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C’est comme ça que je disparais – Mirion Malle – Ed. La ville brûle


En librairie le 17 Janvier 2020
© M. Malle/La ville brûle – 208 p., 19€

Mirion Malle, que Boulevard de la BD avait découverte en janvier 2019 avec La ligue des super féministes (v. Archives), nous revient avec ce roman graphique particulièrement attachant, tout en demi-teintes et en finesse. C’est comme ça que je disparais traite du Secret – avec un S majuscule, au regard des petits secrets dont chacun est porteur ou dépositaire – qui opresse et dont on ne se libère que sous certaines conditions.

Sur les premières planches de l’album, une jeune femme, Clara, que l’on prend tout d’abord pour une adolescente, se confie à sa psy. La nonchalance de sa posture contraste avec le propos qu’elle a tenu précédemment, et qui ne nous sera révélé qu’à la toute fin du livre. La thérapeute est mutique, ou dans le meilleur des cas consent à lâcher un Mm… Pourquoi ? Clara évoque, entre autres choses, le fantasme qui l’habite régulièrement de mettre fin à ses jours, comme par jeu, pour voir. Les termes qu’elle emploie nous semblent d’abord insolites, puis on apprend que l’action se déroule au Québec. Ne percevant aucune once d’empathie chez son interlocutrice, Clara décide qu’elle ira chercher ailleurs une oreille plus récéptive.

Fin de l’épisode, cependant que son mal de vivre lui laisse peu de répit.

Clara est attachée de presse dans une maison d’édition. Un nouveau titre est sur le point de paraître, elle est submergée de boulot, épuisée. Elle a elle-même écrit un roman, au grand désintérêt de la plupart de ses collègues, et en attaque un second : une lutte avec les mots qui sans cesse se dérobent. Clara ne manque pas d’amies, mais leur sollicitude semble lui peser, elle préfère être seule, se réfugier sous sa couette dès qu’elle le peut, son téléphone à portée de main.

Nous la retrouvons en compagnie de trois de ses amies à l’occasion de l’anniversaire de l’une de leurs copines. Arrivées à bon port, les conversations tournent autour des mecs un peu lourds, très lourds même. Clara intervient peu. Elle sait cependant se montrer attentive aux autres et même être une conseillère avisée lorsqu’il le faut…

Bien que le titre de ce roman graphique d’une actualité brûlante ait été inspiré à Miron Malle par celui d’un album du groupe de rock-punk américain, MCR, on pense plutôt au « Mal de vivre, qu’il faut bien vivre, vaille que vivre » de la chanteuse Barbara ; et on se dit une fois encore que toute situation porteuse de destruction psychologique renferme en elle tous les possibles, pour peu que l’on saisisse la main qui se tend (la gauche, celle du cœur) et que viennent les mots trop longtemps retenus.

Anne Calmat

Mirion Malle est une autrice et dessinatrice de bande dessinée française, qui vit aujourd’hui à Montréal. Elle s’est formée à l’ESA Saint-Luc (Bruxelles). Elles est également titulaire d’un master de sociologie, spécialité Études féministes.

Mirion Malle

Bien connue pour ses BD didactiques, elle a publié en 2016 Commando Culotte (Ed. Ankama), en 2017, elle illustre Les règles, quelle aventure ! d’Elise Thiébaut (Ed. La ville brûle), un livre destiné aux pré-ados et aux ados. En janvier 2019, elle publie La Ligue des super-féministes (Ed. La ville brûle).

Le voyage de Phœnix – Jung – Ed. Soleil

 Coup d’œil dans le rétro

Texte et dessin Jung – copyright Jung / Ed. Soleil

Après son bouleversant Couleur de peau : miel et le film d’animation qui a suivi, Jung nous offrait en octobre 2015 ce roman graphique – en partie autobiographique – ayant pour thèmes la quête des origines, les secrets de famille, la mort, la renaissance, la résilience.

Ici, plusieurs destins s’entrelacent pour former un tout. Celui d’abord de la narratrice, Jennifer, dont le père, un marine américain, serait mort en Corée du Sud peu avant sa naissance. Une chape de plomb s’est alors abattue sur les circonstances qui ont entouré sa disparition. N’en pouvant plus et se sentant souvent en terrain hostile, la jeune fille s’est rendue à Séoul dans l’espoir de découvrir la vérité. Elle y vit depuis six ans au moment où débute cette histoire. On y découvre ensuite le destin du petit Kim, cinq ans, que ses parents adoptifs, Aron et Helen, sont venus chercher à l’orphelinat américain de Séoul. C’est Jennifer qui leur a remis l’enfant. Aron est dessinateur de BD.

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L’arrivée de ce petit être solaire « habité par une âme très ancienne » marquera à tout jamais leur vie, ainsi que celle de Chelsea, sa demi-sœur, et de l’oncle Doug.
 cette histoire intimiste, vient se greffer celle de la guerre fratricide que se sont livrées les deux Corées au début des années 50, avec en toile de fond, le régime terrifiant du dictateur Kim Il Sung et le sort qui était réservé à ceux qui tentaient de le fuir. Le personnage de San-Ho, passé du Nord au Sud après dix-huit ans de captivité dans un camp de discipline, en est la parfaite illustration.
En prélude à chacun des vingt-et-un chapitres qui composent cet album, le fabuleux oiseau, posté en sentinelle, semble être une promesse de renaissance pour ceux que la vie a détruits.

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Cet album reste en tous points une merveille à (re)découvrir.

Anne Calmat

320 p., 19,99€

Drôles de femmes – Julie Birmant – Catherine Meurisse – Ed. Dargaud

En librairie depuis le 22 novembre 2019 – Copyright J. Birmant , C. Meurisse / Dargaud
Hedy Lamarr (1914-2000)

Sur la page de garde, on peut lire cette déclaration de l’actrice Hedy Lamarr : “Any girl can be glamourous. All you have to do is stand still and look stupid”.

Julie Birmant et Catherine Meurisse s’associent pour nous présenter dix femmes contemporaines dont le témoignage contredit vigoureusement l’épigraphe ci-dessus : Yolande Moreau, Anémone, Michèle Bernier, Tsilla Chelton, Sylvie Joly, Dominique Lavanant, Claire Bretécher, Maria Pacôme, Florence Cestac, Amélie Nothomb. Comédiennes, écrivaine, auteures de bandes dessinées, leurs noms évoquent des femmes surprenantes, originales, toutes dotées d’une forte personnalité et d’un talent indéniable.

Yolnde Moreau (planche p.
Yolande Moreau p. 7

Chaque entretien procède du même scénario : un choix, un coup de fil, une conversation à bâtons rompus. Après les civilités d’usage, l’interview débute par quelques questions sur le parcours personnel de l’interlocutrice : comment elle en est arrivée là. Le talent de Julie Birmant consiste à faire parler vrai ces femmes qui, comme si cela allait de soi, se livrent, se confient ; nous permettant ainsi de les découvrir à travers leur passé, leur parcours, leurs souffrances parfois, leur réussite. Que l’on apprécie ou non l’interviewée, ces confidences et anecdotes ne peuvent manquer de nous toucher, de nous émouvoir ou de nous amuser.

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Michèle Bernier (détail planche)

On dit que pour dessiner comme elle le fait, Catherine Meurisse doit être la fille secrète du Grand Duduche et de Claire Bretécher. Sa manière de croquer ces « héroïnes » nous les rendent proches, accessibles, irrésistibles : elle tisse la sororité.


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Amélie Nothomb (détail planche)

Réunir témoignages et humour est une démarche originale qui rend cet album passionnant. À quand les dix suivantes ?

Nicole Cortesi-Grou

96 p., 19,90 €

Julie Birmant (scénario) a été productrice de documentaires et chroniqueuse théâtrale pour France Culture. Formée à la mise en scène, elle a parallèlement mené une carrière de dramaturge et d’auteure avant de se tourner vers la bande dessinée. Elle est, entre autres, scénariste des quatre tomes de la série Pablo et des albums Il était une fois dans l’Est, Isadora et Renée Stone, tous dessinés par Clément Oubrerie.

