trouve un saxophone dans un ruisseau, porte secours à un éléphant et rencontre un loup qui lui indique le lieu où vit la créature, et comment en venir à bout.4

Trouver son antre n’est pas difficile, mais briser son coeur en mille morceaux afin de l’empêcher à jamais de nuire est une tout autre affaire. Prudent, le troll a en effet dissimulé le siège de ses émotions au milieu de l’indescriptible capharnaüm qui lui sert de « nid d’amour » . ill-1-1024x589

Tête de mule va être aidé dans son entreprise par une princesse, que cet « individu » au regard insondable et aux extrémités noueuses retient également prisonnière, et dont il a fait sa « fiancée ».

Elle est roublarde, un rien délurée, le prince est obstiné, prêt à risquer sa vie pour sauver ceux qu’il aime et il a plus d’un tour dans son sac (à dos) : ils vont conjuguer leurs talents pour tenter de réduire à néant cet être protéïforme, un peu naïf, un peu fleur bleue, et peut-être même un peu mélomane…

Un conte à plusieurs niveaux de lecture qui plaira aussi bien aux enfants (à partir de 6 ans) qu’aux adultes.

A. C.

  • Critic »s Award 2015 pour la jeunesse décerné par la Norvegian Critics Association.

120 p., 22,90 €

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Le Président du monde

president_monde_rvbRoman graphique de Germano Zullo (texte) et Albertine (dessin) – Ed. La Joie de lire (dès 6 ans)

Si l’on en juge par le nombre et l’épaisseur des dossiers qui tapissent le bureau du président, c’est un homme très occupé.

Mais quoi qu’il fasse (ou non), la situation se dégrade, le chômage progresse, la bourse s’effondre,  des scandales de fausses factures affleurent, et pour couronner le tout, la guerre a été déclarée entre deux États voisins.

« Ça va très très mal, Monsieur de Président ! », prévient son ministre des Affaires étrangères.pages-de-president_monde_light-2-2
On apprend un peu plus loin que nombre des dossiers en question sont destinés à finir dans les oubliettes de l’Histoire, au fond d’un cimetière lacustre.

De cette masse de problèmes occultés, surgit un jour un dragon. Le monstre est bien décidé à ne faire qu’une bouchée du président, de ses ministres et de « Mamounette ». Il est bon de préciser que le grand homme vit avec sa maman qui, en plus d’être celle qui lui prépare « amoureusement » des bons petits plats, est aussi sa conseillère. Lorsque la situation économique devient intenable ou qu’un événement particulier menace l’intégrité du monde, la brave femme rassure son petit : « Tu ne peux pas tout résoudre mon bonhomme ! Laisse faire les choses, tout s’arrangera, comme d’habitude ». « Allez, je t’attends pour le dîner, et ne t’en fais pas une miette », ajoute-t-elle invariablement.

Dans le palais présidentiel, tout se déroule selon la tradition : les conseillers conseillent, les experts expertisent, les courtisans espèrent un remaniement ministériel en leur faveur, et les journalistes s’intéressent à l’actu sentimentale du président :  » Êtes-vous toujours lié à Bella, la cantatrice ?  »

Cependant que le dragon se joue de l’artillerie lourde déployée contre lui.

« Tout est sous contrôle », affirme le président du monde lors d’une interview télévisée.

Sous contrôle ?pages-de-president_monde_light

Ce vrai-faux jeu de piste, dont chaque indice renvoie le lecteur à un scénario familier, divertira aussi bien les enfants que leurs parents, qui en ces temps de pré-Primaires peuvent parfois se sentir un peu… perplexes. En quelques bulles et autant d’illustrations, tout est dit, il ne reste plus qu’à lire entre les lignes. Les dessins stylisées aux couleurs acidulées d’Albertine, alliés à l’humour grinçant et subtil de Germano Zullo, font de cette fable un régal.

Anne Calmat

52 p., 15,90 €

 

 

 

Au cœur de Fukushima (T. 3/3)

couvertureJournal d’un travailleur de la centrale nucléaire 1 F de Kasuto Tatsuta (scénario et dessin) – Ed. Kana

Dans l’année qui suivit la catastrophe du 11 mars 2011, des milliers de travailleurs furent mobilisés pour s’atteler à des travaux de déblayage et de décontamination dans la Centrale.

Kazuto Tatsuta, au cours de l’année suivante, est allé rejoindre ces travailleurs du nucléaire et nous a relaté son expérience dans la Centrale 1 F de Fukushima (tome 1). Un second séjour l’avait rapproché des sites les plus irradiés et nous avait révélé ses talents de chanteur d’Enka, chansons populaires japonaise (tome 2). Nous le retrouvons dans ce tome 3, lors de son retour à Tokyo,, songeur dans le bus qui le ramène dans la capitale.

Que peut faire de ces expériences uniques un dessinateur sinon écrire un manga ?

ichiefu_t.800Nous le découvrons dans son activité d’artiste dessinateur, confronté aux affres de la création, à la recherche d’éditeurs et rapidement rattrapé par les soucis matériels…

Un premier « prix des nouveaux talents », permet au tome 1 de son manga, bien diffusé, de recevoir un bon accueil du public. Maintenant le voilà harcelé pour tenir les délais de parution tout en inventant des stratagèmes pour préserver son anonymat à tout prix, afin de ne pas alerter ses employeurs de Fukushima. Pire encore, il est contraint de refuser un travail à la Centrale qui le réclamait sur l’heure.

Après un an et demi d’attente, en juillet 2014, il est rappelé et retrouve enfin Fukushima. Selon son vœu il est affecté sur un chantier à radioactivité élevée : le déblayage des décombres à l’intérieur du bâtiment du réacteur n° 3.

S’il a retrouvé les tracasseries administratives, les fréquentes visites médicales, les difficultés de logement, il constate sur le site des évolutions : plus de travailleurs, de nouvelles règles de sécurité, une transformation du paysage.

Finalement il s’installe avec un collègue dans un hôtel désaffecté sans eau ni électricité à Hitachi.4880653_6_0e12_2016-03-10-4aab805-12578-11j8p0k_58ccb89e03aaf373745616a8e6a1490e

Entre noir et blanc, il nous promène dans le bâtiment du réacteur No 1, resté en l’état après l’explosion d’hydrogène. Pour procéder au démantèlement, dans la partie la plus radioactive, tout doit être scanné en 3 D, par trois robots.

C’est le quotidien d’une petite équipe, chargée de déplacer des blocs de plomb protecteurs, de mettre en place, surveiller et entretenir les robots que Tatsuta nous présente. Pour éviter les radiations le travail doit être efficace et rapide. Nous accompagnons ce petit groupe d’hommes inventifs et courageux qui relèvent au fil des jours les défis posés par l’usage du matériel dans ce contexte. Le problème pour Tatsuta, c’est qu’il doit en plus produire des planches afin de ne pas ralentir le rythme de parution de sa série.

Finalement, il quitte Fukushima avant la fin de son contrat, se promettant, bien sûr, d’y revenir pour de nouvelles aventures.

Nicole Cortesi-Grou

176 p., 12, 70 €

  • Voir Au cœur de Fukushima T. 1  & T. 2 dans la rubrique « On a aimé ».

Alban Dmerlu Du vent dans les voiles

de Polpino (textes et dessins) – Ed. Beaupré

imageOù l’on retrouve Alban Dmerlu, marin-pêcheur à la retraite, sa femme Odette et Roland Goustine, ancien marin lui aussi, toujours prêt à partager quelques p’tits canons avec son ami.

Pleins feux dans ce nouvel album sur le prochain Vendée Globe* et sur son équipe de skippers et de skippeuses. « Car il n’y pas que l’homme qui prend la mer », rappelle l’auteur.

