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Jean-Jacques Lequeu – Bâtisseur de fantasmes

au Petit Palais* du 11 décembre 2018 au 31 mars 2019.

© Petit Palais/BnF

Le grand bailleur

Le Petit Palais donne pour la première fois à voir au public un ensemble inédit de 150 dessins du peintre-architecte Jean-Jacques Lequeu (1757-1826). Un artiste hors du commun dont l’œuvre graphique est l’une des plus singulières de son temps. Ce n’est pas un hasard si on a eu l’occasion d’en découvrir l’aspect le plus sulfureux lors d’une exposition au Musée d’Orsay consacrée à Sade, (oct. 2014 – janv. 2015)

Réalisée avec le concours de la Bibliothèque nationale de France, conservateur de la quasi-totalité des dessins que lui a légués cet artiste aussi virtuose que facétieux, la présente rétrospective laisse apparaître la dérive solitaire et obsédante de cet homme fascinant.

Autoportrait, dessin à la plume.

Originaire d’une famille de menuisiers rouennais, Lequeu reçoit d’abord une formation de dessinateur technique. Très doué, il est recommandé par ses professeurs et trouve rapidement sa place auprès d’architectes parisiens, dont le grand Jacques-Germain Soufflot. Celui-ci, occupé par le chantier de l’église Sainte-Geneviève (actuel Panthéon), le prend sous son aile. Mais Soufflot meurt en 1780. Dix ans plus tard, les bouleversements révolutionnaires font disparaître la riche clientèle que Lequeu avait tenté de courtiser. Désormais employé de bureau au Cadastre, il tente en vain de remporter des concours d’architecture, mais doit se résigner à dessiner des monuments et des « fabriques » dont il pressant qu’ils ne sortiront jamais de terre. Ce qui en même temps le libère des contraintes techniques et fait souffler un vent de folie sur ses travaux. Fort de sa technique précise de l’épure géométrique et du lavis, et à défaut de voir réalisés ses projets, il décrit scrupuleusement des édifices au milieu de paysages d’invention.

L’Île d’amour et repos de pêche

Ce voyage initiatique au sein d’un parc imaginaire, qu’il accomplit sans sortir de son modeste logement parisien, est nourri de figures et de récits tirés de références littéraires. Il conduit ainsi le visiteur de temples en buissons, de grottes factices en palais, de kiosques en souterrains labyrinthiques.

Autoportrait, dessin à la plume

Le dessinateur se portraiture à de nombreuses reprises et réalise des physionomies qui témoignent de ses recherches sur le tempérament et les émotions des individus. Ainsi, pour Lequeu, il s’agit de tout voir et de tout décrire, de l’animal à l’organique, du fantasme et du sexe cru à l’autoportrait, et au-delà, de mener une véritable quête afin de mieux se connaître lui-même.

Géométrie du visage – Frontispice de la nouvelle méthode 

L’exposition se termine sur une série de dessins blasphématoires ou irrévérencieux, oscillant entre idéalisation héritée de la statuaire antique et naturalisme anatomique.

Le caractère paradoxal de cet artiste de génie a fait l’objet d’interprétations physionomiques et d’analyses psychanalytiques. Les historiens ont vu ou voient en lui un esprit extravagant, curieux de tout. Son imagination a paru féconde ou maladive à certains, il a été qualifié tour à tour de maniaque, névropathe, pervers.

Même si peu d’architectes ont laissé autant d’autoportraits, Jean-Jacques Lequeu garde sa part d’ombre.

Et nous aussi nous serons mères
  • Avenue Winston-Churchill Paris 8e – 01 53 43 40 00

M° Champs-Élysées Clemenceau ou Franklin D. Roosevelt

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne les vendredis jusqu’à 21h – www.petitpalais.fr

11 ou 9 € – Gratuit jusqu’à 17 ans inclus.

 

Catalogue sous la direction de Jean-Philippe Garric et Martial Guedron. Norma éditions et BnF éditions. 192 p., 180 illustrations 39 € 

À lire également : Jean-Jacques Lequeu – Dessinateur-architecte par Philippe Duboÿ – Ed. Gallimard

Un sac de billes – Hommage à Joseph Joffo

 

Article mis en ligne en 2017

adapté du roman de Joseph Joffo (1931- 2018) – Récit Kris, dessin Vincent Bailly – Ed. Futuropolis  

Ce pourrait être une saga.

Il y eut d’abord le légendaire grand-père, Joseph, qui vivait prospère et heureux dans un petit village près d’Odessa, jusqu’à ce que les premiers pogroms éclatent en1905. Quand les bataillons tsaristes vinrent prêter main-forte à la populace déchaînée, commença pour lui et sa famille un exode à travers l’Europe, non dépourvu cependant de rires, de beuveries, de larmes et de mort.

Son arrivée dans un pays dans lequel on pouvait lire au fronton d’une grande maison de village « Liberté, Égalité, Fraternité » mit un terme à son périple. Il y posa ses valises et se mit à l’aimer comme le sien.

Le père Joffo dut également quitter son pays, la Russie. Pour renforcer ses troupes, le tsar envoyait ses émissaires ramasser de jeunes garçons pour les enrôler. Son père lui enjoignit de prendre la fuite sans attendre et de se débrouiller, à sept ans, il était un petit homme. Son périple l’amena à Paris, où il s’établit coiffeur pour hommes.

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Les enfants Joffo, Joseph et Maurice, passaient une enfance insouciante, rue Marcadet. Quand il fallut  coudre une étoile jaune au revers de leur veste et renoncer à prendre le train ou aller au cinéma, leur père déclara : « C’est à votre tour aujourd’hui, le courage c’est de savoir partir. » Le but du voyage était Menton, en zone libre, où Albert et Henri, leurs aînés, avaient trouvé refuge. Pour cela il s’agissait de passer d’abord la ligne de démarcation à Hagetmau, dans le département des Landes.

MEP_SDBILLES_240x300ok.qxd:Mise en page 1Ce qui apparut comme une folle aventure à Joseph et Maurice, commença avec cinq mille francs en poche – pour eux, une fortune – et la promesse solennelle faite de ne jamais, jamais, avouer leur judéité.Dès la gare de Bercy, il fallut jouer des coudes dans les trains bondés, compter sur son jeune âge pour susciter la protection des adultes, et bien sûr mentir, ne jamais avouer qu’on voyage seuls.
Leur spontanéité d’enfants les sert quand ils se laissent aller, par exemple, à faire confiance à un inconnu qui propose un rabais conséquent sur le prix du passage, en échange d’une tournée de livraison de viande. Ou bien quand, au mépris du danger, Maurice se fait passeur occasionnel pour que leur pécule ne fonde pas trop vite.

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Le corps forcit avec les kilomètres qu’il faut bien faire à pieds, l’assurance s’affirme au gré des rencontres et l’esprit s’aiguise pour imaginer des astuces qui permettent de déjouer les pièges que tendent la police française et l’occupant. Il n’y a guère que les prostituées de Marseille pour provoquer l’effroi des gamins, tant ces dames sont offensives.
Malgré tout, l’enfance est encore prête à s’émerveiller devant la mer que l’on découvre.
Ils finissent par arriver sains et saufs à Menton. Mais le périple est loin de s’arrêter là. Il faudra encore repartir, cette fois pour Nice, retrouver la famille réunie suite à la libération rocambolesque par le frère aîné des parents arrêtés et en instance de déportation.

Sans ressources régulières, comment survivre si ce n’est en devenant expert en système D ? Ce qui est grandement facilité par le règne de la « combinazione » instauré par l’armée d’occupation italienne.
Quand celle-ci laisse la place à l’armée allemande, les rafles contraignent la famille à se séparer à nouveau, et les deux frères à se fondre dans l’anonymat d’un camp de jeunesses pétainistes.

C’est le moment de s’endurcir à nouveau et comme les espions, de s’inventer une identité, des adresses, des parents. Et cela tombe bien car, lors d’une sortie à Nice, les deux enfants ne peuvent échapper à une souricière tendue par les nazis. Seul, le culot permettra à Maurice, fidèle au serment fait à son père de nier leur judéité, de trouver le moyen de convaincre un bon curé niçois de venir apporter au commandant deux certificats de baptême.

La fuite à nouveau, cette fois à Aix-les-Bains, dans un restaurant pour Maurice, dans une librairie pétainiste pour Joseph. Les épreuves ont tant marqué ce dernier qu’il ne trouve plus suffisamment de larmes pour pleurer la mort de son père. Elle précède de peu la libération du village.
Reste à savoir ce qu’ils retrouveront rue Marcadet…

L’ensemble des planches est richement coloré, décors et personnages sont extrêmement bien figurés par un trait précis et dynamique.
Parue sous la forme d’un récit en 1973, cette histoire de formation donna lieu à deux adaptations cinématographiques : la première réalisée par Jacques Doillon en 1975, la seconde par Christian Duguay en 2017. Joseph Joffo, qui avait dix ans en 1941, est écrivain, acteur et continue à raconter son histoire. Il vient de mourrir à l’âge de 87 ans.

