Archives de catégorie : BD 2018-2019 + archives

Retrouvez toutes nos chroniques journalistiques et nos coups de projecteur.

Écolila – François Olislaeger – Ed. Actes sud BD

Depuis le 6 novembre 2019 Copyright F.O . / Actes Sud

Nous sommes ici témoins d’une discussion sur la nature et l’écologie entre une petite fille de cinq ans et son papa. Tous deux déambulent dans le zoo de Chapultepec (Mexico). Lui, est préoccupé et ne sait que lui répondre, bien qu’en réalité, les deux visiteurs se posent les mêmes questions.

Ensemble, ils interrogent les grands enjeux et les dangers du changement climatique, un peu partout sur les cinq continents. En suivant les quatre éléments et les quatre saisons, ils ébauchent des solutions, tout en rendant hommage à l’intelligence de la vie et à l’architecture de la biodiversité. En s’appuyant sur des concepts, tels que la permaculture comme philosophie applicable à de nouvelles organisations sociales, en abordant le biomimétisme pour imaginer un futur, en retrouvant le lien entre l’homme et la nature, ils tentent de trouver la meilleure façon de résister à leur destruction mutuelle.

Les jeux et les dessins qu’ils vont alors inventer au gré de leurs rencontres (Yakari, l’enfant sioux ; l’essayiste Jeremy Rifkin ; Charles Darwin ; Lenz de Buchner ; le chef amérédien Seattle ; le peintre Pierre Bonnard ; le compositeur Camille Saint-Saëns) sont autant de propositions, de prises de conscience ou d’idées nouvelles pour préparer demain.

L’auteur – Né le 17 mai 1978 à Liège, François Olislaeger est diplômé de l’École Émile-Cohl de Lyon. Depuis 2003, il travaille pour la presse (Le Monde, Beaux-Arts Magazine, America, Le 1…). Après des années de reportage au Festival d’Avignon, il publie ses Carnets d’Avignon (Actes Sud/Arte éditions, 2013). Cette expérience lui permet de rencontrer Mathilde Monnier, avec qui il entame un travail scénique et biographique dans le livre Mathilde, danser après tout (Denoël Graphic, 2013). Il écrit ensuite Marcel Duchamp, un petit jeu entre moi et je , puis il participe au projet René Magritte vu par… (Actes Sud BD/Centre Pompidou, 2014).

En juin 2019, le ministère de la Culture a arrêté la liste de la promotion 2019-2020 des pensionnaires admis à l’Académie de France à Rome, parmi lesquels figure celui de François Olislaeger. Il est entré en résidence de création à la Villa Médicis pour une durée d’un an en septembre 2019.

240 p., 26 €

Martin Eden – Denis Lapière – Aude Samama – Ed. Futuropolis

Coup d’œil…

Copyright D. Lapière, A. Samama – Futuropolis , 2015

Ce n’était pas une mince affaire que de s’atteler à la mise en images d’un roman qui fait toujours l’objet d’un véritable culte. Écrit en 1909 par Jack London (1876-1916), Martin Eden retrace l’itinéraire d’un jeune homme du peuple qui, par hasard, va pénétrer dans la bonne société d’Oakland, au début du 20e siècle.

Grâce à ses entrées dans la famille Morse, le marin bagarreur va être fasciné par cette bourgeoisie dont il découvre peu à peu le parler et les règles de bienséance. Il pense alors qu’il lui suffit de changer de langage, de culture, de se livrer corps et âme à la  littérature pour gagner le coeur de Ruth, la jeune fille de la maison. De son côté, cette jeune fille, cultivée mais protégée de la vie, se prend pour un mentor, sans bien saisir la nature de l’attraction qu’exerce sur elle cet homme singulier qui l’idolâtre. Elle va tenter de le façonner et d’en faire un objet présentable pour sa classe sociale, en lui rognant les ailes et en prenant le pouvoir sur lui, au nom de l’amour.

Martin va accéder à la culture dans un cheminement d’autodidacte boulimique et désordonné, qu’on pressent voué à l’échec, et au prix de sacrifices surhumains, atteindre l’objectif littéraire qu’il s’est un jour fixé.On traverse dans ce récit le monde de la mer, mais de façon assez fugace, on découvre les faubourgs d’Oakland, les galetas incommodes, les bars, les rues, les réunions politiques, les intérieurs bourgeois.

L’adaptation de Denis Lapière, les dessins et peintures remarquables d’Aude Samama, son travail sur les couleurs, les angles et les gros plans rendent compte des passages les plus marquants du récit. Le choix de ses moments essentiels et l’attention portée au langage et à son évolution, font qu’on peut dire que le pari d’une adaptation graphique de l’œuvre est réussi.

Ce qu’on perd de débats intérieurs, de réflexions politiques et philosophiques, on le trouve dans la façon dont sont peints les habitats, les lieux, la nature où se joue la parenthèse idyllique – édénique – de l’aventure amoureuse entre Martin et Ruth. Dans les chambres misérables aussi, où Martin se met à étudier puis à écrire ; dans les bars à la Edouard Hopper où il s’enivre avec désespoir ; dans la blanchisserie où il trime comme une bête de somme, perdant alors toute possibilité de créer et même de penser – une remarquable illustration de l’aliénation par le travail.

Tout cela est minutieusement restitué, jusqu’au détail graphique d’un vase que Martin manque de faire tomber lors de sa première visite dans le « beau monde », et qui en dit long sur l’inconfort du jeune homme à se mouvoir dans un milieu qui n’est pas le sien.

On a beaucoup écrit, beaucoup glosé sur le sens de ce roman. On peut dire qu’il a échappé à son auteur, qui voulait donner à saisir l’inanité de la volonté individuelle, de l’ambition personnelle, lui qui adhérait aux idées socialistes de son temps. Le lecteur s’attache envers et contre tout à cet homme épris d’absolu et souvent perçu comme un modèle, une sorte d’archétype de la réussite à l’américaine. Or c’est bien une entreprise vouée à l’échec que Jack London a voulu dépeindre.

Idéaliste, individualiste, Martin Eden est condamné d’avance à ne pouvoir trouver sa place dans cette société, même s’il finit par être reconnu comme un grand écrivain. Perdu entre deux mondes, délesté de ses illusions, il n’avait d’autre choix que celui qui clôt le récit. C’est bien sûr en partie de London lui-même qu’il est question, la dessinatrice lui donne d’ailleurs les traits de l’auteur. Mais les grandes oeuvres sont ouvertes et se prêtent à des lectures multiples et infinies, cet album y prend sa place.

Gageons qu’il conduira le lecteur à (re)découvrir un roman qui interroge si puissamment sur les inégalités sociales, les idéaux et ce qu’il en reste, les désillusions amoureuses, la création… Sur ce qu’est la vie, au fond.

Danielle Trotzky

176 p., 24 €

Nanaqui. Une vie d’Antonin Artaud – Benoît Broyart – Laurent Richard – Ed. Glénat

« Qui je suis ? D’où je viens ? Je suis Antonin Artaud / et que je le dise / comme je sais le dire / immédiatement / vous verrez mon corps actuel / voler en éclats / et se ramasser / sous dix mille aspects notoires / un corps neuf / où vous ne pourrez plus jamais m’oublier » – Texte datant de 1947, écrit en vue de l’émission de radio interdite Pour en finir avec le jugement de Dieu.

Antonin Artaud après neuf ans d’internement.
Frère Jean Massin

Avant d’être une œuvre, Antonin Artaud (1896-1948) reste pour beaucoup un regard, un visage. Celui de l’acteur des années 30 à la beauté troublante (Marat dans le Napoléon d’Abel Gance, Frère Jean Massin dans la Jeanne d’Arc de Carl Dreyer…), puis, presque sans transition, celui du vieillard avant l’âge au visage émacié, qui disait qu’on l’avait « salopé vivant ».

Copyright Laurent Richard
Copyright Laurent Richard

La BD : En septembre 1937, Antonin Artaud est arrêté en Irlande pour trouble à l’ordre public, puis débarqué en France. Dans un état de confusion mentale avancée, sujet à de fréquents accès de démence, l’asile et l’internement seront dès lors son lot quotidien, pendant plus de 9 ans. Mais si l’art a toujours été et restera l’ultime échappatoire des douleurs qui le rongent intérieurement, Antonin Artaud ne se remettra jamais vraiment de cet état de fait, malgré le soutien de ses amis artistes. La faute à un encadrement médical inefficace ou de mauvaises conditions d’internement ? Reste aux lecteurs une œuvre immense où réside sans doute les clés d’un monde intérieur trop intense pour le carcan de la réalité.