Mais la traversée des 40è rugissants et des 50è hurlants n’est pas encore à l’ordre du jour et ce qui fait réagir nos deux compères, c’est la construction du village Vendée Globe, destiné à accueillir ceux que Roland appelle « les pipaules ».

L’aventure débute en réalité dans la zone portuaire des Sables d’Olonne et se poursuit dans les bistrots à proximité. L’homme à la marinière rayée et son « poteau » commentent – avec cette touche d’innocence qui confine parfois au poétique – l’actu du moment et les menus incidents qui s’y rapportent.sans-titre-87Mais voilà que déjà le compte à rebours du départ de la course est lancé, tout le monde est dans  « les sardines-blocs« , à commencer par Alban et Odette, qui tiennent à être aux premières loges le moment venu, quitte à camper sur l’un des pontons… ou à jouer les trouble-fêtes.

Deux mondes se croisent : celui des navigateurs en passe de devenir solitaires et celui de la foule de curieux qui a envahi la jetée. À leur intersection : les mines rigolardes d’Alban et de Roland, et celle, moins réjouie, d’Odette.

Le trait caricatural aux couleurs pétantes (on peut presque dire pétaradantes) de Polpino, alias Paul Pineau, n’est pas sans évoquer celui de l’auteur des Bidochon, Christian Binet, avec une tendresse manifeste pour ses personnages de la part du premier.

A. C.

48 p.,12 €

  • La course du Vendée Globe débutera  6 novembre 2016

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Du même auteur :
Du sable entre les orteils – Ed. Beaupré, juillet 2016

 

Guy Delisle est formidable !

unknownHumble, drôle, pas complaisant pour un sou, analyste pertinent et profond, le dessinateur québécois qui vient de faire paraitre S’enfuir Récit d’un otage (voir chronique), est déjà l’auteur d’une œuvre importante. Nous rappelons ici trois de ses ouvrages qui valent vraiment la peine d’être découverts ou redécouverts, tant pour leur valeur historique que pour leur regard aiguisé et décalé, toujours empreint d’un humour qui offre une respiration salutaire dans des lieux qui manquent singulièrement d’air.

py_couv_french_bigPyongyang  – Ed  l’Association, 2003
Guy Delisle a écrit ces chroniques après un séjour de deux mois dans la capitale de la Corée du Nord, un des pays les plus fermés au monde.
Le livre  en est à sa treizième édition et l’auteur a rajouté les traductions des slogans qui parsèment les murs de la ville.
Il y est parti pour travailler avec les studios de Pyongyang, où les grandes sociétés de dessin animé envoient leur production en voie d’achèvement. C’est meilleur marché qu’ailleurs, alors…
G.D. a l’art de rire de tout, et c’est la vertu première de son livre : parvenir à nous faire saisir avec humour l’horrible, l’insupportable.
Car le paradoxe de ce qu’il perçoit de la vie dans ce pays, c’est que ceux qu’il côtoie n’ont pas forcément conscience de la dictature dans laquelle ils sont maintenus.

Il rencontre en vérité assez peu de Coréens, car il est pisté à plein temps par son traducteur et son chauffeur. Tout le monde est sous surveillance, comme dans toute dictature qui se respecte. Devant l’absurdité abyssale du régime, on est perplexe, comment est-ce possible, comment un peuple entier peut-il ainsi être réduit à cette condition ?

Mais nous-mêmes, qui croyons maîtriser nos vies et faire des choix, ne sommes-nous pas aussi, à une moindre échelle, décervelés, ainsi que nous le rappelle la fameuse part de cerveau humain disponible ?97
Hôtels immenses et vides, autoroutes qui ne mènent nulle part, monuments gigantesques élevés à la gloire de Kim Il Sung et Kim Jong Il,   rues désertes, aucun vieillard ou handicapé visibles… Les Coréens sont un peuple sain, lui est-il répondu.

L’auteur aura à maintes reprises l’occasion de constater l’ampleur du lavage de cerveau à grande échelle : chants patriotiques à pleins poumons, espionnite généralisée, culte de la personnalité jusqu‘à la nausée, voilà le quotidien de la République populaire démocratique de Corée. G.D. ne verra que ce qu’on a bien voulu lui montrer, mais le versant occulte est sans aucun doute plus effrayant encore.
On comprend que deux mois sont une expérience suffisante pour le dessinateur québécois, qui ne perd jamais une occasion d’exercer son humour salvateur.
Il arrive à Pyongyang avec 1984 de Georges Orwell sous le bras et prend un air dégagé lorsqu’on lui demande de quoi il s’agit : « De la science fiction« , répond-il.
Gonflé, Delisle, car la vie en Corée du Nord est une illustration tragique des anticipations visionnaires d’Orwell. Ici, Big Brother apparait sous l’allure bouffonne du père et du fils, et le Ministère de la Vérité, chargé de réécrire l’histoire chez Orwell, a effacé la tumeur du cou de Kim IL Sun…

Qu’est-ce que vivre dans une dictature, dans un régime de terreur et de pénurie, et vivre tout de même parce qu’on n’a pas idée qu’ailleurs cela peut être autrement ? Cet album remarquable nous éclaire à ce sujet, même si on est loin, très loin d’avoir tout vu.

slide_277675_2042306_freeChroniques birmanes – Ed. Delcourt, 2007

Nous retrouvons notre dessinateur, avec cette fois femme et enfant, pour un séjour d’un an en Birmanie.

Point de touristes au début des années 2000, mais des diplomates étrangers et des ONG.
Nadège, sa compagne, travaille pour MSF, et les voilà dans la touffeur de Rangoon à la recherche d’un logement décent mais pas luxueux, une gageure dans cette ville où les Birmans fortunés se sont fait construire des demeures lourdingues et d’un goût épouvantable.
Père au foyer, Guy découvre la pénurie dans les magasins, mais apprend vite qu’on peut presque tout trouver en cherchant bien… même de l’encre pour ses dessins. Il tente en vain chaque jour, en promenant son rejeton, de passer devant la maison de la Dame, Aung San Suu Kyl, dont on ne prononce pas le nom, et qui à cette époque est encore en détention.
Le petit Louis fait l’unanimité – les Birmans aiment les enfants – le père lui, passe inaperçu et en profite pour exercer son œil aiguisé et ses talents de dessinateur.original
Du chauffeur de taxi qui chique au traducteur impassible, du gardien qui n’a rien à garder dans ce pays fort policé à ses rendez-vous hebdomadaires avec des expat’ et des diplomates qui ne songent qu’à leur confort, c’est toute une galerie de portraits qui défile.
On touche du doigt la répression des populations, la délation à tous les étages, la bêtise comme étendard, les camps mis en place par la junte au pouvoir. On retrouve les invariants sinistres de toutes les dictatures connues : répression des opposants, muselage des ethnies minoritaires et interdiction aux ONG de se rendre là où elles seraient vraiment utiles, là où on laisse mourir les populations, drogue et sida tous azimuts. Impuissance généralisée, corruption.
Nadège et Guy braveront quelques interdits en partant dans des zones non-autorisées. Ils feront aussi quelques escapades touristiques dans ce pays magnifique, mais encore fermé à cette époque.
Guy va aussi s’offrir trois jours de méditation dans un temple ouvert aux étrangers, expérience dont il retrace les aspérités, mais dont il sort somme toute assez apaisé.
Son regard est toujours amusé et à la bonne distance, et ses analyses justes.
Le trait est simple, le dessin en noir et blanc. Un moment d’histoire de ce pays en mutation.

