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Retrouvez toutes nos chroniques journalistiques et nos coups de projecteur.

Les tableaux de l’ombre – Jean Dytar – Ed. Delcourt

Depuis le 9 mai 2019 – Copyright J. Dytar/Ed. Delcourt

Qui n’a jamais eu la sensation d’être suivi du regard par le personnage d’un tableau ou d’avoir surpris l’ébauche d’un sourire sur le visage d’un autre, d’ordinaire inexpressif  ? C’est ce qui arrive à Jean lors d’une visite scolaire au musée du Louvre.

Il s’est détaché du groupe d’élèves et s’intéresse aux œuvres exposées, lorsque son œil est attiré par une petite toile qui représente une jeune fille penchée sur son ouvrage. Soudain La Dentelière (peinte par Vermeer) regarde dans sa direction et esquisse un sourire.

À peine remis de sa surprise, Jean constate que la classe est repartie sans lui. Panique. Pendant qu’une guide court après le groupe, le jeune garçon découvre une série de petits tableaux qui illustrent les Cinq sens*. Cette fois, ce sont les personnages qui s’étonnent ouvertement qu’un visiteur s’intéresse à eux. « Eh les copains, je crois que j’ai tapé dans l’œil d’un gamin » lance fièrement Tobias (l’ouïe ) à la cantonade. Il est même prêt à prendre son luth pour lui jouer un petit air de sa composition, histoire de le remercier. C’est ainsi qu’on apprend que Tobias, Hilda (le goût), Caspar (l’odorat), Nils (le toucher) et Saskia (la vue) s’ennuient ferme dans leur coin, et même qu’ils voient d’un très mauvais œil l’intérêt que portent les visiteurs à un tableau voisin, qui il est vrai a la particularité de raconter deux histoires imaginées par deux peintres différents**.

Vingt années se sont écoulées depuis cet épisode et nous retrouvons « la bande des cinq » dans la même disposition d’esprit. À ceci près qu’une fiesta se prépare dans le département des peintures italiennes et que Saskia y a été invitée par Guido, son amoureux. Au risque pour ce dernier de s’attirer les foudres des trois jeunes beautés qui l’entourent depuis plus de trois siècles***… Mais l’amour à ses raisons, etc. Bien qu’en proie aux prémisses d’une crise existentielle, qui verra son aboutissement dans la seconde partie de l’album, Mona Lisa a prévu d’honorer la soirée de sa présence. Les autres Sens voudraient bien se joindre à Saskia, à commencer par Tobia. « Je lui chanterai une sérénade, elle ne pourra pas me refuser son autographe. »

Détail p. 15

Les invités, accompagnés (le cas échéant) de leurs animaux respectifs, sont tous sortis de leurs cadres (de vie) : il y a foule. Un vent révolutionnaire souffle néanmoins sur une partie de l’assistance – les tableaux de l’ombre contre ceux de la lumière – et les dissensions se font jour, avec une déconvenue de taille pour Saskia et Tobias, qui n’apparaissant pas sur la liste des VIP se sont faits refouler par le videur.

Au petit matin, chacun regagne ses pénates, ni vu ni connu.

Détail p. 23

Le temps de faire un nouveau bond d’une année et nous retrouvons nos cinq sens plus moroses que jamais « Encore une journée qui démarre (…) Quel ennui ! » Mais l’auteur est loin d’avoir dit son dernier mot… Il se paie même le luxe de se mettre en scène dans propre son album et d’y intégrer ses futurs lecteurs ; lesquels, on s’en doute, vont avoir le bon goût de s’intéresser aux œuvres qui d’ordinaire passent inaperçues…

Jubilatoire et futé. Une excellente façon d’entraîner les plus récalcitrants à la découverte d’œuvres, pour eux « antédiluviennes ».

Anne Calmat

72 p., 14,95 €

* Les cinq sens – Anthonie Palamedes (17e s.)

** Vue d’intérieur ou Les pantoufles – attribué à Samuel van Hoogstraten (17e s.)

*** Le Jugement de Pâris – Girolamo di Benvenuto (17e s.)

Les entrailles de New York – Julia Wertz – Ed. L’Agrume

Sortie le 16 mai 2019 © Wertz/L’Agrume

L’éditeur présente cet album comme «  une déambulation unique dans l’histoire et les rues de New York, à mi-chemin entre documentaire illustré et bande dessinée. »

Autoportrait

Julia Wertz nous raconte l’histoire des blocs, des édifices et des entrailles de New York. Elle en dessine l’ architecture et ses évolutions – les boutiques historiques, le changement des façades et des enseignes –, nous régale d’anecdotes méconnues, comme par exemple l’histoire de l’avorteuse légendaire de la Cinquième Avenue, l’inquiétante Mrs Restell, ou celle de la non moins inquiétante tueuse en série, Lizzie Halliday.

Elle parle de la grande Prohibition… des flippers dans l’Amérique puritaine de la fin des années 1930, revient, entre autres événements, sur l’histoire du système de tubes pneumatiques qui permettait à l’époque d’envoyer à la vitesse grand V un courrier ou un colis…

En résumé, elle pose un regard amoureux et plein d’humour (parfois grinçant) sur cette ville, SA VILLE, dont on dit qu’elle ne dort jamais.

«  Ceci n’est pas un ouvrage d’histoire classique. Ce n’est pas non plus un guide pratique de New York. Nulle part on n’y mentionne ses premiers habitants, il n’y a pas de dessins d’Ellis Island ni de l’Empire State Building. Certes, la statue de la Liberté y fait une brève apparition, mais c’est juste à cause d’un problème de déchets. Non, ceci est plutôt un recueil d’histoires uniques en leur genre et souvent oubliées sur le passé de la ville, accompagnées de dessins de différents quartiers choisis au hasard, tels qu’ils furent autrefois et tels qu’ils sont aujourd’hui. Si vous vous attendiez à un livre historique traditionnel ou que vous cherchiez un guide des restaurants et des monuments de la ville, c’est franchement pas de bol. Par contre, si vous en avez marre de ce genre de bouquins et que vous avez envie d’une approche un peu moins conventionnelle de cette ville, vous tenez ce qu’il vous faut ! »

Anna K.

284 p., 29 €

De la même auteure : Whiskey & New York, L’Agrume (oct.2016)

Julia Wertz est née en 1982, dans la région de San Francisco et vit actuellement à Brooklyn. C’est l’une des auteurs phare de la bande dessinée indépendante aux États-Unis où elle a publié plusieurs romans graphiques. En 2011, les éditions Altercomics ont publié Whiskey & New-York, qui a unanimement conquis la critique et le grand public.

Julia Wertz

Le travail m’a tué – Grégory Mardon – Hubert Prolongeau – Arnaud Delalande – Ed. Futuropolis

© H. Mardon, H. Prolongeau, A. Delalande/ Futuropolis – En librairie de 5 juin 2019

Ce récit bouleversant, issu d’un témoignage, est à mettre en perspective avec le procès actuel du patron d’une grande entreprise et de quelques-uns de ses cadres, accusés de harcèlement organisé. Il fait suite à un livre co-écrit par Hubert Prolongeau et Paul Moreira, Travailler à en mourir (Flammarion, oct. 2009).

Madame Perez et son avocate patientent dans la salle du tribunal des Affaires de Sécurité Sociale. Une plainte l’oppose à une grande entreprise pour harcèlement organisationnel. Ni l’une ni l’autre n’osent espérer que justice soit rendue.

Tout avait pourtant bien commencé. Carlos Perez, fils d’ouvriers venus d’Espagne, centralien brillant, est comme son père, un passionné de voitures. C’est tout naturellement chez un grand constructeur automobile qu’il postule pour son premier emploi, en 1988. Cinq ans plus tard, fort d’avoir sorti, avec son équipe, un nouveau modèle prestigieux, il passe chef d’atelier. Dans la foulée il épouse Françoise, une institutrice.

Carlos a le profil du « bon » travailleur que s’arrachent les entreprises : intelligent, efficace, consciencieux, impliqué dans son travail, soucieux de l’équipe comme de la hiérarchie. Mais s’investir sans compter peut aussi être une situation à hauts risques…

Y-a-t-il eu un premier grain de sable ? Un facteur déclenchant ? Au vu de ce témoignage, on a plutôt le sentiment qu’un enchaînement d’évènements a progressivement fait glisser Carlos dans une spirale infernale, dont il ne se sortira pas.

Un transfert de l’atelier dans un nouveau lieu, ce n’est pas la mer à boire, sauf qu’au moment où l’on devient père de famille, cela entraîne deux heures supplémentaires de trajet quotidien. Et puisqu’on est dans un nouveau local, il faut innover sur le plan des espaces de travail : un plateau, c’est les chefs parmi les ouvriers, les communications sans perte de temps en déplacements. La voilà la modernité, la transparence ! Le bruit, les allées et venues permanentes, l’auto-contrôle, les difficultés de concentration et de réflexion ne comptent pour rien. D’autant que les ateliers étant maintenant séparés du centre technique, on ne voit plus ce qu’on fait, et c’est autant en perte de sens de son travail. Et puis, au diable la vieille école, il faut intégrer les nouvelles panoplies managériales : management par objectifs, objectifs individualisés, entretiens d’évaluation, réorganisation… Le tout sans augmentation de salaire ni promotion, le licenciement restant une menace à ne pas négliger.

