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La recomposition des mondes – Alessandro Pignocchi – Ed. Seuil/Anthropocène – Postface Alain Damasio

En librairie depuis le 18 avril 2019 – Copyright A. Pignocchi/Seuil

Aujourd’hui c’est Notre-Dame-de-Paris qui retient toute l’attention, avant-hier c’était Notre-Dame-des-Landes, que les zadistes occupaient pour empêcher la construction d’un aéroport. En janvier 2018, le projet est abandonné. Pour ces femmes et ces hommes, installés sur le site depuis près de dix ans, va dès lors se jouer la pérennisation d’un certain mode de vie, d’une agriculture écologique, de la biodiversité, que d’aucuns estiment toujours menacée.

C’était hier et c’est aussi demain.

Avril 2018. Sur la première planche de la BD, ceux qui ont pu demeurer sur le site font face aux forces de l’ordre, arrivées en nombre au petit matin pour les déloger et détruire un maximum de lieux de vie. Le narrateur, Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie – doublé d’un subtil aquarelliste – est là en observateur. Il va découvrir la violence répressive et la solidarité à toute épreuve de ceux qui luttent pour consolider et développer les projets mis en place au fil du temps. Ils attendent la répartition des terres…

La BD est dense, éloquente. On découvre la vie sur la Zad, avec ses moments paroxystiques et son esprit communard. La diversité du bocage, constitué de jardins tout mignons et de petites cabanes qui flottent sur une mer d’aubépine, s’étale sous nos yeux. La faune et la flore y ont leur mot à dire. « Ce n’est pas une nature à l’occidentale, mais un paysage à contempler, un petit objet précieux à protéger (…) un ensemble d’êtres humains et non-humains avec lesquels nouer toutes sortes de relations » se plaît à écrire Alessandro Pignocchi. Et de confier : « Il suffit de quelques heures dans un potager ou sur un chantier collectif pour se sentir happé puis dissous dans le bouillon de la Zad ».

Mais tout n’est pas aussi bucolique et la réalité a tôt fait de s’imposer.

Des habitations tombent sous l’effet des tractopelles, d’autres résistent. Face au gaz lacrymogène et aux grenades assourdissantes, les zadistes répliquent par des jets de pierres, « d’oeufs de peinture » et de cocktails Molotov. Les mythiques Vrais Rouges tiennent le choc, les barricades détruites sur la route des Fosses Noires sont reconstruites. À la Rolandière, les alertes sont suivies d’accalmies ; les habitants se retrouvent alors pour des soirées enflammées, le temps de souffler un peu et d’oublier les menaces extérieures. Car la Zad, c’est un état d’esprit qui recompose en permanence les liens que ses occupants ont tissé entre eux, mais aussi avec la nature, les plantes et le territoire tout entier.

La richesse de l’œuvre tient à ses dialogues ciselés, à sa dialectique fluide… et à son humour : le CRS qui ne sait plus où il en est et qui se retrouve sur la canapé du psy en est l’une des illustrations.

Le tour de la question n’est pas fait pour autant, reste à savoir ce qui se trame exactement sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes

Anne Calmat

103 p. 15 €

DYS, TDAH, EIP MANUEL DE SURVIE POUR LES PARENTS (ET LES PROFS)

Première mise ne ligne : 14 set. 2018

de Christelle Chantreau-Béchouche – Illustrations Morgane Carlier © – Ed. Trédaniel

Ce guide, sous-titré Pour mieux vivre au quotidien les troubles du langage et des apprentissages, est destiné à celles et ceux qui peuvent avoir le sentiment d’être perdus face au comportement atypique de leur enfant, ou de celui dont ils ont la responsabilité. 

Pour nombre d’entre-eux, l’aider reste en effet un parcours du combattant, vécu parfois comme une double peine.

« Mais s’il est difficile, ce parcours est aussi celui d’une vie, un quotidien auprès d’enfants formidables, créatifs, originaux, intelligents. Nombreux sont les moments d’émerveillement, de complicité et de fous rires… », précise l’auteure.

Dûment documenté et brillamment illustré, le livre fait un point précis sur ce que recouvrent les différentes pathologies regroupées sous le terme « DYS, TDAH ou EIP ». Qu’est-ce qui, par exemple, différencie un enfant atteint de dysphasie d’un autre atteint de dyspraxie ? Quels sont les signes de dysfonctionnement qui doivent alerter ? Quelles sont les conséquences d’un trouble du déficit de l’attention (TDHA) ? Comment accompagner un enfant intellectuellement précoce (EIP) ? Et plus généralement, comment accompagner tout enfant en situation de handicap, sans risquer de se perdre soi-même.

Le livre renferme quantité de renseignements et d’adresses qui guideront sa lectrice (ou son lecteur) dans le labyrinthe des prises en charge nécessaires et des soutiens de tous ordres : organismes d’Etat (reconnaissance du handicap, attribution d’une AVS ou d’une AESH, etc.) ; associations et fédérations ; groupes de parole ; établissements scolaires adaptés ; orientation professionnelle pour les adolescents… 

Tout est passé au crible et illustré avec humour. Dire que ce manuel de survie est clair, passionnant et plus qu’accessible est une évidence. Les quelque vingt-cinq planches de Morgane Charlier ajoutent encore à son attrait. il ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont confrontés jour après jour à l’une des situations décrites (avec témoignages à l’appui), mais également à ceux qui s’interrogent sur le fonctionnement et le ressenti de ces enfants, qui se sentent parfois démunis face aux réactions peu sécurisantes de leur entourage. 

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un facteur aggravant pour ces adultes en devenir, qui ont autant besoin d’un regard valorisant pour exister, qu’une plante a besoin d’eau.

Anne Calmat

326 p., 22,90 €

En savoir plus sur les auteures…

Auteure-scénariste, Christelle Chantreau-Bachouche, elle-même concernée par des troubles des apprentissages, a étudié l’écriture scénaristique à l’école des Gobelins et à la FEMIS. Mère de trois enfants présentant des troubles des apprentissages, elle a décidé, après avoir franchi toutes les étapes de ce parcours du combattant, de partager son expérience sous la forme d’un guide illustré.

Morgane Carlier, illustratrice, retranscrit les scènes de la vie quotidienne en alliant humour et mise en scène colorée. Après une licence Illustration validée à la Birmingham Institut of Art and Design, elle revient en France pour réaliser son rêve : transmettre les émotions à travers le dessin.

Toujours y croire (chap. XIV)

The Bridge – Peter J. Tomasi – Sara DuVal – Ed. Kamiti

En librairie le 28 mars 2019 – Visuels copyright P. J. Tomasi – S. DuVal/ Ed. Kamiti

Je suis long de 1 825 m et large de 26, 150 000 véhicules, 3 à 4 000 piétons et 1 800 cyclistes m’empruntent chaque jour, je suis un acteur incontournable de la vie new-yorkaise, je suis… je suis… le pont de Brooklyn.

Peter J. Tomasi et Sara DuVal nous donnent à voir les dessous de sa construction, mettant en scène les victoires et les tragédies qui l’ont émaillée. Le roman graphique est certes linéaire dans son déroulé, mais ce qu’il dit de la détermination de quelques-uns en faveur du bien de tous laisse songeuse en 2019.

