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Et l’homme créa les Dieux – Joseph Béhé – Ed. Futuropolis

Depuis le 13 janvier 2021 – Copyright J. Béhé (scénario et dessin) / Ed. Futuropolis – 368 p., 35 €

D’après l’essai de Pascal Boyer (Robert Laffont, 2001)

Pourquoi existe-t-il des religions dans le monde ? Ont-elles une origine commune ? Pourquoi les gens sont-ils croyants ? Nous sommes ici aux interrogations les plus fondamentales, les plus intemporelles et peut-être pour l’avenir des hommes sur la terre.

Au tout début, bien avant que Mathusalem ou Noé n’apparaissent dans les textes religieux, les hommes avaient coutume de redouter les signes qui leurs venaient du ciel, comme par exemple le grondement du tonnerre ou les éclairs. Ils se méfiaient également des esprits, qui pouvaient être maléfiques et dont il fallait se protéger. Ils ont alors fait appel à des sorciers, absorbé des potions magiques, suspendu des amulettes à leur cou. Dans tous les cas, il s’agissait de croire que des forces supérieures gouvernaient le monde, qu’elles soient vindicatives ou accommodantes. Plus tard, les envoutés, les exorcistes et les gourous ont fait leur apparition. Pour tout simplifier, la plupart des sociétés en sont finalement venues à se référer à un Être suprême, qu’elles ont nommé Jésus Christ, Mahomet, Yahvé ou Bouddha. C’est avec l’apparition du monothéisme que les querelles ont débuté, chacun croyant dur comme fer être le détenteur de LA vérité. On verra à ce propos comment des groupes fondamentalistes de tous poils se sont alors efforcés de contrôler leurs fidèles et d’en rallier de nouveaux, quitte à utiliser la violence. Pour la petite histoire, la croyance aux extraterrestres est évoquée et, s’il advenait qu’un jour nous entrions en contact avec eux, on saurait peut-être si un dieu préside à leur destinée…

En résumé, depuis toujours et partout, même dans les tribus animistes les plus reculées, là où il y a des hommes, il y a des dieux. Pourquoi existe-t-il des religions dans l’ensemble des sociétés et pourquoi ont-elles pris des formes variées ? À quelle nécessité impérieuse la croyance en une force supérieure répond-elle ? Pourquoi les religions persistent-elles face au raisonnement des scientifiques ?

Était-il impossible qu’il en soit autrement ?

Cent questions et autant de réponses traversent cette bande dessinée, que le parti pris scénographique de Joseph Béhé rend limpide.

Joseph Béhé donne en avant-propos quelques illustrations de la diversité des croyances, selon les lieux et les époques (au Mali, en Australie, en Europe centrale…), puis nous, lectrices et lecteurs, entrons de façon inattendue dans le vif du sujet…

Le scénario

Nous sommes en effet convié(e)s à une « garden partie » qui réunit six amis et leurs propres invité(e)s. Parmi eux, un anthropologue – Pascal Boyer himself – qui déclare à ceux qui l’entourent tenter de comprendre l’origine des religions. Comme toujours en pareille circonstance, les questions fusent et chacun y va de son commentaire. Certaines réactions sont nuancées, d’autres péremptoires, goguenardes ou insolites. « Voyez-vous, moi je pense que la religion a été créée pour expliquer les phénomènes paranormaux » (…) La religion ne s’explique pas, elle se vit. (…) Dieu existe ? Vous l’avez rencontré ? (…)

Ici, la question religieuse est abordée sous différents angles : ethnographique, sociologique, psychologique, scientifique – dans son acception la plus large. Son évolution, parfois nocive – intolérance et fanatisme – fait naturellement partie des multiples thèmes abordés. Qu’est-ce qui, par exemple, entraîne chez les humains ce manque de discernement qui les conduit à tuer leur prochain au nom de leur religion et à chérir l’idée d’un don ultime de leur personne au Maître du ciel et de la terre ? Grande et douloureuse question !

En plus d’être érudit et extrêmement fouillé, l’ouvrage (une somme inouïe de recherches et d’observations) est passionnant.

Anne Calmat

Joseph Béhé

Joseph Béhé est à la fois dessinateur et scénariste. Il a déjà publié une vingtaine d’albums, notamment avec Franck Giroud. Diplômé de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, il enseigne depuis 1997 le 9è Art à la Haute École des Arts du Rhin de Strasbourg. Il a également été à l’origine de la première école narrative en ligne. Voir ATELIER BD.COM

Pascal Boyer

Anthropologue français, Pascal Boyer est chercheur au CNRS, actuellement professeur à l’université Washington de Saint-Louis. Avec son essai, Et l’homme créa les Dieux, il acquiert une renommée internationale.

A fake story – Jean-Denis Pendanx – Laurent Galandon – Ed. Futuropolis

Depuis le 13 janvier 2021 – Copyright L. Galandon (scénario), J-D Pendanx (illustrations) / Futuropolis – 96 p., 17 €

D’après le roman de Douglas Burroughs

Orson Welles, oct. 1938

S’inspirant du roman d’anticipation de l’écrivain Herbert George Wells, précurseur avec Jules Verne du roman de science fiction, Orson Welles adapte et met en ondes le 30 octobre 1938 une attaque de la Terre par les Martiens. La dramaturgie est parfaite, les « flashes spéciaux  » – de plus en plus alarmants – sont entrecoupés de pauses musicales, ce qui donne une crédibilité à l’info. Et même si la pièce radiophonique s’achève sur une mise au point de la part de son réalisateur, peu semblent avoir entendu qu’il ne s’agissait là que d’un divertissement, offert à l’occasion des fêtes (probablement d’Halloween).

CBS est-il responsable de la panique qui suit le pseudo reportage « en direct » sur l’invasion de la planète Terre par une horde de Martiens ? Pire, la chaîne doit-elle être tenue pour responsable du drame qui s’est simultanément noué dans une petite bourgade du New Jersey ?

Avant que le FBI ne s’empare de l’affaire et ne règle son compte à CBS, un ancien journaliste de la station, devenu écrivain, va enquêter sur la mort d’un couple et les blessures par arme à feu infligées à leur fils face à l’arrivée imminente des pseudos extra-terrestres : le père aurait tué son épouse puis tiré sur son fils, avant de se suicider.

Le témoignage du fils, dont la vie ne tient plus qu’à un fil, laisse cependant Douglas Burroughs dubitatif : il y quelque chose qui ne colle pas dans l’histoire de l’arme à feu utilisée.

Nous le suivons dans ses investigations au sein d’une population simpliste et raciste à souhait, dont les regards se tournent spontanément vers un afro-américain – pourtant médaillé de guerre – qui possède forcément une arme rapportée du front. Nous voyons aussi, par le biais des nombreux flash-backs qui émaillent chaque récit, le traitement que certains habitants réservent aux jeunes filles noires.

Le scénario est captivant, la tension constante et le suspense subtilement ménagé. Les illustrations, qui ressemblent aux clichés ambrés de l’époque, donnent une patine singulière et troublante aux faits dont Laurent Galandon et Jean-Denis Pendanx se sont faits l’écho.

Les faits relatés ont-ils été montés en épingle à des fins publicitaires ? Reste un super moment de lecture et le regard qu’un écrivain-journaliste portait sur la société américaine de son époque, face au nôtre, en 2021, sur l’évolution des mœurs depuis trois quarts de siècles.

Anne Calmat

Laurent Galandon n’a démarré qu’en 2005 sa carrière de scénariste de bande dessinée. Il s’est fait connaître avec son premier diptyque, L’Envolée sauvage, réalisé avec un autre jeune talent Arno Monin, plusieurs fois primé et salué tant par la critique que le public.

Après une belle année 2009, où il signe notamment Quand souffle le Vent dans la collection Long Courrier chez Dargaud, s’attaque au terrorisme islamique avec Shahidas et aborde la Guerre d’Algérie avec Tahia el Djazaïr, l’année 2010 s’annonce encore plus animée.

En avril 2010, sortie de son nouvel album, Le Cahier à fleurs, dessiné avec beaucoup de sensibilité par Viviane Nicaise, auteur vivant en Grèce qu’il n’a pas encore rencontrée et qui devrait terminer le T.2.

Installé aujourd’hui en Ardèche, le jeune scénariste multiplie chez Bamboo et Dargaud des projets d’albums ancrés dans l’Histoire pour mieux l’interroger et faire réfléchir.

Avec une écriture sensible et engagée, un sens du découpage et de la narration, il a su tirer avantage de sa grande culture cinématographique pour offrir aux lecteurs des histoires passionnantes qui bousculent les préjugés.

