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Retrouvez toutes nos chroniques journalistiques et nos coups de projecteur.

Petits travers

En librairie le 26 octobre 2018

de Claire Bretécher (textes et dessin) –© Ed. Dargaud

Depuis cinq décennies, Claire Bretécher porte un regard insolent et revigorant sur les bizarreries de ses contemporains. Elle les décline ici en huit chapitres, avec une prédilection pour certains petits travers qui manifestement n’ont cessé de l’interpeler. Comme par exemple notre rapport à la bouffe, aux fringues, à l’amour, notre relation aux vieux (pardon, aux séniors)…

Petits travers / Bouffe © C.Bretécher-Dargaud

Elle nous tend un miroir dans lequel il est parfois difficile de ne pas se reconnaître, avec souvent un sentiment de déjà-vu pour le lecteur (beaucoup de dessins ont auparavant été publiés dans la presse). Quoi qu’il en soit, son impertinence, son sens du dialogue et de l’à-propos restent sans cesse à redécouvrir. 

Petits travers / Générations © C.Bretécher-Dargaud

Dans les années 50, la bande dessinée franco-belge est considérée comme un divertissement réservé aux enfants. Quelques parutions font cependant tache (Le Journal de Spirou, Le Journal de Tintin…). C’est à la faveur de leur succès naissant que le premier numéro de Pilote, destiné aux adolescents, sort en octobre 1959. L’hebdo surprend par son contenu et la diversité de ses signataires : Uderzo, Goscinny, Hébrard, Tabary, Charlier…

En 1969, c’est au tour de Cellulite de se pointer, avec Claire Bretécher dans le rôle de la bonne fée. Elle va « transformer ce qui aurait pu être doux et fade en quelque chose d’appétissant et d’incroyablement farfelu », écrit alors René Goscinny. Cellulite a effectivement peu d’atouts dans son jeu : « La petite princesse ne fut pas baptisée Céleste, Blanchemine ou Claire, mais Cellulite. Le bon roi ne s’intéressa qu’au pognon et à courir le guilledou. Les princes devinrent des coureurs de dote, et Cellulite elle-même, une virago au visage approximatif  ».

Des parutions qui ancrent un peu plus la BD dans le monde des adultes. Avec en point d’orgue, la création de l’Echo des Savanes en mai 72.

Claire ne va pas se contenter de mettre en scène les états d’âme de la princesse Cellulite, les vapeurs de Camomille, les problèmes existentiels de Guiguite ou d’Agripine, elle va également faire un sort aux « pseudos » de tous poils. Dans les Frustrés (Obs, 1973), elle décrit avec une ironie mordante les mœurs du microcosme post-soixante-huitard parisien, où féministes patentées et intellos fumeux refont le monde aux Deux-Magots.

Elle saura aussi anticiper sur les grands sujets qui agiteront la société plusieurs décennies plus tard (GPA, PMA, mariage pour tous, identité sexuelle).

Petits travers / Bio © C.Bretécher-Dargaud
Petits travers / Education © C.Bretécher-Dargaud

A.C.

 112 p., 19.99 €

 

 

 

 

 

 

 

 

La Dame de Damas (Quand la route de la dame de Damas croisait celle de dame Espoir)

La Dame de Damas de Jean-Pierre Filiu (récit) et Cyrille Pomès (dessin, couleurs) – Ed. Futuropolis ©

La bande dessinée date de 2015, elle fait allusion à des événements antérieurs. Ce qu’elle raconte est d’autant plus tragique que ce qui s’est passé par la suite aurait pu être évité.

(…) La dame de Damas s’est levée ce matin / Liberté dans les cœurs, aube à portée de main.

Ce ne sont pas des bons / Ce ne sont que des chiens / Aboyeurs enragés/ Ivres de leur venin / La Syrie leur est due / Et nous sommes leurs serfs / Un pays aux Assad / Et pour nous la misère. (…) Cette dame que je chante, c’est la révolution / Sur les murs de Syrie, j’écris partout ton nom.

Extrait de la préface en vers libres de Jean-Pierre Filiu*

Le 16 novembre 2010 à Daraya, dans la banlieue sud-ouest de Damas, on célèbre le 40e anniversaire de la prise du pouvoir par Hafez al-Assad, auquel a succédé en juin 2000 son fils, Bachar. La foule, étroitement surveillée par ses sbires, manifeste sa désapprobation face aux affirmations d’un orateur. « Quarante ans de fierté et de prospérité ».

« Est-ce qu’on a déjà vu un peuple fêter quarante ans de servitude », s’indigne Karim.Zoom sur une famille de Daraya. Mona et Karim contestent la légitimité du pouvoir en place, leur frère Abdallah en est l’ardent défenseur. Il y a aussi Fatima, aimée de Karim, bien plus radicale que lui, et Bassel, hâbleur, arriviste, bras armé d’Assad.

2011. Les révolutions arabes ont continué d’essaimer, le mur de la peur qui oppressait les Syriens est en train de céder sous le poids des violences dont sont victimes les opposants au régime.

« Faisons de Daraya une tribune de contestation non-violente » propose Karim.

Des comités de quartiers clandestins se constituent et le même mot de passe – la dame de Damas – court sur les lèvres des résistants. Chacun espère que la diplomatie et la raison l’emporteront, mais face aux exactions dont les habitants de Damas, Homs et Daraya font l’objet, face à la passivité des USA et à la pusillanimité de l’ONU, c’est la violence qui va s’imposer dans les différentes strates de la société multiculturelle et multi-confessionnelle syrienne.

L’album se referme sur ce jour d’août 2013 où, aux premières heures, une attaque chimique a fondu sur la capitale syrienne. 

Le texte, dense et ultra documenté de Jean-Pierre Filiu et les dessins réalistes de Cyrille Pomès sont autant de piqures de rappel d’événements qui se sont déroulés en Syrie, aux temps où tout semblait encore possible, avec aujourd’hui, en ce mois de septembre 2018, leurs conséquences dramatiques sous la forme d’une probable offensive totale de Damas et de Moscou qui, ajoutée aux 360 000 morts passés, signerait une véritable catastrophe humanitaire. 

A.C.

104 p., 18 €

  • Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris), après avoir enseigné à Columbia (New York) et Georgetown (Washington). Ses travaux sur le monde arabo-musulman ont été publiés dans une douzaine de langues.
  • Il est également l’auteur du Printemps des Arabes (2013).

L’Ogre amoureux

En librairie le 13 septembre 2018

De Nicolas Dumontheuil (récit, dessin, couleurs) – Ed. Futuropolis

Visuels © N. Dumontheuil – Futuropolis

Délicieusement décalé, attendrissant, avec en filigrane, une réflexion sur la solitude, le besoin d’aimer, l’amitié et le poids des préjugés, ce road trip débute comme une fable de la Fontaine et se poursuit comme un conte de Grimm.

Un renard et un ours se promènent dans une campagne accueillante à souhait. Ils font une halte à proximité d’une ferme, à la recherche, pour le renard, d’un poulailler rempli de poulettes bien dodues, l’ours préférant attendre son futur repas à la lisière du bois. Las, le fermier a repéré maître Goupil et il a tôt fait d’estourbir le téméraire et de l’amener au terrible Barback dont l’appétit gargantuesque est connu à cent lieues à la ronde.

Intrigué, l’ogre, se demande tout d’abord ce qu’il va pouvoir faire de ce renard, dont la chair lui semble peu appétissante. C’est alors que, misant sur la débrouillardise légendaire de l’animal, il lui propose un marché : il ne sera pas dévoré s’il lui trouve une femme à épouser dès le lendemain. Et il lui demande dans la foulée de lui décrire celle qui ne peut que l’attendre avec impatience. Le renard laisse parler son imagination, l’ogre tombe follement amoureux.

Il ne reste plus qu’à aller chercher la belle à Montaigu, une petite ville aux allures de cité médiévale. Et c’est là que les choses se compliquent…

Les deux compères de circonstance vont tout d’abord échapper aux noirs desseins d’un couple de vieux amoureux, en apparence inoffensifs (Gros Louis n’aura pas cette chance), puis survivre à l’inondation qui submerge les terres vendéennes.

