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Sur les ailes du monde, Audubon – Fabien Grolleau – Jérémy Royer – Ed. Dargaud

Coup d’œil dans le rétro (2016)

Couverture
Copyright F. Grolleau, J. Royer ( / Dargaud – 184 p., 21 €

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

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Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il lâche ses comparses pour aller observer les volatiles.Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

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Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations. On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens, qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

Le repas des hyènes – Aurélien Ducoudray – Mélanie Allag – Ed. Delcourt

Depuis le 2 septembre 2020 – Copyright A. Ducoudray – M. Allag / Ed. Delcourt, coll. Mirages – 112 p., 17,50 €

Branle-bas de combat : une chèvre manque à l’appel dans le troupeau. Elle est finalement repérée par un gamin, mais il apparaît qu’un yéban en a pris l’apparence…

Il convient ici de faire une pause pour préciser qu’un yéban est un génie de la brousse, coincé entre le monde des vivants et celui des esprits, et qu’il peut prendre l’apparence qu’il veut pour se fondre dans le paysage. Celui qui nous occupe va être l’un des deux héros de ce très beau conte initiatique.

Le second, Kana, est un garçon d’une dizaine d’années, né une poignée de secondes après son jumeau, Kubé. Kubé doit justement être initié aux rites de son peuple, les Dogons, qui ont pour mission de veiller à ce que leurs ancêtres reposent en paix. Ainsi, lors des funérailles d’une défunte ou d’un défunt, les vivants procèdent au rite du Repas des hyènes, leur offrant à manger afin que leurs rires ne troublent pas son repos.

Kana est quant à lui doté d’un caractère bien trempé, et c’est sans doute ce qui a plu au yéban qui vient de l’enlever pour, prétend-t-il, que l’enfant le mène en un lieu qu’il ne précise pas, mais qui, on s’en doute, ressemble au royaume d’Hadès.

Au début, la relation est houleuse entre celui qui, pour la circonstance, a pris l’apparence d’une gigantesque hyène et l’insolent Kana. Puis peu à peu elle fait place place à une forme de complicité qui ressemble presque à une relation filiale…

C’est à cet étrange voyage initiatique aux accents fantasmagoriques, voire psychédéliques, brillamment illustré par Mélanie Allag, que nous sommes convié(e)s. Ne nous en privons pas.

Anne Calmat

Le blog de l’auteur : http://boulamatari.blogspot.com/

Le blog de l’auteure : http://moufle.canalblog.com/

Love Corp – J. Personne – Lilas Cognet – Ed. Delcourt

Copyright J; Personne, L; Cognet / Delcourt – Sortie initialement prévue en juin, reportée à septembre – 112 p., 17, 50 €
Détail planche p. 3

Les temps changent… Côté cœur, fini les bracelets magiques et les pierres semi-précieuses que l’on portait en guise de talisman, fini les marabouts-de-ficelle qui pratiquaient l’envoûtement à distance ou vendaient à prix d’or de la poudre de perlimpinpin censée assurer le retour d’affection de l’être aimé. Fini également les sites de rencontres. Il n’y a désormais plus qu’à ouvrir l’œil et tendre l’oreille pour trouver l’âme sœur. Car, miracle ! voici le bracelet qui détecte dans un rayon de 7 mètres les personnes qui vous sont compatibles à 97%.

L’équipe du professeur L’église exulte. Champagne à tous les étages. Succès planétaire garanti.

Détail planche p. 5

Reste à faire la preuve de l’infaillibilité de l’invention de celui que l’on s’est rapidement empressé d’évincer pour mieux récolter les fruits juteux de sa mirifique trouvaille… Mais le professeur Léglise n’a pas dit son dernier mot.

La BD débute par le constat peu optimiste de ce qui attend les futurs tourtereaux : incompréhension, disputes, rupture…

Mais le succès commercial du Love Corp l’emporte sur ces prévisions dissuasives, si bien que désormais tous ou presque ont leur bracelet « renifleur » au poignet. Nous faisons par exemple la connaissance de Manu, étudiant timoré, amoureux de sa prof, elle même lasse des relations qui ne mènent à rien. Il y a aussi Titi, son collègue à l’université. Lui ne veut pas entrer dans la combine et refuse que son parcours amoureux soit tributaire d’un algorithme. Ils vont être confrontés à la question qui taraude les humains depuis des temps immémoriaux  : qu’est-ce que l’amour ? Comment voir clair dans son coeur et sur qui l’emporte de la raison ou de l’émotion. La réponse est peut-être plus simple qu’ils ne l’ont imaginée…

Acidulé et jubilatoire.

Anne Calmat

Tomahwak – Patrick Prugne – Ed. Daniel Maghen


Copyright P. Prugne / G. Maghen – En librairie le 3 septembre 2020 – 96 p., 19,50 €

planches p.16 et 17

Tomahawk n’est pas le nom de l’une des nombreuses tribus d’Indiens qui peuplaient de nord-ouest de l’Amérique au temps de la conquête du Nouveau Monde par les Européens, mais celui d’une hache de guerre que ces mêmes Indiens utilisaient pour combattre leurs ennemis, et plus précisément, ici, celui d’un grizzli, rendu féroce par la seule volonté d’un homme.

Pl.anche p. 40 (détail)

L’un des héros de cette histoire, qui se déroule entre les mois de juin et juillet 1848, Jean Malavoy, va traquer sans relâche ce plantigrade gigantesque, afin de se venger de lui et espérer un jour voir s’atténuer une souffrance qui ne l’a jamais quitté. Mais la meilleure des vengeances n’est-elle pas, dans le cas présent, l’absence de vengeance ?

Détail planche p. 44

Plusieurs thèmes se mêlent à cette fable subtilement illustrée par Patrick Prugne, dont le contexte, rigoureusement historique, nous laisse entrevoir la bataille de Fort Carillon (8 juillet 1848) qui est sur le point de s’engager entre l’armée française et l’armée britannique : la colonisation et les rivalités pour l’appropriation des territoires qui restent à conquérir ou qui l’ont déjà été ; la vie des enrôlés dans les forts ; les relations entre les colons et tribus autochtones ; la grandeur ou la cruauté des uns et des autres…

Planche. p. 43
Carnet de croquis

L’album est tout simplement fascinant de la première à la dernière page. Car ne vous y trompez pas, l’histoire -avec un grand ou un petit « h » – ne s’arrête pas là où l’on croit. Il ne faut surtout pas passer à côté de la vingtaine de planches qui suivent le mot « Fin » inscrit au bas de la page 72 de l’album. Vous y découvrirez alors une postface qui en prolonge la narration, intitulée « Que sont-ils devenus ? », ainsi que nombre de croquis et esquisses, tous plus beaux les uns que les autres.