© bedtheque.com

Jean-Denis Pendanx est né en 1966. Il vit à Bordeaux. Après des études d’arts graphiques, il débute sa carrière en tant qu’illustrateur de magazines de jeux de rôles et de livres pour la jeunesse (Père Castor, Flammarion, Magnard, Mango…). En 1991, il publie son premier album, Diavolo sur un scénario de Doug Headline, aux Éditions Zenda. En 1993, paraît le premier volume (sur quatre) de Labyrinthes, co-scénarisé par Dieter et Serge Le Tendre, aux Éditions Glénat. En parallèle, il travaille pour le dessin animé (Corto Maltese). Il adapte avec son auteur, Alain Brezault, le roman Les Corruptibles, toujours aux Éditions Glénat. 2006 : Changement de style, changement d’éditeur, il signe avec Christophe Dabitch Abdallahi un récit en deux volumes remarqué par la critique et les libraires. 2008 : Premier volume du triptyque Jeronimus, toujours avec Christophe Dabitch. 

Texte © Futuropolis

Bergen – Anja Dahle Øverbye – Ed. Ça et Là

À partir du 21 janvier 2021 – Copyright A. Dahle Øverbye / Ça et Là – 144 p., 17 €

Maria est une jeune et jolie norvégienne qui vient d’intégrer une fac à Bergen pour y étudier les beaux-arts. Avec une amie de lycée retrouvée à la rentrée, elle partage un appartement et un petit boulot dans une boutique de linge de maison. Tout pour commencer une belle année universitaire !

Sauf que Maria est dépressive, de ces déprimes qui saisissent les adolescents sans que les causes en soient clairement identifiées, et qui laissent l’entourage perplexe et démuni.

Les premières planches nous la présentent chez sa psy. En réponse à son désespoir, elle lui suggère de mener une vie saine et de faire un peu de sport : « Un esprit sain dans un corps sain ».

Évidemment, le message passe mal pour Maria, qui tente de distraire son angoisse en acceptant des sorties en boîtes. L’étendue de sa détresse et pas mal d’alcool la poussent dans les bras de Petter, un garçon au cœur tendre qui croit avoir trouvé en elle la « femme de sa vie ».

Maria peine à se rendre à ses cours, à se présenter dans la boutique où elle travaille. L’énergie lui fait défaut pour rejoindre un petit groupe d’études. La vaisselle sale s’entasse dans son évier, le quotidien devient problématique. 

Au fil du texte nous sommes entraînés dans la chute de Maria, qui se tend des pièges à elle-même, se retrouve dans des situations dégradantes, attente à sa santé, abîme sa réputation.

Dans cette descente aux enfers, son amie se trouve à ses côtés, constante et attentive, qui l’accompagne comme elle le peut, la conseille, la soutient.

Détail

Maria est touchante dans son abandon, sa difficulté à saisir ce qui lui arrive, ses tentatives de faire ce qu’il faut, en tombant à côté. L’amie, malgré ses maladresses, reste un repère fiable et de bonne volonté.

Ce pourrait être une triste histoire, si la dépression ne finissait par illustrer aussi une belle histoire d’amitié. De celles entières et généreuses qui, à cet âge, semblent indéfectibles.

À travers le récit de la dépression de Maria, c’est tout un pan de la vie adolescente qui se dévoile, avec ses excès, ses sentiments exacerbés, ses doutes aussi. Le mal-être de l’héroïne, que le lecteur finit par ressentir, nous parle de ces crises de jeunesse où la quête de soi expose à des épreuves pleines de risques.

L’ensemble des planches est sombre, en noir et blanc, parfois avec de larges lavis noirs. Il y a peu de texte, les échanges sont brefs, factuels émaillés d’expressions « jeunes ». 

De cette grisaille, ressort le petit visage aux joues pleines, presque enfantin, de Maria, et celui long, pâle et sage de son amie Johanna. Les dessins, très expressifs et variant les plans, rendent bien le réalisme des situations.

Le texte se clôt sur deux photographies de jeunes filles dont on se dit qu’elles doivent avoir à faire avec celles du livre.

Nicole Cortesi-Grou

A. Dahle Øverbye
Ed. Ça et Là

Anja Dahle Øverbye, née en 1981, vit à̀ Kongsberg. Après des études artistiques à l’Académie de Bergen (Norvège), elle a obtenu un diplôme en communication visuelle à l’UCA (University for the Creative Arts) en Angleterre. Elle a publié en Norvège un premier roman graphique : Sous le signe du grand chien en 2015, puis en Angleterre en 2017, et enfin en France en 2019. Bergen a été publié en 2018 en Norvège.

Les Ogres-Dieux 4/4 : Première-née – Hubert – Bertrand Gatignol – Ed. Soleil

Depuis le 25 novembre 2020 – Copyright Hubert, B. Gatignol / Soleil, Collection Métamorphoses – 156 p., 26 €
B. Gatignol & Hubert

Du plus jeune et plus petit des géants, c’est toute l’histoire d’une famille et de ses membres qui nous a régulièrement été contée depuis 2014. Les auteurs nous proposent cette fois de remonter le temps.

On se souvient que la lignée des Ogres-Dieux était dès les deux premiers volumes en voie d’extinction, en particulier pour excès d’unions co-sanguines (voirOgres-Dieux » Tomes 1 à 3 dans Archives BdBD/Arts +). Après s’en être éloignés dans Demi-Sang et Le Grand Homme, Hubert et Bertrand Gatignol reviennent ici aux sources en nous dévoilant l’origine des géants. Un récit sans tabous, aussi somptueux que glaçant sur le déterminisme familial.

Dans cet ultime épisode, Bragante, celle par qui tout a été et sera, est maintenant âgée ; elle décide de révéler à sa petite-fille la vérité sur son histoire et celle des Géants. Au fond, qui sont-ils ?

Enfermée dans le gynécée royal dont elle n’est jamais sortie, Bragante attend la mort qui, malgré une trop longue existence, semble se refuser à elle. Celle que l’on nomme Première-Née dit comment sa naissance coûta la vie de sa propre mère, incapable de survivre à l’accouchement d’un bébé aussi gigantesque ; comment son terrible père, une fois remis de la mort de son épouse, asservit tant de femmes pour engendrer la première génération de géants ; comment Bragante devint leur mère de substitution à tous et tenta de les instruire, tout en gérant le royaume en l’absence du Fondateur, guerroyant sans cesse ; comment elle devint reine et tenta, en vain, de s’opposer à la violence et la barbarie des hommes…

Aussi somptueux graphiquement, avec ses noir profonds ou irisés et ses blanc étincelants, que captivant.

Hommage à Hubert Boulard, dit Hubert, scénariste des Ogres-Dieux, décédé en février 2020 à l’âge de 49 ans.

Un Travail comme un autre – Alex W. Inker – Ed. Sarbacane

Copyright A W. Inker / Sarbacane – Depuis le 27 mai 2020 – 184 p., 28 €

D’après le roman de Virginia Reeves

Le récit a pour cadre la grande crise économique des années1930 qui a vu les petits fermiers ruinés par l’appauvrissement du sol et la mécanisation de l’agriculture, contraints à l’exil, cependant que leurs créanciers, les banques, s’emparaient de leurs terres pour les exploiter. La première planche de l’album s’ouvre sur les prémices de cet exode forcé.

On pense au roman de John Steinbeck, Les Raisins de la colère, dont s’est vraisemblablement inspirée Virginia Reeves pour l’écriture de son roman – qui se déroule en Alabama (Stock, 2016) – fidèlement adapté et mis en images par Alex W. Inker.

Le personnage central, Roscoe T. Martin, est un garçon débrouillard qui n’hésite pas à flirter avec l’illégalité en cas de nécessité absolue. Il vit dans la ferme dont a hérité sa femme, Mary, avec leur fils. Elle est passionnée de lecture et se donne corps et âme aux travaux des champs, mais le revenu est maigre, les huissiers se profilent. Lui au contraire ne veut pas entendre parler de labour, il est électricien, point à la ligne.

Comment exercer son métier en ces temps de marasme économique ? Un jour, Roscoe a une idée qui devrait leur permettre à tous de s’en sortir…

Tout semble être rentré dans l’ordre, jusqu’à cet accident mortel, celui d’un employé de la compagnie chargée de l’électrification du comté.

La suite est une longue descente aux enfers. Roscoe va se retrouver en prison, totalement abandonné par les siens, exposé au sadisme des gardiens, à la violence des rapports sociaux, et témoin de la ségrégation raciale qui y règne en maître. Mais il est de la trempe de ceux qui s’en sortent. À moins que, neuf ans plus tard, il ne puisse toujours pas échapper moralement à la culpabilité de la « faute originelle » qu’il a commise en voulant sauver la ferme de Katy…

Le dessin d’Alex W. Inker – souvent en gros plan – participe beaucoup à la réussite de l’album. Son trait puissant aux couleurs fortes donne de l’expressivité aux personnages et traduit parfaitement l’atmosphère poisseuse du récit.

Anne Calmat

Les yeux du chat – Mœbius – Alejandro Jodorowsky – Ed. Les Humanoïdes associés

Depuis mars 2020 – Copyright Mœbius, A. Jodorowky / Humanoïdes associés. 59 p.

