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A bord de l’Aquarius – Rizzo – Bonaccorso – Futuropolis

En librairie depuis le 9 janvier. 2019 – Communiqué

En novembre 2017, Marco Rizzo, journaliste et scénariste, et son compagnon de plume, Lelio Bonaccorso, dessinateur et auteur de BD, faisaient un reportage à bord du navire, affrété par l’ONG SOS Méditerranée pour sauver des migrants en mer…

Ils donnent ici la parole à l’équipage de L’Aquarius et en particulier au chef mécanicien, Antony, que tous appellent « Papa Panda ». Sur le bateau, on affronte une misère humaine incommensurable, avec des gens qui nous racontent des tortures, des violsOn est hanté par des images de femmes, d’enfants qui flottent sans vie à la surface de la Méditerranée et que nous avons repêchés. Des témoignages poignants de migrants émaillent le récit, témoignages qui prouvent, hélas, que s’ils savaient pourquoi ils fuyaient leur pays, la violence, la guerre et la misère, ils ne savaient rien de ce qui les attendait une fois à bord d’un bateau de passeur. On y trouve aussi des pages documentaires qui aident à comprendre la complexité et la dangerosité des missions de sauvetage.

Conversation avec les auteurs. © Futuropolis

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a donné l’envie de faire un reportage sur l’Aquarius ?

MRDepuis plusieurs années en Italie, on parle de migrants et de secours en mer, bien souvent à travers la propagande ou les fake news. Je voulais faire ce que chaque journaliste devrait faire : voir avec mes propres yeux les fonctionnements d’un bateau comme l’Aquarius. En même temps, je voulais recueillir les histoires des migrants, mais aussi des secouristes pendant une période cruciale pendant laquelle deux mondes se croisent pour la première fois.

LB La première raison qui m’a poussé à partir a été le besoin de voir de mes propres yeux ce qui se passe réellement dans le canal de Sicile, et de pouvoir le raconter à tous.

Quelles ont été vos principales difficultés ?

MRD’abord une très vive émotion. C’est très compliqué d’avoir les idées claires quand il faut raconter la douleur des autres. Une autre difficulté concerne le grand nombre d’histoires recueillies. Même si beaucoup d’entre-elles malheureusement se ressemblent, en faire une sélection s’est révélé presque impossible. Face à cela, nous avons eu recours aux méthodes journalistiques, et surtout aux règles éthiques du journalisme, tout en faisant en même temps preuve d’empathie.

LBPas forcément des difficultés. En revanche, ça a été très prenant, aussi bien techniquement qu’humainement.

Vous êtes italiens. Quel a été l’accueil de l’ouvrage dans votre pays, sachant que le gouvernement actuel est pour le moins très critique envers l’Aquarius ?

MR – Le livre a été réalisé sous l’ancien gouvernement, qui probablement en essayant d’augmenter sa popularité avait déjà commencé à pointer du doigt les opérations des ONG. Cependant à cette époque, les autorités italiennes, comme le garde-côte, arrivaient encore à collaborer avec les ONG, dont elles coordonnaient les opérations. À partir du mois de mai, la situation s’est aggravée. D’une part parce que pour les ONG, il est désormais impossible d’agir, d’autre part parce que même le garde-côte italien en est empêché. Les ONG sont devenues des victimes de la propagande et de la mauvaise information. C’est pour cette raison que beaucoup d’Italiens ont peut-être eu un préjugé négatif sur notre livre, qui ne fait que raconter des événements que certains préfèrent faire semblant ne pas remarquer. Mais beaucoup d’autres, au contraire, ont accueilli cet ouvrage avec curiosité et intérêt, pour en savoir davantage et mieux connaître les faits et les histoires. Mise à part certains articles critiques (publiés avant l’édition du livre!) et l’habituel bruit des haters et trolls (des contenus haineux) sur les réseaux sociaux, notre livre a capté l’intérêt d’une Italie curieuse et solidaire qui ne cesse d’exister.

LBDans ce livre, nous racontons des faits réels qui peuvent être vérifiés, on n’entame pas une polémique avec le gouvernement. Nous avons rapporté les témoignages, les données et les éléments qui peuvent difficilement être démentis. C’est vrai aussi que nous avons subi des critiques et des insultes de la part de personnes qui n’ont même pas lu le livre ! Mais on s’y attendait. Nous avons également reçu énormément de compliments et d’éloges pour notre travail, et c’est extrêmement important pour nous, car ça signifie que nous avons fait du bon boulot.

128 p., 19 €

Milady ou le Mystère des Mousquetaires – Sylvain Venayre – Frédéric Bhiel – Ed. Futuropolis


En librairie depuis le 11 janvier 2019
© F. Bihel-S. Venayre/Futuropolis

Je suis un honnête homme, Anne de Breuil, j’aurais pu vous prendre de force, mais je vous ai épousée (…) J’ai fait de vous la première dame de ma province. Alors quand je vous demande de m’accompagner à la chasse, vous ne discutez pas, vous m’obéissez.

p. 15

Celui qui s’exprime ainsi est le comte Olivier de la Fère, futur mousquetaire du roi Louis XIII, plus connu sous le nom d’Athos. Celle à qui s’adresse cette injonction obtempère, mais elle n’en pense pas moins. Car derrière la blondeur et le visage angélique se cache déjà une femme révoltée. N’a-t-elle pas été marquée au fer rouge d’une fleur de lys pour s’être enfuie du couvent à l’âge de treize ans avec un prêtre défroqué ? Elle suit donc son seigneur et maître à la chasse. Dès lors tout va très vite : Anne fait une chute de cheval, le comte l’aide à se relever, il découvre la marque de l’infamie sur son épaule et décide sur le champ de laver son honneur…

p. 17
p. 23

Tout est dit. Laissée pour morte, exclue de la société et animée par un inextinguible désir de revanche, la future Milady, autour de qui l’action va se nouer puis se dénouer avec une indéniable puissance dramatique, va poursuivre son objectif sans se soucier des dommages collatéraux.

Les auteurs revisitent ici le roman que Dumas père et Auguste Maquet firent paraître en 1844, en ne se concentrant que sur les scènes où le personnage totalement imaginaire de Milady apparaît. Les faits qui se déroulent sont décrits de son point de vue.

Selon Sylvain Venayre, Milady pourrait bien être la véritable héroïne des Trois Mousquetaires. Un message que Dumas aurait dissimulé dans son roman inspiré des Mémoires de M. d’Artagnan, de Courtiz de Sandras (1700), semble légitimer ce choix. Venayre écrit en effet dans la postface de l’album : À l’issue d’un siècle d’accentuation de la domination de l’homme sur la femme, alors que l’histoire des luttes féministes balbutiait (…) Dumas écrivait un livre revendiquant pour les femmes une place égale à celle des hommes. La société du temps étant ce qu’elle était – et Dumas lui-même ne renonçant pas à s’y faire une place enviable, il dissimula son message, tout en laissant des signes clairs à l’intention de ses lecteurs. Message que reprendra en 1872 Alexandre Dumas fils dans sa brochure intitulée L’Homme-femme.

p. 78

Dix ans plus tard, devenue Comtesse de Winter par son seconde mariage, puis rapidement veuve, Milady se met au service de celui qui veut la perte de la reine de France, en l’obligeant à dévoiler au roi sa liaison avec le duc de Buckingham : le Cardinal de Richelieu. L’histoire bien connue des ferrets de diamants qu’elle lui a imprudemment offerts inaugure la collaboration entre la belle intrigante et le ministre de Louis XIII. Milady va alors trouver sur son chemin ceux qui ont pris fait et cause pour la reine : Porthos, Aramis, d’Artagnan… et une vieille connaissance, Athos.

Cardinalistes contre royalistes, petite et grande Histoire des relations entre la France et l’Angleterre vont se mêler et mettre aux prises Milady avec Buckingham, d’Artagnan et lord de Winter.

Dans cette version graphique illustrée par Frédéric Bihel dans le plus pure style du grand Gustave Doré, le roman prend une tout autre coloration. Au relatif manque d’épaisseur psychologique des Mousquetaires, s’oppose l’irréductibilité d’une femme qui se bat avec les armes dont elle dispose pour se venger de la flétrissure infligée à son corps et des multiples outrages qu’elle a subis : le charme et un art consommé de la manipulation et du simulacre.

Je ne suis ni un ange ni un démon, mais une fille de la terre (…), dira-t-elle à celui qui, tombé en dévotion pour elle, a décidé de la sauver de la déportation et de la venger de ceux qui, selon lui, l’ont, par leur brutalité, amenée à être ce qu’elle est devenue.