Ceux qui les croisent – hommes et bêtes – sont moins bien lotis, l’ogre n’ayant pas pour habitude de faire de quartier quand une petite faim vient le titiller.

Arrivés à destination, la partie est loin d’être gagnée.

Son titre de noblesse en fait bien minauder quelques-unes, mais sa réputation d’ogre-bandit finit par le rattraper. De plus, le bonhomme ignore totalement les règles de savoir-vivre en société…

Difficile pour lui dans ces conditions de redorer son blason, et de repartir avec l’oiseau rare.

Le conte Waldemar de Barback parviendra-t-il à réaliser son rêve ? Pour l’heure, un échafaud vient d’être dressé sur la place du marché, en vue de son exécution.

A.C.

96 p., 19 €

Boulevard de la BD : Voir aussi La longue marche des éléphants et La forêt des renards pendus.

Les Petites Cartes Secrètes

En librairie le 5 septembre 2018

d’Anaïs Vachez (scénario) et Cyrielle (dessin, couleurs).

Visuels © Cyrielle – Delcourt

À l’origine, en 2014, l’histoire qui se déroule en 150 cartes postales a été mise en ligne sur le blog de l’auteure.

carte n°1
carte n°2
carte n°3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle vient d’être adaptée en bande dessinée dans la collection « Une case en moins » aux Ed. Delcourt. Une quarantaine de cartes seulement a été conservée, les dessins de Cyrielle remplaçant en grande partie ce que relatait la correspondance entre Tom et Lili.

Le scénario : Le monde des deux enfants s’est écroulé le jour où leurs parents ont divorcé. Le pire, c’est qu’eux aussi ont été séparés : Lila est restée chez sa mère, Tom est allé vivre chez son père. Ne supportant pas cette séparation, ils ont entamé une correspondance secrète, destinée à mettre sur pied un plan qui leur permettra d’être à nouveau réunis.

Planche n°1

Dans l’album, le premier échange épistolaire a lieu en septembre 1993 – l’auteure s’en donne à cœur joie avec les fotes d’ortografe, il se poursuivra pendant deux années au cours desquelles Tom et Lili vont subir le sort qui est parfois réservé aux enfants de couples divorcés… et à leurs parents, qu’ils aient ou non refait leur vie.

Planche 2

Le plan élaboré par Tom va du plus basique au plus cruel : bouderies, représailles à l’encontre de celle qu’il considère comme une empêcheuse de tourner en rond (et coup bas en retour), gestes inconsidérés qui peuvent vous envoyer à l’hôpital en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, etc. Quant à Lili, elle va, entre autres problèmes, devoir faire face à la déprime de sa mère, ravagée par le départ de son homme. Avec en prime, une révélation très perturbante pour les deux enfants.

(…) 

Mais que peuvent deux âmes sœur face à l’immaturité des adultes ?

L’issue de cette histoire aux multiples occurrences ne sera pas tout à fait celle à laquelle aspiraient nos jeunes héros, mais leur obstination à vouloir changer le cours des événements aura pour effet de faire prendre conscience à leurs parents du poids de leurs décisions.  

Anne Calmat

123 p., 17,95€

DYS, TDAH, EIP Manuel de survie pour les parents (et les profs)

Depuis le 28 août 2018

de Christelle Chantreau-Béchouche – Illustrations Morgane Carlier © – Ed. Trédaniel

Ce guide, sous-titré Pour mieux vivre au quotidien les troubles du langage et des apprentissages, est destiné à celles et ceux qui peuvent avoir le sentiment d’être perdus face au comportement atypique de leur enfant, ou de celui dont ils ont la responsabilité. 

Pour nombre d’entre-eux, l’aider reste en effet un parcours du combattant, vécu parfois comme une double peine.

« Mais s’il est difficile, ce parcours est aussi celui d’une vie, un quotidien auprès d’enfants formidables, créatifs, originaux, intelligents. Nombreux sont les moments d’émerveillement, de complicité et de fous rires… », précise l’auteure.

Dûment documenté et brillamment illustré, le livre fait un point précis sur ce que recouvrent les différentes pathologies regroupées sous le terme « DYS, TDAH ou EIP ». Qu’est-ce qui, par exemple, différencie un enfant atteint de dysphasie d’un autre atteint de dyspraxie ? Quels sont les signes de dysfonctionnement qui doivent alerter ? Quelles sont les conséquences d’un trouble du déficit de l’attention (TDHA) ? Comment accompagner un enfant intellectuellement précoce (EIP) ? Et plus généralement, comment accompagner tout enfant en situation de handicap, sans risquer de se perdre soi-même.

Le livre renferme quantité de renseignements et d’adresses qui guideront sa lectrice (ou son lecteur) dans le labyrinthe des prises en charge nécessaires et des soutiens de tous ordres : organismes d’Etat (reconnaissance du handicap, attribution d’une AVS ou d’une AESH, etc.) ; associations et fédérations ; groupes de parole ; établissements scolaires adaptés ; orientation professionnelle pour les adolescents… 

Tout est passé au crible et illustré avec humour. Dire que ce manuel de survie est clair, passionnant et plus qu’accessible est une évidence. Les quelque vingt-cinq planches de Morgane Charlier ajoutent encore à son attrait. il ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont confrontés jour après jour à l’une des situations décrites (avec témoignages à l’appui), mais également à ceux qui s’interrogent sur le fonctionnement et le ressenti de ces enfants, qui se sentent parfois démunis face aux réactions peu sécurisantes de leur entourage

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un facteur aggravant pour ces adultes en devenir, qui ont autant besoin d’un regard valorisant pour exister, qu’une plante a besoin d’eau.

A.C.

326 p., 22,90 €

En savoir plus sur les auteures…

Auteure-scénariste, Christelle Chantreau-Bachouche, elle-même concernée par des troubles des apprentissages, a étudié l’écriture scénaristique à l’école des Gobelins et à la FEMIS. Mère de trois enfants présentant des troubles des apprentissages, elle a décidé, après avoir franchi toutes les étapes de ce parcours du combattant, de partager son expérience sous la forme d’un guide illustré.

Morgane Carlier, illustratrice, retranscrit les scènes de la vie quotidienne en alliant humour et mise en scène colorée. Après une licence Illustration validée à la Birmingham Institut of Art and Design, elle revient en France pour réaliser son rêve : transmettre les émotions à travers le dessin.

Toujours y croire (chap. XIV)

Les Riches au tribunal – L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale

En librairie le 5 septembre 2018

de Monique et Michel Pinçon-Charlot – Dessin Etienne Lécroart – Ed. Seuil-Delcourt

Visuels © E. Lécroart/Seuil Delcourt

« Le fait que les puissants vivent toujours entre eux finit par créer un sentiment d’impunité qui favorise le goût immodéré du pouvoir et de l’argent et facilite la transgression. » M. P-C

« Les Ghettos du Gotha » (Seuil, 2007) pointait l’entre-soi des classes dominantes ; « Le Président des riches » (La Découverte, 2010) dénonçait l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkosy, fruit d’une connivence de plus en plus décomplexée entre pouvoir et monde des affaires ; « Les prédateurs au pouvoir – Main basse sur notre avenir » (Textuel, 2017) se livrait à une dénonciation en règle de la complicité des gouvernements avec le Dieu Argent, qui dicte sa loi aux hommes politiques de tous bords.

« On trouve un mélange des genres étonnant : chefs d’entreprise, hommes politiques, stars du show-biz, sportifs, trafiquants divers. « 
Acte 2

Les auteurs de la BD se concentrent cette fois sur la personne de l’ancien ministre du budget de François Hollande, Jérôme Cahuzac, dont le désormais célèbre « Les yeux dans les yeux, je n’ai pas, je n’ai jamais eu de compte à l’étranger, ni maintenant, ni avant » marque d’un sceau particulier cette affaire pour le moins édifiante, mais somme toute terriblement banale.

