Archives de catégorie : BD Coup d’œil dans le rétro

Gauguin super star (2) Gauguin, l’autre monde

Coup d’œil…

de Fabrizio Dori (texte et dessin) – Ed. Sarbacane, 2016

Mais auparavant…

Paul Gauguin, d’ascendance franco-périvienne, naît à Paris le 7 juin 1848 et passe une partie de son enfance à Lima. Après une incursion dans la marine, il se marie avec une jeune danoise prénommée Mette.

Il peint d’abord en amateur puis, sous l’influence de Camille Pissarro, expose. Après plusieurs séjours entre la France et le Danemark, il s’installe en Bretagne, à Pont-Aven qui sera l’un de ses ports d’attache.

En 1887, attiré par l’exotisme des îles du Pacifique, il embarque pour la Martinique. Il y restera un an, période au cours de laquelle il se détachera peu à peu du mouvement impressionniste. Retour à Pont-Aven, puis  épisode arlésien où Van Gogh et lui mettent sur pied un  « atelier du midi » destiné à approfondir leurs réflexions mutuelles sur la véritable nature de l’art. Neuf semaines d’une grande richesse artistique, mais  entachées par  « l’affaire de l’oreille coupée » .

Gauguin fera par la suite deux séjours à Tahiti, où il va mener la vie que l’on sait, avec cet appétit insatiable pour les très jeunes filles, revendiqué dans son oeuvre peinte et explicité au cinéma (à partir du 20 septembre). 

L’Esprit des morts (toile Gauguin)

Son art devient alors de plus en plus mystique et empreint d’un symbolisme personnel influencé par les apports pré-colombiens ou polynésiens : la figure de l’esprit des morts venant tourmenter les tahitiennes apparaissant dès lors régulièrement dans ses œuvres.

Quatre ans plus tard, dans sa grande composition, probablement testamentaire, intitulée D’où venons-nous ? Que faisons-nous ? Où allons-nous ?, Gauguin exprimera ses préoccupations philosophico-religieuses face au grand mystère du perpétuel recommencement de la naissance, de l’amour et de la mort.

Qui sommes-nous ? (toile Gauguin)

L’auteur propose ici un scénario qui juxtapose les périodes qui renseignent sur la vie du peintre, auxquelles il mêle légendes et réalités.

La diversité des ambiances, ajoutée à la beauté des dessins  « à la manière de », signés Fabrizio Mori (sans qu’il soit pour autant tombé dans l’imitation grossière) , donnent un charme indéniable à ce nouvel éclairage sur celui qui écrivait « J’ai voulu établir le droit de tout oser », et qui allait disparaître quelques années plus tard, seul et incompris, mais après avoir tout osé.

A.C.

144 p, 22,50 €

Concert : Caroline Harvey

Le 20 septembre à 19h30 – L’Entrepôt Paris 14è*

Qui ne se souvient du « Vive le Québec libre » lancé avec enthousiasme, par un homme politique français ?

Caroline Harvey, artiste québécoise engagée originale et fort sympathique,  nous conte, elle en chansons, l’histoire de la quête d’autonomie de sa nation, le Québec. La narration historique entrecoupée de chansons se poursuit par l’interprétation de ses propres compositions mêlées à des airs que nous avons tous fredonnés, tels « Le petit bonheur », « Quand les hommes vivront d’amour »…

C’est un régal ! Elle créé un moment rare d’émotions, de plaisir musical et d’échanges chaleureux avec le public.

Caroline Harvey, originaire d’une région du Québec réputée pour la sociabilité de ses habitants, n’en finit pas, depuis son premier récital à l’âge de sept ans, de déployer les multiples facettes de son talent. Auteur-compositrice-interprète, elle a été lauréate du Grand Prix d’interprétation du Festival international de la chanson de Granby au Québec et d’un prix Yves Montand en France. Directrice artistique, elle conçoit et organise de nombreux spectacles multiculturels et multidisciplinaires. Un spectacle « Jazz et chanson » l’a conduite en orient et en extrême-orient. Elle se produit à la télévision et à la radio, en France et au Québec.

Militante infatigable pour la paix, la coopération des peuples et la cause des femmes, elle a participé à la marche des femmes et conduit une mission en Irak.

Et ce n’est pas tout ! Soucieuse de faire partager sa passion pour le piano, elle a même conçu une méthode d’apprentissage pour adultes…

Nicole Cortesi-Grou

* 7-9 rue Francis de Pressensé – M° Pernety

 01 45 40 07 50 – 15 € /TR12 €

Martin Eden

Coup d’œil

d’après le roman de Jack London – Récit Denis Lapière – Dessins et peintures Aude Samama – Ed. Futuropolis, 2015

Ce n’était pas une mince affaire que de s’atteler à la mise en images d’un roman qui fait toujours l’objet d’un véritable culte. Écrit en 1909 par Jack London (1876-1916), Martin Eden retrace l’itinéraire d’un jeune homme du peuple qui, par hasard, va pénétrer dans la bonne société d’Oakland, au début du 20e siècle.

Grâce à ses entrées dans la famille Morse, le marin bagarreur va être fasciné par cette bourgeoisie dont il découvre peu à peu le parler et les règles de bienséance. Il pense alors qu’il lui suffit de changer de langage, de culture, de se livrer corps et âme à la  littérature pour gagner le coeur de Ruth, la jeune fille de la maison.De son côté, cette jeune fille, cultivée mais protégée de la vie, se prend pour un mentor, sans bien saisir la nature de l’attraction qu’exerce sur elle cet homme singulier qui l’idolâtre. Elle va tenter de le façonner et d’en faire un objet présentable pour sa classe sociale, en lui rognant les ailes et en prenant le pouvoir sur lui, au nom de l’amour.

Martin va accéder à la culture dans un cheminement d’autodidacte boulimique et désordonné, qu’on pressent voué à l’échec, et au prix de sacrifices surhumains, atteindre l’objectif littéraire qu’il s’est un jour fixé.On traverse dans ce récit le monde de la mer, mais de façon assez fugace, on découvre les faubourgs d’Oakland, les galetas incommodes, les bars, les rues, les réunions politiques, les intérieurs bourgeois.

L’adaptation de Denis Lapière, les dessins et peintures remarquables d’Aude Samama, son travail sur les couleurs, les angles et les gros plans rendent compte des passages les plus marquants du récit. Le choix de ses moments essentiels et l’attention portée au langage et à son évolution, font qu’on peut dire que le pari d’une adaptation graphique de l’œuvre est réussi.

Ce qu’on perd de débats intérieurs, de réflexions politiques et philosophiques, on le trouve dans la façon dont sont peints les habitats, les lieux, la nature où se joue la parenthèse idyllique – édénique – de l’aventure amoureuse entre Martin et Ruth. Dans les chambres misérables aussi, où Martin se met à étudier puis à écrire ; dans les bars à la Edouard Hopper où il s’enivre avec désespoir ; dans la blanchisserie où il trime comme une bête de somme, perdant alors toute possibilité de créer et même de penser – une remarquable illustration de l’aliénation par le travail.

Tout cela est minutieusement restitué, jusqu’au détail graphique d’un vase que Martin manque de faire tomber lors de sa première visite dans le « beau monde », et qui en dit long sur l’inconfort du jeune homme à se mouvoir dans un milieu qui n’est pas le sien.

On a beaucoup écrit, beaucoup glosé sur le sens de ce roman. On peut dire qu’il a échappé à son auteur, qui voulait donner à saisir l’inanité de la volonté individuelle, de l’ambition personnelle, lui qui adhérait aux idées socialistes de son temps. Le lecteur s’attache envers et contre tout à cet homme épris d’absolu et souvent perçu comme un modèle, une sorte d’archétype de la réussite à l’américaine. Or c’est bien une entreprise vouée à l’échec que Jack London a voulu dépeindre.

Idéaliste, individualiste, Martin Eden est condamné d’avance à ne pouvoir trouver sa place dans cette société, même s’il finit par être reconnu comme un grand écrivain. Perdu entre deux mondes, délesté de ses illusions, il n’avait d’autre choix que celui qui clôt le récit.C’est bien sûr en partie de London lui-même qu’il est question, la dessinatrice lui donne d’ailleurs les traits de l’auteur. Mais les grandes oeuvres sont ouvertes et se prêtent à des lectures multiples et infinies, cet album y prend sa place.

Gageons qu’il conduira le lecteur à (re)découvrir un roman qui interroge si puissamment sur les inégalités sociales, les idéaux et ce qu’il en reste, les désillusions amoureuses, la création… Sur ce qu’est la vie, au fond.

Danielle Trotzky

176 p., 24 €

Maudit Allende !

