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Martin Eden

couve_martin_eden_teld’après le roman de Jack London – Récit Denis Lapière – Dessins et peintures Aude Samama – Ed. Futuropolis, 176 p., 24 € (7 janv. 2016)

Ce n’était pas une mince affaire que de s’atteler à la mise en images d’un roman qui fait toujours l’objet d’un véritable culte. Ecrit en 1909 par Jack London (1876-1916), Martin Eden retrace l’itinéraire d’un jeune homme du peuple qui, par hasard, va pénétrer dans la bonne société d’Oakland, au début du 20e siècle.

Grâce à ses entrées dans la famille Morse, le marin bagarreur va être fasciné par cette bourgeoisie dont il découvre peu à peu le parler et les règles de bienséance. Il pense alors qu’il lui suffit de changer de langage, de culture, de se livrer corps et âme à la  littérature pour gagner le coeur de Ruth, la jeune fille de la maison.

De son côté, cette jeune fille, cultivée mais protégée de la vie, se prend pour un mentor, sans bien saisir la nature de l’attraction qu’exerce sur elle cet homme singulier qui l’idolâtre. Elle va tenter de le façonner et d’en faire un objet présentable pour sa classe sociale, en lui rognant les ailes et en prenant le pouvoir sur lui, au nom de l’amour.martin_eden-5_tel

Martin va accéder à la culture dans un cheminement d’autodidacte boulimique et désordonné qu’on pressent voué à l’échec, et au prix de sacrifices surhumains, atteindre l’objectif littéraire qu’il s’est un jour fixé.

On traverse dans ce récit le monde de la mer, mais de façon assez fugace, on découvre les faubourgs d’Oakland, les galetas incommodes, les bars, les rues, les réunions politiques, les intérieurs bourgeois.

L’adaptation de Denis Lapière, les dessins et peintures remarquables d’Aude Samama, son travail sur les couleurs, les angles et les gros plans rendent compte des passages les plus marquants du récit. Le choix de ses moments essentiels et l’attention portée au langage et à son évolution, font qu’on peut dire que le pari d’une adaptation graphique de l’œuvre est réussi.

Ce qu’on perd de débats intérieurs, de réflexions politiques et philosophiques, on le trouve dans la façon dont sont peints les habitats, les lieux, la nature où se joue la parenthèse idyllique – édénique – de l’aventure amoureuse entre Martin et Ruth. Dans les chambres misérables aussi, où Martin se met à étudier puis à écrire, dans les bars à la Edouard Hopper où il s’enivre avec désespoir, dans la blanchisserie où il trime comme une bête de somme, perdant alors toute possibilité de créer et même de penser – une remarquable illustration de l’aliénation par le travail.

martin_eden-2_telTout cela est minutieusement restitué, jusqu’au détail graphique d’un vase que Martin manque de faire tomber lors de sa première visite dans le « beau monde », et qui en dit long sur l’inconfort du jeune homme à se mouvoir dans un milieu qui n’est pas le sien.

On a beaucoup écrit, beaucoup glosé sur le sens de ce roman. On peut dire qu’il a échappé à son auteur, qui voulait donner à saisir l’inanité de la volonté individuelle, de l’ambition personnelle, lui qui adhérait aux idées socialistes de son temps. Le lecteur s’attache envers et contre tout à cet homme épris d’absolu et souvent perçu comme un modèle, une sorte d’archétype de la réussite à l’américaine. Or c’est bien une entreprise vouée à l’échec que Jack London a voulu dépeindre.

Idéaliste, individualiste, Martin Eden est condamné d’avance à ne pouvoir trouver sa place dans cette société, même s’il finit par être reconnu comme un grand écrivain. Perdu entre deux mondes, délesté de ses illusions, il n’avait d’autre choix que celui qui clôt le récit.

C’est bien sûr en partie de London lui-même qu’il est question, la dessinatrice lui donne d’ailleurs les traits de l’auteur. Mais les grandes oeuvres sont ouvertes et se prêtent à des lectures multiples et infinies, cet album y prend sa place.

Gageons qu’il conduira le lecteur à (re)découvrir un roman qui interroge si puissamment sur les inégalités sociales, les idéaux et ce qu’il en reste, les désillusions amoureuses, la création… Sur ce qu’est la vie, au fond.