L’album est sous-titré Comment les Roebling ont relié Brooklyn à New York.

Nous découvrons ainsi comment, en 1852, l’ingénieur-capitaine d’industrie spécialiste des câbles d’acier, John Augustus Roebling, proposa de relier Brooklyn à l’île de Manhattan, qui étaient alors deux villes distinctes. Mais les techniques n’étant pas jugées suffisamment fiables, le projet va être refusé par deux fois. Ce n’est qu’en 1867 que Roebling va imposer ses vues. Hélas, les travaux ont à peine débuté qu’il est grièvement blessé par la coque d’un ferry venue heurter le ponton sur lequel il se trouve. Roebling décèdera du tétanos peu de temps après, confiant à son fils, Washington Roebling, également ingénieur de formation, le soin de prendre le relai.

(détail)

Le jeune homme va alors devoir surmonter moult épreuves, faire face à de nombreux défis techniques, à une presse hostile et à la corruption de quelques hommes politiques. Le coup de grâce lui sera donné lorsque, victime d’une paralysie partielle suite à la décompression de l’un des caissons nécessaires à la construction du pont, il sera physiquement empêché de poursuivre sa tâche sur le terrain. Fait exceptionnel pour l’époque, c’est son épouse, Emily, qui va le remplacer…  » La plus solide des fondations  » dira-t-il plus tard à son propos. C’est d’ailleurs Emily qui franchira la première le Brooklyn Bridge lors de son inauguration, le 24 mai 1883.

A.C.

208 p., 22 €

Tout va bien – Charlie Genmor – Ed. Delcourt

En librairie depuis le 20 mars © C. Genmor/Delcourt

Tout ne va pas si bien que ça dans la vie d’Ellie. La jeune fille fête son anniversaire en famille et elle n’a pas l’air d’en être ravie. « Vingt ans et toujours seule. » Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué, mais plutôt l’envie pour elle de se lancer dans une relation sentimentale. La compagnie de son amie Holly la satisfait pleinement – leurs conversations ne manquent pas de piment !

Il y aurait bien Archimède qui lui a proposé de sortir avec lui, mais la perspective de ce que cela impliquerait la terrifie. Alors, ils parlent musique, peinture, recettes de cuisine. Ellie sent qu’elle s’est attachée au jeune homme, mais elle sait aussi qu’elle n’a pas de désir pour lui. Ellie est dans l’évitement, elle se protège. « Pour les bisous, on ira à ton rythme. Pour le sexe, ça viendra peut-être, et si ça ne vient pas c’est pas grave », lui a-t-il écrit dans un texto. Comment dès lors résister à l’envie de se blottir – chastement – dans les bras d’un garçon si compréhensif ?

On assiste ainsi aux premiers mois de la drôle de vie amoureuse de ces deux âmes sœurs, ce qui donne lieu à des dialogues aussi candides qu’impudiques. La tentation de sa part à elle de rompre ce lien est souvent très forte, on se dit alors que son auto-empêchement d’être heureuse vient probablement de loin. D’autant plus que la complexité des relations familiales s’étale sous nos yeux dès les premières planches. On croit tenir un début d’explication de son mal-être lorsqu’elle révèle à Archimède la violence de son rejet de sa sœur trisomique, lorsqu’elle était adolescente. Avec le sentiment de culpabilité qui s’en est suivi. « Je n’ai pas le droit d’être heureuse après ce que j’ai fait (…) Je lui en voulais de ne jamais m’en avoir voulu. » Mais il n’y a pas que cela.

Nous l’accompagnons dans sa valse-hésitation, qui va finalement la mener à une métamorphose dont on ne découvrira qu’à la toute fin de ce beau récit autobiographique bleuté (symbole de vérité), quelle forme elle va revêtir.

Anne Calmat

240 p., 18,95 €

L’Anxiété Quelle chose étrange – Steve Haines – Sophie Standing – Ed. Çà et Là

En librairie le 15 mars 2019 – 32 p.,12 € – Illustrations  © S. Standing/ Ed. çà et là

L’anxiété est non seulement étrange, elle est aussi fort désagréable à ressentir. Mais qui un jour n’a pas été anxieux ? 

Mal d’un siècle ou accélération du temps qui semble nous laisser sur le talus ? Insécurité face à un environnement perçu comme menaçant ? Inquiétude face à une paix devenue incertaine ? Ou destin de l’homme confronté au mystère et à l’absurde ?

L’anxiété doit se distinguer des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), de la crise de panique, des phobies et de l’anxiété généralisée. Il est aussi curieux d’apprendre que « L’anxiété est une bonne chose que les psychopathes ne connaissent pas ». (Jon Ronson), et qui plus est, qu’elle nous préparerait à ne pas verser dans l’excès de confiance. La limitation de l’hubris est en effet une préoccupation qui nous vient de la Grèce antique.

Steve Haines nous propose une synthèse du phénomène, remontant aux causes, explorant les différents troubles et proposant des remèdes au quotidien. 

Nous apprenons ainsi que l’anxiété est « une réaction naturelle à la perception d’une menace qui se manifeste aux plans cognitif (les pensées se bousculent), physiologique (activation du système nerveux autonome) et comportemental (fuite) ». Reste à savoir pourquoi certains sont plus anxieux que d’autres, et pourquoi même, il en est qui ne le sont jamais… C’est à confronter à nombre de causes qui peuvent avoir à faire avec un passé tourmenté, un présent peu sécurisant, un mauvais état physique ou des habitudes de vie malsaines.

Après avoir vu ce qu’en disent les philosophes, comme Kierkegaard qui y voyait un vertige de la liberté, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, une angoisse existentielle, on apprend aussi que les neuroscientifiques, plus optimistes, proposent de dépasser notre biologie pour embrasser une « liberté radicale » via une connaissance des émotions. 

L’auteur brosse un tableau très complet de la construction émotionnelle, en montrant les différents mécanismes en jeu et la complexité de l’ensemble. On pourrait se sentir découragés, il n’en n’est rien. Quelques techniques peuvent nous aident à gérer cette interaction complexe de réflexes physiologiques, de déclencheurs familiaux et d’oppression culturelle. L’ancrage corporel par exemble, l’H.A.L.T. (Hunger, Anger, Loneliness, Tiderness), la contemplation, de préférence dans la nature, la restructuration de la pensée…

L’ouvrage se termine sur une invitation à modifier notre regard sur l’anxiété, afin d’en discerner les effets positifs, ainsi que sur une série de recommandations simples pour mieux la surmonter.

 » Essayez de ne pas vous embourber dans la rumination et l’autocritique. »

Sophie Standing illustre cet ouvrage de manière très originale, tant par ses dessins et la composition des planches que par la vivacité des couleurs. Elle facilite la compréhension d’un texte rigoureux et sérieux au moyen d’images concrètes et pleines de fantaisie.

Steve Haines exerce en tant que chiropracteur et enseigne la thérapie craniosacrale. Il vit et travaille entre Londres et Genève. Il est l’auteur, avec Sophie Standing au dessin, des trois albums de la série « Quelle chose étrange » : La Douleur (oct. 2018), L’Anxiété (mars 2019) et Le Trauma  (juin 2019). Il est également co-auteur avec Ged Sumner de « Cranial Intelligence : A Pratical Guide to Biodynamic Craniosacral Therapy ». (2011, Ed. Singing Dragon).