Coup d’œil…

de Olivier Bras (texte) et Jorge Gonzàles (illustrations) – Ed. Futuropolis, 2015

On apprend beaucoup sur le Chili en lisant cette bande dessinée au titre paradoxal, qui nous promène à travers plusieurs époques et plusieurs lieux. Le fil conducteur de ce récit graphique au tons souvent sombres – les gris, le sépia, avec parfois quelques très explosions colorées -, c’est le regard du narrateur, fils d’un ingénieur des mines qui a quitté sa terre natale pour l’Afrique du Sud, avant qu’Allende ne parvienne au pouvoir.

Léo, petit garçon bien sage, qui va suivre au départ la voie tracée par son père, ne connait du pays de ses parents que le portrait d’Augusto Pinochet qu’ils avaient accroché dans leur séjour.

Cet album est le récit de sa lente découverte des événements qui ont secoué son pays, depuis l’entrée en politique de Salvador Allende, ses premières tentatives aux présidentielles de 58, la dictature de Pinochet, jusqu’à nos jours où la fracture est encore visible, les blessures encore vives.

La chronologie est éclatée, mais le lecteur ne devrait pas s’en trouver désorienté. Le livre s’ouvre sur une rencontre (dont on ne sait si elle a vraiment eu lieu) dans les brumes du nord du Chili. Le jeune Allende, alors sénateur, rend visite aux prisonniers politiques du centre d’incarcération de Pisagua et se heurte au veto de Pinochet, officier de garde qui prétend en vain l’empêcher d’entrer.

Première confrontation, qui en annonce d’autres, plus violentes.

On part donc de l’enfance des deux « chefs », de leurs relations avec leurs familles.

Le petit Augusto, enfant maladif et choyé, est destiné par sa mère à la carrière militaire. Il n’est pas très doué mais gravira cependant les échelons. Allende, lui, a une histoire familiale ancrée à gauche : son grand-père était une figure du parti radical, elle émerge nettement.

Courage chez Allende, qu’on voit se battre en duel pendant sa jeunesse avec un membre de l’assemblée, duel heureusement sans conséquence et personnalité, contraste avec la personnalité de Pinochet,  beaucoup plus atone.On croit connaitre l’histoire de sa prise de pouvoir et l’horreur qui s’en suivit, mais ce récit graphique très richement documenté nous dévoile des événements et des enchaînements dont nous n’avions pas forcément connaissance.

Et c’est la découverte progressive de cette période d’épouvante que fut la dictature de Pinochet, que fait le narrateur, que rien ne prédisposait dans son histoire familiale à ce cheminement. La visite d’un cousin qui dépose subrepticement entre ses mains le dernier discours d’Allende à la Moneda, et plus tard, la rencontre de Français qui ont accueilli des réfugiés chiliens vont transformer son regard et éveiller sa conscience.

Les deux auteurs ont inséré des documents d’époque et des extraits de carnets d’Allende.

Les graphismes et les formats sont d’une grande diversité, et font de la lecture un voyage surprenant.

Les portraits sont mesurés, les parcours de chacun, bien définis, ainsi que leur environnement familial et social. Point de caricature ou d’emphase, mais la recherche d’une compréhension de ce qui était resté caché.

Danielle Trotzky

128 p., 20 €

Un Faux boulot

Coup d’oeil…

Texte et dessin Le Cil Vert – Ed. Delcourt – Prix du jury Œcuménique de la BD Angoulême 2016

« Certains sont handicapés à la naissance, d’autres le deviennent, ils se sauvent quand la réalité et trop dure à vivre« , déclare l’un des personnages de l’album. Sylvère Jouin, alias Le Cil Vert (Jean dans la BD), les a bien connus ; il a été animateur pendant plusieurs années lors de séjours pour adultes handicapés, mental ou moteur…

Le livre est découpé en plusieurs épisodes, auxquels se mêlent sa propre histoire familiale. L’auteur n’en n’est manifestement pas ressorti indemne.

Premier épisode, première constatation: les vacanciers sont étiquetés de 1 à 4 et de A à D selon la nature et le degré de leur handicap. Ce qui fait dire à Jean: « Est-ce que c’est humain de classer les êtres humains avec des chiffes et des lettres.« 

Ce sont, pour la plupart, des traumatisés de la vie. Des individus de tous âges, de toutes conditions, que leurs familles ont confiés à une association, histoire de souffler un peu. D’épreuve en épreuve, de dégringolade en dégringolade, ils se sont retrouvés au bord de la pente savonneuse, celle qui mène tout droit à l’alcoolisme, à la dépression, aux médocs, puis à la perte de repères.

Parfois, voulant faire au mieux, Jean frôle la catastrophe, par maladresse ou par inexpérience.

L’été suivant, il fait ce qu’il  nomme un « Séjour fauteuil » (roulant). Cela donne lieu à une nouvelle et savoureuse galerie de portraits de femmes et d’hommes. Ils ne s’appesantissent pas sur leur sort, ils rigolent, se vannent, sous le regard méprisant d’un gros beauf d’animateur, qui lui n’a rien compris à la vie.

L’auteur craignait de n’être pas à la hauteur, ou bien de devenir un jour « l’un de ces vacanciers en bout de course« . C’était oublier que les êtres humains ont en eux une force de vie insoupçonnable. Il craignait de « passer en mode automatique et de déplacer les personnes, plus que les accompagner« , il semble finalement que ce soient elles qui l’ont accompagné.

Une vraie réussite. Un grand bravo également pour les dessins de Cil Vert, rehaussés à l’aquarelle diluée.

Anne Calmat

128 p., 15,50 €

La Cavale du Dr. Destouches

Coup d’oeil…

d’après l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline

Récit Christophe Malavoy, dessins Gaëtan Brizzi et Paul BrizziEd. Futuroplis

Parler de Louis-Ferdinand Céline, c’est souvent se demander si l’on peut faire abstraction de ce qu’a été l’homme, pour ne se souvenir que de son œuvre. Indispensable selon les uns, impensable pour les autres.

Christophe Malavoy prend parti. Il écrit dans sa préface: « Beaucoup d’audace, de vérité, d’amour, de révolte, une infinie tendresse… Tout se conjugue loin de la normalité, de la routine et de la morale prête à dresser les bûchers… indifférente à la misère du monde… »

Sur la première planche de l’album, Céline, au fond de son lit, dépenaillé, l’oeil mauvais, hurle à la cantonade qu’on lui foute la paix. Face aux flots d’invectives et de menaces qui ont fondu sur lui depuis son retour du Danemark, le reclus de Meudon a décidé de remettre les pendules à l’heure, et de clouer le bec de « tous ces jean-foutre qui veulent sa peau ».

« Je vais vous expliquer avant que les mensonges s’y mettent. Mensonges, véroles et punaises…« 

Un flash-back nous le montre en juin 1944. Les alliés sont aux portes de Paris, Céline craint pour ses abattis et décide d’aller se réfugier à Copenhague, où l’attend le tas d’or qu’il a pris soin de planquer au début de la guerre. Des faux papiers lui sont remis par les autorités allemandes…

Le voici avec Lucette, sa femme, et leur chat, Bébert, dans le train qui les conduit à Baden Baden. Une étape nécessaire pour obtenir le précieux sésame qui leur permettra de passer au Danemark. Ils vont l’attendre pendant neuf mois. Dans l’intervalle, le couple, flanqué du comédien Robert Le Vigan, dégoulinant de veulerie, va traverser une Allemagne en ruines et atterrir au château de Sigmaringen, où se sont réfugiés le Maréchal Pétain « fripouille cent pour cent, gâteux fini… », et son gouvernement fantoche. « Un plateau de condamnés à mort, avec au cul l’article 75 : Intelligence avec l’ennemi », prédit Céline.Les conditions de vie sont misérables, mais le « bon docteur Destouches » a de nouveau l’occasion d’exercer son cher métier. « Sa vocââtion » comme il dit (son langage et son phrasé, à la fois gouailleur et affecté, sont ici bien restitués). Et puis,  » il ne faut jamais se montrer difficile sur les moyens de se sauver de l’étripade ».

Il ne sait pas encore qu’une autre forme d’étripade l’attend à Copenhague, et surtout, à son retour en France…

Christophe Malavoy brosse un portrait à décharge de celui qui se prétendait anarchiste, humaniste, défenseur des faibles et des opprimés. Dommage néanmoins qu’une impasse ait été faite sur les obsessions antisémites de l’écrivain, qui, jusqu’au dernier moment n’a jamais perdu une occasion de s’auto-complimenter pour la clairvoyance de ses fulminations antérieures. Le paradoxe fait homme. « Une boule de tendresse » dit-il de lui sur l’une des dernières vignettes de l’album. Hum !