Danielle Trotzky

To-day

 

Les 110 ans d’Annaïck Labornez…

41cLu4zuOVL._SX363_BO1,204,203,200_Bécassine Une Légende du siècle de Bernard Lehembre et Joseph-Porphyre Pinchon – Musée de la Poupée*, 168 p., 29 € –

ccf18022015_00003_1Annaïck Labornez, née en février 1905 à Clocher-lès-Bécasses, plus connue sous le nom de Bécassine, ne sait pas lors de sa première apparition, qu’elle va devenir l’un des personnages les plus connus de la bande dessinée.

La brave petite Bretonne, tout à la fois naïve et dévouée, servante au grand coeur, traverse avec succès tout le XXe siècle et joue les prolongations au XXIe. Autour d’elle gravitent quelques personnages hauts en couleurs, parmi lesquels se distinguent la célèbre marquise Grand-Air et sa fille adoptive Loulotte. »*

1905, c’est l’année de la première publication d’un magazine destiné aux petites filles, intitulé la Semaine de Suzette. Les circonstances vont amener Suzette et Bécassine à faire un bout de chemin ensemble. À quelques jours de sa mise en vente, la dernière page du mag est toujours blanche. Que faire ?

Maurice Languereau (alias Caumery à partir de 1913), neveu de l’éditeur de « la Semaine« , écrit à la hâte l’histoire d’une petite campagnarde un peu gauche et ingénue – mais qui s’avèrera par la suite plutôt finaude – fraîchement débarquée dans la Capitale. On fait appel au seul dessinateur présent, Emile-Joseph Pinchon, et hop ! le tour est joué… et la carrière de Bécassine, lancée.

UnkL’Erreur de Bécassine (titre de cette page) va être un succès immédiat. La gamine au visage rond et aux yeux en forme de boutons de bottine aura par la suite plusieurs papas et une maman. Elle va participer à la Seconde Guerre Mondiale (ses albums, jugés subversifs par les Allemands seront saisis), voyager, mener des enquêtes, faire de l’escalade, pouponner, piloter un avion, fêter ses 90 ans, ses 100 ans, puis ses 110 ans. Une « véritable fresque proustienne« , écrira Francis Lacassin dans le Magazine Littéraire de janvier 1969.Couv_107628

Dans l’esprit de Caumery, il s’agissait simplement de divertir les jeunes lectrices de la Semaine de Suzette, mais Bécassine va, presque à son insu, damer le pion à toutes ses concurrentes potentielles et régner en maître sur l’hebdo qui l’a vue naître. Puis partir vivre sa vie sous d’autres cieux dès 1913.

« Son » dernier album, Bécassine au studio, a été réédité en 2005 (on l’avait découvert sous cette forme en 1993), suivi en février 2015 de Bécassine Une Légende du siècle (réédition). Rendez-vous en 2025 ?

A.C.

Unknown

  • Musée de la Poupée – 28 rue Beaubourg, Paris 3e
  • « La Bande dessinée » de Patrick Gaumer et Claude Moliterni (Ed. Larousse, 1994)

Joann Sfar et son chat : 1+1= 6

Le Chat du Rabbin de Joann Sfar – Ed. Dargaud – Intégrale (vol. 1 à 5), 288 p., 34,90 € – Tu n’auras d’autre dieu de moi (vol. 6), 56 p., 12,99€

896637163Depuis décembre 2006 et l’album Jérusalem d’Afrique, le chat n’avait plus parlé ni pensé, ni même miaulé. Sauf au cinéma, dans le long-métrage réalisé par Joann Sfar et Antoine Delesvaux, »Le Chat du Rabbin » (César du meilleur film d’animation 2012).

 

Couverture

C’est donc avec émotion que les fans de la série ont découvert en août dernier ce sixième opus, intitulé Tu n’auras pas  d’autre dieu de moi. L’auteur y explore l’une après l’autre les différentes facettes de la vie du rabbin à Oran. La population de cette ville aux origines multiples a appris, au cours d’une longue histoire, à ne pas dépasser certaines limites, ou à ne les enfreindre… que dans certaines limites. 

