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La femme défigurée – Kanako Inuki – Ed. Delcourt / Coll. Obon

Coup d’œil dans le rétro

Copyright Inuki Kanako / Delcourt, 2004

Et si nous allions faire un tour au pays des mangas, ces bandes dessinées japonaises qui se lisent de droite à gauche et de haut en bas, avec leurs codes graphiques bien particuliers ?

En France, il faut attendre la saga d’Akira (1984-1993) et la sortie de Dragon Ball (1984-1995, 42 épisodes) ou encore le percutant One Piece, dont le 97e volume est prévu pour janvier 2021, pour voir ce genre s’imposer. Pour celles et ceux qui ont envie de (re)découvrir cette discipline bénie des ados, sans pour autant s’embarquer dans une aventure au long cours, nous suggérons La Femme défigurée en deux volumes. On y découvre trois nouvelles particulièrement percutantes, avec pour figure centrale celle qui donne son nom à la mini-série, et dont l’étrangeté, aux frontières de l’ésotérisme, risque de subjuguer bien des lectrices. (La Femme défigurée est un « shojo », un album plutôt réservé aux jeunes filles).

Copyright Inuki Kanako / Delcourt

Mais avant d’aborder le domaine de l’irrationnel. voyons de quoi il s’agit.

Nous sommes ici propulsé(e)s dans le quotidien d’une école où les enfants semblent être devenus la cible d’une étrange créature qui dissimule sa bouche derrière un foulard. Une légende transmise de génération en génération raconte qu’une femme à la bouche démesurément grande serait à la recherche de son enfant… Les esprits ne tardent pas à s’échauffer.

Qui est celle qui rôde ainsi ? Est-elle dangereuse ? Nous apprenons par la suite que cette femme a tenté de kidnapper deux fillettes.

Copyright Inuki Kanako / Delcourt

Mais tout cela ne serait-il pas que le fruit de superstitions ? À moins que l’on admette qu’une croyance peut se transformer en réalité par la seule force mentale de celles et ceux qui y adhèrent. À partir de là, tout devient possible.

Quoi qu’il en soit, La femme défigurée – le plus passionnant des trois récits – est un conte qui va au-delà du simple manga horrifique, dans lequel la frayeur des enfants et l’incapacité des adultes à les protéger interpelle tout autant que sa conclusion.

ACTU Mangas Delcourt https://www.editions-delcourt.fr/mangas/series/serie-le-jeu-de-la-mort/album-jeu-de-la-mort-t01

Depuis le 21 octobre 2020

A. C.

L’auteure-illustratrice de La Femme défigurée

Inuki Kanako, est l’une des créatrice du style horreur en manga. On l’appelle « La reine de l’horreur » à cause de son dessin original, tiré de diverses sources folkloriques. Elle excelle tout particulièrement dans l’écriture d’histoires angoissantes racontées par des enfants. Elle est par ailleurs l’auteur de Bukita Kun, la triste histoire d’un zombi à la recherche de l’amour et a également signé School Zone, un autre récit ayant pour cadre l’école, mais dans un genre graphique très différent.

Les Soldats de Salamine – Javier Cercas – José Pablo García – Ed. Actes Sud

TRADUIT DE L’ESPAGNOL PAR ALEKSANDAR GRUJICIC.

Depuis le 7 octobre 2020 – © J. Cercas, J.P. Garcia / Actes Sud – 160 p., 22 €

Le roman de Javier Cercas devient graphique sous l’égide de José Pablo Garcìa. Il aurait dû figurer en bonne place dans les vitrines des librairies, mais rien n’interdit de pratiquer le « Click and collect » dans celle de votre quartier. Au contraire.

Le livre, dont le thème central n’est pas la Guerre civile espagnole mais ses belligérants, parle essentiellement des héros et de la possibilité de l’héroïsme. Il parle des morts et du fait qu’ils ne nous quittent pas tout à fait tant que quelqu’un se souvient d’eux*. Il parle de la quête du père, de Télémaque à la recherche d’Ulysse. Il parle aussi de l’inutilité de la vertu et de la littérature comme seule forme de salut personnel. (Actes Sud)

  • Voir Le Silence est d’ombre, BdBD/Arts + 3 novembre 2020

On se souvient de la trame du roman éponyme de Javier Cercas : dans les derniers jours de la guerre civile espagnole, l’écrivain idéologue de la Phalange espagnole, Rafael Sánchez Mazas, “le premier fasciste d’Espagne”, un des fondateurs de la Phalange avec José Antonio Primo de Rivera (1933), échappe au peloton d’exécution des troupes républicaines et parvient à s’enfuir dans la forêt. Un milicien républicain, à ses trousses, le retrouve caché dans un trou mais le laisse en vie après avoir croisé son regard pendant quelques secondes. Sánchez Mazas est ensuite aidé par des paysans catalans et parvient à survivre jusqu’à l’arrivée des troupes franquistes.

Soixante ans plus tard, un journaliste s’attache au destin des deux adversaires, qui ont joué leur vie dans un seul regard.

Ce roman-document est porté par une réflexion profonde sur l’essence même de l’héroïsme et l’inéluctable devoir de réconciliation après les horreurs d’une guerre civile fratricide. Ce chef-d’œuvre est devenu, grâce au talent de José Pablo García et à la complicité de Javier Cercas, un roman graphique à part entière. Une gageure, car la structure labyrinthique qui est le dispositif essentiel du livre, devait être sauvegardée très fidèlement.

Javier Cercas (Ibahernando, 1962) enseigne la littérature à l’université de Gérone. Il est l’auteur de romans, de recueils de chroniques et de récits. Ses romans, traduits dans une trentaine de langues, ont tous connu un large succès international. Son œuvre est publiée en France chez Actes Sud. 

En 2019, il a remporté le prestigieux Prix Planeta pour son roman Terra Alta (à paraître chez Actes Sud). Javier Cercas est né en 1962 à Cáceres et enseigne la littérature à l’université de Gérone. Il est l’auteur de romans, de recueils de chroniques et de récits. Ses romans, traduits dans une trentaine de langues, ont tous connu un large succès international. Anatomie d’un instant a été consacré Livre de l’année 2009 par El Pais

José Pablo García (Málaga, 1982) est dessinateur de bandes dessinées. Après avoir gagné plusieurs concours nationaux, il a publié Orbita 76, d’après le scénario de Gabriel Noguera. Il est auteur de Las aventuras de Joselito et Vidas ocupadas, deux bandes dessinées de non-fiction qui abordent respectivement la vie du chanteur célèbre surnommé “le petit rossignol” et la chronique du voyage de l’auteur dans les territoires palestiniens occupés. Il a adapté des essais de Paul Preston : La guerra civil española et La muerte de GuernicaC

Virus – Sylvain Ricard – Rica T. 1&2/3 – Ed. Delcourt

T. I Incubation (depuis le 09/01/2019) – T. 2 Ségrégation (depuis le 10/06/2020)

Copyright S; Ricard, Rica / Delcourt –
T.1, p.3

L’achèvement d’impression du tome 1 date du mois d’août 2018, ce qui revient à dire que compte tenu du temps nécessaire à sa conception l’auteur et illustrateur de ce « thriller pandémique » se sont révélés clairvoyants en imaginant un virus, génétiquement modifié et hautement pathogène, échappé d’un laboratoire français, suite à un différent entre le chef du labo et son assistant, Guillaume Roblès. On en connaîtra la raison dans le second tome de cette trilogie. Le directeur de recherches meurt en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, l’assistant, lui même contaminé lors de cet échange musclé, récupère ses notes – classées secret défense – et file.