Les dessins de Gaëtan et Paul Brizzi valent à eux seuls que l’on se passionne pour cet album : des camaïeux de gris – soutenu ou vaporeux – qui évoquent les illustrations fantasmagoriques de Gustave Doré ; des planches qui semblent tout droit sorties de la palette d’un peintre expressionniste ; des caricatures que n’auraient pas désavouées Albert Dubout ou Honoré Daumier.

Anne Calmat

96 p., 17 €

Cher pays de notre enfance

Les affaires politico-judiciaires non résolues ou délibérément enterrées continuent de vous passionner ? Cette bande dessinée, qui on l’espère trouvera rapidement un prolongement avec la déprimante campagne des Présidentielles 2017, est pour vous. Mais en attendant…

Coup d’oeil…

Cher pays de notre enfance  Enquête sur les années de plomb de la Ve République de Benoît Collombat (récit) et Etienne Davodeau (dessin) – Ed. Futuropolis.

On est en octobre 2013, le journaliste d’investigation Benoît Collombat (France Inter) et le dessinateur Etienne Davodeau préparent un documentaire graphique sur deux événements majeurs qui ont marqué les années 1970.

Le premier concerne l’assassinat du juge Renaud, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975. Une exécution qui n’était vraisemblablement pas liée à un règlement de comptes de voyous, comme il a alors été dit, mais plutôt à l’enquête que celui qu’on appelait « le shérif » menait sur le dernier hold-up en date du Gang des Lyonnais et sur ses accointances avec le SAC (Service d’Action Citoyenne), soupçonné d’être le bras armé de nombreuses personnalités de très haut rang du monde politique, et l’un des pourvoyeurs de fonds d’un « certain parti gaulliste ».

Pour cela, Colombat et Davodeau vont rencontrer nombre de témoins clé de l’époque: des ex-magistrats, des parlementaires, des ex-fonctionnaires de police, des journalistes, etc. Puis ils vont recouper les témoignages recueillis, la grande majorité s’accordant à confirmer ce que Robert Paranc, ancien journaliste à RTL, a résumé par « Il fallait éliminer ce juge qui faisait chier tout le monde et qui voulait prouver que l’argent du hold-up servait à alimenter les caisses d’un parti politique. » L’affaire Renaud s’est soldée par un non-lieu en 1992.

La suivante s’étire depuis des décennies.

Benoît Collombat et Etienne Davodeau sont maintenant sur la rive de l’un des étangs de Hollande, dans les Yvelines. C’est là que le ministre en exercice Robert Boulin se serait suicidé le 30 octobre 1975, après avoir été mis en cause dans une histoire de terrain acheté à bas-prix à Ramatuelle. Son corps tuméfié avait été retrouvé immergé dans soixante centimètres d’eau. Derrière le pare-brise de sa voiture, un mot d’adieu laconique destiné aux siens.

Le journaliste et le dessinateur vont enquêter durant des mois auprès de plusieurs témoins, qui eux aussi s’accorderont à dire que Robert Boulin détenait des informations extrêmement sensibles et qu’il s’apprêtait à les étaler sur la place publique. Là encore, une cascade de faits troublants va étayer la théorie d’un assassinat politique: une autopsie bâclée, des lividités cadavériques placées au mauvais endroit, des prélèvements mystérieusement disparus, deux hommes aperçus aux côtés du ministre peu de temps avant son suicide…

Sa famille n’y a jamais cru. Elle se bat depuis trente-deux ans pour que le dossier ne tombe pas dans l’oubli. Connaîtra-t-on un jour la vérité ? Le dossier est régulièrement rouvert suite à de nouveaux éléments…

Une BD édifiante et nécessaire. On suit pas à pas les deux investigateurs et leurs témoins, on croise Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Charles Pasqua (qui n’acceptera jamais de recevoir les enquêteurs), Alain Peyrefitte, Olivier Guichard et consort, pour n’en citer que quelque-uns. Ils sont tous plus ressemblants que nature grâce au coup de crayon virtuose d’Etienne Davodeau. L’album se referme sur une post-face signée Roberto Scarpinato, juge anti-mafia au tribunal de Palerme.

Anna K.

232 p., 24 €

Viva Gipi !

 

Bons baisers de la province – Ed. Futuropolis, 2014

72 p., 16 €  

L’album, dont la tonalité évoque le cinéma néo-réaliste des années 50, réunit deux récits, écrits et illustrés par Gipi (Gian Alfonso Pacinotti) en 2005 et 2006 : Les Innocents et Ils ont retrouvé la voiture. 

 » Trainer dans la rue. Faire partie de la bande. Pendant des années, nous n’avons pas cherché autre chose. (…) Il y avait la rue, avec ses lois inconnues et ses figures menaçantes. Et il  avait nous qui étions encore innocents, jusqu’à preuve du contraire « , peut-on lire sur la 4ème de couverture.

Les personnages tentent de faire table rase d’un passé qui leur colle à la peau. Il y est question de violences policières, d’un forfait, d’amitiés trahies, sans que l’auteur en précise la nature exacte. Qu’est-il arrivé à Valerio, pour qu’à sa sortie de prison, il n’ait qu’un seul objectif : se venger de ceux qu’ils l’y ont envoyé ? Qu’y avait-il de compromettant dans cette voiture inopportunément retrouvée, pour que les héros se sentent menacés au point de commettre l’irréparable ?bons_baisers_de_la_province-9_tel

Si la vérité nous est en partie dévoilée, ou apparaît en filigrane, le lecteur a tout le loisir d’éclairer à sa convenance les zones d’ombres  » épaisses comme les parpaings d’un Enfer en construction  » de ces deux courts-métrages graphiques.

L’écriture distanciée de Gipi, la forte expressivité de ses dessins, son univers à la fois poétique et douloureux séduiront une nouvelle fois les admirateurs du maestro de la BD italienne, et probablement ceux qui le découvriront.

A. C.

Vois comme ton ombre s’allonge Ed. Futuropolis, 2014

213 p., 19 €

Landi est écrivain, un écrivain égaré dans le labyrinthe de son esprit, peuplé d’obsessions qu’il ressasse (le vieillissement), qu’il dessine (un arbre, une station service) et qui l’ont mené jusqu’au département psychiatrique d’un hôpital. Gipi alterne le trait noir sec et l’aquarelle vaporeuse pour décrire au mieux les états mentaux de ce personnage incapable de retrouver le sens de son histoire. Le puzzle mélange bribes de discours, de conversations avec ses proches, de légendes qu’il s’invente et de la vie de son grand-père, un soldat de la Grande Guerre dont les lettres le fascinent littéralement.
Gipi dilue son récit, son trait, pour mieux exprimer la folie mélancolique du personnage. On retrouve avec grand plaisir le ton et le dessin de cet auteur talentueux, qui de livre en livre construit une oeuvre tout en nuances qui explore avec délicatesse nos failles.

Juliette Poullot

En descendant le fleuve et autres histoires – Ed. Futuropolis, 2015,

128 p., 19 €

L’album regroupe une douzaine de récits plus ou moins longs, qui pour beaucoup ont été publiés dans différentes revues italiennes à la fin des années 1990. La diversité des thèmes abordés – l’amitié, la perte d’un enfant, les fantasmes sexuels, la perversité, le respect de la dignité humaine -, celle des choix graphiques de l’auteur – aquarelles profuses et subtiles, dessins dépouillés en noir et blanc – vont une nouvelle fois faire mouche auprès des fans du maestro assoluto de la bande dessinée transalpine. 

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Ici, tout semble vibrer au rythme d’une phrase musicale. L’adagio précède le vivace, lui-même suivi d’un allegro ma non troppo.

Il y assez en effet peu d’allégresse dans ces pages plus amères que douces, qu’une exploration de nos failles semble relier.

Le premier récit, intitulé En descendant le fleuve, est autobiographique. Les souvenirs de jeunesse de l’auteur riment avec son odyssée sur un canot pneumatique, en compagnie d’un ami, via la mer Tyrrhénienne. Tout est là : les méandres du fleuve, l’éclatante beauté des paysages, les nuits passées à sonder les bruits de la forêt, les surprises qui surgissent au détour d’un sentier… Le récit reprend et s’achève au douzième épisode sur une image effrontément scatologique. S’agit-il de la part de GIPI, devenu adulte, d’une allusion à cette maxime mi-figue, mi-raisin qu’on attribue à Boris Vian:  » La vie est une tartine de merde dont on croque un bout tous les jours  » ?