Dans le premier épisode, La Bar-Mitsva, le rabbin découvre que son chat, qui s’est mis à parler à la suite d’un incident déplorable, a étudié les livres de son maître et qu’il les explique à sa façon.

Le Chat, ce grand bavard philosophe, que ses études rabbiniques ont rempli d’astuce (et d’astuces), ne dédaigne pas pour autant les ficelles de l’esprit occidental. Il commente, tout au long des histoires suivantes, les voyages et les équipées dans lesquelles son maître est entraîné par des personnages parfois saugrenus mais toujours significatifs. 

Ainsi dans Le Malka des Lions (les montagnes de l’Afrique du Nord et les fiançailles de Zlabya, la fille du rabbin), L’Exode (la belle-famille de Zlabya dans le Paris des années 20), Le Paradis terrestre (la longue errance du rabbin, de son cousin le Malka et de son vieux lion), puis dans la surprenante Jérusalem d’Afrique, protégée par de féroces gardiens.  

Page 3Avec Tu n’auras pas d’autre dieu que moi, nous revenons à Oran, cette ville magique où les hommes habitent dans de vieilles pierres dont ils semblent issus. Zlabya attend son premier enfant. Le chat est inquiet. Sa maîtresse ne fait guère attention à lui, elle vit dans un rêve où il ne peut la suivre. D’ailleurs il n’a pas le droit de lui parler, il l’a promis au rabbin.

Et à la naissance de l’enfant, le Chat comprend que la mère, le père et leur petit sont maintenant dans un jardin clos, dont l’accès lui est interdit. Il en vient à se demander « Et si ce n’était pas moi le centre du monde ? »

Page 9Il s’en va, il essaie de devenir un « chat normal », mais ce n’est pas facile quand on en a depuis si longtemps perdu l’habitude. Il fait la connaissance de « la petite souris » et l’accompagne dans une aventure à la fois désopilante et sordide, dont il sort dégouté.

Le dessin de Joann Sfar est toujours aussi évocateur. Il contribue à créer chez le lecteur un espace de liberté, où les idées se nichent et évoluent à leur façon.

Zlabya a raison de dire : « Les rêves, ce n’est pas des mensonges, si je ne rêvais pas, j’exploserais. »

Jeanne Marcuse

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19214108&cfilm=129365.html

To-day

Pleins feux sur Claire Bretécher, dessinatrice et scénariste

bretecher-les-annees-pilote… avec la parution de deux albums-anthologies aux Ed. Dargaud et une exposition à la BPI du Centre Pompidou, jusqu’au 8 février 2016

 

Les  années Pilote, 220 p. 28€ – Morceaux choisis 128 p., 30€ (depuis nov. 2015)

 

 

Petite piqure de rappel. Dans les années 50, la bande dessinée franco-belge est considérée comme un divertissement réservé aux enfants. Quelques parutions font cependant tache (Le Journal de Spirou, Le Journal de Tintin…). C’est à la faveur de leur succès naissant que le premier numéro de Pilote, destiné aux adolescents, sort en octobre 1959. L’hebdo surprend par son contenu et la diversité de ses signataires : Uderzo, Goscinny, Hébrard, Tabary, Charlier… Ainsi que des personnalités du monde sportif, comme le coureur automobile Maurice Trintignant ou le footballeur Raymond Kopa.

Page 7Le Grand Duduche (Cabu, 1962), Achille Talon (Greg, 1963), Les Dingodossiers (Goscinny-Gotlib, 1963), Philémon (Fred, 65), etc.

 

En 1969, c’est au tour de Cellulite de se pointer, avec Claire Bretecher dans le rôle de la bonne fée. Elle va « transformer ce qui aurait pu être doux et fade en quelque chose d’appétissant et d’incroyablement farfelu », écrit alors René Goscinny. Cellulite a effectivement peu d’atouts dans son jeu : « La petite princesse ne fut pas baptisée Céleste, Blanchemine ou Claire, mais Cellulite. Le bon roi ne s’intéressa qu’au pognon et à courir le guilledou. Les princes devinrent des coureurs de dote, et Cellulite elle-même, une virago au visage approximatif  ».

