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L’Anxiété Quelle chose étrange – Steve Haines – Sophie Standing – Ed. Çà et Là

Coup d’œil dans le rétro
En librairie le 15 mars 2019 – 32 p.,12 € – Illustrations  © S. Standing/ Ed. çà et là

L’anxiété est non seulement étrange, elle est aussi fort désagréable à ressentir. Mais qui un jour n’a pas été anxieux ? 

Mal d’un siècle ou accélération du temps qui semble nous laisser sur le talus ? Insécurité face à un environnement perçu comme menaçant ? Inquiétude face à une paix devenue incertaine ? Ou destin de l’homme confronté au mystère et à l’absurde ?

L’anxiété doit se distinguer des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), de la crise de panique, des phobies et de l’anxiété généralisée. Il est aussi curieux d’apprendre que « L’anxiété est une bonne chose que les psychopathes ne connaissent pas ». (Jon Ronson), et qui plus est, qu’elle nous préparerait à ne pas verser dans l’excès de confiance. La limitation de l’hubris est en effet une préoccupation qui nous vient de la Grèce antique.

Steve Haines nous propose une synthèse du phénomène, remontant aux causes, explorant les différents troubles et proposant des remèdes au quotidien. 

Nous apprenons ainsi que l’anxiété est « une réaction naturelle à la perception d’une menace qui se manifeste aux plans cognitif (les pensées se bousculent), physiologique (activation du système nerveux autonome) et comportemental (fuite) ». Reste à savoir pourquoi certains sont plus anxieux que d’autres, et pourquoi même, il en est qui ne le sont jamais… C’est à confronter à nombre de causes qui peuvent avoir à faire avec un passé tourmenté, un présent peu sécurisant, un mauvais état physique ou des habitudes de vie malsaines.

Après avoir vu ce qu’en disent les philosophes, comme Kierkegaard qui y voyait un vertige de la liberté, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, une angoisse existentielle, on apprend aussi que les neuroscientifiques, plus optimistes, proposent de dépasser notre biologie pour embrasser une « liberté radicale » via une connaissance des émotions. 

L’auteur brosse un tableau très complet de la construction émotionnelle, en montrant les différents mécanismes en jeu et la complexité de l’ensemble. On pourrait se sentir découragés, il n’en n’est rien. Quelques techniques peuvent nous aident à gérer cette interaction complexe de réflexes physiologiques, de déclencheurs familiaux et d’oppression culturelle. L’ancrage corporel par exemble, l’H.A.L.T. (Hunger, Anger, Loneliness, Tiderness), la contemplation, de préférence dans la nature, la restructuration de la pensée…

L’ouvrage se termine sur une invitation à modifier notre regard sur l’anxiété, afin d’en discerner les effets positifs, ainsi que sur une série de recommandations simples pour mieux la surmonter.

 » Essayez de ne pas vous embourber dans la rumination et l’autocritique. »

Sophie Standing illustre cet ouvrage de manière très originale, tant par ses dessins et la composition des planches que par la vivacité des couleurs. Elle facilite la compréhension d’un texte rigoureux et sérieux au moyen d’images concrètes et pleines de fantaisie.

Steve Haines exerce en tant que chiropracteur et enseigne la thérapie craniosacrale. Il vit et travaille entre Londres et Genève. Il est l’auteur, avec Sophie Standing au dessin, des trois albums de la série « Quelle chose étrange » : La Douleur (oct. 2018), L’Anxiété (mars 2019) et Le Trauma  (juin 2019). Il est également co-auteur avec Ged Sumner de « Cranial Intelligence : A Pratical Guide to Biodynamic Craniosacral Therapy ». (2011, Ed. Singing Dragon).

Nicole Cortesi-Grou

L’Odyssée d’Hakim (3/3) – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

Tome 3 – 256 p., 24,95 €

Initialement prévue le 18 mars, la parution du T. 3 de L’Odyssée d’Hakim a été reportée au 3 juin 2020. Copyright F. Toulmé / Delcourt

T. 1 & 2 : Coup d’œil dans le rétro

Aix-en-Provence, juillet 2017. Fabien Toulmé rencontre Hakim Kabdi (dont ce n’est pas le vrai nom). Quatre ans auparavant, le jeune homme a été contraint de quitter la Syrie parce que la guerre avait éclaté, qu’on l’avait arrêté sous un prétexte fallacieux, puis torturé. Et aussi parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir la sécurité et un avenir.

Parution août 2018 –

Dans un premier temps, ce sera Beyrouth, en janvier 2013, puis, après un passage à Amman, Antalya en mars 2013, en Turquie. « Je me rends compte que n’importe qui peut devenir réfugié. Il suffit que ton pays s’écroule, soit tu t’écroules avec, sois tu pars. » confie-t-il à Fabien Toulmé.

À Antalya, sa tentative de faire prospérer une pâtisserie de spécialités syriennes tourne court. Mais il y rencontre l’amour en la personne de la jeune Najemh, qu’il épouse. Hadi naîtra de leur union. Petits boulots pour survivre : un jour vendeur de bouteilles d’eau à la sauvette, le lendemain, vendeur de parapluies ; un autre jour, guide touristique, puis ouvrier dans le bâtiment… Mais la vie est trop dure, la police trop prompte à confisquer son maigre outil de travail, et ses employeurs peu honnêtes. « On est partis avec la famille de Najemh à Istanbul. » Hakim ajoute avec humour « Il n’y a pas beaucoup d’avantages à être un réfugié, mais s’il y en a bien un, c’est qu’on n’a pas grand-chose à déménager ». 

Parution juin 2019

Cependant, la complexité politico-sociale qui règne dans le pays qui les a tous accueillis, associée, pour Hakim et son jeune fils à un ensemble de complications administratives, vont changer la donne pour eux, et c’est avec appréhension qu’il va monter à bord d’un canot pneumatique bondé, afin de traverser clandestinement la Méditerranée, pour un jour atteindre la France où Najemh et ses parents ont entretemps émigré.

Une quarantaine de planches couleur bleu nuit, particulièrement intenses, décrivent ce qu’a été leur traversée entre la Turquie et l’île de Samos, avec en prime une panne d’essence, un moteur qui refuse de redémarrer, et toujours la mort en embuscade…  

Le but c’était pas simplement de résumer une migration à la traversée de la Méditerranée. C’est beaucoup plus complexe, et en plus ça donne l’impression qu’ils sont tendus vers l’Europe parce qu’ils ont plus de chance là-bas. Alors que la traversée c’est juste une nuit sur des années ! Moi je voulais montrer que ce ne sont pas des gens qui partent de chez eux pour venir chez nous. Au début Hakim va au Liban, mais il va se rendre compte qu’il est accompagné de tas de semblables et ça ne l’aide pas, le pays a tendance à rejeter l’afflux. C’est le besoin de survie qui va le pousser de pays en pays jusqu’à l’Europe. J’aurais pu faire un bouquin en Europe, mais je me serais concentré sur les temps forts et ça aurait rejoint ce qu’on nous montre d’habitude, qui est un peu caricatural.« 

De la Macédoine à la France…

Suite et fin de cette trilogie acclamée par la critique et basée sur l’histoire vraie d’un réfugié syrien.

Hakim et son fils ont survécu à la Méditerranée. En traversant la mer. Ils pensaient avoir échappé au pire mais, entre centre de rétention et police des frontières, de nouvelles épreuves les attendaient, à commencer par le rejet et la xénophobie. Mais pas uniquement. Il reste heureusement dans ce monde quelques inconnus solidaires prêts à tendre la main…

Fabien Toulmé

Le grand talent de Fabien Toulmé tient à la fluidité de ses récits et sa capacité à faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de ses héros, ils font, et feront, longtemps partie de notre vie après que le mot fin a été inscrit sur la dernière planche de chacun de ses albums. Voir également « Ce n’est pas toi que j’attendais » (Archives mars 2017) et « Les deux vies de Baudoin » (idem)

Extrait d’une interview de Fabien Toulmé – © Delcourt

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans cette dernière partie du récit ?