Entre les deux, des histoires souvent tragiques : un boxeur, que ses managers avides de profits ont sciemment envoyé au casse-pipe.  » Arbitre, sommes-nous des figurants dans la vie d’autrui ? « , se demande-il, avant d’entrer dans le long tunnel qui va le conduire vers l’oubli définitif de tout ce que fut sa vie.

Plus loin, un ouvrier un peu fleur bleue décide de meubler sa solitude avec une Bimbo gonflable plus vraie que nature. Une bande de flics graveleux ne vont tarder à salir cette relation hors norme.

Certaines scènes font écho à une actualité toujours plus prégnante:  » Ça peut paraître bête, tous ces gens, comme moi, qui continuellement apprennent qu’il y a eu cent, deux cents morts noyés dans un naufrage, mais qui partent quand même (…) quitte à mourir « , dit un jeune Ivoirien, abandonné avec ses compagnons d’exil au milieu du désert par ceux qui leur refusaient tout droit de transit sur la terre algérienne. Le texte a été publié en 2007 dans le collectif  Paroles sans papiers  (Ed. Delcourt).

Certains récits, plus oniriques ou plus fantastiques, ne se laissent pas aisément déchiffrer et donnent matière à cogitation. D’autres encore se présentent sous la forme d’un point d’interrogation.

Qu’est-ce que le génie ? 

À quoi tient la promesse d’une nuit d’amour ? Réponse (délibérément sibylline) : à un téléphone portable.

A. C.

La Terre des fils – Ed. Futuropolis, 2017

288 p., 28 €

Après Vois comme ton ombre s’allonge (2014) et En descendant le fleuve (2015) pour les plus récents, cette nouvelle œuvre marque un tournant dans l’itinéraire scénaristique et graphique de Gipi.

On y découvre un monde en ruines où des hommes, revenus pratiquement à l’état sauvage, s’entre-tuent pour survivre. On ne saura pas ce qui s’est passé, seules les usines abandonnées, les terres ravagées et les étendues d’eau où surnagent des cadavres d’humains et d’animaux témoignent de la violence des faits.

Ce monde post-apocalyptique, qui n’est pas sans évoquer celui que décrit Cormac McCarthy dans La Route, est-il aux yeux de l’auteur une projection de celui de demain ?

Un père et ses deux fils vivent dans un dénuement total dans une cabane de pêcheurs au bord d’un lac (on retrouve le thème de la filiation cher à Gipi). Chaque soir, l’homme griffonne des mots sur un carnet, que les adolescents sont bien incapables de déchiffrer. Ils voudraient pourtant en savoir plus sur leur mère et sur le monde d’avant, mais cet homme mutique et intraitable ne désire quant à lui qu’une seule chose : les endurcir face à ce qui les attend de l’autre côté du lac. Aucun lien affectif en apparence entre ses fils et lui, uniquement de la peur et du ressentiment de leur part. Peu avant sa mort, il a confié à une femme qu’on appelle la Sorcière :  » Pas de gestes tendres, ils doivent être durs, eux. Plus forts que nous. Invincibles à leur manière. »

Se trompe-t-il en agissant ainsi ? Quand la notion d’humanisme n’est plus qu’un lointain souvenir chez ceux qui ont survécu, que faut-il, au-delà du simple instinct de survie, inculquer aux plus jeunes, semble demander l’auteur de ce superbe roman graphique entre ténèbres et lumière. Et que ferions-nous en pareilles circonstances ?

Après sa disparition, les deux adolescents n’auront de cesse de trouver celui qui pourra les instruire sur le contenu du fameux carnet. Ils s’exposent alors à devenir la proie de manipulateurs et d’adorateurs (sans tabous) d’un totem qu’ils nomment le dieu Trokool. 

C’est aussi à une quête des origines à laquelle on assiste dans cet album fait de silences émaillés de très rares dialogues, qui racontent en noir et blanc l’errance de ceux pour qui les sentiments humains, et celui qu’on nomme empathie, restent à découvrir. Captivant.

Anne Calmat

L’anniversaire de Kim Jong-Il

d’Aurélien Ducoudray (scénario) et Mélanie Allag (dessin et couleur) – Ed. Delcourt

Après La Faute Une vie en Corée du Nord*, qui démontrait que Pyongyang n’est qu’une vitrine à l’usage des étrangers, l’arbre qui cache une immense forêt d’individus minés par la hantise d’un crime de lèse-majesté à l’encontre des Pères-fondateurs de la Nation**, et contraints à bien des bassesses pour tenter de survivre, cet album place ses lecteurs à la hauteur du regard d’un enfant de huit ans.

Jun Sang vit dans une petite ville du nord de la Corée, il est le chef des jeunesses patriotiques de son quartier. En ce 16 février, il se réjouit de fêter  » son  » anniversaire, qui tombe le même jour que celui que l’on ne désigne pas autrement que sous l’appellation de Commandant invaincu à la volonté de ferEtoile brillante ou Dirigeant mondial du XXIe siècle : Kim Jong-Il. Jun Sang suit religieusement chaque directive du Père bien-aimé, à commencer par celle de haïr de toutes ses forces  » les fantoches du Sud et les sales chiens d’impérialistes américains « .

 » Quelle noblesse de vie, quelle beauté d’espoir, quelle splendeur de bonheur que de donner ma jeunesse à la patrie unique « , se dit-il.

Ses parents semblent plus réservés à l’égard de ce  régime, dans lequel la corruption, la délation et la paranoïa règnent en maîtres.

Son père travaille à la mine et sa mère, en usine. Ils sont, comme tous leurs semblables, payés avec un lance-pierre. Lorsque les rations de nourriture diminuent ou viennent à manquer, le gouvernement a tôt fait de stigmatiser l’éternel ennemi américain. 

Après l’école, les enfants doivent travailler pour la sacro-sainte Mère-Patrie : cultiver les champs, collecter les excréments humains destinés à servir d’engrais pour les cultures, ou encore, patrouiller à tour de rôle le soir dans l’école, afin, officiellement, de prévenir une éventuelle attaque américaine – en réalité, pour protéger le clapier du directeur. Et quand, par malheur, l’un d’entre-eux vient à bouger une oreille, il reçoit une volée de coups de bâtons et doit faire son auto-critique devant ses camarades. Les distractions se résument d’ailleurs au spectacle des exécutions publiques des voleurs.

Changement d’atmosphère à partir du second tiers de l’album : le rêve auquel Jun Sang avait tant cru est devenu cauchemar. Au trait rond et doux et aux couleurs vives de Mélanie Allag, qui évoquent ceux des livres pour enfants, succèdent la grisaille, lorsque la famille se retrouve dans le camp de concentration de Yodok.

La couleur ne reviendra que, lorsque huit ans plus tard Jun Sang décidera de son choix de vie à venir.

Un album puissant et passionnant, à (re)découvrir.

A. C.

142 p., 17.95 €

  • de Michaël Sztanke et Alexis ChabertEd. Delcourt, 2014.

 

  • Kim Jong-Il succède à son père, Kim Il-Sung, en 1994 et meurt en 2011. Depuis, c’est son fils, Kim Jong-un, qui dirige la Corée du Nord.

 

 

Ce n’est pas toi que j’attendais

Ce n’est pas toi que j’attendais de Fabien Toulmé (texte et dessin) – Ed. Delcourt

La naissance de sa fille Julia a d’autant plus été un cataclysme dans la vie de l’auteur, qu’aucun examen prénatal n’avait évoqué une possibilité de trisomie 21.

Fabien Toulmé décrit avec beaucoup d’honnêteté le chemin qu’il lui a fallu parcourir, les idées reçues dont il a dû s’affranchir avant que son rejet, immédiat et obstiné de  Julia, ne se transforme en acceptation, puis en amour.

Il évoque les réactions contrastées de sa femme et de leur fille ainée, puis s’attarde sur la cohorte de soignants qui ont accompagné les  premières semaines de la vie de son enfant, jusqu’à son opération à cœur ouvert à l’âge de huit mois. C’est à la faveur de cette étape décisive que des liens profonds vont se tisser entre le père et sa fille, et que la seconde partie de la phrase-titre de ce roman graphique tout en sobriété – « mais je suis quand même content que tu sois venue »  – va s’imposer comme une évidence. Cette lumineuse bd se referme sur ces mots : « D’ailleurs on a de la chance qu’elle nous ait choisis ».

Anne Calmat

256 p., 18,95 €

Un peu de bois et d’acier

de Christophe Chabouté – Ed. Vents d’Ouest

En 2012 paraissait un roman graphique dont le personnage central, si l’on peut dire, est un banc public.