Son issu renverra probablement le lecteur à notre ami Jean de La Fontaine qui concluait sa fable intitulée « Les animaux malades de la peste« , par « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir. »

Acte 1 – Faudra que j’essaie la chirurgie esthétique, moi…
Acte 2

La tragédie-comédie se joue ici en 6 actes, un épilogue et quelques tableaux qui montrent l’itinéraire, la galaxie et le dispositif Cahuzac… and C°.

« Assister aux différentes étapes de ce procès nous a permis d’observer la mobilisation des membres de l’oligarchie de l’argent, soucieux d’échapper à la solidarité nationale en refusant de payer leurs impôts à la hauteur de leurs fortunes », écrit la sociologue en préambule à ce qui suit.

Acte 3

À la faveur de ce procès-spectacle censé être exemplaire, les auteurs décrivent par le menu comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise, parfois pour des raisons qui tiennent à sa propre survie politique, pour défendre l’un des siens au mépris de toute éthique morale. 

Acte 4
Acte 5

L’analyse des sociologues – tous deux ex chercheurs au CNRS – est fine, les dialogues, extrêmement denses et teintés d’un humour féroce, font mouche à tous les coups. La « scénographie » d’Etienne Lécroart témoigne une fois encore de sa vivifiante insolence et de son grand talent de caricaturiste. Il va sans dire que celle par qui le scandale est arrivé en prend autant pour son grade que le champion de la lutte contre l’évasion fiscale, et quantité d’autres personnages chez qui le cynisme le dispute souvent à la duplicité.

Mordant, jubilatoire, passionnant.

Acte 6 – Votre compte est bon !
– Quel compte ?

À quand un album croquignolesque (ou croquignolet) consacré au « Président des très riches » ?

Anne Calmat

128 p., 18,95 €

Ed. La Ville brûle, 2017

Des trois mêmes auteurs :

Note de l’éditeur. Le 16 mars 2016, la réunion de présentation d’un projet de centre d’hébergement d’urgence dans le très chic et très riche 16e arrondissement de Paris tourne à l’émeute?! Pour protester contre cette intrusion de la réalité sociale du pays dans leur havre de paix et de prospérité, les grands bourgeois du 16e se comportent comme les « racailles inciviques et violentes » qu’ils sont si prompts à dénoncer.
Cette explosion de violence qui a choqué l’opinion publique est un véritable bijou sociologique à partir duquel les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, spécialistes de la grande richesse, tirent les fils et analysent les enjeux de cet événement : l’entre-soi des beaux quartiers, le sentiment de propriété des riverains du bois de Boulogne, le cynisme et la violence des riches, leur conception pour le moins très particulière de la solidarité.                                    91 p., 16 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Motor girl

21 août, BdBD/Arts pluriels reprend ses chroniques bihebdomadaires…
En librairie le 22 août 2018

de Terry Moore (scénario et dessin) – Ed. Delcourt. Visuels © Delcourt/T. Moore

Libby

Samantha, ex Marine, est atteinte d‘un syndrome post-traumatique, avec en prime un éclat d’obus fiché dans la boîte crânienne, ce qui lui vaut de terribles migraines. Elle vit retirée du monde dans le désert du Nevada et gère un garage – ou plutôt une casse de voitures – qui appartient à la vieille Libby. Sam a pour seul compagnon Mike, un gorille qui lui sert à la fois de béquille et de nounou. Elle semble être la seule à le voir…

Un soir une soucoupe volante vient se crasher à proximité de la casse. Sam répare la soucoupe. Pour la remercier de son excellent travail, Bik l’extra-terrestre fait passer le mot à travers toute la galaxie et le garage devient rapidement le lieu de rendez-vous d‘engins venus d’ailleurs. Parallèlement, l’immense terrain qui abrite la casse est convoité par un certain Walden, qui offre un pont d’or à Libby pour qu’elle le lui vende. Pas question, cette casse est à ses yeux le meilleur endroit pour que Sam prenne le temps de se reconstruire, avant de retrouver sa famille. Et peut-être, mais ça Libby ne le sait pas, pour l’aider à atténuer sa douleur d’avoir vu un jeune irakien mourrir sous les bombes, alors qu’ii venait de lui confier son petit singe en peluche.

Au début, l’histoire  peut sembler un peu loufoque : cette jeune femme qui vit avec un gorille imaginaire, l’irruption de deux adorables extra-terrestres, suivie de celle dindividus qui n’hésitent pas à exercer sur elle un odieux chantage pour arriver à leurs fins, et pour finir, la résistance d’une mamie au grand cœur…

Mais on se dit rapidement que derrière la fable, c’est en grande partie l’Amérique de J.F.K., de G.W. Bush jr et de leurs successeurs qui est pointée du doigt. L’Amérique de ceux qu’on a appelés « les Revenants », avec leur difficile et parfois impossible reconstruction, lorsque les réminiscences du passé et le présent ne font plus qu’un, et que ce qu’ils avont vécu demeure insoutenable, qu’ils aient ou non eu à faire face à des séquelles physiques.

Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que les planches, particulièrement soignées et souvent métaphoriques de Terry Moore, démontrent une nouvelle fois la monstruosité des guerres, avec leurs mensonges, leurs calculs, leurs oublis… et leurs oubliés.

Anne Calmat

224 p., 19,99 €

 

 

Squarzoni « le zapatiste », à l’honneur aux Ed. Delcourt…

Saison brune (sortie 2012, réédition juin 2018)

Garduno, en temps de paix (sortie 2002, réédition août 2018)

Zapata, en temps de guerre (sortie 2003, réédition août 2018)

Dol (sortie 2007, réédition sept 2018)

Textes et illustrations : Philippe Squarzoni.

Visuels © Delcourt/Squarzoni

Le moins que l’on puisse dire de Philippe Squarzoni, observateur des droits de l’Homme, militant de l’association Attac*, c’est qu’avec lui, le pavé n’est jamais loin de la mare.

Ses cibles : les pouvoirs financiers, politiques et médiatiques. Ses chevaux de bataille : le fonctionnement du climat, l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les différents scénarios de la hausse des températures à venir, les risques d’effets de seuil, les risques de rétroactions positives.

Squarzoni annonce la couleur mais s’exprime en noir et blanc.

Ses planches, souvent enrichies de documents photographiques – redessinés ou non -, d’interviews, de croquis sur le vif, donnent le vertige tant on a l’impression de se trouver au bord d’un précipice. Il frappe tous azimuts, passe au scanner le monde tel qu’il va, interpelle les puissants, allant même jusqu’à imaginer quelles peuvent être leurs conversations.

 Ses albums « d’intervention politique » tirent leur origine de ses expériences militantes sur le terrain et d’études menées par des spécialistes (économistes, climatologues…). Il s’appuie également sur l’expertise menée par le GIEC*. 

Philippe Squarzoni décrit son long cheminement vers la vérité. La sienne. Qui cependant croise celle d’un nombre exponentiel de citoyens. 

Il dénonce le libéralisme à outrance, qui creuse les inégalités au sein même des pays occidentaux, revient sur les discours sur l’économie mondiale dont on nous abreuve en permanence, sur les guerres, et sur tous les conflits qui passent presque inaperçus tant ils sont devenus légion.

« Comment des sociétés organisées politiquement et économiquement pour produire plus et consommer plus, dont le développement repose sur l’exaspération du désir de possession, pourraient-elles s’accorder avec une culture de la sobriété et de la responsabilité collective ?

Que faire au niveau individuel ? Que faire, quand ce qui est pointé du doigt touche au fonctionnement même de l’économie mondiale ? Par où, par quoi commencer ?

Selon lui le temps de l’indignation n’a plus cours, celui de la révolte lui a succédé.

Son mot d’ordre : RÉSISTER, comme le font les zapatistes du Chiapas.

« Il y a, au Mexique, un village dont le nom a été oublié par les cartes de voyage. Les paysans qui l’habitent disent qu’il s’appelle Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre… »

Sa radicalité va bien sûr de pair avec une certaine forme de manichéisme, mais elle a le mérite de n’avoir de cesse de mettre  en lumière des éléments de réflexion sur les grandes questions qui impactent nos vies. 