Chaque étape, prise de façon individuelle, est déjà très forte et doit être très dure à vivre, mais ce qui m’a le plus marqué c’est justement l’enchaînement, sans répit, de toutes ces étapes. Comment Hakim, avec un enfant qui savait à peine marcher, a-t-il pu endurer tout ce voyage en ne dormant quasiment jamais et dans des conditions très rudes ? J’avoue que je suis admiratif de sa force et de son courage.

D’ailleurs globalement, qu’est-ce qui t’a le plus étonné chez Hakim ? Et dans son récit ?

En plus de ce que je viens de dire, je pense que c’est sa résilience. Sa capacité à faire de l’humour sur des moments durs de son parcours. Et je suis également impressionné par sa patience, le temps qu’il a pris pour me raconter, en détail, pendant plus d’un an et demi, toute son histoire.

A. C.

Vingt ans ferme – Sylvain Ricard – Nocoby – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro…

Copyright S. Ricard, Nicoby / Futuropolis 2012

Inspiré du vécu de Milko Paris, 20 ans ferme interpelle sur l’état des prisons en France et sur leur rôle dévastateur auprès des détenus.

Alpes maritimes 1985 

Soleil de plomb, mer d’huile, immeubles safranés, volets clos. Milko et son complice sont prêts pour un nouveau braquage, mais l’opération tourne court. 

Interrogatoire, Milko sera le seul à payer la note. Ce soir, il dormira dans une cellule pour trois. La promenade du lendemain laisse entrevoir un carré de ciel bleu, mais Milko s’est déjà mis en mode révolte. Les couleurs se sont assombries, elles sont devenues maronnasses. Découpage en neuf cases par planche, de format identique.

Tentative d’évasion durement réprimée, Milko passe par la case mitard. Couleurs ocre-brun.

– « Ecoute Milan, je suis là depuis presque deux ans, j’en ai vu des gars comme toi qui voulaient tout péter…

– Et ?

– Et rien du tout. Il ne s’est rien passé, à part le mitard pour ceux qui ont une grande gueule. On ne peut rien faire, c’est eux les patrons… »  lui dit un co-détenu.

On peut toujours essayer…

Milko essaiera pendant des années. Transferts de prison en prison,  mitard, re-mitard. Surpopulation, sur-violence. Survie. Couleurs éteintes.

« Un mois et demi pour se réfugier sur soi, pour se renfermer, pour s’isoler su monde (…) trop de temps pour entretenir sa rage… » Et manifester son indignation face à un système qui, au mépris des règles pénitentiaires européennes, ne laisse pratiquement aucune chance de salut à celui qui est « tombé ».

Car ce que Milko Paris ne supporte pas, c’est la façon dont la République traite ses prisonniers : à commencer par abus, aussi bien physiques que psychologiques, manquements aux droits élémentaires à l’intérieur des murs des prisons…

Il comprend qu’il n’a rien à attendre du système pénitentiaire et que sa reconstruction dépendra d’abord et avant tout de lui.

À sa sortie de prison, en 1995, il fonde l’association « Ban Public », une plateforme internet qui assure l’interface entre la vie carcérale et la vie à l’air libre…

Ce récit est suivi d’un dossier réalisé avec l’association Ban Public, mettant en regard les articles de la loi et les principaux événements intervenant dans le livre, tels que la fouille au corps, les soins médicaux ou encore l’accès à l’éducation.

Anne Calmat

104 p., 17 €

Ama – Le souffle des femmes – Franck Manguin – Cécile Beck – Ed. Sarbacane

Copyright F. Manguin – C. Becq / Sarbacane – En librairie le 27 mai 2020

Ama n’est pas le prénom de celle que l’on voit évoluer torse nu dans les fonds sous-marins, mais bien le nom que l’on donne à celles, de moins en moins nombreuses, qui plongent à plusieurs centaines de mètres de profondeur, en apnée, pour en récolter les fruits : crustacés, mollusques… Une simple corde nouée autour de la taille les relie à celui qui attend dans une barque, prêt à les remonter au moindre signal. Ces stakhanovistes de la pêche sont bien souvent des femmes d’âge mûr, fortes en gueule, qui, à la criée, savent, le cas échéant, défendre le fruit de leurs efforts face à celui qui veut les exploiter ou les gruger.

Dans cette société qui navigue à part égale entre traditions et modernité, la coutume veut que chacune ait son « tomoé », un époux, un frère, un ami, qui veille sur elles. Gageons que c’est plutôt l’inverse qui se produit. C’est aussi la condition de la femme japonaise qui est ici montrée.

Côté traditions précisément, le Japon est loin d’en être dépourvu. Il n’est que de découvrir toutes celles qui – bien souvent en hommage aux ancêtres – émaillent cette histoire.

Ces maîtresses-femmes ne sont pas à l’abri de chagrins intimes ou d’une histoire familiale douloureuse, à commencer par Isoé, la cheffe de la communauté des Ama qui figure sur la couverture de l’album. Elle a une cinquantaine d’années et elle aime son métier. Sa nièce doit arriver de Tokyo. Nagisa est, semble-t-il, désireuse de revenir aux sources des traditions ancestrales de l’île qui a vu naître sa mère. Ella y restera11 ans. Nous sommes en 1962.

Ce roman graphique, qui rime à la perfection avec magnifique, s’achève au début des années 2000.

Cette jeune fille, prude, respectueuse et timorée cache un lourd secret. Elle va devoir s’intégrer à cette société traditionaliste et faire face aux réticences de ces « guerrières des océans » qui n’oublient pas que jadis, l’une des leurs, la meilleure sans doute, a déserté la communauté des Ama sans plus jamais donner aucun signe de vie.

Nagisa parviendra-t-elle à leur prouver qu’elle peut être une plus grande Ama que ne l’était sa propre mère ? Et comment va-t-elle réagir lorsqu’il sera question de lui attribuer un tomoé ?

Quand émouvant rime avec captivant.

Anne Calmat

112 p., 21,50 €

Franck Manguin est né en 1986 à Ajaccio. Après une enfance entre la Méditerranée et les Alpes. Il entreprend des études de Japonais après avoir lu «pays de neige» de Yasunari Kawabata. Diplôme de langues, littérature et civilisations Japonaises en poche, il s’exile durant trois ans au pays du soleil levant. Il y écrit un mémoire sur l’art traditionnel d’Okinawa, fabrique des animations pour machines «pachinko» et enseigne l’anglais. Franck est actuellement bibliothécaire et traducteur/interprète de japonais dans le milieu culturel.

Cécile Becq est née dans le sud de la France, près de la mer, en 1979. Après une licence d’arts plastiques, elle sort diplômée de l’école Emile Cohl à Lyon. Installée à Grenoble depuis 2005, elle commence à travailler comme illustratrice dans divers domaines, principalement pour l’édition. Son univers est tendre, sensible, poétique et coloré. Dans son travail, elle aime aussi bien réaliser des illustrations numériques que des illustrations peintes à la gouache ou à l’acrylique.

Le poisson-clown – David Chauvel – Fred Simon – Ed. Delcourt

Coup d’œil dans le rétro…

Imaginez la situation suivante : deux bandes rivales de mafieux, un hold-up calamiteux, un flic ripou, une femme fatale, des Cadillac rutilantes fonçant sur les routes du Colorado. Vous aurez là les ingrédients d’un polar qui semble tout droit sorti de la prestigieuse Collection Série Noire des années 1950. Ajoutez-y maintenant un gamin prénommé Happy. fraîchement débarqué de son Oklahoma natal. Il est naïf, sentimental et particulièrement étourdi. Le polar perd alors beaucoup de sa noirceur et gagne en fantaisie.