Nicole Cortesi-Grou

126 p., 20 €

Bonjour les Indes

Depuis le 21 novembre © Dodo/Ben Radis/Janos/Futuropolis

de Dodo, Ben Radis et Jano – Ed. Futuropolis

Épuisée depuis de nombreuses années, cette œuvre chorale d’une grande densité (au moins autant de texte que d’illustrations) est enfin rééditée. 

 Si vous vous demandez Qui a fait quoi ? les auteurs vous répondront : Le présent ouvrage est une réalisation de Dodo, Ben Radis et Jano. Mais tout n’est pas aussi simple que ça en a l’air ! Tous les textes sont de Dodo, à l’exception de ceux qui sont signés par d’autres. Ainsi à la page 21, Ben Radis signe un très beau récit qu’il affirme avoir vécu… 

p. 21

En ce qui concerne les illustrations, la chose n’est pas plus compliquée que le mode d’emploi d’une cafetière italienne. Les dessins sont signés de la main de leur auteur. Certains sont par contre réalisés à plusieurs. La page 13 par exemple est composée de 3 illustrations : 2 de Jano, 1 de Ben Radis. Les textes sous l’illustration sont de l’auteur du dessin. (…)

(détail)

 Quand trois auteurs emblématiques de la période rock de Métal Hurlant partent ensemble à la découverte de l’Inde, voilà ce que ça donne, et ça ne manque pas de punch…

p. 1, 2 et 3

New Delhi, Bombay, Pushkar, hôtels, transports, repas, architecture, vaches et autres animaux, santé, mode, cinéma, musique, la nature (et même un peu de calme)… Et bien sûr, sexe, drogue et rock’n roll.

Les voix et les styles de chacun se mêlent harmonieusement. C’est un authentique récit de voyage qu’il nous est permis de lire, coloré et franchement drôle.

À l’heure où les carnets de voyages sont souvent très académiques, (re)découvrez ce livre culte du neuvième art.

Anna K.

80 p., 22 €

Massamba, le marchand de tours Eiffel

En librairie depuis le 15 novembre 2018

de Béatrice Fontanel (scénario) et Alexandra Huart (illustrations) – Ed. Gallimard Jeunesse (dès 5 ans).

Soutenu par Amnesty International.

© Fontanel/Huard/Gallimard
(détail) © Fontanel/Huard/Ed. Gallimard

De l’Afrique à Paris : itinéraire d’un jeune migrant.

Après avoir été abandonné avec ses compagnons d’infortune à quelques encablures des côtes espagnoles, puis cueilli par des hommes en uniforme et parqué dans un camp de réfugiés, le jeune Massamba s’est finalement retrouvé vendeur de tours Eiffel porte-clés sur le parvis de la Dame de fer. Le jeune garçon est ingénieux, doté d’un esprit curieux et positif.

Vendre des tours Eiffel dans ce lieu mythique, même s’il est payé au lance-pierres, lui a tout d’abord semblé trop fort. Mais l’envers du décor lui est rapidement apparu. Guetter en permanence le passage des flics, prendre ses jambes à son cou au premier coup de sifflet, attendre que la voie soit de nouveau libre pour étaler sa quincaillerie sur le trottoir n’a vraiment rien de folichon. En revanche, contempler, la nuit venue, la fusée d’acier dans ses habits de lumière reste pour lui une source d’émerveillement, même lorsqu’il gèle à pierre fendre. Massamba sait d’instinct que son sort dépend en grande partie de son adaptabilité aux circonstances. Tenir bon, être vigilant, faire confiance aux Esprits qui veillent sur lui, et qui ne manqueront pas de lui offrir un jour l’opportunité de prouver qu’il est digne de confiance.

(détail) © Fontanel/Huard/Gallimard

Un album destiné aux adolescents aurait probablement pointé une réalité plus dure ; il n’en demeure pas moins que ce qui est ici dépeint, même de façon édulcorée, c’est l’itinéraire et le quotidien de ceux qu’on appelle les mineurs isolés, et que l’on peut résumer ainsi : exil, déni d’humanité, opportunités ou non de se construire une vie décente en dépit de l’adversité.

Un livre pour les tout-petits et leurs parents, dont le texte et les illustrations sur des pleines doubles pages aux tonalités africaines, témoignent de la connaissance qu’ont les deux auteures de ce continent.

A.C.

40 p., 14, 90 € cliquer ici

Expo Milton H. Greene

Communiqué

du 12 décembre 2018 au 27 février 2019 à la Galerie de l’Instant

Son nom est indissociable de celui de Marilyn Monroe, que le photographe de mode américain a sublimée dans les années 50, cependant, Julia Gragon, créatrice de la galerie, a tenu aussi à exposer d’autres portraits d’artistes réalisés par Milton Greene, peut être moins connus, mais non moins exceptionnels.

LOS ANGELES, 1953
© M. GREENE, COURTESY GALERIE DE L’INSTANT

Toutes ces photographies ont en commun une approche réaliste des stars photographiées, et même si ces femmes sont d’une beauté et d’un glamour affolants, elles ne doivent pas ce glamour aux robes, maquillages ou scénographie les entourant, mais bien à leur personnalité, et leur grâce, qui transparait de ces portraits.

AUDREY HEPBURN, 1955
© M. GREENE, COURTESY GALERIE DE L’INSTANT

C’est là que réside à mon sens le talent de Milton H. Greene, ce mélange de beauté et de sincérité. Il est évident qu’il respectait ses modèles et en faisait ressortir le meilleur, c’est-à-dire la profondeur, l’intensité, et le plus important : l’émotion, qui finalement est ce qui nous marque le plus en regardant ces images extraordinaires !

Galerie de l’Instant 46, rue du Poitou Paris 3e

01 44 54 94 09

Le lundi de 14h à 19h
du mardi au samedi de 11h à 19 h
et le dimanche de 14h30 à 18h30

MARLENE DIETRICH,
NEW YORK, 1952 © M. GREENE, COURTESY GALERIE DE L’INSTANT

Mulysse prend le large

de Øyvind Torseter (texte et dessin), traduit du norvégien par Aude PasquierEd. La Joie de lire 

© Ø.Torseter/La Joie de lire

Dans l’album précédent (Archives, oct. 2016), Tête de mule délivrait ses six frères et leurs six promises, qu’un troll avait changés en statues de pierre. Nous le retrouvons ici apprenti coiffeur, occupé à massacrer la chevelure d‘une cliente.

Navré, mais vous êtes congédié, lui dit son patron.

Arrivé à son domicile, Tête de mule trouve un avis sur sa porte : La municipalité a donné l’autorisation de détruire cet immeuble, votre appartement a été vidé et vos affaires se trouvent dans un container au dépôt central. Désolés pour les éventuels inconvénients occasionnés.

L’inconvénient majeur, c’est la note passablement salée qu’il va devoir payer pour les récupérer.

À la taverne où il est venu, histoire se réconforter, pas de cacahuètes au chili pour lui remonter le moral. La serveuse est désolée.

Ce n’est décidément pas son jour. 

C’est alors que quelqu’un lance à la cantonade : 70 000 couronnes* à qui osera m’accompagner dans une expédition hasardeuse !

Celui qui a parlé est un riche collectionneur bon chic bon genre, avec quelques petites particularités physiques. L’enjeu de l’expédition : retrouver l’oeil le plus gros du monde, qui manque à sa collection.

Tope-là ! En route pour l’aventure, le capitaine à bâbord, le matelot à tribord… et une passagère clandestine dans la cale du trois-mâts.

Un voyage tempêtueux, plein d’embruns et d’embûches, à la recherche d’un œil, qui fera nécessairement défaut à son propriétaire et qui va nécessiter astuce et témérité de la part de ceux qui sont chargés de le dénicher, ledit oeil ne se trouvant pas sous le sabot d’un cheval, fût-il de mer.

Naufrage, animaux marins en tous genres, cyclope e tutti quanti ne vont pas faciliter la tâche aux deux aventuriers, le troisième ayant déserté.

C’est là qu’un rapprochement avec l’odyssée que vécut un certain Ulysse « saute aux yeux ».

L’originalité de la fable – qui entre autres choses nous rappelle qu’un trésor mille fois convoité n’est rien au regard d’une peine d’amour perdu – est accentuée par celle de son graphisme qui alterne planches en noir et blanc presque minimalistes et illustrations pleines pages en couleurs.

 

Un album tout public, intelligent, plein d’humour et de poésie.
Anne Calmat

160 p., 24,90 € (livre cartonné)

  • 70 000 couronnes = 6.700 €

 

 

 

From Black to White

Depuis le 31 octobre 2018

de Stéphane Louis (scénario), Clément Baloup (dessin) et Joanna Cabanes (couleurs) – Steinkis Ed.

© Louis/Baloup/Cabanes/Steinkis

D’emblée, l’éditeur annonce la couleur, si on peut dire, affirmant sa volonté de mettre l’accent sur les ponts qui relient les gens et non les murs qui les séparent, et d’œuvrer à la connaissance de l’autre.

Quoi de plus louable en ces temps de repli identitaire ?

Nous allons suivre Curtis Ollis, né probablement à la fin des années 50 dans la communauté noire de Harlem, son père est pasteur et le petit garçon est fasciné par Michael Jackson qu’il découvre en 1964 dans la formation des Jackson 5.

La danse devient sa passion.