Carlos essaie de s’adapter et construit un fragile équilibre entre famille et travail. Mais dans le secteur automobile, la concurrence se fait plus rude, alors arrivent les « cost killers », ces managers qui « tuent les coûts », et parfois les humains avec.

Un collègue de la vieille école lui a pourtant glissé ce conseil judicieux : « Tu aurais la vie plus cool si de temps en temps tu t’en foutais un peu… »

La suite, nous l’avons bien trop souvent entendu aux informations : de réorganisations en réorganisations, de nouveaux logiciels en nouveaux logiciels, de déplacements en déplacements, l’accumulation des tensions, l’excès de travail, les crises conjugales… Un conflit avec sa hiérarchie, et c’est la dernière vague qui fait s’écrouler la falaise.

Rien ne fera revenir Carlos, mais il arrive que justice soit faite.

La narration linéaire nous fait suivre pas à pas la lente descente aux enfers de Carlos et de son épouse. Les dessins au trait noir, épais, sont réalistes. Ils sont parfois assortis de couleurs froides : bleu, violet, gris, blanc… Et de quelques éclaircies bleu ciel lors des moments heureux, ou bien d’un rouge violent lors de l’ultime conflit qui oppose Carlos à sa chef.

Le court texte qui suit la BD, propose une analyse de ce courant gestionnaire apparu dans les années 90, et de ses conséquences. Il se termine sur la note optimiste qu’apporte la mise en place encore balbutiante du « management libéré », afin que le travail cesse d’être meurtrier.

Nicole Cortesi-Grou

120 p., 19 €

Les Voyages de Jules – Emmanuel Lepage – René Follet – Sophie Michel – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 9 mai 2019 © Lepage-Follet/Maghen

Le livre est un voyage dans le temps au travers d’une longue lettre que le héros, le peintre voyageur Jules Toulet – né de l’imagination de la scénariste Sophie Michel – envoie à sa bien-aimée, Anna. (1).

Il lui écrit : « Un jour quand nous serons vieux et que chaque seconde égrenée par l’horloge comptera, je te raconterai ma vie ». On pense à Ronsart.

Toulet évoque l’enfant qu’il fut et ceux qui l’ont marqué à jamais : ses parents, bien sûr, avec au premier chef, Rose, sa mère, «un mètre soixante-quatre d’amour, de bonté et de silence » (il en apprendra plus tard la raison). Puis, à égalité avec Rose, son maître absolu : Ammôn Kasacz « observateur avide et attentionné de la vie, dont l’enseignement et la rigueur m’ont mené plus loin que je ne serais allé tout seul. » L’album reproduit les échanges épistolaires entre ces deux êtres aux affinés si semblables, l’aîné guidant les lectures du plus jeune et parfaisant sa technique picturale. Jules parle de leur rencontre : « Nous nous sommes reconnus. J’ai plongé dans son regard comme on plonge dans l’amour, sans la moindre résistance. »

p. 18 & 19

Si l’on s’arrête un instant sur cette phrase qui semble si bien résumer l’amour sous toutes ses facettes, on se dit en admirant la puissance des illustrations de René Follet et en contemplant la beauté de celles d’Emmanuel Lepage, que l’un pourrait tout aussi bien l’attribuer à l’autre.

Félix Toulet, grand lecteur devant l’Eternel, nous entraîne ensuite dans la découverte des écrivains voyageurs qui ont nourri son imaginaire : Defoe, Verne, London, Conrad, Falkner. Comme lui, nous nous glissons dans la peau de Robinson, Vendredi, Némo, Arthur Gordon Pym, John Trenchard, ou dans celle de Jim Hawkins, le jeune héros de Stevenson qui réapparaîtra sous des noms différents dans ses romans. Nous embarquons avec lui sur La Licorne et Le Batavia, nous sillonnons les mers, enjambons les continents, croisons Ernest Hemingway, « un jeune gars qui projette de devenir écrivain ». L’Américain vient de rencontrer Ammôn. Puis nous nous plaisons à imaginer Félix s’essayant au dessin tout en luttant contre le roulis d’un navire.

p. 26 « Il faut compter sur le mouvement perpétuel des vagues, mais je m’aguerris. »

La lettre adressée à Anna fait de nous les témoins pivilégiés de son adoration pour cette jeune femme avec qui il a effectué tant de voyages. Un amour fou qui lui a fait un temps négliger son mentor. « Il faut laisser les vieux maîtres derrière soi, c’est dans l’ordre des choses », lui a généreusement écrit ce dernier. Nous le retrouverons au soir de sa vie, entouré de Jules, d’Anna et de Salomé (2), l’ex-capitaine de l’Odysseus pour qui, sa mission accomplie (réunir les toiles que la lecture de L’Odyssée avait jadis inspiré au peintre), il est temps de rentrer chez elle, sur une île que l’on a très envie d’appeler Ithaque. Homère n’est jamais loin, son ombre plane sur la trilogie.

p. 54

Nombre d’épisodes restent à découvrir au travers des récits tentaculaires du troisième et dernier volet de cette quête initiatique, ponctuée de dessins et d’illustrations, à la peinture acrylique pour Follet et à l’aquarelle ou au lavis rehaussé de gouache pour Lepage.

p. 91

Un seul mot vient à l’esprit : envoûtant ! On oublie que les personnages sont fictifs, on entre de plain-pied dans leur monde, et on s’en délecte.

Anne Calmat

164 p., 35 €

(1) Les Voyages d’Anna D M 29 €

(2) Les Voyages d’Ulysse D M 29 €

Les illustrations originales de ce livre sont exposées à la Galerie Daniel Maghen 36, rue du Louvre Paris 1er – https://www.danielmaghen.com/fr/emmanuel-lepage_b231.htm

Les Mohamed– Jérôme Rullier– Ed. Sarbacane (suivi de) Demain, Demain – Laurent Maffre – Ed. Actes Sud /Arte

Depuis le 1er mai 2019 © J. Rullier/Sarbacane (nouvelle édition)

Les Mohamed est l’adaptation par Jérôme Rullier du livre de Yamina Benguigui, Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin pour lequel l’auteure avait recueilli le témoignage de plusieurs générations d’immigrés installés en France.

Les Mohamed et Demain, demain, sortis à trois mois d’intervalle au printemps 2011 sont deux œuvres graphiques indissociables. Elles ont laissé chez nombre de lecteurs une impression d’irréparable face au traitement indigne que l’Etat français réserva alors à ceux qui avaient traversé la Méditerranée dans le courant des années 1960 pour rejoindre la patrie des droits de l’homme.

« Je voulais redonner de la dignité à ces immigrés Maghrébins dont on a oublié le passé et les conditions dans lesquelles ils ont été accueillis en France. Je suis née ici, issue de parents algériens. Mes parents, et tous ceux des enfants des banlieues, des beurs comme on dit, sont toujours restés dans l’ombre. Jamais on ne les a laissés s’exprimer sur leur passé. Dans ma famille, il y avait quelque chose de honteux à parler de cette immigration. De ce fait, on se taisait. Et nous, enfants d’immigrés, ne savons rien de la réalité. L’ignorance est dangereuse. Il faut retrouver notre histoire pour mieux comprendre notre double culture, et la faire connaître aussi aux Français de souche. »

Les récits sélectionnés et mis en images par Jérôme se croisent, se répondent ou se complètent. Les témoignages sont écrits à la main, comme sur un cahier d’écolier, le dessin lui-même a quelque chose d’enfantin dans sa simplicité.

En leur donnant corps à travers ces formes épurées – comme il l’avait fait dans un précédent album intitulé L’étrange (v. Archives, mars 2016) – Jérôme Rullier permet aux lecteurs de se projeter dans une histoire qui n’est pas nécessairement la leur, et aussi de se mettre à la place de tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, d’où qu’ils viennent, ont fui la misère pour venir travailler dans un pays qui bien souvent ne fait que tolérer leur présence. Les pères, les mères et les enfants disent ici la douleur du déracinement, du poids du regard et de la difficulté au quotidien de trouver son identité, quand on ne constitue aux yeux des autres qu’une entité indistincte, corvéable à merci.

Cette nouvelle édition a aussi été pour l’auteur l’occasion d’une réflexion sur la France d’aujourd’hui, avec ses évolutions, son métissage, ses peurs, ses nouvelles revendications d’égalité et de justice sociale. Et depuis quelques années, la tentation de l’amalgame qui s’installe ici et là.