Les bandes dessinées de Mœbius, maître incontesté du rêve, ne se racontent pas, elles se voient et se regardent. Les ramener à leur histoire, revient a oublier l’essentiel: l’intelligence de ses images. (L’éditeur)

Tentons cependant de nous appuyer sur la force et l’intelligence incontestable des images pour comprendre les intentions des auteurs de cet album multi-réédité depuis son élaboration à la fin des années 1970.

Un enfant aveugle, vêtu d’un cafetan oriental – un petit prince ? ; un oiseau de proie qui semble être à son service ; un chat noir ; des immeubles à l’architecture médiévale et des rues parsemées de détritus forment le cadre de cette fable qui se déroule dans une atmosphère de fin du monde.

L’enfant à sa fenêtre, que l’on prend tout d’abord pour un adulte, ordonne au rapace de fondre sur le chat qui erre dans cette ville fantôme et de lui rapporter ses deux yeux. Tout semble se dérouler dans un silence quasi absolu, c’est à peine si l’on devine les ordres que le maître donne à son serviteur ailé. Il remplace alors les siens par ceux du chat. « C’est merveilleux, je vois ! » 

Qu’a-t-il vu ? Quel monde effrayant a-t-il découvert au travers des yeux du félin pour qu’il dise un peu plus tard à l’oiseau : « La prochaine fois tu me ramèneras les yeux d’un enfant » ? 

Cette histoire, à la fois ésotérique et glaçante, est la première création du couple Jodorowsky (scénario) / Mœbius (dessin). L’alchimie particulière qui l’anime, sans que l’on puisse en réalité déterminer qui a décidé de quoi, font des Yeux du chat un ouvrage à part dans l’œuvre de ce duo de génie*, qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations.

Anne Calmat

Jean Giraud (1838-2012)

Jean Giraud, alias Gir ou Mœbius publie ses premières BD en 1956-57 dans des magazines jeunesse, tels que Spirou. Dès 1963, il dessine Fort Navajo, la première histoire de Blueberry pour Pilote (sous le pseudo de Gir. Scénario Jean-Michel Charlier). Puis ce sera l’Écho des savanes, Métal Hurlant, de nouveau Pilote, Hara-Kiri, Les Humanoïdes Associés… Tel un Janus dans l’Histoire de la BD, Giraud, Gir et Mœbius vont se croiser partout dans le monde, dans la presse papier comme sur les écrans. Avec près d’une centaine d’ouvrages de bande dessinée, d’illustrations et même de peinture (Quatre-Vingt-Huit aux éditions Casterman…), Jean Giraud figure parmi les plus grands de la BD mondiale.

  • Voir aussi L’incal (Les Humanoïdes associés, 1981-1988)

Factomule, « Grand thriller politique international » d’ Øyvind Torseter – Ed. La Joie de lire

À partir du 21 janvier 2021 – Visuels copyright Ø. Torseter / La Joie de Lire – 136 p., 18 €

Où l’on retrouve notre ami Tête de Mule et son acolyte, l’homme à la trompe. Le premier est factotum, le second est Président. De quel pays ? Nous ne le saurons pas, mais il est certain qu’il ne s’agit pas d’un confetti sur la carte du monde, puisque ledit président détient LA valise, celle qui peut faire beaucoup de dégâts si un irresponsable s’en empare et appuie sur le bouton rouge.

Tête de Mule est donc factotum. Un titre qui peut sembler pompeux pour dire qu’il est l’homme à tout faire du président : réparateur de chaise de bureau, plombier… Mais attention, il doit bientôt être promu au rang du porteur de valise, le président préférant se concentrer sur les affaires courantes (ici, les parties de golf sont remplacées par la tonte de la pelouse devant de palais présidentiel).

« Monsieur le Président, il y aurait des fuites dans le Palais. » « Factotum, jetez-y un œil quand vous aurez fini de décoller ma semelle… »

Pour l’heure, Tête de Mule se contente d’un emploi subalterne… mais essentiel.

Mais ne voilà-t-il pas qu’un soir, il se fait agresser et dépouiller par un individu qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Tête de Mule ne tarde pas à constater que son mystérieux double s’est installé chez lui et – Ô rage ! Ô désespoir ! – qu’il occupe SON poste d’homme à tout faire auprès du président.

Tête de Mule est dans de beaux draps, mais il a plus d’un tour dans sa boîte à outils…

En attendant, comment prouver son identité, et surtout, comment éviter la cata ?

Un « thriller » fantasque, bourré de charme et d’esprit, assorti d’une satire du pouvoir et des relations internationales. Une nouvelle fois*, la magie opère dès le premier regard. Tout lectorat.

Anne Calmat

V. BdBD Archives : Tête de Mule (2016), Mulysse prend le large (2018), La cape de Pierre (2020).

« Moments extraordinaires »… suivis d’Une plongée dans l’univers de Gipi – Ed. Futuropolis

Moments extraordinaires sous faux applaudissements – Ed Futuropolis, depuis le 7 octobre 2020

Copyright Gipi / Futuropolis – 168 p., 23€

Boulevard de la BD n’avait pas tari d’éloges à propos de La Terre des fils imaginée en 2017 par le maestro assoluto de la BD transalpine, Gipi. Avec Moments extraordinaires sous faux applaudissements, il ne déroge pas à son habitude d’enthousiasmer son lectorat par la force de chacune des œuvres qu’il compose depuis une quinzaine d’années. (Voir en seconde partie une sélection de quelque-unes d’entre-elles)

Ici, Landi – que l’on avait déjà croisé dans Vois comme ton ombre s »allonge – est un humoriste, adepte du « stand-up ». Sa vieille mère est en train de mourir et il tente de concilier ses visites dans la journée à la clinique où elle est hospitalisée et ses prestations le soir sur scène.

À sa mère, il parle de l’enfant qu’il fut et qui l’accompagne depuis, lui renvoyant une image oubliée de lui-même. À son public, il raconte sa mère en train de mourir. Peut-on, doit-on faire rire dans de tels moments ? Gipi se pose et nous pose la question.

Plusieurs lignes narratives et autant de plans temporels et intemporels s’entremêlent dans un magnifique crescendo émotionnel pour saisir l’essence de la vie. On rencontre ainsi un groupe de cosmonautes en perdition dans un monde hostile, un homme des cavernes – l’alter ego de l’auteur ? – qui se bat avec ses armes pour survivre et transmettre cet acharnement aux générations futures. On s’y perd parfois mais on retrouve vite le fil du récit.

Avec en filigrane de ces Moments extraordinaires à portée universelle, le sentiment d’impuissance qui saisit chacun face à la disparition de celle qui vous a donné la vie, mais aussi la recherche d’une force mystérieuse qui, le moment venu, nous pousse à explorer nos propres mondes intérieurs afin d’y faire face.

Gipi s’abreuve à cette zone obscure où se cachent des images qu’il croyait à jamais perdues, ces fragments de mémoire qu’il inscrit au cœur de son récit. Avec cette présence récurrente et décisive de l’enfant, capable de forcer les adultes à affronter ce à quoi ils ne peuvent se résoudre.

Moments extraordinaires sous faux applaudissements est une œuvre intense, complexe et bouleversante. Mais n’a-t-on pas régulièrement ce sentiment à la lecture de tout nouvel album de Gian Alfonso Pacinotti, alias Gipi ?

A. C.

Coup d’œil dans le rétro…

Copyright Gipi / Futuropolis – 72p., 16 €

Bons baisers de la province – Ed. Futuropolis, 2014

L’album, dont la tonalité évoque le cinéma néo-réaliste des années 1950, réunit deux récits, écrits et illustrés par Gipi (Gian Alfonso Pacinotti) en 2005 et 2006 : Les Innocents et Ils ont retrouvé la voiture. 

 » Trainer dans la rue. Faire partie de la bande. Pendant des années, nous n’avons pas cherché autre chose. (…) Il y avait la rue, avec ses lois inconnues et ses figures menaçantes. Et il  avait nous qui étions encore innocents, jusqu’à preuve du contraire « , peut-on lire sur la 4ème de couverture.

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Les personnages tentent de faire table rase d’un passé qui leur colle à la peau. Il y est question de violences policières, d’un forfait, d’amitiés trahies, sans que l’auteur en précise la nature exacte. Qu’est-il arrivé à Valerio, pour qu’à sa sortie de prison, il n’ait qu’un seul objectif : se venger de ceux qu’ils l’y ont envoyé ? Qu’y avait-il de compromettant dans cette voiture inopportunément retrouvée pour que les héros se sentent menacés au point de commettre l’irréparable ?

Si la vérité nous est en partie dévoilée, ou apparaît en filigrane, le lecteur a tout le loisir d’éclairer à sa convenance les zones d’ombres  » épaisses comme les parpaings d’un Enfer en construction  » de ces deux courts-métrages graphiques.