Le style graphique de Claire Bretécher fait mouche, ses dialogues ciselés au cordeau, son sens de la parodie et son côté visionnaire sont d’une audace réjouissante et ancrent un peu plus la BD dans le monde des adultes. Avec en point d’orgue, la création de l’Echo des Savanes en mai 72.

Page 21

 

Claire ne va pas se contenter de mettre en scène les états d’âme de la princesse Cellulite, les vapeurs de Camomille, les problèmes existentiels de Guiguite ou d’Agripine, elle va également faire un sort aux « pseudos » de tous poils. Dans les FrustrésPage 20 (Obs, 1973), elle décrit avec une ironie mordante les mœurs du microcosme post-soixante-huitard parisien, où féministes patentées et intellos fumeux refont le monde aux Deux-Magots. Elle saura aussi anticiper sur les grands sujets qui agiteront la société trois ou quatre décennies plus tard (GPA, PMA, mariage pour tous, identité sexuelle). Pour l’heure Uderzo et Goscinny sont enchantés, Gotlib, tout aussi enthousiaste, décide de taquiner la muse…

« Ses cheveux blonds / Nous éblouissent / Ses joues rose bonbon / Nous attendrissent / L’eau claire de ses yeux / Nous fait chanter (…) / Son joli sein rond / Est un poème / Sa jambe est un affront / A Vénus même / Alors, pourquoi ? Pourquoi ? / (Que Dieu nous perde!) / Dessine-t-ell’ si bien qu’ça ? / Ell’ nous emmerde ! (Ode à Claire)

Page 7Claire Bretécher : un saut de quarante-cinq ans dans le temps, et le constat pour celles et ceux qui (re)découvriront ses planches insolentes, que celui de l’insouciance, des utopies essentielles et des matins clairs, semble aujourd’hui révolu.

Anne Calmat

 

* Exposition Claire Bretécher – BPI du Centre Pompidou (lundi, mercredi, jeudi, vendredi 12h – 22h – Samedi et jours fériés 11h – 22h). Entrée libre.

 

 

En descendant le fleuve – Diario di fiume

  • En librairie le 05 novembre 2015 (chronique bilingue)

couve_en_descendant_le_fleuve_telEn descendant le fleuve et autres histoires de GIPI (textes et illustrations) – Ed. Futuropolis, 128 p., 19 €

L’album regroupe une douzaine de récits, plus ou moins longs, qui pour beaucoup ont été publiés dans différentes revues italiennes à la fin des années 1990. La diversité des thèmes abordés – l’amitié, la perte d’un enfant, les fantasmes sexuels, la perversité, le respect de la dignité humaine -, celle des choix graphiques de l’auteur  – aquarelles profuses et subtiles, dessins dépouillés en noir et blanc – vont une nouvelle fois faire mouche auprès des fans du maestro assoluto de la bande dessinée transalpine. 

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Ici, tout semble vibrer au rythme d’une phrase musicale. L’adagio précède le vivace, lui-même suivi d’un allegro ma non troppo.

Assez peu d’allégresse en effet dans ces pages plus amères que douces, qu’une exploration de nos failles semble relier.

Le premier récit, intitulé En descendant le fleuve, est autobiographique. Les souvenirs de jeunesse de l’auteur riment avec son odyssée sur un canot pneumatique, en compagnie d’un ami, via la mer Tyrrhénienne. Tout est là: les méandres du fleuve, l’éclatante beauté des paysages, les nuits passées à sonder les bruits de la forêt, les surprises qui surgissent au détour d’un sentier… Le récit reprend et s’achève au douzième épisode sur une image effrontément scatologique. S’agit-il de la part de GIPI, devenu adulte, d’une allusion à cette maxime mi-figue, mi-raisin qu’on attribue à Boris Vian: « La vie est une tartine de merde dont on croque un bout tous les jours » ?

Entre les deux, des histoires souvent tragiques: un boxeur, que ses managers avides de profits ont sciemment envoyé au casse-pipe. « Arbitre, sommes-nous des figurants dans la vie d’autrui ? », se demande-il avant d’entrer dans le long tunnel qui va le conduire vers l’oubli définitif de tout ce que fut sa vie.

