Avignon 1968 et le Living Theatre (suivi de) Jean Vilar 1947

5’55  » In « Les Voix d’Avignon » de Bruno Tackels – France Culture – Ed. du Seuil

 

Avril 2018 – Ed. Deuxième Époque

Des regards croisés sur les crises secouant régulièrement le monde de la culture — comme celles que le festival a connues plus tard (suite aux mouvements des intermittents).

Des témoignages personnels permettant une restitution éclectique des événements de Juillet 68 à Avignon

Entretiens réalisés par Émeline Jouve.

Extraits :

« En 68 j’avais 17 ans et comme cadeau pour avoir réussi mon bac, ma mère m’a offert trois jours en Avignon ! De ce cadeau je rêvais, mais ma mère qui avait en tête toutes les images qui passaient sur l’unique chaîne de télévision de l’époque — les Beatniks, le Living, les filles à poil, les mecs maquillés — était convaincue que si je voulais aller là-bas, c’était dans la seule intention de me droguer. C’est vrai que j’y pensais, mais enfin, bon, j’étais encore presque au berceau, ignorant tout de la vie et bien loin d’être le beatnik camé qu’elle était terrorisée que je devienne ! Alors, pour éviter le pire, elle m’avait trouvé un séjour CEMÉA qui exigeait que l’on se couche à dix heures du soir, ce qui était une monstruosité puisqu’à Avignon c’est à cette heure-là que tout commence. » Philippe Caubère

« Pour la bande à Jean-Jacques Lebel qui avait décidé de prolonger Mai 68 à Avignon, le Festival était un « supermarché de la culture ». Lebel et ses copains ne réussiront pas en Avignon ce qu’ils avaient réussi avec la prise de l’Odéon, que Lebel rêvait de rebaptiser “Théâtre Rosa Luxemburg”. Ce qu’ils ne voyaient pas, ou ne voulaient pas voir, est que Jean Vilar était du côté de la jeunesse, et quand il a pris position par rapport aux grévistes de mai, il l’a fait en prenant ses responsabilités, ce qui n’est pas rien. » Lucien Attoun

« Ce soir-là, il faut quand même dire que j’ai vu le spectacle du Living, Paradise Now, quand tout s’est enfin calmé. Il y avait des choses intéressantes. Dès l’ouverture, ils descendaient l’allée au milieu du public. Quand vous pensez que le jour de la première, c’était la petite bourgeoisie avignonnaise qui venait, vous vous imaginez les réactions ! Beck et les autres se baladaient parmi le public et disaient “je n’ai pas le droit de fumer du haschich” et ils fumaient, “ je n’ai pas le droit d’ôter mes vêtements” et ils ôtaient leurs vêtements : alors les gens, enfin certains, étaient affolés et d’autres carrément méchants, mais méchants au-delà du raisonnable ! » Jack Ralite

Si l’Histoire a accueilli dans son rang la révolution de Mai 68, celle du mois de juillet qui traversa le Festival d’Avignon semble avoir été reléguée à sa marge. Pourtant, la XXIIe édition du festival, sous la direction de Jean Vilar, déchaîna les passions avec la même intensité que celles qui habitaient et agitaient les acteurs des contestations printanières ayant ébranlé le pays jusqu’à la dissolution de l’Assemblée. Se rejouait à Avignon la révolution alors étouffée par Charles de Gaulle, et le festival devint ainsi le théâtre de tensions entre les ennemis du « supermarché de la culture » et les défenseurs d’une conception vilarienne du théâtre populaire. Le Living Theatre, invité à présenter trois pièces — dont la création de Paradise Now — cristallisa beaucoup de ces tensions de par ses prises de position. Avignon 1968 et le Living Theatre est une immersion dans ce mois d’été 1968 avignonnais : un voyage dans le temps pris en charge par des témoins ayant vécu les évènements de juillet et dont les entretiens sont retranscrits dans ce volume, mais aussi par ceux qui sont revenus sur cette période passionnée par le biais de la fictionnalisation.

La réactualisation de ces souvenirs rend compte de crises continuant à secouer un monde de la culture qui n’a de cesse d’interroger les rapports entre l’art et le politique (l’institution, la révolution) mais aussi entre l’art et le poétique (le beau, le transcendant).

192 p., 19 €

Ouvrage publié avec le soutien du Centre national du livre, de l’Institut national universitaire Jean-François Champollion et de l’EA CAS de l’université Toulouse Jean-Jaurès. Les éditions Deuxième époque sont subventionnées par la région Occitanie.

 » Il était une fois un homme et une ville qui se rencontrèrent et eurent un enfant nommé Festival… »

(4’53)

Introduction Bernard Dort (1986) lue par Anne Alvaro (INA)

Jean Vilar (INA)

Illustration musicale Miles Davis

Tout commence en septembre 1947, avec une exposition d’art contemporain (Balthus, Giacometti, Miro, Mondrian, Picasso…), deux concerts de musique ancienne et contemporaine dirigés par Roger Desormière, et trois créations dramatiques, sous la direction artistique de Jean Vilar : La Tragédie du roi Richard II de Shakespeare, L’histoire de Tobie et Sara de Paul Claudel et La Terrasse de midi de Maurice Clavel.

Les deux premières pièces sont jouées en plein air, dans la cour d’honneur du palais des Papes, la troisième au théâtre municipal.

L’année suivante, Vilar décide de poursuivre l’aventure pendant une semaine, mais cette fois en juillet. Il sent que dans ce lieu privilégié, des choses exceptionnelles pourront se passer. 

© Jacno

Ce n’est tout d’abord pas la ruée, mais le futur directeur du T.N.P. (1951-1963) a trouvé son espace et le moyen d’inventer une nouvelle manière d’habiter la scène et d’y faire résonner la parole des poètes, afin, dit-il, que « dans les murs de ce palais, imposant dans la nuit la quiétude de sa force, nous donnions des spectacles capables de se mesurer, sans trop déchoir, à ces pierres et à leur histoire ». Pendant des années, la représentation théâtrale va se concentrer sur la cour d’honneur et le Verger Urbain V, mais la cité va ensuite devenir une ville-théâtre qui s’étendra bien au-delà de ses remparts. C‘est cette alchimie romantique – poète-acteur-public – qui, été après été, demeure et perpétue depuis soixante-dix ans le miracle d’Avignon.

A.C.