Les lecteurs avertis savent que cette scène a lieu à la fin du quarante-troisième chapitre du roman, et qu’il en reste neuf, plus un épilogue…

Anne Calmat 

128 p., 20 €


Les nuisibles – Piero Macola – Futuropolis

Visuels © P. Macola /Futuropolis. En librairie depuis le 7 janvier 2019 – 120 p., 20€

p. 8

Lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, Bruno rêvait d’avoir une mobylette. Pour cela, il s’était improvisé ramasseur de cadavres de rats, qu’il fallait à tout prix dissimuler aux regards des touristes. « Achève-les avant de les benner » lui avait dit Ennio, l’homme à tout faire du port de plaisance de cette petite ville du nord de l’Italie. Nous verrons plus loin que, sur le plan humain, Ennio valait encore moins que les nuisibles qu’il traquait.

p. 107
p. 19

Bruno a maintenant une quarantaine d’années, il vit dans une baraque sur pilotis, à proximité d’une étendue d’eau soumise aux caprices d’une crue possible du Pô. Il est gardien de péage. C’est presque un invisible. Il se protège. Mais parfois les souvenirs attaquent par surprise. Celui qu’il est devenu ne pourra s’empêcher de faire de nombreux allers-retours dans ce passé qu’il préfèrerait oublier.

p. 25

Il rend souvent visite à la vieille Maria qui, sur la demande expresse de sa fille, doit bientôt quitter sa maison : trop de cambriolages, trop d’immigrés pour squatter les fermes abandonnées aux alentours, trop de vols de bateaux sur le port. Le souvenir de Renato, l’époux de Maria, reste très prégnant chez celui qui, hormis cette parenthèse enchantée, semble n’avoir jamais trouvé sa place dans la société.

p. 33

Il y a aussi Anton, l’un de ces nombreux sans-papiers à la recherche du petit boulot qui leur permettra, peut-être, d’atteindre un jour le pays de leurs rêves. Il vient justement d’être embauché sur un chantier de construction. Horaires infernaux, salaire de misère. « Si tu te blesses, tu la fermes » a prévenu le contremaître. Anton tombe d’un échafaudage, mettant ainsi en péril l’économie souterraine du chantier. Il ne tarde pas à comprendre le sort qui lui est réservé et s’enfuit en emportant la caisse. Le hasard veut qu’il se réfugie dans la bicoque qu’occupe Bruno jusqu’au départ de Maria, qui en est la propriétaire…

p. 96

Piero Macola signe une fois encore un récit intimiste qui parle des malaises de la société. L’un de ses précédents albums, Le Tirailleur (Futuropolis 2014), mettait l’accent sur l’injustice d’une vieillesse miséreuse et sur les tracasseries administratives infligées aux ex-tirailleurs étrangers, enrôlés de force pour défendre la France durant de la Seconde guerre mondiale. Celui-ci nous rappelle, entre autres choses, que vivre à la marge ne fait pas des individus des nuisibles. L’histoire de sonne juste, ses illustrations au pastel sont délicates. De nombreuses planches sans bulles, mais explicites, ajoutent encore à la profondeur du scénario.

Anne Calmat

Récit Alain Bujak, dessin Piero Macola

Proches rencontres – Anabel Colazo – Ed. çà et là

Sortie le 19 janvier 2019 – Visuels copyright A. Colazo/çà et là

Titre original : Encuentros Cercanos
Texte et dessins Anabel Colazo – Traduit de l’espagnol par Hélène Dauniol-Remaud – Ed. çà et là

p. 14 et 15

A la fin des années 60, un certain David Vincent les avait avait vus se poser dans un champ, alors qu’il cherchait un raccourci qu’il ne trouva jamais.* Dix ans plus tard, ce fut au tour de Roy Neary d’apercevoir un vaisseau spatial au-dessus de sa camionnette…**

Dans « la vraie vie« , tout avait commencé avec Kenneth Arnold, un homme d’affaires américain voyageant à bord de son avion personnel. Le pilote avait aperçu neuf objets en forme de soucoupes inversées, volant à vie allure. On était en 1947, la vague d’observations d’ovnis et de rencontres avec les extraterrestres ne faisait que commencer. Elle allait se poursuivre jusque dans les années 2000, bien que l’hypothèse extraterrestre ait fini par perdre de sa force. Certains témoignages ont cependant traversé le temps, comme celui de Betty et Barney Hill. Il marqua profondément la culture populaire américaine et favorisa, en pleine période de Guerre froide, la théorie du complot. L’irruption de flying objects dans la vie des Américains, puis à peu près partout dans le monde, sera dès lors prise au sérieux par les États. Des commissions vont être créées, de grands pontes de l’astrophysique, comme Josef Allen Hynek (USA), vont associer leur nom à l’étude de ces apparitions intempestives, parfois corroborées par des enregistrements provenant de radars militaires ou des photographies, sans qu’au final aucune certitude ne se dégage, quant à leur origine. Et ce malgré un nombre respectable de cas, qualifiés de totalement inexplicables.

J. H. Hynek – Classement par types des rencontres extraterrestres. Type n°1 : observations dans le ciel avec lumières inhabituelles. (p.63)

Anabel Colazo ne les pas vus, mais voici ce que sa BD raconte :

p. 14

Suite à un étrange accident de voiture, alors qu’il se rendait en vacances chez ses parents, Daniel se retrouve coincé pendant trois jours dans le village d’El Cruce. Ebranlé par ce qu’il croit avoir aperçu, avant que son véhicule ne pile et refuse de redémarrer, il prête une oreille attentive aux histoires qui circulent dans la ville à propos de faits survenus récemment (graffitis ésotériques sur les murs d’une école, hommes en noir qui semblent épier les habitants…).

p. 11

C’est alors qu’il rencontre Marina et son frère Juan, obnubilé par les phénomènes inexpliqués. Des hommes l’auraient du reste contacté et mis en garde contre Daniel, avant même que ce dernier n’arrive à El Cruche. Ils sont à la clé d’un truc extraordinaire que nous ne pouvons pas comprendre, a déclaré Juan en guise de conclusion.

Il se trouve que El Cruche est connu de tout amateur de phénomènes paranormaux. Le bois à l’orée de la ville est d’ailleurs réputé pour être un poste d’observation d’ovnis.

« J’ai su que j’avais fait une erreur. » Daniel, p. 62

Tous trois n’auront pas la même perception de ce qui va advenir : rationalisation de la part de Daniel, rédaction d’un livre à succès intitulé Proches rencontres pour Marina, dans lequel elle décrit leur rencontre avec des extraterrestres et ce qui s’en est suivi. Quant à Juan, il décide de vivre à l’écart de tous, dans un camping-car ayant autrefois appartenu à un certain Barry l’Etranger, qui semblait être très au fait de la question.

Vingt ans plus tard, Daniel est interviewé par Clara, une étudiante en journalisme passionnée d’ufologie. Il veut en finir une fois pour toutes avec ce « théâtre absurde », qu’il garde malgré tout en mémoire. Elle décide alors de se rendre sur place, afin de rencontrer Juan, Marina ayant payé le prix fort pour tout ce qui arrivé.

Une chose s’est produite, que les trois protagonistes ont vécue différemment . Mais était-elle pour autant d’origine extraterrestre ? La vérité est peut-être dans un ailleurs de l’entendement de tout un chacun.

Le propos de l’auteur est en effet de réfléchir sur ce que sous-tend ce type d’événement. Si son dessin vaporeux, presque simpliste, évoque celui d’un album destiné aux enfants, son histoire incite à une réflexion d’ordre philosophique. Peut-on opposer mensonge à vérité dès lors que l’on se trouve face à l’inexplicable ? Ce serait oublier que nous ne savons que très peu de choses au regard de tout que nous ignorons. Dans ce cas, toute tentative d’explication ne devient-elle pas inutile ?

Anne Calmat

114 p., 12 € © Anabel Colazo/çà et là

* Les envahisseurs, série télévisée américaine de science- fiction (1967-1968)

**Rencontres du 3ème type, film de Steven Spielberg (1977) avec Josef Allen Hynek pour conseiller technique.




La ligue des super féministes

En librairie le 4 janvier 2019
© M. Malle/La ville brûle

de Mirion MalleEd. La ville brûle (dès 8 ans)

En voilà une bonne idée de proposer aux petites filles (aux petits garçons et aux autres) de réfléchir à ce que veut dire être une fille aujourd’hui, ce que c’est qu’être féministe, et de leur faire entrevoir qu’on peut décrypter dans les médias, à la télé, au ciné, sur nos smartphones des signes que filles, garçons et autres, ne sont pas traités de la même façon, et que cela a des conséquences.

Et tout y passe, des contes de fées, des livres roses à l’eau du même nom qu’on propose aux filles, ceux où la princesse attend comme une gourde le prince charmant dont le baiser va l’éveiller à la vie, aux séries télé du même tonneau, où les filles, toujours blondes roses et minces, et peu cortiquées, servent de faire valoir à la gent masculine dominante.

État des lieux remarquablement mené et souvent affligeant.

Ce n’est certes pas une réflexion nouvelle. En 1973, Elena Gianini Belloti faisait un constat similaire dans le fameux Du côté des petites filles paru aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

Ce qui est nouveau, c’est la variété infinie des supports qui véhiculent la misogynie ordinaire, très souvent doublée de racisme : internet, les séries télévisées, les jeux video, les super-productions américaines, les livres – bien que la place de ces derniers ait assez nettement régressé.

Il faut saluer le travail remarquable d’analyse mise à la portée des enfants, les chapitres vont crescendo, de la notion de représentation à celle de privilèges en passant par l’écriture inclusive, l’amitié, et ce que c’est que le consentement.

Mirion Malle montre avec brio, notamment avec la métaphore visuelle des sacs à dos de plus en plus lourds, comment les différentes sortes de discriminations s’empilent et rendent la charge importable : c’est plus difficile d’être une grosse femme noire ou un homosexuel au chômage pour faire carrière au cinéma ou simplement trouver un emploi ou un logement.

Le propos n’avance pas masqué, et cette bande dessinée à visée clairement pédagogique se propose de donner des outils, ce qu’elle fait souvent avec talent et bonne humeur.

Le dessin est sympathique, et l’auteure a veillé à respecter l’équité dans la distribution de ses personnages.

Nous sommes sans doute, après la vague des Metoo et autres balances de porcs, à un moment important de l’histoire du féminisme, mais il me semble qu’à vouloir rendre le propos exhaustif, à vouloir faire le tour de toutes les notions – celle de genre, de transsexualité, d’intersectionnalité, de binarité de genre, Mirion Malle risque fort de perdre ses lectrices et lecteurs en route. Comment une petite fille de huit ou dix ans peut-elle ingurgiter en trente-trois pages le tour du monde des différentes formes de discriminations ? C’est certainement un peu beaucoup et l’on frise souvent ce qu’on appelle le politiquement correct qui induit des cadres rigides.

Gare à la pétrification de la pensée dans la présentation de notions encore à l’étude qui sont parfois présentées comme des vérités intangibles.