Les principaux protagonistes de ce roman graphique à suspense vont dès lors s’engager dans une course échevelée pour récupérer une mallette remplie de diamants, que l’un des gangsters a, dans la panique qui a suivi le braquage, été obligé de confier au jeune écervelé. Quand les Pieds nickelés se réinventent, tous les paris sont ouverts…

Les dessins, colorés-mais-pas-trop de Fred Simon, en adéquation avec ceux qui avaient cours dans les comics de l’immédiate après-guerre, ajoutent au charme indéniable de ce vrai-faux polar, dont les quatre épisodes ont été réunis en un seul volume il y a déjà quelques temps, mais qu’il est toujours bon de (re)découvrir en ces temps moroses.

Anne Calmat

186 p., 29,90 €

Le Rituel – Nicolas Mahler – Ed. L’Association

Copyright N. Malher – L’association – En librairie le 11 mai 2020
1901-1970

Le Rituel est librement inspiré de la vie du véritable maître des effets spéciaux japonais, Eiji Tsuburaya, qui jouit du statut de héros au Japon en raison des prouesses technique qu’il a réalisées pour la série des Godzilla. « Je n’ai jamais pris soin des histoires, j’avais d’autres tâches », explique-t-il dans la BD de Nicolas Mahler, tout énumérant ses « faits d’armes » passés. On comprend qu’il a plus de mal qu’auparavant avec les hommes en costumes de caoutchouc et les monstres géants sur cordes, et surtout que les moyens techniques mis à sa disposition sont en dessous  de ses attentes.

Il n’empêche qu’au cours de sa carrière, Eiji Tsuburaya a allègrement détruit plusieurs fois Tokyo, donné vie à des papillons géant et fait se combattre les monstres des profondeurs. Entre autres Joyeusetés.

Dans sa nouvelle bande dessinée, Nicolas Mahler décrit par le biais de dessins minimalistes le travail fastidieux de l’art des films dits « trash » et entraîne ses lecteurs dans les coulisses d’une industrie cinématographique qui, depuis le Voyage dans la lune que proposa Gorges Méliès jusqu’à Gravity réalisé par Alfonso Cuarón, garde sa toute puissance évocatrice.

64 p., 16 €

La gigantesque barbe du mal – Stephen collins – Ed. Cambourakis

Faut-il se raser la barbe pour éviter la contamination au Covid-19 ? (L’Obs, 24 mars)

Coup d’œil dans le rétro

L’histoire repose, du moins au début, sur une composante narrative assez simple. L’action se déroule sur une île appelée « Ici ». Sur Ici, les arbres sont taillés à l’identique, les maisons, alignées au cordeau, leurs occupants semblent tous avoir été coulés dans le même moule.

Ce n’est de toute évidence pas le cas dans cet « ailleurs » situé au delà des mers, que les habitants désignent sous le nom de « Là ». « Là était le désordre. Là était le chaos. Là était le mal », apprend-t-on dès les premières pages du récit. 

Il va donc de soi que la vie du héros de cette étrange aventure ne peut être que réglée comme du papier à musique. Chaque jour, Dave met au point des courbes statistiques pour une entreprise, dont les objectifs réels lui semblent assez nébuleux. Chaque soir, il écoute en boucle le hit sentimental d’un groupe de rock féminin des années 80, tout en dessinant ce qu’il aperçoit de ses fenêtres. 

Il n’est pas inutile de préciser que Dave dissimule une totale calvitie sous un postiche. Seul, un poil en forme de virgule orne son visage glabre. 

Dans le monde uniforme et lénifiant d’Ici, le temps s’écoule sans qu’aucun événement majeur ne vienne en perturber le cours. Seule la présence impalpable de Là jette une ombre sur ce tableau « paradisiaque ». « L’idée de Là était tout simplement toujours quelque part, comme une mauvaise herbe qui se faufilait dans les fissures invisibles qui séparent un moment d’un autre. »

Mais un beau matin, alors Dave tente péniblement d’expliquer à son supérieur le sens d’un tracé informatique devenu mystérieusement indéchiffrable, son système pileux se met, lui aussi, à « buguer ». Ce poil orphelin, rebelle à toute coupe, commence à se démultiplier ; si bien que Dave se retrouve rapidement affublé d’une barbe exponentielle et incontrôlable. 

Dès lors, cette fable surréaliste, mâtinée d’un humour « so british », va prendre des allures de satire sociale et politique.

Comment les habitants d’Ici vont-ils réagir à l’irruption de l’irrationnel dans leur vie ? Cette barbe insolente va-t-elle être perçue comme une invitation à larguer les amarres de l’immobilisme, ou au contraire, comme une mise en garde contre tout désir de s’affranchir des règles établies ? 

Et que va faire l’intéressé ? 

« Là », métaphore de tout qui est inconnu, donc potentiellement dangereux, peut être une réponse à bien des questions, mais c’est loin d’être la seule.

Tout participe au charme indéniable de cette bande dessinée : un scénario diablement original ; un découpage inusité du texte minimaliste de Stephen Collins ; un graphisme au fusain, dépouillé et puissant.

Anne Calmat

248 p., 26 eurosCopyright S. Collins / Ed. Cambourakis

Incroyable ! – Zabus – Hyppolyte – Ed. DArgaud

À partir du 17 avril 2020 – Copyright Zabus & Hippolythe / Dargaud

Cette histoire nous fait entrer un court moment dans la vie de Jean-Loup, un petit garçon timide et solitaire. Suite à sa rencontre fortuite avec une peau de banane placée sur sa route – incident qui va prendre tout son sens, comme dans le théâtre de Tchekhov – il sera amené, à son corps défendant, à renoncer progressivement à son monde imaginaire, à ses stratégies magiques, à ses tocs et talismans, afin que s’impose ce qu’un vieux monsieur nommé Sigmund Freud appela au siècle dernier « le principe de réalité ». 

L’action se déroule en Belgique. Le roi des Belges y joue un rôle réel et imaginaire important. C’est grâce à lui que s’ouvriront les opportunités qui feront sortir Jean-Loup de son isolement : celles de se présenter aux différents concours des Exposés, régional, général et national, d’y dépasser sa timidité, et mieux, d’y remporter un franc succès.

Agé de 11 ans, doté d’une mère adorée, absente mais très présente, d’un père présent mais très absent, sans frère ni sœur, Jean-Loup met en place des stratégies de survie : endosser l’habit de « mister nobody » à l’école, pour se protéger ; résister opiniâtrement à ses deux lignées d’ancêtres aux exigences redoutables ; tenir le réel à bonne distance par l’usage de fiches classant rigoureusement toutes informations en provenance du monde extérieur, et pour finir, donner forme à son quotidien en se distribuant ou s’ôtant des points, au gré de ses actions. 

Dans cet univers ingrat, deux objets constituent d’essentiels points d’appui : l’urne avec les cendres supposées de sa mère, auprès de quoi il puise conseils et confiance, ainsi qu’une petite figurine du roi des Belges qui, comme le faisait Jimini le cricket pour Pinocchio, lui sert de guide et de bonne conscience. 

Deux personnages vont s’associer pour lui offrir une chance de faire briller sa grande intelligence assortie d’une curiosité hors norme : un oncle maternel/ parrain, Johny Gala, improbable barbu-chevelu, et mademoiselle Ophélie, sa très charmante institutrice. Avec en toile de fond, le théâtre de Tchekhov qui au fil des évènements lui fournira ses références.

Les dimensions de son environnement font que le petit personnage blond apparaît bien fragile, engoncé dans son grand duffle-coat, camouflé derrière son gros cache-nez rouge ou vêtu d’un pull marin rayé rouge et blanc.