Anne Calmat

296 p., 20 €

Sortie le 15 mai 2019 (nouvelle édition) © L. Maffre/Actes Sud/Arte

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD (Etablissement Public de l’Aménagement de la Défense). En 1962, environ 1500 ouvriers « célibataires » et quelque 300 familles l’habitaient, sans eau ni électricité.

La bande dessinée-reportage de Laurent Maffre nous montre la suite.

On est le 1er octobre 1962, Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled pour rejoindre Kader, avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol ». Désillusion.

Un mirage, entretenu par ceux-là-mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement de Kader se résduit à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre que l’on a extraite du chantier de la Défense et par les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.

Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous le regard peu amène des agents de police, chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié ne nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « de souche », les premiers continuant d’attendre des jours meilleurs.

Demain, peut-être…

La grande qualité de l’album, très documenté grâce au témoignage de Monique Hervo, militante française naturalisée algérienne en 2018 qui a passé douze ans aux côtés des habitants du bidonville de Nanterre, réside dans sa simplicité. On découvre du reste dans la seconde partie de l’album le dossier photos et le témoignage de celle qui se rendit pour la première fois à La Folie en 1959*.

Simplicité du trait à l’encre noire, simplicité des mots, éloquence du récit. On arrive rempli d’illusions, on trime, on garde la tête haute contre vents et marées, et au bout du chemin, avec un peu de chance, il peut arriver qu’on récolte une partie de ce qu’on a semé…

A. C.

192 p., 24 €

127, rue de la Garenne : Supplément Monique Hervo

Femme Sauvage – Tom Tirabosco – Ed. Futuropolis

En librairie le 8 mai 2019 © T. Tirabosco/Futuropolis,

Le chaos a débuté. 

Dans un futur proche, aux États-Unis, les excès du capitalisme déclenchent une guerre civile. Suite à l’état d’urgence décrété, la police est omniprésente. La planète, touchée par le dérèglement climatique, semble atteinte de folie, les villes sont inondées, les riches se terrent dans des ghettos sécurisés, tandis que les « Rebels » ont, eux, rallié le Canada.

Emmitouflée dans sa parka, cette fragile jeune femme fuit et se réfugie dans les bois. C’est dur d’y survivre quand on est citadine, qu’on ne possède pour tout bien qu’un sac à dos avec un exemplaire de Walden de Henry David Thoreau, et ses souvenirs. Souvenir d’Ethan, le métèque, si beau et si sage. 

Détail p. 17

Mais les bois eux-mêmes ne sont pas sûrs, on y fait de mauvaises rencontres. Heureusement qu’elle a pris la précaution de glisser ce couteau dans son maigre bagage, et que sa main est sûre. Auprès d’un lac, apparu comme un mirage, on peut se laver, se purifier l’âme et retrouver au sein de la nature le peu de bien-être et de sécurité qui permet de tenir. Les nuits apportent leur lot de cauchemars, surtout quand elle repense à ce qu’a subi Ethan. Mais à quoi bon ruminer, il lui faut fuir, encore fuir les hommes, les ours, et réapprendre à pêcher et à chasser. 

Et un soir de pluie et de froid, il y a cette silhouette aperçue à la nuit tombante, moitié ours, moitié humain. Cette même silhouette qui lui sauve la vie quand ses poursuivants l’ont rejointe dans la cabane où elle avait fait halte. Ensuite, elle a perdu connaissance…

Détail p. 17

Qui est cet étrange personnage venu à son secours ? Qui la conduit sur des sommets, loin du monde d’en-bas ? Qui ne parle pas son langage articulé mais la comprend ? Qui fréquente une horde de loups et lui fait découvrir les magnificences du monde souterrain ? 

Et si le Yéti était une femme ?

Son voyage va s’arrêter là, car elle va y trouver suffisamment d’affection et de sécurité, mais elle aura à qui transmettre le relai de sa quête de l’autre monde, celui des Rebels… 

L’histoire se déroule au fil du récit que fait l’héroïne de son aventure. Quelques flash-back nous renseignent sur sa vie d’avant et ce qui a déterminé sa recherche des Rebels. Ce n’est que dans les dernières pages que de nouveaux personnages entrent en dialogue.

La trame est simple, l’album se lit d’une traite. Parce qu’il exprime notre anxiété face à ce monde en perte de valeurs, dominé par la technologie et l’intérêt ? Parce que les personnages, en quête d’authenticité et de simplicité, veulent se réconcilier avec la nature ? Parce que la femme sauvage est un symbole de cette nature bienfaisante et maltraitée ? 

Le dessin de Tom Tirabosco, avec ses images saisissantes de nature ou de violence, est précis, fouillé. Le noir et blanc convient tout à fait à la sobriété de la narration et à la tension qui la sous-tend.

Nicole Cortesi-Grou

240 p., 25 €

Depuis une dizaine d’années Tom Tirabosco a publié J’ai bien le droit (La Joie de lire, 2010), Sous-sol (Futuropolis, 2010), Kongo* (Futuropolis, 2013), Wonderland* (Atrabile, 2015), La graine et le fruit (La Joie de lire, 2017). Outre ses albums BD, l’auteur genevois réalise des affiches culturelles et politiques. Il travaille régulièrement avec la Tribune de Genève, Le Temps, LaRevueDurable. (* voir Archives)

Robinsons, père et fils – Tronchet – Ed. Delcourt

Depuis le 10 avril 2019 © Tronchet/Delcourt

Dans un précédent album intitulé Le fils du yéti (Casterman, 2014) Didier Tronchet sauvait une pile d’albums photos d’un incendie, puis contre toute attente l’abandonnait dix minutes plus tard dans la poubelle de son immeuble. Cette attitude contradictoire l’amenait ensuite à revoir sous un jour différent les principaux moments qui ont jalonné son existence, et à lui donner une tout autre orientation. L’auteur signait alors un album pudique et sensible face au souvenir d’une enfance et d’une adolescence qui semblent avoir pesé lourd pour lui, et surtout face au souvenir de ce père trop tôt disparu.

Robinsons, père et fils, en grande partie autobiographique également, est de la même vaine. Son graphisme reconnaissable entre mille désamorce toute idée de dramatisation. Le « fils du yéti » est à son tour devenu père. Il a décidé de s’expatrier un temps sur un îlot situé au large de Madagascar. Son intention ? Expérimenter le « sentiment d’île » et en profiter pour évaluer son niveau de résistance à l’absence de confort moderne, loin des réseaux sociaux. Mais tout ne va pas se passer pas comme prévu, puisqu’une « bombe à retardement » l’accompagne sur cette minuscule bande de terre, où le pire à redouter n’est pas un cyclone mais un trou dans une moustiquaire : son fils Antoine, treize ans, avide d’autonomie et d’aventures.


Le père espère tout d’abord incarner une figure protectrice aux yeux de son gamin – Ne crains rien, papa est là ! – mais c’est l’inverse qui va se produire. Si bien qu’il se retrouve « comme un grand couillon en short », désoeuvré, en proie à la culpabilité de ne rien faire de ses journées et mortifié à la vue du tourisme sexuel qui s’impose aux yeux de tous. Le journal que tient régulièrement Antoine nous renseigne quant à son ressenti face à la transformation radicale de son quotidien, et aussi face aux mises en garde et autres propositions culturelles de son paternel.

Font-ils le même voyage ? Patience, tout viendra à point à qui aura su attendre, même si les circonstances du rapprochement espéré auraient pu les mener à la cata. Ce père, un rien frustré mais pétri d’amour envers son fiston, sait que « plus le lien est solide, plus l’ado doit tirer fort sur la corde pour s’en libérer »…

Anne Calmat

120 p., 17,95 €

Détail, p.91

LE FANTÔME ARMÉNIEN – LAURE MARCHAND – GUILLAUME PERRIER – THOMAS AZUÉLOS – ED. FUTUROPOLIS

Visuels copyright T. Azuelos/Ed. Futuropolis

Si la décision d’Emmanuel Macron de créer une Journée nationale du génocide des Arméniens chaque 24 avril – qui correspond à la date d’une rafle en 1915 de 600 notables arméniens, assassinés à Constantinople sur ordre du gouvernement – a fait la « quasi » unanimité, Ankara continue de considérer que les 500 000 personnes qui sont mortes pendant de cette période ont été victimes des aléas de la Première Guerre mondiale, et non d’un génocide..

Christian Varoujan Artin (1960-2015)

Paru en avril 2015 aux éditions Futuropolis, Le fantôme arménien est le fruit d’une enquête réalisée en Turquie en 2013 par Laure Marchand et Guillaume Pierrier*, suivie d’un reportage sur le voyage que fit Christian Varoujan Artin, parti en 2014 sur les traces de sa famille.

Varou, comme on l’appelle à Marseille, est à cette époque une figure bien connue dans la cité phocéenne. Il anime le Centre Aram pour la reconnaissance du génocide, veille à la préservation de la mémoire et de la culture de la diaspora arménienne, comme son père et son grand-père l’avaient fait avant lui.