Benoît Broyart, auteur, crée une porte d’entrée originale et puissante sur l’univers d’Artaud ; un texte merveilleusement servi par le trait acéré de Laurent Richard.

128 p., 22 €

Autoportrait

Voir également « L’Esprit rouge  » BdBD/Arts + Archives, mars 2016

Une vie de moche – Ed. Marabout, coll. Marabulles

Copyright F.B., C.G., Marabulles

Le thème de l’acceptation de soi, finement analysé par François Bégaudeau et subtilement illustré par Cécile Guillard (dessin).

Auparavant tout allait bien. Guylaine avait Gilles, son camarade de jeux, que bien souvent on prenait pour son frère. Elle se croyait en sécurité, mais voilà que, sans transition, elle s’est aperçue que ce n’était pas le cas. « On peut jouer avec vous  ? » a proposé Gilles à trois enfants qui passaient par là. « OK. Toi oui, mais pas la moche » lui ont-ils répondu. Il a demandé « C’est qui la moche ? », ils se sont esclaffés, « des super cons » a-t-il dit à Guylaine en guise de conclusion.

La petite fille a encaissé cette première humiliation, mais rien n’a plus été comme avant.

Pourquoi ses parents ne l’ont-ils pas prévenue de ce qui l’attendait ? Elle regrette le nid douillet que lui offrait le ventre de sa mère, là où tous les bébés sont égaux face à la beauté.

Détail planche p. 34

Par la suite elle s’est posée mille questions, qui bien sûr sont restées sans réponse. Elle a oscillé entre culpabilité et résignation, en espérant que la puberté aiderait à harmoniser ses traits et son corps disgracieux, mais le miracle n’a pas eu lieu.

Elle a fait une croix sur la perspective d’avoir un vrai amoureux, tout en guettant la moindre marque d’intérêt de la part de son entourage. Elle a même joué pendant un temps la carte de la provoc, mais ça ne l’a pas satisfaite.

En fine observatrice des comportements humains qu’elle était devenue, Guylaine a su compenser ce qui lui manquait par des qualités qui font parfois défaut aux splendides créatures qu’elle avait souvent enviées, sachant qu’avec le temps, « le vieillisement rééquilibre les beautés, et donc les peines ».

Mais l’âge n’étant pas encore là, c’est de façon spectaculaire que Guylaine va prendre une douce revanche…

Aucune fausse note dans cet émouvant récit, à découvrir en priorité à partir du 2 octobre 2019.

Anne Calmat

208 p., 25 €

Mata Hari – Esther Gil – Laurent Paturaud – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 19 septembre 2019 © E. G., L. P. /D.M

Son nom à lui seul évoque l’effervescence artistique et insouciante du Paris de la Belle-Epoque, avec ses salons huppés, où se retrouvent aristocrates, grands bourgeois, militaires, et « cocottes» triées sur le volet, amenées par de vieux libidineux à la bourse bien garnie. 

Les premières planches de ce récit passionnant et ultra documenté signé Esther Gil nous montrent celle qui, en ce petit-matin du 15 novembre 1917, s’apprête à être exécutée pour intelligence avec l’ennemi. Margaretha Geertruida Zelle refuse qu’on lui mette un bandeau sur les yeux. N’est-elle pas la grande artiste internationale, Mata Hari ? Elle a quarante-et-un ans, et si l’on en juge par les superbes créations à la palette graphique de Laurent Paturaud, elle est encore très belle. Son regard est à la fois empreint de fierté et de nostalgie. A-t-elle conscience qu’elle est en train de devenir ce qu’elle a toujours voulu être : une icône, une légende ?

détail planche p. 5

Puis nous remontons le temps et la découvrons vingt ans auparavant sur l’île de Java, une colonie néerlandaise dans laquelle elle vit avec son époux, le capitaine Rudolf Mcleod – un alcoolique brutal et infidèle de dix-neuf ans son aîné – et de leur tout jeune fils. Margaretha va y demeurer cinq ans, perdre son petit garçon, donner naissance à une fille, avant de décider de rentrer seule en Europe.

Elle a entre-temps été initiée aux danses traditionnelles de l’île, et c’est en qualité de danseuse orientale qu’elle décide de partir à la conquête des scènes européennes.

Mata Hari photographiée par Roger Viollet ©

À Paris, elle se présente sous le nom de lady Mcleod. Cette séductrice née ne tarde pas à se trouver un « protecteur », lequel l’introduit dans les cercles mondains et aristocratiques de la capitale. Elle y rencontre aussitôt le collectionneur orientaliste Émile Guimet, qui va jouer un rôle important dans sa carrière en lui proposant le jour même de venir se produire dans l’une des salles de son musée. Matha Hari est née.

Mais voilà que déjà elle rêve d’autres scènes à sa mesure, rien n’est trop grand pour celle qui prétend désormais descendre d’un sultan javanais.

Ses admirateurs croient-ils aux fables que raconte cette jeune beauté érotico-exotique ? A-t-elle fini par y croire elle aussi ? Peu importe, tout lui réussit, la gloire et l’argent sont au rendez-vous. L’indépendance aussi.

L’amour fou, qui comme chacun sait réserve parfois délices et tourments, va fragiliser cette femme que l’on croyait d’airain, et précipiter sa chute. Son côté transgressif, qui a fait sa gloire, sera aussi sa perte.

Mata Hari s’est volontairement éloignée des scènes internationales pour vivre pleinement deux passions amoureuses successives. À son retour, son étoile a pâli et les difficultés financières se sont accumulées…

Nous sommes en 1917, le conflit entre l’Allemagne et la France s’enlise, on a besoin, dans un camp comme dans l’autre, de jeunes et jolies femmes susceptibles de participer à « l’effort de guerre » en glanant des renseignements auprès des officiers qui se pressent les salons mondains. Un nouveau rôle pour elle, et bientôt un double-jeu auquel Mata Hari va se livrer consciencieusement, avec innocence pourrait-on dire, sans en mesurer la portée.

Mais à manipulatrice, manupulateurs-et-demi : raison d’État oblige, Mata Hari va avoir affaire à des employeurs autrement plus retors qu’elle ne l’est…

À découvrir sans faute à partir du 19 septembre.

Anne Calmat

72 p., 16 €

Forté – Manon Heugel – Kim Consigny – Ed. Dargaud

En librairie le 6 septembre 2019 © M. Hugel – K. Consigny/Dargaud

En refermant le livre, ce qui vient spontanément aux lèvres est : « C’est une très jolie histoire ». Pourtant cette histoire commence très mal. 

Quand, à l’âge de cinq ans, le père très aimé de Flavia, l’héroïne de l’album, est tué d’une balle perdue dans la guerre que se livrent les gangs de sa favela, à Belem, il ne reste qu’une solution à sa maman : faire des ménages pour assurer leur subsistance.

Par chance, c’est un vieux monsieur, grand amateur de musique, qui l’engage. Pendant qu’elle travaille, il initie la petite fille au piano et lui fait partager sa vénération pour Chopin. Flavia est douée et propose bientôt un marché à M. Lima : « Je veux travailler pour vous, ma mère prendra un autre ménage (…) Je ne veux pas d’argent, en échange, je veux des cours tous les jours avec un professeur particulier. » Il est alors décidé qu’elle ira  au conservatoire de Belem. 

Pour l’enfant et sa mère, la musique devient leur unique chance de sortir de la favela. Par ses dons et à force de travail, Flavia réussit un concours organisé à São Paulo, qui va lui permettre d’aller étudier le piano à Paris, avec l’aide d’une bourse. 

C’est alors qu’entre en scène la seconde héroïne de l’histoire : l’Ecole Normale de Musique de Paris, fondée par le pianiste Alfred Cortot en 1919. Dans un magnifique bâtiment, conçu par Auguste Perret, on y forme des professionnels de très haut niveau de la musique, du chant ou de la composition, et on prépare de jeunes concertistes aux concours internationaux et aux exigences d’une carrière de musicien. 

Nous traversons avec Flavia toutes les difficultés auxquelles doit faire face une jeune et pauvre apprentie musicienne, en butte aux petits boulots, aux difficultés pour se loger, souffrant du froid et de la faim. D’autant que s’y ajoute la discipline de fer d’une école où l’on consacre sa vie à la musique. Mais à vingt ans, il y a aussi les amitiés, les amours… Comment les concilier avec cette passion dévorante pour le futur métier de concertiste ?