Plus loin, un ouvrier un peu fleur bleue décide de meubler sa solitude avec une Bimbo gonflable, plus vraie que nature. Une bande de flics graveleux ne va tarder à salir cette relation hors norme.

Certaines scènes font écho à une actualité toujours plus peignante: « Ça peut paraître bête, tous ces gens, comme moi, qui continuellement apprennent qu’il y a eu cent, deux cents morts noyés dans un naufrage, mais qui partent quand même (…) quitte à mourir », dit un jeune Ivoirien, abandonné avec ses compagnons d’exil au milieu du désert par ceux qui leur refusaient tout droit de transit sur la terre algérienne. Le texte a été publié en 2007 dans le collectif « Paroles sans papiers » (Ed. Delcourt).

Certains récits, plus oniriques ou plus fantastiques, ne se laissent pas aisément déchiffrer et donnent matière à cogitation. D’autres encore se présentent sous la forme d’un point d’interrogation.

Qu’est-ce que le génie ? 

À quoi tient la promesse d’une nuit d’amour ? Réponse (volontairement sibylline): à un téléphone portable.

Anne Calmat

Diario di fiume e altre storieGIPI – Coccino Press (Italia) – Traduction Carmela Aloia

2869747L’album contiene una dozzina di racconti, più o meno lunghi. Molti sono stati pubblicati in diverse riviste italiane alla fine degli anni 90.
I temi trattati – l’amicizia, la perdita d’un bambino, i fantasmi sessuali, la perversità, il rispetto della dignità umana… Quella delle scelte grafiche dell’autore – acquerelli profusi e sottili, puri disegni neri e bianchi, faranno sicuramente colpo ai « fans » del maestro assoluto dei fumetti transalpini.
Qui, ogni cosa sembra vibrare al ritmo di una parola musicale. L’adagio precede il vivace, seguito da un’ allegro ma non troppo.
Poca allegria infatti tra queste pagine più amare che dolci, che una scoperta della nostra debolezza sembra riunire.
Il primo racconto, intitolato  » Scendendo il fiume  » è autobiografico – Ricordi di gioventù dell’autore rimane con il suo odissea su un canotto pneumatico, in compagnia di un’amico, verso il mare tirreno.

Ecco tutto – i meandri del fiume, la stupenda bellezza dei paesaggi, la notte trascorsa ad ascoltare i rumori della foresta, le sorprese che spuntano da un sentiero…

Il racconto continua e finisce al dodicesimo episodio con un’ immagine sfacciatamente scatologica. Si tratta da parte di GIPI, diventato adulto, con un’allusione a Boris Vian che diceva  » La vita è una tartina di merda, si morde un pezzettino tutti i giorni  » ?
Fra i racconti, spesso tragici : un pugile, i cui managers consapevolmente avidi di profitti, lo danneggiano.  » Arbitro, facciamo da comparse nella vita di altrui ? « , si chiede prima di entrare nel lungo percorso che lo porterà verso l’oblio definitivo di tutto quello che fù la sua vita.
Più avanti, un operaio sentimentale decide di colmare la sua solitudine con una Bimbo gonfiabile. Una banda di poliziotti corrotti stanno per avvilire questa relazione fuori norma.
Alcune scene fanno eco ad un’ attualità sempre più dipinta.  » Sembra stupida, tutta quella gente, come me, che in modo continuo impara che ci sono stati cento, duecento morti annegati in un naufragio, pero vanno via ugualmente ( …) Meglio morire, dice un giovane della Costa d’Avorio, abbandonato con i suoi compagni di esilio in mezzo al deserto, da chi rifiutava il diritto di transito via terra algerina.

Il testo è stato pubblicato nel 2007 in un collettivo,  » Paroles sans papiers  » ( Ed. Delcourt ).

Certi racconti più onirici o più fantastici sono difficilmente comprensibili e fanno riflettere. Altri ancora prendono la forma di un punto interrogativo. Cos’è il genio ?
Da cosa dipende la promessa di una notte d’amore ? Risposta ( volontariamente sibillina): da un cellulare.