Le sujet de la BD n’est pas tant ce qui s’est passé en Turquie il y a un siècle (bien que les faits courent en filigrane tout au long du récit), qu’un coup de projecteur sur les Arméniens qui y vivent aujourd’hui. Ceux-là mêmes qui ont dû se fondre dans le paysage, sur une terre hostile, par obligation de survie, et qui ne connaissent pas ou ont oublié leurs origines. Et aussi ceux qui ont préféré oublier, en attendant que l’on reconnaisse enfin leur douleur.

Avant 2014, Varou n’avait jamais envisagé un voyage en Turquie, ce grand saut dans le réel va être pour lui et son épouse une démarche émotionnelle très forte, et aussi un enjeu.

On comprend rapidement qu’il ne s’agit pas uniquement d’un pèlerinage, mais plutôt d’aller à la rencontre des descendants de ceux qui ont échappé, grâce à leur conversion forcée à l’Islam, aux massacres survenus en 1915 sous l’empire Ottoman. Varou et sa femme auront l’opportunité de réactiver les mémoires anesthésiées en organisant dans l’est de la Turquie une exposition de 99 photos de rescapés du génocide. Une manière pour lui de rapatrier symboliquement ces Arméniens venus vivre en France.

Exposition « 99 », inaugurée le 24 avril 2014

Le fantôme arménien parle aussi de l’embarras des Turcs d’aujourd’hui, qui ont reçu en héritage une conscience atrophiée, et qui ne trouveront la paix et ne pourront construire une démocratie que s’ils font face à leur histoire. Les auteurs soulignent l’action de ces Justes qui ont sauvé des Arméniens en les cachant, ils rappellent que le monde turc n’est pas monolithique, qu’une partie de la société voudrait que la lumière soit enfin faite sur ce qui s’est passé, afin que le processus de deuil et de réconciliation puisse se faire.

Le travail au pinceau de Thomas Azuelos traduit parfaitement le ressenti du couple Varoujan au cours de leur voyage : l’inquiétude avant le départ, l’émotion face aux lieux symboliques, parfois en ruine, la douleur face au souvenir des massacres…

Anne Calmat

128 p., 19 €

  • La Turquie et le fantôme arménien, sur les traces du génocide (Actes Sud, mars 2013)

La recomposition des mondes – Alessandro Pignocchi – Ed. Seuil/Anthropocène – Postface Alain Damasio

En librairie depuis le 18 avril 2019 – Copyright A. Pignocchi/Seuil

Aujourd’hui c’est Notre-Dame-de-Paris qui retient toute l’attention, avant-hier c’était Notre-Dame-des-Landes, que les zadistes occupaient pour empêcher la construction d’un aéroport. En janvier 2018, le projet est abandonné. Pour ces femmes et ces hommes, installés sur le site depuis près de dix ans, va dès lors se jouer la pérennisation d’un certain mode de vie, d’une agriculture écologique, de la biodiversité, que d’aucuns estiment toujours menacée.

C’était hier et c’est aussi demain.

Avril 2018. Sur la première planche de la BD, ceux qui ont pu demeurer sur le site font face aux forces de l’ordre, arrivées en nombre au petit matin pour les déloger et détruire un maximum de lieux de vie. Le narrateur, Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie – doublé d’un subtil aquarelliste – est là en observateur. Il va découvrir la violence répressive et la solidarité à toute épreuve de ceux qui luttent pour consolider et développer les projets mis en place au fil du temps. Ils attendent la répartition des terres…

La BD est dense, éloquente. On découvre la vie sur la Zad, avec ses moments paroxystiques et son esprit communard. La diversité du bocage, constitué de jardins tout mignons et de petites cabanes qui flottent sur une mer d’aubépine, s’étale sous nos yeux. La faune et la flore y ont leur mot à dire. « Ce n’est pas une nature à l’occidentale, mais un paysage à contempler, un petit objet précieux à protéger (…) un ensemble d’êtres humains et non-humains avec lesquels nouer toutes sortes de relations » se plaît à écrire Alessandro Pignocchi. Et de confier : « Il suffit de quelques heures dans un potager ou sur un chantier collectif pour se sentir happé puis dissous dans le bouillon de la Zad ».

Mais tout n’est pas aussi bucolique et la réalité a tôt fait de s’imposer.

Des habitations tombent sous l’effet des tractopelles, d’autres résistent. Face au gaz lacrymogène et aux grenades assourdissantes, les zadistes répliquent par des jets de pierres, « d’oeufs de peinture » et de cocktails Molotov. Les mythiques Vrais Rouges tiennent le choc, les barricades détruites sur la route des Fosses Noires sont reconstruites. À la Rolandière, les alertes sont suivies d’accalmies ; les habitants se retrouvent alors pour des soirées enflammées, le temps de souffler un peu et d’oublier les menaces extérieures. Car la Zad, c’est un état d’esprit qui recompose en permanence les liens que ses occupants ont tissé entre eux, mais aussi avec la nature, les plantes et le territoire tout entier.

La richesse de l’œuvre tient à ses dialogues ciselés, à sa dialectique fluide… et à son humour : le CRS qui ne sait plus où il en est et qui se retrouve sur la canapé du psy en est l’une des illustrations.

Le tour de la question n’est pas fait pour autant, reste à savoir ce qui se trame exactement sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes

Anne Calmat

103 p. 15 €

DYS, TDAH, EIP MANUEL DE SURVIE POUR LES PARENTS (ET LES PROFS)

Première mise ne ligne : 14 set. 2018

de Christelle Chantreau-Béchouche – Illustrations Morgane Carlier © – Ed. Trédaniel

Ce guide, sous-titré Pour mieux vivre au quotidien les troubles du langage et des apprentissages, est destiné à celles et ceux qui peuvent avoir le sentiment d’être perdus face au comportement atypique de leur enfant, ou de celui dont ils ont la responsabilité. 

Pour nombre d’entre-eux, l’aider reste en effet un parcours du combattant, vécu parfois comme une double peine.

« Mais s’il est difficile, ce parcours est aussi celui d’une vie, un quotidien auprès d’enfants formidables, créatifs, originaux, intelligents. Nombreux sont les moments d’émerveillement, de complicité et de fous rires… », précise l’auteure.

Dûment documenté et brillamment illustré, le livre fait un point précis sur ce que recouvrent les différentes pathologies regroupées sous le terme « DYS, TDAH ou EIP ». Qu’est-ce qui, par exemple, différencie un enfant atteint de dysphasie d’un autre atteint de dyspraxie ? Quels sont les signes de dysfonctionnement qui doivent alerter ? Quelles sont les conséquences d’un trouble du déficit de l’attention (TDHA) ? Comment accompagner un enfant intellectuellement précoce (EIP) ? Et plus généralement, comment accompagner tout enfant en situation de handicap, sans risquer de se perdre soi-même.

Le livre renferme quantité de renseignements et d’adresses qui guideront sa lectrice (ou son lecteur) dans le labyrinthe des prises en charge nécessaires et des soutiens de tous ordres : organismes d’Etat (reconnaissance du handicap, attribution d’une AVS ou d’une AESH, etc.) ; associations et fédérations ; groupes de parole ; établissements scolaires adaptés ; orientation professionnelle pour les adolescents… 

Tout est passé au crible et illustré avec humour. Dire que ce manuel de survie est clair, passionnant et plus qu’accessible est une évidence. Les quelque vingt-cinq planches de Morgane Charlier ajoutent encore à son attrait. il ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont confrontés jour après jour à l’une des situations décrites (avec témoignages à l’appui), mais également à ceux qui s’interrogent sur le fonctionnement et le ressenti de ces enfants, qui se sentent parfois démunis face aux réactions peu sécurisantes de leur entourage. 

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un facteur aggravant pour ces adultes en devenir, qui ont autant besoin d’un regard valorisant pour exister, qu’une plante a besoin d’eau.

Anne Calmat

326 p., 22,90 €

En savoir plus sur les auteures…

Auteure-scénariste, Christelle Chantreau-Bachouche, elle-même concernée par des troubles des apprentissages, a étudié l’écriture scénaristique à l’école des Gobelins et à la FEMIS. Mère de trois enfants présentant des troubles des apprentissages, elle a décidé, après avoir franchi toutes les étapes de ce parcours du combattant, de partager son expérience sous la forme d’un guide illustré.

Morgane Carlier, illustratrice, retranscrit les scènes de la vie quotidienne en alliant humour et mise en scène colorée. Après une licence Illustration validée à la Birmingham Institut of Art and Design, elle revient en France pour réaliser son rêve : transmettre les émotions à travers le dessin.