Les autres personnages stylisés mais extrêmement dynamiques et expressifs, s’animent comme un court métrage ou passent, comme tirés tout droit du cinéma de Fellini, des créatures comme cette Saraghina, secrétaire du roi.

Le Cosmos figure lui le destin qui, outre proposer un vaste champ d’exploration pour les exposés, fera au final se rencontrer le personnage-titre avec le passage de la comète 1983X58, ce qui déterminera l’issue de l’histoire, riche en surprises, que nous ne dévoilerons pas.

Le texte déroule le fil des dialogues intérieurs de Jean-Loup, entrecoupés de quelques échanges avec le monde extérieur. Il est émaillé de trouvailles poétiques, comme celle où il évoque son père, qu’il surnomme  monsieur « attends une minute Jean-Loup, j’arrive » et qu’il compare à une étoile : « quand il est là, il n’est pas vraiment là, et quand tu le vois, ce n’est pas vraiment lui que tu vois, j’ai l’impression qu’il est à des années lumières de moi ». 

On découvre, insérées entre les planches, quelques fiches issues des tiroirs de Jean-Loup ou part de ses lectures pour l’élaboration de son exposé. D’imposants dessins en noir et blanc séparent les différents chapitres (sept). 

Les images tracées en couleurs noir ou marron se détachent d’un fond qui va de l’abricot clair au marron sombre. Les touches de jaune et de rouge sont réservées au personnage principal, sauf lorsque de grandes tâches d’un rouge profond le mettent en valeur à travers la figuration d’un rideau de scène. 

L’ensemble, plein de charme et très finement observé, représente un antidote parfait au confinement.

Nicole Cortesi-Grou

200 p., 21 € – À partir de 12 ans – Copyright Ed. Dargaud

Vincent Zabus est dramaturge et scénariste de bandes dessinées. Né en 1971 à Namur, licencié de philologie romane il a enseigné le français, la littérature et le théâtre avant de se consacrer à l’écriture de pièces de théâtre et de scénarios de bandes dessinées. Sa pièce Les ombres obtint le prix Sony-Labou-Tansi en 2010, et le présent album, réalisé avec le dessinateur Hippolyte, a reçu plusieurs distinctions : Prix Laurence Tran, Prix des libraires Lucioles, prix des Lycéens de l’Ile-de-France. 

Hippolyte est illustrateur et auteur de bandes dessinées et l’un des principaux auteurs de bd-reportage. Installé dans l’ile de la Réunion, il est l’auteur de plusieurs séries, dont les adaptations de Dracula et du Maitre de Ballantrae de Robert L. Stevenson, et dans le domaine bd reportage, notamment L’Afrique de papa et Les Enfants de Kinshasa, nominé pour le prix Albert Londres. 

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Géante – Jean-Christophe devenEy – Nuria Tamarit – Ed. Delcourt

Depuis le 1er avril 2000 – Copyright J-C Devenez et Nuria Tamarit/ Ed. Delcourt

Histoire de celle qui parcourut le monde à la recherche de la liberté.

Cette histoire débute comme un conte de Grimm. Un bûcheron, harassé après une journée de labeur, rentre chez lui où l’attendent sa femme et leurs six garçons. Soudain il entend un appel venu d’une ravine ; il en extrait un bébé, une petite fille, qu’il ramène au logis, où elle trouvera aussitôt sa place. 

Or il se trouve que cette enfant a la particularité d’être une géante, qui au fil du temps atteindra plus ou moins la hauteur d’un clocher d’église. Ses parents adoptifs l’ont prénommée Céleste, tant sa venue semblait être pour eux un bienfait des dieux. Céleste finira cependant par s’éloigner de Jean et Ana, après que ses six frères sont partis travailler au village.

Et c’est là que réside le richesse et la profondeur de cette histoire, qui aborde – souvent avec un humour émaillé de références littéraires– les grandes thèmes de l’existence. 

Ignorante des réactions auxquels sa différence et sa condition de femme l’exposent, Céleste ne va pas tarder à se heurter à la duplicité, illustrée ici par un colporteur qu’elle croise peu après avoir quitté le nid familial.

Ce sera sa première déconvenue et sa première prise de conscience qu’elle aura doublement à batailler pour trouver sa place. Exhibée comme un animal de foire, saoulée, elle sera emprisonné pour avoir, bien involontairement, saccagé la place d’un village. Elle apprendra alors ce que la haine des femmes, poussée à son paroxysme, peut engendrer. L’amitié et solidarité féminine deviendront alors pour elle primordiales.

Son mentor (le mot n’existe pas au féminin) lui enseignera combien tout ce qui nous entoure peut devenir source d’observation et de Savoir. Elle sera aimée par trois hommes, aimera, épousera… sans jamais pour autant renoncer à bouleverser l’ordre des choses et à trouver son identité propre.

Mille vies pour un personnage hors-nomes et une histoire aussi passionnante qu’attachante.

Anne Calmat

196 p., 27, 95 €

La Chute – Jared Muralt – Ed. Futuropolis

© Jared Mulralt/Futuropolis, depuis mars 2020

Liam vient de perdre son épouse emportée par le virus de la grippe et va devoir affronter seul avec ses deux enfants, Sophia et Max, un monde en chute libre secoué par une crise économique, sociale, politique, sanitaire puis sécuritaire sans précédent.

Les records de chaleur et la pénurie d’eau posant de graves problèmes, il faut s’attendre à de mauvaises récoltes. La récession persistante et la crise économique mondiale qui l’accompagne ont pris une ampleur catastrophique. Plusieurs des pays sont en train de sombrer dans le chaos ; aussi pour garantir la sécurité intérieure, le gouvernement maintient-il sa décision de mobiliser une partie des forces armées. Pour finir, une bonne nouvelle : la grippe estivale semble désormais en phase de décroissance…

Dans cette BD conçue bien avant la crise qui sévit aujourd’hui dans le monde, Jared Muralt s’interroge aussi sur les raisons qui ont amenés les hommes à cette apocalypse…

« il y a quatre ans », confie le dessinateur au quotidien Le Monde  « je voulais faire une bande dessinée post-apocalyptique, un genre dont je suis un grand fan. Mes recherches, afin de savoir quelle serait la menace la plus importante et la plus probable pour notre société, m’ont amené à conclure qu’il s’agirait d’une pandémie. » Jared Muralt explique avoir collecté « des tonnes d’informations, jusqu’à ce que le scénario devienne, dans [satête, presque réel ». Voire « un peu trop réel à mon goût aujourd’hui », ajoute-t-il. © Le Monde

L’auteur

Jared Muralt est né en 1982 à Berne en Suisse. Il suit des cours dans une école d’art mais développe surtout des qualités de dessin anatomique de manière autodidacte au travers des livres. Il est aussi le co fondateur des studios Backyard, une agence de design graphique qui à reçu un prix de la ville de Berne. La chute est sa seconde BD. © Paquet

72 p., 15 €

Ce qui nous sépare – Hélène Aldeguer – Ed. Futuropolis

Sortie le 8 avril 2020 – © Futuropolis, H. Aldegueur
COMMUNIQUÉ

Janvier 2016. Bilal, jeune Tunisien, est arrivé à Paris grâce à une bourse au mérite pour poursuivre son master d’histoire contemporaine. Il s’est lié d’amitié avec Ahmed, un autre Tunisien, et avec Yann, un Antillais arrivé aussi en métropole pour des études supérieures.