L’écriture distanciée de Gipi, la forte expressivité de ses dessins, son univers à la fois poétique et douloureux séduiront une nouvelle fois les admirateurs du maître, et probablement ceux qui le découvriront.

Anne Calmat

Copyright Gipi / Futuropolis – 213 p., 19 €

Vois comme ton ombre s’allonge Ed. Futuropolis, 2014

Landi est écrivain, un écrivain égaré dans le labyrinthe de son esprit peuplé d’obsessions qu’il ressasse (le vieillissement) et dessine (un arbre, une station service), et qui l’ont mené jusqu’au service psychiatrique d’un hôpital. Gipi alterne le trait noir sec et l’aquarelle vaporeuse pour décrire au mieux les états mentaux de ce personnage incapable de retrouver le sens de son histoire. Le puzzle mélange bribes de discours, de conversations avec ses proches, de légendes qu’il s’invente et de la vie de son grand-père, un soldat de la Grande Guerre dont les lettres le fascinent littéralement.
Gipi dilue son récit, son trait, pour mieux exprimer la folie mélancolique du personnage. On retrouve avec grand plaisir le ton et le dessin de cet auteur talentueux, qui de livre en livre construit une œuvre tout en nuances qui explore avec délicatesse nos failles.

Juliette Poullot

Copyright Gipi / Futuropolis – 128 p., 19 €

En descendant le fleuve et autres histoires – Ed. Futuropolis, 2015

L’album regroupe une douzaine de récits plus ou moins longs, qui pour beaucoup ont été publiés dans différentes revues italiennes à la fin des années 1990. La diversité des thèmes abordés – l’amitié, la perte d’un enfant, les fantasmes sexuels, la perversité, le respect de la dignité humaine -, celle des choix graphiques de l’auteur – aquarelles subtiles, dessins dépouillés en noir et blanc – vont une nouvelle fois faire mouche auprès des fans du maestro de la BD transalpine.

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Ici, tout semble vibrer au rythme d’une phrase musicale. L’adagio précède le vivace, lui-même suivi d’un allegro… ma non troppo.

Il y assez en effet peu d’allégresse dans ces pages plus amères que douces, qu’une exploration de nos failles semble habiter.

Le premier récit, intitulé En descendant le fleuve, est autobiographique. Les souvenirs de jeunesse de l’auteur riment avec son odyssée sur un canot pneumatique, en compagnie d’un ami, via la mer Tyrrhénienne. Tout est là : les méandres du fleuve, l’éclatante beauté des paysages, les nuits passées à sonder les bruits de la forêt, les surprises qui surgissent au détour d’un sentier… Le récit reprend et s’achève au douzième épisode sur une image effrontément scatologique. S’agit-il de la part de Gipi, devenu adulte, d’une allusion à cette maxime mi-figue, mi-raisin que l’on attribue à Boris Vian:  » La vie est une tartine de merde dont on croque un bout tous les jours  » ?

Entre les deux, des histoires souvent tragiques : un boxeur, que ses managers avides de profits ont sciemment envoyé au casse-pipe.  » Arbitre, sommes-nous des figurants dans la vie d’autrui ? « , se demande-il, avant d’entrer dans le long tunnel qui va le conduire vers l’oubli définitif de tout ce que fut sa vie.

Plus loin, un ouvrier un peu fleur bleue décide de meubler sa solitude avec une Bimbo gonflable plus vraie que nature. Une bande de flics graveleux ne vont tarder à salir cette relation hors norme.

Certaines scènes font écho à une actualité toujours plus prégnante:  » Ça peut paraître bête, tous ces gens, comme moi, qui continuellement apprennent qu’il y a eu cent, deux cents morts noyés dans un naufrage, mais qui partent quand même (…) quitte à mourir « , dit un jeune Ivoirien, abandonné avec ses compagnons d’exil au milieu du désert par ceux qui leur refusaient tout droit de transit sur la terre algérienne. Le texte a été publié en 2007 dans le collectif  Paroles sans papiers  (Ed. Delcourt).

Certains récits, plus oniriques ou plus fantastiques, ne se laissent pas aisément déchiffrer et donnent matière à cogitation. D’autres encore se présentent sous la forme d’un point d’interrogation.

Qu’est-ce que le génie ? 

À quoi tient la promesse d’une nuit d’amour ? Réponse (délibérément sibylline) : à un téléphone portable.

A. C.

Copyright Gipi / Futuropolis, 288 p., 28 €

La Terre des fils – Ed. Futuropolis, 2017

AprèsVois comme ton ombre s’allonge (2014) et En descendant le fleuve (2015) pour les plus récents, ce nouvel album marque un tournant dans l’itinéraire scénaristique et graphique de Gipi.

On y découvre un monde en ruines où des hommes, revenus pratiquement à l’état sauvage, s’entre-tuent pour survivre. On ne saura pas ce qui s’est passé, seules les usines abandonnées, les terres ravagées et les étendues d’eau où surnagent des cadavres d’humains et d’animaux témoignent de la violence des faits.

Ce monde post-apocalyptique, qui n’est pas sans évoquer celui que décrit Cormac McCarthy dans La Route, est-il aux yeux de l’auteur une projection de celui de demain ?

Un père et ses deux fils vivent dans un total dénuement dans une cabane de pêcheurs au bord d’un lac (on retrouve le thème de la filiation cher à Gipi). Chaque soir, l’homme griffonne des mots sur un carnet, que les adolescents sont bien incapables de déchiffrer. Ils voudraient pourtant en savoir plus sur leur mère et sur le monde d’avant, mais cet homme mutique et intraitable ne désire quant à lui qu’une seule chose : les endurcir face à ce qui les attend de l’autre côté du lac. Aucun lien affectif en apparence entre ses fils et lui, uniquement de la peur et du ressentiment de leur part. Peu avant sa mort, il a confié à une femme qu’on appelle la Sorcière :  » Pas de gestes tendres, ils doivent être durs, eux. Plus forts que nous. Invincibles à leur manière. »

Se trompe-t-il en agissant ainsi ? Quand la notion d’humanisme n’est plus qu’un lointain souvenir chez ceux qui ont survécu, que faut-il, au-delà du simple instinct de survie, inculquer aux plus jeunes, semble demander l’auteur de ce superbe roman graphique entre ténèbres et lumière. Et que ferions-nous en pareilles circonstances ?

Après sa disparition, les deux adolescents n’auront de cesse de trouver celui qui pourra les instruire sur le contenu du fameux carnet. Ils s’exposent alors à devenir la proie de manipulateurs et d’adorateurs d’un totem qu’ils nomment le dieu Trokool.

C’est aussi à une quête des origines à laquelle on assiste dans cet album fait de silences émaillés de très rares dialogues, qui racontent en noir et blanc l’errance de ceux pour qui les sentiments humains, et celui qu’on nomme empathie, restent à découvrir. Captivant.

Anne Calmat

Gipi est né en 1963 à Pise.
Après une carrière dans la publicité, il publie ses premiers strips dans la presse en 1994.
Sa première histoire longue, Notes pour une histoire de guerre (Actes Sud), publiée en 2004, reçoit le Prix du Meilleur Livre de l’École Italienne au Festival Romics 2005, le Prix du Meilleur Album du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2006 et le Prix Goscinny 2006.
En 2005, Il publie Les Innocents (Coconino Press). Ce récit a remporté le Prix Max und Moritz 2006 du Meilleur Livre Étranger au Festival de la Bande Dessinée d’Erlangen et a été nominé aux Eisner Awards 2006.
En 2009 Futuropolis publie Ma vie mal dessinée.
En 2014, Futuropolis publiera Vois comme ton ombre s’allonge et rééditera S. et Bons baisers de la province (parus en France sous les titres Les Innocents et On a retrouvé la voiture)
2017 : La terre des fils obtient le Grand Prix RTL 2017 et le Grand Prix de la Critique ACBD
Outre le cinéma (il a réalisé quelques courts métrages et des longs métrages), il est aussi aujourd’hui dessinateur pour le quotidien italien La Repubblica.

Patrick Dewaere « À part ça la vie est belle » – LF Bollée – Maran Hrachyan – Ed. Glénat

En librairie le 6 janvier 2021 – Copyright L.F Bollée, Maran Hrachyan (illustrations) / Glénat

« Moi je crois que plus on s’abîme, plus on est beau. »

Un après-midi d’été de l’année 1982, chez lui face à un miroir, Patrick Dewaere se saisit de son fusil .22 Long Rifle, l’enfonce dans sa bouche et tire. Une étoile filante vient de s’éteindre, il avait 35 ans.

Quelques heures auparavant, il répétait une scène du film Edith et Marcel mis en scène par Claude Lelouch (il sera remplacé par le propre fils de Marcel Cerdan). En moins de quinze ans et 37 films, Patrick Dewaere s’était imposé comme l’un des acteurs les plus brillants de sa génération, marquant de son empreinte les films dans lesquels il avait joué – allant peut-être jusqu’à s’identifier aux personnages qu’il incarnait et se fondre dans l’atmosphère du film qu’il portait.