Nicole Cortesi-Grou

Refuznik ! URSS : l’impossible départ – Flore Talamon – Renaud Pennelle – Ed. Steinkis

Sortie le 6 mars 2019 – Illustrations © R. Pennelle/Steinkis

« A Kiev, les conditions n’étaient pas favorables du tout. Déjà, je suis née en pleine période d’hystérie antisémite de Staline. Heureusement, il n’a pas pu achever tous ses crimes… »

Celle qui s’exprime ne doit pas avoir loin de soixante-dix ans. Bella Goldberg est sculptrice, elle vit à la campagne entourée de ses œuvres autour desquelles gambade son jeune chien, Léon. Elle se remémore les terribles années passées en Union soviétique, du temps où Staline avait fini par donner libre cours à son antisémitisme. Flore Talamon recueille ses souvenirs, Renaud Penelle enrichit leurs échanges de dessins qui ne sont pas sans rappeler ceux qui illustraient l’un de ses précédents albums intitulé Vénus noire (Ed. Emmanuel Proust, 2010).

Bella Goldberg naît à Kiev en 1951 deux ans avant la disparition de Staline, dans une famille de scientifiques, à une époque marquée par une instrumentalisation du nationalisme russe et une répression accrue envers les Juifs. Ses origines la confrontent très jeune à l’antisémitisme des autres enfants sans qu’elle en comprenne à la raison.

Un jour, alors qu’elle n’a que sept ans, sa maîtresse d’école enjoint la classe de s’essayer à la pâte à modeler. C’est pour elle une révélation. À cet instant, je suis devenue matière et la matière est devenue moi. C’est décidé, elle sera sculptrice. Ses parents refusent cependant de l’envoyer dans une école d’art. Et pourtant, plus je grandissais moins j’étais compatible avec l’école soviétique. Son esprit contestataire dérange, il se pourrait même qu’il mette en danger sa famille. Son diédouchka, son grand-père sera son premier allié. Les circonstances vont faire que son souhait sera rapidement exaucé. Seule la sculpture lui permet de se réaliser et de s’évader du carcan qui enserre chaque jour davantage la communauté juive. Elle l’aide à faire face aux représailles qu’elle subit pour non-collaboration avec le régime soviétique. Peu à peu, Bella se range du côté des artistes, dits dégénérés parce que ne respectant pas les règles de l’esthétique réaliste-socialiste.

Havane au bec, la vieille femme déroule la pelote des événements tels qu’elle les a vécus avant de quitter l’URSS à la fin des années 70. Elle parle longuement de sa famille, de leurs relations étroites mais parfois conflictuelles, elle décrit comment les Juifs, d’abord bénéficiaires de la Révolution, furent par la suite l’objet d’une violente répression orchestrée par Staline qui, en attendant la création de l’État d’Israël, avait attribué aux « citoyens soviétiques de nationalité juive »  un district situé en Sibérie extrême-orientale, le Birobidjian. Elle explique comment, en choisissant le camp étasunien, le jeune État a gravement offensé le petit père des peuples, avec les conséquences qui s’en sont suivies.

Les discriminations ont repris de plus belle, raconte-t-elle, semant la discorde jusqu’au sein des familles les plus unies. Dès lors, une seule solution pour vivre dignement s’impose à Bella la rebelle : se faire un inviter par un parent et demander un visa d’émigration en Israël pour cause de regroupement familial, au risque de devenir une paria. Avec, dit-elle, en parlant dudit visa, une chance sur 1000 de m’envoler et 999 de m’écrabouiller.

Lorsque son interlocutrice émet une réserve sur telle ou telle analyse, la sculptrice s’insurge. J’aurais bien aimé t’y voir ! Après 1956, les gens ont critiqué – un peu – les excès de Staline, mais ça a été une parenthèse vite refermée. Elle et les siens ont vécu tout cela dans leur chair, elle sait de quoi elle parle.

Tout restera longtemps à tenter pour Bella, mais lorsqu’on choisit un chemin, aussi tortueux soit-il, on le poursuit jusqu’au bout.

Aussi passionnant que troublant.

Anne Calmat

136 p., 18 €

TER – Rodolphe & Dubois – Ed. Daniel Maghen (1 à 3/3)

On l’attendait avec impatience, le tome 3 de TER, sous-titré L’imposteur, arrive. Et avec lui, les réponses aux questions que s’est posées le lecteur dés la première vignette de cette série qui oscille entre fantasy et science-fiction. Coup d’œil dans le rétro…

T. 1

T.1 –L’étranger (avril 2017)

Pip, un pilleur de tombes,  découvre un homme au fond d’une sépulture. Il est nu, ne parle pas, et surtout, ne se souvient de rien. Seul indice, un tatouage à l’épaule droite sur lequel on peut lire  » MANDOR ».

Où sommes-nous ? Le lecteur n’aura un début de réponse qu’à la fin du premier tome.

Mandor est maintenant installé au Bas-Courtil, une cité mi-futuriste mi-médiévale régentée par deux collèges religieux et encadrée par un corps de garde composé de vingt-huit guerrières. 

Il est doué, il apprend vite à reparler et à écrire, mais surtout, il surprend son entourage par son extraordinaire aptitude à réparer tout ce qui a cessé de fonctionner. De là à voir en lui un magicien, voire un génie, il n’y a qu’un pas.

Plus qu’un génie, il est même possible que l’inconnu aux mains d’or soit le prophète qu’annonce le Livre des Psaumes. « Alors sortira un homme des entrailles de TER, qui montrera à tous le chemin à accomplir. Il n’aura ni biens, ni vêtements, et son seul langage sera celui du silence. » 

Les gardiens officiels des Écritures voient d’un très mauvais œil l’arrivée de celui qui pourrait un jour remettre en cause leur autorité. Ils vont s’employer à ce que cela ne soit pas…

T. 2 – Le guide (oct. 2017)

T. 2

Dans une société toujours prompte à rendre l’étranger responsable de ses maux, l’occasion va bientôt leur en être donnée : un séisme dévaste une partie du Bas-Courtil, alors que Mandor s’était aventuré hors de ses murs. Il est aussitôt arrêté et traduit en justice pour « hérésie et agissements graves à l’encontre de la cité« . 

Quel est ce lieu ? Pip n’a-t-il pas trouvé le jeune homme au fond d’une sépulture ? Cela voudrait peut-être dire qu’il vient d’un monde souterrain. Reste dans ce cas à en dénicher l’accès… 

p. 25
p. 26

T. 3 – L’imposteur (février 2019)

Mandor poursuit ce qu’il pense être sa mission, avec ses aléas et les dangers qui guettent ses compagnons, talonnés par un groupe d’extrémistes avides de pouvoir : les bien nommés Intégraux.

Toujours à la recherche de son identité, il en vient à douter de tout : Qui suis-je ? Qui suis-je pour avoir parfois ces visons étranges ? Servir de guide à tous ces pauvres gens… et ensuite ne plus rien voir du tout, les emmener et les abandonner ici, dans la pénombre du ventre de la terre ?