f7a587ef8ad6f7244e1c8c8fcf9e9f95Chroniques de Jérusalem – Ed. Delcourt, 2011

En 2011, Guy Delisle s’installe avec femme et enfants à Jérusalem-Est, quartier arabe de la ville.
Son épouse est en mission pour MSF, il va consacrer son temps à dessiner, pense-t-il.
Il arrive en Israël sans idées préconçues, mû par une grande soif d’apprendre, son regard est dénué de tout préjugé, il n’est ni juif ni musulman, pas même vraiment catholique, car il ne pratique pas. Il observe jour après jour l’inextricable embrouillamini de la situation de ce pays. numeriser-2                                                                                                                          Mais d’abord la vie quotidienne.
Où s’installer, où mettre les enfants à la garderie, où faire ses courses ?
Tout expat’ connait ces questions, qui à Jérusalem prennent une tournure particulière.
S’installer à Jérusalem-Est, c’est déjà faire le constat que les habitants de ce quartier sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Les ordures ménagères ne sont qu’épisodiquement ramassées, la voirie n’est pas entretenue, la distribution d’électricité, épisodique, et tout à l’avenant.
Trouver à se ravitailler est un problème. Il y a bien un supermarché, mais il se situe dans une de ces nouvelles colonies juives construites depuis peu, et il convient de ne pas encourager les colons dans leur œuvre d’occupation, constate Guy Delisle.
Quant aux enfants, on commence par les mettre à la garderie du coin, où ils sont toute la journée en rang d’oignon devant la télé, seule source d’activité dans cette famille arabe.
Tout est inégalité criante, se déplacer est une torture, il fait chaud, et même lorsque le jeune père au foyer fait l’acquisition d’un véhicule antique pour échapper aux transports en commun, il se trouve pris dans les embouteillages sans fin, dus aux différents check-points qui empêchent à tous les coins de rue la population palestinienne de se déplacer.
Lorsqu’il dispose d’un peu de temps, Delisle part en excursion dans la vieille ville, sur les sites historiques et religieux qu’il croque avec minutie.
Son livre est un remarquable guide, il y retrace avec précision l’histoire troublée des lieux que trois religions se disputent depuis des lustres.
Des soldats de vingt ans armés de mitraillettes vivent la peur au ventre. En fait tout le monde a peur, et cependant le danger est perçu de part et d’autre comme une sorte de fatalité.
Pas d’affolement, une bombe peut exploser à tout moment, mais la vie doit continuer.
Société du paradoxe.
Au chapitre des inégalités, l’accès à la culture n’est pas des moindres.
Notre dessinateur, convié dans des universités palestiniennes, constate avec étonnement l’inculture totale des étudiants (qui sont surtout des étudiantes) en matière d’art graphique. Le poids de la religion, allié à l’indigence des moyens, fait que ces jeunes gens qui se destinent à l’enseignement du dessin ignorent jusqu’à Tintin… Difficile dans ces conditions d’entamer le dialogue, surtout lorsque la présentation de ses  propres dessins, où certains modèles sont peu vêtus, fait fuir les trois-quart des participants.
Dans les universités israéliennes en revanche, c’est l’opulence, la soif d’échange et de culture, l’ouverture à la créativité.
Côté Chrétiens, il règne aussi un grand bazar autour des lieux saints. La chrétienté, tout aussi divisée, offre des visages et des pratiques diverses. Tout relève du défi : visiter le tombeau des Patriarches, trouver la clé, contourner ce mur que Guy Delisle trouve, avec le sens de l’humour qui le caractérise, « très graphique » et que d’aucuns nomment Mur de la honte. Il reproduit sous toutes ses coutures cette construction
Mur, grillages et frontières palpables et impalpables, promenades pittoresques dans les quartiers ultra orthodoxes où le temps s’est arrêté, et où son interlocuteur, s’apercevant qu’il n’est pas juif, met fin sans autre forme de procès à leur échange, c’est tout cela que découvre l’auteur.
Lors d’une visite à Hébron, il s’aperçoit médusé que les Israéliens jettent leurs ordures sur les Palestiniens qui vivent dans la basse-ville.                Tout un symbole.
numeriser-1Guy Delisle ne commente pas, ses dessins suffisent à dire l’insupportable.
Un parcours graphique passionnant, plus éclairant que vingt articles de presse, vivant, et somme toute assez terrible parce qu’on ne voit pas les choses avancer ou se dénouer. Sur l’une des dernières illustrations, un colon juif vient de prendre possession d’une maison palestinienne dont les habitants ont été chassés. Il est dessiné en contre-plongée, conquérant. L’avion qui emporte Guy et sa famille quitte Israël, et laisse le lecteur pensif mais moins ignorant.
Danielle Trotzky

 

Encaisser !

 

a0d2f0e4e9f817f64c725faa7f22ac82c7456b-pdfde Marianne Benquet (scénario) et Anne Simon (dessin) – Ed. Casterman, collection Sociorama

Créée en 2016 à l’initiative d’une dessinatrice, Lisa Mandel, et d’une sociologue, Yasmina Bouaga, cette collection propose des albums petit format, illustrés par des dessinateurs qui ont planché sur les conclusions d’une enquête sociologique dûment supervisée par un comité de spécialistes.

Après La fabrique pornographique et Chantier interdit au public* (voir rubrique  » Zoom des libraires », mars 2016), ce nouvel opus s’inspire de trois ans d’études sur une des principales entreprises françaises de la grande distribution. D’abord caissière, Marianne Benquet a ensuite fait un stage au siège du groupe, et un autre au sein de l’organisation syndicale majoritaire.

Encaisser ! met ici en scène un supermarché et ceux qui font « tourner la boutique » : Etienne Martin, cadre au service des ressources humaines ; Marie, déléguée F.O. ; Myriam, encartée à la C.G.T., etc.

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Et bien entendu, l’élément central du propos, son « rôle titre » en quelque sorte : les caissières, supervisées dans l’album par Madame Vaquin.

Mais entre pression au rendement, clients mécontents et syndicats complaisants, leur vie derrière la machine à comptabiliser les achats n’est pas toujours facile…

« Analytique, vivante, intéressante, cette mise en image d’une réalité sociologique est remarquable » (Les Buveurs d’encre, sept. 2016).

12 €

Dans la même collection :

  • Séducteurs de rue (Léon Maret – Mélanie Gourarier), La banlieue du 20h (Jérôme Berthaut – Elkarava), Turbulence (Baptiste Virot – Anne Lambert)

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Secret de famille Une histoire écrite à l’encre sympathique

SECRET DE FAMILLE C1C4.inddde Bill Griffith (scénario et dessin) – Ed. Delcourt, Collection Outsider –

Le récit de Bill Griffith, petit-fils du photographe William Henry Jackson, a pour origine les minutes qui ont suivi le décès de son père, en 1972. Sa soeur et lui apprennent alors de la bouche de leur mère, Barbara, qu’elle a entretenu durant seize ans une liaison avec le dessinateur de presse-auteur de polars, Lawrence Lariar. « Si je ne vous le dis pas maintenant, je ne serai jamais capable de vous le dire… »SECRET DE FAMILLE.indd

La teneur du journal intime de Barbara, découvert lors sa disparition en 1998, est une autre  source d’étonnement pour Bill, qui envisage son histoire familiale sous un angle différent.

En 1956, les disputes sont fréquentes au sein du couple Griffith, aussi Barbara décide-t-elle d’aller à New York pour y travailler. Une annonce lui en fournit l’occasion.  « Envoyez votre candidature à Lawrence Lariar… »  Un écrivain ! Merveilleux ! La jeune femme rêve de devenir romancière. Elle sera dans un premier temps l’assistante du grand homme, et bien plus, puisque affinités il y avait.

unknownS’en suit alors de la part de l’auteur, devenu cartoonist mais resté « underground », une enquête approfondie sur Lariar, qu’il appelle « son père de l’ombre« . Il se demande quelle tournure aurait pris sa carrière s’il était devenu son mentor.