Toujours y croire (chap. XIV)

The Bridge – Peter J. Tomasi – Sara DuVal – Ed. Kamiti

En librairie le 28 mars 2019 – Visuels copyright P. J. Tomasi – S. DuVal/ Ed. Kamiti

Je suis long de 1 825 m et large de 26, 150 000 véhicules, 3 à 4 000 piétons et 1 800 cyclistes m’empruntent chaque jour, je suis un acteur incontournable de la vie new-yorkaise, je suis… je suis… le pont de Brooklyn.

Peter J. Tomasi et Sara DuVal nous donnent à voir les dessous de sa construction, mettant en scène les victoires et les tragédies qui l’ont émaillée. Le roman graphique est certes linéaire dans son déroulé, mais ce qu’il dit de la détermination de quelques-uns en faveur du bien de tous laisse songeuse en 2019.

L’album est sous-titré Comment les Roebling ont relié Brooklyn à New York.

Nous découvrons ainsi comment, en 1852, l’ingénieur-capitaine d’industrie spécialiste des câbles d’acier, John Augustus Roebling, proposa de relier Brooklyn à l’île de Manhattan, qui étaient alors deux villes distinctes. Mais les techniques n’étant pas jugées suffisamment fiables, le projet va être refusé par deux fois. Ce n’est qu’en 1867 que Roebling va imposer ses vues. Hélas, les travaux ont à peine débuté qu’il est grièvement blessé par la coque d’un ferry venue heurter le ponton sur lequel il se trouve. Roebling décèdera du tétanos peu de temps après, confiant à son fils, Washington Roebling, également ingénieur de formation, le soin de prendre le relai.

(détail)

Le jeune homme va alors devoir surmonter moult épreuves, faire face à de nombreux défis techniques, à une presse hostile et à la corruption de quelques hommes politiques. Le coup de grâce lui sera donné lorsque, victime d’une paralysie partielle suite à la décompression de l’un des caissons nécessaires à la construction du pont, il sera physiquement empêché de poursuivre sa tâche sur le terrain. Fait exceptionnel pour l’époque, c’est son épouse, Emily, qui va le remplacer…  » La plus solide des fondations  » dira-t-il plus tard à son propos. C’est d’ailleurs Emily qui franchira la première le Brooklyn Bridge lors de son inauguration, le 24 mai 1883.

A.C.

208 p., 22 €

Tout va bien – Charlie Genmor – Ed. Delcourt

En librairie depuis le 20 mars © C. Genmor/Delcourt

Tout ne va pas si bien que ça dans la vie d’Ellie. La jeune fille fête son anniversaire en famille et elle n’a pas l’air d’en être ravie. « Vingt ans et toujours seule. » Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué, mais plutôt l’envie pour elle de se lancer dans une relation sentimentale. La compagnie de son amie Holly la satisfait pleinement – leurs conversations ne manquent pas de piment !

Il y aurait bien Archimède qui lui a proposé de sortir avec lui, mais la perspective de ce que cela impliquerait la terrifie. Alors, ils parlent musique, peinture, recettes de cuisine. Ellie sent qu’elle s’est attachée au jeune homme, mais elle sait aussi qu’elle n’a pas de désir pour lui. Ellie est dans l’évitement, elle se protège. « Pour les bisous, on ira à ton rythme. Pour le sexe, ça viendra peut-être, et si ça ne vient pas c’est pas grave », lui a-t-il écrit dans un texto. Comment dès lors résister à l’envie de se blottir – chastement – dans les bras d’un garçon si compréhensif ?

On assiste ainsi aux premiers mois de la drôle de vie amoureuse de ces deux âmes sœurs, ce qui donne lieu à des dialogues aussi candides qu’impudiques. La tentation de sa part à elle de rompre ce lien est souvent très forte, on se dit alors que son auto-empêchement d’être heureuse vient probablement de loin. D’autant plus que la complexité des relations familiales s’étale sous nos yeux dès les premières planches. On croit tenir un début d’explication de son mal-être lorsqu’elle révèle à Archimède la violence de son rejet de sa sœur trisomique, lorsqu’elle était adolescente. Avec le sentiment de culpabilité qui s’en est suivi. « Je n’ai pas le droit d’être heureuse après ce que j’ai fait (…) Je lui en voulais de ne jamais m’en avoir voulu. » Mais il n’y a pas que cela.

Nous l’accompagnons dans sa valse-hésitation, qui va finalement la mener à une métamorphose dont on ne découvrira qu’à la toute fin de ce beau récit autobiographique bleuté (symbole de vérité), quelle forme elle va revêtir.

Anne Calmat

240 p., 18,95 €

L’Anxiété Quelle chose étrange – Steve Haines – Sophie Standing – Ed. Çà et Là

En librairie le 15 mars 2019 – 32 p.,12 € – Illustrations  © S. Standing/ Ed. çà et là

L’anxiété est non seulement étrange, elle est aussi fort désagréable à ressentir. Mais qui un jour n’a pas été anxieux ? 

Mal d’un siècle ou accélération du temps qui semble nous laisser sur le talus ? Insécurité face à un environnement perçu comme menaçant ? Inquiétude face à une paix devenue incertaine ? Ou destin de l’homme confronté au mystère et à l’absurde ?

L’anxiété doit se distinguer des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), de la crise de panique, des phobies et de l’anxiété généralisée. Il est aussi curieux d’apprendre que « L’anxiété est une bonne chose que les psychopathes ne connaissent pas ». (Jon Ronson), et qui plus est, qu’elle nous préparerait à ne pas verser dans l’excès de confiance. La limitation de l’hubris est en effet une préoccupation qui nous vient de la Grèce antique.

Steve Haines nous propose une synthèse du phénomène, remontant aux causes, explorant les différents troubles et proposant des remèdes au quotidien. 

Nous apprenons ainsi que l’anxiété est « une réaction naturelle à la perception d’une menace qui se manifeste aux plans cognitif (les pensées se bousculent), physiologique (activation du système nerveux autonome) et comportemental (fuite) ». Reste à savoir pourquoi certains sont plus anxieux que d’autres, et pourquoi même, il en est qui ne le sont jamais… C’est à confronter à nombre de causes qui peuvent avoir à faire avec un passé tourmenté, un présent peu sécurisant, un mauvais état physique ou des habitudes de vie malsaines.

Après avoir vu ce qu’en disent les philosophes, comme Kierkegaard qui y voyait un vertige de la liberté, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, une angoisse existentielle, on apprend aussi que les neuroscientifiques, plus optimistes, proposent de dépasser notre biologie pour embrasser une « liberté radicale » via une connaissance des émotions. 

L’auteur brosse un tableau très complet de la construction émotionnelle, en montrant les différents mécanismes en jeu et la complexité de l’ensemble. On pourrait se sentir découragés, il n’en n’est rien. Quelques techniques peuvent nous aident à gérer cette interaction complexe de réflexes physiologiques, de déclencheurs familiaux et d’oppression culturelle. L’ancrage corporel par exemble, l’H.A.L.T. (Hunger, Anger, Loneliness, Tiderness), la contemplation, de préférence dans la nature, la restructuration de la pensée…

L’ouvrage se termine sur une invitation à modifier notre regard sur l’anxiété, afin d’en discerner les effets positifs, ainsi que sur une série de recommandations simples pour mieux la surmonter.

 » Essayez de ne pas vous embourber dans la rumination et l’autocritique. »

Sophie Standing illustre cet ouvrage de manière très originale, tant par ses dessins et la composition des planches que par la vivacité des couleurs. Elle facilite la compréhension d’un texte rigoureux et sérieux au moyen d’images concrètes et pleines de fantaisie.

Steve Haines exerce en tant que chiropracteur et enseigne la thérapie craniosacrale. Il vit et travaille entre Londres et Genève. Il est l’auteur, avec Sophie Standing au dessin, des trois albums de la série « Quelle chose étrange » : La Douleur (oct. 2018), L’Anxiété (mars 2019) et Le Trauma  (juin 2019). Il est également co-auteur avec Ged Sumner de « Cranial Intelligence : A Pratical Guide to Biodynamic Craniosacral Therapy ». (2011, Ed. Singing Dragon).

Nicole Cortesi-Grou

Refuznik ! URSS : l’impossible départ – Flore Talamon – Renaud Pennelle – Ed. Steinkis

Sortie le 6 mars 2019 – Illustrations © R. Pennelle/Steinkis

« A Kiev, les conditions n’étaient pas favorables du tout. Déjà, je suis née en pleine période d’hystérie antisémite de Staline. Heureusement, il n’a pas pu achever tous ses crimes… »

Celle qui s’exprime ne doit pas avoir loin de soixante-dix ans. Bella Goldberg est sculptrice, elle vit à la campagne entourée de ses œuvres autour desquelles gambade son jeune chien, Léon. Elle se remémore les terribles années passées en Union soviétique, du temps où Staline avait fini par donner libre cours à son antisémitisme. Flore Talamon recueille ses souvenirs, Renaud Penelle enrichit leurs échanges de dessins qui ne sont pas sans rappeler ceux qui illustraient l’un de ses précédents albums intitulé Vénus noire (Ed. Emmanuel Proust, 2010).