Il rencontre Léa, une jeune parisienne, avec laquelle il se met en couple. Il découvre une nouvelle vie pleine de possibilités : une réussite universitaire, des projections professionnelles, une liberté personnelle et intime, une ville-musée… Mais son statut d’homme arabe le rattrape dans une société française en crise identitaire.
Ses fantasmes d’une « Europe de tous les possibles » se heurtent rapidement au racisme et aux préjugés. Lorsque le corps noyé de son cousin, resté en Tunisie, est identifié, il est rappelé à sa condition « d’immigré » qui brise la jeunesse « du sud ».
Face à de jeunes européens libres de parcourir le monde, il regarde de loin sa jeune sœur, restée en Tunisie, qui manifeste et survit entre désillusion et enfermement.
Sa rancœur atteint ses relations avec ses amis : accusant d’un côté Ahmed d’être un bourgeois incapable de comprendre les Tunisiens qui galèrent, il déverse sur Léa sa colère et sa solitude en la chargeant des travers racistes de la société française. Lorsque sa tristesse éclate, il lui livre ce qu’elle n’avait pu voir ni comprendre.

« Un récit très actuel et nécessaire sur notre société et sur le déracinement intérieur de ces jeunes venus en France et qui sont accueillis bien différemment selon leurs origines… » © Futuropolis

104 p., 18 €

L’auteure

Hélène Aldeguer étudie à l’École Estienne en section illustration, dont elle sort diplômée en 2015. Elle exerce comme illustratrice dans des médias en ligne spécialistes du Moyen-Orient.

Elle participe en 2016 au concours jeunes talents à Angoulême avec Souvenir de la révolution, entre fiction et reportage, qui est retenu dans la sélection. 

En 2017, elle remporte le concours du prix Raymond Leblanc de la jeune création avec son projet Saïf, qui deux ans plus tard est publié sous le titre Après le Printemps : une jeunesse tunisienne ; l’ouvrage reçoit le Prix étudiant de la BD politique.

Entretemps, en 2017, elle créé avec Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, une bande dessinée intitulée Un chant d’amour : Israël-Palestine, une histoire française. 

Centenaire de Boris Vian : L’Écume des jours d’hier et d’aujourd’hui – éditions Delcourt (2012), éditions Futuropolis (2020)…

10 mars 1920 – 21 juin 1959
Visuels © Delcourt, 2012, Morvan, Voulzy, Mousse

D’après le roman de Boris Vian, scénario  Jean-David Morvan, Frédérique Voulyzé, dessin Marion Mousse – Ed. Decourt, coll. Mirages.

https://centenaireborisvian.com/

Boris Vian qui, depuis les années 50, a inspiré plusieurs générations, garde au fil du temps ses admirateurs et s’en fait de nouveaux, ainsi qu’en témoignent les multiples rééditions de L’Écume des jours (1947) et ses adaptations pour le cinéma, le théâtre et la bande dessinée. Celle-ci fait revivre avec fidélité le texte pétillant et protéïforme de celui que d’aucuns considèrent comme l’une des personnalités artistiques et littéraires les plus remarquables de l’après-guerre.

Visuels copyright M. Mousse

(…) Colin reposa son peigne et, s’armant d’un coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard.

Le roman commence dans une atmosphère d’une incroyable légèreté. Colin, jeune homme fortuné (son coffre-fort contient la coquette somme de cent mille doublezons), vit dans son bel appartement équipé d’une machine à faire la cuisine et d’un « pianocktail ». À chaque note correspond un alcool, une liqueur ou un aromate. Et si l’on joue un peu trop « hot », en appuyant sur pédale forte, il tombe des morceaux d’omelette, et c’est dur à avaler… Son confort est assuré au quotidien par Nicolas, son cuisinier-maître d’hôtel au parler alambiqué, comme les plats qu’il élabore.

Colin court les patinoires, les conférences et les réceptions où s’agitent ses amis : Chick son double, jeune ingénieur sans le sou, Alise la nièce de Nicolas, et la honte de sa famille car elle a délaissé la philosophie pour l’art culinaire. Et déjà, on s’interroge : Alise-Sainte-Reine, Alésia, Isis Ponteauzane ?

Nous verrons que ce virtuose du travestissement verbal aime à multiplier les signaux et les pistes. Chez les parents d’Isis, Colin rencontre la jeune et ravissante Chloé. Subitement, le zazou décontracté aux vêtements trop larges se mue en amoureux transi. Chloé, c’est aussi le titre d’un enregistrement du prestigieux Duke Ellington, que Vian, lui-même trompettiste de talent, admirait tant et dont il est devenu l’ami.

Chick est quant à lui à la lisière entre deux mondes. Il a rencontré Alise à une conférence de Jean-Sol Partre – on reconnaît dans cette contrepétrie le nom du pape de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre. Depuis, le jeune homme collectionne les éditions les plus saugrenues des œuvres du Maître, comme Le Vomi, imprimé sur un papier réservé généralement à un autre usage. On reconnaîtra là encore La Nausée, un titre de Sartre qui surnage dans les mémoires. Chick achète à prix d’or des « reliques » de Jean-Sol : pipes portant SES empreintes digitales, pantalons élimés, chaussures trouées. Il ne tarde pas à se retrouver sur la paille…

L’écrivain-musicien, qui semblait condamné à l’insuccès auprès du grand public, par le succès même de son double littéraire, Vernon Sullivan, s’était peu à peu intégré à l’entourage de Sartre, qui avait su discerner l’inspiration et le talent derrière la caricature. Le philosophe n’avait pas hésité à le soutenir pour le prix de la Pléiade, dont le jury avait finalement préféré un ouvrage moins original, Terres d’exil de Jean Grosjean.

Tout va bien jusqu’au mariage de Chloé et Colin mais, lorsqu’ils partent en voyage de noces, l’histoire s’ouvre sur un extérieur qui n’est plus aussi joli que leur petit aquarium parisien. La route, trop endommagée, est impraticable, il leur faut traverser des mines de cuivre et toutes leurs horreurs. Tout au long du voyage, la nature s’asphyxie lentement, Chloé est prise de douleurs à la poitrine de plus en plus violentes – Chloé est aussi une des épithètes de Déméter, la déesse de la végétation, de la nature.

Boris Vian n’y va pas de main morte. Peut-être vivait-il à l’époque charnière où tout a commencé à basculer. Il aura annoncé à sa manière la destruction de l’environnement plusieurs décennies avant la prise de conscience mondiale.

Retour précipité chez Colin. On appelle des médecins, tous plus farfelus les uns que les autres. Diaforus, le médicastre inventé par Molière, semble revenu d’entre les ombres du XVIIIe siècle. De même que Toinette, servante déguisée en médecin, diagnostiquant le poumon !

Un traitement par les fleurs a été suggéré, les amis de Chloé lui en apportent, Colin également, par brassées. Ses doublezons fondent comme neige au soleil…

La suite est à découvrir (ou à retrouver) dans l’album de Voulyzé, Morvan et Mousse. Tous trois ont parfaitement mis en valeur les trouvailles extravagantes et les nombreux effets comiques de ce conte cruel aux tonalités surréalistes, ce qui fait que le rire nous secoue au milieu du drame, dont les comparses ne sont, somme toute, que l’écume des jours.

Jeanne Marcuse

17, 95 €

Et maintenant, le texte original, illustré par Gaëtan et Paul Brizzi ©

Copyright G&P Brizzi
Copyright G&P Brizzi

En librairie le 4 mars 2020, 208 p., 29 €

Copyright Futuropolis

Woman World – Aminder Dhaliwal – Ed. La Ville Brûle

Copyright A. Dhaliwal,/La Ville Brûle – Depuis le 21 février 2020 – 256 p., 22 €

La canadienne Aminder Dhaliwal, dont c’est la première bande dessinée, frappe fort en proposant cette suite de strips extrêmement originaux, drôles et féministes, qui suscitent le rire autant que la réflexion.