Catherine Meurisse – Julie Birmant

Catherine Meurisse (dessin) fait des études de Lettres avant d’entrer à l’École supérieure des Arts et Industries graphiques Estienne, puis à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. En 2005, elle rejoint l’équipe de Charlie Hebdo tout en dessinant pour Libération, Marianne ou les Échos. Elle illustre des livres de Jeunesse pour différente maisons d’éditions et signe plusieurs bandes dessinées, dont Le Pont des Arts, Savoir vivre et mourir et Moderne Olympia. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, auquel elle a échappé de justesse, elle écrit La légèreté, long parcours de son retour à la légèreté en même temps qu’à la vie.

Les guerres d’Albert Einstein 1/2 – Ed. Robinson

En librairie depuis octobre 2019. Scénario François de Closets et Corbeyran – Dessin Chabbert – Couleur Bérangère Marquebreucq. © Robinson / F. de Closets, Corbeyran, Chabert, B. Marquebreuq64 p., 14, 95 €

Ce premier tome, superbement illustré et en tous points conforme à la vérité historique, couvre la période qui précède la Première Guerre mondiale jusqu’à l’année 1919. Avec, sur la toute dernière vignette, et en prélude au second tome, un portrait dessiné d’Albert Einstein venant de recevoir le prix Nobel de physique (1921).

C’est plus ici l’homme privé que le physicien de génie que nous découvrons : Einstein l’époux – passablement macho – de Mileva, comme lui, scientifique, mais avant tout, Albert Einstein l’ami de Fritz Haber, qui va obtienir le prix Nobel de chimie en 1918 pour ses travaux dans le domaine de l’agro-alimentaire.

p. 6

On les voit rarement l’un sans l’autre. Pourtant tout semble les opposer : Einstein, pacifiste militant, est blagueur, simple et affable, Haber est un va-t-en guerre assoiffé d’honneurs et de pouvoir. Albert ne se déplace jamais sans son violon, Fritz lui ne peut écouter de la musique qu’en baillant. L’un pratique un athéisme discret, à propos duquel il s’exprimera bien plus tard, cependant que l’autre a rompu avec sa religion et s’est converti au protestantisme.

p; 19

Dans un pays qui entend compter d’avantage de cerveaux à très haut potentiel que ses voisins, tous deux sont appréciés à leur juste valeur, même si le pacifisme d’Einstein « fait désordre ». Fort de cette certitude, le chimiste prend contact avec l’État-Major allemand et propose ses services. Einstein accepte quant à lui de venir s’installer à Berlin, mais avec tout autre projet en tête. Il ne tarde pas à déchanter : «  Décidément, il faut être fou pour tenter de vendre le pacifisme en temps de guerre ». L’assassinat le 28 juin 1914 de l’archiduc d’Autriche vient d’embraser le monde ; le nationaliste Haber voit là l’opportunité de (tenter de) prouver aux ennemis de l’Allemagne sa supériorité militaire. Il met au point un gaz asphyxiant qui, porté par le vent, se dispercera dans les tranchées ennemies.

p. 31

Bien qu’horrifié par les conséquences d’un tel choix stratégique, Albert Enstein fera en sorte que son ami échappe à une condamnation pour crime de guerre. Ce qui n’empêchera pas le physicien, réfugié aux USA pour des raisons évidentes, de demander en 1939 au président Roosevelt d’utiliser la physique pour mettre au point l’arme absolue. Et il ne s’agira pas cette fois de science fiction à la G.H. Wells…

Mais ceci est une autre histoire, celle qui sera développée dans le second tome des Guerres d’Albert Einstein.

Anne Calmat

Delacroix – Alexandre Dumas – Catherine Meurisse – Ed. Dargaud

Depuis le 21 novembre 2019 – © C. Meurisse / Dargaud

Quelques planches en noir et blanc nous transportent en 1864, dans une salle d’exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts, où Alexandre Dumas est sur le point d’entamer une causerie sur son ami, le peintre Eugène Delacroix, décédé l’année précédente.

Suivent deux planches d’aquarelles saisissantes, « à la manière de » Delacroix : Autoportrait et Le lion rugissant.








Nous comprenons que la sobriété du titre de l’album est trompeuse. Catherine Meurisse s’apprête à nous embarquer dans une aventure haute en fantaisie et en couleurs. Le support de l’écrivain servira son art et lui permettra de rendre un hommage appuyé à la virtuosité et à la liberté du peintre.

Au fur et à mesure du déroulement du texte de Dumas, présenté en caractères manuscrits, qui nous le rendent proche et présent, diverses compositions s’insèrent entre les lignes, dans les marges, voire sur la page tout entière : croquis en noir ou en couleurs, aquarelles librement inspirées de l’œuvre de Delacroix ou d’Antoine-Jean Gros, petites planches de bandes dessinées, croquis au fusain… Cela permet à l’auteure de proposer sa vision personnelle et renouvelée du texte initial, en mettant en relief des points biographiques, en appuyant le regard de Dumas, en soulignant la modernité d’Eugène Delacroix, en éclairant ses choix artistiques.

Nous sommes emportés dans le tourbillon d’une époque et éblouis par les inventions graphiques.

Outre l’originalité de la présentation, nous apprenons également le peu banal parcours de Delacroix. Surnommé par son ami Dumas « fait de guerre », il eut une enfance mouvementée du fait des nombreux accidents dont il réchappa : pendaison, incendie, noyade, empoisonnement… Ce qui ne l’empêcha pas de développer précocement une rage de peindre, freinée par ses parents mais entretenue par son oncle, le peintre romantique Léon Riesener. La perte de son père décida de son choix de vie, il profiterait de son autonomie pour devenir peintre.

Entré dans l’atelier de Pierre-Narcisse Guérin, il y exécuta sa première grande œuvre, avant d’en être chassé pour cause de non-conformité. Il n’empêche que son tableau fut invité au Salon et vendu au gouvernement, qui l’exposa au Palais du Luxembourg.

C’est avec sa toile suivante, Le massacre de Scio, composée pour le Salon de 1824, que la guerre fut déclarée. La guerre de la couleur et la poésie contre la convention fit rage et prit de multiples formes. C’est aussi devant cette toile qu’il rencontra Dumas. La vie de Delacroix ne fut qu’une longue controverse artistique. On porta Ingres au pinacle, on rangea Delacroix au placard. Mais les attaques brutales font également naître des disciples, et Delacroix n’en manqua pas.

La réparation de l’injustice n’eut lieu qu’au moment de l’exposition universelle (1855) où le tableau Sardanapale ne fut décroché que pour rejoindre la Grande Galerie du Louvre, et dans le meilleur des voisinages, celui de Rubens.

Nous apprenons également quelques anecdotes croustillantes, notamment lors de ce bal masqué privé donné par Dumas en l’honneur des artistes et des poètes, avec un challenge lancé à six peintres : illustrer chacun tout un pan de mur d’une chambre. Arrivé au dernier moment, Delacroix produisit un magistral Rodrigue après la bataille.

Après une vie désargentée, il mourut seul avec son valet de chambre, en tenant la main de sa vieille gouvernante.

L’album de Catherine Meurisse est un bonheur pour l’œil, une réjouissance pour l’esprit et une caresse pour le cœur.

Nicole Cortesi-Grou

140 p., 21 €

Album copyright Editions Dargaud Catherine Meurisse

Catherine Meurisse fait des études de Lettres avant d’entrer à l’École Supérieure des Arts et Industries graphiques Estienne, puis à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. En 2005, elle rejoint l’équipe de Charlie Hebdo, tout en dessinant pour Libération, Marianne ou les Échos. Elle illustre des livres pour la jeunesse pour différente maisons d’éditions et signe plusieurs bandes dessinées, dont Le Pont des Arts, Savoir-vivre et mourir, Moderne Olympia et Les Grands espaces*. Après l’attentat contre Charlie Hebdo, auquel elle a échappé de justesse, elle écrit La légèreté*, long parcours de son retour à la légèreté en même temps qu’à la vie. (*v. BdBD Archives)

Soon – Thomas Cadène – Benjamin Adam – Ed. Dargaud

Depuis le 25 octobre 2019 © T. Cadène, B. Adam / Dargaud

Il n’y a plus une seconde à perdre….

Nous sommes en 2141, une classe d’adolescents parcourt les allées d’une expo, au cours de laquelle ils vont être invités à visionner un diorama du début du 21è siècle. Après avoir remonté le temps et retracé l’histoire de l’humanité, le prof résume ainsi la situation d’hier et aujourd’hui : ”D’avoir trop abimé la planète, nous nous sommes effondrés les uns après les autres, la population mondiale a été divisée par dix, et sans le Contrat, vous ne seriez jamais venus au monde”.