La couverture est dans les tons de brun avec un ciel vert d’eau, pour le reste tout est en noir et blanc. Particularité de ce travail : pas un mot, pas une exclamation : 328 pages sans texte, si ce n’est pas nouveau, l’entreprise mérite toutefois qu’on s’y arrête.

C’est toute une humanité que nous voyons défiler sur ce banc, ou devant lui.

Il s’agit d’un banc comme nous en avons tous connu, trois planches en haut, quatre en bas, et des montants en métal. Les saisons défilent, les personnages vieillissent, deux personnes âgées viennent s’y partager un gâteau, une autre s’y installe pour lire, certains se croisent sans se voir, se parlent parfois. Le banc se dégrade, est réparé, repeint, sert de tremplin à un jeune sur sa planche, un clochard tenace vient y dormir chaque nuit lorsque le temps et le policier du coin le permettent.

La vie d’un banc, les atteintes du temps et des intempéries, et pour finir, son remplacement par une horreur du style « design urbain » où il n’est plus question de s’allonger.

Ainsi défilent, au gré des pages, les solitudes et les petites défaites, les épreuves, mais aussi l’espoir,  la musique qui relie les êtres… Il y a tout cela dans ce beau livre.

L’acte de lire, car il demeure, prend une autre forme devant les images, notre mental élabore des hypothèses. Nous qui sommes  l’espèce fabulatrice, nous nous racontons mille histoires devant ce champ ouvert des possibles, fait d’un peu de bois et d’acier.

Danielle Trotzky

30 euros

  • Nancy Huston

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

338 p., 30 €

 

 

Dures à cuire

50 femmes hors du commun qui ont marqué l’Histoire de Till Lukat – Ed. Cambourakis,

Elles ont été samouraï, cosmonaute, résistante, agent secret, conductrice de chiens de traîneaux, gangster, toréro… Elles ont brûlé la vie par les deux bouts et se sont parfois brûlé les ailes. Leurs noms ? Tomoe Gozen, Cléopâtre, Marie Curie, Rosa Parks, Simone de Beauvoir, Linda Lovelace, Tina Turner…

Till Lukat les a croquées en deux temps trois mouvements – et manifestement savourées : une effigie de l’élue sur la page de gauche, et sur celle de droite, un épisode emblématique de sa vie, en quatre cases et quelques bulles.

simone de beauvoir2

reine des bandits2Cinquante portraits de femmes, entrecoupés de planches didactiques, qui prolongent les informations données précédemment.

On apprend par exemple que Anne Mc Cormac-Bonny, maîtresse du célèbre pirate Jack Rackham, pouvait le dépasser en intrépidité, ou bien que la pilote allemande de haute-voltige, Beate Ushe, est à l’origine de l’ouverture du premier sex-shop au monde dans les années 50.

reine des bandits 3

On passe allègrement d’un millénaire à l’autre, on côtoie Anne Nzinga, reine des royaumes de Ndongo et de Mataba, Mary Norris sauvée des griffes des redoutables « Magdelene Sisters », ou bien encore, Belle Starr, amie de coeur des célèbres frères James, devenue elle-même une redoutable hors-la-loi.

D’autres noms plus familiers surgissent des plis de notre mémoire : Marie Curie, Christine de Suède, Ulrike Meinhof, Valentina Tereshkova… Avec en point d’orgue, Malala Yousafzai, Prix Nobel de la Paix en 2014 à l’âge de dix-sept ans.

simone de beauvoirIl manque bien sûr nombre de figures incontournables du patrimoine de l’humanité – à chacun son panthéon  – mais ce premier « catalogue », dont on peut raisonnablement penser qu’il sera suivi par d’autres, est là pour nous rappeler, parfois avec humour et effronterie (la reine Beauvoir sur son « trône » !), que ces femmes ont toutes voulu être actrices de leur propre vie.

A. C.

128 p., 15 € 

Passeur d’âmes

9782366240993_cpde Golo Zhao (textes et dessins – Ed. Cambourakis, 2014 (Coup d’oeil dans le rétro)

Une petite ville au bord de la mer. Une petite ville en Chine, à l’écart des séismes politiques qui ont bouleversé cet immense pays.

Des histoires, au nombre de cinq, mettent en scène des personnages dont les ressorts intimes seront dévoilés dans la sixième.

La vie s’écoule doucement, les gens habitent dans des maisons un peu délabrées mais non sans charme, qui n’ont pas plus de trois ou quatre étages. Chacun se conduit comme s’il existait un contrôle implicite, mais l’autorité est invisible.9782366240993_p_1

Une petite fille accompagnée à son insu par un garçon qui lui sauvera la vie sur un passage pour piétons. Une lycéenne passionnée de géographie qui va rester au pays, sans savoir que des chances exceptionnelles s’offraient à elle. Les querelles de deux amis qui ont chacun un appareil photo de prédilection. Des enfants amateurs de bonbons, mais terrifiés par la patronne du bazar. Un garçon incapable, de par sa maladie, de ressentir la douleur physique, révolté par son infirmité et persécuté par ses camarades de classe. Un couple de fiancés d’il y a soixante ans, séparé par des événements déconcertants.

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Il y a des sauts dans le temps, des retours en arrière, des personnages élusifs dont l’intervention est déterminante, et aussi des chats, avec leur mystérieux pouvoir de catharsis, qui font évoluer les choses et les gens.

il y a un aspect initiatique dans chaque histoire : les personnages ont un chemin à parcourir, doivent faire des choix et en mesurer les conséquences. Derrière la vie, on s’aperçoit en effet que les actes de chacun sont pris en compte, que des passeurs, un peu anges gardiens, conduisent les âmes – oui, oui, c’est bien d’âmes qu’il s’agit – vers leur devenir. 9782366240993_p_5

Les dessins à l’aquarelle de Golo Zhao mettent parfaitement en valeur les ambiances contrastées des différents récits. Ses personnages vêtus de bleu se détachent sur le fond ocre de la ville, qui respire au gré des vents, des orages et même d’un cataclysme.

Et le clin d’oeil d’un gros chat qui n’a qu’une oreille – à moins qu’il ne l’ait couchée sur sa tête…

Jeanne Marcuse

176 p., 22 €

Visuels © Cambourakis

Retour à Saint-Laurent Des-Arabes (suivi de) Demain, demain

24614a33043c1abdb2babf1f4042269f de Daniel Blancou (texte et dessin) – Ed. Delcourt

En 2012, Daniel Blancou a fait paraitre ce témoignage de ses parents, jeunes enseignants au début des années 60 dans le camp de Harkis de Saint-Maurice-l’Ardoise sur la commune de Saint-Laurent-des-Arbres.
Le dessin les représente entrés dans l’âge mûr, retraités qui se penchent sur leur passé et celui de ceux auprès desquels ils ont vécu pendant une dizaine d’années. Devant une tasse de café, ils racontent à leur fils ce qu’ils ont vu et compris.blancou04-e884b
Il ne s’agit pas d’un exposé savant, mais du récit rétrospectif de deux instituteurs dans le contexte particulier d’un camp de Harkis.
Harki signifie mouvement en arabe. Il s’agissait de troupes légères, on les nommait aussi supplétifs, paysans pauvres, souvent illettrés à qui on avait promis la nationalité française et le salut, et qu’on a abandonnés à la vindicte des populations à la fin de la guerre d’Algérie.
Ceux qui ont pu gagner la France auront connu divers camps que tout le monde s’empresse d’oublier, puis la solitude des grandes cités.
Ils sont les laissés-pour-compte d’une guerre qui n’a jamais dit son nom.
Ce camp de Saint-Laurent-des-Arbres est le premier poste de sa mère, son père arrivera un peu plus tard.
Dans sa naïveté et son manque d’expérience, elle ne mesurera pas tout de suite ce que l’endroit a de singulier : enseigner dans un camp dirigé par les militaires, entouré de barbelés et surplombé par un mirador n’a rien de normal. C’était pendant ce qu’on nommait hypocritement «  les événements d’Algérie ».blancou03-53d30
Elle mettra du temps à réaliser que les enfants ne sortent jamais, qu’on parle trois dialectes différents dans ce lieu, l’arabe, le kabyle et le chaoui (langue parlée dans les Aurès), que les familles n’ont pas le confort le plus élémentaire.
Sous la férule d’un directeur d’école pour le moins sadique, elle découvre peu à peu le sort qui est fait à cette population et commence à s’en indigner.
Elle va rencontrer là et épouser son collègue, et tous deux, totalement ignorants du contexte politique, mais aussi sans aucun préjugé, vont tisser des liens avec les Harkis.
Invités à manger le couscous à l’Aid, à partager les moments festifs, ils découvrent une autre culture, une richesse laissée en jachère.
Ce camp regroupe aussi, ils le découvriront plus tard, des hommes parfois atteints de graves troubles mentaux, et des enfants très perturbés par ce qu’ils ont vécu.
L’album montre bien la prise de conscience progressive des deux instituteurs, et le positionnement éthique qui sera le leur.
Les parents de l’auteur mènent leur récit jusqu’au soulèvement du camp, dont ils découvriront qu’il a été en fait orchestré par l’extrême-droite. Les harkis ne sont nulle part les bienvenus.
Le camp de Saint-Laurent-des-Arbres finira par être démantelé en 1976 et les deux enseignants ainsi que les familles qui restent verront la destruction violente des maisons, les unes après les autres, et l’éparpillement des populations.
A la fin, l’auteur et son père se rendent sur le camp détruit où ne reste qu’une stèle bien tardive qui rend hommage à ces combattants morts pour la France qu’on a voulu effacer de l’histoire.
Le dessin est simple, épuré, et on voit les années passer au camp à travers la tenue vestimentaire des deux instituteurs, qui peu à peu se libère, les cheveux de la mère, la barbe du père, très instit’ soixante-huitard.
Un récit éclairant sur un épisode de notre histoire et les ravages du colonialisme.
Depuis, les Harkis sont un peu sortis de l’ombre, mais tellement maltraités, tellement malmenés, écrasés de honte et de culpabilité qu’un livre comme celui-là, dans sa simplicité et l’évocation de ce que fut leur quotidien, est salutaire et leur redonne chair et âme.