La fin de l’histoire ramènera Flavia chez elle, au chevet de sa mère, avec quelques belles perspectives de carrière et… peut-être celle d’un retour à Paris.

Cette feel good story est illustrée par des planches colorées qui nous conduisent d’une misérable favela brésilienne à de grandes salles de concert parisiennes (salle Cortot, Philharmonie de Paris, théâtre des Champs-Elysées). 

Le dessin fin, précis sans être fouillé de Kim Consigny met en valeur la singularité de chacun de ces personnages venus du monde entier, Brésil, Japon, Russie, avec pour tous, un seul objectif : devenir musiciens, chanteurs ou compositeurs professionnels. 

Manon Heugel

Forté est le premier roman graphique de Manon Heugel. Celle-ci, d’abord comédienne et metteur en scène, s’est ensuite tournée vers le cinéma. Diplômée scénariste de la Fémis, elle a réalisé un court métrage « La fille du gardien de prison », sélectionné dans plusieurs festivals internationaux. Actuellement elle travaille à une série de fiction pour la télévision, adaptée de son blog Génération Berlin.

Kim Consigny

Kim Consigny est architecte de formation. Ce qui ne l’empêche pas de dessiner pour elle et, de plus en plus souvent, pour les autres. Après deux épisodes de la web série « Les autres gens », elle réalise sa première bande dessinée, « Pari(s) d’amies » , qui sort chez Delcourt en 2015. Elle abandonne l’architecture pour travailler durant deux années pour le magazine « Je bouquine », où elle publie chaque mois six pages de bandes dessinées. Avec Severine Vidal, elle a sorti « Magix Felix » (Jungle, 2018) et avec Solenne Jouanneau, « La petite mosquée dans la cité », un récit sociologique paru en 2018 chez Casterman. 

Nicole Cortesi-Grou

208 p., 31,90 €

Théâtre des Champs-Elysées

Mojo hand – Arnaud Floc’h – Christophe Bouchard – Ed. Sarbacane

Depuis le 21 août 2019 © A. Floch, C. Bouchard/Sarbacane


Quel avenir peut-on espérer lorsqu’on naît enfant unique, noir et aveugle, au fond d’un bayou de Louisiane en 1926, avec pour père un pauvre pêcheur ? 

C’est sans compter sur le destin qui va offrir à Clétus deux opportunités. La première, sous la forme d’un enfant blanc, perdu, que le généreux Wilson Darbonne découvre lors d’une pêche, dissimulé sous une souche. Malgré les risques et les hauts cris de maman Delilah, cet enfant, qu’il baptise Bellérophon, devient l’inséparable compagnon de Clétus, ses yeux, son frère, son alter ego.

La seconde c’est que, lors de l’un de ses passages en ville, le pêcheur voit s’installer à côté de lui deux musiciens noirs, Wild Blind Commeaux et son fils Lester. Une idée lui traverse alors l’esprit : échanger avec eux le produit de deux pêches contre deux guitares. 

Détail planche p.43

Les garçons vont trouver dans la musique un mode de défoulement et d’expression qui les fait rêver de devenir à leur tour musiciens. Mais Clétus est plus doué que Bello et rapidement ce dernier passe au banjo.

Musiciens et chanteurs, ils sont un jour en âge de se produire dans les clubs de la ville, sous le nom des frères Darbonne. Ils remportent un franc succès, mais c’est encore Clétus qui recueille le gros des applaudissements. C’est alors que, rongé par la jalousie, Bello fait la rencontre d’une jeune Blanche prostituée. Cette fois le cadeau du destin est empoisonné, car elle fera éclater le duo et les entraînera tous deux vers un drame. 

Détail planche p. 86

À travers l’histoire de ce génie du blues, dont une partie se déroule durant les années de guerre, Arnaud Floc’h nous montre à la fois le racisme et la misère noire, mais également la grandeur de ce peuple et la quintessence de lui-même, qui s’entend dans sa musique. 

C’est également avec la guerre, cette fois du Viet-Nam, que se termine l’histoire. 

Cette suite de planches colorées aux dessins réalistes déroule le film de l’histoire. Elle est suivie de portraits crayonnés de chanteurs et musiciens noirs, extraits du carnet d’Arnaud Floc’h. Nous devinons sa passion, qui lui fait dire que : « La nation noire est incontestablement maîtresse des Etats-Unis quoi qu’en disent les suprémacistes blancs ».

Nicole Cortesi-Grou

109 p., 19,50 €

Arnaud Floc’h est né le 26 octobre 1961 en Bretagne. Un an plus tard il arrive au Cameroun où il restera jusqu’à ses 16 ans. De retour à Brest en 1978, il « monte » à Paris. Il est d’abord illustrateur, sans avoir fait d’études de dessin, et fonde, en mai 2010, le festival de bandes dessinées Montargis coince sa bulle. En 2011, il reçoit le Grand Prix du festival Des Planches et des Vaches (Hérouville-Saint-Clair, Calvados), dont il devient le président l’année suivante. En 2015, il publie un premier roman graphique, Emmett Till.  Mojo Hand est son deuxième roman graphique publié chez Sarbacane, accompagné d’une nouvelle édition d’Emmett Till (v. BdBD 21/08), déjà vendue à plus de 4 000 exemplaires. Il continue de se rendre régulièrement à Bamako depuis plus de vingt ans.

Affiche du festival « Des planches et des vaches » 2012, signée Arnaud Floc’h

On est chez nous – Sylvain Runberg – Olivier Truc – Nicolas Otero – Ed. Hachette, coll. Robinson (T.1/2)

Sortie le 4 septembre 2019 © Runberg, Truc, Otero/Hachette

Un journaliste, Thierry Mongin, chargé de faire un reportage sur une ville frontiste du sud-est de la France, débarque à Tarvaudan, où Chloé Vanel, ancienne égérie d’un parti d’extrême-droite, « Nation & Liberté », effectue son grand retour. Toute ressemblance, etc. Nous sommes en 2020, la campagne pour les municipales se met en place, les colleurs d’affiches sont à pied d’œuvre. Le portrait de la jeune femme, chargée par le Parti de dégommer le maire RN sortant, est placardé à contre-cœur sur le panneau n°6 par des militants.

Plusieurs journalistes, fraîchement débarqués, se retrouvent au bistrot du coin, qui semble être le QG des Sangliers de fer, la milice locale. Inutile de préciser la façon dont ils sont accueillis.

C’est alors que l’assistance apprend que le cadavre d’un homme, poignardé et pendu à un arbre, a été trouvé par deux chasseurs. Tous (sauf Mongin) se rendent sur place. « C’est triste évidemment, mais bon, les clandestins, vous savez, ils ne se font pas de cadeau. C’est un fait divers comme il en arrive partout », dit quelqu’un. Et le maire d’insinuer que « ce pourrait être une provocation de la part de ses ennemis. » Puis d’ajouter à l’intention de ceux qui sourcillent : « On n’a rien contre les étrangers, on paie même des cours de français à deux familles de réfugiés.»

S’en suit un large coup de projecteur sur le quotidien des habitants de cette petite cité provençale, qui semble à elle seule être un condensé de tout ce que la peste brune est capable d’engendrer : fermeture des centres sociaux ou des structures déclarées ennemies  ; exploitation des émigrés ; tabassage en règle des opposants…

Détail planche p. 56

Sur fond d’enquête policière, le lecteur s’achemine lentement mais sûrement vers un nouveau drame, prélude à une probable escalade… qui ne pourra être que vertigineuse. Rendez-vous en mai 2020 pour le T. 2

A.C.

72 p., 14,95 €

Chaplin en Amérique – Laurent Seksik – David François – Ed. Rue de Sèvres 1/3

Sortie le 18 septembre 2019 – © Visuels L. Seksik – D. François/Ed. Rue de Sèvres

L’humour renforce notre instinct de survie et sauvegarde notre santé d’esprit. Charlie Chaplin

Octobre 1912. Charles Spencer Chaplin débarque aux États-Unis la tête pleine de rêves et d’ambition. Son nom, il le voit déjà en gros sur la 5e avenue.

Son enfance à l’époque victorienne a ressemblé à un roman de Dickens. Fils d’artistes tombés dans l’oubli, puis dans la misère, son demi-frère et lui connaissent les taudis, les nuits passées dans les rues, et la mendicité. Charles se retrouve cependant sur les planches dès l’âge de six ans, pour un numéro de danse puis de pantomime anglaise qui le conduira en tournée pendant un an aux USA, en 1910.