A.C.

  • Organisation internationale impliquée dans le mouvement altermondialiste.
  • Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

    Dol

 

Tamba, l’enfant soldat

En librairie le 22 août 2018

de Marion Achard (scénario) et Yann Dégruel (dessin et couleur) – Postface Marion Achard et Laure Borgamano – Ed. Delcourt –

Visuels © Delcourt/Y. Dégruel

La question des enfants soldats est encore et plus que jamais au coeur des sociétés des pays en développement ravagés par les guerres. Aujourd’hui, on dénombre plus de 300 000 enfants soldats dans le monde, dont 200 000 en sur le continent africain. M.A.

UNICEF 2016

Dans un village d’Afrique qui n’est pas nommé – ici et partout ailleurs – beaucoup sont venus assister à une audience dirigée par la Commission Vérité et Réconciliation.

Dix années de guerre civile viennent de s’achever et le temps de la réconciliation est venu. « Si nous ne disons pas la vérité,  si nous n’apprenons pas à nous réconcilier, nous garderons notre haine tapie en nous et il est probable qu’un jour la tragédie se répète », affirme le modérateur chargé de recueillir les témoignages des acteurs et des victimes de ces affrontements dont nous apprendrons plus tard les enjeux réels. Au centre de la pièce, le jeune Tamba Cisso est invité à raconter les exactions auxquelles il a dû se livrer alors qu’il navait pas encore dix ans. Il en a maintenant seize. Il débute ainsi son récit : « J’avais huit ans lorsqu’on m’a kidnappé avec six autres enfants de notre village. (…) (…) J’ai été enrôlé  dans un conflit qui n’était pas le mien. J’ai combattu pour des idées qui n’étaient pas les miennes. J’ai été à la merci d’hommes qui possèdent quelque chose qu’aucun homme ne devrait posséder : le pouvoir de disposer de l’autre. »

Face à lui, le modérateur et trois assesseurs. Notre but est de « tenter de guérir et non pas de juger », déclare-t-il. Derrière Tamba, la cohorte de ceux qui sont venus chercher des responsables de ce qu’ils ont vécu.

Pour l’heure, l’adolescent décrit le camp d’entrainement, les ruses que le groupe utilisait pour obliger l’armée régulière à s’arrêter, puis les exécutions qui s’en suivaient. Tuer pour ne pas être tué. 

Il raconte les distributions de pilules et les injections de Bubble, qui donnent de la force et du courage. « Quand les effets s’arrêtent et qu’on comprend ce qu’on a fait, c’est insupportable. » Il parle des mauvais traitements, de l’addiction à la dope qui fait que jour après on ré-enclanche la machine à éliminer l’ennemi, il parle de la peur des représailles sur sa propre famille si on ne donne pas le meilleur de soi-même. Puis il en vient à sa fuite en compagnie d’Aceyta et d’Awa, sa camarade de jeu, aux temps bénis où…

Awa, l’enfant soldate-fille à tout faire, victime des appétits sexuels des rebelles.

Tamba et Awa

Tamba décrit aussi de son arrivée dans un camp de réfugiés, bientôt rejoint par Awa. Par respect pour elle, il passe sous silence les viols dont elle a été victime, se souvient de leur pacte sacré à la naissance du petit être innocent qu’elle devra aimer malgré tout.

En six ans, l’enfant qu’il était est devenu un homme ; Tamba espère qu’avec le temps, « les blessures deviennent cicatrices et qu’un jour elles pâlissent. »

Superbe BD, grande qualité d’écriture. À mettre entre toutes les mains à partir de 12 ans.

Anne Calmat

112 p., 18,95 €

Ailefroide Altitude 3954

Été 2018

Scénario Olivier Bocquet et Jean-Marie Rochette, illustrations Jean-Marie Rochette – Postface Bernard Amy – Ed. Casterman, 2018

Il n’y a pas deux vies d’alpiniste semblables, parce qu’il n’y a pas deux listes de sommets, de réussites et d’échecs semblables. En revanche, toutes les histoires d’alpiniste ont un point commun : leur commencement. Les débuts en alpinisme de Jean-Marc et Sempé, tels que racontés par Jean-Marc, pourraient sembler anecdotiques. Il n’en est rien. Ils sont remarquablement exemplaires. Ce que vivent aujourd’hui les jeunes gens qui découvrent l’univers de la haute montagne diffère peu de ce que nous montre le récit de Jean-Marc. Et il suffit de lire les nombreuses biographies publiées par les alpinistes depuis que l’ascension des montagnes est devenue un fait social, pour réaliser que tous ont vécu de la même façon leur « entrée en alpinisme ». B.A.

Le peintre-sculpteur Jean-Marc Rochette, co-auteur de la série post-apocalyptique des Transperceneige (Intégrale parue chez Casterman en 2013), signe ici un roman autobiographie d’une incroyable richesse, tant sur le plan graphique qu’émotionnel.

Enfant, à Grenoble, sa double passion pour les arts et les hauteurs lui a été transmise par sa mère, qui l’entraînait dans les musées, mais aussi dans de multiples randonnées pédestres en direction des sommets environnants du Massif des Écrins.

© JM Rochette

On le découvre tout d’abord en arrêt devant une toile de Chaïm Soutine intitulée Le bœuf écorché, émerveillé par la force de l’œuvre. Quelques planches plus loin, le jeune Rochette a accompagné sa mère dans l’une de ces randonnées en moyenne montagne qu’elle affectionne tant. « C’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de la montagne. C’était d’une beauté absolue et je n’avais qu’une idée en tête : monter, monter tout en haut. »

© JMR

À l’école, il s’ennuie ferme. Son inclinaison pour le dessin, balayée d’un revers de main par son professeur, est pour lui une source de réconfort. Son second échappatoire va être la varappe le long des parois rocheuses que l’on trouve à l’extérieur de la ville, en compagnie de l’un de ses futurs compagnons de cordée, Philippe Sempé.

Rapidement, leur objectif sera l’escalade de la face nord d’Ailefroide. Mais auparavant, il leur faut faire leurs classes.

Dès lors, chaque expérience va être plus exigeante que la précédente… 

© JMR

Le jeune Rochette a maintenant pris de l’assurance, il tente même l’ascension d’un glacier en solo, pour les beaux yeux de deux filles. Alors qu’il s’attend à être félicité par les alpinistes qu’il a dépassés au pas de charge, il se fait remonter les bretelles pour avoir pris des risques inconsidérés. Il retiendra la leçon et se souviendra de ceux que la montagne a dévorés, sans jamais rendre leurs corps.

Nous partageons avec lui les nuits à la belle étoile, les bivouacs, les avalanches, les chutes de pierres qui exposent au pire – et dont Rochette fera les frais, les crevasses qui happent les corps, les escalades à corde tendueles rappels à l’épaule… 

Que la montagne est belle et vibrante sous les pinceaux de Jean-Marc Rochette !

© JM Rochette

Le récit s’articule autour des différentes ascensions effectuées. Il permet aussi de mettre en lumière les grands noms de l’alpinisme : Edward Whymper, Gaston Rébuffat, Lionel Terray… Et plus près de nous, Bruno Chardin ou Jean-Claude Zartarian. Mais aussi, d’appréhender une époque révolue et une façon, plus romanesque et peut-être moins pragmatique, d’aborder chaque expédition.

Bien qu’ayant dû renoncer à être guide de haute montagne, suite à un grave accident survenu lors d’une course en solo, Jean-Marie Rochette considère qu’être alpiniste, c’est pour la vie. Au retour d’une escalade difficile dans le Massif des Écrins en 2016, il a déclaré à Bernard Amy : Tu te rends compte, je n’avais pas grimpé depuis quarante ans ! Et ce qui est formidable, c’est que tout m’est revenu, comme si ça datait d’hier.

Anna K.