On traverse l’histoire des afro-américains, de l’apartheid à la guerre du Vietnam en passant par Cassius Clay qui devient Mohamed Ali, et l’émergence radicale des Black Panthers. On suit la trajectoire du courageux petit Curtis qui a commencé par imiter son idole puis a trouvé son propre style dans le hip-hop, et qui va connaître le succès en jouant dans la célèbre série Fame consacrée à la danse.

La folie mystique du père, la dépression de la mère, le grand frère qui arrache les sacs à main des vieilles dames pour faire vivre sa famille, rien ne nous sera épargné sur le quotidien d’une famille noire américaine. On frôle souvent le cliché.

Le récit est linéaire et sans surprise, et comme le titre l’indique, il questionne en filigrane la tentation de la blancheur chez le célèbrissime chanteur.

Rien à dire sur le graphisme ou le scénario, si ce n’est qu’il manque un soupçon de créativité.

Cet album, dont le projet didactique est par trop évident, améliorera sans aucun doute l’ordinaire des classes de collège ou de lycée, les auteurs ayant même fourni un récapitulatif historique à la fin de l’ouvrage.

Le lecteur reste cependant un peu sur sa faim.Le parti pris est édulcoré et édulcorant, la trajectoire de Michael Jackson passe sous silence ses zones d’ombre, et si on le voit blanchir de vignette en vignette, on ne saisit pas ce qui motive ces transformations. Un petit passage par Franz Fanon* pourrait éclairer notre lanterne, mais on reste dans le factuel.

Bien sûr on ne saurait demander à une bande dessinée de se transformer en ouvrage d’analyse sociologique ou politique, mais décidément, tout le monde ici est un peu trop lisse et trop gentil – même le grand frère délinquant, présenté comme une sorte de nouveau Robin des Bois – et on peine à vraiment s’intéresser au personnage de Curtis, tellement prévisible.

On le suit de Harlem en Californie, il fonde une famille, puis retourne à la case départ, après avoir connu le succès, il ouvre son école de danse pour donner leur chance aux gamins perdus.L’idée est intéressante : mettre en parallèle les deux destins si différents d’artistes noirs dans une Amérique qui est loin d’avoir réglé ses problèmes de racisme, pas plus que ses inégalités sociales ; il manque cependant une profondeur au personnage central, et un souffle épique à cette traversée de l’Amérique vue du côté des opprimés et de la variété où les artistes afro-américains servent trop souvent de caution à la mauvaise conscience de ceux qui sont du bon côté du manche.

Et malgré ces quelques réserves, il n’est pas mauvais de se remettre tout cela en mémoire.

Danielle Trotzky

104 p., 18 €

Peau noire, masques blancs de Franz Fanon aux éditions du Seuil, collection Points

En libraire depuis le 14 novembre 2918

À lire également :

Black in White America de Leonard Freed, traduction Claire Martinet  Steinkis Ed

 

 

 

On the wall au Grand Palais, Paris

du 23 novembre 2018 au 14 février 2019

Lundi, jeudi et dimanche de 10h à 20h
Mercredi, vendredi et samedi de 10h à 22h.

Fermeture hebdomadaire le mardi

Fermeture à 18h les 24 et 31 décembre 2018

 

Les Ogres-Dieux (T.3) Le Grand Homme

Décembre 2014

de Bertrand Gatignol (scénario) et Hubert (dessin) – Soleil Ed., collection Métamorphose

© Gatignol/Hubert/Soleil Métamorphose

Ceux qui ont lu ce récit à la fois gothique et baroque, sous-titré Les Ogres-Dieux, n’ont pas oublié l’univers fantastique et cruel que décrit cet album en papier glacé au graphisme tout d’or, de noirs irisés et de blancs étincelants ou nacrés.

Petit nous invitait à pénétrer dans un monde ultra violent régi par une race de géants tyranniques et prédateurs qui vivaient dans un palais perché au sommet d’une montagne : les ogres-dieux. Au moment où débute l’histoire, ils sont inquiets pour leur espèce, en voie de disparition à force de cosanguinité, chaque génération étant de taille inférieure à la précédente.

Petit, le dernier-né de la lignée, est à peine plus grand qu’un humain. Il doit par conséquent être éliminé sur ordre de son père, le roi Gabaal. Mais Émione, sa mère, voit en lui la possibilité d’une régénération de l’espèce, à condition qu’il s’accouple à une  » non-ogresse « . Elle va donc le soustraire au terrible châtiment en le confiant à Desdée, mise au ban de la société des ogres-géants pour avoir refusé de manger de la chair humaine.

Qui de l’ogre ou de l’humain l’emportera sur l’autre ? Et quel sera le rôle de son amie Sala dans tout cela ?

 

 © Gatignol/Hubert/Soleil Métamorphose

 

Le présent récit débute à la fin de Petit. 

Petit et Sala se sont enfui. Ne pouvant prétendre lui-même au trône, le Chambellan (v. ci-après Demi-Sang) n’a pas renoncé à voir le jeune prince y accéder, permettant ainsi à la lignée de survivre.

C’est ainsi que, blessé, le fugitif assiste à la capture de Sala – un moyen de pression pour qu’il honore sa charge. Petit est alors sauvé par un homme mystérieux du nom de Lours.

Coutelier et rémouleur itinérant, Lours a rejoint les Niveleurs, un groupe de résistants qui, après avoir reconnu Petit, voient en lui un atout majeur pour faire échec au redouté Chambellan. En échange de leur aide à délivrer Sala, il devra revendiquer sa place sur le trône, désavouer leur ennemi commun et rétablir l’entente entre les géants et les humains. Je ne veux pas être comme mon père, plutôt crever !, proteste-t-il. Mais le cœur à ses raisons…

Une guerre d’usure s’engage alors entre les résistants et la soldatesque du Chambellan. Les syndicats contre l’exécutif, les travailleurs contre leurs exploiteurs, en quelque sorte.

L’histoire de Lours, qui toute sa vie a voulu devenir un grand homme, nous est contée en prose entre chaque salve de planches qui mettent en images l’action des deux parties adverses.

Le pouvoir, les origines, le déterminisme, le droit à la différence restent au cœur de ce nouvel épisode des Ogres-Dieux. Vaste programme !

Rappeler que le graphisme de cet album grand format magnifie ce qui nous est conté semble superflu ; il n’est que de le feuilleter pour s’en convaincre. Le Grand Homme sort le 21 novembre 2018, nul doute qu’il occupera une place de choix chez votre libraire préféré. 

A.C.

186 p./120 planches, 26 €

  • À lire également :
Soleil Ed, 2016. ©

Les Ogres-Dieux T. 2 – Demi-Sang

Demi-Sang est plutôt consacré à l’histoire de l’ascension de Yori, fils batard de la lignée Draken, qui va s’élever à la force du poignet à la dignité de Chambellan.

 

 

 

 

 

 

Les Beaux étés (T.5)

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

Les Beaux étés – La fugue de Zidrou (scénario) et Jordi Lafebre (dessin) – Ed. Dargaud.

Chaque album de la série débute par le départ en vacances d’une famille belge, les Faldérault. Leur destination est immuable : cap au Sud. Pierre, le père, dessinateur de bandes dessinées est toujours « charrette » et fait attendre toute la famille. Mado, son épouse, s’impatiente. J’aurais dû épouser un fonctionnaire ! Leurs enfants suivent le mouvement dans la bonne humeur. La situation se complique généralement lorsque le clan arrive à destination…

voir Archives

 

 

 

 

Des chroniques en demi-teinte particulièrement bien troussées, des dessins ronds et solaires, des personnages attachants avec, côté auteurs, un art consommé de nous renvoyer à nos propres souvenirs.

Nous passons successivement de l’été 1973 (T.1) à ceux de 1969 (T.2), 1992 (T.3), 1980 (T.4) , et pour finir, à l’hiver 1979 (T.5). C’est un peu comme si on feuilletait une série d’albums photos sans se soucier de leur chronologie.

En librairie depuis le 9 novembre

Ce cinquième opus débute par un quiproquo. Pierre a laissé un mot sur la porte : Je suis aux Urgences. Panique à bord, Pépète et Mado sont dans tous leurs états. En réalité, Pierre est accouru au chevet de son collègue Garin, bédéiste comme lui, qui ne va pas pouvoir achever la série sur laquelle il planche. Une manne financière providentielle pour les Faldérault qui sont dans la dèche. Providentielle mais problématique, car Pierre n’est absolument pas inspiré par la série en question. Côté enfants, on retrouve Pépète, mais également Louis, Nicole et Julie-Jolie. L’aînée bûche ses partiels et ne va pratiquement pas participer aux mésaventures familiales.

Pour une fois, c’est Pierre qui, désireux de se changer les idées, est fin prêt pour des vacances improvisées. Au sud toute ! Mille bornes à parcourir au bas mot.

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

Mado doit préparer fissa ses bagages. Louis est furax. Il s’est coltiné pendant des mois la balade des affreux roquets de son voisin afin de pouvoir se payer un billet pour le concert que les Pink Floyd donnent… à Londres, et voilà qu’ON lui impose des vacances en famille ! Mais à quatorze ans, il n’a pas voix au chapitre.