Les habitants des sept villes restantes – en permanence « secondés » par des robots – ont en effet été tenus de s’engager par contrat à ne jamais reproduire les comportements aberrants des générations précédentes, à être autosuffisants à 90% et à laisser la nature croître et/ou se régénérer à son rythme. On apprend un peu plus loin que dans certaines zones, elle a été irradiée.

D’abord séduits par le mode de vie de ceux qui semblent tous avoir « une tête lumineuse », les élèves trouvent finalement que ”tout ça, c’est un peu bidon”. Il est vrai que leur quotidien est aux antipodes de celui de cette foule compacte qui se déplace avec un smartphone collé à l’oreille…

Nous faisons ensuite connaissance de Youri et de sa mère, Simone Jones. Leurs relations sont difficiles : elle est astronaute, son travail la passionne tout autant que l’avenir de la planète. Lui a toujours eu le sentiment de n’avoir pas suffisamment de place dans sa vie. Simone se prépare justement à piloter le programme spatial Soon 2. Trente ans de voyage pour rejoindre Proxima B et avoir une chance de venir en aide aux huit-cents millions d’individus qui restent sur la Terre. Tous deux savent qu’il s’agit d’un aller simple. Avant son départ, Simone a voulu passer du temps avec son fils et lui faire découvrir la face cachée de cette Terre aux 7 villes. 

Des rappels de ce que fût la planète avant sa quasi extinction, de ses heures de gloire à ses abominations, courent tout au long du récit qu’a composé Thomas Cadène. Il y est beaucoup question de conquète de l’espace. Mais qui, en 2141, se souvient des noms de ses pionniers ? Qui peut imaginer les inégalités sociales qui prévalaient autrefois, les épidémies, les pollutions meurtrières, la multiplication des conflits au sein de celle qu’on avait longtemps désignée sous le terme de « notre bonne vieille Terre » ?

La première étape de leur périple va les mener dans la Zone 4, là où se trouve le Mémorial des derniers vestiges d’un monde révolu. Les autres étapes seront à découvrir par celles et ceux qui auront la bonne idée de se pencher sur cette fiction à la fois sombre et teintée d’espoir.

L’album est extrêmement touffu, mais très fluide grâce à un découpage astucieux et des couleurs différenciées pour chaque thématique abordée.

La sonnette d’alarme est une nouvelle fois tirée. À bon entendeur…

Anne Calmat

240 p., 27 €

Dédales – Charles Burns – Ed. Cornélius

Depuis octobre 2019 – © C. Burns / Cornélius – 62 pages, 22,50 €
Détail planche p. 5 – © C. Burns / Cornélius 

Cette sortie est accompagnée de la réédition de Love Nest, un livre de Charles Burns épuisé depuis 2 ans. (Cornélius, 2016).

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Un jeune dessinateur, Brian – que l’on suppose être l’alter ego de l’auteur, comme lui imprégné d’images inquiétantes depuis sa prime jeunesse – est en train de réaliser un autoportrait. D’abord surpris par l’image déformée que lui renvoie le grille-pain posé sur sa table de travail, il est ensuite interloqué par la tête en forme de méduse qu’il a lui-même créée. À moins qu’il ne s’agisse de celle d’un extraterrestre…

© C. Burns / Cornélius 

Laurie, une jeune fille aux cheveux flamboyants, s’approche et lui propose de se joindre à leur groupe de copains venus fêter l’anniversaire de l’un d’entre-eux, Jimmy. D’abord réticent, Brian finit par s’y résoudre, mais son esprit est déjà ailleurs.

© C. Burns / Cornélius 

Tous ont décidé de visionner d’anciens films amateurs 8 mm, au premier rang desquels figure The Criping flesh, dont Jimmy était l’interprète. Nous le découvrons en train de dormir, cependant qu’un ver de terre sorti d’une soucoupe volante rampe vers sa maison (d’où le titre). Le garçon va malencontreusement porter l’alien à sa bouche et changer radicalement de comportement. Le thème de l’adolescence et de la métamorphose est ici omniprésent.

© C. Burns / Cornélius

« Effet waouh ! » garanti lors des différentes projections, le groupe étant fan de science fiction et de films gores. Excepté Laurie. « Vous étiez de sacrés psychopathes, et vous l’êtes encore. »

© C. Burns / Cornélius 
© C. Burns / Cornélius 

Une idylle semble cependant s’être nouée entre Brian et elle. Il lui propose de l’emmener voir « L’invasion des profanateurs de sépultures » (1956). L’intrigue est simple : des graines extra-terrestres se sont répandues dans une petite ville de Californie, elles produisent des répliques exactes d’humains, qui, s’ils s’endorment deviennent l’une de ces créatures. Les victimes sont alors séparées à jamais de ceux qu’elles aimaient.

Avant de retrouver Brian, Laurie s’est faite agresser verbalement par un SDF à qui elle n’avait pu donner quelques pièces de monnaie. Ils le retrouvent à la sortie… toujours aussi menaçant. Aurait-il été contaminé lui aussi par une quelconque entité ? Il serait hasardeux de se prononcer sur ce qu’il advient tout au long du premier épisode de Dédales, l’auteur prenant, comme toujours, un malin plaisir à brouiller les cartes et à désorienter ses lecteurs.

Quant à Laurie, elle est très très fatiguée, il ne faudrait surtout pas qu’elle s’endorme…

Enchevêtrant subtilement le cinéma et la vraie vie, Dédales est le premier tome d’une série qui construit sa narration autour du rapport entre l’inconscient et sa représentation. Ce thème est ici décliné à travers d’incroyables séquences où le rêve devient source d’inspiration de la fiction.

Anne Calmat

Ce premier tome d’une nouvelle série est inédit et publié en exclusivité mondiale. La version américaine ne sortira qu’en intégrale dans 5 ou 6 ans. Une exposition d’envergure consacrée à Charles Burns, en partenariat avec la galerie Martel (Paris), se tiendra au Pavillon Blanc, Centre d’art de Colomiers du 12 octobre 2019 au 4 décembre 2020, associée au programme du 33e festival BD de Colomiers.

Charles Burns

Charles Burns viendra en France à l’occasion de la sortie du livre. Plusieurs événements sont déjà prévus, dont une conférence et une projection de lm à Bordeaux en partenariat avec le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux et du Musée d’Art contemporain. L’auteur reviendra en janvier 2020 pour le festival d’Angoulême, dont il réalisera une des affiches.

Écolila – François Olislaeger – Ed. Actes sud BD

Depuis le 6 novembre 2019 Copyright F.O . / Actes Sud

Nous sommes ici témoins d’une discussion sur la nature et l’écologie entre une petite fille de cinq ans et son papa. Tous deux déambulent dans le zoo de Chapultepec (Mexico). Lui, est préoccupé et ne sait que lui répondre, bien qu’en réalité, les deux visiteurs se posent les mêmes questions.

Ensemble, ils interrogent les grands enjeux et les dangers du changement climatique, un peu partout sur les cinq continents. En suivant les quatre éléments et les quatre saisons, ils ébauchent des solutions, tout en rendant hommage à l’intelligence de la vie et à l’architecture de la biodiversité. En s’appuyant sur des concepts, tels que la permaculture comme philosophie applicable à de nouvelles organisations sociales, en abordant le biomimétisme pour imaginer un futur, en retrouvant le lien entre l’homme et la nature, ils tentent de trouver la meilleure façon de résister à leur destruction mutuelle.

Les jeux et les dessins qu’ils vont alors inventer au gré de leurs rencontres (Yakari, l’enfant sioux ; l’essayiste Jeremy Rifkin ; Charles Darwin ; Lenz de Buchner ; le chef amérédien Seattle ; le peintre Pierre Bonnard ; le compositeur Camille Saint-Saëns) sont autant de propositions, de prises de conscience ou d’idées nouvelles pour préparer demain.