Griffith croyait tout savoir sur sa mère, il découvre une femme aux multiples visages, totalement désinhibée, et surtout, immensément amoureuse de celui qui va la révéler à elle-même et l’ouvrir à la vie artistique et intellectuelle new-yorkaise. « À peu près tout ce que j’ai fait de bien pour mes enfants vient de cet homme que j’aime tendrement, entièrement et définitivement. Et à peu près tout ce que j’ai fait de bien pour moi-même vient de la même source ». Un long extrait du journal de Barbara donne à voir les différents aspects de l’american way of life dans les années de l’après-guerre, avant de se refermer sur une chute relativement prévisible. Les dessins de Bill Griffith ont eux-mêmes une similitude avec ceux des comic strips des années 50.

C’est également sous un jour totalement inattendu que Bill va découvrir ce père au caractère peu amène, qui avait laissé chez ses enfants un souvenir pour le moins mitigé.

Anne Calmat

208 p., 15,50 €SECRET DE FAMILLE.indd

Visuels © Delcourt

 

 

Les Quatre Fleuves

arton274-3349dde Fred Vargas (texte) et Baudoin (dessin) – Ed. Viviane Hamy (Prix du Scénario, Angoulême 2001) –

Quand Baudoin met son talent au service de l’imagination féconde de la romancière, avec son sens exquis de la formule et de la digression, cela donne un mariage réussi et une bd-polar en tous points originale.

Le scénario ? Grégoire Braban et son pote, Vincent Ogier, s’adonnent une fois de plus à leur sport favori : le vol à la tire. Ce jour-là, à Saint-Michel, ils arrachent la sacoche d’un vieil homme. Butin : trente mille balles. Mais ce n’est pas tout, ils tombent aussi sur un ensemble d’objets du type rituels esotérico-sataniques, et il y a fort à parier que la victime va tout faire pour récupérer son bien et faire payer à ses agresseurs le prix de leur impudence. « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans. J’ai l’impression d’être comme un gars qui a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite, et qui se le fait bouffer par une chauve-souris », déclare Vincent.numeriser

Le soir-même, le jeune homme est assassiné. Commence alors pour Grégoire le jeu du chat et de la souris avec la police et avec celui qui se dit être l’Envoyé du Grand Principe.numeriser-1C’est à ce moment que le fantasque commissaire Jean-Baptiste Adamsberg et son adjoint, Adrien Danglard, entrent en scène. L’étrange dessin que forme la plaie que Vincent a sur la cuisse évoque au premier la signature d’un dangereux criminel : le Bélier.

sohet02klGrégoire et les siens sont en danger.

Comme à l’accoutumé, Fred Vargas place les personnages secondaires de son histoire dans un cadre baroque et elle leur mitonne des dialogues savoureux. Les familiers de ses « rompols » retrouveront, dans les épisodes consacrés à la famille du jeune Grégoire, une atmosphère comparable à celle qui règne dans « la baraque pourrie de la rue de Chasles »*. Ici, nous sommes à Stains, le maître des lieux s’est mis en tête de reproduire, à l’aide de quantité de canettes de bière, la Fontaine des Quatre Fleuves (Rome). Ses fils (au nombre de quatre), dont il n’est le père que d’un seul, sans que personne – pas même lui – sache duquel il s’agit, sont aussi différents les uns des autres que ne le sont les membres du clan Vandoosler*. Ils sauront faire bloc le moment venu.

Quant au commissaire Adamsberg, que dans les romans de l’auteure ses collègues qualifient volontiers de « pelleteur de nuages », il est tel qu’en lui-même : nonchalant, intuitif, insaisissable, bordélique… et hyper attachant. « Le genre qui a l’air de pas grand-chose et qui empoigne en douceur », dit de lui l’un des personnages de l’album.

L’intrigue, à la fois glauque et poétique, est passionnante. La forme esthétique et graphique de la BD, atypique, quasi-expressionniste. Sur certaines planches, le dessinateur s’est contenté d’illustrer le texte de l’auteure, sur d’autres, c’est son dessin puissant à l’encre de Chine, parfois proche de la calligraphie, qui prend largement le pas sur les mots.
À (re)découvrir et à partager.

Anne Calmat

224 p., 22, 75  €

  •  Debout les morts (roman) – Ed. Viviane Hamy (2000)

 

S’enfuir Récit d’un otage

couverturede Guy Delisle (texte et dessin) – D’après le récit de Christophe André – Ed. Dargaud

Guy Delisle est un dessinateur québécois dont l’œuvre est déjà très importante. Il a rapporté de Birmanie, de Pyongyang et de Jérusalem des chroniques formidablement éclairantes.*

En 1997, Christophe André travaille pour Médecins Sans Frontières en Ingouchie, pas loin de la frontière avec la Tchétchénie. L’Ingouchie fait partie de la fédération de Russie.

Alors qu’il est seul à dormir dans les lieux, il est brutalement tiré de son sommeil et enlevé. Son esprit s’emballe, il formule toutes sortes d’hypothèses et va finir par comprendre qu’il a été pris en otage.

Il fait le récit de sa captivité à Guy Delisle, qui à son tour nous le restitue sous forme de roman graphique.page-8Ce pourrait être une histoire banale – les prises d’otages de travailleurs humanitaires se sont hélas multipliées ces dernières années, il n’en est rien.
Ce qui fait l’intérêt et la singularité du récit graphique de Guy Delisle, dont nous apprenons à la fin que l’élaboration a duré 15 ans, c’est son caractère quasi exhaustif. L’histoire de cette captivité et de toutes ses péripéties est faite jour par jour, comme un journal de bord : 111 jours sur plus de 428 pages.

Au réveil, une ampoule nue au plafond, des pieds, les siens, puis la fenêtre aveugle, puis les quatre murs de la chambre où on le retient. Voilà ce que Christophe André perçoit du monde jour après jour.
Le lecteur va ainsi l’accompagner et se poser avec lui les questions qui le traversent, que veulent ses geôliers, quand va-t-il être libéré, pourra-t-il s’enfuir ?
Et comment, comment passer ce temps interminable, chargé d’angoisses et vide tout à la fois, ponctué par les repas et la conduite aux toilettes, sans pouvoir bouger son corps, menotté à un radiateur ?
La violence subie par Christophe André ne se caractérise pas par des atteintes physiques, des coups, elle est diffuse, concentrée dans le silence qui lui est imposé, la solitude, le corps empêché, la privation de lumière de mouvement, d’échanges.
Il va connaitre plusieurs lieux de détention. Il passe d’une chambre meublée à une pièce nue, d’un placard à un entrepôt, chaque changement est source de questions, d’angoisses, d’espoirs.
Et il est tout à fait captivant de traverser avec lui les espaces de sa conscience, et de chercher les ressources qui vont l’aider à ne pas sombrer dans une sorte de somnolence passive : le fond de la dépression.
S’enfuir est l’obsession, mais rien n’est simple dans ce statut d’otage, on est comme en flottement entre deux vies, et plus rien n’a de sens. Et même si l’opportunité se présente, sera-t-il en état de tenter l’impossible ?page-13Christophe André n’est pas préparé à ce qui lui arrive, qui le serait ? Il s’attache avec une belle pugnacité à compter les jours, à conserver cette prise sur le temps, ténue mais fondamentale. On pense alors à Robinson sur son île et à tant d’autres prisonniers historiques ou littéraires.
S’inscrire dans une temporalité pour ne pas perdre cette humanité qui lui est refusée par ceux qui le maintiennent prisonnier. Ils ne se comprennent pas, lorsque ces derniers lui parlent, les mots lui apparaissent en russe. Et quand bien même il parlerait leur langue, sans doute se refuserait-il à communiquer, à leur demander quoi que ce soit, il en va de sa dignité.
À plusieurs reprises, il aurait l’occasion de fuir ou de se révolter, ou de frapper, même de tirer, mais sa timidité, sa peur le protègent d’une certaine manière.

page-17Il va trouver de quoi tenir dans la collecte minutieuse de tous les événements, même les plus infimes : le menu de ses repas, la disposition de ses lieux de captivité, les bruits qu’il perçoit, mais aussi dans le recours à ses connaissances, à ce qui a fait sa passion dans sa vie d’avant : les guerres napoléoniennes, les récits de grandes batailles. Ce récit de captivité peut nous rappeler Primo Levi tentant de reconstituer pour son camarade de camp des passages de L’Enfer de Dante, ou Jorge Semprun, jeune étudiant de lettres, déporté à Buchenwald récitant Le voyage de Baudelaire, en guise de prière des morts pour un ami en train d’agoniser.