Yss – Supplément T. 1

On n’en dira pas plus (et aucune planche, dont la beauté graphique n’est plus à démonter, ne viendra lever le voile sur ce qui va advenir), si ce n’est qu’après avoir livré ses secrets, ce troisième opus est, comme les précédents, pourvu d’un superbe supplément graphique d’une quinzaine de pages, sorte de prolongement de cette odyssée singulière aux tonalités métaphysiques.

Supplément T. 2

Les planches en couleur directe des T. 1, 2 & 3 signées Christophe Dubois seront présentées à la Galerie Daniel Maghen* du 19 mars au 6 avril 2019.

  • 36, rue du Louvre, Paris 1er

Et, cerise sur le gâteau, mais cette fois il faudra attendre pour le déguster, un deuxième cycle de TER, retraçant la suite des aventures de Mandor, paraîtra en 2020.

Mandor – Supplément T. 3

Anne Calmat

56 p. couleur + supplément, 16 €  – Visuels © Rodolphe & Dubois/D. Maghen


Les jours qui restent – E. Dérian – M. Foutrier – Ed. Delcourt

Sortie le 13 février 2019 – Visuels © M. Foutrier/Ed. Delcourt

Dans cette BD imaginée par Éric Dérian (scénario) et Magalie Foutrier (dessin), deux femmes et un homme vont se croiser dans un hôpital parisien : trois personnalités différentes, trois situations personnelles et professionnelles différentes, trois âges différents, avec en commun, une image d’eux-même profondément dégradée, ce qui les entraîne dans un perpétuel renoncement.

Il y a d’abord Daniel et Charlotte. Il a un rendez-vous avec le docteur Lebon pour une consultation de routine, elle vient d’en ressortir bouleversée.

(détail planche)

Daniel a longtemps attendu son tour, puis il est reparti au moment où on l’appelait. C’est Catherine qui a pris sa place. La jeune femme traverse une période douloureuse, elle souffre de surcroît d’un vide sentimental abyssal, dû, pense-t-elle, à son physique ingrat.

Charlotte est rentrée chez elle, elle a viré Fabien sans ménagement, si bien qu’il a dû finir de se rhabiller sur le trottoir. Catherine a filé au cimetière où l’attendait sa grand-mère. En repartant, elle a murmuré « Je t’aime, maman ». Daniel est passé chez le pharmacien pour son habituelle avance de médicaments.

Puis on retrouve Catherine quelques planches plus loin, moquée, ridiculisée par les deux pimbêches qui lui servent de collèges de bureau, cependant que Daniel traîne sa nostalgie à longueur de rues et de bar en bar, en quête d’un passé qu’il croit totalement révolu. Quant à Charlotte, elle accepte mal le diagnostic du docteur Lebon, ajouté à celui de ses professeurs aux Beaux-Arts, quant à sa production artistique. Elle s’apprête à réagir…

Les lecteurs de ces quelques lignes pourraient avoir le sentiment que nous leur proposons un plongeon dans la mer de la Morosité, il n’en n’est rien.

L’album, illustré avec humour par Magalie Foutrier, n’est pas sans évoquer une comédie douce-amère à la Cédric Klapisch, dans laquelle les protagonistes finissent par découvrir en eux les ressources qui vont leur permettre de pratiquer le « faire avec » ou le lâcher-prise, et de transformer leurs faiblesses ou leurs échecs, réels ou supposés, en une force.

Anne Calmat

144 p., 18 €

Ma génération, celle d’une vie chinoise – Li Kunwu – Ed. Kana

农历新年 5 février 2019

Coup d’œil dans le rétro en compagnie d’Yves Martin, librairie « Les Buveurs d’Encre » Paris 19è

Dans la trilogie Une vie chinoise, Li Kunwu abordait l’histoire contemporaine de la Chine à travers son parcours personnel. Il revient sur ce sujet sous un angle sensiblement différent dans Ma Génération (histoire prévue en 2 volumes).

Toujours nourri de l’expérience de l’auteur, le premier tome de Ma Génération embrasse la période qui va du grand bond en avant au début de la révolution culturelle, de la fin des années 50 au milieu des années 60. Ma génération va s’intéresser au parcours du groupe que forme le petit Li et ses copains d’enfance. Cette génération a pour caractéristique d’avoir traversé des périodes très différentes : les années de la construction socialiste, les années du chaos que fut la révolution culturelle, les années d’ouverture et celles du modèle hybride « communisto-libéral » d’aujourd’hui.

Li Kunwu replonge (et nous avec) dans ses années de petite enfance. Petit Li et ses copains ont trois, quatre ans et vivent en permanence à la crèche. Ils ont bien des parents, mais ceux-ci sont fort occupés à construire la Chine moderne. On est en plein dans la période dite du « Grand bond en avant », quand la Chine voulait développer l’agriculture et l’industrie du pays à marche forcée. L’objectif était de dépasser la production anglaise puis américaine en deux ou trois années seulement ! Cette politique va conduire à une désorganisation totale de l’agriculture, entraînant plusieurs années de disette voire de famine. Du point de vue industriel, ce n’est pas tellement plus brillant. La qualité de l’acier produit était si mauvaise qu’il se révélait souvent inutilisable.

Pourtant, Ma génération n’est pas un livre à charge sur la politique conduite par l’Etat ni sur le maoïsme. (Li Kunwu travaille et vit en Chine, il est ou était représentant des auteurs chinois dans des instances officielles). C’est l’abnégation des adultes, l’insouciance des enfants qui est mise en avant, pas l’erreur politique ni ses conséquences directes.

L’autre grande période illustrée dans cette première partie de Ma Génération est celle des débuts de la Révolution Culturelle. Les gamins ont grandi, on les retrouve au collège, à ce moment où les repères changent très rapidement, et où des professeurs adultes et jadis respectés sont mis sous tutelle de commissaires politiques d’une douzaine d’années, les « gardes rouges ». Mais même au coeur de cette période dramatique, les adolescents gardent des préoccupations de leur âge et s’ouvrent à l’amour romantique, tare bourgeoise s’il en fut.

Y. M.

256 p., 15 €

Ils ont connu le Grand Bond en avant, la Révolution Culturelle, l’enthousiasme et le désespoir. Ils se souviennent tous de ce qu’ils faisaient le jour de la mort du Président Mao. 
« Ils », c’est la génération d’Une vie chinoise. À l’heure de la révolution internet, que sont devenus les femmes et les hommes de la révolution maoïste ?
Li Kunwu nous offre un témoignage sur cette génération qui a construit la Chine d’aujourd’hui.

1972. La révolution culturelle a entamé sa phase finale. Les quatre ans de lycée de Li et ses camarades sont achevés, mais ce n’est pas pour autant qu’ils peuvent intégrer l’université. Pour cela, il faut en effet obtenir une recommandation des institutions locales. Et, pour y parvenir, il faut obtenir le statut d’étudiant d’origine paysanne, ouvrière ou militaire. C’est donc à 17 ans que Li et ses amis se séparent pour se rendre dans des provinces différentes. Li rejoint l’armée populaire de libération et, son régiment se trouvant à la campagne, se met à travailler la terre…

176 p. 15 €

Li Kunwu est un des rares artistes chinois de sa génération à s’être, tout au long de sa carrière, exclusivement dédié au 9e art et à en vivre. En 30 ans d’activité, plus d’une trentaine de ses ouvrages ont été édités en Chine, et il a publié dans lesmagazines de BD chinois les plus emblématiques tels Lianhua Huabao, Humo Dashi, etc. D’abord spécialisé dans la BD depropagande, il s’est ensuite orienté vers l’étude des minorités culturelles chinoises dont sa province, le Yunnan, est si riche. Il est membre du Parti communiste chinois et administrateur de l’Association des artistes du Yunnan et de l’Institut chinois d’étude du dessin de presse.