Cependant, cet album ne manque ni d’inventivité ni de fantaisie et on espère que parents et pédagogues sauront y puiser, car la boite à outils fournie est riche.

Danielle Trotzky

64 p., 16 €

 

Les grands espaces

Depuis septembre 2018
Sélection Angoulême 2019

de Catherine Meurisse (texte et dessin) – Ed. Dargaud

© C. Meurisse/Dargaud

Paris, ciel gris, bas et pollué. Dans un appartement donnant sur les toits, une jeune femme trace sur un mur le dessin d’une porte, formulant le vœu que celle-ci ouvre sur les champs et les près. Et… comme dans un conte de Marcel Aymé, la porte s’ouvre, révélant un champ de tournesols.

Ce récit est celui d’une évasion dans la mémoire retrouvée et de la célébration d’une guérison.

Mû par une intuition, un couple décide d’aller vivre à la campagne pour donner une chance à leurs deux filles : l’auteure et sa sœur.

Le père, habité par la fibre constructive, restaure une vieille ferme en ruines pendant que la mère saisie d’une fièvre horticole sème à longueur de journée des graines dans les champs alentours et dans le cœur des enfants, en leur récitant poèmes et citations.

Les filles transformées en exploratrices conservent leurs étranges trouvailles dans un musée, créé dans le souci culturel d’imiter Pierre Loti, mais aussi d’arrondir leur argent de poche en le donnant à visiter aux parents et voisins.

Ce sont les animaux qui leur font découvrir les expériences de la mort, de la fécondation et du don de la vie. L’apprentissage de la littérature se fait à travers fleurs et fruits : les lettres grecques par les roses du Centifolia au parfum entêtant, Proust par la grande sauge des prés, qui, lui semblait-il, avait toujours quelque chose à lui dire, Montaigne par la beauté de ses roses éponymes et Rabelais par la saveur des figues.

Le plus beau présent fut sans doute le don d’un jardinet découpé façon Le Nôtre, dans lequel les enfants, outre scruter la pousse de leurs plantations, purent s’imaginer dans le parc de Versailles, un nain de jardin figurant avantageusement sa statuaire.

Tout paradis n’est cependant pas exempt d’incursions infernales : l’infecte odeur du sang de l’abattoir déversé sur les champs de maïs, un président de conseil régional dont l’ambition est de doter la région d’un parc d’attraction, la monoculture, les lotissements qui poussent comme du chiendent.

Un intermède : une longue visite au Louvre. Rien de bien particulier à découvrir, on y trouve des murs épais, comme à la maison, des poteries, comme dans le jardin et des statues, comme dans le « musée de Pierre Loti ». Mais ce qu’on y découvre, ce sont d’extraordinaires peintures de Corot, Watteau, Poussin, Fragonard qui célèbrent la nature et lui restituent son génie.

Dès son retour, Catherine ne lâche plus le pinceau, les fleurs, les arbres, les ruines, tant et si bien qu’elle est pressentie pour dessiner l’affiche du prochain festival du Cabicou, présidé par Ségolène Royal !

Las, sa chèvre allongée dans un hamac ne fait pas l’unanimité. Dépitée, elle caricature avec frénésie les festivaliers, ce qui lui assure dans le village un rapide et vif succès. Mystère de la naissance d’une vocation…

Avec de larges planches colorées, Catherine Meurisse nous restitue sa vénération pour la nature. Ses petits personnages, avec leurs mines et leurs gestes expressifs, conservent leur fragilité. Mais surtout, il est impossible de lire cet album sans avoir en tête le précédent, La légèreté*, qui suivait sa lente et douloureuse reconstruction après la tuerie de Charlie Hebdo. Ce retour à l’enfance et surtout à la source créatrice nous montre l’achèvement du processus de guérison. La munificence des couleurs est là pour le confirmer.

Nicole Cortesi-Grou

92 p., 19,90 €

 

  • La légèreté (archives BdBD, avril 2016) ici

Bonjour les Indes

Depuis le 21 novembre © Dodo/Ben Radis/Janos/Futuropolis

de Dodo, Ben Radis et Jano – Ed. Futuropolis

Épuisée depuis de nombreuses années, cette œuvre chorale d’une grande densité (au moins autant de texte que d’illustrations) est enfin rééditée. 

 Si vous vous demandez Qui a fait quoi ? les auteurs vous répondront : Le présent ouvrage est une réalisation de Dodo, Ben Radis et Jano. Mais tout n’est pas aussi simple que ça en a l’air ! Tous les textes sont de Dodo, à l’exception de ceux qui sont signés par d’autres. Ainsi à la page 21, Ben Radis signe un très beau récit qu’il affirme avoir vécu… 

p. 21

En ce qui concerne les illustrations, la chose n’est pas plus compliquée que le mode d’emploi d’une cafetière italienne. Les dessins sont signés de la main de leur auteur. Certains sont par contre réalisés à plusieurs. La page 13 par exemple est composée de 3 illustrations : 2 de Jano, 1 de Ben Radis. Les textes sous l’illustration sont de l’auteur du dessin. (…)

(détail)

 Quand trois auteurs emblématiques de la période rock de Métal Hurlant partent ensemble à la découverte de l’Inde, voilà ce que ça donne, et ça ne manque pas de punch…

p. 1, 2 et 3

New Delhi, Bombay, Pushkar, hôtels, transports, repas, architecture, vaches et autres animaux, santé, mode, cinéma, musique, la nature (et même un peu de calme)… Et bien sûr, sexe, drogue et rock’n roll.

Les voix et les styles de chacun se mêlent harmonieusement. C’est un authentique récit de voyage qu’il nous est permis de lire, coloré et franchement drôle.

À l’heure où les carnets de voyages sont souvent très académiques, (re)découvrez ce livre culte du neuvième art.

Anna K.

80 p., 22 €

Mulysse prend le large

de Øyvind Torseter (texte et dessin), traduit du norvégien par Aude PasquierEd. La Joie de lire 

© Ø.Torseter/La Joie de lire

Dans l’album précédent (Archives, oct. 2016), Tête de mule délivrait ses six frères et leurs six promises, qu’un troll avait changés en statues de pierre. Nous le retrouvons ici apprenti coiffeur, occupé à massacrer la chevelure d‘une cliente.

Navré, mais vous êtes congédié, lui dit son patron.

Arrivé à son domicile, Tête de mule trouve un avis sur sa porte : La municipalité a donné l’autorisation de détruire cet immeuble, votre appartement a été vidé et vos affaires se trouvent dans un container au dépôt central. Désolés pour les éventuels inconvénients occasionnés.

L’inconvénient majeur, c’est la note passablement salée qu’il va devoir payer pour les récupérer.

À la taverne où il est venu, histoire se réconforter, pas de cacahuètes au chili pour lui remonter le moral. La serveuse est désolée.

Ce n’est décidément pas son jour. 

C’est alors que quelqu’un lance à la cantonade : 70 000 couronnes* à qui osera m’accompagner dans une expédition hasardeuse !

Celui qui a parlé est un riche collectionneur bon chic bon genre, avec quelques petites particularités physiques. L’enjeu de l’expédition : retrouver l’oeil le plus gros du monde, qui manque à sa collection.

Tope-là ! En route pour l’aventure, le capitaine à bâbord, le matelot à tribord… et une passagère clandestine dans la cale du trois-mâts.

Un voyage tempêtueux, plein d’embruns et d’embûches, à la recherche d’un œil, qui fera nécessairement défaut à son propriétaire et qui va nécessiter astuce et témérité de la part de ceux qui sont chargés de le dénicher, ledit oeil ne se trouvant pas sous le sabot d’un cheval, fût-il de mer.

Naufrage, animaux marins en tous genres, cyclope e tutti quanti ne vont pas faciliter la tâche aux deux aventuriers, le troisième ayant déserté.

C’est là qu’un rapprochement avec l’odyssée que vécut un certain Ulysse « saute aux yeux ».

L’originalité de la fable – qui entre autres choses nous rappelle qu’un trésor mille fois convoité n’est rien au regard d’une peine d’amour perdu – est accentuée par celle de son graphisme qui alterne planches en noir et blanc presque minimalistes et illustrations pleines pages en couleurs.

 

Un album tout public, intelligent, plein d’humour et de poésie.
Anne Calmat

160 p., 24,90 € (livre cartonné)

  • 70 000 couronnes = 6.700 €

 

 

 

From Black to White

Depuis le 31 octobre 2018

de Stéphane Louis (scénario), Clément Baloup (dessin) et Joanna Cabanes (couleurs) – Steinkis Ed.

© Louis/Baloup/Cabanes/Steinkis

D’emblée, l’éditeur annonce la couleur, si on peut dire, affirmant sa volonté de mettre l’accent sur les ponts qui relient les gens et non les murs qui les séparent, et d’œuvrer à la connaissance de l’autre.

Quoi de plus louable en ces temps de repli identitaire ?

Nous allons suivre Curtis Ollis, né probablement à la fin des années 50 dans la communauté noire de Harlem, son père est pasteur et le petit garçon est fasciné par Michael Jackson qu’il découvre en 1964 dans la formation des Jackson 5.

La danse devient sa passion.

On traverse l’histoire des afro-américains, de l’apartheid à la guerre du Vietnam en passant par Cassius Clay qui devient Mohamed Ali, et l’émergence radicale des Black Panthers. On suit la trajectoire du courageux petit Curtis qui a commencé par imiter son idole puis a trouvé son propre style dans le hip-hop, et qui va connaître le succès en jouant dans la célèbre série Fame consacrée à la danse.

La folie mystique du père, la dépression de la mère, le grand frère qui arrache les sacs à main des vieilles dames pour faire vivre sa famille, rien ne nous sera épargné sur le quotidien d’une famille noire américaine. On frôle souvent le cliché.

Le récit est linéaire et sans surprise, et comme le titre l’indique, il questionne en filigrane la tentation de la blancheur chez le célèbrissime chanteur.