Les agents des services secrets sont sur les dents : il faut retrouver le fugitif avant que « l’incident » ne filtre dans les médias, d’autant que lesdites notes contiennent les protocoles expérimentaux tout ce qu’il y a de plus officieux.

Or il se trouve qu’une « monstrueuse teuf » se prépare à bord du Babylon of the Seas, afin de célébrer le solstice d’été : deux mille cinq-cents teufeurs et autant de passagers embarqués pour une croisière de rêve. Un tel événement va nécessairement être relayé par la presse, les caméras tourneront à plein régime puisque le ministre de la culture a été annoncé.

Ajoutez à cela le personnel nécessaire pour contenter tout ce beau monde. Imaginez maintenant les dégâts que cela risquerait d’entraîner si d’aventure le virus en question venait à se mêler à la population. Or, c’est précisément sur le Babylon of the Seas que le héros, qui avait réservé sa place pour cette folle nuit disco, est venu se réfugier.

T.1, p.19

La croisière risque de virer au cauchemar pour les passagers… et devenir un véritable un casse-tête pour les hautes instances de l’Etat : il faut contenir l’épidémie, quitte à sacrifier plusieurs milliers de personnes en mettant le paquebot en quarantaine…

T.2 , p. 101

Avec tout ce que nous savons désormais sur la pandémie et son évolution, le troisième tome de cette série captivante (sortie prévue en janvier 2021) risque d’être surprenant. BdBD/Arts + ne manquera ce rendez-vous pour rien au monde.

Anne Calmat

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une – Lylian – Sophie Ruffieux – Ed. Soleil

Depuis le 21 octobre 2020 – Copyright Lylian, S. Ruffieux / Soleil – 204 p.,21,50 €

D’après le roman de Raphaëlle Giordano

Camille a tout pour être heureuse – enfin presque : un cadre de vie agréable, un job plutôt stable (encore que…), un époux soucieux de son confort… à lui, un fils sympa mais un brin tyrannique.

Pour tout maintenir à flot, elle doit en permanence jongler avec les attentes de l’un et de l’autre et celles de son boss, qui est loin d’être accommodant. Camille est corvéable à merci, sans que pour autant elle en soit remerciée ; la plupart du temps, elle se sent niée par ceux pour qui elle n’a de cesse de se décarcasser. Son moral est atteint et l’estime qu’elle a d’elle-même, au plus bas, mais elle n’a pas encore eu le temps de s’en apercevoir.

Jusqu’au jour où, à la faveur d’une panne de voiture en rase campagne, la nuit, sous une pluie battante et sans possibilité de prévenir qui que ce soit par téléphone, elle finit par trouver aide et assistance auprès des habitants du premier pavillon qu’elle trouve sur son chemin. Cerise sur le gâteau, pendant qu’ils attendent un dépanneur, le maître de maison, qui a perçu son épuisement psychique et l’a identifié, lui indique qu’elle souffre d’une forme de « routinite aiguë ». Il connaît la musique, il est « routinologue » de profession. « Des chercheurs ont découvert que de plus en plus de gens étaient touchés par une sensation de vide, un vague à l’âme, et trainaient la désagréable impression d’avoir tout pour être heureux, mais pas la clé pour en profiter (…) Bientôt le sourire sera en voie de disparition », explique-t-il. Et il lui propose dans la foulée d’être son coach pour une thérapie tout en douceur, à son rythme et sans engagement. Comment résister à une pareille offre ?

Une évidence, un album miroir qu’on s’approprie dès les premières planches et qui devient rapidement un livre de chevet, un compagnon de route qui mène à ce que l’on est véritablement au fond de soi. Un grand bravo aux trois auteures !

Anne Calmat

Le Silence est d’ombre – Loïc Clément – Sanoe – Ed. Delcourt Jeunesse

Depuis le 7 octobre 2020 – Copyright L. Clément, Sanoe / Delcourt – 40 p., 10,95 €

Le jeune Amun vit dans un orphelinat en Afrique. Pendant que la maîtresse d’école enseigne à ses élèves que Paris est la capitale de la France, il regarde par la fenêtre et rêve d’évasion à tire-d’ailes en compagnie du corbeau qui semble l’attendre, perché sur la branche d’un arbre.

La nuit suivante, un incendie se déclare et Amun reste prisonnier des flammes. Aurait-il seulement eu envie de survivre, lui qui a déjà tant souffert ? L’oiseau l’emporte alors dans le monde sombre, qui n’est « en réalité » qu’une escale, avant que le défunt ne décide de repartir pour un nouveau cycle de vie.

À l’instar des autres âmes du monde sombre, Amun sait comment retrouver celui des vivants, mais il s’y refuse et décide de se tenir à distance d’une nouvelle existence qui pourrait ressembler à la précédente. Il préfère demeurer invisible aux yeux de tous, aller, venir, observer…

Mais un jour Amun rencontre Yaël, en transit comme lui dans cet entre-deux, et c’est tout à coup comme si un soleil radieux venait d’investir le cocon douillet que l’enfant s’était construit. À eux deux, ils vont vivre des expériences qui vont bouleverser leur vision des choses.

Beaucoup de poésie dans cette fable qui laisse rêveur. Le sujet est à la fois perturbant et séduisant (comment en effet ne pas rêver que celles ou ceux qui nous ont quittés demeurent à nos côtés autant de temps qu’ils ou elles le souhaitent). Le message final est lumineux, comme le sont les dessins de Sanoe. Un véritable coup de cœur.

Anne Calmat

En attendant Bojangles -Ingrid Chabert – Carole Maurel – Ed. Steinkis

Copyright I. Chabert, C. Maurel – Steinkis, 2017

Il y a d’abord eu l’immense succès du roman d’Olivier Bourdeaut, puis son adaptation pour le théâtre suivie la parution de la BD en 2017… Coup d’œil dans le rétro.

Le scénario ? Un jeune garçon, son père et sa mère, figure centrale du récit, vivent en osmose dans le monde chimérique qu’elle a construit pour eux. Il y a aussi mademoiselle Superfétatoire, un échassier qu’ils ont ramené d’un voyage en Afrique, ainsi que le grand ami de la famille, qu’ils appellent affectueusement « l’Ordure ». Et enfin, tous ceux qui gravitent en permanence autour du couple, un verre de champagne à la main. Elle est excessive, fantasque, imprévisible, à la recherche d’une extase perpétuelle dont toute contingence matérielle doit être bannie. et n’a de cesse d’entraîner les deux hommes de sa vie dans un tourbillon perpétuel d’insouciance. C’est ainsi que parmi la tonne de courrier accumulé, sans qu’il ait jamais été question d’en décacheter un seul, se trouve celui qui risque de peser lourd dans leur existence. L’enfant n’est pas dupe, mais par amour filial, il joue le jeu et fait tout ce qu’il peut pour que l’incandescence de leur vie ne connaisse aucune éclipse. Il est le narrateur pétri d’humour et de bon sens de cette histoire douce-amère ; mais on peut en lire çà et là une version contrastée au travers du journal que le père tient régulièrement.