Noire, La vie méconnue de Claudette Colvin – Émile Plateau – Ed. Dargaud

Sortie le 18 janvier 2019 – Visuels © Plateau/Dargaud

D’après le roman éponyme de Tania de Montaigne (Grasset, 2015).

C. Colvin

Des boulevards, des avenues, des squares, des écoles portent les noms de Martin Luther King ou Rosa Parks. Une petite rue dans un quartier misérable de Montgomery en Alabama, a pris celui de Claudette Colvin. Mais qui connaît le rôle courageux et précurseur que joua ce minuscule personnage, oublié de la grande histoire ? Un oubli qu’Émilie Plateau propose à son tour de réparer.

Il y avait bien peu de fées autour du berceau de Claudette Colvin, en ce jour de 1939 à Austin. À peine ouvrait-elle les yeux que son père dispraissait, avant de réapparaitre le temps de lui donner une petite soeur, Delphine, et de s’évaporer à tout jamais. Sa mère ne put guère faire mieux, qui confia ses deux enfants à ses grand-tante et grand-oncle qui vivaient à King Hill, le quartier le plus pauvre de Montgomery.

Puis Delphine décède, laissant sa sœur affronter seule les contradictions entre ses rêves et la ségrégation. Claudette, bonne élève, voudrait devenir avocate, mais sa peau est bien sombre et ses cheveux pas assez lisses.

Or, voici ce qui arriva. Le 2 mars 1955, elle rejoint le bus sur le trottoir réservé aux Noirs et s’assied dans la section qui leur est dévolue, quand une Blanche se présente. Le chauffeur invite Claudette à se lever. Celle-ci ne bouge pas, elle a payé sa place. Le bus s’arrête, la police intervient et la conduit manu militari en prison, d’où elle finit par être libérée, avec l’aide du Révérend Johnson.

Présentée à Rosa Parks de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et à Jo Ann Gibson, présidente du WPC (Women’s Political Council), on lui propose de plaider non coupable et de poursuivre la ville, pendant qu’un boycott sera engagé par les deux institutions. Lors de son procès, le 18 mars, elle soutient courageusement sa position, aidée du témoignage de ses camarades. Las, elle reste sous le coup de trois chefs d’accusations : violation de la loi, troubles à l’ordre public et agression envers des représentants de la loi. Le mouvement de boycott qui s’en suit n’étant relayé par aucun leader, il s’essouffle et cesse.

Les rêves de futur se brisent pour Claudette qui rejoint le NAACP afin de témoigner de son expérience. Ce qui n’est pas sans danger car, victime d’un viol commis par un homme blanc, elle se retrouve enceinte.

Cette histoire nous en rappelle une autre. Elle apparaît en effet comme la répétition de ce grand mouvement qui se mettra en branle le 1er décembre, initié par Rosa Parks qui elle aussi a refusé de céder sa place dans un bus à un Blanc. Sauf que cette fois, le leader anti-ségrégationniste, Martin Luther King, est appelé à la rescousse par Jo Ann Gibson. Des tracts sont distribués, le boycott, auquel les femmes noires participent massivement, se met en place.

Même motif, même sanction, le procès de Rosa Parks conduit aux mêmes chefs d’inculpation. Les hommes rallient les femmes, le boycott fonctionne, des meeting s’organisent qui galvanisent les foules, une épreuve de force s’engage pour démontrer que la ségrégation dans les bus va à l’encontre du 14e amendement de la Constitution fédérale des Etats-Unis. Claudette Colvin, que tout le monde avait oubliée, est sollicitée pour rejoindre quatre femmes noires prêtes à engager une nouvelle action.

Nous connaissons la suite : le 20 décembre 1956, après 381 jours, c’est la fin du boycott et de la ségrégation dans les bus de Montgomery, déclarée inconstitutionnelle par deux juges de la Cour fédérale contre trois.

Le lendemain, une photographie de Martin Luther King montant dans un bus accompagné de trois leaders noirs fait le tour du monde. Quelques photos de Rosa Parks paraissent dans le magasine Look. Mais aucune ne montre les plaignantes, pas plus que Jo Ann Gibson.

Comme Rosa Parks, Claudette Colvin quitte le sud pour rejoindre la nord. Aide-soignante, elle poursuivra une vie pauvre et anonyme en élevant son fils.

Il a fallu attendre qu’elle ait soixante-dix-neuf ans pour qu’une rue porte son nom à elle, qui n’était pas Rosa Parks.

Nicole Cortesi-Grou

136 p., 18 €

1136

White Spirit – Dédo – Weldohnson – Ed. Delcourt

Depuis le 9 janvier 2019 – POUR LES ADULTES
Visuels © Dédo/Weldohnson – Delcourt

Pour s’être laissé embarquer par son groupe de copains dans une séance de spiritisme, alors qu’il aurait préféré partager un moment très intime avec Marina, la femme de l’un entre eux, Pascal, la trentaine, un peu cabotin et peu attentif à son entourage, va se retrouver dans de beaux draps.

Plantons le décor. Une planche de ouija vient d’être placée au centre de la table, les participants forment une chaîne, la bulle commence son parcours, elle s’arrête sur plusieurs lettres, jusqu’à former un mot : JOG SHIGGRITT. L’entité est là, il ne reste plus qu’à lui poser des questions. Pascal se sent en danger lorsque quelqu’un aborde sa vie sentimentale. Avec qui a-t-il couché pour la dernière fois ? Il botte en touche et s’empresse de rompre la chaîne, condamnant ainsi le Yog à demeurer ad vitae aeternam dans le monde des vivants.

Les choses en restent là. Du moins en apparence, personne n’ayant imaginé que l’esprit convoqué n’ait pas apprécié qu’on lui coupe la parole et qu’on porte atteinte à sa liberté de mouvement.

De retour chez lui, Pascal reçoit en pleine nuit la visite de son frère, mort un an auparavant dans un accident de voiture. Adrien est sacrément amoché : sanguinolent, édenté, manchot. « Il ne faut jamais jouer avec l’au-delà, petit frère », dit-il.

Trop tard. Les conséquences de ce manquement aux règles élémentaires du respect dû à autrui vont être ravageuses pour celui qui, quelques heures auparavant, se conduisait comme un gamin provocateur et capricieux. Pascal va dès lors être en proie à de sérieux troubles du comportement : phobie, anthropophagie, nécrophilie e tutti quanti.