Bella Goldberg naît à Kiev en 1951 deux ans avant la disparition de Staline, dans une famille de scientifiques, à une époque marquée par une instrumentalisation du nationalisme russe et une répression accrue envers les Juifs. Ses origines la confrontent très jeune à l’antisémitisme des autres enfants sans qu’elle en comprenne à la raison.

Un jour, alors qu’elle n’a que sept ans, sa maîtresse d’école enjoint la classe de s’essayer à la pâte à modeler. C’est pour elle une révélation. À cet instant, je suis devenue matière et la matière est devenue moi. C’est décidé, elle sera sculptrice. Ses parents refusent cependant de l’envoyer dans une école d’art. Et pourtant, plus je grandissais moins j’étais compatible avec l’école soviétique. Son esprit contestataire dérange, il se pourrait même qu’il mette en danger sa famille. Son diédouchka, son grand-père sera son premier allié. Les circonstances vont faire que son souhait sera rapidement exaucé. Seule la sculpture lui permet de se réaliser et de s’évader du carcan qui enserre chaque jour davantage la communauté juive. Elle l’aide à faire face aux représailles qu’elle subit pour non-collaboration avec le régime soviétique. Peu à peu, Bella se range du côté des artistes, dits dégénérés parce que ne respectant pas les règles de l’esthétique réaliste-socialiste.

Havane au bec, la vieille femme déroule la pelote des événements tels qu’elle les a vécus avant de quitter l’URSS à la fin des années 70. Elle parle longuement de sa famille, de leurs relations étroites mais parfois conflictuelles, elle décrit comment les Juifs, d’abord bénéficiaires de la Révolution, furent par la suite l’objet d’une violente répression orchestrée par Staline qui, en attendant la création de l’État d’Israël, avait attribué aux « citoyens soviétiques de nationalité juive »  un district situé en Sibérie extrême-orientale, le Birobidjian. Elle explique comment, en choisissant le camp étasunien, le jeune État a gravement offensé le petit père des peuples, avec les conséquences qui s’en sont suivies.

Les discriminations ont repris de plus belle, raconte-t-elle, semant la discorde jusqu’au sein des familles les plus unies. Dès lors, une seule solution pour vivre dignement s’impose à Bella la rebelle : se faire un inviter par un parent et demander un visa d’émigration en Israël pour cause de regroupement familial, au risque de devenir une paria. Avec, dit-elle, en parlant dudit visa, une chance sur 1000 de m’envoler et 999 de m’écrabouiller.

Lorsque son interlocutrice émet une réserve sur telle ou telle analyse, la sculptrice s’insurge. J’aurais bien aimé t’y voir ! Après 1956, les gens ont critiqué – un peu – les excès de Staline, mais ça a été une parenthèse vite refermée. Elle et les siens ont vécu tout cela dans leur chair, elle sait de quoi elle parle.

Tout restera longtemps à tenter pour Bella, mais lorsqu’on choisit un chemin, aussi tortueux soit-il, on le poursuit jusqu’au bout.

Aussi passionnant que troublant.

Anne Calmat

136 p., 18 €

TER – Rodolphe & Dubois – Ed. Daniel Maghen (1 à 3/3)

On l’attendait avec impatience, le tome 3 de TER, sous-titré L’imposteur, arrive. Et avec lui, les réponses aux questions que s’est posées le lecteur dés la première vignette de cette série qui oscille entre fantasy et science-fiction. Coup d’œil dans le rétro…

T. 1

T.1 –L’étranger (avril 2017)

Pip, un pilleur de tombes,  découvre un homme au fond d’une sépulture. Il est nu, ne parle pas, et surtout, ne se souvient de rien. Seul indice, un tatouage à l’épaule droite sur lequel on peut lire  » MANDOR ».

Où sommes-nous ? Le lecteur n’aura un début de réponse qu’à la fin du premier tome.

Mandor est maintenant installé au Bas-Courtil, une cité mi-futuriste mi-médiévale régentée par deux collèges religieux et encadrée par un corps de garde composé de vingt-huit guerrières. 

Il est doué, il apprend vite à reparler et à écrire, mais surtout, il surprend son entourage par son extraordinaire aptitude à réparer tout ce qui a cessé de fonctionner. De là à voir en lui un magicien, voire un génie, il n’y a qu’un pas.

Plus qu’un génie, il est même possible que l’inconnu aux mains d’or soit le prophète qu’annonce le Livre des Psaumes. « Alors sortira un homme des entrailles de TER, qui montrera à tous le chemin à accomplir. Il n’aura ni biens, ni vêtements, et son seul langage sera celui du silence. » 

Les gardiens officiels des Écritures voient d’un très mauvais œil l’arrivée de celui qui pourrait un jour remettre en cause leur autorité. Ils vont s’employer à ce que cela ne soit pas…

T. 2 – Le guide (oct. 2017)

T. 2

Dans une société toujours prompte à rendre l’étranger responsable de ses maux, l’occasion va bientôt leur en être donnée : un séisme dévaste une partie du Bas-Courtil, alors que Mandor s’était aventuré hors de ses murs. Il est aussitôt arrêté et traduit en justice pour « hérésie et agissements graves à l’encontre de la cité« . 

Quel est ce lieu ? Pip n’a-t-il pas trouvé le jeune homme au fond d’une sépulture ? Cela voudrait peut-être dire qu’il vient d’un monde souterrain. Reste dans ce cas à en dénicher l’accès… 

p. 25
p. 26

T. 3 – L’imposteur (février 2019)

Mandor poursuit ce qu’il pense être sa mission, avec ses aléas et les dangers qui guettent ses compagnons, talonnés par un groupe d’extrémistes avides de pouvoir : les bien nommés Intégraux.

Toujours à la recherche de son identité, il en vient à douter de tout : Qui suis-je ? Qui suis-je pour avoir parfois ces visons étranges ? Servir de guide à tous ces pauvres gens… et ensuite ne plus rien voir du tout, les emmener et les abandonner ici, dans la pénombre du ventre de la terre ?

Yss – Supplément T. 1

On n’en dira pas plus (et aucune planche, dont la beauté graphique n’est plus à démonter, ne viendra lever le voile sur ce qui va advenir), si ce n’est qu’après avoir livré ses secrets, ce troisième opus est, comme les précédents, pourvu d’un superbe supplément graphique d’une quinzaine de pages, sorte de prolongement de cette odyssée singulière aux tonalités métaphysiques.

Supplément T. 2

Les planches en couleur directe des T. 1, 2 & 3 signées Christophe Dubois seront présentées à la Galerie Daniel Maghen* du 19 mars au 6 avril 2019.

  • 36, rue du Louvre, Paris 1er

Et, cerise sur le gâteau, mais cette fois il faudra attendre pour le déguster, un deuxième cycle de TER, retraçant la suite des aventures de Mandor, paraîtra en 2020.

Mandor – Supplément T. 3

Anne Calmat

56 p. couleur + supplément, 16 €  – Visuels © Rodolphe & Dubois/D. Maghen


Les jours qui restent – E. Dérian – M. Foutrier – Ed. Delcourt

Sortie le 13 février 2019 – Visuels © M. Foutrier/Ed. Delcourt

Dans cette BD imaginée par Éric Dérian (scénario) et Magalie Foutrier (dessin), deux femmes et un homme vont se croiser dans un hôpital parisien : trois personnalités différentes, trois situations personnelles et professionnelles différentes, trois âges différents, avec en commun, une image d’eux-même profondément dégradée, ce qui les entraîne dans un perpétuel renoncement.

Il y a d’abord Daniel et Charlotte. Il a un rendez-vous avec le docteur Lebon pour une consultation de routine, elle vient d’en ressortir bouleversée.

(détail planche)

Daniel a longtemps attendu son tour, puis il est reparti au moment où on l’appelait. C’est Catherine qui a pris sa place. La jeune femme traverse une période douloureuse, elle souffre de surcroît d’un vide sentimental abyssal, dû, pense-t-elle, à son physique ingrat.

Charlotte est rentrée chez elle, elle a viré Fabien sans ménagement, si bien qu’il a dû finir de se rhabiller sur le trottoir. Catherine a filé au cimetière où l’attendait sa grand-mère. En repartant, elle a murmuré « Je t’aime, maman ». Daniel est passé chez le pharmacien pour son habituelle avance de médicaments.

Puis on retrouve Catherine quelques planches plus loin, moquée, ridiculisée par les deux pimbêches qui lui servent de collèges de bureau, cependant que Daniel traîne sa nostalgie à longueur de rues et de bar en bar, en quête d’un passé qu’il croit totalement révolu. Quant à Charlotte, elle accepte mal le diagnostic du docteur Lebon, ajouté à celui de ses professeurs aux Beaux-Arts, quant à sa production artistique. Elle s’apprête à réagir…

Les lecteurs de ces quelques lignes pourraient avoir le sentiment que nous leur proposons un plongeon dans la mer de la Morosité, il n’en n’est rien.