290 p., 28 €

 

 

 

 

 

Manolis (suivi de) Gilets de sauvetage

Depuis mai 2018

Manolis de Allain Glykos (scénario) et Antonin Dubuisson (dessin) – Ed. Cambourakis

 » Les soldats turcs ont séparé les hommes et les femmes. Ils ne nous ont donné que quelques minutes pour faire nos baluchons. Nous marchions en colonnes sur les routes jonchées de cadavres. Quand j’ai embarqué avec ma grand-mère pour un voyage sans retour, mon père était sûrement déjà mort. Nul ne sait comment et nul ne sait ce qu’ils ont fait de son corps. La mer était rouge de sang. Dans la déroute, ma mère et mes frères ont pris un autre bateau… « 

Voilà ce que mon père m’a souvent raconté. Une histoire si lointaine et si proche. Un récit qui, aujourd’hui encore, résonne de sa voix entrecoupée de larmes et de silences. Des images et des mots contre l’oubli. Allain Glykos

C’est à travers l’itinéraire du petit Manolis, chassé de son village de Vourla, dans la région de Smyrne (Izmir aujourd’hui), réfugié dans une famille d’accueil à Nauplie, retrouvant sa famille en Crète pour finalement émigrer en France, que ce roman graphique évoque l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire grecque du XXe siècle, connu sous le nom de « Grande catastrophe ». Il rejoint en ce sens le second roman graphique des deux auteurs (v. ci-après), publié dans le même temps aux éditions Cambourakis.

Rappel historique. Le conflit gréco-turc, qui fait suite à la première guerre mondiale, débouche à l’automne 1922 sur la défaite des troupes grecques face à l’armée conduite par Mustafa Kemal.

Les conséquences humaines de cet événement – massacre et expulsion des populations chrétiennes d’Anatolie – vont entre autres faire basculer le destin du père d’Allain Glykos. Cette mémoire douloureuse est au coeur de ce roman graphique, qui montre les souffrances endurées par les populations sans jamais s’y appesantir. Une chronologie et une carte complètent le récit et donnent les repères historiques essentiels.

La personnalité de Manolis, petit garçon courageux, généreux, avide de connaissances et désireux de découvrir le monde, illumine le récit. Au fil du livre, il perdra peu à peu sa naïveté initiale, écoutant les conversations des adultes qui rendent compte de la complexité de la situation.

192 p., 20 € – Visuels © Cambourakis

Depuis mai 2018

Gilets de sauvetage d’après le roman d’Allain Glykos (scénario) et Antonin Dubuisson (dessin) – Ed. Cambourakis

 » Aucune armée de douaniers, de soldats, aussi puissante soit-elle, n’empêchera la faim d’aller chercher le pain là où il y en a, de venir vérifier si la réalité a quelque chose à voir avec le rêve. » Allain Glykos

Trois ans que le narrateur n’est pas allé en Grèce, le pays de son père, où il a séjourné pendant des années auparavant afin de retracer la trajectoire paternelle.

Il se réjouit d’y retourner pour un peu de vacances. Quelques semaines d’apaisement en perspective alors que Paris vient d’être touchée par les attentats de 2015. Lorsqu’il arrive sur l’île de Chio, tout semble propice au repos recherché. Rapidement cependant sa compagne et lui perçoivent les signes et les difficultés quotidiennes des habitants, victimes de la crise économique qui touche tout le pays.

Ils vont surtout être vite témoins de l’arrivée de migrants. Rattrapés par cette criante et cruelle actualité, ils ne peuvent se contenter d’un séjour touristique. Au fil de leurs visites, ils vont ainsi aller à la rencontre de ces gens qui ont fuit leur quotidien, leur terre natale, en quête d’un peu de paix.

Dès lors, cette bande dessinée donne voix aux migrants, une façon de restituer leur histoire, leurs parcours, comme autant d’échos à celui du père du narrateur qui avait dû quitter sa terre, chassé par les Turcs lors de la Grande catastrophe en 1922.

Dans la continuité du roman graphique Manolis, Gilets de sauvetage livre un témoignage empreint d’une grande humanité qui rend compte des prolongements et des rebondissements de l’Histoire.

160 p., 24 € – Visuels © Cambourakis

Les auteurs

Né en 1948, Allain Glykos vit et enseigne à Bordeaux. Romancier, il a publié une vingtaine de livres, dont plusieurs d’inspiration autobiographique, principalement publiés aux éditions de L’Escampette. Il est également l’auteur d’un film documentaire TV autour de la figure de son père.

Né en 1986, Antonin Dubuisson dessine depuis tout petit dans les marges des cahiers. Il est l’un des animateurs du fanzine bordelais Zymase. Ses premières bandes dessinées Tout est bien qui finit bien et les Aventures de Roger Pixel, ainsi que le carnet de voyage Karakolo (Prix de la presse du festival du Carnet de voyage de Clermont-Ferrand en 2011) ont paru aux éditions Croc en jambe. Manolis est son premier projet d’envergure.

Les cahiers japonais (T.1 et 2/2)

Octobre 2015

Les Cahiers japonais (T.1) de Igort (texte et dessin) – Ed. Futuropolis, 184 p., 24 €

Chronique audio (5’04)  Juliette Poullot, librairie Les Buveurs d’Encre, Paris 19e

Également diffusée dans l’émission « Act’heure » sur Fréquence Paris Plurielle 106.3 FM

 

 

 

 

En librairie le 7 juin

Les Cahiers japonais (T.2) Texte et dessin : Igort  – Ed. Futuropolis, 184 p., 24 €

«Tout avait commencé avec la lecture des carnets de voyage du poète Matsuo Basho, l’inventeur du haïku. Voyager, pour lui, c’était un état intérieur, un vagabondage sans but précis, le coeur prêt à cueillir la moindre étincelle de vie. Voilà, ce fut cette idée, je crois, qui me fascina et me mit sur la voie, encore une fois. En marche, sans but déterminé, allais-je rencontrer quelque chose qui enrichirait ma petite existence ?» 

Igort est l’un des rares auteurs occidentaux à avoir travaillé directement pour un éditeur japonais. Avec ce second ouvrage, il revient sur son amour pour la culture de ce pays, amenant le lecteur à découvrir des pans peu connus du Japon

Reprenant son bâton de pèlerin, il nous convie à un voyage très intime au Japon sur les traces de son ami Jiro Taniguchi, mais également, sur celles de Miyamoto Musashi, figure emblématique du Japon, maître bushi, philosophe et le plus célèbre escrimeur de l’histoire du Japon ou de Yasunari Kabawata, prix Nobel de littérature. Sur celles du passé, Igort sillonne notamment Hiroshima. Il visite aussi un fabricant de papier traditionnel qui aime à dire : « Boue, bois, papier, voilà l’essence du Japon. » Il raconte aussi la pression au travail et montre les Hikikomori, ces adolescents refusant de sortir de chez eux, ou Love Plus, une application vidéo qui permet une relation virtuelle avec une fille de rêve.

La photo vient alors s’associer au dessin. Igort mélange souvenirs de rencontres, impressions de voyage, instantanés et composition de paysages. Il mélange cette matière réelle à l’imaginaire. C’est cette subtile conjugaison qui donne sa ligne de force à sa narration.

 

Les Beaux étés (tome 4)

En librairie le 1er juin

de Zidrou (scénario) et Jordi Lafebre (dessin) – Ed. Dargaud

Zidrou reste au sommaire d’Arts pluriels, avec ce quatrième volet des Beaux étés. Une saga familiale successivement sous-titrée Cap au sud (T.1, avril 2015), La Calanque (T.2, juin 2016), Mam’zelle Estérel, (T.3, juin 2017) et Le Repos du guerrier (T.4, juin 2018).

Le grand talent de Zidrou est d’avoir écrit une histoire au long cours, dans laquelle la quasi absence de rebondissements maintient paradoxalement une forme de suspense quant aux tribulations de cette famille belge qui, été après été, choisit de venir passer ses vacances dans le sud de la France. Le charme de la série tient beaucoup au parfum d’époque révolue qu’elle dégage.

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On se souvient que dans le tome 1, les relations entre Mado et son époux, Pierre – dessinateur de bandes dessinées en permanence « charrette » – n’étaient pas au beau fixe. Bien que leurs trois enfants n’en aient pas conscience, ces vacances en famille avaient toutes les chances d’être les dernières. Les épisodes suivants démontrèrent une fois de plus que le pire n’est pas toujours sûr.