S’agit-il de représailles pures et simples ou bien est-ce le dernier acte d’une pièce dans laquelle le personnage principal est condamné à naviguer entre le tangible et l’intangible, dans cette zone qu’on appelle les limbes ? « Acta est fabula » ? À moins que l’humour féroce qui plane sur la bande dessinée (Dédo est un ex du Jamel Comedy Club) n’entraine ses lecteurs vers d’autres horizons…

Anne Calmat

112 p., 16,50 €

Des « Courtes distances » aux « Grands espaces »… d’hier et d’aujourd’hui

B
Sortie le 15 février 2018. Sélection Angoulême 2019

de Joff Winterhart (G.B.), traduction Martin Richet – Ed. çà et là.

Visuels © C. Winterhart/çà et là

Dans L’été des Bagnold (2013), Joff Winterhart avait su capter les tourments de l’adolescence et la difficulté que connaissent un fils et sa mère à communiquer, ou tout simplement à être sur la même longueur d’ondes.

Dans cet album, composé quatre ans plus tard, il est certes question d’un fils et de sa mère, mais c’est ici une tout autre histoire que nous conte Joff Winterhart – avec cet art consommé de la demi-teinte qui le caractérise. 

« Après trois tentatives universitaires avortées, une période infructueuse de travail en free lance… et la dépression qui s’en suivit, je prenais un nouveau-nouveau départ. (…) J’avais quand même appris une chose : chaque tentative de gagner de l’argent, qui me tenait à coeur ou qui me plaisait, s’était soldée par un désastre. (…) »

Un nouveau départ donc pour Sam, vingt-sept ans, qui à sa sortie de clinique retrouve le douillet nid maternel. Pour le meilleur. Sa mère a en effet tapé dans l’oeil d’un certain Keith Nutt, la cinquantaine bien enrobée, qui lui a proposé d’embaucher son grand dadais de fils dans sa petite entreprise spécialisée dans la distribution et le transport.

Notre première rencontre. (p.6)

Que distribue-t-elle ? Que transporte-t-elle ? Sam n’en n’aura qu’une très vague idée. Contraint d’attendre le retour de son boss une grande partie de la journée, le jeune homme ne va pas tarder à comprendre que son job consiste essentiellement à recueillir ses souvenirs de jeunesse, dont la plupart impliquent un certain Geoff Crozier.  Peu à peu, Sam se sent mieux. Il semble puiser une force nouvelle dans celle de Keith, dont il découvre progressivement les failles.

Ce que tu as sous les yeux est une arme fatale… (p.106)

De rugueuse au départ, la relation entre les deux hommes va finalement faire place à une connivence presque filiale.

Simple, profond, brillamment dialogué, l’album montre avec justesse la mélancolie d’un quotidien sans relief et les affres de la solitude.

Anne Calmat

… Et je me dis, ce samedi soir, que nous avons peut-être plus de choses en commun que des sœurs en Australie et de l’eau de coco. (p. 89)

128 p., 24 €

Depuis le 21 septembre 2018. Sélection Angoûlème 2019

de Catherine Meurisse (texte et dessin) – Ed. Dargaud

Visuels © C. Meurisse/Dargaud

Paris, ciel gris, bas et pollué. Dans un appartement donnant sur les toits, une jeune femme trace sur un mur le dessin d’une porte, formulant le vœu que celle-ci ouvre sur les champs et les près. Et… comme dans un conte de Marcel Aymé, la porte s’ouvre, révélant un champ de tournesols.

Ce récit est celui d’une évasion dans la mémoire retrouvée et de la célébration d’une guérison.

Mû par une intuition, un couple décide d’aller vivre à la campagne pour donner une chance à leurs deux filles : l’auteure et sa sœur.

Le père, habité par la fibre constructive, restaure une vieille ferme en ruines pendant que la mère saisie d’une fièvre horticole sème à longueur de journée des graines dans les champs alentours et dans le cœur des enfants, en leur récitant poèmes et citations.

Les filles transformées en exploratrices conservent leurs étranges trouvailles dans un musée, créé dans le souci culturel d’imiter Pierre Loti, mais aussi d’arrondir leur argent de poche en le donnant à visiter aux parents et voisins.

Ce sont les animaux qui leur font découvrir les expériences de la mort, de la fécondation et du don de la vie. L’apprentissage de la littérature se fait à travers fleurs et fruits : les lettres grecques par les roses du Centifolia au parfum entêtant, Proust par la grande sauge des prés, qui, lui semblait-il, avait toujours quelque chose à lui dire, Montaigne par la beauté de ses roses éponymes et Rabelais par la saveur des figues.

Le plus beau présent fut sans doute le don d’un jardinet découpé façon Le Nôtre, dans lequel les enfants, outre scruter la pousse de leurs plantations, purent s’imaginer dans le parc de Versailles, un nain de jardin figurant avantageusement sa statuaire.

Tout paradis n’est cependant pas exempt d’incursions infernales : l’infecte odeur du sang de l’abattoir déversé sur les champs de maïs, un président de conseil régional dont l’ambition est de doter la région d’un parc d’attraction, la monoculture, les lotissements qui poussent comme du chiendent.

Un intermède : une longue visite au Louvre. Rien de bien particulier à découvrir, on y trouve des murs épais, comme à la maison, des poteries, comme dans le jardin et des statues, comme dans le « musée de Pierre Loti ». Mais ce qu’on y découvre, ce sont d’extraordinaires peintures de Corot, Watteau, Poussin, Fragonard qui célèbrent la nature et lui restituent son génie.

Dès son retour, Catherine ne lâche plus le pinceau, les fleurs, les arbres, les ruines, tant et si bien qu’elle est pressentie pour dessiner l’affiche du prochain festival du Cabicou, présidé par Ségolène Royal !

Las, sa chèvre allongée dans un hamac ne fait pas l’unanimité. Dépitée, elle caricature avec frénésie les festivaliers, ce qui lui assure dans le village un rapide et vif succès. Mystère de la naissance d’une vocation…

Avec de larges planches colorées, Catherine Meurisse nous restitue sa vénération pour la nature. Ses petits personnages, avec leurs mines et leurs gestes expressifs, conservent leur fragilité. Mais surtout, il est impossible de lire cet album sans avoir en tête le précédent, La légèreté*, qui suivait sa lente et douloureuse reconstruction après la tuerie de Charlie Hebdo. Ce retour à l’enfance et surtout à la source créatrice nous montre l’achèvement du processus de guérison. La munificence des couleurs est là pour le confirmer.

Nicole Cortesi-Grou

92 p., 19,90 €

  • La légèreté (archives BdBD, avril 2016) ici

Les Rois de la mode – Camille Monge – Stella Lory – Ed. Vraoum

Sortie le 21 janvier 2019 © Monge-Lory/Ed. Vraoum

Rien n’est jamais acquis. Celle qu’on encensait hier est aujourd’hui dédaignée. Aux « Sublime ! Révolutionnaire ! » des premières années, ont succédé « Touchant de naïveté ».

Jeanne Falencia, alias Fafa, ex-papesse de la Haute Couture vient de l’apprendre à ses dépens. Du balai Fafa, place à une nouvelle équipe. Vanganesh Berlingo, un jeune designer de choc d’origine inuit vient d’être embauché. Il va, selon les mots de Jipé Foucard, le tout récent PDG du groupe « Fafa de Paris », passé sous pavillon russe, déploucardiser cette maison poussiéreuse. Et de préciser au personnel, « C’est un type formidable ! ».