On pense bien entendu à l’univers de l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald, mais aussi à la légèreté d’un Boris Vian, qui a su conjuguer pureté des sentiments, féérie du langage et insolence de l’humour.

Mais dans En attendant Bojangles, qui emprunte son titre à celui interprété par Nina Simone, les éclats de rire vont au fur et à mesure du récit se faire assourdissants et les excès ressembler à une fuite en avant. Jusqu’au jour où elle va trop loin. Dès lors, ce qui avait le charme – trompeur – de la folie douce va prendre un tout autre relief…

Le père, fou d’amour pour sa femme, et fils feront tout pour éviter l’inéluctable pour que la fête continue coûte que coûte.

Une adaptation totalement réussie, servie par un graphisme tendre et délicat.

A.C.

104 p., 18 €

Olivier Bourdeaut

Des mêmes auteures…

Elles s’aiment et après des années d’attente, d’espoir et de désespoir, un bébé est annoncé. Mais la grossesse est compliquée et le pire arrive. Elles vont devoir se reconstruire et lutter contre la douleur. L’amour, l’évasion sur les terres de leur enfant disparu et les carnets qui se remplissent vont les aider à sortir la tête hors de l’eau, loin des Ecumes. Steinkis éditions, février 2017

88 p., 18 €

Wake up America (T. 1 à 3) – John Lewis, Andrew Aydin, Nate Powel – Ed. Rue de Sèvres

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« America first » avait martelé Donald Trump lors de son investiture. Mais ce slogan en forme d’oukase concernait-il tous ses habitants ?

On aurait aimé ne voir dans ces albums que le témoignage d’un passé révolu, mais l’Histoire a une fâcheuse tendance à bégayer et il est bon de se souvenir de ceux de se sont battus pour que cesse la ségrégation raciale institutionnalisée aux USA.. Et que beaucoup continuent de le faire…

Le premier et le second volume de cette série graphique et autobiographique paraissent en France en 2014 et 2015. Ils retracent l’itinéraire de John Lewis, défenseur pendant des décennies des droits civiques des populations noires. Il était depuis 1980 le représentant parlementaire du cinquième district de l’État de Géorgie, sous la bannière du Parti Démocrate.

Moins connu en Europe que Martin Luther King, Lewis est le dernier des « Big six » à être encore en vie. Son témoignage n’en est que plus précieux.

Vol. 3

Vol. 3

Le troisième volume de la série est sorti le 22 février 2017.

Il couvre notamment la période durant laquelle John Lewis fut le président du Student Nonviolent Coodinating Commitee (1963-1966).

À l’automne 1963, le mouvement pour les droits civiques semble s’être imposé aux Etats-Unis, mais Lewis reste vigilant : les arrêtés ségrégationnistes promulgués par Jim Crow sont toujours appliqués dans les Etats du sud. Son seul espoir est de faire valoir et appliquer le principe du vote pour tous, y compris pour les Noirs. « Un homme, une voix ».

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Avec cette nouvelle bataille, viendront de nouveaux alliés, mais aussi de redoutables  ennemis, comme George Wallace, gouverneur de l’Alabama jusqu’en 1967, et membre de l’American Indépendant Party d’extrême-droite jusqu’en 1970.

Cette nouvelle page s’ouvre sur un acte terroriste perpétré dans l’église baptiste d’une petite ville emblématique des luttes pour l’égalité des droits civiques : Birmingham en Alabama. « Vingt-et-un blessés et quatre enfants assassinés dans la maison du Seigneur (…) Nous comprenions tous ce que voulait dire le docteur King. Le gouverneur George Wallace avait débuté son mandat en disant « La ségrégation à jamais », et deux semaines avant l’attentat, il disait dans un journal : « Ce dont ce pays a besoin, ce sont quelques funérailles de première classe.« 

Au-delà des faits qui sont décrits tout au long des trois albums, c’est la pérennité des crimes racistes – souvent impunis – dans certaines parties des États-Unis qui revient immanquablement en mémoire. On ne peut qu’être admiratifs face à la détermination sans faille de celles et ceux qui ont érigé la non-violence comme fondement de leur action, sans jamais déroger à cette règle, malgré les brutalités dont ils étaient victimes.

A. C.

256 p., 15 €

Rappel des volumes précédents :

vol. 1

vol. 1

Ici, les souvenirs d’enfance de John Lewis (né en 1940 en Alabama) alternent avec l’évocation des événements survenus dans les années 50-60, et avec celle des luttes que lui et ses camarades ont menées en faveur de leurs frères de couleur : le refus de Rosa Parks de céder sa place à un passager blanc (déc. 1955), la répression brutale du Bloody Sunday (mars 1965), les sit-in non-violents de Nashville pour en finir avec l’apartheid dont les Noirs étaient les victimes (février-mai 1960)…

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Les dessins de Nate Powel, exécutés à l’encre de chine et au fusain, illustrent  avec la sobriété qui convient le combat pacifiste de ceux qui ont ouvert la voie au premier président afro-américain des Etats-Unis. A. C.

Vol. 2

Vol. 2

L’album se concentre sur le mouvement baptisé Freedom Rides (voyages de la liberté)créé par des étudiants et des militants en faveur de l’évolution du statut des Noirs aux États-Unis. Leur objectif : mettre un terme à la ségrégation et faire respecter une décision rendue par la Cour Suprême en juillet 1964, le Civil Rights Act.

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Une quête désespérée, si l’on en juge par l’accueil qui leur est réservé par les autorités locales. Battus, humiliés, emprisonnés pour « troubles à l’ordre public », les militants poursuivent cependant leur action, en dépit du climat de terreur instauré par une frange de la population blanche.

On constate que leur détermination s’est malgré tout avérée payante, puiqu’elle a permis une avancée importante dans la lutte pour les droits civiques.

Ce second opus s’achève le jour de la célèbre marche sur Washington, le 28 août 1963. Elle a réuni entre 200 000 et 300 000 personnes et s’est clôturée par l’immortel « I had a dream » de Martin Luther King, immédiatement après que John Lewis se soit exprimé lors de ce fameux rassemblement devant le Capitole.

A. C.

Dans la même vaine, quelque trente ans auparavant…

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Scottsboro de l’esclavage à la révolution
de Andrew H. Lee, Robin D.G. Kelly, Michael Gold (textes) et Lin Shi KanTony Perez (dessins) – Traduction Franck Veyron – Ed. L’Echappée, nov. 2014

L’album était à l’origine, en 1935, un recueil de cent-dix-huit linogravures qui dépeignaient les atrocités commises envers les Noirs dans le sud des Etats-Unis. Il avait eu pour point de départ, un « incident » survenu quatre ans auparavant, en Alabama.