« Salut, l’Amérique !
Je suis venu te conquérir !
Il n’est pas une femme, un homme, un enfant, qui n’aura pas mon nom aux lèvres !
 » Charlie Chaplin

Le rêve américain va alors s’emparer de lui et le faire revenir deux ans plus tard. Remarqué par Mack Sennet, il signe rapidement un contrat dans lequel cavalcades et tartes à la crème sont au menu. Il a déjà adopté le look qui le rendra célèbre : chapeau melon, petite moustache, démarche en canard, grandes chaussures, pantalon trop large. Puis il va affiner son personnage en devenant le chômeur amoureux aux prises avec les pires difficultés, desquelles il se tirera par son humour, sa dignité et ses trouvailles ingénieuses.

Charlie Chaplin (1889-1977) dans le personnage de Charlot, créé en 1914. (AFP)

Fait unique dans l’histoire du cinéma, la personnalité de l’artiste aura autant d’impact sur les foules que celle du personnage qu’il a créé.

Chaplin en Amérique raconte comment ce garçon, qui avait eu au départ de si mauvaises cartes dans son jeu, a pu rapidement devenir tout à la fois le plus grand cinéaste de son temps, l’inventeur du cinéma moderne, un créateur visionnaire et un acteur d’exception, doublé d’un porte-parole des misérables, des moins que rien, des vagabonds…

C’est cette conquête de l’Amérique que retrace ce premier volume. D’une vie de misère à la gloire absolue d’un géant, que vient déjà menacer la passion de la chair et l’engagement politique. Cette première aventure débute en 1910, lorsqu’il quitte l’Angleterre pour les Etats-Unis, et se termine vers 1920.

A. C.

72 p. 17€

Emmett Till, Derniers Jours d’une Courte Vie – Arnaud Floc’h – Ed. Sarbacane

Copyright A. Floc’h :, Sarbacane – Sortie le 21 août 2919 – 80 p., 19 € 50

« Il a sifflé ! Et alors ? […] Il faut qu’il meure pour ça ?
– Un gars du Nord […]. Il a joué les durs au pays des chaînes. Où est-ce qu’il se croyait ? […]  Les Noirs, ils sont pas des hommes au pays des chaînes. » Toni MorrisonLe Chant de Salomon, 1977

Quand, le 29 août 1955, Emmett Till, dit Bobo en raison de son défaut d’élocution, un adolescent noir de quatorze ans venu de Chicago passer ses vacances chez son oncle et aider aux travaux des champs, descend du train en gare de Money (Mississippi). Il ne sait pas qu’il lui reste peu de temps à vivre.

De nos jours. Un jeune journaliste musical questionne un vieux jazzman noir prénommé Luther. Ce qu’il souhaite, c’est que le vieil homme lui parle d’Emmett Till, qu’il a connu cet été-là. Il accepte, non sans émotion, de remonter le temps et de raconter comment, peu de temps après son arrivée, Emmett a eu la mauvaise idée d’entrer dans une épicerie réservée aux Blancs et d’insister pour que Carolyn Bryant, l’épouse du patron, lui vende dix cents de candies, puis, face à son refus, de la gratifier d’un insolent « Alors, bye bye darling », après que cette dernière eut brandi une pelle en lui intimant en l’ordre ficher le camp. Il était un peu hâbleur. Il voulait nous en remonter, à nous les bouseux, se souvient Luther.

Détail planche 43

Bobo lui aurait tenu des propos crus à connotation sexuelle, suivis d’un sifflement admiratif avant de déguerpir. C’est en tout cas ce qu’a affirmé la jeune femme, avant de se rétracter en 2008, lors d’un entretien avec l’historien Timothy Tyson.

Trois jours plus tard, Bryant, accompagné de son demi-frère, J.W. Milam, kidnappent Emmett, le torturent, avant de l’achever d’une balle dans la tête et de jeter son corps dans la rivière. Il ressemblait à un lamantin lorsqu’on l’a repêché. Le procès inique des deux tortionnaires qui s’en suivra ne sera, on s’en doute, qu’une pure mascarade.

Ce meurtre, commis avec la plus extrême sauvagerie l’année même de l’arrestation de Rosa Parks et des premières déclarations de Martin Luther King, en décembre 1955*, ne passa pas inaperçu à l’époque. Mais si on se souvient plus facilement de Rosa Parks et de Martin Luther King, cet épisode renvoie de façon criante à la condition actuelle des Noirs dans un pays où le racisme, exacerbé par les déclarations à l’emporte-pièce de son président, reste prégnant. Un fléau décrit par Roberto Minervini dans son documentaire tourné entre Louisiane et Mississippi, What You Gonna Do When the World’s on Fire ? (2017).

Et il semble évident, qu’au-delà de la description du lynchage dont fut victime Emmett Till, Arnaud Floc’h a voulu que la réalité de tous ces crimes demeurés impunis reste à jamais intangible. Pour cela, il s’est entouré de Chantal Levy, qui signe à la fin de l’album un passionnant dossier photographique et historique de cinq pages, et de Christophe Bouchard, dont les couleurs matérialisent avec force les différents moments et ambiances du récit.

Tous nos remerciements vont également aux éditions Sarbacane pour avoir réédité cet album.

Sortie le 21 août 2019 – Ed. Sarbacane

Anne Calmat

À noter, la parution simultanée de Mojo hand (Sarbacane), dans lequel on retrouve les thèmes qui sont chers à Arnaud Floc’h : l’Amérique, la ségrégation, la famille, le blues…

  • Voir Archives Wake up América (suivi de) Scottsboro Alabama, avril 2018 
Martin Luther King

Anne Calmat

Mon premier rêve en japonais – Camille Royer – Ed. Futuropolis

En librairie à partir du 21 août 2019 – © C. Royer/Futuropolis

Camille a huit ans. Elle est le contraire d’une petite fille modèle : elle fait le cochon pendu dans les escaliers, claque les portes, pousse des cris barbares, dit des gros mots et se bagarre avec son frère Julien. Mais toute cette belle énergie se transforme en terreur le soir venu. Camille a peur des fantômes. Avant qu’elle s’endorme, sa maman, d’origine japonaise, lui narre des contes de son pays. Ceux-ci lui révèlent la faiblesse de l’homme, les injustices qu’il subit, les mystères auxquels il est confronté, l’inéluctable : la vieillesse, la maladie, la mort.

Mais si les fantômes disparaissent au bord du sommeil, ils reviennent s’agiter au cœur de la nuit, durant les rêves. Ils osent même se montrer le jour, dans un recoin de chambre, le reflet d’un miroir ou au fond d’une piscine.

Quand ils la laissent tranquille, la petite Camille doit affronter d’autres épreuves, comme apprendre laborieusement les kanjis (idéogrammes empruntés au chinois) et les hiraganas (alphabet japonais), enseignés par Junko, sa répétitrice japonaise. Apprendre aussi à affirmer son originalité, lorsque ses petits camarades la traitent d’irradiée ou de chinetoque, à gérer sa violence, afin de faire la paix avec Julien.

Et s’empêcher d’imaginer que sa maman pourrait partir pour toujours au Japon…

Il faut avouer que les adultes lui compliquent la vie, car eux-mêmes se transforment en véritables démons lorsqu’ils se crient très fort dessus.

On le voit, à travers une histoire qui lui est familière, Camille Royer nous dévoile avec beaucoup de sensibilité et de subtilité cette période compliquée et lourde d’enjeux que chaque enfant doit traverser, avant d’apprendre à faire la part des choses entre ses fantasmes et la réalité, d’accepter l’idée que ces adultes grandioses que sont ses parents ont également leurs faiblesses, se résoudre aux grandes énigmes existentielles de la vie et s’arranger avec sa propre différence.

Ces leçons de vie nous sont proposées à travers des situations du quotidien, avec parfois un brin d’humour, parfois un regard mélancolique, toujours avec pudeur.

Camille semble bien partie pour franchir ce passage, avec les points d’appui importants que sont l’amour de ses parents et l’amitié de sa petite copine Emma. La chute de l’histoire nous le confirme avec un clin d’œil appuyé.

Le graphisme est très original. Pour le quotidien, un figuratif un peu flou, fait de traits hachurés en noir et blanc, et pour les contes et fantasmes, des images fortes aux somptueuses couleurs, avec parfois des perspectives étonnantes.