Nous découvrons le type formidable en question sur la planche suivante – on pense irrésistiblement au grand couturier japonais Kenzo Takata. Berlingo a tout pour déplaire : hautain, colérique, tout à fait le genre à trépigner s’il ne retrouve pas sa peluche porte-bonheur ou n’obtient pas sur le champ ce qu’il a demandé.

Berlingo a aussi la folie des grandeurs. N’a-t-il pas décidé d’importer de Laponie trente mille pingouins et un iceberg géant pour servir de décor au prochain défilé de sa collection… qui aura lieu dans un hangar de la banlieue parisienne. Le comble de l’originalité !

(détail)

C’est risqué, mais si Anna (Wintour) aime, c’est gagné…

Son verdict vient de tomber : « Ugly, bizarre ». La cote de « Fafa de Paris » est en chute libre. Soumis au bon vouloir d’un oligarque russe et aux caprices de son épouse, Berlingo a du souci à se faire. A-t-il une chance de retrouver les faveurs d’Anatoli Menkov ou bien va-t-il se faire virer pour extravagance coupable et inappropriée ?

On l’aura compris, l’humour est le maître-mot de cette bd aussi impertinente que pertinente. Les dessins acidulés de Stella Lory servent à merveille l’apparente légèreté du propos de Camille Monge, dont c’est le premier album. Les personnages qui gravitent autour de celui qui a endossé des responsabilités auxquelles il n’était peut-être pas préparé (son retour au bercail parental en dit long sur lui) symbolisent le monde de la mode, avec ses outrances et sa vulnérabilité face à des actionnaires cyniques et versatiles. Car derrière l’agitation et la superficialité, se cache une ruche industrieuse au service de la création qui, face à l’échec d’une collection, redoute de subir le sort que l’on réserve à ceux qui ont cessé de plaire…

A. C.

106 p., 18 €

A bord de l’Aquarius – Rizzo – Bonaccorso – Futuropolis

En librairie depuis le 9 janvier. 2019 – Communiqué

En novembre 2017, Marco Rizzo, journaliste et scénariste, et son compagnon de plume, Lelio Bonaccorso, dessinateur et auteur de BD, faisaient un reportage à bord du navire, affrété par l’ONG SOS Méditerranée pour sauver des migrants en mer…

Ils donnent ici la parole à l’équipage de L’Aquarius et en particulier au chef mécanicien, Antony, que tous appellent « Papa Panda ». Sur le bateau, on affronte une misère humaine incommensurable, avec des gens qui nous racontent des tortures, des violsOn est hanté par des images de femmes, d’enfants qui flottent sans vie à la surface de la Méditerranée et que nous avons repêchés. Des témoignages poignants de migrants émaillent le récit, témoignages qui prouvent, hélas, que s’ils savaient pourquoi ils fuyaient leur pays, la violence, la guerre et la misère, ils ne savaient rien de ce qui les attendait une fois à bord d’un bateau de passeur. On y trouve aussi des pages documentaires qui aident à comprendre la complexité et la dangerosité des missions de sauvetage.

Conversation avec les auteurs. © Futuropolis

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a donné l’envie de faire un reportage sur l’Aquarius ?

MRDepuis plusieurs années en Italie, on parle de migrants et de secours en mer, bien souvent à travers la propagande ou les fake news. Je voulais faire ce que chaque journaliste devrait faire : voir avec mes propres yeux les fonctionnements d’un bateau comme l’Aquarius. En même temps, je voulais recueillir les histoires des migrants, mais aussi des secouristes pendant une période cruciale pendant laquelle deux mondes se croisent pour la première fois.

LB La première raison qui m’a poussé à partir a été le besoin de voir de mes propres yeux ce qui se passe réellement dans le canal de Sicile, et de pouvoir le raconter à tous.

Quelles ont été vos principales difficultés ?

MRD’abord une très vive émotion. C’est très compliqué d’avoir les idées claires quand il faut raconter la douleur des autres. Une autre difficulté concerne le grand nombre d’histoires recueillies. Même si beaucoup d’entre-elles malheureusement se ressemblent, en faire une sélection s’est révélé presque impossible. Face à cela, nous avons eu recours aux méthodes journalistiques, et surtout aux règles éthiques du journalisme, tout en faisant en même temps preuve d’empathie.

LBPas forcément des difficultés. En revanche, ça a été très prenant, aussi bien techniquement qu’humainement.

Vous êtes italiens. Quel a été l’accueil de l’ouvrage dans votre pays, sachant que le gouvernement actuel est pour le moins très critique envers l’Aquarius ?

MR – Le livre a été réalisé sous l’ancien gouvernement, qui probablement en essayant d’augmenter sa popularité avait déjà commencé à pointer du doigt les opérations des ONG. Cependant à cette époque, les autorités italiennes, comme le garde-côte, arrivaient encore à collaborer avec les ONG, dont elles coordonnaient les opérations. À partir du mois de mai, la situation s’est aggravée. D’une part parce que pour les ONG, il est désormais impossible d’agir, d’autre part parce que même le garde-côte italien en est empêché. Les ONG sont devenues des victimes de la propagande et de la mauvaise information. C’est pour cette raison que beaucoup d’Italiens ont peut-être eu un préjugé négatif sur notre livre, qui ne fait que raconter des événements que certains préfèrent faire semblant ne pas remarquer. Mais beaucoup d’autres, au contraire, ont accueilli cet ouvrage avec curiosité et intérêt, pour en savoir davantage et mieux connaître les faits et les histoires. Mise à part certains articles critiques (publiés avant l’édition du livre!) et l’habituel bruit des haters et trolls (des contenus haineux) sur les réseaux sociaux, notre livre a capté l’intérêt d’une Italie curieuse et solidaire qui ne cesse d’exister.

LBDans ce livre, nous racontons des faits réels qui peuvent être vérifiés, on n’entame pas une polémique avec le gouvernement. Nous avons rapporté les témoignages, les données et les éléments qui peuvent difficilement être démentis. C’est vrai aussi que nous avons subi des critiques et des insultes de la part de personnes qui n’ont même pas lu le livre ! Mais on s’y attendait. Nous avons également reçu énormément de compliments et d’éloges pour notre travail, et c’est extrêmement important pour nous, car ça signifie que nous avons fait du bon boulot.

128 p., 19 €

Milady ou le Mystère des Mousquetaires – Sylvain Venayre – Frédéric Bhiel – Ed. Futuropolis


En librairie depuis le 11 janvier 2019
© F. Bihel-S. Venayre/Futuropolis

Je suis un honnête homme, Anne de Breuil, j’aurais pu vous prendre de force, mais je vous ai épousée (…) J’ai fait de vous la première dame de ma province. Alors quand je vous demande de m’accompagner à la chasse, vous ne discutez pas, vous m’obéissez.

p. 15

Celui qui s’exprime ainsi est le comte Olivier de la Fère, futur mousquetaire du roi Louis XIII, plus connu sous le nom d’Athos. Celle à qui s’adresse cette injonction obtempère, mais elle n’en pense pas moins. Car derrière la blondeur et le visage angélique se cache déjà une femme révoltée. N’a-t-elle pas été marquée au fer rouge d’une fleur de lys pour s’être enfuie du couvent à l’âge de treize ans avec un prêtre défroqué ? Elle suit donc son seigneur et maître à la chasse. Dès lors tout va très vite : Anne fait une chute de cheval, le comte l’aide à se relever, il découvre la marque de l’infamie sur son épaule et décide sur le champ de laver son honneur…

p. 17
p. 23

Tout est dit. Laissée pour morte, exclue de la société et animée par un inextinguible désir de revanche, la future Milady, autour de qui l’action va se nouer puis se dénouer avec une indéniable puissance dramatique, va poursuivre son objectif sans se soucier des dommages collatéraux.