L’auteur – Né le 17 mai 1978 à Liège, François Olislaeger est diplômé de l’École Émile-Cohl de Lyon. Depuis 2003, il travaille pour la presse (Le Monde, Beaux-Arts Magazine, America, Le 1…). Après des années de reportage au Festival d’Avignon, il publie ses Carnets d’Avignon (Actes Sud/Arte éditions, 2013). Cette expérience lui permet de rencontrer Mathilde Monnier, avec qui il entame un travail scénique et biographique dans le livre Mathilde, danser après tout (Denoël Graphic, 2013). Il écrit ensuite Marcel Duchamp, un petit jeu entre moi et je , puis il participe au projet René Magritte vu par… (Actes Sud BD/Centre Pompidou, 2014).

En juin 2019, le ministère de la Culture a arrêté la liste de la promotion 2019-2020 des pensionnaires admis à l’Académie de France à Rome, parmi lesquels figure celui de François Olislaeger. Il est entré en résidence de création à la Villa Médicis pour une durée d’un an en septembre 2019.

240 p., 26 €

Martin Eden – Denis Lapière – Aude Samama – Ed. Futuropolis

Coup d’œil…

Copyright D. Lapière, A. Samama – Futuropolis , 2015

Ce n’était pas une mince affaire que de s’atteler à la mise en images d’un roman qui fait toujours l’objet d’un véritable culte. Écrit en 1909 par Jack London (1876-1916), Martin Eden retrace l’itinéraire d’un jeune homme du peuple qui, par hasard, va pénétrer dans la bonne société d’Oakland, au début du 20e siècle.

Grâce à ses entrées dans la famille Morse, le marin bagarreur va être fasciné par cette bourgeoisie dont il découvre peu à peu le parler et les règles de bienséance. Il pense alors qu’il lui suffit de changer de langage, de culture, de se livrer corps et âme à la  littérature pour gagner le coeur de Ruth, la jeune fille de la maison. De son côté, cette jeune fille, cultivée mais protégée de la vie, se prend pour un mentor, sans bien saisir la nature de l’attraction qu’exerce sur elle cet homme singulier qui l’idolâtre. Elle va tenter de le façonner et d’en faire un objet présentable pour sa classe sociale, en lui rognant les ailes et en prenant le pouvoir sur lui, au nom de l’amour.

Martin va accéder à la culture dans un cheminement d’autodidacte boulimique et désordonné, qu’on pressent voué à l’échec, et au prix de sacrifices surhumains, atteindre l’objectif littéraire qu’il s’est un jour fixé.On traverse dans ce récit le monde de la mer, mais de façon assez fugace, on découvre les faubourgs d’Oakland, les galetas incommodes, les bars, les rues, les réunions politiques, les intérieurs bourgeois.

L’adaptation de Denis Lapière, les dessins et peintures remarquables d’Aude Samama, son travail sur les couleurs, les angles et les gros plans rendent compte des passages les plus marquants du récit. Le choix de ses moments essentiels et l’attention portée au langage et à son évolution, font qu’on peut dire que le pari d’une adaptation graphique de l’œuvre est réussi.

Ce qu’on perd de débats intérieurs, de réflexions politiques et philosophiques, on le trouve dans la façon dont sont peints les habitats, les lieux, la nature où se joue la parenthèse idyllique – édénique – de l’aventure amoureuse entre Martin et Ruth. Dans les chambres misérables aussi, où Martin se met à étudier puis à écrire ; dans les bars à la Edouard Hopper où il s’enivre avec désespoir ; dans la blanchisserie où il trime comme une bête de somme, perdant alors toute possibilité de créer et même de penser – une remarquable illustration de l’aliénation par le travail.

Tout cela est minutieusement restitué, jusqu’au détail graphique d’un vase que Martin manque de faire tomber lors de sa première visite dans le « beau monde », et qui en dit long sur l’inconfort du jeune homme à se mouvoir dans un milieu qui n’est pas le sien.

On a beaucoup écrit, beaucoup glosé sur le sens de ce roman. On peut dire qu’il a échappé à son auteur, qui voulait donner à saisir l’inanité de la volonté individuelle, de l’ambition personnelle, lui qui adhérait aux idées socialistes de son temps. Le lecteur s’attache envers et contre tout à cet homme épris d’absolu et souvent perçu comme un modèle, une sorte d’archétype de la réussite à l’américaine. Or c’est bien une entreprise vouée à l’échec que Jack London a voulu dépeindre.

Idéaliste, individualiste, Martin Eden est condamné d’avance à ne pouvoir trouver sa place dans cette société, même s’il finit par être reconnu comme un grand écrivain. Perdu entre deux mondes, délesté de ses illusions, il n’avait d’autre choix que celui qui clôt le récit. C’est bien sûr en partie de London lui-même qu’il est question, la dessinatrice lui donne d’ailleurs les traits de l’auteur. Mais les grandes oeuvres sont ouvertes et se prêtent à des lectures multiples et infinies, cet album y prend sa place.

Gageons qu’il conduira le lecteur à (re)découvrir un roman qui interroge si puissamment sur les inégalités sociales, les idéaux et ce qu’il en reste, les désillusions amoureuses, la création… Sur ce qu’est la vie, au fond.

Danielle Trotzky

176 p., 24 €

Nanaqui. Une vie d’Antonin Artaud – Benoît Broyart – Laurent Richard – Ed. Glénat

« Qui je suis ? D’où je viens ? Je suis Antonin Artaud / et que je le dise / comme je sais le dire / immédiatement / vous verrez mon corps actuel / voler en éclats / et se ramasser / sous dix mille aspects notoires / un corps neuf / où vous ne pourrez plus jamais m’oublier » – Texte datant de 1947, écrit en vue de l’émission de radio interdite Pour en finir avec le jugement de Dieu.

Antonin Artaud après neuf ans d’internement.
Frère Jean Massin

Avant d’être une œuvre, Antonin Artaud (1896-1948) reste pour beaucoup un regard, un visage. Celui de l’acteur des années 30 à la beauté troublante (Marat dans le Napoléon d’Abel Gance, Frère Jean Massin dans la Jeanne d’Arc de Carl Dreyer…), puis, presque sans transition, celui du vieillard avant l’âge au visage émacié, qui disait qu’on l’avait « salopé vivant ».

Copyright Laurent Richard
Copyright Laurent Richard

La BD : En septembre 1937, Antonin Artaud est arrêté en Irlande pour trouble à l’ordre public, puis débarqué en France. Dans un état de confusion mentale avancée, sujet à de fréquents accès de démence, l’asile et l’internement seront dès lors son lot quotidien, pendant plus de 9 ans. Mais si l’art a toujours été et restera l’ultime échappatoire des douleurs qui le rongent intérieurement, Antonin Artaud ne se remettra jamais vraiment de cet état de fait, malgré le soutien de ses amis artistes. La faute à un encadrement médical inefficace ou de mauvaises conditions d’internement ? Reste aux lecteurs une œuvre immense où réside sans doute les clés d’un monde intérieur trop intense pour le carcan de la réalité.

Benoît Broyart, auteur, crée une porte d’entrée originale et puissante sur l’univers d’Artaud ; un texte merveilleusement servi par le trait acéré de Laurent Richard.

128 p., 22 €

Autoportrait

Voir également « L’Esprit rouge  » BdBD/Arts + Archives, mars 2016

Une vie de moche – Ed. Marabout, coll. Marabulles

Copyright F.B., C.G., Marabulles

Le thème de l’acceptation de soi, finement analysé par François Bégaudeau et subtilement illustré par Cécile Guillard (dessin).

Auparavant tout allait bien. Guylaine avait Gilles, son camarade de jeux, que bien souvent on prenait pour son frère. Elle se croyait en sécurité, mais voilà que, sans transition, elle s’est aperçue que ce n’était pas le cas. « On peut jouer avec vous  ? » a proposé Gilles aux trois enfants qui passaient par là. « OK. Toi oui, mais pas la moche » lui ont-ils répondu. Il a demandé « C’est qui la moche ? », ils se sont esclaffés, « des super cons » a-t-il dit à Guylaine en guise de conclusion.

La petite fille a encaissé cette première humiliation, mais rien n’a plus été comme avant.

Pourquoi ses parents ne l’ont-ils pas prévenue de ce qui l’attendait ? Elle regrette le nid douillet que lui offrait le ventre de sa mère, là où tous les bébés sont égaux face à la beauté.

Détail planche p. 34

Par la suite elle s’est posée mille questions, qui bien sûr sont restées sans réponse. Elle a oscillé entre culpabilité et résignation, en espérant que la puberté aiderait à harmoniser ses traits et son corps disgracieux, mais le miracle n’a pas eu lieu.