Carnet de croquis

Anne Calmat

Patrick Prugne (1961, Clermont-Ferrand) a toujours aimé dessiner. Parmi ses auteurs préférés on trouve Pratt, Manara, Juillard, Loisel, Breccia et Prado. Après ses études, il travaille dans la publicité, puis, obtient en 1990 le prix Alph-Art Avenir au Festival d’Angoulême, pour une parodie de la fable Le lièvre et la tortue. « Cela a été un déclic » affirme le dessinateur, qui contacte alors des éditeurs de BD. Dès l’année suivante, il signe chez Vents d’Ouest la série humoristique Nelson et Trafalgar, avec Jacky Goupil au scénario. En 1999 il publie Fol, une saga de fantasy, chez le même éditeur. En 2004, la trilogie L’auberge du bout du monde voit le jour chez Casterman, c’est sa première collaboration avec Tiburce Oger. Ensemble, ils publient en mars 2009 Canoë Bay, aux éditions Daniel Maghen. Aujourd’hui, Patrick Prugne veut poursuivre sa passion : « J’ai encore envie de faire de la BD et de dessiner des projets qui me tiennent à coeur. Si je n’étais pas dessinateur, je serais… dessinateur, ou peut être peintre ».

Texte et photo © Daniel Maghen

La dernière rose de l’été (suivi de) L’aimant – Lucas Harari – Ed. Sarbacane

C O M M U N I Q U É

Copyright L. Harari (scénario et dessins) / Sarbacane – En librairie le 26 août 2020 – 192 p., 29

C’est l’été. Léo, jeune rêveur parisien caressant l’espoir de devenir écrivain, bosse dans une laverie automatique en attendant de trouver l’inspiration pour son grand œuvre. Un soir, il croise par hasard un cousin qui lui propose de garder sa maison de vacances au bord de la mer. Coup de pouce du destin, le timide Léo devient quelques jours plus tard le voisin de riches plaisanciers.

Cependant, malgré l’atmosphère légère et surréaliste, quelque chose ne tourne pas rond. De jeunes hommes disparaissent aux alentours, la tension monte… 

C’est dans ce cadre étrange, et tandis que l’inspecteur Belœil mène l’enquête, que Léo rencontre sa jeune voisine, une adolescente capricieuse et sauvage : la belle Rose.

Policier intimiste hitchcockien d’inspiration Nouvelle Vague, La dernière rose de l’été revisite le récit d’ambiance avec une grâce épurée, une esthétique léchée, des couleurs hypnotiques, et un don singulier pour établir des atmosphères mystérieuses. Pas de doute, c’est bien le nouvel Harari ! 

Après L’aimant ( 2017 Ed. Sarbacane), La dernière rose de l’été est le second roman graphique de Lucas Harari.

Copyright L. Harari / Sarbacane –
152 p., 25 €

Pierre, le héros, était à ce point fasciné par l’architecture que Peter Zumthor avait imaginée à la fin des années 1990 pour la construction des nouvelles Thermes de Vals, qu’il a écrit sa thèse de doctorat sur ce complexe thermal et hôtelier niché à 1.200 mètres d’altitude dans le canton des Grisons. Puis, il s’est ravisé et l’a jetée aux orties. La puissance d’attraction qu’avait exercé sur lui le lieu se faisant de nouveau sentir, il a décidé de se rendre sur place. Pour savoir.

Après une brève introduction sur les conditions d’écriture de la BD, nous le rejoignons dans le tortillard qui le mène vers son destin. Là, un petit caillou doté d’étranges pouvoirs surgit de l’extérieur et atterrit à ses pieds. Il aura une importance non négligeable tout au long de cette histoire qui échappe à toute rationalité. De même qu’un certain carnet de croquis, disparu puis réapparu, et un Zippo « passe-muraille »…

Une fois arrivé, le jeune homme va faire un relevé minutieux de la topographie de l’imposante structure minérale aux lignes géométriques et noter la présence d’une porte sur l’un de ses panneaux. La réalité de ladite porte va bientôt être contestée avec véhémence par l’un des personnages du récit, l’inquiétant Philippe Varet, un écrivain-conférencier, spécialiste dans l’étude des villes d’eau.

Pierre l’a pourtant vue de ses yeux vue, et même dessinée…

Le jeune homme va également être le seul à croire l’histoire que raconte Testis, un vieil ermite des montagnes, dont l’âge canonique porte les autres à déclarer qu’il déraille. Le vieillard prétend en effet que jadis, un jeune déserteur de la Première Guerre mondiale s’est volatilisé sous ses yeux, comme absorbé par la paroi rocheuse, cependant qu’une pluie de pierres fondait sur lui.  

On n’en dira pas plus, préférant laisser au lecteur le soin de découvrir cet album aussi troublant que captivant.

Lucas Harari est né à Paris en 1990, où il vit toujours. Après un passage éclair en architecture, il entreprend des études aux Arts déco de Paris, dans la section image imprimée dont il sort diplômé en 2015. Sensibilisé aux techniques traditionnelles de l’imprimé, il commence par publier quelques petits fanzines dans son coin, avant de travailler comme auteur de bande dessinée et illustrateur pour l’édition et la presse.

A.C.

Sourvilo – Olga Lavrentieva – Ed. Actes Sud

C O M M U N I Q U É – Copyright O. Lavrentieva / Actes Sud

Traduction Polina Petrouchnina. En librairie le 2 septembre 2020 – 320 p. 28 €

En Russie, les grand-mères sont la mémoire vivante de l’histoire tragique de leur pays. L’écrivaine Svetlana Aleksievitch, prix Nobel de Littérature en 2015,  raconte d’ailleurs qu’enfant, sa grand-mère lui avait appris à écouter ce qu’on avait pas le droit de dire

Ici, c’est Valentina Sourvilo, 94 ans, qui raconte à sa petite-fille, Olga Lavrentieva, son enfance heureuse à Leningrad, brutalement interrompue par l’arrestation de son père, en 1937. Viennent ensuite l’assignation à résidence, la mort de sa mère, le retour dans sa ville natale, qui sera assiégée pendant plus de deux ans. C’est le tristement célèbre Siège de Leningrad. C’est aussi l’époque de la faim persistante, de la peur épuisante, des trahisons d’amis, puis plus rares, comme par miracle, celle des mains qui se tendent… Tout cela a laissé une profonde cicatrice dans le cœur de Valentina, la conduisant, même dans les années relativement prospères d’après-guerre, à souffrir d’une peur irraisonnée pour ses proches.

Imprégnée de tendresse, l’histoire de cette femme, que l’auteure illustre à travers un graphisme en noir et blanc, laconique  et puissant, devient le reflet du destin de millions d’autres, et de tout une nation*.

Olga Lavrentieva est membre de l’Union des artistes de Saint-Pétersbourg. Elle privilégie dans ses bandes dessinées la fiction documentaire, comme dans son premier album consacré à un procès de militants proches d’Édouard Limonov. Auteure reconnue en Russie, ses œuvres sont publiées en Finlande, en Suisse, en Norvège, aux États-Unis, en Hongrie, en Pologne et, pour la première fois, en France.