Gipi

 

Saison brune

  • Octobre

Saison brune de Philippe Squarzoni (scénario et dessin) – Ed. Delcourt, 477 p., 29,95 €

À l’heure où la COP 21 devient imminente, il nous a paru pertinent de présenter cette « Saison brune » (parue en 2012) qui est en parfaite adéquation avec la manifestation qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015. Avec Philippe Squarzoni, le pavé n’est jamais loin de la mare. Au sens propre comme au figuré. Témoin, ce pavé de 477 pages qui nous rappelle SB02 Le compte à rebours est lancé et notre crédit de temps est limité, il est déjà trop tard pour faire marche arrière. », écrit-il.  Le titre de l’album fait du reste référence à cette cinquième saison qualifiée de « brune » dans le Montana, période d’indécision entre l’hiver et le printemps.

Pour cela, l’auteur, grand zélateur de la bande dessinée d’intervention politique devant l’Eternel, a fait appel de nombreux spécialistes, qu’il met en scène dans son récit : des climatologues, un physicien nucléaire, une spécialiste en gestion de l’environnement, des économistes, un journaliste.
Les deux premiers chapitres sont consacrés aux aspects scientifiques du réchauffement de la terre: fonctionnement du climat, augmentation des gaz à effet de serre, risques encourus, expertise menée par le GIC et par les participants au mouvement altermondialiste ATTAC, etc. Puis Philippe Squarzoni se livre à un recensement de leurs conséquences – nul besoin de les énumérer, elles s’étalent chaque jour sous nos yeux – et de leurs remèdes possibles. Que faire, quand tout ce qui est en cause est fondamentalement lié au fonctionnement même de nos sociétés ? Par quoi, par où commencer ? Quelle peut être notre action niveau individuel ?

SB01Il analyse les différents scénarios énergétiques qui s’offrent à nous, puis élargit son questionnement à d’autres dysfonctionnements notoires. Il met en garde et examine les modèles de sociétés qui permettront de limiter les dégâts.

À l’instar de ses précédents albums*, Philippe Squarzoni trouve la bonnes distance entre didactisme à tout crin et vie au quotidien. Il émaille son récit de références cinématographiques (Kurosawa, John Ford…), de croquis sur le vif, de graphiques, de saynètes. Le tout rythme, diversifie et fluidifie un scénario particulièrement foisonnant, à défaut d’être réconfortant.

A. C.

*Aux Ed. Delcourt : « Dol », « Garduno, en temps de paix », « Zapatta, en temps de guerre », « Torture blanche »

To-day.

Cher pays de notre enfance

mep_cher_pays_de_mon_enfance-3_telCher pays de notre enfance  Enquête sur les années de plomb de la Ve République de Benoît Collombat (récit) et Etienne Davodeau (dessin) – Ed. Futuropolis, 232 p., 24 €

Les affaires politico-judiciaires non résolues ou délibérément enterrées vous passionnent ? Cette bande dessinée est pour vous.
On est en octobre 2013, le journaliste d’investigation Benoît Collombat (France Inter) et le dessinateur Etienne Davodeau préparent un documentaire graphique sur deux événements majeurs qui ont marqué les années 1970.

Le premier concerne l’assassinat du juge Renaud, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975. Une exécution qui n’était vraisemblablement pas liée à un règlement de comptes de voyous, comme il a alors été dit, mais plutôt à l’enquête que celui qu’on appelait « le shérif » menait sur le dernier hold-up en date du Gang des Lyonnais et sur ses accointances avec le SAC (Service d’Action Citoyenne), soupçonné d’être le bras armé de nombreuses personnalités de très haut rang du monde politique, et l’un des pourvoyeurs de fonds d’un « certain parti gaulliste ».

Pour cela, Colombat et Davodeau vont rencontrer nombre de témoins clé de l’époque: des ex-magistrats, des parlementaires, des ex-fonctionnaires de police, des journalistes, etc. Puis ils vont recouper les témoignages recueillis, la grande majorité s’accordant à confirmer ce que Robert Paranc, ancien journaliste à RTL, a résumé par « il fallait éliminer ce juge qui faisait chier tout le monde et qui voulait prouver que l’argent du hold-up servait à alimenter les caisses d’un parti politique. » L’affaire Renaud s’est soldée par un non-lieu en 1992.

La suivante pourrait bien faire parler d’elle à nouveau.