Elle a fait une croix sur la perspective d’avoir un vrai amoureux tout en guettant la moindre marque d’intérêt de la part de son entourage. Elle a même joué pendant un temps la carte de la provoc, mais ça ne l’a pas satisfaite.

En fine observatrice des comportements humains qu’elle était devenue, Guylaine a su compenser ce qui lui manquait par des qualités qui font parfois défaut aux splendides créatures qu’elle avait souvent enviées, sachant qu’avec le temps, « le vieillisement rééquilibre les beautés, et donc les peines ».

Mais l’âge n’étant pas encore là, c’est de façon spectaculaire que Guylaine va prendre une douce revanche…

Aucune fausse note dans cet émouvant récit, à découvrir en priorité à partir du 2 octobre 2019.

Anne Calmat

208 p., 25 €

Mata Hari – Esther Gil – Laurent Paturaud – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 19 septembre 2019 © E. G., L. P. /D.M

Son nom à lui seul évoque l’effervescence artistique et insouciante du Paris de la Belle-Epoque, avec ses salons huppés, où se retrouvent aristocrates, grands bourgeois, militaires, et « cocottes» triées sur le volet, amenées par de vieux libidineux à la bourse bien garnie. 

Les premières planches de ce récit passionnant et ultra documenté signé Esther Gil nous montrent celle qui, en ce petit-matin du 15 novembre 1917, s’apprête à être exécutée pour intelligence avec l’ennemi. Margaretha Geertruida Zelle refuse qu’on lui mette un bandeau sur les yeux. N’est-elle pas la grande artiste internationale, Mata Hari ? Elle a quarante-et-un ans, et si l’on en juge par les superbes créations à la palette graphique de Laurent Paturaud, elle est encore très belle. Son regard est à la fois empreint de fierté et de nostalgie. A-t-elle conscience qu’elle est en train de devenir ce qu’elle a toujours voulu être : une icône, une légende ?

détail planche p. 5

Puis nous remontons le temps et la découvrons vingt ans auparavant sur l’île de Java, une colonie néerlandaise dans laquelle elle vit avec son époux, le capitaine Rudolf Mcleod – un alcoolique brutal et infidèle de dix-neuf ans son aîné – et de leur tout jeune fils. Margaretha va y demeurer cinq ans, perdre son petit garçon, donner naissance à une fille, avant de décider de rentrer seule en Europe.

Elle a entre-temps été initiée aux danses traditionnelles de l’île, et c’est en qualité de danseuse orientale qu’elle décide de partir à la conquête des scènes européennes.

Mata Hari photographiée par Roger Viollet ©

À Paris, elle se présente sous le nom de lady Mcleod. Cette séductrice née ne tarde pas à se trouver un « protecteur », lequel l’introduit dans les cercles mondains et aristocratiques de la capitale. Elle y rencontre aussitôt le collectionneur orientaliste Émile Guimet, qui va jouer un rôle important dans sa carrière en lui proposant le jour même de venir se produire dans l’une des salles de son musée. Matha Hari est née.

Mais voilà que déjà elle rêve d’autres scènes à sa mesure, rien n’est trop grand pour celle qui prétend désormais descendre d’un sultan javanais.

Ses admirateurs croient-ils aux fables que raconte cette jeune beauté érotico-exotique ? A-t-elle fini par y croire elle aussi ? Peu importe, tout lui réussit, la gloire et l’argent sont au rendez-vous. L’indépendance aussi.

L’amour fou, qui comme chacun sait réserve parfois délices et tourments, va fragiliser cette femme que l’on croyait d’airain, et précipiter sa chute. Son côté transgressif, qui a fait sa gloire, sera aussi sa perte.

Mata Hari s’est volontairement éloignée des scènes internationales pour vivre pleinement deux passions amoureuses successives. À son retour, son étoile a pâli et les difficultés financières se sont accumulées…

Nous sommes en 1917, le conflit entre l’Allemagne et la France s’enlise, on a besoin, dans un camp comme dans l’autre, de jeunes et jolies femmes susceptibles de participer à « l’effort de guerre » en glanant des renseignements auprès des officiers qui se pressent les salons mondains. Un nouveau rôle pour elle, et bientôt un double-jeu auquel Mata Hari va se livrer consciencieusement, avec innocence pourrait-on dire, sans en mesurer la portée.

Mais à manipulatrice, manupulateurs-et-demi : raison d’État oblige, Mata Hari va avoir affaire à des employeurs autrement plus retors qu’elle ne l’est…

À découvrir sans faute à partir du 19 septembre.

Anne Calmat

72 p., 16 €

Forté – Manon Heugel – Kim Consigny – Ed. Dargaud

En librairie le 6 septembre 2019 © M. Hugel – K. Consigny/Dargaud

En refermant le livre, ce qui vient spontanément aux lèvres est : « C’est une très jolie histoire ». Pourtant cette histoire commence très mal. 

Quand, à l’âge de cinq ans, le père très aimé de Flavia, l’héroïne de l’album, est tué d’une balle perdue dans la guerre que se livrent les gangs de sa favela, à Belem, il ne reste qu’une solution à sa maman : faire des ménages pour assurer leur subsistance.

Par chance, c’est un vieux monsieur, grand amateur de musique, qui l’engage. Pendant qu’elle travaille, il initie la petite fille au piano et lui fait partager sa vénération pour Chopin. Flavia est douée et propose bientôt un marché à M. Lima : « Je veux travailler pour vous, ma mère prendra un autre ménage (…) Je ne veux pas d’argent, en échange, je veux des cours tous les jours avec un professeur particulier. » Il est alors décidé qu’elle ira  au conservatoire de Belem. 

Pour l’enfant et sa mère, la musique devient leur unique chance de sortir de la favela. Par ses dons et à force de travail, Flavia réussit un concours organisé à São Paulo, qui va lui permettre d’aller étudier le piano à Paris, avec l’aide d’une bourse. 

C’est alors qu’entre en scène la seconde héroïne de l’histoire : l’Ecole Normale de Musique de Paris, fondée par le pianiste Alfred Cortot en 1919. Dans un magnifique bâtiment, conçu par Auguste Perret, on y forme des professionnels de très haut niveau de la musique, du chant ou de la composition, et on prépare de jeunes concertistes aux concours internationaux et aux exigences d’une carrière de musicien. 

Nous traversons avec Flavia toutes les difficultés auxquelles doit faire face une jeune et pauvre apprentie musicienne, en butte aux petits boulots, aux difficultés pour se loger, souffrant du froid et de la faim. D’autant que s’y ajoute la discipline de fer d’une école où l’on consacre sa vie à la musique. Mais à vingt ans, il y a aussi les amitiés, les amours… Comment les concilier avec cette passion dévorante pour le futur métier de concertiste ?

La fin de l’histoire ramènera Flavia chez elle, au chevet de sa mère, avec quelques belles perspectives de carrière et… peut-être celle d’un retour à Paris.

Cette feel good story est illustrée par des planches colorées qui nous conduisent d’une misérable favela brésilienne à de grandes salles de concert parisiennes (salle Cortot, Philharmonie de Paris, théâtre des Champs-Elysées). 

Le dessin fin, précis sans être fouillé de Kim Consigny met en valeur la singularité de chacun de ces personnages venus du monde entier, Brésil, Japon, Russie, avec pour tous, un seul objectif : devenir musiciens, chanteurs ou compositeurs professionnels. 

Manon Heugel

Forté est le premier roman graphique de Manon Heugel. Celle-ci, d’abord comédienne et metteur en scène, s’est ensuite tournée vers le cinéma. Diplômée scénariste de la Fémis, elle a réalisé un court métrage « La fille du gardien de prison », sélectionné dans plusieurs festivals internationaux. Actuellement elle travaille à une série de fiction pour la télévision, adaptée de son blog Génération Berlin.

Kim Consigny

Kim Consigny est architecte de formation. Ce qui ne l’empêche pas de dessiner pour elle et, de plus en plus souvent, pour les autres. Après deux épisodes de la web série « Les autres gens », elle réalise sa première bande dessinée, « Pari(s) d’amies » , qui sort chez Delcourt en 2015. Elle abandonne l’architecture pour travailler durant deux années pour le magazine « Je bouquine », où elle publie chaque mois six pages de bandes dessinées. Avec Severine Vidal, elle a sorti « Magix Felix » (Jungle, 2018) et avec Solenne Jouanneau, « La petite mosquée dans la cité », un récit sociologique paru en 2018 chez Casterman. 