  • Pour mémoire – 1937 marque l’apogée de ce qu’on a appelé la Grande Terreur instaurée par Staline. La répression procède par catégories sociales : les anciens nobles, les trotskistes, les militaires, les ouvriers… et ceux qui sont d’origine polonaise comme Vikenty Kazimirovitch Sourvilo, dont le nom de famille est sans équivoque.
  • 1941. L’Allemagne envahit l’URSS sur plusieurs fronts. Hitler l’a ordonné, Leningrad, berceau de la Révolution de 17, doit être rayée de la carte. Assiégée, cette ville de trois millions d’habitants brutalement confinés, se retrouve coupée du monde, avec des stocks de nourriture largement insuffisants : blé et farine pour 35 jours, viande et bétail sur pied pour 33 jours, sucre et conserves pour 300 jours alors que le siège va durer… 900 jours. Bombes et obus vont réduire la Venise du Nord en un champ de ruines où sévissent le froid – jusqu’à moins 38 °C – et la famine. 

Quand enfin le siège sera levé, en 1944, on dénombrera 1 800 000 morts dont 1 million de civils. 

La tournée – Andi Watson – Ed. çà et là

Titre original : The book tour (Angleterre) – Traduction Hélène Duhamel – Copyright A. Watson / Çà et Là – 212 p., 22 €

Comment ne pas faire un parallèle avec deux personnages que l’on rencontre dans au moins deux romans inachevés et posthumes de Franz Kafka (1883-1924) : Joseph K (Le Procès, 1924) et K l’Arpenteur (Le Château, 1926) ? On peut raisonnablement se dire que, s’il en avait eu le temps, l’auteur les aurait désignés autrement que par cette simple consonne… On pense également à Ionesco (Tueur sans gages).

Ici , G.H. Fretwell, un petit auteur de romans, qui pour la plupart finissent probablement au au pilon, vit dans une petite ville anglaise, avec sa femme, Rebecca, qui ne lui prête guère d’attention, et leur enfant. Son nouveau roman, Sans K, vient de sortir et Fretwell se lance dans une tournée de promotion programmée par son éditeur. Ladite tournée débute mal : à peine arrivé, un faux porteur de bagages lui dérobe sa valise contenant les exemplaires de son roman. Ensuite, il est plus ou moins bien accueilli dans les librairies et ne parvient jamais à dédicacer le moindre livre. Délaissé par son éditeur, qui a manifestement d’autres chats à fouetter, il attend avec impatience la parution d’une critique de Sans K dans la rubrique littéraire d’un grand quotidien, chronique qui ne viendra jamais.

Mais tout se corse encore lorsqu’il est interrogé par la police, car son circuit est étrangement similaire à celui du « Tueur à la valise », un tueur en série qui sévit dans les lieux qu’il a lui-même parcourus. Pour Fretwell, le cauchemar kafkaïen ne fait alors que commencer…

Une délicieuse comédie noire so british, avec la connotation satirique et politique qui va avec, dans laquelle le personnage un peu falot et constamment dépassé par les événements – mais qui oppose une résistance passive qui, sait-on jamais, pourrait s’avérer efficace – est un formidable anti-héros.

Anna K.

Andi Watson est né en 1969 à Wakefield (Angleterre). Après des débuts dans le jeu vidéo, puis un passage par le dessin animé, il se consacre à la bande dessinée à partir de 1993 avec « Samouraï Jam » . Il crée ensuite la série « Skeleton Key » puis « Geisha », qui lui vaudra une nomination aux prestigieux Eisner Awards en 2000.

Il est également l’auteur de plusieurs romans graphiques abordant avec finesse les relations entre hommes et femmes, dont « Breakfast After Noon » (nominé aux Eisner Awards en 2001), « Slow News Day », « Ruptures » et « Little Star ». Dans un registre moins intimiste, il a également collaboré avec Marvel, DC et Dark Horse Comics, puis a réalisé plusieurs bandes dessinées pour enfants. Andi Watson vit à Worcester (Angleterre) avec sa femme et sa fille.

Voir Archives : Points de chute (février 2016) et Breakfast After Noon (décembre 2017), Ed. çà et là.

Quimby the Mouse – Chris Ware – Ed. L’Association

Coup d’œil dans le rétro (janv. 2010)

Quimby the Mouse est un album kaléidoscopique constitué de travaux que Chris Ware publia au début des années 1990 dans The Acme Novelty Library, une revue qu’il avait lui-même créée.

En France, son terrain d’exploration graphique hors normes attire rapidement l’attention des éditions L’Association, qui à leur tour s’en emparent.

Album inclassable parmi les inclassables, au contenu éclectique, loufoque, complexe, Quimby The Mouse est, au gré de l’humeur de son auteur, composé de bandes dessinées animalières (Larry le chat), de héros masqués (type Superman), d’anti-héros (Jimmy Corrigan), de fac-similés de The Acme, d’encarts publicitaires détournés, de conseils « scientifiques » déjantés et de mille autres choses encore.

Chris Ware ©
Chris Ware ©

Les planches, majoritairement en noir et blanc, alternent avec celles aux couleurs fortes ou bien tirant sur le pastel. Les unes sont d’une densité foisonnante – 40 à 70 cases par planche, voire plus (prévoyez une bonne loupe !), les autres sont plus minimalistes, comme si Chris Ware avait voulu laisser au lecteur le temps de reprendre son souffle. Avec ou sans loupe, la surprise est au détour de chaque page : scènes potaches, impertinence, pertinence, autodérision, amertume, réminiscences…

En résumé, que vous soyez ou non familier de l’univers baroque de Chris Ware, équipez-vous et partez le nez au vent à l’aventure ! 68 p., 33 € – 30×40 cm

Anne Calmat

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Chris Ware ©
Extrait de {Quimby the Mouse}, Chris Ware
Chris Ware ©



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Le culte de Mars – Mobidic – Ed. Delcourt

Copyright Mobidic / Delcourt – Depuis le 17 juin 2020

Mars, planète de tous les fantasmes. Il est vrai que le nom guerrier que lui a attribué l’astronome qui l’a découverte invite à sa conquête. Mais qui va la conquérir ? Ou plutôt, qui a conquis l’autre la première ? Dans les années 1960, les scientifiques américains s’interrogeaient sur l’origine des phénomènes étranges observés à de multiples reprises dans le ciel. Ils furent suivis un peu plus tard de témoignages d’atterrissages d’objets en forme de soucoupes inversées, puis de contacts avec leurs occupants. Les astrophysiciens n’excluaient pas que ces « unidentified flying objects » puissent venir de Mars. Des commissions furent créées un peu partout dans le monde, dont les conclusions s’accordaient sur le fait que dans un certain nombre de cas, rien n’indiquait qu’il puisse s’agir de témoignages subjectifs, nés d’esprits dérangés.

Voilà qui nous ramène au Culte de Mars, dont la couverture représente une fusée faite de bric et de broc, sur les performances de laquelle il serait difficile de parier un kopeck. Un homme, Hermès, collecteur et gardien des savoirs anciens tient serré contre lui un épais volume, que l’on imagine être précieux. Où sommes-nous ? De toute évidence sur la Terre. Mais à quelle époque ? La société que dépeint l’auteure dans un style flamboyant semble passablement divisée et chaotique ; on pense plutôt à des temps reculés.