Rien à dire sur le graphisme ou le scénario, si ce n’est qu’il manque un soupçon de créativité.

Cet album, dont le projet didactique est par trop évident, améliorera sans aucun doute l’ordinaire des classes de collège ou de lycée, les auteurs ayant même fourni un récapitulatif historique à la fin de l’ouvrage.

Le lecteur reste cependant un peu sur sa faim.Le parti pris est édulcoré et édulcorant, la trajectoire de Michael Jackson passe sous silence ses zones d’ombre, et si on le voit blanchir de vignette en vignette, on ne saisit pas ce qui motive ces transformations. Un petit passage par Franz Fanon* pourrait éclairer notre lanterne, mais on reste dans le factuel.

Bien sûr on ne saurait demander à une bande dessinée de se transformer en ouvrage d’analyse sociologique ou politique, mais décidément, tout le monde ici est un peu trop lisse et trop gentil – même le grand frère délinquant, présenté comme une sorte de nouveau Robin des Bois – et on peine à vraiment s’intéresser au personnage de Curtis, tellement prévisible.

On le suit de Harlem en Californie, il fonde une famille, puis retourne à la case départ, après avoir connu le succès, il ouvre son école de danse pour donner leur chance aux gamins perdus.L’idée est intéressante : mettre en parallèle les deux destins si différents d’artistes noirs dans une Amérique qui est loin d’avoir réglé ses problèmes de racisme, pas plus que ses inégalités sociales ; il manque cependant une profondeur au personnage central, et un souffle épique à cette traversée de l’Amérique vue du côté des opprimés et de la variété où les artistes afro-américains servent trop souvent de caution à la mauvaise conscience de ceux qui sont du bon côté du manche.

Et malgré ces quelques réserves, il n’est pas mauvais de se remettre tout cela en mémoire.

Danielle Trotzky

104 p., 18 €

Peau noire, masques blancs de Franz Fanon aux éditions du Seuil, collection Points

En libraire depuis le 14 novembre 2918

À lire également :

Black in White America de Leonard Freed, traduction Claire Martinet  Steinkis Ed

 

 

 

On the wall au Grand Palais, Paris

du 23 novembre 2018 au 14 février 2019

Lundi, jeudi et dimanche de 10h à 20h
Mercredi, vendredi et samedi de 10h à 22h.

Fermeture hebdomadaire le mardi

Fermeture à 18h les 24 et 31 décembre 2018

 

Les Ogres-Dieux (T.3) Le Grand Homme

Décembre 2014

de Bertrand Gatignol (scénario) et Hubert (dessin) – Soleil Ed., collection Métamorphose

© Gatignol/Hubert/Soleil Métamorphose

Ceux qui ont lu ce récit à la fois gothique et baroque, sous-titré Les Ogres-Dieux, n’ont pas oublié l’univers fantastique et cruel que décrit cet album en papier glacé au graphisme tout d’or, de noirs irisés et de blancs étincelants ou nacrés.

Petit nous invitait à pénétrer dans un monde ultra violent régi par une race de géants tyranniques et prédateurs qui vivaient dans un palais perché au sommet d’une montagne : les ogres-dieux. Au moment où débute l’histoire, ils sont inquiets pour leur espèce, en voie de disparition à force de cosanguinité, chaque génération étant de taille inférieure à la précédente.

Petit, le dernier-né de la lignée, est à peine plus grand qu’un humain. Il doit par conséquent être éliminé sur ordre de son père, le roi Gabaal. Mais Émione, sa mère, voit en lui la possibilité d’une régénération de l’espèce, à condition qu’il s’accouple à une  » non-ogresse « . Elle va donc le soustraire au terrible châtiment en le confiant à Desdée, mise au ban de la société des ogres-géants pour avoir refusé de manger de la chair humaine.

Qui de l’ogre ou de l’humain l’emportera sur l’autre ? Et quel sera le rôle de son amie Sala dans tout cela ?

 

 © Gatignol/Hubert/Soleil Métamorphose

 

Le présent récit débute à la fin de Petit. 

Petit et Sala se sont enfui. Ne pouvant prétendre lui-même au trône, le Chambellan (v. ci-après Demi-Sang) n’a pas renoncé à voir le jeune prince y accéder, permettant ainsi à la lignée de survivre.

C’est ainsi que, blessé, le fugitif assiste à la capture de Sala – un moyen de pression pour qu’il honore sa charge. Petit est alors sauvé par un homme mystérieux du nom de Lours.

Coutelier et rémouleur itinérant, Lours a rejoint les Niveleurs, un groupe de résistants qui, après avoir reconnu Petit, voient en lui un atout majeur pour faire échec au redouté Chambellan. En échange de leur aide à délivrer Sala, il devra revendiquer sa place sur le trône, désavouer leur ennemi commun et rétablir l’entente entre les géants et les humains. Je ne veux pas être comme mon père, plutôt crever !, proteste-t-il. Mais le cœur à ses raisons…

Une guerre d’usure s’engage alors entre les résistants et la soldatesque du Chambellan. Les syndicats contre l’exécutif, les travailleurs contre leurs exploiteurs, en quelque sorte.

L’histoire de Lours, qui toute sa vie a voulu devenir un grand homme, nous est contée en prose entre chaque salve de planches qui mettent en images l’action des deux parties adverses.

Le pouvoir, les origines, le déterminisme, le droit à la différence restent au cœur de ce nouvel épisode des Ogres-Dieux. Vaste programme !

Rappeler que le graphisme de cet album grand format magnifie ce qui nous est conté semble superflu ; il n’est que de le feuilleter pour s’en convaincre. Le Grand Homme sort le 21 novembre 2018, nul doute qu’il occupera une place de choix chez votre libraire préféré. 

A.C.

186 p./120 planches, 26 €

  • À lire également :

Soleil Ed, 2016. ©

Les Ogres-Dieux T. 2 – Demi-Sang

Demi-Sang est plutôt consacré à l’histoire de l’ascension de Yori, fils batard de la lignée Draken, qui va s’élever à la force du poignet à la dignité de Chambellan.

 

 

 

 

 

 

Les Beaux étés (T.5)

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

Les Beaux étés – La fugue de Zidrou (scénario) et Jordi Lafebre (dessin) – Ed. Dargaud.

Chaque album de la série débute par le départ en vacances d’une famille belge, les Faldérault. Leur destination est immuable : cap au Sud. Pierre, le père, dessinateur de bandes dessinées est toujours « charrette » et fait attendre toute la famille. Mado, son épouse, s’impatiente. J’aurais dû épouser un fonctionnaire ! Leurs enfants suivent le mouvement dans la bonne humeur. La situation se complique généralement lorsque le clan arrive à destination…

voir Archives

 

 

 

 

Des chroniques en demi-teinte particulièrement bien troussées, des dessins ronds et solaires, des personnages attachants avec, côté auteurs, un art consommé de nous renvoyer à nos propres souvenirs.

Nous passons successivement de l’été 1973 (T.1) à ceux de 1969 (T.2), 1992 (T.3), 1980 (T.4) , et pour finir, à l’hiver 1979 (T.5). C’est un peu comme si on feuilletait une série d’albums photos sans se soucier de leur chronologie.

En librairie depuis le 9 novembre

Ce cinquième opus débute par un quiproquo. Pierre a laissé un mot sur la porte : Je suis aux Urgences. Panique à bord, Pépète et Mado sont dans tous leurs états. En réalité, Pierre est accouru au chevet de son collègue Garin, bédéiste comme lui, qui ne va pas pouvoir achever la série sur laquelle il planche. Une manne financière providentielle pour les Faldérault qui sont dans la dèche. Providentielle mais problématique, car Pierre n’est absolument pas inspiré par la série en question. Côté enfants, on retrouve Pépète, mais également Louis, Nicole et Julie-Jolie. L’aînée bûche ses partiels et ne va pratiquement pas participer aux mésaventures familiales.

Pour une fois, c’est Pierre qui, désireux de se changer les idées, est fin prêt pour des vacances improvisées. Au sud toute ! Mille bornes à parcourir au bas mot.

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

Mado doit préparer fissa ses bagages. Louis est furax. Il s’est coltiné pendant des mois la balade des affreux roquets de son voisin afin de pouvoir se payer un billet pour le concert que les Pink Floyd donnent… à Londres, et voilà qu’ON lui impose des vacances en famille ! Mais à quatorze ans, il n’a pas voix au chapitre.

À bord de la mythique 4L rouge Estérel, l’ambiance n’y est pas vraiment. Leurs sacro-saintes vacances, si souvent émaillées d’épisodes pour le moins mouvementés, ne risquent-elles pas de faire un flop ? 

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

On regrette que le grain de sable qui va mettre à mal cette escapade hivernale soit aussi prévisible – les auteurs avaient mieux ménagé le suspense en décidant du sous-titre de leur album précédent, mais les Faldérault ne sont-ils pas passés maîtres dans l’art de positiver et de tirer les enseignements de chacune de leurs mésaventures ? 

A.C. 

56 p., 14 €

 

Notre Mère la Guerre

Première parution le 6 novembre 2014 © Ed. Futuropolis

Chroniques de Notre Mère la Guerre Récits de Kris. Dessins et couleurs Damien Cuvillier, Edith, Hardoc, Vincent Bailly, Maël, Jeff Pourquié – Ed. Futuroplis

Dans cet ultime opus, à la fois complémentaire et indépendant des quatre albums éponymes que Kris et Maël ont publiés entre 2009 et 2012, les auteurs ont voulu rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui ont laissé des traces littéraires ou visuelles de ce qu’ils ont vécu durant la Première Guerre mondiale.

Certains, animés d’une ferveur toute patriotique, étaient partis la fleur au fusil. D’autres s’étaient au contraire élevés contre l’infamie que représentait à leurs yeux cette guerre, qu’ils qualifiaient de « flétrissante pour leur civilisation, dont ils étaient si fiers ».