Cher Patrick, je te le dis maintenant sans gêne et sans drame. J’ai toujours senti la mort en toi. Pire, je pensais que tu nous quitterais encore plus vite. C’était une certitude terrible que je gardais pour moi. Je ne pouvais rien faire. J’étais le spectateur forcé de ce compte à rebours. Ton suicide fut une longue et douloureuse maladie. »

Ces quelques mots, extraits d’une lettre posthume de Gérard Depardieu à celui qui déclarait « Moi je crois que plus on s’abîme, plus on est beau », éclairent avec force et justesse la fatalité d’une tragédie qui ébranla alors le cinéma français.

De son enfance complexe et douloureuse, à son ascension en tant qu’acteur, en passant par ses rencontres, ses amours et sa mort, ces planches content l’histoire d’un écorché vif, éternel enfant à la destinée rimbaldienne, où c’est ce « ça » qui faisait toute la différence…

22 €

LF Bolée

Né en 1967 à Orléans, LF Bollée se passionne très vite pour le journalisme et la bande dessinée, au point d’en faire ses deux métiers. Il signe son premier contrat de scénariste de bande dessinée à 21 ans et a déjà publié plus de soixante albums pour les plus grandes maisons d’éditions européennes. Il est le co-scénariste de La Bombe, paru en 2020, le roman graphique événement consacré à la « saga » de la bombe atomique et qui connait depuis sa sortie un immense succès critique et public. On lui doit d’autres œuvres marquantes comme Terra AustralisDeadline (avec Christian Rossi) ou le XIII Mystery Billy Stockton avec Steve Cuzor (Dargaud). Il est également le repreneur officiel du personnage de Bruno Brazil depuis 2019 (Le Lombard).

Une comète nommée Vernon Sullivan, alias Boris Vian – Ed. Glénat

Lorsque les fées se sont penchées sur le berceau de Boris Vian, elles n’ont pas fait les choses à moitié…

Copyright France info

Poète, musicien de jazz, compositeur-interprète, journaliste, dessinateur, Boris Vian a également écrit plusieurs romans noirs entre 1946 et 1950, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Romans dans lesquels la sexualité, la xénophobie et la violence étaient omniprésentes. À commencer par J’irai cracher sur vos tombes (1946), ce best-seller qui mettait en scène la vengeance d’un héros noir à la peau blanche, et qui valut à son auteur bien de démêlés avec la justice. Viendront ensuite Les Morts ont tous la même peau (1947), Et on tuera tous les affreux (1948) et Elles ne se rendent pas compte (1950).

Ce qui n’a pas empêché Boris Vian de publier L’Écume des jours, L’Automne à Pékin et L’herbe rouge durant la même période. Ni d’enchaîner, à partir 1937, les concerts de jazz au Caveau de la Huchette.

Lors de la sortie de J’irai cracher sur vos tombes, l’auteur, démasqué, est propulsé sur le devant de la scène littéraire, avec pour conséquences une série de procès qui lui vaudront une condamnation à quinze jours de prison… bientôt amnistiée. L’histoire de la naissance du roman est connue : Jean d’Halluin cherchait un roman scandaleux pour lancer sa maison d’édition– Le Scorpion. Vian prend le pari d’écrire en un temps record un polar « à l’américaine ». Un moyen rapide pour lui « vendre sa salade » (selon ses propres mots) tout en pastichant les « hard-boiled » (durs à cuire) américains. Emporté pas la puissance du genre, il va se prendre au jeu et en écrire trois autres dans la foulée.

C’est à l’auteur de romans noirs que les éditions Glénat rendent ici hommage, à l’occasion du 100è anniversaire de la naissance de ce surdoué XXL, décédé le 23 juin 1959  à l’âge de 39 ans

A. C.

Et on tuera tous les affreux

Sortie le 06.01.2021

Elles se rendent pas compte

Depuis le 16.09.2020

J’irai cracher sur vos tombes

Depuis le 11.03.2020

Les morts ont tous la même peau

Depuis le 11.03.2020

Trois heures de Mana Neyestani – Traduit du persan par Massoumeh Lahidji – ED. ÇA ET LÀ & Arte éditions

Depuis le 8 octobre 2020 – Visuels © M. Neyestani – Arte Éditions / Éditions çà et là – 128 p., 16 €

Un matin, Belleville, 6h30.

Une valise remplie d’exemplaires d’un roman graphique.

Un voyage outre-Atlantique en vue.

Une tenue de voyage ad hoc.

Trois bagages nommés Harpo, Groucho et Chico, pour les compter plus facilement.

Des papiers en règle…

L’angoisse !

Il faut penser à tout, car on sait que des contrôles aléatoires touchent la plupart du temps, par hasard, des réfugiés ou des ressortissants du Moyen-Orient. Alors, quand on est les deux !

Trois heures d’avance par précaution et un livre de poèmes (du père) pour patienter.

Un selfie pour annoncer son départ aux « followers » d’Instagram et vogue la galère, départ en Uber pour Orly.

Angoisse des formalités, pourquoi ? Une fuite clandestine d’Iran pour échapper au tribunal révolutionnaire avec une arrestation à Canton qui aurait pu mal tourner.

Là, tout est en règle. Mais… Au bureau d’enregistrement : « Désolée, votre titre de voyage a un problème, le système ne le reconnait pas ».

détail

Trois heures vont s’écouler, passées debout, sur le côté des comptoirs, révélant chacune les nombreux rouages de la bureaucratie.

Le parcours du passeport de main en main, accompagné d’explications qui n’en sont pas, est entrecoupé de flash-backs sur la course d’obstacles qui a précédé l’obtention du passeport, des incidents qui ont émaillé les voyages précédents, le tout ouvrant la porte à des ruminations, un fond de culpabilité, des fantasmes, des peurs qui viennent en sarabande ponctuer l’attente.

Surtout ne rien dire, garder le silence, parler risquerait de déclencher des foudres de ce côté de l’Atlantique ou de l’autre, des mesures de rétorsions, et qui sait, des…

Surtout garder le silence, par habitude de se taire dans un pays où les éducateurs, relais d’un gouvernement autoritaire, mâtent les bavards, où l’habitude de se taire est apprise dès la plus jeune âge à la maison, où la parole est châtiée lors d’un séjour en prison.

Des personnages défilent qui chacun commente la situation : le père, le principal du collège, un réfugié yéménite en Norvège, écrivain, l’épouse, un gardien de la constitution, les « followers » d’Instagram, chacun ayant son mot à dire.

Et quand tout semble s’arranger, le vol est parti. Il faut donc rallier l’aéroport de Roissy pour avoir une chance de s’envoler quand même, sauf que là, c’est une autre aventure qui commence….

Ce récit kafkaïen, mené d’un bout à l’autre avec distance et humour, révèle de l’auteur ses inquiétudes, ses peurs, ses traumatismes. Il lui permet de s’interroger sur ses attitudes soumises, son extrême retenue, sa passivité apparente.  L’introspection englobe ses expériences d’enfant, celles traumatiques de la prison et bien sûr, de sa fuite. Il est un formidable révélateur de la condition des réfugiés et du sort que les pays d’accueil leur réservent.

Les dessins en noir et blanc, aux traits précis, sont d’une grande simplicité et pourtant extrêmement expressifs. Une série de planches de couleurs viennent s’interposer en cours de texte, exprimant dans cette aventure sans couleur, ce que doit être la joie de vivre dans la normalité pour le commun des mortels.

La lecture est d’un bout à l’autre jubilatoire, tant le petit personnage principal, qui n’est pas sans rappeler par certains traits le grand Duduche, est touchant et combien il sait nous entrainer dans ses aventures rocambolesques.

Nicole Cortesi-Grou

L’auteur

Mana Neyestani est un auteur dessinateur iranien qui a trouvé refuge en France depuis une dizaine d’années. Dès son statut de réfugié politique obtenu, il raconte son histoire à travers ses créations : Une métamorphose iranienne (2012),  Petit manuel du réfugié politique (2015), Un recueil de dessins, Tout va bien ! (2013) et une enquête sur un fait divers révélateur de la complexité de la situation iranienne, l’Araignée de Mashhad (2017, v. lien ci-dessous), en co-édition chez Arte et çà et là.