Mobidic remet rapidement les pendules à l’heure…

Plusieurs décennies ont passé depuis le départ des colons, la vie sur Terre a repris ses droits, mais parmi ceux qui sont restés, un grand nombre s’accroche à l’idée que « Mars est le paradis et qu’ils ont été oubliés en enfer ». Ils n’ont en outre pas oublié la trahison de leurs semblables, c’est pourquoi ils ont construit cette fusée qui devrait, le moment venu, leur permettre de rejoindre la planète rouge.

Mais en quoi ce potentiel exode se justifie-t-il ? Ne serait-il pas plus sage, maintenant que sont cicatrisées les blessures infligées à la planète bleue par les générations précédentes, de miser sur cette bonne vieille Terre, tout en veillant à ne jamais reproduire les erreurs du passé ? De plus, qu’est-ce qui prouve que les pionniers d’antan sont arrivés à bon port ?

Pour la petite et probablement la grande Histoire, l’été 2020 verra partir trois missions robotiques vers Mars. Des étapes nécessaires avant que l’Homme ne puisse, peut-être, se rendre un jour sur la planète rouge. Si certains prétendent que cela pourrait arriver très vite, d’autres assurent qu’il faudra encore être patients. La NASA se serait déjà attelée au projet, tout comme l’Agence Spatiale Européenne.

Anne Calmat

112 p. 18,95 €

Depuis mai 2015 aux éditions Delcourt

De la même auteure

Roi Ours : un conte au graphisme soigné et vivant, aux couleurs éclatantes et généreuses, une ode à la tolérance, au partage et au respect d’autrui, pour narrer le destin sombre et hors norme d’une jeune fille, appartenant à une tribu polythéiste de la forêt.

L’odyssée d’Hakim (T.3) – De la Macédoine à la France – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

Depuis le 3 juin 2020 – Copyright F. Toulmé / Delcourt

Ce troisième et dernier volume débute par une rencontre entre Fabien Toulmé et les élèves d’un lycée du sud de la France. Le T. 3 de L’Odyssée d’Hakim n’a pas encore été publié, l’auteur leur fait un résumé des deux précédents, répond à leurs questions, met un certain nombre d’éléments en perspective, puis rejoint Hakim, afin de poursuivre et clore une longue conversation entamée en octobre 2016. (v. Archives, mai 2020)

Hakim décrit alors les dernières étapes d’un périple qui a duré quatre ans, jusqu’à cet ultime et éprouvant voyage à travers plusieurs pays de transit, qui va les mener, son tout jeune fils Hadi et lui, de la Macédoine à la France. Il évoque les longues marches de nuit avec d’autres réfugiés : ne pas se faire repérer, rester groupés pour faire échec aux brigands venus les dépouiller, ne pas oublier de se faire enregistrer dans les pays traversés, mais sans se tromper sur la nature de l’attestation de passage – demande d’asile ou simple laisser-passer ? Trouver où se laver, où se restaurer, pourvoir aux besoins du petit Hadi dont la vie lui est plus chère que la sienne, faire une halte chez l’habitant pour une nuit que l’on espère paisible. Et voir le maigre pécule qu’il avait emporté fondre comme neige au soleil.

Il y a eu des rencontres heureuses et celles qui l’étaient moins, des policiers bienveillants prêts à tendre la main, et les autres. Il y a eu des pays qu’il aurait fallu éviter, et ceux qui facilitaient la vie des migrants. « En Autriche, on avait l’impression d’être traités comme des personnes qui avaient une valeur, par opposition à la Hongrie où on se sentait comme des animaux, des criminels.» Il y a eu de grandes peines, des fausses joies, puis l’ineffable bonheur d’être tous réunis. Ensuite, le principe de réalité a eu beau rattraper Hakim, il saurait faire face.

Fabien Toulmé

Un sans faute comme d’habitude de la part de Fabien Toulmé, dont l’immense talent tient à la justesse de son écriture et à sa capacité nous faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de ses héros, nous les suivons pas à pas, partageons leurs attentes et leurs déceptions. Un témoignage puissant sur ce que c’est qu’être humain dans un monde qui parfois oublie de l’être.

Anne Calmat

304 p., 24,95 €

Extrait d’interview de Fabien Toulmé (© Delcourt).

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans cette dernière partie du récit ?

Chaque étape, prise de façon individuelle, est déjà très forte et doit être très dure à vivre, mais ce qui m’a le plus marqué c’est justement l’enchaînement, sans répit, de toutes ces étapes. Comment Hakim, avec un enfant qui savait à peine marcher, a-t-il pu endurer tout ce voyage en ne dormant quasiment jamais et dans des conditions très rudes ? J’avoue que je suis admiratif de sa force et de son courage.

D’ailleurs globalement, qu’est-ce qui t’a le plus étonné chez Hakim ? Et dans son récit ?

En plus de ce que je viens de dire, je pense que c’est sa résilience. Sa capacité à faire de l’humour sur des moments durs de son parcours. Et je suis également impressionné par sa patience, le temps qu’il a pris pour me raconter, en détail, pendant plus d’un an et demi, toute son histoire.

Voir aussi « Ce n’est pas toi que j’attendais » (Archives mars 2017) et « Les deux vies de Baudoin » (idem)

The Nobody – Jeff Lemire – Ed. Futuropolis

Depuis le 22 juin 2020 – Copyright J. Lemire / Futuropolis

Pour l’écriture de cet album, Jeff Lemire s’est inspiré du roman de G.H. Welles, Homme invisible (publié en 1897). Fasciné par les conquêtes de la science au 19è siècle, Wells y décrivait la destinée d’un homme, le physicien Griffin, qui avait découvert un moyen de rendre transparents les tissus, y compris les cellules vivantes. Après avoir expérimenté le procédé sur lui, il s’était aperçu que ses vêtements et la nourriture qu’il absorbait demeuraient visibles. Une solution s’était alors offerte à lui, le temps de trouver la formule qui lui rendrait son apparence : des bandelettes sur tout le corps, des lunettes noires et un chapeau.

La bande dessinée – captivante de la première à la dernière planche – met ici l’accent sur la quête d’identité et la destruction toujours possible d’une communauté, jusque-là paisible.

Dans The Nobody, un dénommé John Griffen débarque dans une petite bourgade et se rend à l’unique motel du coin. Il ne passe pas inaperçu. La nouvelle de l’irruption de cette « momie ambulante » au sein du paisible Large Mouth se répand comme une trainée de poudre et les difficultés ne tardent à fondre sur lui. Conscient de l’hostilité que sa présence suscite, l’homme sans nom opte pour un confinement quasi permanent dans ledit motel. Pour Vickie (la narratrice), une ado solitaire qui rêve d’un ailleurs, l’inconnu symbolise à lui seul le mystère fantasmé du monde extérieur. Un soir elle frappe à sa porte, John laisse entrer celle qui lui a sauvé la mise en lui permettant de venir chercher quotidiennement ses repas au restau de Large Mouth. Il lui confie qu’il est là dans l’unique but de poursuivre en toute tranquillité des travaux scientifiques, dont il lui livre la teneur.