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Le 25 mars 1931, un train de marchandises est stoppé à Selma, près de la petite ville de Scottsboro, suite à une bagarre entre un groupe de hobos blancs et des passagers noirs. Tous les protagonistes de la rixe sont interpellés, seuls les Blancs seront aussitôt relâchés. Rapidement, deux jeunes femmes blanches, Ruby Bates et Victoria Price, manipulées par les policiers, accusent neuf jeunes Noirs de les avoir violées. Ils ont entre treize et dix-neuf ans. Quelques jours plus tard, huit d’entre-eux sont condamnés à mort.
Les irrégularités flagrantes qui ont entouré la procédure vont toutefois obliger la Cour suprême de l’Alabama à ordonner la tenue d’un second procès, « plus équitable ».L’International Labor Defense, la National Association for the Advencement of Colored People et plusieurs comités de soutien, tous d’obédience communiste, entrent alors en action. Ils vont donner à cette « tragédie sudiste ordinaire », un retentissement international.
Plusieurs vagues procès suivront. Deux condamnations à la chaise électrique seront à nouveau prononcées, puis commuées en peines de prison à vie. Pour finir, une seule condamnation à mort, celle de Clarence Norris, sera confirmée en 1939. Libéré sur parole en 1944, puis déclaré « not guilty » en 1976, le dernier des  Scottsboro Boys  s’éteindra en 1989, à l’âge de 76 ans.
Des années de captivité illégale, puisque dès janvier 1932, l’une des deux jeunes femmes avait avoué à l’avocat des garçons que leur mensonge n’avait eu d’autre but que celui de leur éviter une peine de prison pour vagabondage ou prostitution.
Lin Shi Kan et Tony Perez (dont on ne sait pratiquement rien) ont voulu inscrire cet épisode édifiant dans le long terme de l’histoire des Noirs afro-américains ; depuis leur rapt sur le continent africain, jusqu’au combat qu’ils menaient dans les années 30 pour une société plus égalitaire. Des études récentes d’historiens et de journalistes viennent parfaire cette œuvre de mémoire, impeccablement mise en pages.
Les dessins sont simples, immédiatement identifiables, les légendes, concises et percutantes. Ici, des esclaves sont conduits enchaînés dans les plantations de coton et de tabac. Là, l’arrestation musclée des neuf garçons. Plus loin, les notables locaux préparent une corde pour le lynchage de ceux qui auraient bénéficié d’une peine trop clémente.

A. C.

192 p., 20 €

Black in White America de Leonard Freed – Ed. Steinkis (oct. 2018)

Leonard Freed (1929 – 2006) est un photographe américain issu d’une famille juive originaire d’Europe de l’Est. Il nait à Brooklyn et se tourne vers la photographie grâce à son apprentissage auprès du directeur de Harper’s Bazaar, Alex Brodovitch.

En 1967, Cornell Capa le sélectionne avec cinq autres photographes pour participer à son exposition « Concerned Photography »

Leonard Freed fut membre de l’agence Magnum à partir de 1972 et fut publié dans les grands magazines à travers le monde (LifeLookParis-Match, Der Spiegel…)

USA. Baltimore, Maryland. 1964. Supporters try to shake the hand of Martin Luther KING.

La carrière de Freed prend son envol au cours du mouvement pour les Droits Civiques, alors qu’il voyage à travers l’Amérique en compagnie de Martin Luther King. Il en tire l’ouvrage Black In White America que les éditions Steinkis publieront à la rentrée 2018-2019.

Et toujours disponible aux éditions Steinkis : I Have a Dream de Kadir Nelson.

L’Inversion de la courbe des sentiments – Jean-Philippe Peyraud – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro (mai 2016)

Copyright JP Peyraud / Futuropolis

On se croirait presque dans un vaudeville, avec portes qui claquent, quiproquos, évanouissements, filatures et fausses pistes.

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Le synopsis ? Un jeune homme, Robinson, tente de quitter, chaussures à la main, l’appartement de la jeune femme qu’il a « pêcho » la veille sur un site de rencontres – à moins que ce ne soit l’inverse.  Mais cette dernière se réveille… Pas de bol.

On le retrouve quelques planches plus loin en bas de chez lui, un sac de croissants à la main, au moment où sa copine lui apprend qu’elle le quitte. Puis c’est au tour de son propre père de débouler dans le vidéo-club qu’il tient avec son pote Mano : sa femme vient de le foutre à la porte.

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Ajoutez à cela deux jeunes adultes à la recherche de leur géniteur (Robinson ?) et un braqueur amoureux particulièrement attentionné, et vous aurez une petite idée de ce qu’il se passe dans cette histoire romantico-cruelle, dans laquelle une douzaine de personnages vont se croiser, s’enlacer, se quitter, s’affronter.

L’action est menée tambour-battant, le scénario est précis comme une montre suisse, tout s’emboîte à merveille. Pour rester dans le parallèle du début avec un vaudeville, on n’est jamais très loin du tragi-comique de vérité des géniaux Labiche et Feydeau.

Une BD revigorante en ces temps troublés.

A. C.

Sur les ailes du monde, Audubon – Fabien Grolleau – Jérémy Royer – Ed. Dargaud

Coup d’œil dans le rétro (2016)

Couverture
Copyright F. Grolleau, J. Royer ( / Dargaud – 184 p., 21 €

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

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Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il lâche ses comparses pour aller observer les volatiles.Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

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Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations. On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens, qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

Le repas des hyènes – Aurélien Ducoudray – Mélanie Allag – Ed. Delcourt

Depuis le 2 septembre 2020 – Copyright A. Ducoudray – M. Allag / Ed. Delcourt, coll. Mirages – 112 p., 17,50 €

Branle-bas de combat : une chèvre manque à l’appel dans le troupeau. Elle est finalement repérée par un gamin, mais il apparaît qu’un yéban en a pris l’apparence…

Il convient ici de faire une pause pour préciser qu’un yéban est un génie de la brousse, coincé entre le monde des vivants et celui des esprits, et qu’il peut prendre l’apparence qu’il veut pour se fondre dans le paysage. Celui qui nous occupe va être l’un des deux héros de ce très beau conte initiatique.

Le second, Kana, est un garçon d’une dizaine d’années, né une poignée de secondes après son jumeau, Kubé. Kubé doit justement être initié aux rites de son peuple, les Dogons, qui ont pour mission de veiller à ce que leurs ancêtres reposent en paix. Ainsi, lors des funérailles d’une défunte ou d’un défunt, les vivants procèdent au rite du Repas des hyènes, leur offrant à manger afin que leurs rires ne troublent pas son repos.

Kana est quant à lui doté d’un caractère bien trempé, et c’est sans doute ce qui a plu au yéban qui vient de l’enlever pour, prétend-t-il, que l’enfant le mène en un lieu qu’il ne précise pas, mais qui, on s’en doute, ressemble au royaume d’Hadès.

Au début, la relation est houleuse entre celui qui, pour la circonstance, a pris l’apparence d’une gigantesque hyène et l’insolent Kana. Puis peu à peu elle fait place à une forme de complicité qui ressemble presque à une relation filiale…

C’est à cet étrange voyage initiatique aux accents fantasmagoriques, voire psychédéliques, brillamment illustré par Mélanie Allag, que nous sommes convié(e)s. Ne nous en privons pas.