L’Araignée de Mashhad

Salon du livre jeunesse de Montreuil 2020 : Les Pépites

Malin ! Privés de scène, les auteurs ont « tenu salon » dans les classes. Rencontres, lectures de textes par des comédiens, c’était Noël avant l’heure. Devenus jurés, des élèves de 8 à 18 ans ont délibéré et décerné les prix Pépites dans quatre catégories : Fiction ado, Fiction junior, BD, Livre illustré

Coté BD (voir lien ci-dessous).

http://boulevarddelabd.com/ama-le-souffle-des-femmes-franck-manguin-cecile-beck-ed-sarbacane/‎(ouvre un nouvel onglet)

LIVRE ILLUSTRÉ À partir de 3 ans

Le Caramel du jurassique – Roxane Lumeret – Ed. Albin Michel – 56 p. 19 €

L’Autruche ne sait rien de ses origines et n’a jamais connu que la vie au zoo. Un soir, l’occasion de s’en échapper s’offre à elle… C’est ainsi que commence « sa grande histoire » . Employée au Muséum d’histoire naturelle, elle explore ses racines et découvre l’indépendance, mais aussi les règles insensées de la société qui l’entoure. Heureusement, ses compagnons, des évadés eux aussi, vont tout mettre en œuvre pour l’aider à réaliser un plan insolite pour sauver les siens…

J’ai vu Sisyphe heureuxKaterina ApostolopoulosEd. Bruno Doucet – 120 p., 15 €

FICTION ADO

Une famille de pêcheurs dont le père disparaît en mer, un couple de gens modestes que la mort vient séparer, un homme seul qui abandonne maison, papiers d’identité et biens matériels pour vivre en vagabond sous les étoiles…Trois poèmes narratifs. Trois destins aux prises avec la vie. Trois histoires simples pour dire la fierté du peuple grec. Ce ne sont pas les héros des batailles homériques que chante Katerina Apostolopoulou dans ce premier recueil écrit en deux langues, le grec et le français, mais le courage des êtres qui placent l’hospitalité et la liberté au-dessus de tout, qui se battent avec les armes de l’amour et de la dignité, qui ont peu mais donnent tout. À l’heure de la crise économique et du concept de décroissance, une voix venue de Grèce nous invite à voir ces destins aux prises avec la vie.

Carmin Le Garçon au pied-sabot L(T.1)- Amélie SarnEd. Seuil Jeunesse – 336 p., 14 €

FICTION JUNIOR

Carmin, pensionnaire à l’orphelinat Sainte-Alliance, pensait finir sa vie dans les usines de Linn. Qui, en effet, voudrait adopter un garçon doté d’un sabot à la place du pied droit ?
Alors, quand Gléphirina et Calphurnius Powell l’emmènent vivre dans leur demeure, le jeune orphelin n’en croit pas ses yeux. Aurait-il enfin droit, lui aussi, à la belle vie des riches habitants de Linn ?
Malheureusement, son enthousiasme laisse bientôt place à une sourde inquiétude.
Que cachent donc les Powell, collectionneurs d’animaux empaillés, dans le cabinet secret où ils passent leurs journées ?

Vernon Subutex (T. 1/2) – Luz – Virginie Despentes – Ed. Albin Michel

Copyright Luz / Albin Michel – Depuis le 12 novembre 2020 – 29,90 €

Après le succès triomphal du roman en trois parties de Virginie Despentes, voici sa version graphique.

Remettons les pendules à l’heure…

Vernon Subutex est un ancien disquaire qui, après avoir perdu son magasin, se voit expulsé de son appartement : l’ ami qui le dépannait financièrement vient de mourir d’une overdose.

« Avant d’y exploser, l’info bute dans sa tête comme un vieux diamant sur le sillon d’un vinyle rayé. Alex Bleach, ce pote percuté par le succès est mort. Une question bassement pragmatique taraude Vernon : qui va payer son loyer ? « 

Sans le sou, mais ne se voyant pas pour autant finir dans la rue, Vernon commence par battre le rappel auprès d’anciennes relations susceptibles de l’héberger une nuit ou plus.

Commence alors un défilé de personnages passablement rock n’ roll surgis du passé, et qui ont tendance à y être restés. En effet, si tous se sont côtoyés deux décennies auparavant dans un monde où une forme d’insouciance régnait, aucun ne se retrouve dans une société où la précarité, la peur de l’autre et celle des attentats ont pris plusieurs longueurs d’avance sur la légèreté.

Cependant, si un certain nombre est prêt à revoir le détenteur d’enregistrements devenus cultes, peu acceptent de l‘héberger.

On voit défiler toutes sortes de figures plus folklos les unes que les autres : Alex Bleach, le chanteur disparu ; Sylvie, l’ex du chanteur – la musique est au cœur de l’ouvrage ; La Hyène, « androgyne juste ce qu’il faut » ; Xavier,  « le connard de droite » qui a épousé une femme riche pour pouvoir satisfaire ses goûts de luxe…

Autant de rencontres et de styles de vie différents au travers lesquelles Vernon Subutex ne se retrouve plus. Son existence lui échappe alors, il glisse vers l’exclusion, vers une forme de « confinement extérieur ».

Qui est Vernon Subutex ? Une légende urbaine ? À moins qu’il ne soit tout simplement le symbole d’une comédie inhumaine qui se joue depuis plusieurs décades.



Un album magnétique, fruit d’une parfaite adéquation entre l’auteure et le dessinateur, entre l’écriture « à l’os » de Virginie Despentes et les illustrations tour à tour effusives et impressionnistes de Luz, entre la révolte de l’une et la colère de l’autre. Un très beau pavé de 304 pages… dans la mare. Vivement le T.2, prévu à l’automne 2021.

Anne Calmat

Luz

Fou de musique et de dessin, Luz s’impose rapidement comme une signature majeure de Charlie Hebdo. De cette période, il raconte les débuts (Indélébiles, 2018) et les suites de la conclusion tragique (Catharsis, 2015) dans des albums parus chez Futuropolis. Ô vous, frères humains (2016), Alive (2017) ou Hollywood menteur (2019) complèteront le portrait des mondes culturels puissants qu’il affectionne. En se plongeant dans l’univers littéraire et musical de Vernon Subutex, Luz réalise la convergence de ses passions… en bande dessinée.

Blanc autour – Wilfrid Lupano – Stéphane Fert – Ed. Dargaud

Copyright W. Lupano, S. Fert / Dargaud – 144 p, 19,99 €

Nous sommes en 1832, dans une bourgade du Connecticut. Une petite fille noire veut passionnément comprendre pourquoi un bâton a l’air de se casser quand il entre dans l’eau. Son entourage immédiat ne lui propose aucune réponse satisfaisante, et surtout pas Sauvage, ce jeune garçon qui apparait et disparait tout aussi brusquement en récitant des extraits des confessions de Nat Turner*. Elle décide de poser la question à Prudence Crandall, la directrice du pensionnat pour jeunes demoiselles blanches où elle aide au ménage.

La jeune Sarah Harris vient à son insu de donner le coup d’envoi à une aventure qui va perturber toute la communauté blanche de la petite ville de Canterbury, susciter des drames et poser un jalon qui ouvrira à l’instruction de la population noire des États-Unis.

En effet, devant cette appétence de savoir, mademoiselle Crandall propose à Sarah de rejoindre sa classe pour s’instruire. Ce n’est ni du goût des demoiselles blanches, ni surtout celui de leurs parents qui menacent de les retirer du pensionnat. Qu’à cela ne tienne, la directrice affirme alors sa volonté de transformer son pensionnat en établissement d’instruction pour jeunes filles noires.

Les auteurs nous permettent d’accompagner le courageux combat de Prudence Crandall. Dans cette petite ville tranquille, dans un contexte très marqué par le souvenir de Nat Turner, où éducation rime avec insurrection, la population blanche manifeste son hostilité à travers mille menaces, tracasseries et vexations. Et quand cela s’avère insuffisant pour entraver le projet qui prend de l’ampleur, le juge Judson porte l’affaire devant un tribunal, ce qui vaudra à l’institutrice de passer quelques jours en prison. Et même si la cour suprême la lave des accusations qui pesaient sur elle, les violences reprendront de plus belle, allant jusqu’au meurtre du jeune Sauvage et la mise à sac du pensionnat.

Cependant, des jeunes filles, qui ont gouté aux bienfaits de l’éducation, soutenues et encouragées par une vieille femme libre vivant dans une forêt, ont noué entre elles des solidarités. Le mouvement est lancé, arrêté ici, il reprendra ailleurs.

En introduction, les auteurs résument l’histoire originelle qui a présidé à leur ouvrage et nous renseignent, en fin de texte, agrémenté de photos, sur le destin de quelques-unes des protagonistes connues, car il était dangereux de donner son nom à l’époque.

Le dessin est dépouillé, parfois naïf  touchant aux limites du fantastique dans les planches évoquant la nature. Surtout, malgré la gravité du thème, comme pour y inscrire l’espoir, les couleurs, pastel ou vives, donnent à l’ensemble une douceur et une fantaisie joyeuses.

Les dialogues, peu nombreux, sont entrecoupés de longues périodes où les illustrations se suffisent à eux-mêmes.

L’ensemble est un beau livre d’images, révélateur des premiers pas du féminisme noir.