Pour Christophe André, c’est l’Histoire qui servira de balise dans la tempête, par moment aussi, la mémoire de la vie d’avant, pour ne pas devenir fou, pour se dire que dehors, la vie existe encore. La culture, la mémoire, contre l’ inhumanité
Ne pas sombrer, ne pas se laisser aller à ses peurs, à ses terreurs.
Parfois pourtant, il cède au découragement, à l’abandon de soi, à une saine colère contre ceux qui le maintiennent en captivité, qu’il traite dans sa tête de tous les noms d’oiseau, dont il s’amuse à imaginer les dialogues le concernant dans une sorte de voix off burlesque. Colère aussi parfois contre ceux qui ne viennent pas le délivrer. Mais celle-là est fugace.
Ce récit est une véritable leçon, celle que nous donne un garçon ordinaire, parti travailler pour une organisation humanitaire et soudain saisi par l’impensable ; une leçon de résistance qui consiste entre autres choses à empêcher le mental de tricoter des scénarios catastrophiques, à garder l’esprit lucide, à savourer des instants volés en marchant dans la pièce pendant son repas, ou à croquer une gousse d’ail dérobée.
Le dessin est simple comme toujours chez Guy Delisle, tout est en nuances de gris, précis cependant, dans sa répétition. D’infimes détails montrent les transformations du corps de l’otage, la barbe qui pousse, les pieds qui noircissent, les taches sur les murs, le soleil qui filtre par la fenêtre de la première chambre.

Un témoignage remarquable, sensible, poignant dans sa grande simplicité, un petit bonhomme sans prétention mais de belle envergure, servi ici par un dessinateur plein d’humanité et de talent.
Danielle Trotzky

dargaud432 p., 27,50 € (en librairie le 16 septembre)

  • À lire bientôt dans notre rubrique « Coup d’œil dans le rétro« 

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Nuit noire sur Brest

couve_brest_la_rouge_telD’après Nuit franquiste sur Brest de Patrick Gourlay – Adaptation et dialogues Bertand Galic et Kris – Dessin et couleurs Damien Cuvillier – Ed. Futuropolis –

Nuit noire sur Brest revient sur un fait historique survenu en août 1937, opposant différents courants politiques à propos de la présence d’un sous-marin espagnol dans la rade de Brest, le C2.

La France d’alors, après la chute du leader socialiste du Front populaire, Léon Blum, est divisée. Les conservateurs, les milieux patronaux, les militaires sont inquiets, l’extrême droite est vigoureuse. Du côté espagnol, le coup d’État du général Franco contre le Frente popular complique encore la situation.

Le gouvernement n’est pas unanime sur les décisions à prendre. Il subit de plus les pressions diplomatiques du Royaume-Uni, qui exige la neutralité.

C’est dans ce contexte tourmenté, propice à l’espionnite, au double jeu et aux luttes souterraines, que débute le récit.mep_nuit_noire_sur_brest-3_telLe 20 août 1937, un bateau heurte dans le brouillard un sous-marin, dont l’équipage est espagnol. Sous couvert de neutralité dans le conflit qui secoue l’Espagne, les autorités françaises refusent l’assistance technique réclamée par le commissaire de bord, et lui intiment l’ordre de mouiller dans le port. Commence alors un ballet de personnages, sympathiques ou antipathiques, selon les points de vue. Nous croisons un espion, quelques Croix-de-Feu, un reporter, un patron de bar anarchiste, un groupe de communistes, un commandant de l’armée franquiste, et une entraîneuse, liée par son passé au capitaine du sous-marin.

La maîtrise des voies fluviales est cruciale pour qui veut l’emporter, or, Franco manque cruellement de sous-marin. Rien de plus urgent donc que de s’emparer des bâtiments républicains, même s’ils stationnent en France.

Paralysées par la neutralité et certaines sympathies, les autorités ne feront rien. Communistes et anarchistes uniront leurs forces pour faire échec à la prise de guerre franquiste. Le commando sera défait, ses membres arrêtés. Mais une justice clémente les fera ressortir trois jours après l’audience, avec six mois de prison, pour détention d’armes de guerre et cinq jours, pour délit de port d’armes, purgés en préventive.mep_nuit_noire_sur_brest-6_tel

Les dernières pages évoquent l’importance de la mémoire de ces années noires, pour repousser l’oubli qui pourrait tout ensevelir.

La trame du récit, très dense, requiert une certaine attention pour être suivie. Les personnages et les décors sont réalistes, avec des contrastes de couleurs saisissants. La postface de l’auteur, qui relate l’affaire dans toute sa complexité, son issue, le devenir des personnages, agrémentée de photographies d’époque, est passionnante.

Nicole Cortesi-Grou

88 p., 17 € – En librairie le 15 septembre

À lire également (2015-2016) :

(B.G.) Le Cheval d’Orgueil, Un maillot pour l’Algérie…

(K.) Un maillot pour l’Algérie, Notre Mère la Guerre, Toussaint 66, Un homme est mort, Un sac de billes, La grande évasion…

(D.C.) La guerre des Lulus, Livre d’or Grand Angle, Mon histoire de migration…

 

 

 

La Danse de la Mer

danse_de_la_mer_slipcase-RVB-270x193de Laëtitia Devernay – Ed. La Joie de Lire –

Un poème graphique sans paroles pour les petits et les grands, qui en dit long sur notre « mer nourricière » menacée d’épuisement.

C’est une armada de bateaux-frigorifiques pansus qui, dans un premier temps, accueille le lecteur. Les filets ont été jetés et les poissons multicolores pris au piège. Puis les envahisseurs s’éloignent et tout semble s’apaiser : poissons-oeil et sirènes peuvent alors révéler leurs secrets. Des nageuses, portées par la houle et les marées, offrent un étrange et énigmatique ballet.page18

On s’attend  presque à voir surgir la petite Ponyo, que Hayao Miyazaki a imaginée courant sur la crête des vagues pour suivre son ami Sozuke, ou bien cette Enfant de la haute mer, si chère à Jules Supervielle. C’est peut-être aussi à cet instant que Ondine et ses semblables s’apprêtent à quitter leur palais de cristal pour partir à la recherche de celui qui les fera femmes à part entière, avant de les trahir… Qui sait ? page7

Réalisé à l’aide de collages, avec une trame à l’encre de Chine et des formes en faux relief du plus bel effet, l’album poétique de Laëtitia Devernay invite, on l’aura compris, au vagabondage et aux digressions littéraires.

A. C.

72 p., 22,90 €

De la même auteure : « Diapason « , « Be Bop ! » , « Bestiaire mécanique« . (Ed. La Joie de Lire).

 

Anna Politkovskaïa – Journaliste dissidente

ANNA-P_COUV.inddde Francesco Matteuzi (texte) et Elisabetta Benfatto (dessin) –  Steinkis Ed. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.26

« L’unique devoir d’une journaliste est d’écrire sur ce qu’elle a vu. »

Il y a tout juste dix ans, les reportages sans concessions d’Anna Politkovskaïa, témoin oculaire du conflit qui opposait les indépendantistes tchétchènes (assimilés par Moscou aux terroristes d’Al Quaïda) au régime de Vladimir Poutine, dont elle dénonçait les crimes contre l’humanité, ont scellé le destin de la journaliste.