Pas d’événements extraordinaires cependant dans ce premier tome, dont l’action se situe en 1973 ; juste une histoire en demi-teinte particulièrement bien troussée, avec des personnages attachants et, côté auteurs, un art consommé de nous renvoyer à nos propres souvenirs.

Plus nostalgique que le précédent, le second tome revisite contre toute attente l’année 1969. C’est un peu comme si l’on  feuilletait une pile d’albums photos sans se soucier de leur chronologie.

Même scénario, les Faldérault s’apprêtent à partir en vacances dans une bicoque rikiki mais mimi située dans la Calanque marseillaise. Pierre met une avant-avant-dernière touche à l’album qu’il devrait avoir bouclé, mais cette année-là, Mado, enceinte de son quatrième rejeton, se contente de jeter sur son époux un regard indulgent. La joie règne au sein du clan, les vacances se présentent sous les meilleurs auspices.

Le tome 3 nous propulse cette fois en 1992. Les époux Faldérault sont désormais à la retraite, leurs enfants ont grandi et la 4L familiale – personnage à part entière de la série, rebaptisée Mam’zelle Estérel dans sa prime jeunesse, est à vendre. C’est l’occasion pour les protagonistes de se remémorer l’année de leurs toutes premières vacances en compagnie… des beaux-parents.

Dans ce quatrième épisode, même canevas, nous retrouvons les Faldérault au grand complet : Pierre, Madeleine et leur progéniture, auxquels s’est joint Jean-Manu, le petit ami de Nicole. Cet été 1980 a ceci de particulier que Pierre est devenu copropriétaire d’une villa « clé sur la porte », qu’il a baptisée « Le Repos du guerrier ». Il a cette fois inscrit le mot FIN sur sa BD, cap sur la Dordogne pour la tribu. Mais une obligation professionnelle de dernière minute bouleverse le timing : Pierre doit différer son départ, il rejoindra plus tard sa famille en train-couchettes.

Dans ce nouvel épisode, l’aventure va plus que jamais être au rendez-vous, aussi est-ce comme un seul homme que tous vont se serrer les coudes lorsqu’il leur faudra faire face à la « légère déconvenue » qui les attend à leur arrivée. Les vacances d’été chez les Faldérault, c’est sacré, donc pas question de baisser les bras. Et l’aînée de conclure : « Le Guerrier qui refuse le combat, moi j’appelle ça un déserteur « …

Rafraîchissant comme un sorbet à la fraise liégeoise.

Anne Calmat

56 p., 13,99 € (ch. album)

 

l’obsolescence programmée de nos sentiments

En librairie le 1er juin 2018

Scénario Zidrou – Dessins Aimée de Jongh. Ed. Dargaud

Lui, c’est Ulysse. Mais il n’a rien voir avec celui de L’Odyssée. C’est un déménageur, veuf, qui approche de la soixantaine et se trouve brutalement mis au chômage. Ecrasé de solitude, il a recours à toutes les ruses pour l’alléger, sans y parvenir vraiment. Son fils médecin est trop occupé pour soulager son malheur, le souvenir de sa fille décédée à l’âge de seize ans y ajoute encore. Reste cette adresse à laquelle il se rend une fois par semaine, en échange de quelques minutes d’oubli et de jouissance.

Elle, c’est Méditerranée, prénommée ainsi par un père corse amoureux de sa mer. Elle fut mannequin, posa au faîte de sa gloire pour une couverture de Lui, mais la quarantaine venue, se reconvertit dans la fromagerie, héritée de sa mère. Célibataire par conviction, le mal d’enfant à soixante-deux ans lui pèse encore.

Ils font connaissance dans la salle d’attente du fils.

Et, comme aucun d’eux ne s’y attendait, la vie se décide à leur faire un grand clin d’œil.

Ils se découvrent, se plaisent, s’aiment et s’accordent.

Au point que…

Mais cela, c’est la fin du récit, et elle ne peut se découvrir qu’en lisant le livre.

S’en tenir à cette présentation risquerait de faire passer cette romance touchante pour une histoire banale, n’était… la manière de la raconter, de figurer ces deux êtres, de les faire parler, de les montrer. C’est ce regard posé et porté sur les personnes et les sentiments qui vaut et va transformer cette rencontre en aventure poétique.

Le dessin des personnages, plus très jeunes, est sans concession. iIs ne sont ni beaux, ni canons, mais sans jamais verser dans la caricature. Ils sont comme ils sont.

Les dialogues empruntent au langage parlé des expressions savoureuses et imagées, Ulysse est déménageur. C’est le parler concret et drolatique de gens simples.

Les héros ne sont ni sublimes ni très originaux, mais ils possèdent une vérité, une vitalité, une humanité étonnantes, au point qu’on se croirait parfois au cinéma.

Quelques étreintes, dessinées avec des tons clairs et doux – beige orangé, gris et ocre sur blanc – figurent une sorte de chorégraphie tendre d’une grande beauté.

Et puis cette façon de bousculer l’ordre des choses est tout à fait sympathique.

Nicole Cortesi-Grou

144 p., 19,99 €

Aimée de Jongh, jeune auteure néerlandaise, a publié sa première bande dessinée, Aimée TV, à dix-huit ans. Son premier roman graphique, Le retour de la bondrée, dont elle signait également le scénario, a remporté le prestigieux Prix Saint-Michel du meilleur album 2014-2015. Il a été porté à l’écran en 2016. L’obsolescence programmée de nos sentiments est son deuxième roman graphique.

Zidrou est un maître d’école belge devenu scénariste de bandes dessinées. Lui et son camarade Falzar (L’instit Latouche et Léonie) écrivent de nombreux scénarios pour Spirou, sous le nom des « potaches ». Seul, c’est avec L’Élève Ducobu (Ed. Le Lombard) qu’il connait un vrai succès. Il a récemment ajouté des récits pour adultes à ses publications « Tout public/jeunesse et humour ».

Jour de match (suivi de) Hors-jeu

En librairie depuis le 14 avril 2018

Texte et illustrations Antoine Trouvé – Ed. La Joie de lire (à partir de 6 ans).

Bienvenue à toutes et à tous sur TV Gazon Ballon, nous sommes en direct du Super Stadium pour cette finale de la Méga Cup 2018, qui promet d’être palpitante !

Les équipes en présence ? Le Vandeleck F.C, favori incontesté, contre l’A.S Pédant-Montfort. Autrement dit, le pot de terre contre le pot de fer, ou plus près de nous, les Herbiers contre le PSG.

Double planche (p. 8 et 9), le coach donne ses consignes aux joueurs de l’A.C Pédant-Monfort. Trois planches plus loin, les arbitres des deux équipes se serrent la main. C‘est parti pour 90 minutes de jeu.

Deux journalistes sportifs, Assan et Alain, nous renseignent sur l’évolution du match, les dessins d’une incroyable précision d’Antoine Trouvé font le reste. Tout y est, les coups-francs, les corners, les blessures, sans oublier les sponsors et les engueulades. Et bien entendu les milliers de supporters, croqués avec force détails par l’auteur. 

 

0-0 à la mi-temps…

Viennent la pause publicitaire, les commentaires contrastés des journalistes et de ceux qui ont suivi le match au bistrot du coin ou en bien « en mode Coca-pop-corn-canapé ». On espère un meilleur spectacle en seconde période (…) Buyado (Vanderleck F.C) a été in-vi-si-ble, par contre le gardien de but a été un véritable mur…

Reprise. Il reste 45 minutes. Tant que le coup de sifflet final de l’arbitre n’a pas retenti, tous les espoirs sont permis.

Qui repartira avec la Coupe ? Réponse page 40.

A.C.

45 p., 10 €

Coup d’oeil dans le rétro…

Avril 2016

de Matthieu Chiara (scénario et dessin). Ed. L’Agrume 

Un match de football ne sollicite pas uniquement les forces et l’énergie de ses organisateurs, des équipes en présence et de leurs supporters, sa genèse remonte au premier shoot de l’histoire de l’humanité, et trouve son aboutissement dans la souffrance de tous ces brins d’herbe meurtris par les chaussures à crampons des joueurs.