Anne Calmat

Le blog de l’auteur : http://boulamatari.blogspot.com/

Le blog de l’auteure : http://moufle.canalblog.com/

Love Corp – J. Personne – Lilas Cognet – Ed. Delcourt

Copyright J; Personne, L; Cognet / Delcourt – Sortie initialement prévue en juin, reportée à septembre – 112 p., 17, 50 €
Détail planche p. 3

Les temps changent… Côté cœur, fini les bracelets magiques et les pierres semi-précieuses que l’on portait en guise de talisman, fini les marabouts-de-ficelle qui pratiquaient l’envoûtement à distance ou vendaient à prix d’or de la poudre de perlimpinpin censée assurer le retour d’affection de l’être aimé. Fini également les sites de rencontres. Il n’y a désormais plus qu’à ouvrir l’œil et tendre l’oreille pour trouver l’âme sœur. Car, miracle ! voici le bracelet qui détecte dans un rayon de 7 mètres les personnes qui vous sont compatibles à 97%.

L’équipe du professeur L’église exulte. Champagne à tous les étages. Succès planétaire garanti.

Détail planche p. 5

Reste à faire la preuve de l’infaillibilité de l’invention de celui que l’on s’est rapidement empressé d’évincer pour mieux récolter les fruits juteux de sa mirifique trouvaille… Mais le professeur Léglise n’a pas dit son dernier mot.

La BD débute par le constat peu optimiste de ce qui attend les futurs tourtereaux : incompréhension, disputes, rupture…

Mais le succès commercial du Love Corp l’emporte sur ces prévisions dissuasives, si bien que désormais tous ou presque ont leur bracelet « renifleur » au poignet. Nous faisons par exemple la connaissance de Manu, étudiant timoré, amoureux de sa prof, elle même lasse des relations qui ne mènent à rien. Il y a aussi Titi, son collègue à l’université. Lui ne veut pas entrer dans la combine et refuse que son parcours amoureux soit tributaire d’un algorithme. Ils vont être confrontés à la question qui taraude les humains depuis des temps immémoriaux  : qu’est-ce que l’amour ? Comment voir clair dans son coeur et sur qui l’emporte de la raison ou de l’émotion. La réponse est peut-être plus simple qu’ils ne l’ont imaginée…

Acidulé et jubilatoire.

Anne Calmat

Tomahwak – Patrick Prugne – Ed. Daniel Maghen


Copyright P. Prugne / G. Maghen – En librairie le 3 septembre 2020 – 96 p., 19,50 €

planches p.16 et 17

Tomahawk n’est pas le nom de l’une des nombreuses tribus d’Indiens qui peuplaient de nord-ouest de l’Amérique au temps de la conquête du Nouveau Monde par les Européens, mais celui d’une hache de guerre que ces mêmes Indiens utilisaient pour combattre leurs ennemis, et plus précisément, ici, celui d’un grizzli, rendu féroce par la seule volonté d’un homme.

Pl.anche p. 40 (détail)

L’un des héros de cette histoire, qui se déroule entre les mois de juin et juillet 1848, Jean Malavoy, va traquer sans relâche ce plantigrade gigantesque, afin de se venger de lui et espérer un jour voir s’atténuer une souffrance qui ne l’a jamais quitté. Mais la meilleure des vengeances n’est-elle pas, dans le cas présent, l’absence de vengeance ?

Détail planche p. 44

Plusieurs thèmes se mêlent à cette fable subtilement illustrée par Patrick Prugne, dont le contexte, rigoureusement historique, nous laisse entrevoir la bataille de Fort Carillon (8 juillet 1848) qui est sur le point de s’engager entre l’armée française et l’armée britannique : la colonisation et les rivalités pour l’appropriation des territoires qui restent à conquérir ou qui l’ont déjà été ; la vie des enrôlés dans les forts ; les relations entre les colons et tribus autochtones ; la grandeur ou la cruauté des uns et des autres…

Planche. p. 43
Carnet de croquis

L’album est tout simplement fascinant de la première à la dernière page. Car ne vous y trompez pas, l’histoire -avec un grand ou un petit « h » – ne s’arrête pas là où l’on croit. Il ne faut surtout pas passer à côté de la vingtaine de planches qui suivent le mot « Fin » inscrit au bas de la page 72 de l’album. Vous y découvrirez alors une postface qui en prolonge la narration, intitulée « Que sont-ils devenus ? », ainsi que nombre de croquis et esquisses, tous plus beaux les uns que les autres.

Carnet de croquis

Anne Calmat

Patrick Prugne (1961, Clermont-Ferrand) a toujours aimé dessiner. Parmi ses auteurs préférés on trouve Pratt, Manara, Juillard, Loisel, Breccia et Prado. Après ses études, il travaille dans la publicité, puis, obtient en 1990 le prix Alph-Art Avenir au Festival d’Angoulême, pour une parodie de la fable Le lièvre et la tortue. « Cela a été un déclic » affirme le dessinateur, qui contacte alors des éditeurs de BD. Dès l’année suivante, il signe chez Vents d’Ouest la série humoristique Nelson et Trafalgar, avec Jacky Goupil au scénario. En 1999 il publie Fol, une saga de fantasy, chez le même éditeur. En 2004, la trilogie L’auberge du bout du monde voit le jour chez Casterman, c’est sa première collaboration avec Tiburce Oger. Ensemble, ils publient en mars 2009 Canoë Bay, aux éditions Daniel Maghen. Aujourd’hui, Patrick Prugne veut poursuivre sa passion : « J’ai encore envie de faire de la BD et de dessiner des projets qui me tiennent à coeur. Si je n’étais pas dessinateur, je serais… dessinateur, ou peut être peintre ».

Texte et photo © Daniel Maghen

La dernière rose de l’été (suivi de) L’aimant – Lucas Harari – Ed. Sarbacane

C O M M U N I Q U É

Copyright L. Harari (scénario et dessins) / Sarbacane – En librairie le 26 août 2020 – 192 p., 29

C’est l’été. Léo, jeune rêveur parisien caressant l’espoir de devenir écrivain, bosse dans une laverie automatique en attendant de trouver l’inspiration pour son grand œuvre. Un soir, il croise par hasard un cousin qui lui propose de garder sa maison de vacances au bord de la mer. Coup de pouce du destin, le timide Léo devient quelques jours plus tard le voisin de riches plaisanciers.

Cependant, malgré l’atmosphère légère et surréaliste, quelque chose ne tourne pas rond. De jeunes hommes disparaissent aux alentours, la tension monte… 

C’est dans ce cadre étrange, et tandis que l’inspecteur Belœil mène l’enquête, que Léo rencontre sa jeune voisine, une adolescente capricieuse et sauvage : la belle Rose.

Policier intimiste hitchcockien d’inspiration Nouvelle Vague, La dernière rose de l’été revisite le récit d’ambiance avec une grâce épurée, une esthétique léchée, des couleurs hypnotiques, et un don singulier pour établir des atmosphères mystérieuses. Pas de doute, c’est bien le nouvel Harari ! 

Après L’aimant ( 2017 Ed. Sarbacane), La dernière rose de l’été est le second roman graphique de Lucas Harari.

Copyright L. Harari / Sarbacane –
152 p., 25 €

Pierre, le héros, était à ce point fasciné par l’architecture que Peter Zumthor avait imaginée à la fin des années 1990 pour la construction des nouvelles Thermes de Vals, qu’il a écrit sa thèse de doctorat sur ce complexe thermal et hôtelier niché à 1.200 mètres d’altitude dans le canton des Grisons. Puis, il s’est ravisé et l’a jetée aux orties. La puissance d’attraction qu’avait exercé sur lui le lieu se faisant de nouveau sentir, il a décidé de se rendre sur place. Pour savoir.