Camille Royer

Mon premier rêve en japonais est aussi le premier album de Camille Royer. Ce rêve est-il à l’origine de la créativité dont elle fait preuve ? Quoi qu’il en soit, ces débuts nous semblent prometteurs.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 21 €

BD-Reportage au cœur de la troisième population – Aurélien Ducoudray – Jeff Pourquié – Ed. Futuropolis

COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO – Depuis mai 2018 – Copyright A. Ducoudray, J. Pourquié / Futuropolis

Depuis 1956, la clinique de psychothérapie institutionnelle la Chesnaie (Loir-et-Cher) a développé un modèle thérapeutique sans construire de mur d’enceinte ni fermer ses portes. À la Chesnaie, établissement conventionné, les médecins ne portent pas de blouses blanches, soignants et soignés se côtoient de façon indifférenciée. « On ne sait pas qui est qui. Il faut se parler pour le découvrir » prévient l’infirmière. Car ce sont les échanges qui sont au coeur de la thérapie, « leur traitement, c’est avant tout de leur redonner une vie sociale, on est vraiment dans le soin individuel, à la carte ». Les décisions sont prises collectivement lors de réunions hebdomadaires (investissements prioritaires, sorties culturelles…), chacun y va de sa proposition. Dans ce lieu de soins qui est aussi un lieu de vie l’association Club de la Chesnaie tient une place prépondérante et rallie tous les suffrages. Créée en 1959, le club joue notamment le rôle d’interface avec l’extérieur, il est ouvert à tous et accueille spectacles et spectateurs, résidence d’artistes, d’écrivains, d’illustrateurs… Nombre d’ateliers (artistiques, sportifs, culturels) sont régulièrement proposés.

Affiche été 2019. Voir sites la Chesnaie et Club.

Après avoir brièvement décrit le fonctionnement de l’établissement, les deux auteurs s’attachent aux rencontres qu’ils ont faites. L’approche retenue est naturaliste : à quelques exceptions près, le lecteur les accompagne dans tous leurs déplacements. « À la Chesnaie on marche beaucoup, on trottine, on cavale, on crapahute, on traîne du pied, on clopine, on flâne, on trépigne, on tourne, on retourne, on détourne (…) Y en a qui vont quelque part, d’autres nulle part, y en a certains qui semblent chercher où aller, d’autres qui ont trouvé, y en a qui ont oublié où ils vont… et d’autres qui ne l’ont jamais su. » Cela donne lieu à des anecdotes cocasses ; le compte rendu graphique qu’en fait Jeff Pourquié met surtout en évidence le fait que la maladie mentale n’est la plupart du temps pas fatalement « visible » : l’agitation n’est pas la règle, celles et ceux avec lesquels Ducoudray et Pourquié interagissent n’expriment que rarement les troubles qui les habitent. D’ailleurs, lorsqu’ils le font, ils manifestent, à quelques exceptions près, plus d’angoisse que d’agressivité.

Le personnel est polyvalent. Il peut, selon un planning établi à l’avance, tout aussi bien affecté être à la distribution des médicaments, qu’au ménage ou à la préparation des repas. « On est sur des « missions » entre six mois et un an (…) On voit ainsi nos patients autrement que dans une relation figée ». Idem pour les patients, et pour nos deux bédéistes qui, dans le cadre de la répartition des tâches tournantes, vont ponctuellement être affectés aux fourneaux ou à la plonge. « Pourvu qu’on ne nous demande pas d’être psys ! »

Ducoudray et Pourquié décrivent avec humour et sans sensationnalisme les pathologies de ceux qui ont été pris en charge à la Chesnaie. Des visages, des mots, des attitudes, des parcours de vie. Les planches sont très denses, très dialoguées – sept cases en moyenne par planche. Trois pleines pages ont été plus spécifiquement dévolues à trois pensionnaires, avec quelques-unes de leurs représentations mentales en arrière-plan.

Un beau reportage qui tord le cou à quelques clichés sur la maladie mentale et porte haut les couleurs de l’humanisme. Ici patients et soignants s’enrichissent mutuellement et l’on rêverait que cette expérience, qui en France a été reproduite dans trois ou quatre établissements, devienne monnaie courante, avec ici un rapport nombre de patients/nombre des nombre de soignants défiant semble-t-il toute concurrence.

Anne Calmat

122 p., 19€

L’Odyssée d’Hakim T. 1 & 2/3 – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

En librairie depuis août 2018
© F. Toulmé / Ed. Futuropolis
En librairie depuis 5 juin 2019

Le point de départ du récit de Fabien Toulmé est le crash délibéré en 2015 du vol 9525 de la Germanwings, dans les Alpes du Sud : 147 passagers et trois membres de l’équipage disparaissent. L’info tourne en boucle dans tous les JT, cependant qu’une autre, plus lapidaire, clôture l’un d’entre eux et interpelle l’auteur : 400 migrants meurent noyés lors d’une traversée de la Méditerranée. La répétition de ces naufrages aurait-elle pour effet de les banaliser ?

Aix-en-Provence, juillet 2017. Fabien Toulmé rencontre Hakim Kabdi (dont ce n’est pas le vrai nom). Quatre ans auparavant, le jeune homme a été contraint de quitter la Syrie parce que la guerre avait éclaté, parce qu’on l’avait arrêté sous un prétexte fallacieux, puis torturé et parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Il pourrait ainsi y trouver du travail et envoyer de l’argent à sa famille restée en Syrie.

Semblait… Pourrait…

Dans un premier temps ce sera Beyrouth, en janvier 2013, puis, après un passage à Amman, Antalya en mars 2013, avant qu’Hakim ne tente de s’installer en Turquie.

Il parle de son enfance et de son adolescence, décrit sa vie dans la Syrie d’hier, jusqu’à l’arrivée des tout-puissants moukhabarats, les membres du redouté service de Renseignement militaire qui peut faire de vous un farouche opposant politique rien que pour être venu en aide à un manifestant. Il évoque son entreprise réquisitionnée par l’armée pour en faire une caserne, les premières manifestations dans la foulée des Printemps arabes, les affrontements, les morts, les dénonciations, les clans, les morts, encore et toujours…

En Syrie, Hakim a donc été arrêté, torturé, puis « miraculeusement » libéré. Craignant pour sa sécurité, il décide de quitter, seul, la terre qui l’a vu naître. ”Je me rends compte que n’importe qui peut devenir réfugié. Il suffit que ton pays s’écroule, soit tu t’écroules avec, sois tu pars.” confie-t-il à Fabien Toulmé.

À Antalya (Turquie), sa tentative de faire prospérer une pâtisserie de spécialités syriennes tourne court. Mais il y rencontre l’amour en la personne de la jeune Najemh, qu’il épouse très vite. Hadi naîtra de leur union. Petits boulots pour survivre : un jour vendeur de bouteilles d’eau à la sauvette, le lendemain, de parapluies ; un autre jour, guide touristique puis ouvrier dans le bâtiment… Mais la vie est trop dure, la police trop prompte à confisquer son maigre outil de travail, et ses employeurs peu honnêtes. On est partis avec la famille de Najemh à Istanbul. Hakim ajoute avec humour « Il n’y a pas beaucoup d’avantages à être un réfugié, mais s’il y en a bien un, c’est qu’on n’a pas grand-chose à déménager« .

Cependant, la complexité politico-sociale qui règne dans le pays qui les a tous accueillis, associée pour Hakim et son jeune fils à un ensemble de complications administratives, vont changer la donne pour eux, et c’est avec appréhension qu’il va monter à bord d’un canot pneumatique bondé, afin de traverser clandestinement la Méditerranée, pour un jour atteindre la France où Najemh et ses parents les attendent.

Une quarantaine de planches couleur bleu nuit, particulièrement intenses, décrivent ce qu’a été leur traversée entre la Turquie et l’île de Samos, avec en prime une panne d’essence, un moteur qui refuse de redémarrer, et toujours la mort en embuscade…

Le but c’était pas simplement de résumer une migration à la traversée de la Méditerranée. C’est beaucoup plus complexe, et en plus ça donne l’impression qu’ils sont tendus vers l’Europe parce qu’ils ont plus de chance là-bas. Alors que la traversée c’est juste une nuit sur des années ! Moi je voulais montrer que ce ne sont pas des gens qui partent de chez eux pour venir chez nous. Au début Hakim va au Liban, mais il va se rendre compte qu’il est accompagné de tas de semblables et ça ne l’aide pas, le pays a tendance à rejeter l’afflux. C’est le besoin de survie qui va le pousser de pays en pays jusqu’à l’Europe. J’aurais pu faire un bouquin en Europe, mais je me serais concentré sur les temps forts et ça aurait rejoint ce qu’on nous montre d’habitude, qui est un peu caricatural.« 

Le grand talent de Fabien Toulmé tient à sa capacité nous faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de son héros, il fait rapidement partie de notre vie et nous accompagnera pendant encore. Et si nous étions à la place d’Hakim, qu’aurions-nous fait ? C’était déjà le cas pour ses deux albums précédents, « Ce n’est pas toi que j’attendais » (v. chronique fin de page) et « Les deux vies de Baudoin ». Ce qui le caractérise également, c’est la simplicité éloquente de son style graphique, proche de celui d’un Riad Sattouf ou d’un Guy Delisle : une ligne claire, simple, qui va à l’essentiel et met l’accent sur les personnages et leurs émotions.