Ce sont là les mots du caporal Louis Barthas, simple tonnelier dans un village de l’Aude, antimilitariste convaincu, socialiste patenté, dont les dix-neuf carnets, écrits sur le Front entre août 1914 et janvier 1918, ont participé à l’élaboration de cet album.

On le voit, tenant tête à un officier qui veut à tout prix re-mobiliser ses troupes épuisées. Deux jours plus tard, Louis Barthas écrira : « J’arrachai mes galons, que je jetai dans la boue. Je me sentis délivré d’un remords, libéré d’une chaîne ».

Dessin et couleurs Maël

Puis on croise le lieutenant Charles Péguy. Fusil à baïonnette au poing, il ordonne à ses hommes de charger. « Tirez, mais tirez nom de Dieu ! » leur crie-t-il, avant d’être abattu d’une balle en plein front.

Les balles et les obus ne transperçaient pas seulement le cœur des soldats, mais aussi celui de leurs mères, de leurs épouses et de leurs fiancées

Les sublimes pages que Vera Brittain, anéantie par trois deuils successifs, a écrites sont d’autant plus précieuses qu’elles contribuent à donner un visage à ces millions de femmes qui un jour se sont retrouvées seules.

Les dessins signés Edith servent à merveille cette parenthèse féminine. Ils se démarquent stylistiquement de ceux qui illustrent les autres chroniques. La déréliction est là, dans les traits de ces tout jeunes gens aux yeux noirs sans pupilles. Ils ne peuvent plus offrir à leur entourage que l’esquisse d’un sourire.

On découvre ensuite que l’auteur de l’inénarrable Clochemerle, Gabriel Chevallier, avait écrit en 1930 un roman polémique intitulé La Peur. Un texte jugé impubliable à l’époque, dans lequel Chevallier énonçait des vérités indicibles. « Parler de la guerre sans parler de la peur, c’eut été une fumisterie. (…) Peu d’êtres sont taillés pour l’héroïsme, ayons la loyauté d’en convenir, nous qui en sommes revenus.», avait-il écrit.

Dans la dernière case du chapitre qui lui est consacré, un soldat en interpelle un autre et lâche: « Tu ne crois pas qu’on nous a bourré le crâne avec cette histoire de « haine des races » ?  Tout est dit.

Anne Calmat

64 p., 16€

Un amour exemplaire

En librairie depuis de 5 oct. 2018
Visuels © Cestac/Daugaud

de Daniel Pennac (scénario) et Florence Cestac (dessin) – Ed. Dargaud

C’est en effet une histoire d’amour exemplaire, racontée comme Daniel Pennac sait le faire, avec grâce, humour, fantaisie. Et quand Florence Cestac prend ses crayons aux couleurs vives, éclatantes, pétantes pour l’illustrer, cela prend le tour d’une narration foisonnante de digressions et débridée. Daniel Pennac arrive à son rendez-vous en Dauphine rouge, ce qui ne peut manquer de surprendre son amie Florence Cestac. Le fait qu’il justifie que ce ne soit pas une voiture, mais « une histoire d’amour », et qui plus est « exemplaire », n’a rien pour la convaincre de les dessiner, ni la voiture ni l’histoire.

Mais les deux amis se trouvent dans une brasserie, à boire un Bordeaux pas très bordelais, servi par un garçon grincheux à souhait, au milieu d’une faune ne demandant pas mieux que participer à la conversation, et… l’histoire en vient à se raconter d’elle-même.

Daniel, âgé d’une dizaine d’années et son frère Bernard passent leurs vacances chez leur grand-mère, à la Colle-sur-Loup qui fait face à Saint-Paul-de-Vence. Une joyeuse bande de sexagénaires jouent à la pétanque puis au bridge avant que ces dames fassent tourner les guéridons. L’attention de Daniel est attirée par Jean, un grand monsieur particulièrement laid, chauve, dégingandé et doté d’un nez conséquent. Celui-ci gagne si souvent aux boules et aux cartes que des soupçons de tricherie collent à sa réputation. L’épouse de Jean, Germaine, est rose, ronde et rieuse. Que ce couple soit sans enfant travaille l’imagination du jeune Pennac qui, pris d’affection pour eux, use de stratégies variées pour s’incruster dans leur quotidien. Au fil de jours, il apprend l’histoire du marquis de Cosignac, héritier d’une lignée de vignerons, et celle de Germaine, fille de ferrailleur et couturière de son état. Une histoire qui aurait pu être tragique mais qui éclôt en un amour unique, exemplaire et sans intermédiaire, que je laisse au lecteur le soin de découvrir.Cette découverte ne se fera pas sans rencontrer divers intermèdes, certains mettant aux prises les auteurs avec les consommateurs de la brasserie ; d’autres éclairant le récit par des flash-back, confidences entre Daniel et son frère ; d’autres encore procédant par incursions dans l’imaginaire des différents protagonistes.

Le tout servi par les irrésistibles personnages de Florence Cestac – gros pifs, tifs en bataille, dégaines inimitables – et mis en scène dans des décors soigneusement dessinés et coloriés.

On devine la grande complicité qui lie les auteurs et leur permet ce ton simple, enjoué, spontané, divertissant. Scénario et dessins suscitent une sorte de réjouissance, un petit bonheur.

Daniel Pennac, faut-il le présenter, a expérimenté l’écriture sous de nombreuses formes : essais, romans policiers, romans d’aventure, littérature pour enfant, théâtre, livres illustrés, bandes dessinées. Ce cancre devenu professeur de français, auteur et comédien* sait diffuser le plaisir du texte écrit, dessiné ou parlé.

Florence Cestac, co-créatrice des éditions Futuropolis, fut collaboratrice des Echos des Savanes, Charlie mensuel, Pilote et Ah nana. Créatrice de la série des Deblok dans le Journal de Mickey, elle passa ensuite aux Cestac pour les grands. Le Démon de midi, adapté au théâtre puis au cinéma, La vie en rose et Du sable dans le maillot achevèrent de consacrer son talent. Son style, gros nez est immédiatement reconnaissable.

Nicole Cortesi-Grau

64 p., 14,99 € 

Un amour exemplaire, adapté pour la scène par Clara Bauer, se joue au Théâtre du Rond-Point (Paris 8è) jusqu’au 18 novembre 2018.

Avec Florence Cestac, Marie-Elisabeth Cornet, Pako Ioffredo, Laurent Natrella, Clara Bauer et Daniel Pennac – 01 44 95 98 21

Les Vieux fourneaux (T. 5) Bons pour l’asile

En librairie le 9 novembre 2018

de Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin) – Ed. Dargaud Bénélux

Visuels © Lupano/Cauuet/Dargaud

Un énorme radeau gonflable vient s’échouer tel un cheval de Troie devant l’ambassade de Suisse à Paris, semant la pagaille parmi le personnel de sécurité. Une bande de vieillards déguisés en oncles Sam, gilets de sauvetage autour du cou, tente de prendre d’assaut la représentation helvétique en demandant à corps et à cri l’asile fiscal, et se retrouve inexorablement au poste…

C’est ainsi que s’ouvre le tome 5 des Vieux fourneaux. Le lecteur retrouvera ses personnages favoris : Antoine, Mimile et Pierrot, toujours gaillards, toujours prêts à renverser l’ordre établi, à s’insurger contre les injustices sociales, la mondialisation, le pouvoir des banques, le sort fait aux migrants.

Tandis que Pierrot retrouve au commissariat une ancienne ado dont il fut l’éducateur et qui est entrée dans la police, Antoine qui a la garde de sa petite-fille Juliette se voit obligé de reprendre contact avec son fils, et Mimile, qui s’apprête à assister au match de rugby France-Australie, erre dans les rues de Paris à la recherche de l’île de la Tordue, squat anar reconverti en dressing chic pour réfugiés par un artifice langagier dont on laisse la primeur au lecteur.

La question des migrants court comme un fil rouge le long de ce tome 5 et surgit aussi là où on ne l’attendait pas forcément.

Celle aussi de l’apparence dans notre société, où Cauuet et Lupano nous conduisent à des réflexions plus profondes qu’il n’y parait.

(détail planche).

On a toujours plaisir à retrouver l’équipe de vieux rebelles qui font chaud au cœur, et le tandem d’auteurs, œil ouvert sur le monde comme il va, a trouvé le filon pour nous faire sourire et nous alerter tout à la fois, par petites touches bien senties, du tas de cailloux énormes empilés sous le métro pour empêcher les réfugiés d’y trouver un abri pour la nuit, à la politique ségrégative des Australiens qui déportent les réfugiés sur une île perdue transformée en prison …

On chemine aussi avec les personnages et leur propre histoire familiale, retrouvailles, fâcheries, désaccords éthiques…. Mais mais mais, il faut bien dire que la veine commence à se tarir un peu, ou c’est peut-être le lecteur qui vieillit, on peine à retrouver la jubilation du premier tome…

Le plaisir est moins vif, mais il est toutefois toujours au rendez-vous, et le dessin nous rend presque joyeuses les marques des années qui s’inscrivent sur les visages de ces vieux irréductibles ; il faut aussi saluer toute la malice contenue dans le titre de l’album.

Danièle Trotzky

56 p., 12 €

 T. 1 à 3 : voir BdBD Archives février 2016

 

Pleins feux sur Thierry Murat

Thierry Murat est auteur de bandes dessinées et illustrateur de livres pour enfants. Aux éditions Futuropolis, il a notamment publié : Animabilis (En librairie le 1er nov. 2018), EtunwAn Celui Qui Regarde (juin 2016), Le Vieil homme et la mer (oct. 2014), Au vent mauvais (mars 2013), Les larmes de l’assassin (nov. 2011).