Nicole Cortesi-Grou

208 p., 31,90 €

Théâtre des Champs-Elysées

Mojo hand – Arnaud Floc’h – Christophe Bouchard – Ed. Sarbacane

Depuis le 21 août 2019 © A. Floch, C. Bouchard/Sarbacane


Quel avenir peut-on espérer lorsqu’on naît enfant unique, noir et aveugle, au fond d’un bayou de Louisiane en 1926, avec pour père un pauvre pêcheur ? 

C’est sans compter sur le destin qui va offrir à Clétus deux opportunités. La première, sous la forme d’un enfant blanc, perdu, que le généreux Wilson Darbonne découvre lors d’une pêche, dissimulé sous une souche. Malgré les risques et les hauts cris de maman Delilah, cet enfant, qu’il baptise Bellérophon, devient l’inséparable compagnon de Clétus, ses yeux, son frère, son alter ego.

La seconde c’est que, lors de l’un de ses passages en ville, le pêcheur voit s’installer à côté de lui deux musiciens noirs, Wild Blind Commeaux et son fils Lester. Une idée lui traverse alors l’esprit : échanger avec eux le produit de deux pêches contre deux guitares. 

Détail planche p.43

Les garçons vont trouver dans la musique un mode de défoulement et d’expression qui les fait rêver de devenir à leur tour musiciens. Mais Clétus est plus doué que Bello et rapidement ce dernier passe au banjo.

Musiciens et chanteurs, ils sont un jour en âge de se produire dans les clubs de la ville, sous le nom des frères Darbonne. Ils remportent un franc succès, mais c’est encore Clétus qui recueille le gros des applaudissements. C’est alors que, rongé par la jalousie, Bello fait la rencontre d’une jeune Blanche prostituée. Cette fois le cadeau du destin est empoisonné, car elle fera éclater le duo et les entraînera tous deux vers un drame. 

Détail planche p. 86

À travers l’histoire de ce génie du blues, dont une partie se déroule durant les années de guerre, Arnaud Floc’h nous montre à la fois le racisme et la misère noire, mais également la grandeur de ce peuple et la quintessence de lui-même, qui s’entend dans sa musique. 

C’est également avec la guerre, cette fois du Viet-Nam, que se termine l’histoire. 

Cette suite de planches colorées aux dessins réalistes déroule le film de l’histoire. Elle est suivie de portraits crayonnés de chanteurs et musiciens noirs, extraits du carnet d’Arnaud Floc’h. Nous devinons sa passion, qui lui fait dire que : « La nation noire est incontestablement maîtresse des Etats-Unis quoi qu’en disent les suprémacistes blancs ».

Nicole Cortesi-Grou

109 p., 19,50 €

Arnaud Floc’h est né le 26 octobre 1961 en Bretagne. Un an plus tard il arrive au Cameroun où il restera jusqu’à ses 16 ans. De retour à Brest en 1978, il « monte » à Paris. Il est d’abord illustrateur, sans avoir fait d’études de dessin, et fonde, en mai 2010, le festival de bandes dessinées Montargis coince sa bulle. En 2011, il reçoit le Grand Prix du festival Des Planches et des Vaches (Hérouville-Saint-Clair, Calvados), dont il devient le président l’année suivante. En 2015, il publie un premier roman graphique, Emmett Till.  Mojo Hand est son deuxième roman graphique publié chez Sarbacane, accompagné d’une nouvelle édition d’Emmett Till (v. BdBD 21/08), déjà vendue à plus de 4 000 exemplaires. Il continue de se rendre régulièrement à Bamako depuis plus de vingt ans.

Affiche du festival « Des planches et des vaches » 2012, signée Arnaud Floc’h

On est chez nous – Sylvain Runberg – Olivier Truc – Nicolas Otero – Ed. Hachette, coll. Robinson (T.1/2)

Sortie le 4 septembre 2019 © Runberg, Truc, Otero/Hachette

Un journaliste, Thierry Mongin, chargé de faire un reportage sur une ville frontiste du sud-est de la France, débarque à Tarvaudan, où Chloé Vanel, ancienne égérie d’un parti d’extrême-droite, « Nation & Liberté », effectue son grand retour. Toute ressemblance, etc. Nous sommes en 2020, la campagne pour les municipales se met en place, les colleurs d’affiches sont à pied d’œuvre. Le portrait de la jeune femme, chargée par le Parti de dégommer le maire RN sortant, est placardé à contre-cœur sur le panneau n°6 par des militants.

Plusieurs journalistes, fraîchement débarqués, se retrouvent au bistrot du coin, qui semble être le QG des Sangliers de fer, la milice locale. Inutile de préciser la façon dont ils sont accueillis.

C’est alors que l’assistance apprend que le cadavre d’un homme, poignardé et pendu à un arbre, a été trouvé par deux chasseurs. Tous (sauf Mongin) se rendent sur place. « C’est triste évidemment, mais bon, les clandestins, vous savez, ils ne se font pas de cadeau. C’est un fait divers comme il en arrive partout », dit quelqu’un. Et le maire d’insinuer que « ce pourrait être une provocation de la part de ses ennemis. » Puis d’ajouter à l’intention de ceux qui sourcillent : « On n’a rien contre les étrangers, on paie même des cours de français à deux familles de réfugiés.»

S’en suit un large coup de projecteur sur le quotidien des habitants de cette petite cité provençale, qui semble à elle seule être un condensé de tout ce que la peste brune est capable d’engendrer : fermeture des centres sociaux ou des structures déclarées ennemies  ; exploitation des émigrés ; tabassage en règle des opposants…

Détail planche p. 56

Sur fond d’enquête policière, le lecteur s’achemine lentement mais sûrement vers un nouveau drame, prélude à une probable escalade… qui ne pourra être que vertigineuse. Rendez-vous en mai 2020 pour le T. 2

A.C.

72 p., 14,95 €

Chaplin en Amérique – Laurent Seksik – David François – Ed. Rue de Sèvres 1/3

Sortie le 18 septembre 2019 – © Visuels L. Seksik – D. François/Ed. Rue de Sèvres

L’humour renforce notre instinct de survie et sauvegarde notre santé d’esprit. Charlie Chaplin

Octobre 1912. Charles Spencer Chaplin débarque aux États-Unis la tête pleine de rêves et d’ambition. Son nom, il le voit déjà en gros sur la 5e avenue.

Son enfance à l’époque victorienne a ressemblé à un roman de Dickens. Fils d’artistes tombés dans l’oubli, puis dans la misère, son demi-frère et lui connaissent les taudis, les nuits passées dans les rues, et la mendicité. Charles se retrouve cependant sur les planches dès l’âge de six ans, pour un numéro de danse puis de pantomime anglaise qui le conduira en tournée pendant un an aux USA, en 1910.

« Salut, l’Amérique !
Je suis venu te conquérir !
Il n’est pas une femme, un homme, un enfant, qui n’aura pas mon nom aux lèvres !
 » Charlie Chaplin

Le rêve américain va alors s’emparer de lui et le faire revenir deux ans plus tard. Remarqué par Mack Sennet, il signe rapidement un contrat dans lequel cavalcades et tartes à la crème sont au menu. Il a déjà adopté le look qui le rendra célèbre : chapeau melon, petite moustache, démarche en canard, grandes chaussures, pantalon trop large. Puis il va affiner son personnage en devenant le chômeur amoureux aux prises avec les pires difficultés, desquelles il se tirera par son humour, sa dignité et ses trouvailles ingénieuses.

Charlie Chaplin (1889-1977) dans le personnage de Charlot, créé en 1914. (AFP)

Fait unique dans l’histoire du cinéma, la personnalité de l’artiste aura autant d’impact sur les foules que celle du personnage qu’il a créé.

Chaplin en Amérique raconte comment ce garçon, qui avait eu au départ de si mauvaises cartes dans son jeu, a pu rapidement devenir tout à la fois le plus grand cinéaste de son temps, l’inventeur du cinéma moderne, un créateur visionnaire et un acteur d’exception, doublé d’un porte-parole des misérables, des moins que rien, des vagabonds…

C’est cette conquête de l’Amérique que retrace ce premier volume. D’une vie de misère à la gloire absolue d’un géant, que vient déjà menacer la passion de la chair et l’engagement politique. Cette première aventure débute en 1910, lorsqu’il quitte l’Angleterre pour les Etats-Unis, et se termine vers 1920.