Vérité ? Mensonges ? L’homme est-il ce qu’il prétend ? Beaucoup en doutent. Que fuit-il ? Jeff Lemire lève les voiles les uns après les autres, cependant que le pouvoir de nuisance des idées reçues fait lentement son œuvre et que la paranoïa gagne les esprits. Dans un monde où la différence n’a pas sa place, la disparition d’une serveuse va suffire pour que Griffen soit tout naturellement désigné comme le seul coupable possible, et traqué comme tel. Son sort sera-t-il aussi dramatique que celui subi par son « prédécesseur », le physicien Griffin ?

Anne Calmat

Jeff Lemire

Jeff Lemire (né le 21 mars 1976 dans le Comté d’Essex) est un auteur de bande dessinée canadien. Il publie à la fois pour la scène alternative et pour le grand groupe DC Comics, où il est principalement scénariste. Jeff Lemire est né et a été élevé dans le comté d’Essex (Canada), près du Lac Saint-Claire. Il a étudié le cinéma, puis décidé de poursuivre dans le comics quand il a réalisé que sa personnalité solitaire ne collait pas avec le métier de réalisateur. The Nobody, sorti en 2009, est une réédition.
144 p., 20 €

Roberto & Gélatine Cache-cache – Germano Zullo – Albertine – Ed. La Joie de lire

Depuis le 9 juin – Copyright G. Zullo, Albertine / Joie de lire

Les temps changent. Autrefois on aurait dit d’un tel album qu’il s’adresse aux jeunes de 7 à 77 ans, aujourd’hui, on peut affirmer qu’il parlera aux lectrices et lecteurs de 4 à 88 ans. Un sacré vol-plané ! Les plus jeunes, qui adorent qu’on leur raconte encore et encore la même histoire, se reconnaîtront dans celle-ci ; il n’est en outre pas exclu que les plus anciens essuient une larmichette en la partageant avec leurs petits démons (et merveilles).

Les souvenirs remonteront alors à la surface…

Comme Roberto, vous êtes plongé(e) dans un roman passionnant, au plus fort de l’action, et voilà que votre petit-fils ou votre petite-fille vous réquisitionne pour une partie de cache-cache. « Je n’ai pas le temps de jouer » lui dites-vous. Mon œil ! Vous avez beau protester, rien n’y fait. Vous capitulez, tout en tentant de ne pas perdre la face : « Alors juste une fois, après tu me laisses tranquille !» Vous faites alors semblant de chercher, en vous parlant à vous-même : « Ça ne peut pas être là, l’espace est trop petit ! » « Peut-être dans ce coffre… Non… Alors derrière la porte de la salle de bains… Tiens, c’est bizarre, tous les vêtements qui étaient dans le panier en osier sont maintenant éparpillés par terre… »

Vous entendez un rire étouffé, vous faites la sourde oreille, vous apercevez l’extrémité d’un pied qui dépasse d’un énorme coussin, vous passez votre chemin. Tout cela fait partie d’un rituel auquel grands et petits se plient avec un égal bonheur.

L’album concocté par Germano Zullo et Albertine – un enchantement ! – perpétue avec élégance et espièglerie ce moment de partage, dont on a eu un jour ou l’autre la nostalgie. C’est tout simple, plein de poésie et de vitalité ; le duo Germano Zullo & Albertine fonctionne cette fois encore à la perfection. (v. aussi Archives BdBD : Le Président du monde, Les Oiseaux et le premier opus de Alberto et Gélatine).

Délicieux comme une pomme d’amour.

Anne Calmat

88 p., 14,90 €

Nous étions les ennemis – George Takei – Steven Scott- Justin Eisinger – Harmony Becker – Ed. Futuropolis

Depuis fin mai 2020 – Copyright Futuropolis

Suite de l’attaque surprise du Japon contre la base américaine de Pearl Harbor, qui aura pour effet de décider les USA à participer à la Seconde Guerre mondiale, 120 000 Américains d’origine japonaise seront emprisonnés dans des camps par le gouvernement de F.D. Roosevelt. C’est cet épisode historique, vécu par un jeune enfant, Georges Takei, qui nous est ici donné de découvrir.

Après avoir fait connaissance de la famille Takei, nous assistons dans un premier temps à la mise à l’écart des soi-disant « ennemis des Etats-Unis » et à leur installation dans des stalles d’écurie « qui sentent le crottin ». Une expérience aussi humiliante que dégradante, se souvient George. Nous assistons ensuite à leur transfert, en octobre 1942, avec des milliers d’autres familles, dans un camp d’internement appelé « centre de relogement », situé dans l’Arkansas.

Il faut prendre ses marques, positiver, les parents des trois enfants savaient faire : « On part en vacances » a dit Norman Takei à ses petits. On pense au film de Roberto Benigni, La vie est belle (1997).

Au camp Rohwer, la population est hétérogène, Norman est convaincu de la nécessité de former une communauté soudée, avec un porte-parole. Ce sera chose faite. Les enfants s’adaptent à leur nouvelle vie, se font des copains, accueillent les premières neiges avec joie. Noël est là. Un faux père Noël japonais fait son apparition, le petit George n’est pas dupe, mais il ne laisse rien paraître.

Puis vient le temps où les « assignés à résidence » doivent prendre position, remplir un questionnaire, prouver leur loyauté envers un pays qui les a traités de « sales japs », enfermés dans des camps entourés de barbelés et ne leur a ‘accordé la nationalité américaine qu’avec parcimonie et suspicion.

Le faire reviendrait à reconnaître le bien-fondé du traitement qu’ils subissent, et le cas échéant accepter d’aller trucider ceux dont ils sont issus. Certains cocheront la case « yes », pas les Takei. Tous les objecteurs de conscience seront envoyés au camp Tule Lake en Californie, plus dur que le précédent. Mais, au détour d’une projection, le petit George découvrira cette chose inouïe qu’est le cinéma…

George Takei, alias le capitaine Hikaru Sulu dans la série « Star Trek »

La suite de ce roman introspectif, tout en sobriété, est à découvrir. Absolument.

George Takei n’est plus acteur, mais il reste un infatigable militant en faveur de la justice sociale, de l’égalité devant le mariage des LGBTQ… et contre la personne de Donald Trump. Avec cette autobiographie dessinée, dans laquelle il revient sur ses années passées dans les camps d’internement, c’est une autre facette de sa personnalité qui nous est ainsi livrée..

Anne Calmat

206 p., 25 €

Falloujah Ma campagne perdue – Feurat Alani – Halim – Ed. Steinkis, Coll. Témoins du monde

Falloujah Ma campagne perdue inaugure la nouvelle collection des éditions Steinkis : « Témoins du monde ».

Sortie en mars 2020 – Copyright F. Alani, Halim / Steinkis

2004, quelques semaines après la bataille de Falloujah, le journaliste franco-irakien, Feurat Alani, arrive clandestinement en Irak, où il retrouve ses oncles paternels. Les autorités irakiennes ne souhaitent pas que la presse étrangère vienne « fourrer son nez » dans leurs affaires, c’est à dire constater de visu ce qu’est devenue la Cité des mosquées au lendemain de l’opération Phantom Fury menée par l’armée américaine et appuyée par le gouvernement intérimaire irakien. Ce que précisément, il est venu faire.