L’album, illustré avec humour par Magalie Foutrier, n’est pas sans évoquer une comédie douce-amère à la Cédric Klapisch, dans laquelle les protagonistes finissent par découvrir en eux les ressources qui vont leur permettre de pratiquer le « faire avec » ou le lâcher-prise, et de transformer leurs faiblesses ou leurs échecs, réels ou supposés, en une force.

Anne Calmat

144 p., 18 €

Ma génération, celle d’une vie chinoise – Li Kunwu – Ed. Kana

农历新年 5 février 2019

Coup d’œil dans le rétro en compagnie d’Yves Martin, librairie « Les Buveurs d’Encre » Paris 19è

Dans la trilogie Une vie chinoise, Li Kunwu abordait l’histoire contemporaine de la Chine à travers son parcours personnel. Il revient sur ce sujet sous un angle sensiblement différent dans Ma Génération (histoire prévue en 2 volumes).

Toujours nourri de l’expérience de l’auteur, le premier tome de Ma Génération embrasse la période qui va du grand bond en avant au début de la révolution culturelle, de la fin des années 50 au milieu des années 60. Ma génération va s’intéresser au parcours du groupe que forme le petit Li et ses copains d’enfance. Cette génération a pour caractéristique d’avoir traversé des périodes très différentes : les années de la construction socialiste, les années du chaos que fut la révolution culturelle, les années d’ouverture et celles du modèle hybride « communisto-libéral » d’aujourd’hui.

Li Kunwu replonge (et nous avec) dans ses années de petite enfance. Petit Li et ses copains ont trois, quatre ans et vivent en permanence à la crèche. Ils ont bien des parents, mais ceux-ci sont fort occupés à construire la Chine moderne. On est en plein dans la période dite du « Grand bond en avant », quand la Chine voulait développer l’agriculture et l’industrie du pays à marche forcée. L’objectif était de dépasser la production anglaise puis américaine en deux ou trois années seulement ! Cette politique va conduire à une désorganisation totale de l’agriculture, entraînant plusieurs années de disette voire de famine. Du point de vue industriel, ce n’est pas tellement plus brillant. La qualité de l’acier produit était si mauvaise qu’il se révélait souvent inutilisable.

Pourtant, Ma génération n’est pas un livre à charge sur la politique conduite par l’Etat ni sur le maoïsme. (Li Kunwu travaille et vit en Chine, il est ou était représentant des auteurs chinois dans des instances officielles). C’est l’abnégation des adultes, l’insouciance des enfants qui est mise en avant, pas l’erreur politique ni ses conséquences directes.

L’autre grande période illustrée dans cette première partie de Ma Génération est celle des débuts de la Révolution Culturelle. Les gamins ont grandi, on les retrouve au collège, à ce moment où les repères changent très rapidement, et où des professeurs adultes et jadis respectés sont mis sous tutelle de commissaires politiques d’une douzaine d’années, les « gardes rouges ». Mais même au coeur de cette période dramatique, les adolescents gardent des préoccupations de leur âge et s’ouvrent à l’amour romantique, tare bourgeoise s’il en fut.

Y. M.

256 p., 15 €

Ils ont connu le Grand Bond en avant, la Révolution Culturelle, l’enthousiasme et le désespoir. Ils se souviennent tous de ce qu’ils faisaient le jour de la mort du Président Mao. 
« Ils », c’est la génération d’Une vie chinoise. À l’heure de la révolution internet, que sont devenus les femmes et les hommes de la révolution maoïste ?
Li Kunwu nous offre un témoignage sur cette génération qui a construit la Chine d’aujourd’hui.

1972. La révolution culturelle a entamé sa phase finale. Les quatre ans de lycée de Li et ses camarades sont achevés, mais ce n’est pas pour autant qu’ils peuvent intégrer l’université. Pour cela, il faut en effet obtenir une recommandation des institutions locales. Et, pour y parvenir, il faut obtenir le statut d’étudiant d’origine paysanne, ouvrière ou militaire. C’est donc à 17 ans que Li et ses amis se séparent pour se rendre dans des provinces différentes. Li rejoint l’armée populaire de libération et, son régiment se trouvant à la campagne, se met à travailler la terre…

176 p. 15 €

Li Kunwu est un des rares artistes chinois de sa génération à s’être, tout au long de sa carrière, exclusivement dédié au 9e art et à en vivre. En 30 ans d’activité, plus d’une trentaine de ses ouvrages ont été édités en Chine, et il a publié dans lesmagazines de BD chinois les plus emblématiques tels Lianhua Huabao, Humo Dashi, etc. D’abord spécialisé dans la BD depropagande, il s’est ensuite orienté vers l’étude des minorités culturelles chinoises dont sa province, le Yunnan, est si riche. Il est membre du Parti communiste chinois et administrateur de l’Association des artistes du Yunnan et de l’Institut chinois d’étude du dessin de presse.

Noire, La vie méconnue de Claudette Colvin – Émile Plateau – Ed. Dargaud

Sortie le 18 janvier 2019 – Visuels © Plateau/Dargaud

D’après le roman éponyme de Tania de Montaigne (Grasset, 2015).

C. Colvin

Des boulevards, des avenues, des squares, des écoles portent les noms de Martin Luther King ou Rosa Parks. Une petite rue dans un quartier misérable de Montgomery en Alabama, a pris celui de Claudette Colvin. Mais qui connaît le rôle courageux et précurseur que joua ce minuscule personnage, oublié de la grande histoire ? Un oubli qu’Émilie Plateau propose à son tour de réparer.

Il y avait bien peu de fées autour du berceau de Claudette Colvin, en ce jour de 1939 à Austin. À peine ouvrait-elle les yeux que son père dispraissait, avant de réapparaitre le temps de lui donner une petite soeur, Delphine, et de s’évaporer à tout jamais. Sa mère ne put guère faire mieux, qui confia ses deux enfants à ses grand-tante et grand-oncle qui vivaient à King Hill, le quartier le plus pauvre de Montgomery.

Puis Delphine décède, laissant sa sœur affronter seule les contradictions entre ses rêves et la ségrégation. Claudette, bonne élève, voudrait devenir avocate, mais sa peau est bien sombre et ses cheveux pas assez lisses.

Or, voici ce qui arriva. Le 2 mars 1955, elle rejoint le bus sur le trottoir réservé aux Noirs et s’assied dans la section qui leur est dévolue, quand une Blanche se présente. Le chauffeur invite Claudette à se lever. Celle-ci ne bouge pas, elle a payé sa place. Le bus s’arrête, la police intervient et la conduit manu militari en prison, d’où elle finit par être libérée, avec l’aide du Révérend Johnson.

Présentée à Rosa Parks de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et à Jo Ann Gibson, présidente du WPC (Women’s Political Council), on lui propose de plaider non coupable et de poursuivre la ville, pendant qu’un boycott sera engagé par les deux institutions. Lors de son procès, le 18 mars, elle soutient courageusement sa position, aidée du témoignage de ses camarades. Las, elle reste sous le coup de trois chefs d’accusations : violation de la loi, troubles à l’ordre public et agression envers des représentants de la loi. Le mouvement de boycott qui s’en suit n’étant relayé par aucun leader, il s’essouffle et cesse.

Les rêves de futur se brisent pour Claudette qui rejoint le NAACP afin de témoigner de son expérience. Ce qui n’est pas sans danger car, victime d’un viol commis par un homme blanc, elle se retrouve enceinte.

Cette histoire nous en rappelle une autre. Elle apparaît en effet comme la répétition de ce grand mouvement qui se mettra en branle le 1er décembre, initié par Rosa Parks qui elle aussi a refusé de céder sa place dans un bus à un Blanc. Sauf que cette fois, le leader anti-ségrégationniste, Martin Luther King, est appelé à la rescousse par Jo Ann Gibson. Des tracts sont distribués, le boycott, auquel les femmes noires participent massivement, se met en place.

Même motif, même sanction, le procès de Rosa Parks conduit aux mêmes chefs d’inculpation. Les hommes rallient les femmes, le boycott fonctionne, des meeting s’organisent qui galvanisent les foules, une épreuve de force s’engage pour démontrer que la ségrégation dans les bus va à l’encontre du 14e amendement de la Constitution fédérale des Etats-Unis. Claudette Colvin, que tout le monde avait oubliée, est sollicitée pour rejoindre quatre femmes noires prêtes à engager une nouvelle action.

Nous connaissons la suite : le 20 décembre 1956, après 381 jours, c’est la fin du boycott et de la ségrégation dans les bus de Montgomery, déclarée inconstitutionnelle par deux juges de la Cour fédérale contre trois.

Le lendemain, une photographie de Martin Luther King montant dans un bus accompagné de trois leaders noirs fait le tour du monde. Quelques photos de Rosa Parks paraissent dans le magasine Look. Mais aucune ne montre les plaignantes, pas plus que Jo Ann Gibson.