Bien qu’ayant conscience que sa vie ne tenait qu’à un fil, et malgré son découragement face aux représailles que subissaient ses informateurs, elle mena son combat jusqu’au bout. Par éthique professionnelle et aussi pour que les jeunes générations sachent que résister à l’arbitraire est un devoir.

Le 7 octobre 2006, elle était assassinée dans l’ascenseur de son immeuble. Pour beaucoup, cet acte sonnait comme une nouvelle mise en garde à l’adresse des opposants à un pouvoir qui cultivait auprès de son peuple un esprit nationaliste et nostalgique de l’ère soviétique et des gloires passées de l’empire tsariste.

Parce que chez nous, ça fonctionne ainsi. Si vous parlez, si vous révélez des faits que le régime veut dissimuler, vous êtes mort. Il y a les journalistes rééducables, ceux qu’on peut remettre sur la bonne voie (…). Ceux qui disent la vérité mènent une vraie guerre », lui fait dire Francesco Matteuzi en page 51. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.2Quelques-uns des évènements majeurs qui ont traversé cette décennie sont ici illustrés, comme par exemple la prise d’otages au théâtre de la Doubrovka (oct. 2002). On la voit qui négocie avec l’un des assaillants. Il lui dicte ses conditions de retrait, mais l’irruption des forces spéciales russes, qui ont introduit un agent chimique inconnu dans le système de ventilation du lieu, vient réduire à néant toute tentative de conciliation.STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-78Vient ensuite tragédie survenue dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord (sept. 2004). Elle est sobrement dépeinte par l’auteur à l’aide de quelques dessins de style naïf, sur un cahier d’écolier à petits carreaux : des militaires encagoulés, bâtons d’explosif à la main, terrorisent femmes et enfants. L’intervention des forces spéciales russes va une nouvelle fois mettre le feu aux poudres. La journaliste n’a rien pu faire. Elle espérait cette fois encore négocier avec les preneurs d’otages, mais elle en a été empêchée avant même d’avoir posé le pied sur le sol ossète.

Non rééducable, il faut la traiter en conséquence, a déclaré le maître du Kremlin…

Une BD toute simple, mais qui résonne comme un  bel hommage à l’exigence et à la rectitude d’une femme qui ne faisait que son métier.

Anne Calmat

126 p., 16 €

 

 

Trahie T.1 & 2

Couverturede Sylvain Runberg (scénario) et Joan Page 5Urgell (dessin), d’après le roman de la Suédoise Karin Alvtegen  – Ed. Dargaud

Le tome 1 pourrait se résumer ainsi : Henrik trompe Éva, qui décide de se venger. Un soir, la jeune mère de famille rencontre Jonas dans un bar et ils passent la nuit ensemble. Pour Éva, cet épisode est destiné à rester sans lendemain, mais Jonas ne l’entend pas ainsi.

On est un peu déboussolé au début de l’album, à cause des nombreux flash-back destinés en particulier à nous montrer le parcours de vie chaotique du jeune homme, mais au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture de ce thriller psychologique, on est impatient d’en connaître le dénouement.

Couverture - copieDans le tome 2, sorti en librairie le 26 août dernier, l’atmosphère est toujours aussi oppressante, le tour que prennent les événements, de plus en plus inquiétant, mais le suspense a curieusement perdu de son impact. On a compris dès le second tiers du volume précédent que Jonas est un psychopathe et on se doute qu’il va être prêt à tout pour récupérer la nouvelle élue de son cœur. De son côté, Éva n’a pas renoncé à faire payer à Henrik le prix de son infidélité et à lui pourrir la vie, ainsi que celle de sa rivale. Mais si noirs que soient ses desseins, ils sont peu de chose à côté de ce que lui réserve son amant d’une nuit, qui en l’occurrence n’a rien eu de torride. Page 7Le propre d’un thriller étant de maintenir ses lecteurs sur des charbons ardents, on n’en dira pas beaucoup plus, si ce n’est que la fin, glaçante et assez inattendue, donne à réfléchir. On ne peut s’empêcher de penser au cultissime film d’Adrian Lyne, Liaison fatale.

Le scénario est bien ficelé, même si on n’échappe pas aux incontournables clichés comportementaux, comme par exemple celui du fils mal-aimé qui, devenu adulte, recherche compulsivement l’amour inconditionnel d’une mère à travers toutes les femmes qu’il croise.Page 20Un plaisir de lecture malgré tout, tempéré par une certaine perplexité face au choix graphique de Joan Urgell : les visages sont tantôt inexpressifs, tantôt « surjoués », et on a du mal à identifier les personnages.

A.C. 

64 p., 14,99 € (chacun)

 

Iroquois

Iroquois03de Patrick Prugne (scénario et aquarelles) – Ed. Daniel Maghen

Le retour en grâce sur le petit écran des westerns des années 60 a mis un coup de projecteur sur ces hommes et femmes qu’à l’époque on appelait indifféremment « les Peaux-Rouges », qu’ils soient originaires d’Amérique du Nord, du Sud  ou du Canada. Il y avait les Apaches, les Sioux, les Comanches, les Cheyennes, etc. Et les Iroquois. Pour tous, sédentaires ou nomades, l’arrivée des Blancs a eu des répercussions plus négatives que positives.

L’action se déroule à Québec au début de l’été 1609. Plus préoccupé par les richesses que lui procurent la pêche à la baleine et le commerce des fourrures, la France d’Henri IV s’intéresse peu à ces arpents de terre habités par une poignée de « sauvages », pacifiés par l’explorateur Samuel de Champlain. Mais ce dernier, fondateur de Québec, a un objectif : établir des relations de confiance avec les nations amérindiennes (Hurons, Algonquins, Montagnais), grandes pourvoyeuses de fourrures, en leur prêtant main-forte pour que cessent les raids meurtriers dont ils font l’objet de la part des Iroquois, et donner ainsi à son comptoir l’ampleur d’un important lieu d’échanges commerciaux.

Constituée de trois bâtisses en rondins entourées d’une enceinte en bois, ladite colonie de Nouvelle-France abrite un groupe d’hommes qui s’apprêtent à faire face à leur premier conflit.

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L’album débute au moment où, soucieux de complaire à ses alliés hurons et montagnais et soutenu par une quarantaine de colons français, Champlain a décidé de passer à l’action en allant combattre l’ennemi sur ses propres terres. L’équipe est guidée par « Le Basque », un trafiquant de peaux qui connaît parfaitement la région, et qui a toutes les raisons de vouloir la mort de ceux qui l’ont scalpé. L’explorateur dispose quant à lui d’un argument de poids en la personne d’une otage, « Petite Loutre », fille d’un chef iroquois, achetée peu de temps auparavant aux Algonquins.

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Les Iroquois et « Petite Loutre » sont  résolus à vendre chèrement leur peau, mais que peuvent les plus braves contre les « bâtons tonnerre » ?  Champlain est  loin d’imaginer que cette opération guerrière, dite bataille du lac Champlain, va engendrer deux cents ans de conflits entre Français et Iroquois.

Je vois du sang… beaucoup de sang… Car la vengeance de notre peuple sera terrible pour d’innombrables lunes à venir, prédit en conclusion un vieux sage.