Danielle Trotzky

144 p., 14 € 95

À lire également :

album-cover-large-16053Demain, demain Nanterre bidonville de la Folie 1962-1966 de Laurent Maffre, suivi de 127, rue de la Garenne de Monique Hervo – Ed. Actes Sud /Arte, 2012

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD. La France des Trente Glorieuses (1945-1974) avait eu besoin de main-d’oeuvre à bon marché. Au début, il avait été possible de loger à peu près décemment les nouveaux venus.

Au début.

La BD  retrace le quotidien d’une famille d’Algériens du bidonville de La Folie, de 1962 à 1966.

Nous sommes le 1er octobre. Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol » pleins la tête, pour rejoindre Kader.

Désillusion.album-page-large-16053

Mirage, entretenu par ceux-là mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement que Kader a à leur offrir se résume à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre, qu’on a extraite du chantier de la Défense, et les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.
Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous l’oeil peu amène des agents de police chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié se nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « bon teint », et les Kader continueront d’attendre des jours meilleurs.
Demain, peut-être…demain_-demain_0
Simplicité et éloquence du trait, presque photographique, à l’encre noire. Simplicité du récit aussi, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, pour cette histoire qui se rappelle à nous jusque dans l’actualité d’aujourd’hui.

En seconde partie : le témoignage de Monique Hervo (Soraya ?), qui a vécu à La Folie…
A.C.

Guy Delisle est formidable !

unknownHumble, drôle, pas complaisant pour un sou, analyste pertinent et profond, le dessinateur québécois qui vient de faire paraitre S’enfuir Récit d’un otage (voir chronique), est déjà l’auteur d’une œuvre importante. Nous rappelons ici trois de ses ouvrages qui valent vraiment la peine d’être découverts ou redécouverts, tant pour leur valeur historique que pour leur regard aiguisé et décalé, toujours empreint d’un humour qui offre une respiration salutaire dans des lieux qui manquent singulièrement d’air.

py_couv_french_bigPyongyang  – Ed  l’Association, 2003
Guy Delisle a écrit ces chroniques après un séjour de deux mois dans la capitale de la Corée du Nord, un des pays les plus fermés au monde.
Le livre  en est à sa treizième édition et l’auteur a rajouté les traductions des slogans qui parsèment les murs de la ville.
Il y est parti pour travailler avec les studios de Pyongyang, où les grandes sociétés de dessin animé envoient leur production en voie d’achèvement. C’est meilleur marché qu’ailleurs, alors…
G.D. a l’art de rire de tout, et c’est la vertu première de son livre : parvenir à nous faire saisir avec humour l’horrible, l’insupportable.
Car le paradoxe de ce qu’il perçoit de la vie dans ce pays, c’est que ceux qu’il côtoie n’ont pas forcément conscience de la dictature dans laquelle ils sont maintenus.

Il rencontre en vérité assez peu de Coréens, car il est pisté à plein temps par son traducteur et son chauffeur. Tout le monde est sous surveillance, comme dans toute dictature qui se respecte. Devant l’absurdité abyssale du régime, on est perplexe, comment est-ce possible, comment un peuple entier peut-il ainsi être réduit à cette condition ?

Mais nous-mêmes, qui croyons maîtriser nos vies et faire des choix, ne sommes-nous pas aussi, à une moindre échelle, décervelés, ainsi que nous le rappelle la fameuse part de cerveau humain disponible ?97
Hôtels immenses et vides, autoroutes qui ne mènent nulle part, monuments gigantesques élevés à la gloire de Kim Il Sung et Kim Jong Il,   rues désertes, aucun vieillard ou handicapé visibles… Les Coréens sont un peuple sain, lui est-il répondu.

L’auteur aura à maintes reprises l’occasion de constater l’ampleur du lavage de cerveau à grande échelle : chants patriotiques à pleins poumons, espionnite généralisée, culte de la personnalité jusqu‘à la nausée, voilà le quotidien de la République populaire démocratique de Corée. G.D. ne verra que ce qu’on a bien voulu lui montrer, mais le versant occulte est sans aucun doute plus effrayant encore.
On comprend que deux mois sont une expérience suffisante pour le dessinateur québécois, qui ne perd jamais une occasion d’exercer son humour salvateur.
Il arrive à Pyongyang avec 1984 de Georges Orwell sous le bras et prend un air dégagé lorsqu’on lui demande de quoi il s’agit : « De la science fiction« , répond-il.
Gonflé, Delisle, car la vie en Corée du Nord est une illustration tragique des anticipations visionnaires d’Orwell. Ici, Big Brother apparait sous l’allure bouffonne du père et du fils, et le Ministère de la Vérité, chargé de réécrire l’histoire chez Orwell, a effacé la tumeur du cou de Kim IL Sun…

Qu’est-ce que vivre dans une dictature, dans un régime de terreur et de pénurie, et vivre tout de même parce qu’on n’a pas idée qu’ailleurs cela peut être autrement ? Cet album remarquable nous éclaire à ce sujet, même si on est loin, très loin d’avoir tout vu.

slide_277675_2042306_freeChroniques birmanes – Ed. Delcourt, 2007

Nous retrouvons notre dessinateur, avec cette fois femme et enfant, pour un séjour d’un an en Birmanie.

Point de touristes au début des années 2000, mais des diplomates étrangers et des ONG.
Nadège, sa compagne, travaille pour MSF, et les voilà dans la touffeur de Rangoon à la recherche d’un logement décent mais pas luxueux, une gageure dans cette ville où les Birmans fortunés se sont fait construire des demeures lourdingues et d’un goût épouvantable.
Père au foyer, Guy découvre la pénurie dans les magasins, mais apprend vite qu’on peut presque tout trouver en cherchant bien… même de l’encre pour ses dessins. Il tente en vain chaque jour, en promenant son rejeton, de passer devant la maison de la Dame, Aung San Suu Kyl, dont on ne prononce pas le nom, et qui à cette époque est encore en détention.
Le petit Louis fait l’unanimité – les Birmans aiment les enfants – le père lui, passe inaperçu et en profite pour exercer son œil aiguisé et ses talents de dessinateur.original
Du chauffeur de taxi qui chique au traducteur impassible, du gardien qui n’a rien à garder dans ce pays fort policé à ses rendez-vous hebdomadaires avec des expat’ et des diplomates qui ne songent qu’à leur confort, c’est toute une galerie de portraits qui défile.
On touche du doigt la répression des populations, la délation à tous les étages, la bêtise comme étendard, les camps mis en place par la junte au pouvoir. On retrouve les invariants sinistres de toutes les dictatures connues : répression des opposants, muselage des ethnies minoritaires et interdiction aux ONG de se rendre là où elles seraient vraiment utiles, là où on laisse mourir les populations, drogue et sida tous azimuts. Impuissance généralisée, corruption.
Nadège et Guy braveront quelques interdits en partant dans des zones non-autorisées. Ils feront aussi quelques escapades touristiques dans ce pays magnifique, mais encore fermé à cette époque.
Guy va aussi s’offrir trois jours de méditation dans un temple ouvert aux étrangers, expérience dont il retrace les aspérités, mais dont il sort somme toute assez apaisé.
Son regard est toujours amusé et à la bonne distance, et ses analyses justes.
Le trait est simple, le dessin en noir et blanc. Un moment d’histoire de ce pays en mutation.