A. C.

72 p. 17€

Emmett Till, Derniers Jours d’une Courte Vie – Arnaud Floc’h – Ed. Sarbacane

Copyright A. Floc’h :, Sarbacane – Sortie le 21 août 2919 – 80 p., 19 € 50

« Il a sifflé ! Et alors ? […] Il faut qu’il meure pour ça ?
– Un gars du Nord […]. Il a joué les durs au pays des chaînes. Où est-ce qu’il se croyait ? […]  Les Noirs, ils sont pas des hommes au pays des chaînes. » Toni MorrisonLe Chant de Salomon, 1977

Quand, le 29 août 1955, Emmett Till, dit Bobo en raison de son défaut d’élocution, un adolescent noir de quatorze ans venu de Chicago passer ses vacances chez son oncle et aider aux travaux des champs, descend du train en gare de Money (Mississippi). Il ne sait pas qu’il lui reste peu de temps à vivre.

De nos jours. Un jeune journaliste musical questionne un vieux jazzman noir prénommé Luther. Ce qu’il souhaite, c’est que le vieil homme lui parle d’Emmett Till, qu’il a connu cet été-là. Il accepte, non sans émotion, de remonter le temps et de raconter comment, peu de temps après son arrivée, Emmett a eu la mauvaise idée d’entrer dans une épicerie réservée aux Blancs et d’insister pour que Carolyn Bryant, l’épouse du patron, lui vende dix cents de candies, puis, face à son refus, de la gratifier d’un insolent « Alors, bye bye darling », après que cette dernière eut brandi une pelle en lui intimant en l’ordre ficher le camp. Il était un peu hâbleur. Il voulait nous en remonter, à nous les bouseux, se souvient Luther.

Détail planche 43

Bobo lui aurait tenu des propos crus à connotation sexuelle, suivis d’un sifflement admiratif avant de déguerpir. C’est en tout cas ce qu’a affirmé la jeune femme, avant de se rétracter en 2008, lors d’un entretien avec l’historien Timothy Tyson.

Trois jours plus tard, Bryant, accompagné de son demi-frère, J.W. Milam, kidnappent Emmett, le torturent, avant de l’achever d’une balle dans la tête et de jeter son corps dans la rivière. Il ressemblait à un lamantin lorsqu’on l’a repêché. Le procès inique des deux tortionnaires qui s’en suivra ne sera, on s’en doute, qu’une pure mascarade.

Ce meurtre, commis avec la plus extrême sauvagerie l’année même de l’arrestation de Rosa Parks et des premières déclarations de Martin Luther King, en décembre 1955*, ne passa pas inaperçu à l’époque. Mais si on se souvient plus facilement de Rosa Parks et de Martin Luther King, cet épisode renvoie de façon criante à la condition actuelle des Noirs dans un pays où le racisme, exacerbé par les déclarations à l’emporte-pièce de son président, reste prégnant. Un fléau décrit par Roberto Minervini dans son documentaire tourné entre Louisiane et Mississippi, What You Gonna Do When the World’s on Fire ? (2017).

Et il semble évident, qu’au-delà de la description du lynchage dont fut victime Emmett Till, Arnaud Floc’h a voulu que la réalité de tous ces crimes demeurés impunis reste à jamais intangible. Pour cela, il s’est entouré de Chantal Levy, qui signe à la fin de l’album un passionnant dossier photographique et historique de cinq pages, et de Christophe Bouchard, dont les couleurs matérialisent avec force les différents moments et ambiances du récit.

Tous nos remerciements vont également aux éditions Sarbacane pour avoir réédité cet album.

Sortie le 21 août 2019 – Ed. Sarbacane

Anne Calmat

À noter, la parution simultanée de Mojo hand (Sarbacane), dans lequel on retrouve les thèmes qui sont chers à Arnaud Floc’h : l’Amérique, la ségrégation, la famille, le blues…

  • Voir Archives Wake up América (suivi de) Scottsboro Alabama, avril 2018 
Martin Luther King

Anne Calmat

Mon premier rêve en japonais – Camille Royer – Ed. Futuropolis

En librairie à partir du 21 août 2019 – © C. Royer/Futuropolis

Camille a huit ans. Elle est le contraire d’une petite fille modèle : elle fait le cochon pendu dans les escaliers, claque les portes, pousse des cris barbares, dit des gros mots et se bagarre avec son frère Julien. Mais toute cette belle énergie se transforme en terreur le soir venu. Camille a peur des fantômes. Avant qu’elle s’endorme, sa maman, d’origine japonaise, lui narre des contes de son pays. Ceux-ci lui révèlent la faiblesse de l’homme, les injustices qu’il subit, les mystères auxquels il est confronté, l’inéluctable : la vieillesse, la maladie, la mort.

Mais si les fantômes disparaissent au bord du sommeil, ils reviennent s’agiter au cœur de la nuit, durant les rêves. Ils osent même se montrer le jour, dans un recoin de chambre, le reflet d’un miroir ou au fond d’une piscine.

Quand ils la laissent tranquille, la petite Camille doit affronter d’autres épreuves, comme apprendre laborieusement les kanjis (idéogrammes empruntés au chinois) et les hiraganas (alphabet japonais), enseignés par Junko, sa répétitrice japonaise. Apprendre aussi à affirmer son originalité, lorsque ses petits camarades la traitent d’irradiée ou de chinetoque, à gérer sa violence, afin de faire la paix avec Julien.

Et s’empêcher d’imaginer que sa maman pourrait partir pour toujours au Japon…

Il faut avouer que les adultes lui compliquent la vie, car eux-mêmes se transforment en véritables démons lorsqu’ils se crient très fort dessus.

On le voit, à travers une histoire qui lui est familière, Camille Royer nous dévoile avec beaucoup de sensibilité et de subtilité cette période compliquée et lourde d’enjeux que chaque enfant doit traverser, avant d’apprendre à faire la part des choses entre ses fantasmes et la réalité, d’accepter l’idée que ces adultes grandioses que sont ses parents ont également leurs faiblesses, se résoudre aux grandes énigmes existentielles de la vie et s’arranger avec sa propre différence.

Ces leçons de vie nous sont proposées à travers des situations du quotidien, avec parfois un brin d’humour, parfois un regard mélancolique, toujours avec pudeur.

Camille semble bien partie pour franchir ce passage, avec les points d’appui importants que sont l’amour de ses parents et l’amitié de sa petite copine Emma. La chute de l’histoire nous le confirme avec un clin d’œil appuyé.

Le graphisme est très original. Pour le quotidien, un figuratif un peu flou, fait de traits hachurés en noir et blanc, et pour les contes et fantasmes, des images fortes aux somptueuses couleurs, avec parfois des perspectives étonnantes.

Camille Royer

Mon premier rêve en japonais est aussi le premier album de Camille Royer. Ce rêve est-il à l’origine de la créativité dont elle fait preuve ? Quoi qu’il en soit, ces débuts nous semblent prometteurs.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 21 €

BD-Reportage au cœur de la troisième population – Aurélien Ducoudray – Jeff Pourquié – Ed. Futuropolis

COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO – Depuis mai 2018 – Copyright A. Ducoudray, J. Pourquié / Futuropolis

Depuis 1956, la clinique de psychothérapie institutionnelle la Chesnaie (Loir-et-Cher) a développé un modèle thérapeutique sans construire de mur d’enceinte ni fermer ses portes. À la Chesnaie, établissement conventionné, les médecins ne portent pas de blouses blanches, soignants et soignés se côtoient de façon indifférenciée. « On ne sait pas qui est qui. Il faut se parler pour le découvrir » prévient l’infirmière. Car ce sont les échanges qui sont au coeur de la thérapie, « leur traitement, c’est avant tout de leur redonner une vie sociale, on est vraiment dans le soin individuel, à la carte ». Les décisions sont prises collectivement lors de réunions hebdomadaires (investissements prioritaires, sorties culturelles…), chacun y va de sa proposition. Dans ce lieu de soins qui est aussi un lieu de vie l’association Club de la Chesnaie tient une place prépondérante et rallie tous les suffrages. Créée en 1959, le club joue notamment le rôle d’interface avec l’extérieur, il est ouvert à tous et accueille spectacles et spectateurs, résidence d’artistes, d’écrivains, d’illustrateurs… Nombre d’ateliers (artistiques, sportifs, culturels) sont régulièrement proposés.