Après une brève introduction sur les conditions d’écriture de la BD, nous le rejoignons dans le tortillard qui le mène vers son destin. Là, un petit caillou doté d’étranges pouvoirs surgit de l’extérieur et atterrit à ses pieds. Il aura une importance non négligeable tout au long de cette histoire qui échappe à toute rationalité. De même qu’un certain carnet de croquis, disparu puis réapparu, et un Zippo « passe-muraille »…

Une fois arrivé, le jeune homme va faire un relevé minutieux de la topographie de l’imposante structure minérale aux lignes géométriques et noter la présence d’une porte sur l’un de ses panneaux. La réalité de ladite porte va bientôt être contestée avec véhémence par l’un des personnages du récit, l’inquiétant Philippe Varet, un écrivain-conférencier, spécialiste dans l’étude des villes d’eau.

Pierre l’a pourtant vue de ses yeux vue, et même dessinée…

Le jeune homme va également être le seul à croire l’histoire que raconte Testis, un vieil ermite des montagnes, dont l’âge canonique porte les autres à déclarer qu’il déraille. Le vieillard prétend en effet que jadis, un jeune déserteur de la Première Guerre mondiale s’est volatilisé sous ses yeux, comme absorbé par la paroi rocheuse, cependant qu’une pluie de pierres fondait sur lui.  

On n’en dira pas plus, préférant laisser au lecteur le soin de découvrir cet album aussi troublant que captivant.

Lucas Harari est né à Paris en 1990, où il vit toujours. Après un passage éclair en architecture, il entreprend des études aux Arts déco de Paris, dans la section image imprimée dont il sort diplômé en 2015. Sensibilisé aux techniques traditionnelles de l’imprimé, il commence par publier quelques petits fanzines dans son coin, avant de travailler comme auteur de bande dessinée et illustrateur pour l’édition et la presse.

A.C.

Sourvilo – Olga Lavrentieva – Ed. Actes Sud

C O M M U N I Q U É – Copyright O. Lavrentieva / Actes Sud

Traduction Polina Petrouchnina. En librairie le 2 septembre 2020 – 320 p. 28 €

En Russie, les grand-mères sont la mémoire vivante de l’histoire tragique de leur pays. L’écrivaine Svetlana Aleksievitch, prix Nobel de Littérature en 2015,  raconte d’ailleurs qu’enfant, sa grand-mère lui avait appris à écouter ce qu’on avait pas le droit de dire

Ici, c’est Valentina Sourvilo, 94 ans, qui raconte à sa petite-fille, Olga Lavrentieva, son enfance heureuse à Leningrad, brutalement interrompue par l’arrestation de son père, en 1937. Viennent ensuite l’assignation à résidence, la mort de sa mère, le retour dans sa ville natale, qui sera assiégée pendant plus de deux ans. C’est le tristement célèbre Siège de Leningrad. C’est aussi l’époque de la faim persistante, de la peur épuisante, des trahisons d’amis, puis plus rares, comme par miracle, celle des mains qui se tendent… Tout cela a laissé une profonde cicatrice dans le cœur de Valentina, la conduisant, même dans les années relativement prospères d’après-guerre, à souffrir d’une peur irraisonnée pour ses proches.

Imprégnée de tendresse, l’histoire de cette femme, que l’auteure illustre à travers un graphisme en noir et blanc, laconique  et puissant, devient le reflet du destin de millions d’autres, et de tout une nation*.

Olga Lavrentieva est membre de l’Union des artistes de Saint-Pétersbourg. Elle privilégie dans ses bandes dessinées la fiction documentaire, comme dans son premier album consacré à un procès de militants proches d’Édouard Limonov. Auteure reconnue en Russie, ses œuvres sont publiées en Finlande, en Suisse, en Norvège, aux États-Unis, en Hongrie, en Pologne et, pour la première fois, en France.

  • Pour mémoire – 1937 marque l’apogée de ce qu’on a appelé la Grande Terreur instaurée par Staline. La répression procède par catégories sociales : les anciens nobles, les trotskistes, les militaires, les ouvriers… et ceux qui sont d’origine polonaise comme Vikenty Kazimirovitch Sourvilo, dont le nom de famille est sans équivoque.
  • 1941. L’Allemagne envahit l’URSS sur plusieurs fronts. Hitler l’a ordonné, Leningrad, berceau de la Révolution de 17, doit être rayée de la carte. Assiégée, cette ville de trois millions d’habitants brutalement confinés, se retrouve coupée du monde, avec des stocks de nourriture largement insuffisants : blé et farine pour 35 jours, viande et bétail sur pied pour 33 jours, sucre et conserves pour 300 jours alors que le siège va durer… 900 jours. Bombes et obus vont réduire la Venise du Nord en un champ de ruines où sévissent le froid – jusqu’à moins 38 °C – et la famine. 

Quand enfin le siège sera levé, en 1944, on dénombrera 1 800 000 morts dont 1 million de civils. 

La tournée – Andi Watson – Ed. çà et là

Titre original : The book tour (Angleterre) – Traduction Hélène Duhamel – Copyright A. Watson / Çà et Là – 212 p., 22 €

Comment ne pas faire un parallèle avec deux personnages que l’on rencontre dans au moins deux romans inachevés et posthumes de Franz Kafka (1883-1924) : Joseph K (Le Procès, 1924) et K l’Arpenteur (Le Château, 1926) ? On peut raisonnablement se dire que, s’il en avait eu le temps, l’auteur les aurait désignés autrement que par cette simple consonne… On pense également à Ionesco (Tueur sans gages).

Ici , G.H. Fretwell, un petit auteur de romans, qui pour la plupart finissent probablement au au pilon, vit dans une petite ville anglaise, avec sa femme, Rebecca, qui ne lui prête guère d’attention, et leur enfant. Son nouveau roman, Sans K, vient de sortir et Fretwell se lance dans une tournée de promotion programmée par son éditeur. Ladite tournée débute mal : à peine arrivé, un faux porteur de bagages lui dérobe sa valise contenant les exemplaires de son roman. Ensuite, il est plus ou moins bien accueilli dans les librairies et ne parvient jamais à dédicacer le moindre livre. Délaissé par son éditeur, qui a manifestement d’autres chats à fouetter, il attend avec impatience la parution d’une critique de Sans K dans la rubrique littéraire d’un grand quotidien, chronique qui ne viendra jamais.

Mais tout se corse encore lorsqu’il est interrogé par la police, car son circuit est étrangement similaire à celui du « Tueur à la valise », un tueur en série qui sévit dans les lieux qu’il a lui-même parcourus. Pour Fretwell, le cauchemar kafkaïen ne fait alors que commencer…

Une délicieuse comédie noire so british, avec la connotation satirique et politique qui va avec, dans laquelle le personnage un peu falot et constamment dépassé par les événements – mais qui oppose une résistance passive qui, sait-on jamais, pourrait s’avérer efficace – est un formidable anti-héros.

Anna K.

Andi Watson est né en 1969 à Wakefield (Angleterre). Après des débuts dans le jeu vidéo, puis un passage par le dessin animé, il se consacre à la bande dessinée à partir de 1993 avec « Samouraï Jam » . Il crée ensuite la série « Skeleton Key » puis « Geisha », qui lui vaudra une nomination aux prestigieux Eisner Awards en 2000.