Les auteurs :

Wilfrid Lupano

Wilfrid Lupano est bien connu pour sa saga des « Vieux fourneaux » (Dargaud) – avec Paul Cauuet au dessin. Saluée par la critique, elle est récompensée par le Prix du Public, Cultura, à Angoulême en 2015. Avec « Ma révérence » (Delcourt), Lupano obtient le Fauve du meilleur polar. Il écrit le scénario muet de « Un océan d’Amour » pour Grégory Panaccione, qui reçoit le prix BD FNAC 2015. Il poursuit les aventures du « Loup en slip » (Dargaud) avec Mayana Itoïz au dessin, série destinée à la jeunesse dont les thématiques sociales fortes y sont abordées à hauteur d’enfant.

Stéphane Fert

Stéphane Fert dessine et écrit, accordant une large place à la peinture dans son inspiration. Il a écrit notamment « Morgane » (Delcourt),  où, renversant la Table ronde, il aborde le cycle arthurien du point de vue de la fée Morgane. Il met en image « Quand le cirque est venu », un conte de de Wilfrid Lupano sur la liberté d’expression. Seul, avec un « conte de sorcières : Peau de Mille bêtes (Delcourt), il questionne la représentation des genres dans les contes de fées.

Nicole Cortesi-Grou

Nathaniel dit Nat Turner, né probablement le 2 octobre 1800 et mort pendu le 11 novembre 1831, est un esclave et un prédicateur afro-américain. En 1831, il conduit une révolte dans le comté de Southampton en Virginie

La femme défigurée – Kanako Inuki – Ed. Delcourt / Coll. Obon

Coup d’œil dans le rétro

Copyright Inuki Kanako / Delcourt, 2004

Et si nous allions faire un tour au pays des mangas, ces bandes dessinées japonaises qui se lisent de droite à gauche et de haut en bas, et aux codes graphiques bien particuliers ?

En France, il faut attendre la saga d’Akira (1984-1993) et la sortie de Dragon Ball (1984-1995, 42 épisodes) ou encore le passionnant One Piece, dont le 97e volume est prévu pour janvier 2021, pour voir ce genre s’imposer. Pour celles et ceux qui ont envie de (re)découvrir cette discipline bénie des ados, sans pour autant s’embarquer dans une aventure au long cours, nous suggérons La Femme défigurée en deux volumes. On y découvre trois nouvelles qui dépotent, avec pour figure centrale celle qui donne son nom à la mini-série, et dont l’étrangeté, aux frontières de l’ésotérisme, risque de subjuguer bien des lectrices. (La Femme défigurée est un « shojo », donc un album plutôt réservé aux jeunes filles).

Copyright Inuki Kanako / Delcourt

Mais avant de dériver vers l’irrationnel. voyons de quoi il s’agit.

Nous sommes ici propulsé(e)s dans le quotidien d’une école où les enfants semblent être devenus la cible d’une étrange créature qui dissimule sa bouche derrière un foulard. Une légende transmise de génération en génération raconte qu’une femme à la bouche démesurément grande serait à la recherche de son enfant… Les esprits ne tardent pas à s’échauffer.

Qui est celle qui rôde ainsi ? Est-elle dangereuse ? Nous apprenons par la suite que cette femme a tenté de kidnapper deux fillettes.

Copyright Inuki Kanako / Delcourt

Mais tout cela ne serait-il pas que le fruit de superstitions ? À moins que l’on admette qu’une croyance peut se transformer en réalité par la seule force mentale de celles et ceux qui y adhèrent. À partir de là, tout devient possible.

Quoi qu’il en soit, La femme défigurée – le plus passionnant des trois récits – est un conte qui va au-delà du simple manga horrifique, dans lequel la frayeur des enfants et l’incapacité des adultes à les protéger interpelle tout autant que sa conclusion.

ACTU Mangas Delcourt https://www.editions-delcourt.fr/mangas/series/serie-le-jeu-de-la-mort/album-jeu-de-la-mort-t01

Depuis le 21 octobre 2020

A. C.

L’auteure-illustratrice de La Femme défigurée

Inuki Kanako, est l’une des créatrice du style horreur en manga. On l’appelle « La reine de l’horreur » à cause de son dessin original, tiré de diverses sources folkloriques. Elle excelle tout particulièrement dans l’écriture d’histoires angoissantes racontées par des enfants. Elle est par ailleurs l’auteur de Bukita Kun, la triste histoire d’un zombi à la recherche de l’amour et a également signé School Zone, un autre récit ayant pour cadre l’école, mais dans un genre graphique très différent.

Tom Sawyer détective – Mark Twain – Christel Espié – Ed. Sarbacane

Depuis le 11 novembre 2020 – Copyright C. Espié (illustrations) – 96 p., 19,90 €À partir de 10 ans

Selon Mark Twain, ce récit relate l’une des aventures qu’ont vécues ses compagnons d’école, Huck Finn, le galopin, et Tom Sawyer, le facétieux. Mythe ou réalité ?

L’histoire ? Deux frères jumeaux : Brace et Jubiter Dunlap,. L’un est un voleur poursuivi par ses complices à qui il a soustrait des diamants, l’autre est un « propre-à-rien » qui vit à la campagne. L’un des deux est assassiné et tout le monde s’accorde à penser qu’il s’agit de Jubiter, que l’on n’a pas vu depuis longtemps. L’oncle de Tom, le vieux Silas, est arrêté : il avait des raisons d’en vouloir à la victime, de plus il s’est lui-même accusé du meurtre.

Mais est-ce aussi simple ?

Des diamants disparus, des voleurs volés, un fantôme à lunettes, un pasteur qui s’accuse… Tom et son ami Huck vont avoir du pain sur la planche pour résoudre les mystères qu’offrent cette nouvelle aventure qui va les mener de Saint-Louis (Missouri) à la ferme de l’oncle Silas en Arkansas.

Silas est traîné au tribunal, mais au moment où son sort est sur le point d’être scellé, Tom a des révélations à faire…

Mark Twain (1835-1910) est revenu plusieurs fois dans sa carrière aux héros qu’il avait créés en 1876, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, écrivant ainsi des “romans pour enfants pour adultes”. Les aventures de Tom Sawyer puis Les aventures de Huckleberry Finn, ce dernier opus raconté à la première personne par Huck, sont novatrices dans leur langage, et dans leur perception lucide des débordements pré-adolescents. Ces deux chefs-d’œuvre majeurs de la littérature américaine seront suivis de trois courts romans, dont le présentTom Sawyer détective (1897), où l’auteur n’hésite plus à confronter ses héros avec des voleurs et des meurtriers sans scrupules.

Christel Espié est née à Aix-en-Provence en 1975 et vit à Avignon. Diplômée de l’école Émile Cohl, son talent est d’abord reconnu pour sa mise en peinture de l’univers de Jørn Riel, chez Sarbacane, puis confirmé par sa vision de l’Angleterre de Sherlock Holmes (L’Aventure du ruban moucheté) et par le magnifique Tom Sawyer détective et un superbe travail sur la lumière, inspiré de la peinture des XVIIIe et XIXe siècles.

La cage dorée (suivi de) Des ailes d’argent de Camilla Läckberg, lu par Odile Cohen – Ed. Actes Sud AUDIO

ou « La vengeance d’une femme est douce et impitoyable »

Depuis le 4 novembre 2020 – 8h55 d’écoute – 2 CD – 23,99 € – 7h30 d’écoute env. Uniquement numérique.
Depuis le 11 septembre 2019 – 10h30 d’écoute, 2 CD – 25 €

Dans le premier volume du diptyque, nous suivons l’itinéraire d’une jeune femme prête à tout pour être quelqu’un et oublier, autant que faire se peut, son enfance martyrisée. Mais se remet-on un jour de ce genre de traumatisme ou bien ressurgit-il sous une autre forme, comme une tumeur qu’on ne peut extirper ?

Au début, Faye est prête à se transformer en Lolita pour satisfaire les fantasmes sexuels de son époux vénéré, qui ne la touche plus depuis longtemps ; prête à s’écraser, et même à en redemander, lorsqu’il l’humilie ; prête à se couper de son unique amie et soutien, Chris, qui n’a pas eu l’heur de plaire à son seigneur et maître.

De même qu’avant d’être emprisonnée dans cette cage dorée, elle avait admis qu’on la traite de « petite pute bouseuse » pour une simple histoire de rivalité amoureuse, et surtout parce qu’elle était née dans une petite ville du fin fond de la Suède. Ou bien, quelques temps après, lorsqu’elle était entrée à Sup de Co Stockholm, elle avait accepté de se plier au rituel d’intégration qu’elle redoutait tant, rien que pour être « des leurs ».

Faye est comme une poupée qui dit « Oui », « Merci », « Encore » au moindre claquement de doigts de son richissime époux. Elle prend son mal en patience et se contente de lui trouver des excuses : il travaille tellement !