L’album, agrémenté d’un riche cahier graphique d’une vingtaine de pages, est splendide. L’évocation de cet épisode historique permet une nouvelle fois de mesurer les ravages sur les populations amérindiennes qu’ont engendrés l’arrivée des colons. Mais également, le degré de cynisme du personnage principal – peut-être à son corps défendant – dicté par l’obligation absolue de servir les intérêts du royaume de France. La haine qui oppose les Hurons aux Iroquois semble trop profonde, jamais nous ne parviendrons à les rapprocher. Il nous faudra choisir entre les uns et les autres, déclare l’un des personnages. Ce à quoi Champlain répond : Eh bien, nous choisirons en temps voulou. Ce sera le commerce des fourrures qui donnera le « la ».

À  bon entendeur.

Anne Calmat

104 p., 19,50 euros

10922841_436432756531015_6426752995452258534_nLes planches originales de cet album sont visibles à la galerie Maghen (Paris 6e) jusqu’au 17 septembre, puis au festival BD Boum de Blois, du 18 au 20 novembre 2016.

 

 

 

Pereira prétend

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d’après le roman de Antonio Tabucchi. Texte et dessin Pierre-Henry Gomont – Ed. Sarbacane. En librairie le 7 septembre

La phrase-titre, qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du roman que Tabucchi écrivit en 1994, intrigue. Celle qui accompagne la première planche de l’album ne fait que renforcer une impression de mise en accusation. Pereire prétend qu’il était bon catholique. Etait ? N’est plus ? Un accusé nécessairement présumé coupable si l’on tient compte du contexte historique du récit…P2

Nous sommes en 1938, dans le Portugal livré à Salazar et à ses sbires. Il y a ceux qui adhèrent aux thèses fascistes du dictateur, ceux qui les combattent et ceux qui préfèrent regarder ailleurs. Pereira appartient à la troisième catégorie. Nous l’accompagnons tout au long de son cheminement, plus existentiel que politique, vers une prise de conscience de sa responsabilité face à l’Histoire.

P3

C’est à la faveur de rencontres déterminantes (Francesco Rossi et Marta : deux opposants au régime, le docteur Cardoso, l’abbé Antonio…) que Pereira, chroniqueur littéraire vieillissant dans un journal catholique prétendument indépendant, englué dans ses souvenirs et ses regrets d’une vie qu’il n’a pas vécue, va faire surgir, presque à son insu, son « moi hégémonique », et devenir un être agissant.

Il traduisait Maupassant et Balzac pour les lecteurs du Lisboa, ses nouveaux amis vont lui proposer de louer Lorca et Maiakovski, considérés comme « sataniques » par le pouvoir en place. Il jugeait impubliables les billets nécrologiques anticipés qu’il avait commandés à « son fils de substitution », il lui rendra le plus bel hommage qui soit le moment venu.13781863_1375639565786083_4507435319216453122_n

Le roman de Antonio Tabucchi est superbe, essentiel. La BD de Pierre-Henry Gomont l’est tout autant. Tabucchi l’avait écrit au moment de l’arrivée imminente au pouvoir du très populiste Silvio Berlusconi, Gomont l’a adapté au moment où garder les yeux grands ouverts face aux menaces qui rôdent de toutes parts, est plus que jamais indispensable.

De nombreuses séquences d’une grande force émotionnelle (le meurtre de Francesco, la rencontre avec le docteur Cardoso…), servies par un trait simple et expressif, feront à coup sûr de cette BD, l’un temps forts de la rentrée.

Anne Calmat

160 p., 24 €

Du même auteur : Crématorium (Casterman, 2012), Rouge Karma (Sarbacane, 2014), Les nuits de Saturne (Sarbacane, 2015)

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La Forêt des Renards Pendus

couve_foret_des_renards_pendus_teld’après le roman de Arto Paasilinna. Scénario et dessin Nicolas Dumontheuil – Ed. Futuropolis

Raphaël Juntunen est un petit malfrat paresseux, manipulateur et roublard. Contrairement aux accords passés cinq ans plus tôt avec un dénommé Hemmo Siira, il n’a plus aucune envie de partager avec lui ce qu’il reste de leur butin : trois lingots d’or frappés du sceau de la banque nationale d’Australie. Siira est pour l’heure en prison, mais plus pour longtemps, aussi le jeune homme juge-t-il préférable d’aller planquer le magot au coeur de la forêt des Renards pendus, en Laponie finlandaise.

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De son côté, le Major Gabriel Amadeus Remes – brave type, le coup de poing facile et picolant sec – a pris un congé sabbatique d’une année, histoire de s’aérer les méninges. Il choisit de partir dans le nord du pays, direction la Toundra lapone.

13096216_10153357419632581_1683273767111724295_nSa route va bien entendu croiser celle de Raphaël. Chacun tente dans un premier temps de faire prendre des vessies pour des lanternes à l’autre, puis finalement les deux hommes décident de se poser quelques temps dans un vieux campement de bucherons à l’abandon, et de le transformer en un véritable trois étoiles. Raphaël a des goûts de luxe. Il donne les ordres et finance le projet, Gabriel Amadeus, qui a fini par découvrir l’origine de la fortune de son copain et comprendre qu’il s’était fait berner, lui sert docilement d’homme à tout faire.

Lorsqu’il va en ville pour échanger quelques centaines de grammes du métal précieux contre des espèces sonnantes et trébuchantes, afin de pouvoir acheter les matériaux et accessoires nécessaires à la rénovation des lieux, le Major s’attarde au bistro du coin. L’ébriété lui fait alors faire et dire pas mal de choses…

Bientôt, Naska, une nonagénaire en cavale qui a échappé de justesse à son placement dans un asile de vieillards, vient se joindre à ce tandem improbable, qui coule des jours heureux sous l’oeil complice d’un renard, que Raphaël et Amadeus ont appelé Cinq-cents balles. Les deux hommes iront même jusqu’à héberger un garde-rennes (corruptible) qui s’est pris le pied dans un piège à renards.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où le redouté Siira vient mettre les pieds dans le plat.

Tous les ingrédients du roman noir sont réunis, mais l’auteur les détourne allègrement pour en faire une fable loufoque, truculente… et parfaitement amorale. Beaucoup d’humour, des dialogues percutants, des personnages attachants : un vrai plaisir de lecture pour inaugurer la seconde saison de Boulevard de la BD.

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Il est donc l’or de noter sur vos tablettes la sortie en librairie de l’album, le 25 août.

Anne Calmat

144 p., 21 €

Nicolas Dumontheuil aux Ed. Futuropolis  : La colonne (2011) – Le landais volant (2009) – Big Foot (2007)

Arto Paasilinna a publié une vingtaine de romans dont : Le lièvre de VatanenPetits suicides entre amisUn homme heureux.

Ils sont traduits en 27 langues.

 

« XIII » – It’s up to you…

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Dans Le Jour du soleil noir (T 1, 1984), le contre-espionnage américain avait donné à XIII, devenu par la suite amnésique, l’apparence physique de l’assassin du président William Sheridan, afin qu’il puisse démasquer le commanditaire du meurtre. Ce sera semble-t-il chose faite dans Treize contre un (T.8, 1991).

Dans Le dossier Jason Fly (T.6, 1989), le vieux Zeke Hattaway a été le premier à reconnaître dans celui qui s’était présenté à lui sous le nom de John Fleming, le fils de son ami Jonathan Mac Laine : Jason Mac Lane.

Plus tard, dans Pour Maria (T.9, 1992), Sean Mullway a déclaré à Jason que son nom véritable était Kelly Brian (alias le Cascador, alias Seamus O’Niel) et qu’il était son propre fils. page_5

Au fil des épisodes, le bel amnésique aux muscles d’acier va, entre autres « joyeusetés », être traqué par des mafieux téléguidés par la CIA et la NSA, manipulé, trahi, et régulièrement emprisonné à perpétuité pour plusieurs accusations de meurtre.