HORSJEU-2On l’aura compris, l’auteur de la BD donne libre cours à son imagination et nous propose une variation humoristique et métaphysique sur le football.

Cela fonctionne parfaitement – même auprès des profanes – grâce à un scénario astucieux et des dessins fouillés. Ils mettent en scène deux équipes de foot et une dizaine d’adeptes du ballon rond, parfois pour des raisons diamétralement opposées : deux sans-abri, une prostituée, un père de famille, « ses meufs » et son fils, une épouse exceptionnellement accueillante qui adore les tirs au but

On n’échappe pas à l’ineffable tandem de chroniqueurs sportifs qui, planqués derrière leur écran, « commentent leurs commentaires  » et s’auto-congratulent, pas plus qu’on échappe aux « brèves de tribunes » au ras des pâquerettes. Mais le plus intéressant, ce sont les réflexions, souvent in petto, de ceux qui vivent au rythme de cette rencontre de foot. À commencer par celles de son joueur vedette au crâne rasé (un nouveau divin chauve ?), qui s’est plié peu de temps auparavant au jeu du « parler analphabète » face à une meute de journalistes

Il cherche maintenant une justification et sens profond à sa présence sur le terrain et réalise qu’il est passé à côté de son rêve de gosse: devenir archéologue.  Le pognon ? Hum ! (…) Les Supporters ? Ils sont tous formatés… Les différents protagonistes de cette BD aigre-douce, que l’on retrouve  alternativement ou simultanément à intervalles réguliers, ont eux aussi leur avis sur la question. Comme par exemple le jugement de la prostituée sur l’acte footballistique, proche selon elle du culte phallique. Ou celui de l’une des épouses, sur la passion-canapé-canette-de-bière pour le football de son conjoint. Je suis sûre qu’il regarde le foot pour faire comme les autres…

HORSJEU-14

C’est drôle, piquant, bien vu. Ajoutez à cela un coup de crayon particulièrement efficace et vous serez fin prêt-e-s pour aborder le sourire aux lèvres la toute prochaine Coupe du Monde.

Anne Calmat

160 p., 22,90 €

 

Geisha ou le jeu du shamisen (T. 1 & 2) 2017-2018

T. 1 (avril 2017)

de Christian Perrissin (scénario) et Christian Durieux (dessin) – Ed. Futuropolis, 2017 

Chronique audio (4’11) Juliette Poullot, librairie Les Buveurs d’Encre, Paris 19e

Également diffusée dans l’émission Act’heure sur FPP 106.3

T. 1

 

T. 2 (avril 2018)

 

 

 

 

 

Geisha ou le jeu du shamisen de Christian Perrissin (scénario) et Christian Durieux (dessin) – Ed. Futuropolis – En librairie le 6 avril 2018 

Avril 2018, le jeu du shamisen s’achève.

À 18 ans, Setsuko Tsuda est devenue une geisha, son apprentissage terminé. Elle a surtout perfectionné son jeu du shamisen, cette guitare à trois cordes qui accompagne le chant des geishas et dont la mélopée peut s’avérer des plus envoûtantes quand on en joue divinement. Mais pour le moment, c’est à la montagne qu’elle exerce son art. Elle accompagne Okaa-san, la geisha qui l’a formée, gravement malade et contagieuse, qui tente de se remettre de son mal. Loin de l’okiya, Setsuko fait le point sur sa jeune existence. Car elle traverse une mauvaise passe depuis quelque temps. Elle ne progresse plus au shamisen, les clients la trouvent distante et elle a moins d’engagement. Est-elle déjà lasse de son métier ?

T. 2

À l’auberge où elle réside, elle rencontre Shuji Ariyoshi, étudiant en littérature française à Tokyo, qui veut devenir écrivain. Sa fantaisie et sa joie de vivre la fascinent…

88 p., 18 €

T. 2

© Futuropolis

 

Homicide, une année dans les rues de Baltimore T. 1 à 3/5

T. 3 – En librairie depuis le 10 février 2018

dPhilippe Squarzoni (traduction, adaptation et dessin), d’après le récit documentaire A Year on the Killing Streets (1991) de David Simon, créateur de la série télévisée The wire – Ed. Delcourt ©

En 1988, David Simon, journaliste au Baltimore Post, passe une année en immersion au sein de la brigade criminelle de la police Baltimore, une ville qui compte 240 meurtres par an. Son reportage, devenu roman, relate le quotidien de dix-neuf de ses inspecteurs, avec pour fil rouge une enquête au long cours sur le meurtre de la jeune Latonya Kim Wallace.

T.1 (mai 2016)
T. 2 (février. 2017)

David Simon, puis  Philippe Squarzoni, décrivent le quotidien des membres de cette brigade et leurs investigations dans les rues de Baltimore ; ils donnent à voir les tensions raciales, les crimes sordides, les circuits de la drogue, les décisions de justice parfois aberrantes.

T. 2

Suivant le parti-pris du journaliste, Philippe Squarzoni s’affranchit du récit à la première personne et privilégie la voix collective des protagonistes.

Un socio-reportage aux antipodes de l’image hors-sol des héros des séries américaines, qui dévoile le quotidien des flics de l’époque, un peu beaufs, un peu misogynes, parfois racistes.
 »
Nous ne sommes pas dans un épisode de Colombo, ici, pas d’intelligences qui s’affrontent pour élucider un mystère. Ce sont des meurtres de pauvres, les assassins commettent beaucoup d’erreurs, et le mobile importe peu. Forcément, il m’a fallu représenter la violence, ce qui est compliqué. Si l’on en fait trop, on risque d’être complaisant. Si l’on rend la mort esthétique, graphique, on peut s’y prélasser. Ne rien montrer est aussi un écueil : cette violence, des gens l’ont vécue, les flics l’ont vue tous les jours, il faut donc donner à sentir cette monotonie-là. Mais le faire avec pudeur, sans pour autant atténuer les choses « , écrit Philippe Squarzoni.

T. 3

Dans ce troisième opus, l’immersion dans le quotidien des inspecteurs de l’unité des homicides de Baltimore se poursuit. Un flic a reçu deux balles en plein le visage. Pas d’arme trouvée sur place, pas d’indices matériels. Mais Terry McLarney a été le sergent de la victime et il va tout faire tout pour découvrir et confondre le coupable. Alors que l’affaire Latonya Wallace accapare toujours Landsman et Pelligrini, le tableau se couvre d’encre rouge. Les corps s’empilent, le taux de résolution est en baisse et la pression en hausse…  Authenticité des épisodes, sobriété des dessins et des couleurs – gris, noir, blanc, marron, avec çà et là, le rouge éclatant du sang versé –  les visages restent inexpressifs afin de ne pas surligner ce qui se joue. Car ce qui est au cœur de chaque récit, ce sont les humains dans toute leur complexité. Comme dans la vie, le quotidien de la brigade peut être sans relief, jusqu’à ce qu’une affaire déclenche le branle-bas de combat au sein de l’équipe. 

Très inspiré par les films noirs américains des années 50-60, le dessin de Squarzoni joue avec les ombres, les gros plans et les contre-plongées : du grand art, comme toujours.

Anna K.

160 p., 18,95 €

Philippe Squarzoni

Ses premiers albums politiques, Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre, qui ont connu un large succès, sont publiés en 2002 et 2003 aux Requins Marteaux. Squarzoni est d’ailleurs nommé pour le Prix du Meilleur Scénario à Angoulême pour Garduno, en temps de paix (2012).
En 2007, il publie
Dol, dans lequel il dresse un bilan des politiques menées durant le deuxième mandat de Chirac.