f7a587ef8ad6f7244e1c8c8fcf9e9f95Chroniques de Jérusalem – Ed. Delcourt, 2011

En 2011, Guy Delisle s’installe avec femme et enfants à Jérusalem-Est, quartier arabe de la ville.
Son épouse est en mission pour MSF, il va consacrer son temps à dessiner, pense-t-il.
Il arrive en Israël sans idées préconçues, mû par une grande soif d’apprendre, son regard est dénué de tout préjugé, il n’est ni juif ni musulman, pas même vraiment catholique, car il ne pratique pas. Il observe jour après jour l’inextricable embrouillamini de la situation de ce pays. numeriser-2                                                                                                                          Mais d’abord la vie quotidienne.
Où s’installer, où mettre les enfants à la garderie, où faire ses courses ?
Tout expat’ connait ces questions, qui à Jérusalem prennent une tournure particulière.
S’installer à Jérusalem-Est, c’est déjà faire le constat que les habitants de ce quartier sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Les ordures ménagères ne sont qu’épisodiquement ramassées, la voirie n’est pas entretenue, la distribution d’électricité, épisodique, et tout à l’avenant.
Trouver à se ravitailler est un problème. Il y a bien un supermarché, mais il se situe dans une de ces nouvelles colonies juives construites depuis peu, et il convient de ne pas encourager les colons dans leur œuvre d’occupation, constate Guy Delisle.
Quant aux enfants, on commence par les mettre à la garderie du coin, où ils sont toute la journée en rang d’oignon devant la télé, seule source d’activité dans cette famille arabe.
Tout est inégalité criante, se déplacer est une torture, il fait chaud, et même lorsque le jeune père au foyer fait l’acquisition d’un véhicule antique pour échapper aux transports en commun, il se trouve pris dans les embouteillages sans fin, dus aux différents check-points qui empêchent à tous les coins de rue la population palestinienne de se déplacer.
Lorsqu’il dispose d’un peu de temps, Delisle part en excursion dans la vieille ville, sur les sites historiques et religieux qu’il croque avec minutie.
Son livre est un remarquable guide, il y retrace avec précision l’histoire troublée des lieux que trois religions se disputent depuis des lustres.
Des soldats de vingt ans armés de mitraillettes vivent la peur au ventre. En fait tout le monde a peur, et cependant le danger est perçu de part et d’autre comme une sorte de fatalité.
Pas d’affolement, une bombe peut exploser à tout moment, mais la vie doit continuer.
Société du paradoxe.
Au chapitre des inégalités, l’accès à la culture n’est pas des moindres.
Notre dessinateur, convié dans des universités palestiniennes, constate avec étonnement l’inculture totale des étudiants (qui sont surtout des étudiantes) en matière d’art graphique. Le poids de la religion, allié à l’indigence des moyens, fait que ces jeunes gens qui se destinent à l’enseignement du dessin ignorent jusqu’à Tintin… Difficile dans ces conditions d’entamer le dialogue, surtout lorsque la présentation de ses  propres dessins, où certains modèles sont peu vêtus, fait fuir les trois-quart des participants.
Dans les universités israéliennes en revanche, c’est l’opulence, la soif d’échange et de culture, l’ouverture à la créativité.
Côté Chrétiens, il règne aussi un grand bazar autour des lieux saints. La chrétienté, tout aussi divisée, offre des visages et des pratiques diverses. Tout relève du défi : visiter le tombeau des Patriarches, trouver la clé, contourner ce mur que Guy Delisle trouve, avec le sens de l’humour qui le caractérise, « très graphique » et que d’aucuns nomment Mur de la honte. Il reproduit sous toutes ses coutures cette construction
Mur, grillages et frontières palpables et impalpables, promenades pittoresques dans les quartiers ultra orthodoxes où le temps s’est arrêté, et où son interlocuteur, s’apercevant qu’il n’est pas juif, met fin sans autre forme de procès à leur échange, c’est tout cela que découvre l’auteur.
Lors d’une visite à Hébron, il s’aperçoit médusé que les Israéliens jettent leurs ordures sur les Palestiniens qui vivent dans la basse-ville.                Tout un symbole.
numeriser-1Guy Delisle ne commente pas, ses dessins suffisent à dire l’insupportable.
Un parcours graphique passionnant, plus éclairant que vingt articles de presse, vivant, et somme toute assez terrible parce qu’on ne voit pas les choses avancer ou se dénouer. Sur l’une des dernières illustrations, un colon juif vient de prendre possession d’une maison palestinienne dont les habitants ont été chassés. Il est dessiné en contre-plongée, conquérant. L’avion qui emporte Guy et sa famille quitte Israël, et laisse le lecteur pensif mais moins ignorant.
Danielle Trotzky

 

Les Quatre Fleuves

arton274-3349dde Fred Vargas (texte) et Baudoin (dessin) – Ed. Viviane Hamy (Prix du Scénario, Angoulême 2001) –

Quand Baudoin met son talent au service de l’imagination féconde de la romancière, avec son sens exquis de la formule et de la digression, cela donne un mariage réussi et une bd-polar en tous points originale.

Le scénario ? Grégoire Braban et son pote, Vincent Ogier, s’adonnent une fois de plus à leur sport favori : le vol à la tire. Ce jour-là, à Saint-Michel, ils arrachent la sacoche d’un vieil homme. Butin : trente mille balles. Mais ce n’est pas tout, ils tombent aussi sur un ensemble d’objets du type rituels esotérico-sataniques, et il y a fort à parier que la victime va tout faire pour récupérer son bien et faire payer à ses agresseurs le prix de leur impudence. « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans. J’ai l’impression d’être comme un gars qui a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite, et qui se le fait bouffer par une chauve-souris », déclare Vincent.numeriser

Le soir-même, le jeune homme est assassiné. Commence alors pour Grégoire le jeu du chat et de la souris avec la police et avec celui qui se dit être l’Envoyé du Grand Principe.numeriser-1C’est à ce moment que le fantasque commissaire Jean-Baptiste Adamsberg et son adjoint, Adrien Danglard, entrent en scène. L’étrange dessin que forme la plaie que Vincent a sur la cuisse évoque au premier la signature d’un dangereux criminel : le Bélier.

sohet02klGrégoire et les siens sont en danger.

Comme à l’accoutumé, Fred Vargas place les personnages secondaires de son histoire dans un cadre baroque et elle leur mitonne des dialogues savoureux. Les familiers de ses « rompols » retrouveront, dans les épisodes consacrés à la famille du jeune Grégoire, une atmosphère comparable à celle qui règne dans « la baraque pourrie de la rue de Chasles »*. Ici, nous sommes à Stains, le maître des lieux s’est mis en tête de reproduire, à l’aide de quantité de canettes de bière, la Fontaine des Quatre Fleuves (Rome). Ses fils (au nombre de quatre), dont il n’est le père que d’un seul, sans que personne – pas même lui – sache duquel il s’agit, sont aussi différents les uns des autres que ne le sont les membres du clan Vandoosler*. Ils sauront faire bloc le moment venu.

Quant au commissaire Adamsberg, que dans les romans de l’auteure ses collègues qualifient volontiers de « pelleteur de nuages », il est tel qu’en lui-même : nonchalant, intuitif, insaisissable, bordélique… et hyper attachant. « Le genre qui a l’air de pas grand-chose et qui empoigne en douceur », dit de lui l’un des personnages de l’album.

L’intrigue, à la fois glauque et poétique, est passionnante. La forme esthétique et graphique de la BD, atypique, quasi-expressionniste. Sur certaines planches, le dessinateur s’est contenté d’illustrer le texte de l’auteure, sur d’autres, c’est son dessin puissant à l’encre de Chine, parfois proche de la calligraphie, qui prend largement le pas sur les mots.
À (re)découvrir et à partager.

Anne Calmat

224 p., 22, 75  €

  •  Debout les morts (roman) – Ed. Viviane Hamy (2000)

 

« XIII » – It’s up to you…

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Dans Le Jour du soleil noir (T 1, 1984), le contre-espionnage américain avait donné à XIII, devenu par la suite amnésique, l’apparence physique de l’assassin du président William Sheridan, afin qu’il puisse démasquer le commanditaire du meurtre. Ce sera semble-t-il chose faite dans Treize contre un (T.8, 1991).