On le voit se battre comme un diable pour rassembler les éléments d’un passé qui ne cesse de se dérober à lui. Il finit malgré tout par en reconstituer une partie avant que les « pères fondateurs » de la série, William Vance et Jean Van Hamme, ne confient le soin de prendre le relai à une équipe de jeunes bédéistes, emmenée par le scénariste Yves Sente et le dessinateur Iouri Jigounov.

xiii-tome-20-le-jour-du-mayflowerL’ultime opus de la saga, version Vance et Van Hamme, avait pour titre Le dernier round (T. 19, 2007), le suivant, signé cette fois Sente et Jigounov, s’est intitulé Le jour du Mayflower (2011).

Lorsque le scénariste Yves Sente a relevé le défi d’une nouvelle salve d’aventures, il a choisi de reléguer XIII au second plan et de laisser les seconds couteaux devenir le moteur de la série. La dimension de complot reste malgré présente. Les auteurs ont, comme leurs prédécesseurs, également choisi de mêler à la fiction pure de ce récit au long cours, des éléments qui appartiennent à l’histoire de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui : des Pilgrims du Mayflower, partis de Southampton en 1620, aux fondamentalistes de tous poils des années 2000*.

Le T. 24, paru en juin 2016, s’intitule L’Héritage de Jason Mac Lane.
Preuve que Zeke Hattaway avait « vu » juste ? Mais tant que XIII n’a pas entièrement recouvré la mémoire, la seule chose dont le lecteur peut être certain, c’est que rien ne l’est jamais, et qu’après trente-deux ans de bons et loyaux services, les personnages de la série ont encore de beaux jours devant eux.

Ils n’attendent que vous.

L'Héritage de Jason Mac Lane, p. 15

A.C.

V. également : L’appât (T. 21, 2012) – Retour à Greenfalls  (T. 22, 2013), Le Message du Martyr (T. 23, 2014)

Ed. Dargaud – 55 p. (en moy), 17,20 €

 

 

 

« XIII » – Intégrale 3/5, vol. 13

Page 8de Jean Van Hamme (scénario) & William Vance (dessin) – Ed. Dargaud

Un grand nombre de personnages a défilé jusqu’ici, mais tous n’ont pas été mentionnés dans les résumés des volumes 1 à 12. XIII nous a emportés dans telle cascade de rebondissements qu’il était parfois difficile de trouver une place – la plupart du temps fluctuante – pour chaque nouvelle pièce du gigantesque puzzle que William Vance et Jean Van Hamme ont mis en place pour leurs lecteurs.

Le volume 13 arrive donc à point nommé pour combler quelques lacunes.

Page 6Deux journalistes, Ron Finkelstein et Warren Glass, enquêtent sur la récente prise en otage de l’actuel président Sheridan par le général Carrington (voir vol. 12), et sur XIII, cet homme aux identités multiples qui semble être étroitement lié aux événements qui se sont déroulés depuis l’assassinat de William Sheridan.

Deux hommes, probablement des services secrets, font irruption dans leur bureau, ils balancent Ron Finkelstein du haut de l’immeuble, dévastent son ordinateur et repartent avec le précieux dossier d’investigations sur lequel les journalistes travaillent depuis trois ans.

Le survivant, Warren Glass, absent au moment du drame, fuit en Europe et transmet un premier résultat de leurs investigations à Randolph McNight, le rédacteur en chef de son journal, le New York Daily. Glass sait que ses jours sont comptés…

On pense évidemment au film d’Alan J. Pakula, Les Hommes du président (1976), et au scandale du Watergate, révélé par les journalistes du Washington Post.Page 18

L’étude en question est composée de douze dossiers (Le clan Sheridan, L’affaire Rowland, L’énigme de la Mangouste, etc.). Ils contiennent les portraits détaillés des quelque cent-vingt personnages qui ont été impliqués, à des degrés divers, dans l’affaire Sheridan, révélant ainsi les zones d’ombres de chacun.

 

Page 14

A.C.

110 p.

To-day

 

« XIII » – Intégrale 3/5, vol. 11 et 12

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de Jean Van Hamme (scénario) & William Vance (dessin) – Ed. Dargaud –

Les tribulations de XIII au Costa Verde (pays imaginaire qui évoque fortement Cuba), avec son contingent de manipulateurs et de traîtres, se sont achevées en beauté. XIII, qu’on pourrait aussi appeler « El Magnifico », tant il excelle dans l’art de se sortir des situations les plus extrêmes (avec, il est vrai, un égal talent pour plonger tête baissée dans la suivante), a établi la preuve qu’il n’avait pas lâché les révolutionnaires. Les affreux ont été débusqués, les guérilleros ont repris du poil de la bête et la Minerco en a été pour ses  frais. Le Major Jones a bien entendu joué à la perfection son rôle de super woman, en venant en aide à XIII dans les moments critiques du récit. Quant à Maria Isabel de los Santos, la présumée épouse du beau ténébreux, elle a déclaré, en faisant allusion au « Cascador » : Je ne sais pas pourquoi, mais vous me faites penser à lui, Mac Lane. Un moment, j’ai cru que… Mais c’est absurde.

Mais si XIII était le Cascador, cela voudrait dire qu’il a également à un moment de sa vie été Kelly Brian (plus connu sous le nom de Cascador), membre de l’IRA et recherché par le FBI.

La porte reste donc entrouverte. À se demander si nous n’allons pas découvrir, au détour d’une planche, que Jason Mac Lane est un autre…

BqPZFeUbGxifoP2pKQgsYvSaHEzeTa9V-couv-1200Et c’est chose faite, en lisant le volume 11 : XIII apprend de qui il est réellement le fils, et pourquoi Jonathan Mac Lane, qu’il croyait être son père, s’est fait passer pour tel en lui donnant son nom. Il découvre par la même occasion l’histoire tragique de sa famille : modernes Atrides au mélange explosif de passions.

Faut-il dire « Bye bye Jason » ? Wait and see.

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xiii-tome-12-le-jugementLe vol. 12 nous ramène aux USA.

XIII et Jones ont à peine eu le temps de refermer leur parenthèse révolutionnaire – et XIII d’encaisser les révélations sur sa véritable (?) identitè – qu’ils sont convoqués à la Maison Blanche pour une affaire de la plus haute importance.

On se souvient que l’assassin du président Walter Sheridan avait fait en sorte que son nom n’apparaisse jamais, mais  on se doutait bien que les auteurs n’en resteraient pas là.

C’est à la faveur de la passation de pouvoir entre le général Carrington (v. vol. 1 à 6) et son successeur, le général Wittaker, que l’affaire éclate de nouveau. La cérémonie de la remise du code de la mallette de contrôle de l’arme atomique se déroule à huis clos, quatre personnes y assistent, dont Walter Sheridan, le frère du président assassiné. À ce moment précis, un hélicoptère de l’armée décolle du toit du Pentagone, avec aux commandes, le général Carrington. Panique chez les agents des services secrets, le vice-président donne l’ordre que l’on ouvre la porte de la salle des codes : Carrington a neutralisé Wittaker et le ministre de la Défense à l’aide d’un gaz anesthésiant, puis il a kidnappé le président… et emporté la mallette.

Une note lapidaire de la main du général disant  « Jones et Mac Lane, personne d’autre », a été retrouvée plus tard dans l’hélico abandonné.

Carrington a découvert l’implication du président dans l’assassinat de son propre frère (eh oui !) et les dommages collatéraux qui s’en sont suivis. Avec au premier chef, la mort de sa fille bien-aimée (la veuve de Steve Rowland). Il veut désormais organiser un procès public, lors duquel, la Mangouste, âme damnée et tueur à gages au service de l’accusé, viendrait témoigner…

Du pain sur la planche pour XIII et Jones.ZkeRd9K3VsrvjFn0qJVgxuTc65ise0x3-page5-1200  A.C.