Des milliers de soldats ont alors encerclé la ville, en représailles à une révolte sanglante de la population, liée à leur non-respect des traditions religieuses du pays occupé.

p. 53

Feurat Alani va recueillir les témoignages de civils et de combattants irakiens. Cette succession de récits, entrecoupée de souvenirs de nuits passées à compter les étoiles filantes sur le toit de la maison familiale lorsque, enfant, il venait de France passer ses vacances à Falloujah, nous mène progressivement à l’objet de ce roman graphique : les forces armées envoyées par Gorges W. Bush (celui-là même qui en octobre 2002 avait accusé Saddam Hussein de posséder des armes de destruction massive) ont-elles largué des bombes au phosphore blanc et à l’uranium appauvri sur la cité des mosquées en 2004, comme l’apparition presque concomitante de cancers, de leucémies et de bébés mal formés à la naissance, semble l’attester ? Alani en aura par la suite la confirmation en poursuivant ses investigations auprès d’anciens Marines.

p. 69

Il va de soi que ce manquement à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques de 1992 participera à l’émergence l’État islamique quelques années plus tard, les hautes instances irakiennes s’étant refusé à endosser une quelconque responsabilité dans ce qui est advenu après le départ de l’armée US, laissant alors les dissensions s’installer entre les tribus, et des groupes plus ou moins extrémistes, s’imposer.

« Des manifestations ont démarré à la sortie de Falloujah. Cet endroit a été surnommé « la Place de la Dignité ». Tout le monde, ici, proteste contre le gouvernement de Bagdad. Détruite puis délaissée et ostracisée depuis des années, Falloujah implose et malheureusement des drapeaux noirs apparaissent dans la foule. » p. 126 ©

p. 81

Un album bouleversant, pour lequel la force indéniable du récit-reportage de Feurat Alani, associée au montage graphique dense et expressif, presque cinématographique d’Halim – beaucoup de gros plans, qui sont comme autant de zooms sur une population qui a vu l’enfer s’abattre sur elle – donnent d’emblée ses lettres de noblesse à la nouvelle collection des éditions Steinkis.

Anne Calmat

126 p.,18 €

Profession Solidaire -Jean-François Corty – Jérémie Dres -Marie-Ange Rousseau – Ed. Steinkis

Copyright J-F Corty, J.D, M-A R /Ed. Steinkis – En librairie depuis le 4 juin 2020

La question migratoire est au cœur du discours politique et médiatique en France et en Europe, souvent traitée sous un angle sécuritaire où se côtoient fantasme, peur et données erronées…
Au cours de son expérience au sein de diverses ONG, Jean-François Corty a sillonné le monde (Erythrée, Afghanistan, Niger, Iran…) et la France qui est aussi, aujourd’hui, un terrain d’actions humanitaires. Souvent interrogé en tant qu’expert de la question, ce roman graphique lui permet de livrer différemment son témoignage. Sa parole est plus libre que sur les plateaux télévisés… et la déconstruction des clichés d’autant plus efficace.


Les auteurs :
Médecin et diplômé en anthro­pologie politique, Jean-François Corty est engagé depuis près de vingt ans au sein d’ONG hu­manitaires et médico-sociales en France et à l’international. Cofon­dateur du label indépendant Lelia Productions, il a publié en 2018, avec Dominique Chivot, La France qui accueille (Les Éditions de l’Atelier) et avec Didier Tabuteau, Pratique et éthique médicales à l’épreuve des politiques sécuri­taires (Sciences Po Les Presses, 2010).

Jérémie Dres vit et travaille à Pa­ris. Diplômé des Arts Décoratifs de Strasbourg, il est l’auteur de trois romans graphiques : Nous n’irons pas voir Auschwitz (Cam­bourakis, 2011), Dispersés dans Babylone (Gallimard BD, 2014) et Si je t’oublie Alexandrie (Steinkis, 2018). Parallèlement, il réalise des reportages BD courts pour la presse dans des revues comme XXI, Neon, Phosphore ou Muze. Profession solidaire, est le premier ouvrage qu’il scénarise sans le dessiner.

Née en banlieue parisienne en 1990, Marie-Ange Rousseau a toujours aimé dessiner et raconter des his­toires. Attirée par les histoires de vie et les récits historiques et engagés, elle a reçu avec Jessica Oublié le Prix de la BD politique France Culture 2018 pour leur roman graphique Péyi an nou (Steinkis, 2017).

128 p., 18 €

L’Anxiété Quelle chose étrange – Steve Haines – Sophie Standing – Ed. Çà et Là

Coup d’œil dans le rétro
En librairie le 15 mars 2019 – 32 p.,12 € – Illustrations  © S. Standing/ Ed. çà et là

L’anxiété est non seulement étrange, elle est aussi fort désagréable à ressentir. Mais qui un jour n’a pas été anxieux ? 

Mal d’un siècle ou accélération du temps qui semble nous laisser sur le talus ? Insécurité face à un environnement perçu comme menaçant ? Inquiétude face à une paix devenue incertaine ? Ou destin de l’homme confronté au mystère et à l’absurde ?

L’anxiété doit se distinguer des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), de la crise de panique, des phobies et de l’anxiété généralisée. Il est aussi curieux d’apprendre que « L’anxiété est une bonne chose que les psychopathes ne connaissent pas ». (Jon Ronson), et qui plus est, qu’elle nous préparerait à ne pas verser dans l’excès de confiance. La limitation de l’hubris est en effet une préoccupation qui nous vient de la Grèce antique.

Steve Haines nous propose une synthèse du phénomène, remontant aux causes, explorant les différents troubles et proposant des remèdes au quotidien. 

Nous apprenons ainsi que l’anxiété est « une réaction naturelle à la perception d’une menace qui se manifeste aux plans cognitif (les pensées se bousculent), physiologique (activation du système nerveux autonome) et comportemental (fuite) ». Reste à savoir pourquoi certains sont plus anxieux que d’autres, et pourquoi même, il en est qui ne le sont jamais… C’est à confronter à nombre de causes qui peuvent avoir à faire avec un passé tourmenté, un présent peu sécurisant, un mauvais état physique ou des habitudes de vie malsaines.

Après avoir vu ce qu’en disent les philosophes, comme Kierkegaard qui y voyait un vertige de la liberté, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, une angoisse existentielle, on apprend aussi que les neuroscientifiques, plus optimistes, proposent de dépasser notre biologie pour embrasser une « liberté radicale » via une connaissance des émotions. 

L’auteur brosse un tableau très complet de la construction émotionnelle, en montrant les différents mécanismes en jeu et la complexité de l’ensemble. On pourrait se sentir découragés, il n’en n’est rien. Quelques techniques peuvent nous aident à gérer cette interaction complexe de réflexes physiologiques, de déclencheurs familiaux et d’oppression culturelle. L’ancrage corporel par exemble, l’H.A.L.T. (Hunger, Anger, Loneliness, Tiderness), la contemplation, de préférence dans la nature, la restructuration de la pensée…

L’ouvrage se termine sur une invitation à modifier notre regard sur l’anxiété, afin d’en discerner les effets positifs, ainsi que sur une série de recommandations simples pour mieux la surmonter.