À bord de la mythique 4L rouge Estérel, l’ambiance n’y est pas vraiment. Leurs sacro-saintes vacances, si souvent émaillées d’épisodes pour le moins mouvementés, ne risquent-elles pas de faire un flop ? 

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

On regrette que le grain de sable qui va mettre à mal cette escapade hivernale soit aussi prévisible – les auteurs avaient mieux ménagé le suspense en décidant du sous-titre de leur album précédent, mais les Faldérault ne sont-ils pas passés maîtres dans l’art de positiver et de tirer les enseignements de chacune de leurs mésaventures ? 

A.C. 

56 p., 14 €

 

Riad Sattouf – L’écriture dessinée

Bpi
14 nov. 2018 – 11 mars 2019

À propos de l’expo Riad Sattouf à la Bpi du Centre Pompidou…

Communiqué

Après les expositions consacrées à Art Spiegelman, Claire Bretécher ou Franquin, la Bibliothèque publique d’information (Bpi) rend hommage au travail du dessinateur et réalisateur Riad Sattouf, créateur de La vie secrète des jeunes, de Pascal Brutal, des Cahiers d’Esther et de L’Arabe du futur. Primé aux Césars en 2009 pour Les Beaux Gosses, l’auteur vient même d’entrer au Robert !

Les cahiers d’Esther Canal + depuis sept.
En librairie depuis sept. 2018 

Une année faste donc pour Riad Sattouf, puisque le créateur enchaîne au deuxième trimestre la publication du tome 4 de L’Arabe du futur, l’adaptation animée de ses Cahiers d’Esther, puis cette expo rétrospective à Beaubourg qui met en valeur son univers graphique, son regard acéré et tendre sur l’adolescence, la richesse de ses références, son art du récit et la dimension souvent autobiographique de ses travaux.

© R Sattouf/Bpi
© R Sattouf/Bpi

À tout juste 40 ans, Riad Sattouf a déjà derrière lui une oeuvre prolifique, tant dans les expressions artistiques que dans le style : du strip de presse au roman graphique, du film de science-fiction à la chronique sociale ou à la web série. D’une fine observation du réel, qui s’apparente parfois à la sociologie, Riad Sattouf tire des personnages, des histoires et des dialogues qui construisent un discours sur la société, ses structures et ses tensions. L’analyse des couleurs, du trait et des techniques permet un éclairage indispensable des univers foisonnants de l’auteur. Ses sources d’inspiration et son grand intérêt pour certains maîtres du dessin ou du cinéma viennent enrichir l’exposition, tout comme la diversité des éditeurs, auteurs et titres de presse avec lesquels il a collaboré… L’exposition déroule ainsi un itinéraire singulier, récit de soi, où le réel mais aussi la mémoire deviennent la matière du roman graphique.

© Riad Sattouf/Bpi

À travers planches originales, storyboards, croquis, calques et matériaux de travail, éditions originales et coupures de presse, photographies, objets personnels, extraits de film, c’est toute la relation entre le réel, le dessin et leur recomposition dans un récit qui est explorée dans un parcours d’exposition à la fois cruel et tendre, ludique et facétieux.

© R Sattouf/Bpi

L’exposition en trois parties (*) sera accompagnée d’une riche programmation associée (rencontres, conférences, projections, ateliers pour le grand public et les scolaires).

(*) L’observation du réel

– L’art graphique de Riad Sattouf

– L’autobiographie dessinée : L’Arabe du futur

Programme complet et infos sur le site www.bpi.fr.

Notre Mère la Guerre

Première parution le 6 novembre 2014 © Ed. Futuropolis

Chroniques de Notre Mère la Guerre Récits de Kris. Dessins et couleurs Damien Cuvillier, Edith, Hardoc, Vincent Bailly, Maël, Jeff Pourquié – Ed. Futuroplis

Dans cet ultime opus, à la fois complémentaire et indépendant des quatre albums éponymes que Kris et Maël ont publiés entre 2009 et 2012, les auteurs ont voulu rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui ont laissé des traces littéraires ou visuelles de ce qu’ils ont vécu durant la Première Guerre mondiale.

Certains, animés d’une ferveur toute patriotique, étaient partis la fleur au fusil. D’autres s’étaient au contraire élevés contre l’infamie que représentait à leurs yeux cette guerre, qu’ils qualifiaient de « flétrissante pour leur civilisation, dont ils étaient si fiers ».

Ce sont là les mots du caporal Louis Barthas, simple tonnelier dans un village de l’Aude, antimilitariste convaincu, socialiste patenté, dont les dix-neuf carnets, écrits sur le Front entre août 1914 et janvier 1918, ont participé à l’élaboration de cet album.

On le voit, tenant tête à un officier qui veut à tout prix re-mobiliser ses troupes épuisées. Deux jours plus tard, Louis Barthas écrira : « J’arrachai mes galons, que je jetai dans la boue. Je me sentis délivré d’un remords, libéré d’une chaîne ».

Dessin et couleurs Maël

Puis on croise le lieutenant Charles Péguy. Fusil à baïonnette au poing, il ordonne à ses hommes de charger. « Tirez, mais tirez nom de Dieu ! » leur crie-t-il, avant d’être abattu d’une balle en plein front.

Les balles et les obus ne transperçaient pas seulement le cœur des soldats, mais aussi celui de leurs mères, de leurs épouses et de leurs fiancées

Les sublimes pages que Vera Brittain, anéantie par trois deuils successifs, a écrites sont d’autant plus précieuses qu’elles contribuent à donner un visage à ces millions de femmes qui un jour se sont retrouvées seules.

Les dessins signés Edith servent à merveille cette parenthèse féminine. Ils se démarquent stylistiquement de ceux qui illustrent les autres chroniques. La déréliction est là, dans les traits de ces tout jeunes gens aux yeux noirs sans pupilles. Ils ne peuvent plus offrir à leur entourage que l’esquisse d’un sourire.

On découvre ensuite que l’auteur de l’inénarrable Clochemerle, Gabriel Chevallier, avait écrit en 1930 un roman polémique intitulé La Peur. Un texte jugé impubliable à l’époque, dans lequel Chevallier énonçait des vérités indicibles. « Parler de la guerre sans parler de la peur, c’eut été une fumisterie. (…) Peu d’êtres sont taillés pour l’héroïsme, ayons la loyauté d’en convenir, nous qui en sommes revenus.», avait-il écrit.

Dans la dernière case du chapitre qui lui est consacré, un soldat en interpelle un autre et lâche: « Tu ne crois pas qu’on nous a bourré le crâne avec cette histoire de « haine des races » ?  Tout est dit.

Anne Calmat

64 p., 16€

Un amour exemplaire

En librairie depuis de 5 oct. 2018
Visuels © Cestac/Daugaud

de Daniel Pennac (scénario) et Florence Cestac (dessin) – Ed. Dargaud

C’est en effet une histoire d’amour exemplaire, racontée comme Daniel Pennac sait le faire, avec grâce, humour, fantaisie. Et quand Florence Cestac prend ses crayons aux couleurs vives, éclatantes, pétantes pour l’illustrer, cela prend le tour d’une narration foisonnante de digressions et débridée. Daniel Pennac arrive à son rendez-vous en Dauphine rouge, ce qui ne peut manquer de surprendre son amie Florence Cestac. Le fait qu’il justifie que ce ne soit pas une voiture, mais « une histoire d’amour », et qui plus est « exemplaire », n’a rien pour la convaincre de les dessiner, ni la voiture ni l’histoire.

Mais les deux amis se trouvent dans une brasserie, à boire un Bordeaux pas très bordelais, servi par un garçon grincheux à souhait, au milieu d’une faune ne demandant pas mieux que participer à la conversation, et… l’histoire en vient à se raconter d’elle-même.

Daniel, âgé d’une dizaine d’années et son frère Bernard passent leurs vacances chez leur grand-mère, à la Colle-sur-Loup qui fait face à Saint-Paul-de-Vence. Une joyeuse bande de sexagénaires jouent à la pétanque puis au bridge avant que ces dames fassent tourner les guéridons. L’attention de Daniel est attirée par Jean, un grand monsieur particulièrement laid, chauve, dégingandé et doté d’un nez conséquent. Celui-ci gagne si souvent aux boules et aux cartes que des soupçons de tricherie collent à sa réputation. L’épouse de Jean, Germaine, est rose, ronde et rieuse. Que ce couple soit sans enfant travaille l’imagination du jeune Pennac qui, pris d’affection pour eux, use de stratégies variées pour s’incruster dans leur quotidien. Au fil de jours, il apprend l’histoire du marquis de Cosignac, héritier d’une lignée de vignerons, et celle de Germaine, fille de ferrailleur et couturière de son état. Une histoire qui aurait pu être tragique mais qui éclôt en un amour unique, exemplaire et sans intermédiaire, que je laisse au lecteur le soin de découvrir.Cette découverte ne se fera pas sans rencontrer divers intermèdes, certains mettant aux prises les auteurs avec les consommateurs de la brasserie ; d’autres éclairant le récit par des flash-back, confidences entre Daniel et son frère ; d’autres encore procédant par incursions dans l’imaginaire des différents protagonistes.