Il est également l’auteur de plusieurs romans graphiques abordant avec finesse les relations entre hommes et femmes, dont « Breakfast After Noon » (nominé aux Eisner Awards en 2001), « Slow News Day », « Ruptures » et « Little Star ». Dans un registre moins intimiste, il a également collaboré avec Marvel, DC et Dark Horse Comics, puis a réalisé plusieurs bandes dessinées pour enfants. Andi Watson vit à Worcester (Angleterre) avec sa femme et sa fille.

Voir Archives : Points de chute (février 2016) et Breakfast After Noon (décembre 2017), Ed. çà et là.

Quimby the Mouse – Chris Ware – Ed. L’Association

Coup d’œil dans le rétro (janv. 2010)

Quimby the Mouse est un album kaléidoscopique constitué de travaux que Chris Ware publia au début des années 1990 dans The Acme Novelty Library, une revue qu’il avait lui-même créée.

En France, son terrain d’exploration graphique hors normes attire rapidement l’attention des éditions L’Association, qui à leur tour s’en emparent.

Album inclassable parmi les inclassables, au contenu éclectique, loufoque, complexe, Quimby The Mouse est, au gré de l’humeur de son auteur, composé de bandes dessinées animalières (Larry le chat), de héros masqués (type Superman), d’anti-héros (Jimmy Corrigan), de fac-similés de The Acme, d’encarts publicitaires détournés, de conseils « scientifiques » déjantés et de mille autres choses encore.

Chris Ware ©
Chris Ware ©

Les planches, majoritairement en noir et blanc, alternent avec celles aux couleurs fortes ou bien tirant sur le pastel. Les unes sont d’une densité foisonnante – 40 à 70 cases par planche, voire plus (prévoyez une bonne loupe !), les autres sont plus minimalistes, comme si Chris Ware avait voulu laisser au lecteur le temps de reprendre son souffle. Avec ou sans loupe, la surprise est au détour de chaque page : scènes potaches, impertinence, pertinence, autodérision, amertume, réminiscences…

En résumé, que vous soyez ou non familier de l’univers baroque de Chris Ware, équipez-vous et partez le nez au vent à l’aventure ! 68 p., 33 € – 30×40 cm

Anne Calmat

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Chris Ware ©
Extrait de {Quimby the Mouse}, Chris Ware
Chris Ware ©



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Le culte de Mars – Mobidic – Ed. Delcourt

Copyright Mobidic / Delcourt – Depuis le 17 juin 2020

Mars, planète de tous les fantasmes. Il est vrai que le nom guerrier que lui a attribué l’astronome qui l’a découverte invite à sa conquête. Mais qui va la conquérir ? Ou plutôt, qui a conquis l’autre la première ? Dans les années 1960, les scientifiques américains s’interrogeaient sur l’origine des phénomènes étranges observés à de multiples reprises dans le ciel. Ils furent suivis un peu plus tard de témoignages d’atterrissages d’objets en forme de soucoupes inversées, puis de contacts avec leurs occupants. Les astrophysiciens n’excluaient pas que ces « unidentified flying objects » puissent venir de Mars. Des commissions furent créées un peu partout dans le monde, dont les conclusions s’accordaient sur le fait que dans un certain nombre de cas, rien n’indiquait qu’il puisse s’agir de témoignages subjectifs, nés d’esprits dérangés.

Voilà qui nous ramène au Culte de Mars, dont la couverture représente une fusée faite de bric et de broc, sur les performances de laquelle il serait difficile de parier un kopeck. Un homme, Hermès, collecteur et gardien des savoirs anciens tient serré contre lui un épais volume, que l’on imagine être précieux. Où sommes-nous ? De toute évidence sur la Terre. Mais à quelle époque ? La société que dépeint l’auteure dans un style flamboyant semble passablement divisée et chaotique ; on pense plutôt à des temps reculés.

Mobidic remet rapidement les pendules à l’heure…

Plusieurs décennies ont passé depuis le départ des colons, la vie sur Terre a repris ses droits, mais parmi ceux qui sont restés, un grand nombre s’accroche à l’idée que « Mars est le paradis et qu’ils ont été oubliés en enfer ». Ils n’ont en outre pas oublié la trahison de leurs semblables, c’est pourquoi ils ont construit cette fusée qui devrait, le moment venu, leur permettre de rejoindre la planète rouge.

Mais en quoi ce potentiel exode se justifie-t-il ? Ne serait-il pas plus sage, maintenant que sont cicatrisées les blessures infligées à la planète bleue par les générations précédentes, de miser sur cette bonne vieille Terre, tout en veillant à ne jamais reproduire les erreurs du passé ? De plus, qu’est-ce qui prouve que les pionniers d’antan sont arrivés à bon port ?

Pour la petite et probablement la grande Histoire, l’été 2020 verra partir trois missions robotiques vers Mars. Des étapes nécessaires avant que l’Homme ne puisse, peut-être, se rendre un jour sur la planète rouge. Si certains prétendent que cela pourrait arriver très vite, d’autres assurent qu’il faudra encore être patients. La NASA se serait déjà attelée au projet, tout comme l’Agence Spatiale Européenne.

Anne Calmat

112 p. 18,95 €

Depuis mai 2015 aux éditions Delcourt

De la même auteure

Roi Ours : un conte au graphisme soigné et vivant, aux couleurs éclatantes et généreuses, une ode à la tolérance, au partage et au respect d’autrui, pour narrer le destin sombre et hors norme d’une jeune fille, appartenant à une tribu polythéiste de la forêt.

L’odyssée d’Hakim (T.3) – De la Macédoine à la France – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

Depuis le 3 juin 2020 – Copyright F. Toulmé / Delcourt

Ce troisième et dernier volume débute par une rencontre entre Fabien Toulmé et les élèves d’un lycée du sud de la France. Le T. 3 de L’Odyssée d’Hakim n’a pas encore été publié, l’auteur leur fait un résumé des deux précédents, répond à leurs questions, met un certain nombre d’éléments en perspective, puis rejoint Hakim, afin de poursuivre et clore une longue conversation entamée en octobre 2016. (v. Archives, mai 2020)

Hakim décrit alors les dernières étapes d’un périple qui a duré quatre ans, jusqu’à cet ultime et éprouvant voyage à travers plusieurs pays de transit, qui va les mener, son tout jeune fils Hadi et lui, de la Macédoine à la France. Il évoque les longues marches de nuit avec d’autres réfugiés : ne pas se faire repérer, rester groupés pour faire échec aux brigands venus les dépouiller, ne pas oublier de se faire enregistrer dans les pays traversés, mais sans se tromper sur la nature de l’attestation de passage – demande d’asile ou simple laisser-passer ? Trouver où se laver, où se restaurer, pourvoir aux besoins du petit Hadi dont la vie lui est plus chère que la sienne, faire une halte chez l’habitant pour une nuit que l’on espère paisible. Et voir le maigre pécule qu’il avait emporté fondre comme neige au soleil.