« Autrefois il y avait des hommes. Il existait de nombreux spécimen… »

L’action se déroule dans le futur, alors que les hommes ont progressivement disparu de la surface de la Terre, suite à l’effondrement de l’économie mondiale, aux guerres et autres catastrophes écologiques. Ne restent que les femmes. Elles vivent dans différentes petites communautés, explorant les vestiges d’un monde révolu. Les plus jeunes n’ont jamais vu d’hommes « en vrai ». C’est le cas d’Emiko, dont la grand-mère, témoin du monde d’avant, est censée en transmettre la mémoire. Mais n’est-il pas temps de faire table rase de ce passé mortifère, et d’en tirer les leçons afin de construire le présent sur de nouvelles bases ?

Ces femmes sont issues de milieux divers, elles vivent, travaillent, aiment, créent, s’inquiètent de leur survie et de celle de l’humanité. Nous entendons leurs questionnements à propos de leur place dans cette nouvelle société, et du rôle que chacune doit y tenir pour qu’elle fonctionne. Beaucoup de questions « pratiques » restent bien sûr problématiques, mais elles se font confiance…

Woman World est aussi un conte philosophique audacieux qui manie brillamment et avec subtilité les concepts féministes, et une métaphore de notre inertie face à l’urgence climatique…

A.C.

256 p., 22 €

L’Esprit rouge – Zéphir & Maximilien Le Roy – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro

Copyright Zephir, M. Le Roy/Delcourt, 2016 – 160 p., 21,90 €

Antonin Artaud après neuf ans d’internement.

Janvier 1944, Antonin Artaud (1896-1948) est interné depuis un an à l’hôpital de Rodez après plusieurs séjours dans différents établissements psychiatriques. Entre deux séances d’électro-chocs, il réécrit quelques chapitres des Tarahumaras (l’ouvrage sera publié l’année suivante). L’époque où les femmes se seraient damnées pour un regard de cet homme fiévreux, sombre et exalté, qui s’était illustré dans les films de Carl Dreyer, Abel Gance, etc., est bel et bien révolue. Il a quarante-huit ans et en paraît soixante-dix

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Artaud écrit et dessine sur les murs de sa chambre monacale des fresques enchevêtrées, sombres et morbides. Il se revoit à bord du paquebot qui l’emportait huit ans plus tôt vers le Mexique.

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Il fait une escale à La Havane où un « sorcier », fils d’esclaves, lui offre une petite  épée, à laquelle il fera allusion la même année dans Les Nouvelles révélations de l’Être.

Tu en auras plus besoin que moi à l’avenir, ne la perds jamais, lui a dit l’homme.

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Le voilà maintenant à Veracruz, puis à Mexico. Un journaliste lui propose de faire, pour le quotidien El Nacional, une série d’articles à teneur politique sur son ressenti du Mexique. Ce n’est pas la culture européenne que je suis venu chercher ici, mais la civilisation originelle mexicaine, lui précise Artaud, pour qui l’Europe est symbole de décadence.

Vous fantasmez lui répond son interlocuteur.

Artaud découvre en effet une tout autre réalité du pays, celle de la condition qui est faite au peuple indien, dont il loue la Culture et les immenses potentialités. Depuis la Révolution, l’Indien a cessé d’être un paria, mais c’est tout (…) On continue même à le prendre pour un sauvage (…) On veut l’élever à la notion occidentale de la culture…
Le théoricien du Théâtre de la cruauté est également invité à faire trois conférences à l’Université de Mexico, dont l’une s’intitulera Surréalisme et Révolution.

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Puis Artaud se rend à cheval sur les terres de la sierra mexicaine, gorgées du sang des victimes de la Conquête, pour y rencontrer les Tarahumaras et atteindre au secret des principes qui régissent la vie et la mort. Le pays des Indiens Tarahumaras est plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nées du hasard, comme si les dieux que l’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures, écrira-t-il plus tard.

Il y trouvera un substitut au laudanum, que son organisme réclame de plus en plus douloureusement. Le peyotl, drogue sacrée hallucinogène, deviendra un temps son nouveau paradis artificiel.

À Rodez, les phases d’écriture et de dessin sont ponctuées par les visites régulières du docteur Ferdière, adepte de l’art-thérapie. Le médecin l’a fait transférer dans son unité psychiatrique où les conditions de détention sont meilleures et semblent marquer un coup d’arrêt dans la dégradation psychique d’Artaud. Mais bien que le temps soit venu pour lui de recouvrer un semblant de liberté avant de mourir pour la seconde fois (à moins que ce ne soit pour la troisième), on pressent que la quête de vérité qui a irrigué toute son œuvre, sera bientôt relayée par d’autres.

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Les dessins couleurs ocre ou pourpre de Zéphir, souvent proches des arts primitifs, illustrent parfaitement le cheminement de cet être insurrectionnel, en lutte permanente avec les obsessions, les angoisses et le mal qui l’ont accompagné depuis l’enfance.

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Antonin Artaud, 1930

Anne Calmat

Docteur Rorschach – Vaïnu de Castelbajac – Ed. Delcourt

Drôles de zèbres… (coup d’œil dans le rétro)

Copyright V. de Castelbajac / Ed. Delcourt, 2015

Que ce soit dans le cadre d’une thérapie individuelle, de groupe, familiale ou de couple, la plupart des personnages imaginés par Vaïnu de Castelbajac (texte et dessins) se retrouvent sur le canapé de ce psychiatre qui, ici, porte le nom du Test projectif aux tâches d’encre mis au point il y a une centaine d’années par le psychanalyste Hermann Rorschach (ci-contre).

Lunettes vissées sur un pif en forme de patate, barbe fournie (comme il se doit), habillé à la va-comme-je-te-pousse (idem), le praticien écoute ceux qui sont venus à lui pour exprimer leurs doutes, leurs angoisses, leurs attentes. Il prend des notes, parfois il commente. « Pourquoi avoir tenté de mettre fin à vos jours en vous auto-avalant ? » demande-t-il par exemple à une gomme à la mine défaite. L’auteure parvient à détourner les termes de la psychiatrie pour les adapter aux drôles de zèbres venus consulter le psy.


Point de zèbre en l’occurence, mais un chien heureux d’être enfin autorisé à grimper sur le canapé ; une licorne qui souffre de l’impression de ne pas exister ; un père Noël en pleine crise existentielle ; un puzzle qui craint de ne jamais se reconstruire ; une cigarette qui ne se trouve pas assez bien roulée, etc.

Côté thérapies de groupe, familiales ou de couples, le psy voit défiler, entre autres patients, Eve et Blanche-Neige qui évoquent leurs troubles alimentaires compulsifs ; deux oeufs au plat qui craignent de finir par se brouiller ; un kangourou adulte qui refuse de sortir de la poche marsupiale de sa mère ; un clou que son marteau d’époux cherche toujours à enfoncer ; deux postes de radio qui ne se sentent plus sur la même longueur d’onde… Ou encore, dans le registre « relations amoureuses destructrices », un crayon à papier et un taille-crayon ; une carotte et une râpe à carottes ; une bougie et un briquet… 

Au total, quatre-vingt-seize planches métaphoriques, souvent proches du dessin de presse, qui visent juste à tous les coups. Jubilatoire !

Anne Calmat

14,95 €

Benalla & Moi


Editions SEUIL – Depuis le 9 janvier 2020 –
96 p.,18,90 € – © A. Chemin, F. Krug, J. Solé / Seuil

Benalla & Moi ou Les dessous de l’affaire par ceux qui l’ont révélée : Ariane Chemin, grand reporter au Monde, et François Krug, journaliste politique et d’investigation (Le Monde, M, Rue 89). Les dessins sont signés Julien Solé.

« Moi », c’est Lui…

Détail planche p. 9

Sur les premières planches, Emmanuel Macon apparaît en majesté le 7 mai 2017 à 22h15, cependant que les premières mesures de L’Hymne à la joie emplissent la cour du Louvre. À peine aperçoit-on Alexandre Benalla qui veille dans l’ombre, il n’existe pas encore aux yeux du public, mais ça ne va pas durer.