Le tout servi par les irrésistibles personnages de Florence Cestac – gros pifs, tifs en bataille, dégaines inimitables – et mis en scène dans des décors soigneusement dessinés et coloriés.

On devine la grande complicité qui lie les auteurs et leur permet ce ton simple, enjoué, spontané, divertissant. Scénario et dessins suscitent une sorte de réjouissance, un petit bonheur.

Daniel Pennac, faut-il le présenter, a expérimenté l’écriture sous de nombreuses formes : essais, romans policiers, romans d’aventure, littérature pour enfant, théâtre, livres illustrés, bandes dessinées. Ce cancre devenu professeur de français, auteur et comédien* sait diffuser le plaisir du texte écrit, dessiné ou parlé.

Florence Cestac, co-créatrice des éditions Futuropolis, fut collaboratrice des Echos des Savanes, Charlie mensuel, Pilote et Ah nana. Créatrice de la série des Deblok dans le Journal de Mickey, elle passa ensuite aux Cestac pour les grands. Le Démon de midi, adapté au théâtre puis au cinéma, La vie en rose et Du sable dans le maillot achevèrent de consacrer son talent. Son style, gros nez est immédiatement reconnaissable.

Nicole Cortesi-Grau

64 p., 14,99 € 

Un amour exemplaire, adapté pour la scène par Clara Bauer, se joue au Théâtre du Rond-Point (Paris 8è) jusqu’au 18 novembre 2018.

Avec Florence Cestac, Marie-Elisabeth Cornet, Pako Ioffredo, Laurent Natrella, Clara Bauer et Daniel Pennac – 01 44 95 98 21

Les Vieux fourneaux (T. 5) Bons pour l’asile

En librairie le 9 novembre 2018

de Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin) – Ed. Dargaud Bénélux

Visuels © Lupano/Cauuet/Dargaud

Un énorme radeau gonflable vient s’échouer tel un cheval de Troie devant l’ambassade de Suisse à Paris, semant la pagaille parmi le personnel de sécurité. Une bande de vieillards déguisés en oncles Sam, gilets de sauvetage autour du cou, tente de prendre d’assaut la représentation helvétique en demandant à corps et à cri l’asile fiscal, et se retrouve inexorablement au poste…

C’est ainsi que s’ouvre le tome 5 des Vieux fourneaux. Le lecteur retrouvera ses personnages favoris : Antoine, Mimile et Pierrot, toujours gaillards, toujours prêts à renverser l’ordre établi, à s’insurger contre les injustices sociales, la mondialisation, le pouvoir des banques, le sort fait aux migrants.

Tandis que Pierrot retrouve au commissariat une ancienne ado dont il fut l’éducateur et qui est entrée dans la police, Antoine qui a la garde de sa petite-fille Juliette se voit obligé de reprendre contact avec son fils, et Mimile, qui s’apprête à assister au match de rugby France-Australie, erre dans les rues de Paris à la recherche de l’île de la Tordue, squat anar reconverti en dressing chic pour réfugiés par un artifice langagier dont on laisse la primeur au lecteur.

La question des migrants court comme un fil rouge le long de ce tome 5 et surgit aussi là où on ne l’attendait pas forcément.

Celle aussi de l’apparence dans notre société, où Cauuet et Lupano nous conduisent à des réflexions plus profondes qu’il n’y parait.

(détail planche).

On a toujours plaisir à retrouver l’équipe de vieux rebelles qui font chaud au cœur, et le tandem d’auteurs, œil ouvert sur le monde comme il va, a trouvé le filon pour nous faire sourire et nous alerter tout à la fois, par petites touches bien senties, du tas de cailloux énormes empilés sous le métro pour empêcher les réfugiés d’y trouver un abri pour la nuit, à la politique ségrégative des Australiens qui déportent les réfugiés sur une île perdue transformée en prison …

On chemine aussi avec les personnages et leur propre histoire familiale, retrouvailles, fâcheries, désaccords éthiques…. Mais mais mais, il faut bien dire que la veine commence à se tarir un peu, ou c’est peut-être le lecteur qui vieillit, on peine à retrouver la jubilation du premier tome…

Le plaisir est moins vif, mais il est toutefois toujours au rendez-vous, et le dessin nous rend presque joyeuses les marques des années qui s’inscrivent sur les visages de ces vieux irréductibles ; il faut aussi saluer toute la malice contenue dans le titre de l’album.

Danièle Trotzky

56 p., 12 €

 T. 1 à 3 : voir BdBD Archives février 2016

 

Performance : À l’infini nous ressembler

À l’infini nous ressembler

Conception, texte, photographies, montage vidéo Jean-François Spricigo

Avec Anna Mougladis et Jean-François Spricigo

Extraits vidéo : D’amore si vive de Silvano Agosti 

Création du 07 au 17 novembre 2018 au Centquatre-Paris*

© Jean-François Spricigo

Communiqué

Que se trame-t-il derrière la rencontre entre deux individus ? Une attraction physique, intellectuelle, spirituelle ? Un dédale de déterminismes ? Un phénomène chimique ?

Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo, artiste associé au Centquatre-Paris met dans cette  performance fraîchement créée tous ses talents à l’œuvre pour tenter d’« atteindre la vérité de deux êtres enlacés par la vie ». 

L’écriture d’abord, parcellaire, musicale et visuelle, pour capter ces « instants de rien, éclats de silence ». La photographie ensuite, noire et blanche, grumeleuse et vibrante, pour frôler du regard « l’illumination [qui] aveugle les sourds ». La mise en scène enfin (v. ci-après).

La mise en scène enfin.

À l’infini nous rassembler, ce sont deux personnes, un homme et une femme, qui correspondent, séparées par un écran face public où se succèdent les images en mouvement. Leurs silhouettes se dédoublent en un jeu d’ombres qui étire leur rencontre et diffère le moment de l’étreinte.

 » Ils sont deux, Masculin et Féminin, ils sont trois, enlacés par la Vie, ils sont le début et la fin, ils sont tout dans ce monde et ils ne sont rien. Chacun ensemble, à l’infini nous rassembler. « 
© Jean-François Spricigo

Jean-François Spricigo murmure que le mystère d’une rencontre s’échappe toujours dans un ailleurs, et pour un temps, dans la voix de son interprète Anna Mouglalis, en parfaite osmose avec cet interstice clair-obscur.

© Jean-François Spricigo

Accompagné de la comédienne, il propose une fenêtre singulière sur le monde. Visions et ombres s’éclairent et les éclairent, jusqu’à enfin se retrouver.

À travers un dispositif d’images éthérées, se construit pas à pas la présence.

Comment faire éclore une rencontre ?

Pour atteindre la vérité de ces deux êtres, j’ai désiré le clair-obscur afin de cheminer en exacerbant les sens, une tentative d’extrême conscience, dit le photographe.

Exploration sensible sur le fil des mots et des images. Promenade funambule au gré du vent, approcher l’expérience de sa caresse et sentir le souffle des précipices quand vient la chute.

  • 5, rue Curial Paris 19è – M° Riquet. Bus 54/60
  • 01 53 35 50 00 

15/12/10 €

 

Pleins feux sur Thierry Murat

Thierry Murat est auteur de bandes dessinées et illustrateur de livres pour enfants. Aux éditions Futuropolis, il a notamment publié : Animabilis (En librairie le 1er nov. 2018), EtunwAn Celui Qui Regarde (juin 2016), Le Vieil homme et la mer (oct. 2014), Au vent mauvais (mars 2013), Les larmes de l’assassin (nov. 2011).

© T. Murat/Futuropolis, 2018

Animabilis 

ANIMABILIS : vivifiant, stimulant, exaltant, qui peut rendre vivant… Du mot latin anima (âme, vie, air….), suivi du suffixe bilis, qui lui donne une fonction d’adjectif.

                      Cicéron, 1er siècle av. J.C.

Il neige fort ce jour de décembre 1872. Un jeune homme cherche sa route en direction de Hauwton Brigde, un village perdu du nord Yorkshire. Il est Français, journaliste et vient enquêter sur des choses bizarres qui ressurgissent ici depuis quelques temps.

Sa première rencontre se fait avec une corneille qui lui abandonne un peu de son sang incarnat.

Une simple corneille ?

Dans l’auberge Old farmer’s Inn, où il est froidement accueilli, Victor de Nelville collecte les angoisses des villageois isolés, assorties de légendes aussi vivaces que leurs vieilles rivalités.

Les brebis sont décimées par une maladie mystérieuse attribuée au retour de Padfoot, le chien noir aux yeux rouges, annonciateur de la mort.

En quelle considération un esprit rationnel peut-il tenir ces « balivernes » issues d’un ésotérisme anglo-saxon ? Mais que sait-on de la tradition druidique et du haut enseignement celtique ?

La découverte, un matin brumeux, du corps pendu d’un chien noir, coïncidant avec la disparition du berger magnétiseur, fait se délier les langues, qui évoquent la lycanthropie, métamorphose de l’homme en animal. Est-on enfin débarrassé à tout jamais de Padfoot ?

Or, le corps du berger est retrouvé mort par strangulation, ainsi qu’une boîte au couvercle orné d’un pentacle contenant le cœur d’une brebis, qu’il lègue à Victor.