Le T.3 de L’Odyssée d’Hakim sortira en 2020 et racontera la terrifiante traversée de l’Europe d’Hakim, sur fond de haine des migrants. Un seul mot s’impose pour traduire notre attente : V I T E !

A. C.

T. 1 –De la Syrie à la Turquie304 p, 24,95 €

T.2De la Turquie à la Grèce 256 p., 22,95 €

Dur-e-s à cuire- Till Lukat – Ed. Cambourakis

COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO (2017) – Copyright visuels T. Lukat / Ed. Cambourakis

Après le succès de son précédent album, Dures à cuire, 50 femmes hors du commun qui ont marqué l’histoire (v. Archives), dans lequel l’auteur mettait en images le parcours d’une cinquantaine de femmes remarquables, le voilà qui récidive avec celles et ceux qui ont inscrit leurs noms dans le grand livre des exploits sportifs*.

Till Lukat les a croqués en deux temps trois mouvements : une représentation à l’aquarelle de l’intéressé(e) sur la page de gauche, un épisode emblématique de sa vie en quatre cases – souvent humoristiques – et quelques bulles, sur celle de droite. Une courte note biographique vient complèter le tout.

La concision et la diversité des portraits donnent un rythme plaisant à cette escapade. On s’attarde sur certains visages, on en découvre beaucoup d’autres, on est ému, admiratif, on se remémore les mots de Pierre de Coubertin : « L’important dans la vie, ce n’est pas le triomphe, mais le combat ».

Tout débute à Olympie, en l’an 776 avant J-C. Les meilleurs athlètes sont réunis pour rendre hommage à Zeus au travers de leurs performances, cependant que nombre de spectateurs vaquent à leurs échanges commerciaux et attendent le clou du spectacle, au cours duquel une centaine de bœufs seront sacrifiés.

Un bond en avant dans le temps projette ensuite le lecteur au XIe siècle. Un certain Milon de Crotone (Italie), connu pour sa force herculéenne et son appétit gargantuesque, court en tenue d’Adam, un bœuf (destiné à être dévoré par lui quand la faim se fera sentir) en équilibre sur ses épaules.

Jesse Owens
Johnny Weissmuller

On passe ensuite à ceux dont les noms restent inscrits dans les replis de notre mémoire : l’intrépide Alexandra David-Néel galopant sur les pentes himalayennes ou visitant la ville interdite de Lhassa déguisée en mendiante ; le coureur automobile Juan Manuel Fangio, qui sera kidnappé par des opposants au régime du dictateur Batista ; le prodigieux athlète noir américain, Jesse Owens, quadruple médaille d’or aux JO de Berlin en 1936 ; la britannique Barbara Buttrick, que l’on surnommait « la puissance atomique du ring », championne du monde de boxe féminine en 1957 ; Mohamed Ali ; la taekwondoïste Kimia Alizadeh, première femme iranienne à être médaillée olympique (2016)…

Jeannie Longo
Toni Stone

Côté foot, on retrouve les incontournables Zidane, Maradona, etc. Et aussi le « roi Pelé », qui, lorsqu’il était enfant, s’entraînait avec une chaussette remplie de papier en guise de ballon ou bien, les jours fastes, avec un pamplemousse.

Il y a surtout tous ceux que l’on découvre : l’apnéïste Natalia Molchanova (41 records mondiaux) ; le docteur Ludwig Guttmann, à l’origine des Jeux paralympiques initialement destinés aux victimes et anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale ; Dick et Rick Hoyt, tous deux lourdement handicapés, entrés au palmarès de l’Ironman.

Katherine Switer

… sans oublier Katherine Switer, marathonienne dans l’âme qui, en 1967, imposa le port du dossard numéroté, permettant ainsi aux femmes de participer officiellement au Marathon de Boston. En 2017, à l’âge de soixante-dix ans, elle était sur la ligne de départ de la 121e édition de la prestigieuse compétition.

Souvenirs, souvenirs pour certain-e-s. Till Lukat s’empare avec humour de ces destins emblématiques, il ne manque pas de souligner la dimension politique du sport (JO de Berlin en 1936, l’Apartheid en Afrique du sud…), sans pour autant faire l’impasse sur son côté obscur (le dopage) et les frasques judiciaires de quelques-unes de ses stars. À mettre entre toutes les mains à partir de 9 ans.

Anne Calmat

128 p., 15€

Milon de Crotone, Henri Desgrange, Alexandra David-Néel, Francisco Lázaro, Alfonsina Strada, Rudolf Dassler, Johnny Weissmuller, Pierre Levegh, Helene Mayer, Juan Manuel Fangio, Jesse Owens, Fanny Blankers-Koen,Toni Stone, Barbara Buttrick, Tamara Tyshkevich, Wilma Rudolph, Pelé, Bruce Lee, Mohamed Ali, Bobby Fischer, Jean-Claude Killy, Kathrine Switzer, O.J. Simpson, Arnold Schwarzenegger, Dr. P. K. Mahanandia, Mark Spitz, Florence Arthaud, Jeannie Longo, John McEnroe, Florence Griffith-Joyner, Diego Maradona, Nadia Comaneci, Team Hoyt, Natalia Molchanova, Michael Jordan, Cheryl Miller, Ken Aston,Tonya Harding, Zinédine Zidane,Tiger Woods, Ellen MacArthur, Angela Ruggiero, sir Mo Farah, Marta Vieira da Silva, Candace Parker, Yuliya Stepanova, Anthony Robles, Teddy Riner, Bethany Hammilton, Ellie Simmonds, Yusra Mardini, Kimia Alizadeh.

Callas Je suis Maria Callas – Vanna Vinci – Ed. Marabout-Marabulles

Depuis le 26 juin 2019 © V. Vinci/Marabulles

Où cesse la parole, commence la musique a dit l’admirable Hoffman. Et vraiment la musique est une chose trop grande pour pouvoir en parler. Mais en revanche, on peut toujours la servir, et toujours la respecter avec humilité. Chanter pour moi, n’est pas un acte d’orgueil, mais seulement une tentative d’élévation vers ces cieux où tout est harmonie.

Maria Meneghini Callas (v. ci-contre)

Aperçu de l’album en préparation : https://www.google.fr/url?

Il y a quelque chose de désespéré et de revendicatif dans l’intitulé même cet l’album, pour lequel on comprend que c’est moins la sublime cantatrice que la femme qui a intéressé la scénariste et illustratrice italienne. Maria Callas et son inextinguible besoin d’être aimée et reconnue, Maria Callas et son rapport à la solitude et à celle qu’on ose à peine appeler sa mère. Cette mère qui l’a rejetée dès sa naissance, avant qu’elle ne découvre l’avantage financier qu’elle allait pouvoir tirer du talent musical de sa fille.

Et peut-être avant tout, le rapport que la diva assoluta a entretenu avec elle-même et avec son apparence, afin d’effacer le souvenir de l’enfant au visage ingrat et au corps disgracieux qu’elle avait été.

Il est naturellement question ici des hommes qui ont compté dans sa vie : l’industriel Giovanni Battista Meneghini, son époux-manager qui n’a pas vu la chenille se transformer en papillon, son grand ami Pier Paolo Pasolini qui a fait d’elle au cinéma une Médée incandescente – l’archétype même de l’héroïne tragique qu’elle incarna si souvent sur scène. Il y a aussi eu Onassis, le mufle, le prédateur qui s’est joué d’elle, et qui l’a dévastée…

Sa dimension « diva » est cependant bel et bien présente dans l’album. De nombreux témoignages de ceux qui l’ont cotôyée viennent conforter ou corriger l’image que l’on conserve d’elle : Elvira de Hidalgo, sa chère professeure de chant, les chefs d’orchestre Tullio Serafin et Carlo Maria Giulini, le cinéaste Lucchini Visconti, etc.