 » Essayez de ne pas vous embourber dans la rumination et l’autocritique. »

Sophie Standing illustre cet ouvrage de manière très originale, tant par ses dessins et la composition des planches que par la vivacité des couleurs. Elle facilite la compréhension d’un texte rigoureux et sérieux au moyen d’images concrètes et pleines de fantaisie.

Steve Haines exerce en tant que chiropracteur et enseigne la thérapie craniosacrale. Il vit et travaille entre Londres et Genève. Il est l’auteur, avec Sophie Standing au dessin, des trois albums de la série « Quelle chose étrange » : La Douleur (oct. 2018), L’Anxiété (mars 2019) et Le Trauma  (juin 2019). Il est également co-auteur avec Ged Sumner de « Cranial Intelligence : A Pratical Guide to Biodynamic Craniosacral Therapy ». (2011, Ed. Singing Dragon).

Nicole Cortesi-Grou

L’Odyssée d’Hakim – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

Tome 3 – 256 p., 24,95 €

Initialement prévue le 18 mars, la parution du T. 3 de L’Odyssée d’Hakim a été reportée au 3 juin 2020. Copyright F. Toulmé / Delcourt

T. 1 & 2 : Coup d’œil dans le rétro

Aix-en-Provence, juillet 2017. Fabien Toulmé rencontre Hakim Kabdi (dont ce n’est pas le vrai nom). Quatre ans auparavant, le jeune homme a été contraint de quitter la Syrie parce que la guerre avait éclaté, qu’on l’avait arrêté sous un prétexte fallacieux, puis torturé. Et aussi parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir la sécurité et un avenir.

Parution août 2018 –

Dans un premier temps, ce sera Beyrouth, en janvier 2013, puis, après un passage à Amman, Antalya en mars 2013, en Turquie. « Je me rends compte que n’importe qui peut devenir réfugié. Il suffit que ton pays s’écroule, soit tu t’écroules avec, sois tu pars. » confie-t-il à Fabien Toulmé.

À Antalya, sa tentative de faire prospérer une pâtisserie de spécialités syriennes tourne court. Mais il y rencontre l’amour en la personne de la jeune Najemh, qu’il épouse. Hadi naîtra de leur union. Petits boulots pour survivre : un jour vendeur de bouteilles d’eau à la sauvette, le lendemain, vendeur de parapluies ; un autre jour, guide touristique, puis ouvrier dans le bâtiment… Mais la vie est trop dure, la police trop prompte à confisquer son maigre outil de travail, et ses employeurs peu honnêtes. « On est partis avec la famille de Najemh à Istanbul. » Hakim ajoute avec humour « Il n’y a pas beaucoup d’avantages à être un réfugié, mais s’il y en a bien un, c’est qu’on n’a pas grand-chose à déménager ». 

Parution juin 2019

Cependant, la complexité politico-sociale qui règne dans le pays qui les a tous accueillis, associée, pour Hakim et son jeune fils à un ensemble de complications administratives, vont changer la donne pour eux, et c’est avec appréhension qu’il va monter à bord d’un canot pneumatique bondé, afin de traverser clandestinement la Méditerranée, pour un jour atteindre la France où Najemh et ses parents ont entretemps émigré.

Une quarantaine de planches couleur bleu nuit, particulièrement intenses, décrivent ce qu’a été leur traversée entre la Turquie et l’île de Samos, avec en prime une panne d’essence, un moteur qui refuse de redémarrer, et toujours la mort en embuscade…  

Le but c’était pas simplement de résumer une migration à la traversée de la Méditerranée. C’est beaucoup plus complexe, et en plus ça donne l’impression qu’ils sont tendus vers l’Europe parce qu’ils ont plus de chance là-bas. Alors que la traversée c’est juste une nuit sur des années ! Moi je voulais montrer que ce ne sont pas des gens qui partent de chez eux pour venir chez nous. Au début Hakim va au Liban, mais il va se rendre compte qu’il est accompagné de tas de semblables et ça ne l’aide pas, le pays a tendance à rejeter l’afflux. C’est le besoin de survie qui va le pousser de pays en pays jusqu’à l’Europe. J’aurais pu faire un bouquin en Europe, mais je me serais concentré sur les temps forts et ça aurait rejoint ce qu’on nous montre d’habitude, qui est un peu caricatural.« 

De la Macédoine à la France…

Suite et fin de cette trilogie acclamée par la critique et basée sur l’histoire vraie d’un réfugié syrien. Article à venir.

Hakim et son fils ont survécu à la Méditerranée. En traversant la mer. Ils pensaient avoir échappé au pire mais, entre centre de rétention et police des frontières, de nouvelles épreuves les attendaient, à commencer par le rejet et la xénophobie. Mais pas uniquement. Il reste heureusement dans ce monde quelques inconnus solidaires prêts à tendre la main…

Fabien Toulmé

Le grand talent de Fabien Toulmé tient à la fluidité de ses récits et sa capacité à faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de ses héros, ils font, et feront, longtemps partie de notre vie après que le mot fin a été inscrit sur la dernière planche de chacun de ses albums. Voir également « Ce n’est pas toi que j’attendais » (Archives mars 2017) et « Les deux vies de Baudoin » (idem)

Extrait d’une interview de Fabien Toulmé – © Delcourt

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans cette dernière partie du récit ?

Chaque étape, prise de façon individuelle, est déjà très forte et doit être très dure à vivre, mais ce qui m’a le plus marqué c’est justement l’enchaînement, sans répit, de toutes ces étapes. Comment Hakim, avec un enfant qui savait à peine marcher, a-t-il pu endurer tout ce voyage en ne dormant quasiment jamais et dans des conditions très rudes ? J’avoue que je suis admiratif de sa force et de son courage.

D’ailleurs globalement, qu’est-ce qui t’a le plus étonné chez Hakim ? Et dans son récit ?

En plus de ce que je viens de dire, je pense que c’est sa résilience. Sa capacité à faire de l’humour sur des moments durs de son parcours. Et je suis également impressionné par sa patience, le temps qu’il a pris pour me raconter, en détail, pendant plus d’un an et demi, toute son histoire.

A. C.

Vingt ans ferme – Sylvain Ricard – Nocoby – Ed. Futuropolis

Coup d’œil dans le rétro…

Copyright S. Ricard, Nicoby / Futuropolis 2012

Inspiré du vécu de Milko Paris, 20 ans ferme interpelle sur l’état des prisons en France et sur leur rôle dévastateur auprès des détenus.

Alpes maritimes 1985 

Soleil de plomb, mer d’huile, immeubles safranés, volets clos. Milko et son complice sont prêts pour un nouveau braquage, mais l’opération tourne court. 