Dans Le dossier Jason Fly (T.6, 1989), le vieux Zeke Hattaway a été le premier à reconnaître dans celui qui s’était présenté à lui sous le nom de John Fleming, le fils de son ami Jonathan Mac Laine : Jason Mac Lane.

Plus tard, dans Pour Maria (T.9, 1992), Sean Mullway a déclaré à Jason que son nom véritable était Kelly Brian (alias le Cascador, alias Seamus O’Niel) et qu’il était son propre fils. page_5

Au fil des épisodes, le bel amnésique aux muscles d’acier va, entre autres « joyeusetés », être traqué par des mafieux téléguidés par la CIA et la NSA, manipulé, trahi, et régulièrement emprisonné à perpétuité pour plusieurs accusations de meurtre.

On le voit se battre comme un diable pour rassembler les éléments d’un passé qui ne cesse de se dérober à lui. Il finit malgré tout par en reconstituer une partie avant que les « pères fondateurs » de la série, William Vance et Jean Van Hamme, ne confient le soin de prendre le relai à une équipe de jeunes bédéistes, emmenée par le scénariste Yves Sente et le dessinateur Iouri Jigounov.

xiii-tome-20-le-jour-du-mayflowerL’ultime opus de la saga, version Vance et Van Hamme, avait pour titre Le dernier round (T. 19, 2007), le suivant, signé cette fois Sente et Jigounov, s’est intitulé Le jour du Mayflower (2011).

Lorsque le scénariste Yves Sente a relevé le défi d’une nouvelle salve d’aventures, il a choisi de reléguer XIII au second plan et de laisser les seconds couteaux devenir le moteur de la série. La dimension de complot reste malgré présente. Les auteurs ont, comme leurs prédécesseurs, également choisi de mêler à la fiction pure de ce récit au long cours, des éléments qui appartiennent à l’histoire de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui : des Pilgrims du Mayflower, partis de Southampton en 1620, aux fondamentalistes de tous poils des années 2000*.

Le T. 24, paru en juin 2016, s’intitule L’Héritage de Jason Mac Lane.
Preuve que Zeke Hattaway avait « vu » juste ? Mais tant que XIII n’a pas entièrement recouvré la mémoire, la seule chose dont le lecteur peut être certain, c’est que rien ne l’est jamais, et qu’après trente-deux ans de bons et loyaux services, les personnages de la série ont encore de beaux jours devant eux.

Ils n’attendent que vous.

L'Héritage de Jason Mac Lane, p. 15

A.C.

V. également : L’appât (T. 21, 2012) – Retour à Greenfalls  (T. 22, 2013), Le Message du Martyr (T. 23, 2014)

Ed. Dargaud – 55 p. (en moy), 17,20 €

 

 

 

« XIII » – Intégrale 3/5, vol. 13

Page 8de Jean Van Hamme (scénario) & William Vance (dessin) – Ed. Dargaud

Un grand nombre de personnages a défilé jusqu’ici, mais tous n’ont pas été mentionnés dans les résumés des volumes 1 à 12. XIII nous a emportés dans telle cascade de rebondissements qu’il était parfois difficile de trouver une place – la plupart du temps fluctuante – pour chaque nouvelle pièce du gigantesque puzzle que William Vance et Jean Van Hamme ont mis en place pour leurs lecteurs.

Le volume 13 arrive donc à point nommé pour combler quelques lacunes.

Page 6Deux journalistes, Ron Finkelstein et Warren Glass, enquêtent sur la récente prise en otage de l’actuel président Sheridan par le général Carrington (voir vol. 12), et sur XIII, cet homme aux identités multiples qui semble être étroitement lié aux événements qui se sont déroulés depuis l’assassinat de William Sheridan.

Deux hommes, probablement des services secrets, font irruption dans leur bureau, ils balancent Ron Finkelstein du haut de l’immeuble, dévastent son ordinateur et repartent avec le précieux dossier d’investigations sur lequel les journalistes travaillent depuis trois ans.

Le survivant, Warren Glass, absent au moment du drame, fuit en Europe et transmet un premier résultat de leurs investigations à Randolph McNight, le rédacteur en chef de son journal, le New York Daily. Glass sait que ses jours sont comptés…

On pense évidemment au film d’Alan J. Pakula, Les Hommes du président (1976), et au scandale du Watergate, révélé par les journalistes du Washington Post.Page 18

L’étude en question est composée de douze dossiers (Le clan Sheridan, L’affaire Rowland, L’énigme de la Mangouste, etc.). Ils contiennent les portraits détaillés des quelque cent-vingt personnages qui ont été impliqués, à des degrés divers, dans l’affaire Sheridan, révélant ainsi les zones d’ombres de chacun.

 

Page 14

A.C.

110 p.

To-day

 

« XIII » – Intégrale 3/5, vol. 11 et 12

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de Jean Van Hamme (scénario) & William Vance (dessin) – Ed. Dargaud –

Les tribulations de XIII au Costa Verde (pays imaginaire qui évoque fortement Cuba), avec son contingent de manipulateurs et de traîtres, se sont achevées en beauté. XIII, qu’on pourrait aussi appeler « El Magnifico », tant il excelle dans l’art de se sortir des situations les plus extrêmes (avec, il est vrai, un égal talent pour plonger tête baissée dans la suivante), a établi la preuve qu’il n’avait pas lâché les révolutionnaires. Les affreux ont été débusqués, les guérilleros ont repris du poil de la bête et la Minerco en a été pour ses  frais. Le Major Jones a bien entendu joué à la perfection son rôle de super woman, en venant en aide à XIII dans les moments critiques du récit. Quant à Maria Isabel de los Santos, la présumée épouse du beau ténébreux, elle a déclaré, en faisant allusion au « Cascador » : Je ne sais pas pourquoi, mais vous me faites penser à lui, Mac Lane. Un moment, j’ai cru que… Mais c’est absurde.

Mais si XIII était le Cascador, cela voudrait dire qu’il a également à un moment de sa vie été Kelly Brian (plus connu sous le nom de Cascador), membre de l’IRA et recherché par le FBI.

La porte reste donc entrouverte. À se demander si nous n’allons pas découvrir, au détour d’une planche, que Jason Mac Lane est un autre…

BqPZFeUbGxifoP2pKQgsYvSaHEzeTa9V-couv-1200Et c’est chose faite, en lisant le volume 11 : XIII apprend de qui il est réellement le fils, et pourquoi Jonathan Mac Lane, qu’il croyait être son père, s’est fait passer pour tel en lui donnant son nom. Il découvre par la même occasion l’histoire tragique de sa famille : modernes Atrides au mélange explosif de passions.

Faut-il dire « Bye bye Jason » ? Wait and see.

BqPZFeUbGxifoP2pKQgsYvSaHEzeTa9V-page5-1200

xiii-tome-12-le-jugementLe vol. 12 nous ramène aux USA.

XIII et Jones ont à peine eu le temps de refermer leur parenthèse révolutionnaire – et XIII d’encaisser les révélations sur sa véritable (?) identitè – qu’ils sont convoqués à la Maison Blanche pour une affaire de la plus haute importance.

On se souvient que l’assassin du président Walter Sheridan avait fait en sorte que son nom n’apparaisse jamais, mais  on se doutait bien que les auteurs n’en resteraient pas là.

C’est à la faveur de la passation de pouvoir entre le général Carrington (v. vol. 1 à 6) et son successeur, le général Wittaker, que l’affaire éclate de nouveau. La cérémonie de la remise du code de la mallette de contrôle de l’arme atomique se déroule à huis clos, quatre personnes y assistent, dont Walter Sheridan, le frère du président assassiné. À ce moment précis, un hélicoptère de l’armée décolle du toit du Pentagone, avec aux commandes, le général Carrington. Panique chez les agents des services secrets, le vice-président donne l’ordre que l’on ouvre la porte de la salle des codes : Carrington a neutralisé Wittaker et le ministre de la Défense à l’aide d’un gaz anesthésiant, puis il a kidnappé le président… et emporté la mallette.

Une note lapidaire de la main du général disant  « Jones et Mac Lane, personne d’autre », a été retrouvée plus tard dans l’hélico abandonné.

Carrington a découvert l’implication du président dans l’assassinat de son propre frère (eh oui !) et les dommages collatéraux qui s’en sont suivis. Avec au premier chef, la mort de sa fille bien-aimée (la veuve de Steve Rowland). Il veut désormais organiser un procès public, lors duquel, la Mangouste, âme damnée et tueur à gages au service de l’accusé, viendrait témoigner…

Du pain sur la planche pour XIII et Jones.ZkeRd9K3VsrvjFn0qJVgxuTc65ise0x3-page5-1200  A.C.