Comme Rosa Parks, Claudette Colvin quitte le sud pour rejoindre la nord. Aide-soignante, elle poursuivra une vie pauvre et anonyme en élevant son fils.

Il a fallu attendre qu’elle ait soixante-dix-neuf ans pour qu’une rue porte son nom à elle, qui n’était pas Rosa Parks.

Nicole Cortesi-Grou

136 p., 18 €

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White Spirit – Dédo – Weldohnson – Ed. Delcourt

Depuis le 9 janvier 2019 – POUR LES ADULTES
Visuels © Dédo/Weldohnson – Delcourt

Pour s’être laissé embarquer par son groupe de copains dans une séance de spiritisme, alors qu’il aurait préféré partager un moment très intime avec Marina, la femme de l’un entre eux, Pascal, la trentaine, un peu cabotin et peu attentif à son entourage, va se retrouver dans de beaux draps.

Plantons le décor. Une planche de ouija vient d’être placée au centre de la table, les participants forment une chaîne, la bulle commence son parcours, elle s’arrête sur plusieurs lettres, jusqu’à former un mot : JOG SHIGGRITT. L’entité est là, il ne reste plus qu’à lui poser des questions. Pascal se sent en danger lorsque quelqu’un aborde sa vie sentimentale. Avec qui a-t-il couché pour la dernière fois ? Il botte en touche et s’empresse de rompre la chaîne, condamnant ainsi le Yog à demeurer ad vitae aeternam dans le monde des vivants.

Les choses en restent là. Du moins en apparence, personne n’ayant imaginé que l’esprit convoqué n’ait pas apprécié qu’on lui coupe la parole et qu’on porte atteinte à sa liberté de mouvement.

De retour chez lui, Pascal reçoit en pleine nuit la visite de son frère, mort un an auparavant dans un accident de voiture. Adrien est sacrément amoché : sanguinolent, édenté, manchot. « Il ne faut jamais jouer avec l’au-delà, petit frère », dit-il.

Trop tard. Les conséquences de ce manquement aux règles élémentaires du respect dû à autrui vont être ravageuses pour celui qui, quelques heures auparavant, se conduisait comme un gamin provocateur et capricieux. Pascal va dès lors être en proie à de sérieux troubles du comportement : phobie, anthropophagie, nécrophilie e tutti quanti.

S’agit-il de représailles pures et simples ou bien est-ce le dernier acte d’une pièce dans laquelle le personnage principal est condamné à naviguer entre le tangible et l’intangible, dans cette zone qu’on appelle les limbes ? « Acta est fabula » ? À moins que l’humour féroce qui plane sur la bande dessinée (Dédo est un ex du Jamel Comedy Club) n’entraine ses lecteurs vers d’autres horizons…

Anne Calmat

112 p., 16,50 €

Des « Courtes distances » aux « Grands espaces »… d’hier et d’aujourd’hui

B
Sortie le 15 février 2018. Sélection Angoulême 2019

de Joff Winterhart (G.B.), traduction Martin Richet – Ed. çà et là.

Visuels © C. Winterhart/çà et là

Dans L’été des Bagnold (2013), Joff Winterhart avait su capter les tourments de l’adolescence et la difficulté que connaissent un fils et sa mère à communiquer, ou tout simplement à être sur la même longueur d’ondes.

Dans cet album, composé quatre ans plus tard, il est certes question d’un fils et de sa mère, mais c’est ici une tout autre histoire que nous conte Joff Winterhart – avec cet art consommé de la demi-teinte qui le caractérise. 

« Après trois tentatives universitaires avortées, une période infructueuse de travail en free lance… et la dépression qui s’en suivit, je prenais un nouveau-nouveau départ. (…) J’avais quand même appris une chose : chaque tentative de gagner de l’argent, qui me tenait à coeur ou qui me plaisait, s’était soldée par un désastre. (…) »

Un nouveau départ donc pour Sam, vingt-sept ans, qui à sa sortie de clinique retrouve le douillet nid maternel. Pour le meilleur. Sa mère a en effet tapé dans l’oeil d’un certain Keith Nutt, la cinquantaine bien enrobée, qui lui a proposé d’embaucher son grand dadais de fils dans sa petite entreprise spécialisée dans la distribution et le transport.

Notre première rencontre. (p.6)

Que distribue-t-elle ? Que transporte-t-elle ? Sam n’en n’aura qu’une très vague idée. Contraint d’attendre le retour de son boss une grande partie de la journée, le jeune homme ne va pas tarder à comprendre que son job consiste essentiellement à recueillir ses souvenirs de jeunesse, dont la plupart impliquent un certain Geoff Crozier.  Peu à peu, Sam se sent mieux. Il semble puiser une force nouvelle dans celle de Keith, dont il découvre progressivement les failles.

Ce que tu as sous les yeux est une arme fatale… (p.106)

De rugueuse au départ, la relation entre les deux hommes va finalement faire place à une connivence presque filiale.

Simple, profond, brillamment dialogué, l’album montre avec justesse la mélancolie d’un quotidien sans relief et les affres de la solitude.

Anne Calmat

… Et je me dis, ce samedi soir, que nous avons peut-être plus de choses en commun que des sœurs en Australie et de l’eau de coco. (p. 89)

128 p., 24 €

Depuis le 21 septembre 2018. Sélection Angoûlème 2019

de Catherine Meurisse (texte et dessin) – Ed. Dargaud

Visuels © C. Meurisse/Dargaud

Paris, ciel gris, bas et pollué. Dans un appartement donnant sur les toits, une jeune femme trace sur un mur le dessin d’une porte, formulant le vœu que celle-ci ouvre sur les champs et les près. Et… comme dans un conte de Marcel Aymé, la porte s’ouvre, révélant un champ de tournesols.

Ce récit est celui d’une évasion dans la mémoire retrouvée et de la célébration d’une guérison.

Mû par une intuition, un couple décide d’aller vivre à la campagne pour donner une chance à leurs deux filles : l’auteure et sa sœur.

Le père, habité par la fibre constructive, restaure une vieille ferme en ruines pendant que la mère saisie d’une fièvre horticole sème à longueur de journée des graines dans les champs alentours et dans le cœur des enfants, en leur récitant poèmes et citations.

Les filles transformées en exploratrices conservent leurs étranges trouvailles dans un musée, créé dans le souci culturel d’imiter Pierre Loti, mais aussi d’arrondir leur argent de poche en le donnant à visiter aux parents et voisins.

Ce sont les animaux qui leur font découvrir les expériences de la mort, de la fécondation et du don de la vie. L’apprentissage de la littérature se fait à travers fleurs et fruits : les lettres grecques par les roses du Centifolia au parfum entêtant, Proust par la grande sauge des prés, qui, lui semblait-il, avait toujours quelque chose à lui dire, Montaigne par la beauté de ses roses éponymes et Rabelais par la saveur des figues.

Le plus beau présent fut sans doute le don d’un jardinet découpé façon Le Nôtre, dans lequel les enfants, outre scruter la pousse de leurs plantations, purent s’imaginer dans le parc de Versailles, un nain de jardin figurant avantageusement sa statuaire.

Tout paradis n’est cependant pas exempt d’incursions infernales : l’infecte odeur du sang de l’abattoir déversé sur les champs de maïs, un président de conseil régional dont l’ambition est de doter la région d’un parc d’attraction, la monoculture, les lotissements qui poussent comme du chiendent.

Un intermède : une longue visite au Louvre. Rien de bien particulier à découvrir, on y trouve des murs épais, comme à la maison, des poteries, comme dans le jardin et des statues, comme dans le « musée de Pierre Loti ». Mais ce qu’on y découvre, ce sont d’extraordinaires peintures de Corot, Watteau, Poussin, Fragonard qui célèbrent la nature et lui restituent son génie.

Dès son retour, Catherine ne lâche plus le pinceau, les fleurs, les arbres, les ruines, tant et si bien qu’elle est pressentie pour dessiner l’affiche du prochain festival du Cabicou, présidé par Ségolène Royal !

Las, sa chèvre allongée dans un hamac ne fait pas l’unanimité. Dépitée, elle caricature avec frénésie les festivaliers, ce qui lui assure dans le village un rapide et vif succès. Mystère de la naissance d’une vocation…

Avec de larges planches colorées, Catherine Meurisse nous restitue sa vénération pour la nature. Ses petits personnages, avec leurs mines et leurs gestes expressifs, conservent leur fragilité. Mais surtout, il est impossible de lire cet album sans avoir en tête le précédent, La légèreté*, qui suivait sa lente et douloureuse reconstruction après la tuerie de Charlie Hebdo. Ce retour à l’enfance et surtout à la source créatrice nous montre l’achèvement du processus de guérison. La munificence des couleurs est là pour le confirmer.

Nicole Cortesi-Grou

92 p., 19,90 €

  • La légèreté (archives BdBD, avril 2016) ici