Interrogatoire, Milko sera le seul à payer la note. Ce soir, il dormira dans une cellule pour trois. La promenade du lendemain laisse entrevoir un carré de ciel bleu, mais Milko s’est déjà mis en mode révolte. Les couleurs se sont assombries, elles sont devenues maronnasses. Découpage en neuf cases par planche, de format identique.

Tentative d’évasion durement réprimée, Milko passe par la case mitard. Couleurs ocre-brun.

– « Ecoute Milan, je suis là depuis presque deux ans, j’en ai vu des gars comme toi qui voulaient tout péter…

– Et ?

– Et rien du tout. Il ne s’est rien passé, à part le mitard pour ceux qui ont une grande gueule. On ne peut rien faire, c’est eux les patrons… »  lui dit un co-détenu.

On peut toujours essayer…

Milko essaiera pendant des années. Transferts de prison en prison,  mitard, re-mitard. Surpopulation, sur-violence. Survie. Couleurs éteintes.

« Un mois et demi pour se réfugier sur soi, pour se renfermer, pour s’isoler su monde (…) trop de temps pour entretenir sa rage… » Et manifester son indignation face à un système qui, au mépris des règles pénitentiaires européennes, ne laisse pratiquement aucune chance de salut à celui qui est « tombé ».

Car ce que Milko Paris ne supporte pas, c’est la façon dont la République traite ses prisonniers : à commencer par abus, aussi bien physiques que psychologiques, manquements aux droits élémentaires à l’intérieur des murs des prisons…

Il comprend qu’il n’a rien à attendre du système pénitentiaire et que sa reconstruction dépendra d’abord et avant tout de lui.

À sa sortie de prison, en 1995, il fonde l’association « Ban Public », une plateforme internet qui assure l’interface entre la vie carcérale et la vie à l’air libre…

Ce récit est suivi d’un dossier réalisé avec l’association Ban Public, mettant en regard les articles de la loi et les principaux événements intervenant dans le livre, tels que la fouille au corps, les soins médicaux ou encore l’accès à l’éducation.

Anne Calmat

104 p., 17 €

Ama – Le souffle des femmes – Franck Manguin – Cécile Beck – Ed. Sarbacane

Copyright F. Manguin – C. Becq / Sarbacane – En librairie le 27 mai 2020

Ama n’est pas le prénom de celle que l’on voit évoluer torse nu dans les fonds sous-marins, mais bien le nom que l’on donne à celles, de moins en moins nombreuses, qui plongent à plusieurs centaines de mètres de profondeur, en apnée, pour en récolter les fruits : crustacés, mollusques… Une simple corde nouée autour de la taille les relie à celui qui attend dans une barque, prêt à les remonter au moindre signal. Ces stakhanovistes de la pêche sont bien souvent des femmes d’âge mûr, fortes en gueule, qui, à la criée, savent, le cas échéant, défendre le fruit de leurs efforts face à celui qui veut les exploiter ou les gruger.

Dans cette société qui navigue à part égale entre traditions et modernité, la coutume veut que chacune ait son « tomoé », un époux, un frère, un ami, qui veille sur elles. Gageons que c’est plutôt l’inverse qui se produit. C’est aussi la condition de la femme japonaise qui est ici montrée.

Côté traditions précisément, le Japon est loin d’en être dépourvu. Il n’est que de découvrir toutes celles qui – bien souvent en hommage aux ancêtres – émaillent cette histoire.

Ces maîtresses-femmes ne sont pas à l’abri de chagrins intimes ou d’une histoire familiale douloureuse, à commencer par Isoé, la cheffe de la communauté des Ama qui figure sur la couverture de l’album. Elle a une cinquantaine d’années et elle aime son métier. Sa nièce doit arriver de Tokyo. Nagisa est, semble-t-il, désireuse de revenir aux sources des traditions ancestrales de l’île qui a vu naître sa mère. Ella y restera11 ans. Nous sommes en 1962.

Ce roman graphique, qui rime à la perfection avec magnifique, s’achève au début des années 2000.

Cette jeune fille, prude, respectueuse et timorée cache un lourd secret. Elle va devoir s’intégrer à cette société traditionaliste et faire face aux réticences de ces « guerrières des océans » qui n’oublient pas que jadis, l’une des leurs, la meilleure sans doute, a déserté la communauté des Ama sans plus jamais donner aucun signe de vie.

Nagisa parviendra-t-elle à leur prouver qu’elle peut être une plus grande Ama que ne l’était sa propre mère ? Et comment va-t-elle réagir lorsqu’il sera question de lui attribuer un tomoé ?

Quand émouvant rime avec captivant.

Anne Calmat

112 p., 21,50 €

Franck Manguin est né en 1986 à Ajaccio. Après une enfance entre la Méditerranée et les Alpes. Il entreprend des études de Japonais après avoir lu «pays de neige» de Yasunari Kawabata. Diplôme de langues, littérature et civilisations Japonaises en poche, il s’exile durant trois ans au pays du soleil levant. Il y écrit un mémoire sur l’art traditionnel d’Okinawa, fabrique des animations pour machines «pachinko» et enseigne l’anglais. Franck est actuellement bibliothécaire et traducteur/interprète de japonais dans le milieu culturel.

Cécile Becq est née dans le sud de la France, près de la mer, en 1979. Après une licence d’arts plastiques, elle sort diplômée de l’école Emile Cohl à Lyon. Installée à Grenoble depuis 2005, elle commence à travailler comme illustratrice dans divers domaines, principalement pour l’édition. Son univers est tendre, sensible, poétique et coloré. Dans son travail, elle aime aussi bien réaliser des illustrations numériques que des illustrations peintes à la gouache ou à l’acrylique.

Le poisson-clown – David Chauvel – Fred Simon – Ed. Delcourt

Coup d’œil dans le rétro…

Imaginez la situation suivante : deux bandes rivales de mafieux, un hold-up calamiteux, un flic ripou, une femme fatale, des Cadillac rutilantes fonçant sur les routes du Colorado. Vous aurez là les ingrédients d’un polar qui semble tout droit sorti de la prestigieuse Collection Série Noire des années 1950. Ajoutez-y maintenant un gamin prénommé Happy. fraîchement débarqué de son Oklahoma natal. Il est naïf, sentimental et particulièrement étourdi. Le polar perd alors beaucoup de sa noirceur et gagne en fantaisie.

Les principaux protagonistes de ce roman graphique à suspense vont dès lors s’engager dans une course échevelée pour récupérer une mallette remplie de diamants, que l’un des gangsters a, dans la panique qui a suivi le braquage, été obligé de confier au jeune écervelé. Quand les Pieds nickelés se réinventent, tous les paris sont ouverts…

Les dessins, colorés-mais-pas-trop de Fred Simon, en adéquation avec ceux qui avaient cours dans les comics de l’immédiate après-guerre, ajoutent au charme indéniable de ce vrai-faux polar, dont les quatre épisodes ont été réunis en un seul volume il y a déjà quelques temps, mais qu’il est toujours bon de (re)découvrir en ces temps moroses.

Anne Calmat

186 p., 29,90 €