Dès lors, celui-ci fait des rêves dans lesquels il rencontre une femme mystérieuse, Mëy, en même temps qu’une inspiration poétique lui dicte des vers. Au matin, il découvre à son chevet la corneille, qui couvre son carnet de perles de sang.

Entre rêve et imaginaire, entre veille et sommeil, Victor va basculer du côté de la nuit et du monde poétique, associé à Satan par l’église et moqué par le commun des mortels. Monde troublant, exigeant, qui conduit aux limites de la folie, mais qui, seul, peut révéler aux hommes une autre vérité que celle, commune, colportée par livres et journaux.

Et puis, cet univers l’autorise à retrouver Mëy, et avec elle, le féminin sacré qui s’est tissé au fil des siècles.

Commencé dans la neige, ce récit se terminera tragiquement dans la neige, non sans qu’un cycle de saisons se soit écoulé.

Le prologue et l’épilogue offrent des scènes d’enfance au Moyen Âge, période connue pour avoir été traversée par le destin de ces femmes si inquiétantes et savantes que l’on nommait sorcières.

Ce récit étrange prend forme au cours d’une succession de planches au graphisme magnifique. Paysages et personnages apparaissent en noir, blanc et brun clair. Quelques bleus évoquent la nuit, le rouge orangé, les scènes d’incendie et le rouge sombre, la violence. Le trait est noir, précis, net, impressionnant d’évocation et de justesse dans les détails. Le texte apparait au bas des planches, les échanges, rares, s’inscrivent directement sur l’image. L’effet de silence est saisissant, d’autant que la première partie se déroule sous une neige épaisse qui tombe sans fin.

Un exercice d’admiration rendue à la femme, à la poésie, poétique lui-même, qui a sur nous un profond retentissement.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 22 € (Archives BdBD/Arts +)

copyright Murat/Futuropolis

EntunwAn Celui Qui Regarde

On a déjà beaucoup écrit, beaucoup filmé sur le sort qui fut celui des premières nations d’Amérique, ceux qu’on a appelés tour à tour les Indiens, les Amérindiens, les Américains natifs, les peuples autochtones, les Premières Nations, chez les Canadiens…
Du western caricatural et historiquement mensonger à la prise de conscience du génocide des premiers Américains, films et livres ont retracé le long cheminement de la conscience occidentale. Il faut évoquer aussi les  auteurs amérindiens, de Tony Hillerman avec ses polars navajos à Louise Erdrich et Scott Momaday, en passant par Joseph Boyden, écrivain majeur de notre siècle.


Nous avons entre les mains un objet singulier et intéressant, un roman graphique qui imagine le parcours de Joseph Wallace, personnage de fiction, photographe à Pittsburgh. Parti en 1867 avec ce qu’il croit être une expédition d’exploration, il va découvrir peu à peu les territoires de l’Ouest et consigner ses réflexions dans un petit carnet, que l’auteur nous montre dans sa langue originale.

La première rencontre emblématique du héros est celle d’un tueur de buffles qui travaille pour la Transcontinentale, la ligne de chemin de fer qui traverse les terres autochtones. Joseph apprend ainsi le massacre des animaux.
Il débarque du train à Saint-Louis, Missouri, et découvre ceux qui vont être ses compagnons lors de l’expédition Walker & Johnson, financée par le gouvernement fédéral. Elle comprend nombre de scientifiques, mais aussi des chercheurs d’or et quelques repris de justice. Le convoi de chariots traverse les étendues sauvages, comme dans les bons vieux westerns.Tout en s’interrogeant sur les raisons qui l’ont poussé à quitter la quiétude de son studio de Pittsburgh, où il portraiturait sans enthousiasme les bourgeois du cru, Joseph consigne ses impressions dans son carnet. Il va apprendre que cette expédition a en fait pour but la découverte de nouvelles terres à coloniser.
Ne risque-t-il pas d’y perdre son innocence ?

Nous allons assister, au cours d’une scène très filmique, à une première rencontre avec les « Indiens ». Un membre de l’expédition tire à vue et sans sommation sur les cavaliers, et un ornithologue reçoit une flèche en retour. On apprend qu’ils expriment ainsi leur colère face au massacre des bisons, source de vie.

Le ton est donné. Le héros va faire des rencontres déterminantes, comme celle de ce jeune Indien, qui après avoir vu comment il capture la lumière, lui permet de vivre quelques jours dans son campement, et de découvrir le quotidien de sa tribu, ainsi que sa langue. À la fin de l’expédition dont l’aspect brutal et dominateur ne lui a pas échappé, Joseph rentre à Pittsburgh avec ses clichés précieux. Il ne rêve que de repartir – ce qu’il fera quelques années plus tard – pour prolonger seul cette découverte des terres indiennes et des peuples qui y vivent.

Joseph a bien conscience déjà, à la fin des années 1860, qu’il assiste à l’anéantissement d’une civilisation riche, pacifique, proche de la terre, mais incapable de se défendre contre le monstre.
Il passera quelques jours chez le trappeur Isaac, sorte d’alter ego, qui, lui, serait allé au bout de ses idées. Cet épisode rappellera aux cinéphiles le personnage de
Jeremiah Johnson ou celui de Danse avec les loups.

Après une histoire d’amour avec une belle autochtone, dont le nom signifie  « papillon », on retrouvera notre photographe trois décennies plus tard, toujours tiraillé entre deux mondes et étreint par une nostalgie inextinguible.
On suivra sa correspondance avec Herman Greenstone, professeur et compagnon de la première expédition. On y lira son engouement pour les
Fleurs du Mal – Baudelaire embarqué au Far-West.

C’est son ami qui lui apprendra le massacre à grande échelle des Indiens, chronique d’une mort annoncée…

Ce qui fait l’originalité de ce roman graphique, c’est d’abord le traitement de l’image. C’est à travers l’objectif de Joseph que nous découvrons lieux et gens. La gamme des sépias, des bleus dans les scènes de nuit, le traitement de la lumière sont ceux de la prise de vue photographique et de la nouvelle technique du collodion sur plaque. Cela nous permet un coup d’œil sur l’évolution de cet art ; le dessinateur nous donne à voir des clichés autant que des dessins, y compris les négatifs des photos de Joseph avant qu’il ne les développe. Par ailleurs l’auteur, très bien documenté, donne à lire aussi bien l’anglais de Wallace dans son carnet que les langues orales des Amérindiens, transcrites en phonétique. Et même si nous n’avons pas les clés pour déchiffrer ces paroles en Lakota, on y croit, effet de réel garanti.

Le récit n’est certes pas exempt d’un certain manichéisme, les Indiens n’y apparaissent que sous leur jour le plus flatteur, mais sans doute n’est-ce que justice…

Plus profondément, la BD nous mène à une interrogation sur le statut de la photo et du photographe, « celui qui regarde »… Comme s’il fallait choisir entre photographier et agir.
Joseph Wallace a rêvé de faire un livre de ses clichés, mais suffit-il de témoigner avec des photos de la beauté d’un monde englouti, de la violence qui est faite aux peuples et aux animaux pour agir sur le monde ? Brûlante question d’actualité.

Thierry Murat a fort bien réussi son coup, on est en empathie avec son personnage, on est à même de saisir ses interrogations et l’on garde sur la rétine ces clichés d’un monde disparu.

Danielle Trotzky

160 p., 23 € (Archives BdBD/Arts +)

Copyright Murat/Futuropolis

Le Vieil homme et la mer

Communiqué

Cuba. Début des années 1950. Santiago, un vieux pêcheur rentre une fois encore la barque vide. 84 jours qu’aucun poisson ne mord sa ligne. Tout le monde le pense
trop vieux et devenu piètre marin.


Seul Manolin, petit garçon, continue de croire en lui et veut l’accompagner dans ses sorties en mer. Mais ses parents l’obligent à regagner un navire plus chanceux, et l’enfant continuera le soir à visiter le vieil homme dans sa cabane.

Le 85e jour, Santiago décide d’aller pêcher loin dans le golfe. Il est confronté à un espadon, poisson énorme et fort. La lutte homérique entre le vieil homme et le poisson prédateur durera trois jours
et trois nuits ; à son retour sur la terre ferme, le vieil homme aura regagné sa dignité après une bataille courageuse.

128 p., 19 €

Copyright Rascal/Murat/Futuropolis,

Au vent mauvais de Rascal (récit) et Thierry Murat (dessin)

« La vie est une farce à mener par tous »*, peut-on lire en exergue à ce qui va suivre…

Alors qu’Abel Mérian est en train de réaliser qu’il peut faire une croix sur le magot qu’il avait planqué avant son incarcération dans le sous-sol d’une usine désaffectée, la sonnerie d’un téléphone portable, oublié sur un banc, retentit.