Puis nous remontons le temps et nous nous retrouvons à la permanence du candidat Macron, dans le 15è arrondissement de Paris. Nous croisons Alexis Kohler, Ismaël Emelien, Ludovic Chaker, Sibeth Ndiaye… tous acquis à la cause de cet homme brillant, rompu à l’art de la rhétorique et à celui de se mettre en scène. Combien sont-ils encore aujourd’hui dans les mêmes dispositions d’esprit à son égard ? Beaucoup ont pris leurs distances, ont été virés ou ont démissionné.

Benalla est là, à l’aise comme un poisson dans l’eau. Salut Ludo. Salut Alex. N’est-il pas le seul autorisé à accéder à l’étage occupé par « le patron » et ses poches conseillers ?

A 26 ans, ce fils d’enseignants d’origine marocaine va être chargé de coordonner la sécurité du futur Président de la République. Il a de son côté pris soin de constituer sa propre équipe de gros bras, parmi lesquels on trouve un certain Vincent Crase. Emmanuel Macron peut dormir sur ses deux oreilles.

Nous découvrons ensuite la trajectoire de ce jeune homme qui, gamin, se rêvait garde du corps au service des plus hautes personnalités. Il a déjà un beau CV dans le secteur politique lorsqu’il se rapproche d’Emmanuel Macron. Il est sympathique, intelligent, débrouillard, pragmatique et n’a pas froid aux yeux. L’admiration sans bornes qu’il voue à l’ex-ministre de François Hollande va en retour lui valoir un rapport privilégié avec le futur couple présidentiel.

Dès lors, tout va très vite. Le passionné de super-héros hollywoodiens qu’il était à l’âge de 10 ans se retrouve Adjoint au Chef de cabinet de la Présidence de la République ; mais le 1er Mai 2018, la machine si parfaitement huilée s’enraye : Benalla veut faire du zèle et se prend pour Superman.

On connaît la suite : la tentative d’étouffer « l’incident de la Contrescarpe », les vidéos bidouillées, la curée médiatique, la commission parlementaire, la conférence hors-sol de Macron à la Maison de l’Amérique, dont après coup on comprend mieux le mea culpa de celui qui a donné un pouvoir démesuré à son protégé sans lui en fournir le mode d’emploi. La phrase suivante, « Qu’ils viennent me chercher », fiche tout par terre et va lui coller à la peau comme le sparadrap du capitaine Hadock. Viennent alors la révélation de contrats juteux passés avec des oligarques russes, la dérogation aux règles du contôle judiciaire, les mises sur écoutes, les voyages d’affaires, le passeport diplomatique, avec pour conséquence la prise de distance contrainte et forcée de l’Elysée.

Fini l’état de grâce, l’ancien monde a rejoint le nouveau, celui où tout finit par se savoir. Emmanuel Macron va y laisser pas mal de plumes, sans pour autant perdre sa fâcheuse propension aux déclarations à l’emporte-pièce, qui seront dès lors systématiquement relayées via les réseaux sociaux. Cependant que Alexandre Benalla est bien décidé à profiter de sa notoriété pour devenir l’un de ces hommes d’affaires qu’enfant il rêvait de protéger…

Ce récit, qui pourrait avoir été inspiré d’une fable de La Fontaine (ou qui l’aurait inspiré), repose sur les enquêtes publiées depuis 2018 par Ariane Chemin et François Krug dans Le Monde, sur celles du Canard enchaîné, Médiapart et France 2, ainsi que sur l’essai de Sophie Coignard, auteure de Benalla la vraie histoire (Ed. De l’Observatoire, 2019), auxquels ont été ajoutés les témoignages recueillis auprès de nombeux acteurs et témoins directs de « l’affaire » et la retranscription d’interviews accordées à la presse par Alexandre Benalla himself.

A.C.

C’est comme ça que je disparais – Mirion Malle – Ed. La ville brûle


En librairie le 17 Janvier 2020
© M. Malle/La ville brûle – 208 p., 19€

Mirion Malle, que Boulevard de la BD avait découverte en janvier 2019 avec La ligue des super féministes (v. Archives), nous revient avec ce roman graphique particulièrement attachant, tout en demi-teintes et en finesse. C’est comme ça que je disparais traite du Secret – avec un S majuscule, au regard des petits secrets dont chacun est porteur ou dépositaire – qui opresse et dont on ne se libère que sous certaines conditions.

Sur les premières planches de l’album, une jeune femme, Clara, que l’on prend tout d’abord pour une adolescente, se confie à sa psy. La nonchalance de sa posture contraste avec le propos qu’elle a tenu précédemment, et qui ne nous sera révélé qu’à la toute fin du livre. La thérapeute est mutique, ou dans le meilleur des cas consent à lâcher un Mm… Pourquoi ? Clara évoque, entre autres choses, le fantasme qui l’habite régulièrement de mettre fin à ses jours, comme par jeu, pour voir. Les termes qu’elle emploie nous semblent d’abord insolites, puis on apprend que l’action se déroule au Québec. Ne percevant aucune once d’empathie chez son interlocutrice, Clara décide qu’elle ira chercher ailleurs une oreille plus récéptive.

Fin de l’épisode, cependant que son mal de vivre lui laisse peu de répit.

Clara est attachée de presse dans une maison d’édition. Un nouveau titre est sur le point de paraître, elle est submergée de boulot, épuisée. Elle a elle-même écrit un roman, au grand désintérêt de la plupart de ses collègues, et en attaque un second : une lutte avec les mots qui sans cesse se dérobent. Clara ne manque pas d’amies, mais leur sollicitude semble lui peser, elle préfère être seule, se réfugier sous sa couette dès qu’elle le peut, son téléphone à portée de main.

Nous la retrouvons en compagnie de trois de ses amies à l’occasion de l’anniversaire de l’une de leurs copines. Arrivées à bon port, les conversations tournent autour des mecs un peu lourds, très lourds même. Clara intervient peu. Elle sait cependant se montrer attentive aux autres et même être une conseillère avisée lorsqu’il le faut…

Bien que le titre de ce roman graphique d’une actualité brûlante ait été inspiré à Miron Malle par celui d’un album du groupe de rock-punk américain, MCR, on pense plutôt au « Mal de vivre, qu’il faut bien vivre, vaille que vivre » de la chanteuse Barbara ; et on se dit une fois encore que toute situation porteuse de destruction psychologique renferme en elle tous les possibles, pour peu que l’on saisisse la main qui se tend (la gauche, celle du cœur) et que viennent les mots trop longtemps retenus.

Anne Calmat

Mirion Malle est une autrice et dessinatrice de bande dessinée française, qui vit aujourd’hui à Montréal. Elle s’est formée à l’ESA Saint-Luc (Bruxelles). Elles est également titulaire d’un master de sociologie, spécialité Études féministes.

Mirion Malle

Bien connue pour ses BD didactiques, elle a publié en 2016 Commando Culotte (Ed. Ankama), en 2017, elle illustre Les règles, quelle aventure ! d’Elise Thiébaut (Ed. La ville brûle), un livre destiné aux pré-ados et aux ados. En janvier 2019, elle publie La Ligue des super-féministes (Ed. La ville brûle).

Le voyage de Phœnix – Jung – Ed. Soleil

 Coup d’œil dans le rétro

Texte et dessin Jung – copyright Jung / Ed. Soleil

Après son bouleversant Couleur de peau : miel et le film d’animation qui a suivi, Jung nous offrait en octobre 2015 ce roman graphique – en partie autobiographique – ayant pour thèmes la quête des origines, les secrets de famille, la mort, la renaissance, la résilience.