Il y a eu des rencontres heureuses et celles qui l’étaient moins, des policiers bienveillants prêts à tendre la main, et les autres. Il y a eu des pays qu’il aurait fallu éviter, et ceux qui facilitaient la vie des migrants. « En Autriche, on avait l’impression d’être traités comme des personnes qui avaient une valeur, par opposition à la Hongrie où on se sentait comme des animaux, des criminels.» Il y a eu de grandes peines, des fausses joies, puis l’ineffable bonheur d’être tous réunis. Ensuite, le principe de réalité a eu beau rattraper Hakim, il saurait faire face.

Fabien Toulmé

Un sans faute comme d’habitude de la part de Fabien Toulmé, dont l’immense talent tient à la justesse de son écriture et à sa capacité nous faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de ses héros, nous les suivons pas à pas, partageons leurs attentes et leurs déceptions. Un témoignage puissant sur ce que c’est qu’être humain dans un monde qui parfois oublie de l’être.

Anne Calmat

304 p., 24,95 €

Extrait d’interview de Fabien Toulmé (© Delcourt).

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans cette dernière partie du récit ?

Chaque étape, prise de façon individuelle, est déjà très forte et doit être très dure à vivre, mais ce qui m’a le plus marqué c’est justement l’enchaînement, sans répit, de toutes ces étapes. Comment Hakim, avec un enfant qui savait à peine marcher, a-t-il pu endurer tout ce voyage en ne dormant quasiment jamais et dans des conditions très rudes ? J’avoue que je suis admiratif de sa force et de son courage.

D’ailleurs globalement, qu’est-ce qui t’a le plus étonné chez Hakim ? Et dans son récit ?

En plus de ce que je viens de dire, je pense que c’est sa résilience. Sa capacité à faire de l’humour sur des moments durs de son parcours. Et je suis également impressionné par sa patience, le temps qu’il a pris pour me raconter, en détail, pendant plus d’un an et demi, toute son histoire.

Voir aussi « Ce n’est pas toi que j’attendais » (Archives mars 2017) et « Les deux vies de Baudoin » (idem)

The Nobody – Jeff Lemire – Ed. Futuropolis

Depuis le 22 juin 2020 – Copyright J. Lemire / Futuropolis

Pour l’écriture de cet album, Jeff Lemire s’est inspiré du roman de G.H. Welles, Homme invisible (publié en 1897). Fasciné par les conquêtes de la science au 19è siècle, Wells y décrivait la destinée d’un homme, le physicien Griffin, qui avait découvert un moyen de rendre transparents les tissus, y compris les cellules vivantes. Après avoir expérimenté le procédé sur lui, il s’était aperçu que ses vêtements et la nourriture qu’il absorbait demeuraient visibles. Une solution s’était alors offerte à lui, le temps de trouver la formule qui lui rendrait son apparence : des bandelettes sur tout le corps, des lunettes noires et un chapeau.

La bande dessinée – captivante de la première à la dernière planche – met ici l’accent sur la quête d’identité et la destruction toujours possible d’une communauté, jusque-là paisible.

Dans The Nobody, un dénommé John Griffen débarque dans une petite bourgade et se rend à l’unique motel du coin. Il ne passe pas inaperçu. La nouvelle de l’irruption de cette « momie ambulante » au sein du paisible Large Mouth se répand comme une trainée de poudre et les difficultés ne tardent à fondre sur lui. Conscient de l’hostilité que sa présence suscite, l’homme sans nom opte pour un confinement quasi permanent dans ledit motel. Pour Vickie (la narratrice), une ado solitaire qui rêve d’un ailleurs, l’inconnu symbolise à lui seul le mystère fantasmé du monde extérieur. Un soir elle frappe à sa porte, John laisse entrer celle qui lui a sauvé la mise en lui permettant de venir chercher quotidiennement ses repas au restau de Large Mouth. Il lui confie qu’il est là dans l’unique but de poursuivre en toute tranquillité des travaux scientifiques, dont il lui livre la teneur.

Vérité ? Mensonges ? L’homme est-il ce qu’il prétend ? Beaucoup en doutent. Que fuit-il ? Jeff Lemire lève les voiles les uns après les autres, cependant que le pouvoir de nuisance des idées reçues fait lentement son œuvre et que la paranoïa gagne les esprits. Dans un monde où la différence n’a pas sa place, la disparition d’une serveuse va suffire pour que Griffen soit tout naturellement désigné comme le seul coupable possible, et traqué comme tel. Son sort sera-t-il aussi dramatique que celui subi par son « prédécesseur », le physicien Griffin ?

Anne Calmat

Jeff Lemire

Jeff Lemire (né le 21 mars 1976 dans le Comté d’Essex) est un auteur de bande dessinée canadien. Il publie à la fois pour la scène alternative et pour le grand groupe DC Comics, où il est principalement scénariste. Jeff Lemire est né et a été élevé dans le comté d’Essex (Canada), près du Lac Saint-Claire. Il a étudié le cinéma, puis décidé de poursuivre dans le comics quand il a réalisé que sa personnalité solitaire ne collait pas avec le métier de réalisateur. The Nobody, sorti en 2009, est une réédition.
144 p., 20 €

Roberto & Gélatine Cache-cache – Germano Zullo – Albertine – Ed. La Joie de lire

Depuis le 9 juin – Copyright G. Zullo, Albertine / Joie de lire

Les temps changent. Autrefois on aurait dit d’un tel album qu’il s’adresse aux jeunes de 7 à 77 ans, aujourd’hui, on peut affirmer qu’il parlera aux lectrices et lecteurs de 4 à 88 ans. Un sacré vol-plané ! Les plus jeunes, qui adorent qu’on leur raconte encore et encore la même histoire, se reconnaîtront dans celle-ci ; il n’est en outre pas exclu que les plus anciens essuient une larmichette en la partageant avec leurs petits démons (et merveilles).

Les souvenirs remonteront alors à la surface…

Comme Roberto, vous êtes plongé(e) dans un roman passionnant, au plus fort de l’action, et voilà que votre petit-fils ou votre petite-fille vous réquisitionne pour une partie de cache-cache. « Je n’ai pas le temps de jouer » lui dites-vous. Mon œil ! Vous avez beau protester, rien n’y fait. Vous capitulez, tout en tentant de ne pas perdre la face : « Alors juste une fois, après tu me laisses tranquille !» Vous faites alors semblant de chercher, en vous parlant à vous-même : « Ça ne peut pas être là, l’espace est trop petit ! » « Peut-être dans ce coffre… Non… Alors derrière la porte de la salle de bains… Tiens, c’est bizarre, tous les vêtements qui étaient dans le panier en osier sont maintenant éparpillés par terre… »

Vous entendez un rire étouffé, vous faites la sourde oreille, vous apercevez l’extrémité d’un pied qui dépasse d’un énorme coussin, vous passez votre chemin. Tout cela fait partie d’un rituel auquel grands et petits se plient avec un égal bonheur.

L’album concocté par Germano Zullo et Albertine – un enchantement ! – perpétue avec élégance et espièglerie ce moment de partage, dont on a eu un jour ou l’autre la nostalgie. C’est tout simple, plein de poésie et de vitalité ; le duo Germano Zullo & Albertine fonctionne cette fois encore à la perfection. (v. aussi Archives BdBD : Le Président du monde, Les Oiseaux et le premier opus de Alberto et Gélatine).

Délicieux comme une pomme d’amour.

Anne Calmat

88 p., 14,90 €