Une voix de femme lui demande de bien vouloir lui expédier ledit portable en Italie « Mon avion décolle dans quinze minutes, je vous communiquerai mon adresse par texto », ajoute-t-elle. Mi-intrigué mi-séduit par cet incident qui arrive à point nommé pour le distraire de ses pensées moroses, Mérian s’immerge dans la vie de l’inconnue – manifestement en pleine rupture amoureuse. Il découvre son visage, lit les messages qui lui ont été adressés, se substitue à elle pour y répondre. Puis finalement, décide de la rejoindre, afin de lui remettre en main propre le précieux objet. « J’aimais déjà sa voix, ses beaux yeux noirs et son doux prénom de fleur à épines. »

Pas de bulles, mais des commentaires lapidaires en off, écrits à la première personne, comme on en trouvait dans les polars de la Série Noire : « Ça n’a pas traîné plus de trois secondes avant qu’un tubard ne gare sa voiture en double file pour aller s’acheter son paquet de clopes. Moteur et radio tout allumés. Plus qu’à passer en première. »

Son périple débute par une surprise qui va faire chavirer son cœur d’enfant, avec au bout de la route, un dénouement totalement inattendu.

La mise en images est simple, réaliste, les dessins aux encrages d’un noir soutenu sont sous-tendus par des couleurs à dominante ocre.

Le titre de la BD ? (…) Et je m’en vais / Au vent mauvais / Qui m’emporte / De çà, de là / Pareil à la feuille morte.

« Chanson d’automne« , P. Verlaine

Anne Calmat

112 p., 18 € (Archives BdBD/Arts +)

copyright Murat/Futuropolis

Les larmes de l’assassin 

Communiqué

Comment survivre à la mort de ses parents, et auprès de l’assassin de ceux-ci ? Peut-on s’attacher à un enfant alors qu’on est capable de tuer des humains de sang-froid ?
Peut-il y avoir un rapport filial entre deux êtres que la mort a mis face à face ?

C’est une terre malmenée par le vent, en bordure du Pacifique qui charrie des blocs d’iceberg, c’est au sud extrême du Chili. C’est là que vit Paolo, dans une ferme misérable et isolée, livré à lui-même, plus ou moins abandonné par des parents qui ne s’occupent pas de lui. Si petit, si naïf, quel âge a-t-il ? Il ne le sait.
Un jour, un homme arrive jusqu’à la ferme. C’est Angel Allegria, un truand, un escroc, un assassin. Pour lui, le crime est monnaie courante pour régler tout type de conflit : dettes d’argent, bagarres d’ivrognes… Il tue les parents de Paolo pour mettre fin à deux semaines d’errance et s’approprier leur petite bicoque, refuge idéal pour un homme traqué par la police. Dans un sursaut — de bonne conscience ? —, il épargne Paolo ; il n’a jamais tué d’enfant.
Paradoxalement, une relation d’affection naît entre lui et l’enfant. Ils s’apprivoisent.Un an plus tard, un autre voyageur arrive. Luis Secunda, 30 ans, fuyant Valparaiso et sa riche famille, s’installe d’abord à côté dans une cahute qu’il construit, puis l’hiver venu, emménage  avec eux dans la ferme. Il apprend à Paolo à lire. Angel n’aime pas cela du tout. Le fragile équilibre affectif entre lui et Paolo est en péril…

128 p., 20 €

La congrégation

Depuis l 23 août 2018

de Thomas Olsson (dessin et scénario, traduit du suédois par Aude Pasquier – L’Agrume Editions

Visuels © T. Olsson/L’Agrume

L’histoire, racontée en 7 périodes, s’étale sur 12 ans.

Le ton est donné dès les premières planches cet l’album autobiographique –  l’auteur a été élevé par des parents Témoins de Jéhovah – qui décrit, avec une bonne dose d’humour et dans une esthétique très american comics 70’s, les mécanismes d’embrigadement dans une secte, fondés sur la peur, la culpabilisation et l’anathème : point de salut pour ceux qui n’auront pas appliqué à la lettre les règles fixées à l’origine par le Très-Haut. Les homosexuels et les consommateurs de produits illicites sont en tête de liste ; quant à l’hypothèse d’actes pédophiles, elle est balayée d’un revers de la main par le prédicateur, puisque la congrégation « n’est pas dirigée par les hommes, mais par Dieu ».

Il rappelle à ses fidèles qu’au jour du Jugement dernier, les impies seront précipités dans les flammes de l’Enfer, tandis que ceux qui ont respecté les Commandements du Seigneur se retrouveront à sa droite. Il va sans dire que les membres de la congrégation seront placés au premier rang…Le jeune Tommy prend à ce point au sérieux les mises en garde du Frère Dahlman qu’il accepte de l’assister dans ses déplacements, lesquels consistent à faire du porte-à-porte pour délivrer la bonne parole et promettre à ceux qui leur prêtent une oreille attentive, moyennant achat d’une brochure,   « de vivre pour l’éternité dans un paradis terrestre ».

Si bien qu’il rêve de devenir un jour prédicateur à plein temps.

Pour l’heure, il doit faire face à l’incompréhension de ses camarades de classe. Une incompréhension qui s’exprime parfois de façon violente ; mais il n’en n’a cure, au contraire, plus on le persécute et plus il se rapproche de Dieu.

L’adolescence venant et l’influence de son copain libre-penseur et fan du groupe de rap Public Ennemy faisant le reste, Tommy finira pourtant par remettre en question les fondamentaux qui lui ont été serinés pendant plusieurs années, malgré le prix qu’il devra en payer. Le frère Sund n’a-t-il pas prévenu : « Il faut éviter toute fréquentation des exclus sous quelque forme que ce soit, même s’il s’agit d’un membre de notre famille, sinon, nous risquons d’émousser notre foi. » ?

Il ne manquerait plus que Tommy monte un groupe de rock !

L’issue prévisible de cette histoire pointe malgré tout du doigt le sort de ceux qui n’ont pas eu ou n’auront pas la force de rompre avec leur famille d’origine (ou spirituelle), afin de vivre leur vie comme ils l’entendent.

Anne Calmat

184 p., 22 €

Babybox

En librairie le 17 oct. 2018

de Jung (scénario et dessin) – Ed. Soleil, collection Noctambule 

Visuels © Jung/Soleil

Un jour quand tu seras grande, je te dirai un secret.

Umma Kim a souvent été tentée de le révéler à sa fille, mais à chaque fois, le moment était trop doux, trop magique pour qu’elle le fasse. Le temps a passé, Claire Kim est devenue une jeune fille et le secret est demeuré enfoui.

Aujourd’hui cette mère tant aimée vient de mourir dans un accident de voiture et son père est dans le coma. Claire est dévastée, mais elle doit veiller sur Julien, son petit frère.

Se replonger, quoi qu’il en soit, dans les souvenirs, contempler les photographies qui témoignent des jours heureux, comme celui de cette promenade dans un champ de coquelicots, dont le rouge éclatant a par la suite « déteint » sur sa chevelure.

Mais il suffit d’une boîte, que selon ses propres mots, elle n’aurait pas dû ouvrir, pour que le secret jalousement gardé apparaisse au grand jour sous la forme d’un acte de naissance établi à Séoul en 1982, alors qu’elle avait onze mois.

Birthday place: unknown.

Dès lors, sa vie est « comme un livre ouvert dont plusieurs pages seraient devenues blanches. »Claire rompt pour un temps avec tout ce qui faisait sa vie en France et se rend en Corée avec Julien, dans l’espoir d’écrire les chapitres manquants.

Comment retrouver les traces du passé en sachant uniquement qu’elle a été déposée anonymement dans une babybox en mars 1982 par celle qui ne pouvait assumer sa naissance ? 

Et peut-elle encore appeler maman celle à qui elle s’adresse si souvent dans cet au-delà auquel Umma croyait tant ?

Comment, en parcourant les rues de la ville, ne pas fantasmer sur une rencontre avec sa génitrice. « … par enchantement aller l’une vers l’autre » ?

Qu’est-ce qui pour finir permettra à Claire de mettre fin à « cette tristesse insidieuse, qui la gangrenait et qu’elle ne comprenait pas » ?

On ne peut qu‘admirer la force des dessins à l’aquarelle noire diluée, rehaussés de touches de rouge, qui illustrent ce superbe roman d’inspiration autobiographique – l’auteur, d’origine coréenne, a lui-même été adopté. Superbe et émouvant, comme le sont également ceux qui l’ont précédé : Couleur de peau: miel (4 T. 2007-2016) et Le voyage de Phoenix (v. archives, sept. 2015).

Anne Calmat

154 p., 19,99 €

 

 

La vie commence aujourd’hui

Septembre 2018

Roman de Christophe Léon – Ed. La Joie de lire – À partir de 15 ans.

Les éditions La Joie de lire ont décidément l’art de dénicher des œuvres à haute densité émotionnelle. Après le troublant Un Détective très très très spécial (v. archives, sept. 2017), voici un roman tout aussi fort et délicat, dans lequel la question du handicap et de la sexualité des personnes handicapées est abordée avec simplicité.

La vie commence aujourd’hui est écrit à la première personne, sous la forme de flashes-back. Le roman s’ouvre sur une fête organisée en l’honneur de Clément, 14 ans, qui vient d’avoir son bac avec mention très bien et une moyenne défiant toute concurrence. Le jeune garçon pose un regard mi-goguenard mi-désabusé sur ceux qui sont venus le fêter, et sur la caméra qui filme la scène. Il est en fauteuil roulant, ses membres supérieurs sont encore en partie épargnés, mais il sait que la forme grave de poliomyélite dont il est atteint depuis l’enfance fera inéluctablement son œuvre.