Loin de ces préoccupations politiques, il publie son premier récit en couleurs chez Delcourt en 2008, Un Après-Midi un peu couvert, plus sensible, contemplatif et intemporel, une variation sur le thème de Peter Pan.
Il s’investit totalement ensuite dans une immense enquête sur le changement climatique qui donne son livre le plus intense et édifiant :
Saison brune, publié en 2012 aux Éditions Delcourt. L’album connaît un franc succès et reçoit le Prix du Jury du Festival de Lyon BD et le Prix Léon de Rosen de l’Académie française. Parallèlement les Éditions Delcourt rééditent toutes ses oeuvres.
Ce projet BD,
Homicide, est né de l’envie de Philippe Squarzoni de se confronter à une nouvelle problématique sociale, suite à la lecture du livre de David Simon. Il contacte alors l’auteur pour lui soumettre l’adaptation via ce nouveau médium et part de la version anglaise dont il fait lui-même la traduction.

L’une d’elles

 

Communiqué

 

En librairie le 16 mars 2018

Texte et dessin : Una – Ed. çà et là

Titre original : Becoming Unbecoming (Angleterre) – Traduction Hélène Duhamel

Un récit personnel dévastateur sur les violences faites aux femmes sur fond d’affaire de celui qu’on appela l’Éventreur du Yorkshire, le tueur en série qui sévit en Angleterre et tua treize femmes entre 1975 et 1980.

Nous sommes en 1977, Una a douze ans et vit dans le West Yorkshire. Un assassin sème la panique dans la région en s’attaquant à des femmes isolées, en majorité des prostituées. La police peine à résoudre l’affaire – en dépit de milliers d’heures passées à la recherche du tueur, et alors que les forces de l’ordre ont interrogé plusieurs fois le meurtrier sans le savoir. L’incapacité des policiers à trouver le coupable soulève l’indignation à travers le pays. Dans la période où ces meurtres ont eu lieu, Una a été victime de plusieurs agressions sexuelles, agressions dont elle s’est par la suite sentie coupable.

Je ressemblais juste à une fillette de 10 ans, mais il fit semblant de croire que j’étais plus âgée, alors je fus flattée… (…) Je n’ai pas parlé de l’homme qui se faisait appeler Damian et personne n’a posé de questions, malheureusement. Si on ne parle pas, personne ne remarque. (p. 22)

Retraçant son histoire personnelle, expliquant les raisons des ratés de l’enquête, fournissant des statistiques édifiantes sur le degré d’impunité des hommes coupables de féminicides et d’agressions sexuelles, L’une d’elles explore ce que signifie grandir dans une société où la violence masculine n’est jamais remise en question. Avec le recul, l’auteure décrypte ce qui lui est arrivé il y a une trentaine d’années, se demande si quelque chose a vraiment changé. Elle questionne nos sociétés qui imposent aux victimes de ces violences d’en payer elles-mêmes le coût.

D’abord il y eut Damian qui disait qu’il ne me ferait pas de mal, ensuite il y eut Terry qui disait qu’il était mon petit ami. D’abord, il eut ma confiance, puis il m’eut tout entière. (p. 33)Née en 1962 en Angleterre, Una est artiste, enseignante et auteure de bande dessinée. Elle a auto-édité plusieurs récits sur le handicap, les psychoses, l’activisme politique et les violences faites aux femmes et aux enfants. Son premier roman graphique, L’une d’elles, a été publié en Angleterre en septembre 2015. Elle vit dans le Yorkshire où elle travaille sur son prochain opus, qu’elle a intitulé Eve.

208 p. 20 €

Courtes distances

Sortie le 15 février 2018

de Joff Winterhart (G.B.), traduction Martin Richet – Ed. Çà et Là.

Dans son précédent album intitulé L’été des Bagnold (2013), Joff Winterhart avait su capter les tourments de l’adolescence et la difficulté que connaissent un fils et sa mère à communiquer, ou tout simplement à être sur la même longueur d’ondes.

Dans cet album, composé quatre ans plus tard, il est certes question d’un fils et de sa mère, mais c’est ici une tout autre histoire que nous conte Joff Winterhart – avec cet art consommé de la demi-teinte qui le caractérise. 

« Après trois tentatives universitaires avortées, une période infructueuse de travail en free lance… et la dépression qui s’en suivit, je prenais un nouveau-nouveau départ. » (…) J’avais quand même appris une chose : chaque tentative de gagner de l’argent, qui me tenait à coeur ou qui me plaisait, s’était soldée par un désastre. (…)

Un nouveau départ donc pour Sam, vingt-sept ans, qui à sa sortie de clinique retrouve le douillet nid maternel. Pour le meilleur. Sa mère a en effet tapé dans l’oeil d’un certain Keith Nutt, la cinquantaine bien enrobée, qui lui a proposé d’embaucher son grand dadais de fils dans sa petite entreprise spécialisée dans la distribution et le transport.

Notre première rencontre. (p.6)

Que distribue-t-elle ? Que transporte-t-elle ? Sam n’en n’aura qu’une très vague idée. Contraint d’attendre le retour de son boss une grande partie de la journée, le jeune homme ne va pas tarder à comprendre que son job consiste essentiellement à recueillir ses souvenirs de jeunesse, dont la plupart impliquent un certain Geoff Crozier.  Peu à peu, Sam se sent mieux. Il semble puiser une force nouvelle dans celle de Keith, dont il découvre progressivement les failles.

Ce que tu as sous les yeux est une arme fatale… (p.106)

De rugueuse au départ, la relation entre les deux hommes va finalement faire place à une connivence presque filiale.

Simple, profond, brillamment dialogué, l’album montre avec justesse la mélancolie d’un quotidien sans relief et les affres de la solitude.

A.C.

… Et je me dis, ce samedi soir, que nous avons peut-être plus de choses en commun que des sœurs en Australie et de l’eau de coco. (p. 89)

128 p., 24 €

 

Cintré(e)

Sortie le 8 février

de Jean-Luc Loyer (scénario et dessin) – Editions Futuropolis 

La dédicace est sombre : une jeune nièce, un suicide, un enterrement, une vie bouleversée… La curiosité s’aiguise à rechercher quel « bien » a pu se dissimuler dans ce grand « mal ».

La trame de cette histoire, l’anti-héros la livre lui-même : « J’aime une nana qui se fout de ma gueule et dont je ne peux pas me passer, je dessine des histoires dont les gamins n’ont rien à secouer et j’ai l’idée saugrenue que je pourrais aider une pauvre siphonnée qui se laisse mourir de faim à cause de son père. »Le narrateur, c’est un bon gros, sans éclat, dessinateur de bds qui ne marchent pas, en mal d’amour, de succès et d’amitiés sincères. Mal dans son corps, sa peau et sa vie, c’est tout juste s’il parvient à payer son loyer et à assurer des croquettes à son chat. 

Alors qu’il enchaîne galères sur galères, voyant chacune de ses velléités de réussite réduite à néant, une convocation de Pôle emploi lui dégage un créneau inespéré : un poste de chef illustrateur dans un département de communication, bien rémunéré, avec pour mission annexe la formation de la fille du directeur. Une aubaine ? Pas sûr.

Cette rencontre improbable avec Eléonore, schizophrène et anorexique, ayant dépassé toutes les limites de la bienséance, de la tenue, du langage, qui boit, fume et vole occasionnellement, suscite une prise de conscience : qu’est-ce que la folie, qu’est-ce que la normalité ? Et une plongée dans les souvenirs de l’enfance. Qu’opposer à ces excès sinon les accepter en partageant avec bonhomie ses repas, ses promenades, parfois son canapé et même son chat. La rencontre de ces deux malheurs crée une base suffisamment solide pour soutenir une reconstruction.

Il faudra oser toucher le fond pour qu’une l’étincelle vitale redonne à la créativité son pouvoir structurant et ravaude des liens jusqu’alors en charpie.

Le style narratif pourrait être celui d’une longue confidence. Le dessin précis va dans le détail. L’ensemble est gris, blanc, noir, aux couleurs des personnages, de leur histoire, du climat.

Jean-Luc Loyer avait puisé dans ses souvenirs du Nord de la France pour écrire les Mangeurs de cailloux et La boîte à 1 franc. Dans Cintrée, il se représente à nouveau et nous livre une parcelle bouleversante de son histoire.

Nicole Cortesi-Grou

136 p., 20 €