Affiche été 2019. Voir sites la Chesnaie et Club.

Après avoir brièvement décrit le fonctionnement de l’établissement, les deux auteurs s’attachent aux rencontres qu’ils ont faites. L’approche retenue est naturaliste : à quelques exceptions près, le lecteur les accompagne dans tous leurs déplacements. « À la Chesnaie on marche beaucoup, on trottine, on cavale, on crapahute, on traîne du pied, on clopine, on flâne, on trépigne, on tourne, on retourne, on détourne (…) Y en a qui vont quelque part, d’autres nulle part, y en a certains qui semblent chercher où aller, d’autres qui ont trouvé, y en a qui ont oublié où ils vont… et d’autres qui ne l’ont jamais su. » Cela donne lieu à des anecdotes cocasses ; le compte rendu graphique qu’en fait Jeff Pourquié met surtout en évidence le fait que la maladie mentale n’est la plupart du temps pas fatalement « visible » : l’agitation n’est pas la règle, celles et ceux avec lesquels Ducoudray et Pourquié interagissent n’expriment que rarement les troubles qui les habitent. D’ailleurs, lorsqu’ils le font, ils manifestent, à quelques exceptions près, plus d’angoisse que d’agressivité.

Le personnel est polyvalent. Il peut, selon un planning établi à l’avance, tout aussi bien affecté être à la distribution des médicaments, qu’au ménage ou à la préparation des repas. « On est sur des « missions » entre six mois et un an (…) On voit ainsi nos patients autrement que dans une relation figée ». Idem pour les patients, et pour nos deux bédéistes qui, dans le cadre de la répartition des tâches tournantes, vont ponctuellement être affectés aux fourneaux ou à la plonge. « Pourvu qu’on ne nous demande pas d’être psys ! »

Ducoudray et Pourquié décrivent avec humour et sans sensationnalisme les pathologies de ceux qui ont été pris en charge à la Chesnaie. Des visages, des mots, des attitudes, des parcours de vie. Les planches sont très denses, très dialoguées – sept cases en moyenne par planche. Trois pleines pages ont été plus spécifiquement dévolues à trois pensionnaires, avec quelques-unes de leurs représentations mentales en arrière-plan.

Un beau reportage qui tord le cou à quelques clichés sur la maladie mentale et porte haut les couleurs de l’humanisme. Ici patients et soignants s’enrichissent mutuellement et l’on rêverait que cette expérience, qui en France a été reproduite dans trois ou quatre établissements, devienne monnaie courante, avec ici un rapport nombre de patients/nombre des nombre de soignants défiant semble-t-il toute concurrence.

Anne Calmat

122 p., 19€

L’Odyssée d’Hakim T. 1 & 2/3 – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

En librairie depuis août 2018
© F. Toulmé / Ed. Futuropolis
En librairie depuis 5 juin 2019

Le point de départ du récit de Fabien Toulmé est le crash délibéré en 2015 du vol 9525 de la Germanwings, dans les Alpes du Sud : 147 passagers et trois membres de l’équipage disparaissent. L’info tourne en boucle dans tous les JT, cependant qu’une autre, plus lapidaire, clôture l’un d’entre eux et interpelle l’auteur : 400 migrants meurent noyés lors d’une traversée de la Méditerranée. La répétition de ces naufrages aurait-elle pour effet de les banaliser ?

Aix-en-Provence, juillet 2017. Fabien Toulmé rencontre Hakim Kabdi (dont ce n’est pas le vrai nom). Quatre ans auparavant, le jeune homme a été contraint de quitter la Syrie parce que la guerre avait éclaté, parce qu’on l’avait arrêté sous un prétexte fallacieux, puis torturé et parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Il pourrait ainsi y trouver du travail et envoyer de l’argent à sa famille restée en Syrie.

Semblait… Pourrait…

Dans un premier temps ce sera Beyrouth, en janvier 2013, puis, après un passage à Amman, Antalya en mars 2013, avant qu’Hakim ne tente de s’installer en Turquie.

Il parle de son enfance et de son adolescence, décrit sa vie dans la Syrie d’hier, jusqu’à l’arrivée des tout-puissants moukhabarats, les membres du redouté service de Renseignement militaire qui peut faire de vous un farouche opposant politique rien que pour être venu en aide à un manifestant. Il évoque son entreprise réquisitionnée par l’armée pour en faire une caserne, les premières manifestations dans la foulée des Printemps arabes, les affrontements, les morts, les dénonciations, les clans, les morts, encore et toujours…

En Syrie, Hakim a donc été arrêté, torturé, puis « miraculeusement » libéré. Craignant pour sa sécurité, il décide de quitter, seul, la terre qui l’a vu naître. ”Je me rends compte que n’importe qui peut devenir réfugié. Il suffit que ton pays s’écroule, soit tu t’écroules avec, sois tu pars.” confie-t-il à Fabien Toulmé.

À Antalya (Turquie), sa tentative de faire prospérer une pâtisserie de spécialités syriennes tourne court. Mais il y rencontre l’amour en la personne de la jeune Najemh, qu’il épouse très vite. Hadi naîtra de leur union. Petits boulots pour survivre : un jour vendeur de bouteilles d’eau à la sauvette, le lendemain, de parapluies ; un autre jour, guide touristique puis ouvrier dans le bâtiment… Mais la vie est trop dure, la police trop prompte à confisquer son maigre outil de travail, et ses employeurs peu honnêtes. On est partis avec la famille de Najemh à Istanbul. Hakim ajoute avec humour « Il n’y a pas beaucoup d’avantages à être un réfugié, mais s’il y en a bien un, c’est qu’on n’a pas grand-chose à déménager« .

Cependant, la complexité politico-sociale qui règne dans le pays qui les a tous accueillis, associée pour Hakim et son jeune fils à un ensemble de complications administratives, vont changer la donne pour eux, et c’est avec appréhension qu’il va monter à bord d’un canot pneumatique bondé, afin de traverser clandestinement la Méditerranée, pour un jour atteindre la France où Najemh et ses parents les attendent.

Une quarantaine de planches couleur bleu nuit, particulièrement intenses, décrivent ce qu’a été leur traversée entre la Turquie et l’île de Samos, avec en prime une panne d’essence, un moteur qui refuse de redémarrer, et toujours la mort en embuscade…

Le but c’était pas simplement de résumer une migration à la traversée de la Méditerranée. C’est beaucoup plus complexe, et en plus ça donne l’impression qu’ils sont tendus vers l’Europe parce qu’ils ont plus de chance là-bas. Alors que la traversée c’est juste une nuit sur des années ! Moi je voulais montrer que ce ne sont pas des gens qui partent de chez eux pour venir chez nous. Au début Hakim va au Liban, mais il va se rendre compte qu’il est accompagné de tas de semblables et ça ne l’aide pas, le pays a tendance à rejeter l’afflux. C’est le besoin de survie qui va le pousser de pays en pays jusqu’à l’Europe. J’aurais pu faire un bouquin en Europe, mais je me serais concentré sur les temps forts et ça aurait rejoint ce qu’on nous montre d’habitude, qui est un peu caricatural.« 

Le grand talent de Fabien Toulmé tient à sa capacité nous faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de son héros, il fait rapidement partie de notre vie et nous accompagnera pendant encore. Et si nous étions à la place d’Hakim, qu’aurions-nous fait ? C’était déjà le cas pour ses deux albums précédents, « Ce n’est pas toi que j’attendais » (v. chronique fin de page) et « Les deux vies de Baudoin ». Ce qui le caractérise également, c’est la simplicité éloquente de son style graphique, proche de celui d’un Riad Sattouf ou d’un Guy Delisle : une ligne claire, simple, qui va à l’essentiel et met l’accent sur les personnages et leurs émotions.

Le T.3 de L’Odyssée d’Hakim sortira en 2020 et racontera la terrifiante traversée de l’Europe d’Hakim, sur fond de haine des migrants. Un seul mot s’impose pour traduire notre attente : V I T E !

A. C.

T. 1 –De la Syrie à la Turquie304 p, 24,95 €

T.2De la Turquie à la Grèce 256 p., 22,95 €