Puis nous remontons le temps. Clément a 5 ans, il s’escrime en vain à escalader l’échelle qui mène en haut d’un toboggan, pour faire honneur à se mère.

Si, en dépit de l’amour qu’il lui porte, il lui en veut d’être ce qu’elle est (attentive, prête à tous les sacrifices pour lui, donc culpabilisante) ; s’il lui arrive d’être odieux avec elle et de lui faire payer la désertion de son père alors qu’il n’avait que 6 ans ; s’il lui rappelle méchamment que ses jours sont comptés, c’est que lui, pourtant si brillant, enrage de ne pouvoir enrayer la paralysie qui gagne tous ses membres.

Qui pourrait trouver les mots qui apaisent ? Olga, son auxiliaire de vie, et Janie, son âme sœur, son impossible amour, sont souvent là pour réguler ses excès de langage.

Un jour Janie, devenue femme, pose son regard sur un médecin genevois. Trahison, pense Clément. Repli immédiat sur lui-même.

Vient aussi pour lui le temps des désirs charnels. Clément a 17 ans, il est tétraplégique. À qui en parler ?

Sept chapitres plus tard, de l’eau a coulé sous les ponts. Il en a maintenant 25, et c’est une tout autre scène que filme la caméra.

Une histoire simple et belle qui démontre une nouvelle fois la capacité de l’humain à se réaliser en dépit de l’adversité.

Anne Calmat

112 p., 13 €

NDA. L’activité d’assistant sexuel est apparue dans les années 1970 aux EU avant de s’étendre à certains pays européens. Aujourd’hui l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, l’Espagne, Israël et les Pays-Bas notamment autorisent cette pratique et reconnaissent un statut particulier aux personnes exerçant ce métier. Les assistants sexuels bénéficient par ailleurs d’une formation spécifique. En France, malgré plusieurs tentatives depuis 2007 pour la légaliser, cette activité est toujours assimilée à de la prostitution.

C’est ICI que ça se passe…

25 Boulevard Poissonnière

75002 PARIS

M° Grands Boulevards

du lundi au samedi, de 10h à 20h, à partir du 26 octobre 2018

Ouverture mi-octobre

İCİ est à la fois une librairie généraliste au vaste choix, un lieu de vie culturel, un espace d’échange avec une équipe de neuf libraires passionnés et un commerce local participatif acteur dans son quartier.

İCİ se situe sur les grands boulevards, au coeur de la capitale.

İCİ présente une offre large de 40 000 références en littérature, sciences humaines, jeunesse, bandes dessinées, beaux-arts, vie pratique, entreprise, tourisme et parascolaire.

Le lieu, havre de paix en plein centre de Paris, est conçu par un cabinet de jeunes architectes designers talentueux, le Studio Briand & Berthereau.

Réparti sur 500 m2 et deux niveaux, on y trouve un espace enfant propice au jeu et à la lecture, une scène avec gradins dédiée aux rencontres-auteurs, ainsi qu’un café en partenariat avec les cafés « Coutume ».

İCİ invite à la découverte et à l’action en organisant chaque samedi une animation pour les enfants, telle que la lecture d’une histoire par un conteur professionnel, une activité pour apprendre à réaliser sa bande dessinée, un atelier pop-up, une séance de méditation…

İCİ propose aux lecteurs de participer à des débats autour de thématiques d’actualité, de rencontrer des auteurs, d’assister à des lectures dessinées…

Les débats et les rencontres auteurs seront captés en direct puis mis en ligne sur les réseaux sociaux.

Ce projet est porté par deux associées, fortes de vingt ans d’expérience dans le commerce du livre et l’édition, animées par la même passion du livre et l’envie de partager des textes qui peuvent changer la vie :

Delphine Bouétard a dirigé plusieurs librairies en France et à l’étranger, dont la librairie Virgin des Champs-Elysées. Elle a ensuite assuré la direction des ventes d’une quarantaine de maisons d’édition au sein de la Diffusion Volumen.

Anne-Laure Vial a occupé des fonctions marketing et commerciales chez Flammarion et Editis, puis a assuré la Direction du livre des magasins Virgin et des librairies Furet du Nord, et plus récemment d’Amazon en France.

A l’heure d’internet, des algorithmes et du numérique, nous sommes convaincues du renouveau de la librairie indépendante, plus que jamais une réponse aux attentes des lecteurs, aux envies de vraies interactions avec des libraires passionnés qui partagent sans compter leurs lectures et coups de coeur. Chacun pourra s’émerveiller, s’évader, rêver, se détendre, apprendre, participer, expérimenter, et faire des découvertes !

Ce projet a reçu le soutien de l’Adelc (l’association pour la librairie de création), le Centre National du Livre, la Maire de Paris, Paris Habitat, la région Ile-de-France et la DRAC.

Au programme des rencontres en novembre (liste non exhaustive) :

Mercredi 7 : Raphaël GLUCKSMAN – Génération gueule de bois (Allary)

Samedi 10 : Jane BIRKIN – Munkey Diaries (Fayard)

Mercredi 14 : Miraphora MINA et Eduardo LIMA du Studio Mina Lima – Les Animaux fantastiques (Gallimard et Harper & Collins)

Mercredi 28 : Julien NEEL – LOU ! tome 8 (Glénat)

Jeudi 29 : Chrixcel, Codex Urbanus, Stéphane Audeguy – Le Bestiaire fantastique du street art (Alternatives)

Animabilis

En librairie le 2 nov. Planches © T. Murat/Futuropolis, 2018

texte et dessin Thierry Murat – Ed. Futuropolis

ANIMABILIS : vivifiant, stimulant, exaltant, qui peut rendre vivant… Du mot latin anima (âme, vie, air….), suivi du suffixe bilis, qui lui donne une fonction d’adjectif.

                      Cicéron, 1er siècle av. J.C.

Il neige fort ce jour de décembre 1872. Un jeune homme cherche sa route en direction de Hauwton Brigde, un village perdu du nord Yorkshire. Il est Français, journaliste et vient enquêter sur des choses bizarres qui ressurgissent ici depuis quelques temps.

Sa première rencontre se fait avec une corneille qui lui abandonne un peu de son sang incarnat.

Une simple corneille ?

Dans l’auberge Old farmer’s Inn, où il est froidement accueilli, Victor de Nelville collecte les angoisses des villageois isolés, assorties de légendes aussi vivaces que leurs vieilles rivalités.

Les brebis sont décimées par une maladie mystérieuse attribuée au retour de Padfoot, le chien noir aux yeux rouges, annonciateur de la mort.

En quelle considération un esprit rationnel peut-il tenir ces « balivernes » issues d’un ésotérisme anglo-saxon ? Mais que sait-on de la tradition druidique et du haut enseignement celtique ?

La découverte, un matin brumeux, du corps pendu d’un chien noir, coïncidant avec la disparition du berger magnétiseur, fait se délier les langues, qui évoquent la lycanthropie, métamorphose de l’homme en animal. Est-on enfin débarrassé à tout jamais de Padfoot ?

Or, le corps du berger est retrouvé mort par strangulation, ainsi qu’une boîte au couvercle orné d’un pentacle contenant le cœur d’une brebis, qu’il lègue à Victor.

Dès lors, celui-ci fait des rêves dans lesquels il rencontre une femme mystérieuse, Mëy, en même temps qu’une inspiration poétique lui dicte des vers. Au matin, il découvre à son chevet la corneille, qui couvre son carnet de perles de sang.

Entre rêve et imaginaire, entre veille et sommeil, Victor va basculer du côté de la nuit et du monde poétique, associé à Satan par l’église et moqué par le commun des mortels. Monde troublant, exigeant, qui conduit aux limites de la folie, mais qui, seul, peut révéler aux hommes une autre vérité que celle, commune, colportée par livres et journaux.

Et puis, cet univers l’autorise à retrouver Mëy, et avec elle, le féminin sacré qui s’est tissé au fil des siècles.

Commencé dans la neige, ce récit se terminera tragiquement dans la neige, non sans qu’un cycle de saisons se soit écoulé.

Le prologue et l’épilogue offrent des scènes d’enfance au Moyen Âge, période connue pour avoir été traversée par le destin de ces femmes si inquiétantes et savantes que l’on nommait sorcières.

Ce récit étrange prend forme au cours d’une succession de planches au graphisme magnifique. Paysages et personnages apparaissent en noir, blanc et brun clair. Quelques bleus évoquent la nuit, le rouge orangé, les scènes d’incendie et le rouge sombre, la violence. Le trait est noir, précis, net, impressionnant d’évocation et de justesse dans les détails. Le texte apparait au bas des planches, les échanges, rares, s’inscrivent directement sur l’image. L’effet de silence est saisissant, d’autant que la première partie se déroule sous une neige épaisse qui tombe sans fin.

Un exercice d’admiration rendue à la femme, à la poésie, poétique lui-même, qui a sur nous un profond retentissement. Nicole Cortesi-Grou

160 p., 22 €

v. Archives juin 2016

Thierry Murat est auteur de bandes dessinées et illustrateur de livres pour enfants. Dans les mêmes éditions Futuropolis, il a publié « EtunwAn Celui Qui Regarde », « Au vent mauvais », « Les larmes de l’assassin ». Il s’est vu décerner de nombreux prix et récompenses.