© T. Murat/Futuropolis, 2018

Animabilis 

ANIMABILIS : vivifiant, stimulant, exaltant, qui peut rendre vivant… Du mot latin anima (âme, vie, air….), suivi du suffixe bilis, qui lui donne une fonction d’adjectif.

                      Cicéron, 1er siècle av. J.C.

Il neige fort ce jour de décembre 1872. Un jeune homme cherche sa route en direction de Hauwton Brigde, un village perdu du nord Yorkshire. Il est Français, journaliste et vient enquêter sur des choses bizarres qui ressurgissent ici depuis quelques temps.

Sa première rencontre se fait avec une corneille qui lui abandonne un peu de son sang incarnat.

Une simple corneille ?

Dans l’auberge Old farmer’s Inn, où il est froidement accueilli, Victor de Nelville collecte les angoisses des villageois isolés, assorties de légendes aussi vivaces que leurs vieilles rivalités.

Les brebis sont décimées par une maladie mystérieuse attribuée au retour de Padfoot, le chien noir aux yeux rouges, annonciateur de la mort.

En quelle considération un esprit rationnel peut-il tenir ces « balivernes » issues d’un ésotérisme anglo-saxon ? Mais que sait-on de la tradition druidique et du haut enseignement celtique ?

La découverte, un matin brumeux, du corps pendu d’un chien noir, coïncidant avec la disparition du berger magnétiseur, fait se délier les langues, qui évoquent la lycanthropie, métamorphose de l’homme en animal. Est-on enfin débarrassé à tout jamais de Padfoot ?

Or, le corps du berger est retrouvé mort par strangulation, ainsi qu’une boîte au couvercle orné d’un pentacle contenant le cœur d’une brebis, qu’il lègue à Victor.

Dès lors, celui-ci fait des rêves dans lesquels il rencontre une femme mystérieuse, Mëy, en même temps qu’une inspiration poétique lui dicte des vers. Au matin, il découvre à son chevet la corneille, qui couvre son carnet de perles de sang.

Entre rêve et imaginaire, entre veille et sommeil, Victor va basculer du côté de la nuit et du monde poétique, associé à Satan par l’église et moqué par le commun des mortels. Monde troublant, exigeant, qui conduit aux limites de la folie, mais qui, seul, peut révéler aux hommes une autre vérité que celle, commune, colportée par livres et journaux.

Et puis, cet univers l’autorise à retrouver Mëy, et avec elle, le féminin sacré qui s’est tissé au fil des siècles.

Commencé dans la neige, ce récit se terminera tragiquement dans la neige, non sans qu’un cycle de saisons se soit écoulé.

Le prologue et l’épilogue offrent des scènes d’enfance au Moyen Âge, période connue pour avoir été traversée par le destin de ces femmes si inquiétantes et savantes que l’on nommait sorcières.

Ce récit étrange prend forme au cours d’une succession de planches au graphisme magnifique. Paysages et personnages apparaissent en noir, blanc et brun clair. Quelques bleus évoquent la nuit, le rouge orangé, les scènes d’incendie et le rouge sombre, la violence. Le trait est noir, précis, net, impressionnant d’évocation et de justesse dans les détails. Le texte apparait au bas des planches, les échanges, rares, s’inscrivent directement sur l’image. L’effet de silence est saisissant, d’autant que la première partie se déroule sous une neige épaisse qui tombe sans fin.

Un exercice d’admiration rendue à la femme, à la poésie, poétique lui-même, qui a sur nous un profond retentissement.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 22 € (Archives BdBD/Arts +)

copyright Murat/Futuropolis

EntunwAn Celui Qui Regarde

On a déjà beaucoup écrit, beaucoup filmé sur le sort qui fut celui des premières nations d’Amérique, ceux qu’on a appelés tour à tour les Indiens, les Amérindiens, les Américains natifs, les peuples autochtones, les Premières Nations, chez les Canadiens…
Du western caricatural et historiquement mensonger à la prise de conscience du génocide des premiers Américains, films et livres ont retracé le long cheminement de la conscience occidentale. Il faut évoquer aussi les  auteurs amérindiens, de Tony Hillerman avec ses polars navajos à Louise Erdrich et Scott Momaday, en passant par Joseph Boyden, écrivain majeur de notre siècle.


Nous avons entre les mains un objet singulier et intéressant, un roman graphique qui imagine le parcours de Joseph Wallace, personnage de fiction, photographe à Pittsburgh. Parti en 1867 avec ce qu’il croit être une expédition d’exploration, il va découvrir peu à peu les territoires de l’Ouest et consigner ses réflexions dans un petit carnet, que l’auteur nous montre dans sa langue originale.

La première rencontre emblématique du héros est celle d’un tueur de buffles qui travaille pour la Transcontinentale, la ligne de chemin de fer qui traverse les terres autochtones. Joseph apprend ainsi le massacre des animaux.
Il débarque du train à Saint-Louis, Missouri, et découvre ceux qui vont être ses compagnons lors de l’expédition Walker & Johnson, financée par le gouvernement fédéral. Elle comprend nombre de scientifiques, mais aussi des chercheurs d’or et quelques repris de justice. Le convoi de chariots traverse les étendues sauvages, comme dans les bons vieux westerns.Tout en s’interrogeant sur les raisons qui l’ont poussé à quitter la quiétude de son studio de Pittsburgh, où il portraiturait sans enthousiasme les bourgeois du cru, Joseph consigne ses impressions dans son carnet. Il va apprendre que cette expédition a en fait pour but la découverte de nouvelles terres à coloniser.
Ne risque-t-il pas d’y perdre son innocence ?

Nous allons assister, au cours d’une scène très filmique, à une première rencontre avec les « Indiens ». Un membre de l’expédition tire à vue et sans sommation sur les cavaliers, et un ornithologue reçoit une flèche en retour. On apprend qu’ils expriment ainsi leur colère face au massacre des bisons, source de vie.

Le ton est donné. Le héros va faire des rencontres déterminantes, comme celle de ce jeune Indien, qui après avoir vu comment il capture la lumière, lui permet de vivre quelques jours dans son campement, et de découvrir le quotidien de sa tribu, ainsi que sa langue. À la fin de l’expédition dont l’aspect brutal et dominateur ne lui a pas échappé, Joseph rentre à Pittsburgh avec ses clichés précieux. Il ne rêve que de repartir – ce qu’il fera quelques années plus tard – pour prolonger seul cette découverte des terres indiennes et des peuples qui y vivent.

Joseph a bien conscience déjà, à la fin des années 1860, qu’il assiste à l’anéantissement d’une civilisation riche, pacifique, proche de la terre, mais incapable de se défendre contre le monstre.
Il passera quelques jours chez le trappeur Isaac, sorte d’alter ego, qui, lui, serait allé au bout de ses idées. Cet épisode rappellera aux cinéphiles le personnage de
Jeremiah Johnson ou celui de Danse avec les loups.

Après une histoire d’amour avec une belle autochtone, dont le nom signifie  « papillon », on retrouvera notre photographe trois décennies plus tard, toujours tiraillé entre deux mondes et étreint par une nostalgie inextinguible.
On suivra sa correspondance avec Herman Greenstone, professeur et compagnon de la première expédition. On y lira son engouement pour les
Fleurs du Mal – Baudelaire embarqué au Far-West.

C’est son ami qui lui apprendra le massacre à grande échelle des Indiens, chronique d’une mort annoncée…

Ce qui fait l’originalité de ce roman graphique, c’est d’abord le traitement de l’image. C’est à travers l’objectif de Joseph que nous découvrons lieux et gens. La gamme des sépias, des bleus dans les scènes de nuit, le traitement de la lumière sont ceux de la prise de vue photographique et de la nouvelle technique du collodion sur plaque. Cela nous permet un coup d’œil sur l’évolution de cet art ; le dessinateur nous donne à voir des clichés autant que des dessins, y compris les négatifs des photos de Joseph avant qu’il ne les développe. Par ailleurs l’auteur, très bien documenté, donne à lire aussi bien l’anglais de Wallace dans son carnet que les langues orales des Amérindiens, transcrites en phonétique. Et même si nous n’avons pas les clés pour déchiffrer ces paroles en Lakota, on y croit, effet de réel garanti.

Le récit n’est certes pas exempt d’un certain manichéisme, les Indiens n’y apparaissent que sous leur jour le plus flatteur, mais sans doute n’est-ce que justice…

Plus profondément, la BD nous mène à une interrogation sur le statut de la photo et du photographe, « celui qui regarde »… Comme s’il fallait choisir entre photographier et agir.
Joseph Wallace a rêvé de faire un livre de ses clichés, mais suffit-il de témoigner avec des photos de la beauté d’un monde englouti, de la violence qui est faite aux peuples et aux animaux pour agir sur le monde ? Brûlante question d’actualité.

Thierry Murat a fort bien réussi son coup, on est en empathie avec son personnage, on est à même de saisir ses interrogations et l’on garde sur la rétine ces clichés d’un monde disparu.

Danielle Trotzky

160 p., 23 € (Archives BdBD/Arts +)

Copyright Murat/Futuropolis

Le Vieil homme et la mer

Communiqué

Cuba. Début des années 1950. Santiago, un vieux pêcheur rentre une fois encore la barque vide. 84 jours qu’aucun poisson ne mord sa ligne. Tout le monde le pense
trop vieux et devenu piètre marin.


Seul Manolin, petit garçon, continue de croire en lui et veut l’accompagner dans ses sorties en mer. Mais ses parents l’obligent à regagner un navire plus chanceux, et l’enfant continuera le soir à visiter le vieil homme dans sa cabane.

Le 85e jour, Santiago décide d’aller pêcher loin dans le golfe. Il est confronté à un espadon, poisson énorme et fort. La lutte homérique entre le vieil homme et le poisson prédateur durera trois jours
et trois nuits ; à son retour sur la terre ferme, le vieil homme aura regagné sa dignité après une bataille courageuse.