Ici, plusieurs destins s’entrelacent pour former un tout. Celui d’abord de la narratrice, Jennifer, dont le père, un marine américain, serait mort en Corée du Sud peu avant sa naissance. Une chape de plomb s’est alors abattue sur les circonstances qui ont entouré sa disparition. N’en pouvant plus et se sentant souvent en terrain hostile, la jeune fille s’est rendue à Séoul dans l’espoir de découvrir la vérité. Elle y vit depuis six ans au moment où débute cette histoire. On y découvre ensuite le destin du petit Kim, cinq ans, que ses parents adoptifs, Aron et Helen, sont venus chercher à l’orphelinat américain de Séoul. C’est Jennifer qui leur a remis l’enfant. Aron est dessinateur de BD.

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L’arrivée de ce petit être solaire « habité par une âme très ancienne » marquera à tout jamais leur vie, ainsi que celle de Chelsea, sa demi-sœur, et de l’oncle Doug.
 cette histoire intimiste, vient se greffer celle de la guerre fratricide que se sont livrées les deux Corées au début des années 50, avec en toile de fond, le régime terrifiant du dictateur Kim Il Sung et le sort qui était réservé à ceux qui tentaient de le fuir. Le personnage de San-Ho, passé du Nord au Sud après dix-huit ans de captivité dans un camp de discipline, en est la parfaite illustration.
En prélude à chacun des vingt-et-un chapitres qui composent cet album, le fabuleux oiseau, posté en sentinelle, semble être une promesse de renaissance pour ceux que la vie a détruits.

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Cet album reste en tous points une merveille à (re)découvrir.

Anne Calmat

320 p., 19,99€

Drôles de femmes – Julie Birmant – Catherine Meurisse – Ed. Dargaud

En librairie depuis le 22 novembre 2019 – Copyright J. Birmant , C. Meurisse / Dargaud
Hedy Lamarr (1914-2000)

Sur la page de garde, on peut lire cette déclaration de l’actrice Hedy Lamarr : “Any girl can be glamourous. All you have to do is stand still and look stupid”.

Julie Birmant et Catherine Meurisse s’associent pour nous présenter dix femmes contemporaines dont le témoignage contredit vigoureusement l’épigraphe ci-dessus : Yolande Moreau, Anémone, Michèle Bernier, Tsilla Chelton, Sylvie Joly, Dominique Lavanant, Claire Bretécher, Maria Pacôme, Florence Cestac, Amélie Nothomb. Comédiennes, écrivaine, auteures de bandes dessinées, leurs noms évoquent des femmes surprenantes, originales, toutes dotées d’une forte personnalité et d’un talent indéniable.

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Yolande Moreau p. 7

Chaque entretien procède du même scénario : un choix, un coup de fil, une conversation à bâtons rompus. Après les civilités d’usage, l’interview débute par quelques questions sur le parcours personnel de l’interlocutrice : comment elle en est arrivée là. Le talent de Julie Birmant consiste à faire parler vrai ces femmes qui, comme si cela allait de soi, se livrent, se confient ; nous permettant ainsi de les découvrir à travers leur passé, leur parcours, leurs souffrances parfois, leur réussite. Que l’on apprécie ou non l’interviewée, ces confidences et anecdotes ne peuvent manquer de nous toucher, de nous émouvoir ou de nous amuser.

©
Michèle Bernier (détail planche)

On dit que pour dessiner comme elle le fait, Catherine Meurisse doit être la fille secrète du Grand Duduche et de Claire Bretécher. Sa manière de croquer ces « héroïnes » nous les rendent proches, accessibles, irrésistibles : elle tisse la sororité.


©
Amélie Nothomb (détail planche)

Réunir témoignages et humour est une démarche originale qui rend cet album passionnant. À quand les dix suivantes ?

Nicole Cortesi-Grou

96 p., 19,90 €

Julie Birmant (scénario) a été productrice de documentaires et chroniqueuse théâtrale pour France Culture. Formée à la mise en scène, elle a parallèlement mené une carrière de dramaturge et d’auteure avant de se tourner vers la bande dessinée. Elle est, entre autres, scénariste des quatre tomes de la série Pablo et des albums Il était une fois dans l’Est, Isadora et Renée Stone, tous dessinés par Clément Oubrerie.

Catherine Meurisse – Julie Birmant

Catherine Meurisse (dessin) fait des études de Lettres avant d’entrer à l’École supérieure des Arts et Industries graphiques Estienne, puis à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. En 2005, elle rejoint l’équipe de Charlie Hebdo tout en dessinant pour Libération, Marianne ou les Échos. Elle illustre des livres de Jeunesse pour différente maisons d’éditions et signe plusieurs bandes dessinées, dont Le Pont des Arts, Savoir vivre et mourir et Moderne Olympia. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, auquel elle a échappé de justesse, elle écrit La légèreté, long parcours de son retour à la légèreté en même temps qu’à la vie.

Les guerres d’Albert Einstein 1/2 – Ed. Robinson

En librairie depuis octobre 2019. Scénario François de Closets et Corbeyran – Dessin Chabbert – Couleur Bérangère Marquebreucq. © Robinson / F. de Closets, Corbeyran, Chabert, B. Marquebreuq64 p., 14, 95 €

Ce premier tome, superbement illustré et en tous points conforme à la vérité historique, couvre la période qui précède la Première Guerre mondiale jusqu’à l’année 1919. Avec, sur la toute dernière vignette, et en prélude au second tome, un portrait dessiné d’Albert Einstein venant de recevoir le prix Nobel de physique (1921).

C’est plus ici l’homme privé que le physicien de génie que nous découvrons : Einstein l’époux – passablement macho – de Mileva, comme lui, scientifique, mais avant tout, Albert Einstein l’ami de Fritz Haber, qui va obtienir le prix Nobel de chimie en 1918 pour ses travaux dans le domaine de l’agro-alimentaire.

p. 6

On les voit rarement l’un sans l’autre. Pourtant tout semble les opposer : Einstein, pacifiste militant, est blagueur, simple et affable, Haber est un va-t-en guerre assoiffé d’honneurs et de pouvoir. Albert ne se déplace jamais sans son violon, Fritz lui ne peut écouter de la musique qu’en baillant. L’un pratique un athéisme discret, à propos duquel il s’exprimera bien plus tard, cependant que l’autre a rompu avec sa religion et s’est converti au protestantisme.

p; 19

Dans un pays qui entend compter d’avantage de cerveaux à très haut potentiel que ses voisins, tous deux sont appréciés à leur juste valeur, même si le pacifisme d’Einstein « fait désordre ». Fort de cette certitude, le chimiste prend contact avec l’État-Major allemand et propose ses services. Einstein accepte quant à lui de venir s’installer à Berlin, mais avec tout autre projet en tête. Il ne tarde pas à déchanter : «  Décidément, il faut être fou pour tenter de vendre le pacifisme en temps de guerre ». L’assassinat le 28 juin 1914 de l’archiduc d’Autriche vient d’embraser le monde ; le nationaliste Haber voit là l’opportunité de (tenter de) prouver aux ennemis de l’Allemagne sa supériorité militaire. Il met au point un gaz asphyxiant qui, porté par le vent, se dispercera dans les tranchées ennemies.

p. 31

Bien qu’horrifié par les conséquences d’un tel choix stratégique, Albert Enstein fera en sorte que son ami échappe à une condamnation pour crime de guerre. Ce qui n’empêchera pas le physicien, réfugié aux USA pour des raisons évidentes, de demander en 1939 au président Roosevelt d’utiliser la physique pour mettre au point l’arme absolue. Et il ne s’agira pas cette fois de science fiction à la G.H. Wells…

Mais ceci est une autre histoire, celle qui sera développée dans le second tome des Guerres d’Albert Einstein.

Anne Calmat