Benoît Collombat et Etienne Davodeau sont maintenant sur la rive de l’un des étangs de Hollande, dans les Yvelines. C’est là que le ministre en exercice Robert Boulin se serait suicidé le 30 octobre 1975, après avoir été mis en cause dans une histoire de terrain acheté à bas-prix à Ramatuelle. Son corps tuméfié avait été retrouvé immergé dans soixante centimètres d’eau. Derrière le pare-brise de sa voiture, un mot d’adieu laconique destiné aux siens.

mep_cher_pays_de_mon_enfance-4_telLe journaliste et le dessinateur vont enquêter durant des mois auprès de plusieurs témoins, qui eux aussi s’accorderont à dire que Robert Boulin détenait des informations extrêmement sensibles et qu’il s’apprêtait à les étaler sur la place publique. Là encore, une cascade de faits troublants va étayer la théorie d’un assassinat politique: une autopsie bâclée, des lividités cadavériques placées au mauvais endroit, des prélèvements mystérieusement disparus, deux hommes aperçus aux côtés du ministre peu de temps avant son suicide…

Sa famille n’y a jamais cru, elle s’est battue pendant plusieurs années pour que le dossier ne tombe pas dans l’oubli. Bien lui en a pris, puisque « des éléments nouveaux viennent de ressurgir, le dossier Robert Boulin, va être rouvert », pouvait-on lire dans la presse du 10 septembre dernier.

Une bd édifiante, passionnante, nécessaire. On suit pas à pas les deux investigateurs et leurs témoins, on croise Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Charles Pasqua (qui n’acceptera jamais de recevoir les enquêteurs), Alain Peyrefitte, Olivier Guichard et consort, pour n’en citer que quelque-uns. Ils sont tous plus ressemblants les uns que les autres, grâce au coup de crayon virtuose d’Etienne Davodeau. L’album se referme sur une post-face signée Roberto Scarpinato, juge anti-mafia au tribunal de Palerme.

A. C.

 

Le voyage de Phœnix

  • Octobre –

4-homeLe voyage de Phoenix de Jung (texte et dessin) – Ed. Soleil, 320 p., 19,99€

Après son bouleversant « Couleur de peau: miel* » et le film d’animation qui a suivi, Jung revient sur le devant de la scène bédéiste avec un nouveau roman graphique -en partie autobiographique- qui a pour thèmes la quête des origines, les secrets de famille, la mort, la renaissance, la résilience.

Ici, plusieurs destins s’entrelacent pour former un tout. Celui de la narratrice, Jennifer, dont le père, un marine américain, serait mort en Corée du Sud peu avant sa naissance. Une chape de plomb s’est abattue sur les circonstances qui ont entouré sa disparition. N’en pouvant plus et se sentant souvent en terrain hostile, la jeune fille s’est rendue à Séoul dans l’espoir de découvrir la vérité. Elle y vit depuis six ans au moment où débute cette histoire. On y découvre le destin du petit Kim, cinq ans, que ses parents adoptifs, Aron et Helen, sont venus chercher à l’orphelinat américain de Séoul.  C’est Jennifer qui leur a remis l’enfant. Aron est dessinateur de BD.

 

voyage-poenix-planche-2L’arrivée de ce petit être solaire « habité par une âme très ancienne » marquera à tout jamais leur vie, ainsi que celle de Chelsea, sa demi-sœur, et de l’oncle Doug.
 cette histoire intimiste, vient se greffer celle de la guerre fratricide que se sont livrées les deux Corées au début des années 50, avec en toile de fond, le régime terrifiant du dictateur Kim Il Sung et le sort qui était réservé à ceux qui tentaient de le fuir. Le personnage de San-Ho, passé du Nord au Sud après dix-huit ans de captivité dans un camp de discipline, en est la parfaite illustration.
En prélude à chacun des vingt-et-un chapitres qui composent cet album, le fabuleux oiseau, posté en sentinelle, semble être une promesse de renaissance pour ceux que la vie a détruits.

page82image256Se contenter de souligner la beauté évidente des dessins de Jung, sans parler de leur formidable puissance évocatoire serait totalement réducteur. Gageons que « Le voyage de Phœnix » sera  l’une des stars d’un prochain festival de bande dessinée.

Anne Calmat