128 p., 19 €

Copyright Rascal/Murat/Futuropolis,

Au vent mauvais de Rascal (récit) et Thierry Murat (dessin)

« La vie est une farce à mener par tous »*, peut-on lire en exergue à ce qui va suivre…

Alors qu’Abel Mérian est en train de réaliser qu’il peut faire une croix sur le magot qu’il avait planqué avant son incarcération dans le sous-sol d’une usine désaffectée, la sonnerie d’un téléphone portable, oublié sur un banc, retentit.

Une voix de femme lui demande de bien vouloir lui expédier ledit portable en Italie « Mon avion décolle dans quinze minutes, je vous communiquerai mon adresse par texto », ajoute-t-elle. Mi-intrigué mi-séduit par cet incident qui arrive à point nommé pour le distraire de ses pensées moroses, Mérian s’immerge dans la vie de l’inconnue – manifestement en pleine rupture amoureuse. Il découvre son visage, lit les messages qui lui ont été adressés, se substitue à elle pour y répondre. Puis finalement, décide de la rejoindre, afin de lui remettre en main propre le précieux objet. « J’aimais déjà sa voix, ses beaux yeux noirs et son doux prénom de fleur à épines. »

Pas de bulles, mais des commentaires lapidaires en off, écrits à la première personne, comme on en trouvait dans les polars de la Série Noire : « Ça n’a pas traîné plus de trois secondes avant qu’un tubard ne gare sa voiture en double file pour aller s’acheter son paquet de clopes. Moteur et radio tout allumés. Plus qu’à passer en première. »

Son périple débute par une surprise qui va faire chavirer son cœur d’enfant, avec au bout de la route, un dénouement totalement inattendu.

La mise en images est simple, réaliste, les dessins aux encrages d’un noir soutenu sont sous-tendus par des couleurs à dominante ocre.

Le titre de la BD ? (…) Et je m’en vais / Au vent mauvais / Qui m’emporte / De çà, de là / Pareil à la feuille morte.

« Chanson d’automne« , P. Verlaine

Anne Calmat

112 p., 18 € (Archives BdBD/Arts +)

copyright Murat/Futuropolis

Les larmes de l’assassin 

Communiqué

Comment survivre à la mort de ses parents, et auprès de l’assassin de ceux-ci ? Peut-on s’attacher à un enfant alors qu’on est capable de tuer des humains de sang-froid ?
Peut-il y avoir un rapport filial entre deux êtres que la mort a mis face à face ?

C’est une terre malmenée par le vent, en bordure du Pacifique qui charrie des blocs d’iceberg, c’est au sud extrême du Chili. C’est là que vit Paolo, dans une ferme misérable et isolée, livré à lui-même, plus ou moins abandonné par des parents qui ne s’occupent pas de lui. Si petit, si naïf, quel âge a-t-il ? Il ne le sait.
Un jour, un homme arrive jusqu’à la ferme. C’est Angel Allegria, un truand, un escroc, un assassin. Pour lui, le crime est monnaie courante pour régler tout type de conflit : dettes d’argent, bagarres d’ivrognes… Il tue les parents de Paolo pour mettre fin à deux semaines d’errance et s’approprier leur petite bicoque, refuge idéal pour un homme traqué par la police. Dans un sursaut — de bonne conscience ? —, il épargne Paolo ; il n’a jamais tué d’enfant.
Paradoxalement, une relation d’affection naît entre lui et l’enfant. Ils s’apprivoisent.Un an plus tard, un autre voyageur arrive. Luis Secunda, 30 ans, fuyant Valparaiso et sa riche famille, s’installe d’abord à côté dans une cahute qu’il construit, puis l’hiver venu, emménage  avec eux dans la ferme. Il apprend à Paolo à lire. Angel n’aime pas cela du tout. Le fragile équilibre affectif entre lui et Paolo est en péril…

128 p., 20 €

La congrégation

Depuis l 23 août 2018

de Thomas Olsson (dessin et scénario, traduit du suédois par Aude Pasquier – L’Agrume Editions

Visuels © T. Olsson/L’Agrume

L’histoire, racontée en 7 périodes, s’étale sur 12 ans.

Le ton est donné dès les premières planches cet l’album autobiographique –  l’auteur a été élevé par des parents Témoins de Jéhovah – qui décrit, avec une bonne dose d’humour et dans une esthétique très american comics 70’s, les mécanismes d’embrigadement dans une secte, fondés sur la peur, la culpabilisation et l’anathème : point de salut pour ceux qui n’auront pas appliqué à la lettre les règles fixées à l’origine par le Très-Haut. Les homosexuels et les consommateurs de produits illicites sont en tête de liste ; quant à l’hypothèse d’actes pédophiles, elle est balayée d’un revers de la main par le prédicateur, puisque la congrégation « n’est pas dirigée par les hommes, mais par Dieu ».

Il rappelle à ses fidèles qu’au jour du Jugement dernier, les impies seront précipités dans les flammes de l’Enfer, tandis que ceux qui ont respecté les Commandements du Seigneur se retrouveront à sa droite. Il va sans dire que les membres de la congrégation seront placés au premier rang…Le jeune Tommy prend à ce point au sérieux les mises en garde du Frère Dahlman qu’il accepte de l’assister dans ses déplacements, lesquels consistent à faire du porte-à-porte pour délivrer la bonne parole et promettre à ceux qui leur prêtent une oreille attentive, moyennant achat d’une brochure,   « de vivre pour l’éternité dans un paradis terrestre ».

Si bien qu’il rêve de devenir un jour prédicateur à plein temps.

Pour l’heure, il doit faire face à l’incompréhension de ses camarades de classe. Une incompréhension qui s’exprime parfois de façon violente ; mais il n’en n’a cure, au contraire, plus on le persécute et plus il se rapproche de Dieu.

L’adolescence venant et l’influence de son copain libre-penseur et fan du groupe de rap Public Ennemy faisant le reste, Tommy finira pourtant par remettre en question les fondamentaux qui lui ont été serinés pendant plusieurs années, malgré le prix qu’il devra en payer. Le frère Sund n’a-t-il pas prévenu : « Il faut éviter toute fréquentation des exclus sous quelque forme que ce soit, même s’il s’agit d’un membre de notre famille, sinon, nous risquons d’émousser notre foi. » ?

Il ne manquerait plus que Tommy monte un groupe de rock !

L’issue prévisible de cette histoire pointe malgré tout du doigt le sort de ceux qui n’ont pas eu ou n’auront pas la force de rompre avec leur famille d’origine (ou spirituelle), afin de vivre leur vie comme ils l’entendent.

Anne Calmat

184 p., 22 €

Babybox

En librairie le 17 oct. 2018

de Jung (scénario et dessin) – Ed. Soleil, collection Noctambule 

Visuels © Jung/Soleil

Un jour quand tu seras grande, je te dirai un secret.

Umma Kim a souvent été tentée de le révéler à sa fille, mais à chaque fois, le moment était trop doux, trop magique pour qu’elle le fasse. Le temps a passé, Claire Kim est devenue une jeune fille et le secret est demeuré enfoui.

Aujourd’hui cette mère tant aimée vient de mourir dans un accident de voiture et son père est dans le coma. Claire est dévastée, mais elle doit veiller sur Julien, son petit frère.

Se replonger, quoi qu’il en soit, dans les souvenirs, contempler les photographies qui témoignent des jours heureux, comme celui de cette promenade dans un champ de coquelicots, dont le rouge éclatant a par la suite « déteint » sur sa chevelure.

Mais il suffit d’une boîte, que selon ses propres mots, elle n’aurait pas dû ouvrir, pour que le secret jalousement gardé apparaisse au grand jour sous la forme d’un acte de naissance établi à Séoul en 1982, alors qu’elle avait onze mois.

Birthday place: unknown.

Dès lors, sa vie est « comme un livre ouvert dont plusieurs pages seraient devenues blanches. »Claire rompt pour un temps avec tout ce qui faisait sa vie en France et se rend en Corée avec Julien, dans l’espoir d’écrire les chapitres manquants.

Comment retrouver les traces du passé en sachant uniquement qu’elle a été déposée anonymement dans une babybox en mars 1982 par celle qui ne pouvait assumer sa naissance ? 

Et peut-elle encore appeler maman celle à qui elle s’adresse si souvent dans cet au-delà auquel Umma croyait tant ?

Comment, en parcourant les rues de la ville, ne pas fantasmer sur une rencontre avec sa génitrice. « … par enchantement aller l’une vers l’autre » ?

Qu’est-ce qui pour finir permettra à Claire de mettre fin à « cette tristesse insidieuse, qui la gangrenait et qu’elle ne comprenait pas » ?

On ne peut qu‘admirer la force des dessins à l’aquarelle noire diluée, rehaussés de touches de rouge, qui illustrent ce superbe roman d’inspiration autobiographique – l’auteur, d’origine coréenne, a lui-même été adopté. Superbe et émouvant, comme le sont également ceux qui l’ont précédé : Couleur de peau: miel (4 T. 2007-2016) et Le voyage de Phoenix (v. archives, sept. 2015).

Anne Calmat

154 p., 19,99 €

 

 

La vie commence aujourd’hui

Septembre 2018

Roman de Christophe Léon – Ed. La Joie de lire – À partir de 15 ans.

Les éditions La Joie de lire ont décidément l’art de dénicher des œuvres à haute densité émotionnelle. Après le troublant Un Détective très très très spécial (v. archives, sept. 2017), voici un roman tout aussi fort et délicat, dans lequel la question du handicap et de la sexualité des personnes handicapées est abordée avec simplicité.