Mais lorsqu’il la quitte pour sa jeune collaboratrice et qu’il décide, avec la brutalité que le caractérise, que c’est lui qui aura la garde de leur enfant, ne laissant à Faye que ses yeux pour pleurer et une valise contenant ses vêtements, l’amour qu’elle avait pour lui se transforme en haine…

Camilla Läckberg
Tome 2

Faye n’est pas au bout de ses peines, cependant elle a su prouver qu’elle s’est forgé une carapace qui devrait lui permettre de faire face à ce qui l’attend…

Pour l’heure, son époux a payé le prix fort pour ses turpitudes et elle mène la belle vie à l’étranger. Mais au moment où elle pense que tout est enfin rentré dans l’ordre, sa petite bulle de bonheur est de nouveau menacée. L’entreprise qu’elle a créée – et baptisée Revenge – est sur le point de s’implanter aux États-Unis, lorsqu’elle découvre que de nombreuses actions sont vendues dans son dos, mettant en péril son existence même. Contrainte de retourner à Stockholm, Faye risque de voir l’œuvre de sa vie anéantie. Pour couronner le tout, les fantômes inexorables de son passé semblent être encore loin d’avoir étanché leur soif de sang. Avec l’aide d’une poignée de femmes triées sur le volet, elle va désespérément tenter de sauver ce qui lui appartient – et la vie de ceux qu’elle aime.

La suite appartient à celles et ceux qui découvriront ce diptyque résolument féministe, écrit dans le prolongement du mouvement #MeToo.

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A. C.

PS. Souvenez-vous que le sous-titre du roman de Camilla Läckberg est « La vengeance d’une femme est douce et impitoyable » !

Homophonie – Karine Naccache – Serge Bloch – Ed. La Joie de Lire

Depuis le 30 octobre 2020 – Copyright K. Nakache, S. Bloch / Joie de Lire – 96 p., 18,90 €

Raymond Devos

Beaucoup de souviennent d’un jongleur de mots qui pratiquait volontiers l’homophonie, d’autres le découvriront au travers de cet extrait de sketch pour le moins kafkaïen.

(…) Pour Caen, quelle heure ?  / Pour où ? / Pour Caen ! / Comment voulez-vous que je vous dise quand, si je ne sais pas où ? / Comment vous ne savez pas où est Caen ? / Si vous ne me le dîtes pas ! / Je vous ai dit Caen ! / Oui, mais vous ne m’avez pas dit où ! / Monsieur, je vous demande une petite minute d’attention. Je voudrais que vous me donniez l’heure des départs de cars pour Caen ! (…)

Tendez l’oreille et ouvrez l’œil, de drôles de mots se sont donnés rendez-vous dans de drôles de fables (une trentaine) et vous invitent à partir à leur découverte. Des fables qui, par exemple, mettent en lumière la mite boulimique d’étoffes et le mythe qui se nourrit de légendes, la mûre et le mur, le foie et la fois, l’ancre et l’encre, le phare et le fard, et qui auront tôt fait d’entraîner leurs lecteurs et lectrices dans une farandole de mots et d’images.

Qui sait si les plus anciens résisteront à la tentation de faire croire à leurs petits choux qu’ils sont nés dans un chou ?

Malicieux, loufoque et joliment illustré par Serge Bloch.

A. C.

Les Soldats de Salamine – Javier Cercas – José Pablo García – Ed. Actes Sud

TRADUIT DE L’ESPAGNOL PAR ALEKSANDAR GRUJICIC.

Depuis le 7 octobre 2020 – © J. Cercas, J.P. Garcia / Actes Sud – 160 p., 22 €

Le roman de Javier Cercas devient graphique sous l’égide de José Pablo Garcìa. Il aurait dû figurer en bonne place dans les vitrines des librairies, mais rien n’interdit de pratiquer le « Click and collect » dans celle de votre quartier. Au contraire.

Le livre, dont le thème central n’est pas la Guerre civile espagnole mais ses belligérants, parle essentiellement des héros et de la possibilité de l’héroïsme. Il parle des morts et du fait qu’ils ne nous quittent pas tout à fait tant que quelqu’un se souvient d’eux*. Il parle de la quête du père, de Télémaque à la recherche d’Ulysse. Il parle aussi de l’inutilité de la vertu et de la littérature comme seule forme de salut personnel. (Actes Sud)

  • Voir Le Silence est d’ombre, BdBD/Arts + 3 novembre 2020

On se souvient de la trame du roman éponyme de Javier Cercas : dans les derniers jours de la guerre civile espagnole, l’écrivain idéologue de la Phalange espagnole, Rafael Sánchez Mazas, “le premier fasciste d’Espagne”, un des fondateurs de la Phalange avec José Antonio Primo de Rivera (1933), échappe au peloton d’exécution des troupes républicaines et parvient à s’enfuir dans la forêt. Un milicien républicain, à ses trousses, le retrouve caché dans un trou mais le laisse en vie après avoir croisé son regard pendant quelques secondes. Sánchez Mazas est ensuite aidé par des paysans catalans et parvient à survivre jusqu’à l’arrivée des troupes franquistes.

Soixante ans plus tard, un journaliste s’attache au destin des deux adversaires, qui ont joué leur vie dans un seul regard.

Ce roman-document est porté par une réflexion profonde sur l’essence même de l’héroïsme et l’inéluctable devoir de réconciliation après les horreurs d’une guerre civile fratricide. Ce chef-d’œuvre est devenu, grâce au talent de José Pablo García et à la complicité de Javier Cercas, un roman graphique à part entière. Une gageure, car la structure labyrinthique qui est le dispositif essentiel du livre, devait être sauvegardée très fidèlement.

Javier Cercas (Ibahernando, 1962) enseigne la littérature à l’université de Gérone. Il est l’auteur de romans, de recueils de chroniques et de récits. Ses romans, traduits dans une trentaine de langues, ont tous connu un large succès international. Son œuvre est publiée en France chez Actes Sud. 

En 2019, il a remporté le prestigieux Prix Planeta pour son roman Terra Alta (à paraître chez Actes Sud). Javier Cercas est né en 1962 à Cáceres et enseigne la littérature à l’université de Gérone. Il est l’auteur de romans, de recueils de chroniques et de récits. Ses romans, traduits dans une trentaine de langues, ont tous connu un large succès international. Anatomie d’un instant a été consacré Livre de l’année 2009 par El Pais

José Pablo García (Málaga, 1982) est dessinateur de bandes dessinées. Après avoir gagné plusieurs concours nationaux, il a publié Orbita 76, d’après le scénario de Gabriel Noguera. Il est auteur de Las aventuras de Joselito et Vidas ocupadas, deux bandes dessinées de non-fiction qui abordent respectivement la vie du chanteur célèbre surnommé “le petit rossignol” et la chronique du voyage de l’auteur dans les territoires palestiniens occupés. Il a adapté des essais de Paul Preston : La guerra civil española et La muerte de GuernicaC

Virus – Sylvain Ricard – Rica T. 1&2/3 – Ed. Delcourt

T. I Incubation (depuis le 09/01/2019) – T. 2 Ségrégation (depuis le 10/06/2020)

Copyright S; Ricard, Rica / Delcourt –
T.1, p.3

L’achèvement d’impression du tome 1 date du mois d’août 2018, ce qui revient à dire que compte tenu du temps nécessaire à sa conception l’auteur et illustrateur de ce « thriller pandémique » se sont révélés clairvoyants en imaginant un virus, génétiquement modifié et hautement pathogène, échappé d’un laboratoire français, suite à un différent entre le chef du labo et son assistant, Guillaume Roblès. On en connaîtra la raison dans le second tome de cette trilogie. Le directeur de recherches meurt en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, l’assistant, lui même contaminé lors de cet échange musclé, récupère ses notes – classées secret défense – et file.

Les agents des services secrets sont sur les dents : il faut retrouver le fugitif avant que « l’incident » ne filtre dans les médias, d’autant que lesdites notes contiennent les protocoles expérimentaux tout ce qu’il y a de plus officieux.

Or il se trouve qu’une « monstrueuse teuf » se prépare à bord du Babylon of the Seas, afin de célébrer le solstice d’été : deux mille cinq-cents teufeurs et autant de passagers embarqués pour une croisière de rêve. Un tel événement va nécessairement être relayé par la presse, les caméras tourneront à plein régime puisque le ministre de la culture a été annoncé.

Ajoutez à cela le personnel nécessaire pour contenter tout ce beau monde. Imaginez maintenant les dégâts que cela risquerait d’entraîner si d’aventure le virus en question venait à se mêler à la population. Or, c’est précisément sur le Babylon of the Seas que le héros, qui avait réservé sa place pour cette folle nuit disco, est venu se réfugier.

T.1, p.19

La croisière risque de virer au cauchemar pour les passagers… et devenir un véritable un casse-tête pour les hautes instances de l’Etat : il faut contenir l’épidémie, quitte à sacrifier plusieurs milliers de personnes en mettant le paquebot en quarantaine…

T.2 , p. 101

Avec tout ce que nous savons désormais sur la pandémie et son évolution, le troisième tome de cette série captivante (sortie prévue en janvier 2021) risque d’être surprenant. BdBD/Arts + ne manquera ce rendez-vous pour rien au monde.

Anne Calmat