Celle qui a vécu dans une perpétuelle recherche de la vérité de la vie a tout connu : la dévotion de son public, mais aussi la curiosité mortifère de ceux qui ont pris un malin plaisir à pointer ses faux-pas et ses défaillances, à commencer par la meute de paparazzi qui l’ont sans cesse traquée.

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwjb_JiA0ZDjAhUIRBoKHWcuBM8QwqsBMAB6BAgBEAQ&url=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3D9gHe3WmzKxE&usg=AOvVaw3zTEEEzu4C3PlQMgtwS8sp

De multiples moments restent à découvrir dans cet album qui sort en ce moment « dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre »… selon l’expression consacrée.

Anne Calmat

176 p., 17,90 €

Orwell – Pierre Christin – Sebastien Verdier – Ed. Dargaud

En librairie depuis le 14 juin © P. Christin – S. Verdier / Dargaud

Le sous-titre de l’album annonce la couleur. Qui est ce curieux personnage qui semble avoir vécu plusieurs vies ? 

Eric Arthur Blair, de son nom de plume George Orwell, nait à Motihari en 1903 durant la période du Raj anglais. Ses origines promettent l’aventure : un arrière-grand-père propriétaire d’esclaves en Jamaïque, mort ruiné ; un grand-père devenu pasteur en Tasmanie ; une mère française et un père travaillant au département Opium pour le gouvernement anglais du Bengale. 

Eric Arthur annonce au monde sa vocation littéraire en dictant à l’âge de 5 ans ses premiers poèmes à sa mère. La suite de sa vie ne sera qu’une série d’épisodes qui formeront le terreau de son œuvre.

Il connaît une courte période heureuse en Angleterre où sa mère est rentrée vivre seule. Il découvre la nature anglaise, le jardinage, les animaux de ferme, auxquels il restera attaché sa vie entière.

Après une prep’ school anglaise où la discipline est de fer et le fouet fréquent, le jeune homme intègre la prestigieuse école d’Eton, où il gagnera un accent dont il ne pourra jamais se défaire. À sa sortie, plutôt que rejoindre la célèbre université d’Oxford, il fait le choix d’un engagement dans la police birmane. L’expérience tourne court, il donne sa démission pour laisser derrière lui « cinq années d’ennui au son du clairon ». Un premier roman, Une histoire birmane, raconte comment il a pris conscience de ce qu’on appelle l’impérialisme. Aucun éditeur n’en voudra. 

Détail planche

À son retour en Angleterre, désargenté, Blair-Orwell cumule une série d’expériences qui formeront sa conscience politique et nourriront son inspiration : fréquentation des bas-fonds et des asiles, garçon-plongeur dans les arrières-cuisines de restaurants parisiens, cohabitation avec vagabonds et clochards, découverte du prolétariat dans les régions minières. Il en voit assez pour se convertir au socialisme et entame une carrière de journaliste.

Un petit job dans une librairie lui donne l’occasion de rencontrer Eileen O’Shaughnessy, qu’il épouse.

Détail planche

Tous deux s’engagent en 1936 aux côtés des Républicains durant la guerre d’Espagne.

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L’intérêt passionné des auteurs pour cet homme excentrique et attachant se transmet au lecteur à travers les épisodes marquants de sa vie. Il meurt prématurément de la tuberculose en 1950.

Écrit en 1948, édité en 1949

Nous l’accompagnons jusqu’à son dernier ouvrage, 1984, dont le personnage de Big Brother symbolise la figure des régimes autoritaires. Se doute-t-il ce démocrate anti-stalinien qu’il apparaîtra soixante-dix ans plus tard comme l’annonciateur de la création de l’Internet, du Big Data et des possibilités de contrôle et de manipulation des données personnelles ? 

1984 (extrait planche)

La suite de planches en noir et blanc, très fouillées, très réalistes, déroule l’histoire comme un film dans lequel s’insèrent des séquences colorées, illustrant des extraits de textes ou de romans. Quelques photos nous dévoilent le vrai personnage, très grand, très maigre et moustachu. À travers cet ouvrage, nous avons rencontré Gorge Orwell.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 19,99 €

Sous le signe du Grand Chien – Anja Dahle Øverbye – Ed. ça et là

En librairie depuis le 14 juin – COMMUNIQUÉ
Visuels copyright A. Dahle Øverbye / Ed. ça et là

Les « journées du chien » est un phénomène qui se produit au cœur de l’été, pendant les journées les plus chaudes de l’année, entre le 22 juillet et le 23 août. Cette période est placée sous le signe de la constellation du Grand Chien, au moment où les esprits s’échauffent sous l’effet de la chaleur, « dans ces jours de chaleur, le sang est furieusement excité ! » (Roméo et Juliette, Shakespeare ).

C’est à ce moment-là que nous faisons la connaissance d’une jeune norvégienne, Anne, à mi-chemin entre l’enfance et l’adolescence. Le temps de plus en plus étouffant et poisseux de cet été a des répercussions sur les relations de la jeune fille avec son entourage. Sa meilleure amie, Mariell, préfère passer du temps avec Karianne, qui est légèrement plus âgée. Anne est laissée de côté, et même brimée par les deux autres filles, mais elle veut désespérément redevenir amie avec Mariell… Jusqu’à quel point ?

Les paysages de l’ouest de la Norvège, représentés avec une grande sensibilité dans des dessins au crayon jouent un rôle central dans cette histoire, un aperçu de la nature parfois violentes des relations entre adolescentes.

Sous le signe du grand chien est le premier roman graphique de l’autrice norvégienne Anja Dahle Øverbye.

Dans le même esprit, on aura plaisir à redécouvrir, toujours aux éditions çà et là, Ce qui se passe dans la forêt (oct. 2016) et L’une pour l’autre (juin 2017) de Hilda-Maria Sandgren (voir archives).

72 p., 15 €

Passeur d’âmes – Golo Zhao – Ed. Cambourakis

Coup d’œil…
© Golo Zaha/Cambourakis, 2014

Qui n’a jamais voulu rencontrer son ange gardien ou le fantôme de son meilleur ami disparu ? L’univers fantastique de Golo Zhao, aux couleurs pastels et aux traits arrondis, campé cette fois au cœur des villes de la Chine contemporaine, illustre des histoires poétiques et merveilleuses, où destin et amour ne font qu’un. Des histoires qui mettent en scène des personnages, dont les ressorts intimes seront dévoilés à la fin.

Dans une petite ville au bord de la mer à l’écart des séismes politiques qui ont bouleversé cet immense pays, la vie s’écoule doucement, les gens habitent dans des maisons un peu délabrées mais non sans charme, qui n’ont pas plus de trois ou quatre étages. Chacun se conduit comme s’il existait un contrôle implicite, mais l’autorité est invisible.

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Nous croisons successivement une petite fille accompagnée à son insu par un garçon qui lui sauvera la vie sur un passage pour piétons ; une lycéenne passionnée de géographie qui va rester au pays, sans savoir que des chances exceptionnelles s’offraient à elle ; des enfants amateurs de bonbons, mais terrifiés par la patronne du bazar ; un garçon incapable, de par sa maladie, de ressentir la douleur physique, révolté par son infirmité et persécuté par ses camarades de classe ; un couple de fiancés d’il y a soixante ans, séparé par des événements déconcertants. Nous assistons également aux querelles de deux amis qui ont chacun un appareil photo de prédilection…

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Il y a des sauts dans le temps, des retours en arrière, des personnages élusifs dont l’intervention est déterminante, et aussi des chats, avec leur mystérieux pouvoir de catharsis, qui font évoluer les choses et les gens.

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Il y a un aspect initiatique dans chaque histoire : les personnages ont un chemin à parcourir, doivent faire des choix et en mesurer les conséquences. Derrière la vie, on s’aperçoit en effet que les actes de chacun sont pris en compte, que des passeurs, un peu anges gardiens, conduisent les âmes – oui, oui, c’est bien d’âmes qu’il s’agit – vers leur devenir. 

Les dessins à l’aquarelle de Golo Zhao mettent parfaitement en valeur les ambiances contrastées des différents récits. Ses personnages vêtus de bleu se détachent sur le fond ocre de la ville, qui respire au gré des vents, des orages et même d’un cataclysme.