La vie commence aujourd’hui est écrit à la première personne, sous la forme de flashes-back. Le roman s’ouvre sur une fête organisée en l’honneur de Clément, 14 ans, qui vient d’avoir son bac avec mention très bien et une moyenne défiant toute concurrence. Le jeune garçon pose un regard mi-goguenard mi-désabusé sur ceux qui sont venus le fêter, et sur la caméra qui filme la scène. Il est en fauteuil roulant, ses membres supérieurs sont encore en partie épargnés, mais il sait que la forme grave de poliomyélite dont il est atteint depuis l’enfance fera inéluctablement son œuvre.

Puis nous remontons le temps. Clément a 5 ans, il s’escrime en vain à escalader l’échelle qui mène en haut d’un toboggan, pour faire honneur à se mère.

Si, en dépit de l’amour qu’il lui porte, il lui en veut d’être ce qu’elle est (attentive, prête à tous les sacrifices pour lui, donc culpabilisante) ; s’il lui arrive d’être odieux avec elle et de lui faire payer la désertion de son père alors qu’il n’avait que 6 ans ; s’il lui rappelle méchamment que ses jours sont comptés, c’est que lui, pourtant si brillant, enrage de ne pouvoir enrayer la paralysie qui gagne tous ses membres.

Qui pourrait trouver les mots qui apaisent ? Olga, son auxiliaire de vie, et Janie, son âme sœur, son impossible amour, sont souvent là pour réguler ses excès de langage.

Un jour Janie, devenue femme, pose son regard sur un médecin genevois. Trahison, pense Clément. Repli immédiat sur lui-même.

Vient aussi pour lui le temps des désirs charnels. Clément a 17 ans, il est tétraplégique. À qui en parler ?

Sept chapitres plus tard, de l’eau a coulé sous les ponts. Il en a maintenant 25, et c’est une tout autre scène que filme la caméra.

Une histoire simple et belle qui démontre une nouvelle fois la capacité de l’humain à se réaliser en dépit de l’adversité.

Anne Calmat

112 p., 13 €

NDA. L’activité d’assistant sexuel est apparue dans les années 1970 aux EU avant de s’étendre à certains pays européens. Aujourd’hui l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, l’Espagne, Israël et les Pays-Bas notamment autorisent cette pratique et reconnaissent un statut particulier aux personnes exerçant ce métier. Les assistants sexuels bénéficient par ailleurs d’une formation spécifique. En France, malgré plusieurs tentatives depuis 2007 pour la légaliser, cette activité est toujours assimilée à de la prostitution.

Animabilis

En librairie le 2 nov. Planches © T. Murat/Futuropolis, 2018

texte et dessin Thierry Murat – Ed. Futuropolis

ANIMABILIS : vivifiant, stimulant, exaltant, qui peut rendre vivant… Du mot latin anima (âme, vie, air….), suivi du suffixe bilis, qui lui donne une fonction d’adjectif.

                      Cicéron, 1er siècle av. J.C.

Il neige fort ce jour de décembre 1872. Un jeune homme cherche sa route en direction de Hauwton Brigde, un village perdu du nord Yorkshire. Il est Français, journaliste et vient enquêter sur des choses bizarres qui ressurgissent ici depuis quelques temps.

Sa première rencontre se fait avec une corneille qui lui abandonne un peu de son sang incarnat.

Une simple corneille ?

Dans l’auberge Old farmer’s Inn, où il est froidement accueilli, Victor de Nelville collecte les angoisses des villageois isolés, assorties de légendes aussi vivaces que leurs vieilles rivalités.

Les brebis sont décimées par une maladie mystérieuse attribuée au retour de Padfoot, le chien noir aux yeux rouges, annonciateur de la mort.

En quelle considération un esprit rationnel peut-il tenir ces « balivernes » issues d’un ésotérisme anglo-saxon ? Mais que sait-on de la tradition druidique et du haut enseignement celtique ?

La découverte, un matin brumeux, du corps pendu d’un chien noir, coïncidant avec la disparition du berger magnétiseur, fait se délier les langues, qui évoquent la lycanthropie, métamorphose de l’homme en animal. Est-on enfin débarrassé à tout jamais de Padfoot ?

Or, le corps du berger est retrouvé mort par strangulation, ainsi qu’une boîte au couvercle orné d’un pentacle contenant le cœur d’une brebis, qu’il lègue à Victor.

Dès lors, celui-ci fait des rêves dans lesquels il rencontre une femme mystérieuse, Mëy, en même temps qu’une inspiration poétique lui dicte des vers. Au matin, il découvre à son chevet la corneille, qui couvre son carnet de perles de sang.

Entre rêve et imaginaire, entre veille et sommeil, Victor va basculer du côté de la nuit et du monde poétique, associé à Satan par l’église et moqué par le commun des mortels. Monde troublant, exigeant, qui conduit aux limites de la folie, mais qui, seul, peut révéler aux hommes une autre vérité que celle, commune, colportée par livres et journaux.

Et puis, cet univers l’autorise à retrouver Mëy, et avec elle, le féminin sacré qui s’est tissé au fil des siècles.

Commencé dans la neige, ce récit se terminera tragiquement dans la neige, non sans qu’un cycle de saisons se soit écoulé.

Le prologue et l’épilogue offrent des scènes d’enfance au Moyen Âge, période connue pour avoir été traversée par le destin de ces femmes si inquiétantes et savantes que l’on nommait sorcières.

Ce récit étrange prend forme au cours d’une succession de planches au graphisme magnifique. Paysages et personnages apparaissent en noir, blanc et brun clair. Quelques bleus évoquent la nuit, le rouge orangé, les scènes d’incendie et le rouge sombre, la violence. Le trait est noir, précis, net, impressionnant d’évocation et de justesse dans les détails. Le texte apparait au bas des planches, les échanges, rares, s’inscrivent directement sur l’image. L’effet de silence est saisissant, d’autant que la première partie se déroule sous une neige épaisse qui tombe sans fin.

Un exercice d’admiration rendue à la femme, à la poésie, poétique lui-même, qui a sur nous un profond retentissement. Nicole Cortesi-Grou

160 p., 22 €

v. Archives juin 2016

Thierry Murat est auteur de bandes dessinées et illustrateur de livres pour enfants. Dans les mêmes éditions Futuropolis, il a publié « EtunwAn Celui Qui Regarde », « Au vent mauvais », « Les larmes de l’assassin ». Il s’est vu décerner de nombreux prix et récompenses.

Une saison à l’ONU Au cœur de la diplomatie mondiale

Depuis le 3 octobre 2018

Scénario Karim Lebhour, dessin Aude Massot – Préface Gérard Araud – Ed. Steinkis. Visuels © Ed. Steinkis

« Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. » Isaac Newton

L’auteur a été reporter de 2011 à 2015 aux Nations Unies pour RFI. Des émeutes de Bengazi (févr. 2011), à celles qui ont eu lieu en Syrie quelques mois plus tard, en passant par la mort de Kim Jong-il (déc. 2011) et la reconduction pour la troisième fois au pouvoir de Vladimir Poutine (mars 2012), tout était suivi de près par l’administration onusienne. 

Les dirigeants de la vénérable institution « condamnaient », « déploraient », étaient « irrités », voire « exaspérés ». Leurs sujets de préoccupations ont figuré et figurent encore à l’ordre du jour des différents Conseils de sécurité, avec, dans le présent album, quelques flashes-back pour les illustrer. Comme, par exemple Dominique de Villepin se prononçant, au nom de la France, contre une intervention en Irak (févr. 2003).

À la lueur de ce qui s’est passé par la suite dans le monde et  à celle de son instabilité en 2018, on peut se demander d’où vient l’impuissance des Nations Unies à maintenir la paix et la sécurité. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès de l’ONU à New York de 2009 à 2014, et actuellement Ambassadeur de France à Washington, répond : Si les Nations Unies ne remplissent pas leur mandat, la faute en incombe aux États membres qui, soit ne donnent pas à l’ONU les moyens dont elle a besoin, soit s’opposent à son action. 

Nous suivons le premier contact de Karim Lebhour avec la gigantesque et labyrinthique forteresse de verre située sur la 1ère Avenue, le long de l’East River. Plus de 6 000 personnes y travaillent. Nous assistons, le temps d’un clin d’œil à Woody Allen, à son installation à quelques blocs de Central Park. Nous le retrouvons au Beer Garden Estoria avec d’autres correspondants internationaux. Nous l’accompagnons dans des soirées chez les ambassadeurs…

Puis vient le jour de son premier Conseil de sécurité et celui de son interview de Ban Ki-Moon, huitième secrétaire général des Nations Unies (2007-2016). « Plus secrétaire que général », disent quelques mauvaises langues. Nous apprenons dans la foulée comment les crises arrivent et comment elles sont gérées, qu’elles aient lieu à l’autre bout du monde ou pied de l’ONU : « Free Egypt ! », « Mubarak go ! »,« ONU Your silence kill ». Et qu’il vaut souvent mieux s’en tenir aux formules toutes faites qui ne fâchent personne…

Nous découvrons ses petits travers et ses grandes défaillances, mais aussi les espoirs que l’organisation suscite auprès des « petits États ». Nous mesurons le poids du droit de veto qu’exercent certains États membres, et comment il peut porter un coup fatal à la médiation de l’ONU. Nous découvrons aussi – ce qui est moins anecdotique qu’il y paraît – qu’il existe une Journée Mondiale des Toilettes… ou plutôt de leur absence dans nombre de pays.

Une plongée humoristique et passionnante dans les arcanes du pouvoir onusien, avec pour guide un homme de terrain*. 

Anne Calmat

208 p., 20€

  • Karim Lebhour

    Karim Lebhour est depuis 2007 le correspondant de plusieurs médias francophones au Proche-orient. Pendant trois ans, il a été le témoin du quotidien de la bande de Gaza, depuis la prise de pouvoir du Hamas jusqu’à l’offensive israélienne Plomb durci (déc. 2008-janv. 2009), puis reporter aux Nations Unies. Il a également collaboré à la Revue dessinée.