Il y a aussi le clin d’œil du gros chat qui n’a qu’une oreille – à moins qu’il ne l’ait couchée sur sa tête…

Jeanne Marcuse

176 p., 22 €

Né en 1984, Golo Zhao est diplômé de l’Académie des beaux-arts de Guangzhou et de l’Académie cinématographique de Beijing (Beijing Film Academy). Passionné de dessin et d’animation, il a travaillé pour des magazines de bande dessinée avant de réaliser La Balade de Yaya. Il a notamment remporté en 2010, le prix de la meilleure bande dessinée au Festival International d’Animation et de Bande dessinée à Hanghzou.

Golo Zhao a également composé entièrement ou participé à :

2011La Ballade de Yaya – (9 vol.) – Ed. Fei

2014 Entre le ciel et la terre – Ed. Cambourakis

2016 Hello Viviane – Pika Ed.

2016Au gré du vent – Pika Ed.

2017Kushi (4 vol.) – Ed. Fei

2017Le monde de Zhou Zhou (vol. 4 à paraître) – Ed. Casterman

2019 Poisons – Pika Ed.

2019 Rêveries – Ed. Casterman

Algues vertes, L’Histoire interdite – Inès Léraud – Pierre Van Hove – Ed. Delcourt

En librairie à partir du 12 juin 2019 – Copyright I. Léraud-P. Van Hove / Delcourt. Couleurs Mathilda.

Depuis la fin des années 1980, pas moins de trois hommes et quarante animaux (cheval, chiens, sangliers…) ont été retrouvés morts sur les plages bretonnes. L’identité du tueur en série est un secret de polichinelle : les algues vertes. Un demi-siècle de fabrique du silence raconté dans une enquête fleuve.

Nous découvrons ici les principaux épisodes de ce terrible feuilleton qui perdure depuis près de quatre décennies. En dépit de leur portée, peu ont été repris dans la presse nationale au plus fort de leur actualité.

Qui en effet, en dehors des associations de défense de l’environnement, a réellement pris la mesure de ce qu’induisait la présence d’hydrogène sulfurisé (HS25) dans les algues vertes en décomposition sur le littoral breton ?

Nous découvrons aussi la mauvaise foi accablante de ceux qui se sont saisis des dossiers à instruire, et qui sont allés jusqu’à imputer aux victimes la responsabilité de leurs malheurs. Avec la complicité, tacite ou non, de ceux qui craignaient de perdre leurs privilèges.

Affaire Vincent Petit, vétérinaire. Juillet 2009

Et même lorsque, à la fin du mois d’août 2009, suite à l’épisode relaté ci-dessus, quatre ministres se rendent en Bretagne, après une nouvelle mise en évidence de la haute toxicité des algues vertes, la secrétaire d’État à l’Écologie, Chantal Jouannau, déclare « Ce qui me frappe dans ce dossier, c’est le nombre d’années où on a joué la politique de l’autruche.« , ce fléau, qui aurait pu être en partie jugulé par une modification du système productif, dont cette fois les agriculteurs seraient les bénéficiaires, ne va pas pour autant être pris à bras-le-corps. Léthargie coupable de L’État, négligence, voire dissimulation des autres, HS25 a alors encore de beaux jours devant lui avant d’être mis ko.

En 2019, l’ombre de Sisyphe continue d’autant plus à planer sur ce combat que le taux d’algues vertes, historiquement en baisse en 2017, a connu un nouveau pic à l’automne 2018…

Affaire Thierry Morfoisse, ramasseur d’algues. Juillet 2009

Une enquête édifiante, menée par Inès Léraud, journaliste et documentariste, membre du collectif des journalistes d’investigation Disclose. Elle doublée à la fin de l’album d’un rappel chronologique & iconographique des principaux événements et décisions survenus entre 1960 et 2019. https://made-in-france.disclose.ngo/

Anne Calmat

144 p., 18,95 €

Le rapport W – Infiltré à Auschwitz – Gaétan Nocq – Ed. Daniel Maghen


En librairie depuis le 23 mai 2019
© G. Nocq/D.Maghen

Postface « À propos du Rapport Pilecki », Isabelle Davion. Maîtresse de conférences, Sorbonne Université
Rapport Pilecki, rédigé en 1943

Toute la journée, nous avons roulé. Aucune nourriture, aucune boisson ne furent distribuées. Mais après tout, personne ne voulait manger.

Le train s’arrête enfin, la porte du wagon s’ouvre brutalement, l’air pénètre dans l’espace confiné où étaient entassés des dizaines d’hommes, essentiellement des prisonniers politiques polonais. Des SS, Mauser à la main, les font descendre. L’horreur de l’arbitraire commence alors. Quelques-uns sont désignés, puis abattus. Leurs cadavres sont aussitôt livrés aux chiens qui accompagnent les soldats allemands.

Septembre 1940. La mission que s’est assignée Wiltold Pilecki, officier de l’Armée secrète polonaise, en se portant volontaire pour infiltrer le camp d’Auschwitz afin d’y constituer un réseau de résistance et de renseigner ceux qui pourront enrayer la machine infernale, vient de débuter.

S’en suit la description des conditions de travail une fois arrivé dans le camp d’Auschwitz, avec le sadisme des séances d’humiliation – Sautez ! Roulez ! Dansez ! Pliez les genoux ! – et, dans le meilleur des cas, l’opportunité pour certains d’y échapper un temps, lorsque l’on a, ou prétend avoir, une compétence particulière qui permet d’être chargé d’une réparation dans la maison d’un officier ou bien recruté pour des travaux de terrassement destinés à l’extension du camp, ou à la construction de son jumeau, à trois kilomètres de là.

Combien seront-ils encore là, lors de la libération d’Auschwitz, le 27 janvier 1945 ? Witold Pilecki* précise dans son rapport que la portion alimentaire était calculée de telle façon que les prisonniers ne vivent que six semaines.

Une fois dans la place, il lui faut ruser, se faire affecter aux postes stratégiques qui dépendent du bureau de la répartition de la maintenance, afin, par exemple, de faire bénéficier les vivants des colis que les morts ne pourront plus recevoir. Tenir bon, ronger son frein, même lorsque les camions viennent chaque matin déverser les affaires de ceux qui ont été gazés ou exécutés la veille. Se méfier, débusquer les traîtres. S’évader parfois en rêve, en se réfugiant dans les souvenirs d’un passé révolu.

Il lui faut aussi apprendre à compartimenter, afin d’éviter que tout ne s’écroule si la cellule a été repérée par les Allemands ou tout simplement dénoncée dans les lettres anonymes déposées dans la boîte aux lettres du Block 15.

Détecter les ennemis invisibles, être sans cesse sur le qui-vive, prendre des risques calculés, s’adjoindre les fidèles compagnons qui feront parvenir à l’état-major de l’armée secrète basée à Varsovie, des compte-rendus que les alliés pourront ensuite exploiter.

Pour mener à bien sa mission, Witold Pelcki s’est placé sous l’autorité d’un lieutenant-colonel emprisonné avec lui à Auschwitz. Son réseau s’appellera la SOW, l’Union des organisations militaires, d’autres se constitueront par la suite.

Combien de fois va-t-il échapper à la balle qui lui est destinée s’il venait à lui manquer une réponse aux questions que lui posent les Kapos ?

« Le jeu que je jouais était dangereux. En fait, j’avais largement dépassé ici ce que, sur terre, on appelle dangereux.»

Thomasz Serafinski va œuvrer sans relâche à la réussite de sa mission, jusqu’à ce qu’il soit prêt à prendre le contrôle du camp.

« Chacun était prêt à mourir. Avant de périr, nous aurions infligé des pertes sanglantes à nos bouchers. », écrira-t-il dans son rapport en 1943. On pense irrésistiblement au très beau texte illustré d’Aline Sax (v. BdBD Archives, Les couleurs du ghetto), dans lequel le chef de cellule dit aux insurgés « Nous ne survivrons pas à ce combat. Les forces en présence sont trop inégales. Nous nous battrons pour sauver notre honneur. Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? »

Détail p. 195

Il ne reste plus ici qu’à attendre que l’ordre d’entrer en action leur parvienne. À supporter qu’il arrive. Sinon, il faudra passer au plan B…

Un album vertigineux, tant pour la force du témoignage de Witold Pilecki que pour celle de l’adaptation qu’en fait Gaétan Nocq. Ses illustrations sont également remarquables ; on passe des séquences en monochrome dégradé à toute une palette de couleurs, en superposition ou en opposition, qui montrent les différentes phases du quotidien concentrationnaire des détenus.

Anne Calmat

250 p., 29 €

  • Infiltré sous le nom de Tomasz Serafinski.