Les auteurs revisitent ici le roman que Dumas père et Auguste Maquet firent paraître en 1844, en ne se concentrant que sur les scènes où le personnage totalement imaginaire de Milady apparaît. Les faits qui se déroulent sont décrits de son point de vue.

Selon Sylvain Venayre, Milady pourrait bien être la véritable héroïne des Trois Mousquetaires. Un message que Dumas aurait dissimulé dans son roman inspiré des Mémoires de M. d’Artagnan, de Courtiz de Sandras (1700), semble légitimer ce choix. Venayre écrit en effet dans la postface de l’album : À l’issue d’un siècle d’accentuation de la domination de l’homme sur la femme, alors que l’histoire des luttes féministes balbutiait (…) Dumas écrivait un livre revendiquant pour les femmes une place égale à celle des hommes. La société du temps étant ce qu’elle était – et Dumas lui-même ne renonçant pas à s’y faire une place enviable, il dissimula son message, tout en laissant des signes clairs à l’intention de ses lecteurs. Message que reprendra en 1872 Alexandre Dumas fils dans sa brochure intitulée L’Homme-femme.

p. 78

Dix ans plus tard, devenue Comtesse de Winter par son seconde mariage, puis rapidement veuve, Milady se met au service de celui qui veut la perte de la reine de France, en l’obligeant à dévoiler au roi sa liaison avec le duc de Buckingham : le Cardinal de Richelieu. L’histoire bien connue des ferrets de diamants qu’elle lui a imprudemment offerts inaugure la collaboration entre la belle intrigante et le ministre de Louis XIII. Milady va alors trouver sur son chemin ceux qui ont pris fait et cause pour la reine : Porthos, Aramis, d’Artagnan… et une vieille connaissance, Athos.

Cardinalistes contre royalistes, petite et grande Histoire des relations entre la France et l’Angleterre vont se mêler et mettre aux prises Milady avec Buckingham, d’Artagnan et lord de Winter.

Dans cette version graphique illustrée par Frédéric Bihel dans le plus pure style du grand Gustave Doré, le roman prend une tout autre coloration. Au relatif manque d’épaisseur psychologique des Mousquetaires, s’oppose l’irréductibilité d’une femme qui se bat avec les armes dont elle dispose pour se venger de la flétrissure infligée à son corps et des multiples outrages qu’elle a subis : le charme et un art consommé de la manipulation et du simulacre.

Je ne suis ni un ange ni un démon, mais une fille de la terre (…), dira-t-elle à celui qui, tombé en dévotion pour elle, a décidé de la sauver de la déportation et de la venger de ceux qui, selon lui, l’ont, par leur brutalité, amenée à être ce qu’elle est devenue.

Les lecteurs avertis savent que cette scène a lieu à la fin du quarante-troisième chapitre du roman, et qu’il en reste neuf, plus un épilogue…

Anne Calmat 

128 p., 20 €


Les nuisibles – Piero Macola – Ed. Futuropolis

Visuels © P. Macola /Futuropolis. En librairie depuis le 7 janvier 2019 – 120 p., 20€

p. 8

Lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, Bruno rêvait d’avoir une mobylette. Pour cela, il s’était improvisé ramasseur de cadavres de rats, qu’il fallait à tout prix dissimuler aux regards des touristes. « Achève-les avant de les benner » lui avait dit Ennio, l’homme à tout faire du port de plaisance de cette petite ville du nord de l’Italie. Nous verrons plus loin que, sur le plan humain, Ennio valait encore moins que les nuisibles qu’il traquait.

p. 107
p. 19

Bruno a maintenant une quarantaine d’années, il vit dans une baraque sur pilotis, à proximité d’une étendue d’eau soumise aux caprices d’une crue possible du Pô. Il est gardien de péage. C’est presque un invisible. Il se protège. Mais parfois les souvenirs attaquent par surprise. Celui qu’il est devenu ne pourra s’empêcher de faire de nombreux allers-retours dans ce passé qu’il préfèrerait oublier.

p. 25

Il rend souvent visite à la vieille Maria qui, sur la demande expresse de sa fille, doit bientôt quitter sa maison : trop de cambriolages, trop d’immigrés pour squatter les fermes abandonnées aux alentours, trop de vols de bateaux sur le port. Le souvenir de Renato, l’époux de Maria, reste très prégnant chez celui qui, hormis cette parenthèse enchantée, semble n’avoir jamais trouvé sa place dans la société.

p. 33

Il y a aussi Anton, l’un de ces nombreux sans-papiers à la recherche du petit boulot qui leur permettra, peut-être, d’atteindre un jour le pays de leurs rêves. Il vient justement d’être embauché sur un chantier de construction. Horaires infernaux, salaire de misère. « Si tu te blesses, tu la fermes » a prévenu le contremaître. Anton tombe d’un échafaudage, mettant ainsi en péril l’économie souterraine du chantier. Il ne tarde pas à comprendre le sort qui lui est réservé et s’enfuit en emportant la caisse. Le hasard veut qu’il se réfugie dans la bicoque qu’occupe Bruno jusqu’au départ de Maria, qui en est la propriétaire…

p. 96

Piero Macola signe une fois encore un récit intimiste qui parle des malaises de la société. L’un de ses précédents albums, Le Tirailleur (Futuropolis 2014), mettait l’accent sur l’injustice d’une vieillesse miséreuse et sur les tracasseries administratives infligées aux ex-tirailleurs étrangers, enrôlés de force pour défendre la France durant de la Seconde guerre mondiale. Celui-ci nous rappelle, entre autres choses, que vivre à la marge ne fait pas des individus des nuisibles. L’histoire de sonne juste, ses illustrations au pastel sont délicates. De nombreuses planches sans bulles, mais explicites, ajoutent encore à la profondeur du scénario.

Anne Calmat

Récit Alain Bujak, dessin Piero Macola

Proches rencontres – Anabel Colazo – Ed. çà et là

Sortie le 19 janvier 2019 – Visuels copyright A. Colazo/çà et là

Titre original : Encuentros Cercanos
Texte et dessins Anabel Colazo – Traduit de l’espagnol par Hélène Dauniol-Remaud – Ed. çà et là

p. 14 et 15

A la fin des années 60, un certain David Vincent les avait avait vus se poser dans un champ, alors qu’il cherchait un raccourci qu’il ne trouva jamais.* Dix ans plus tard, ce fut au tour de Roy Neary d’apercevoir un vaisseau spatial au-dessus de sa camionnette…**

Dans « la vraie vie« , tout avait commencé avec Kenneth Arnold, un homme d’affaires américain voyageant à bord de son avion personnel. Le pilote avait aperçu neuf objets en forme de soucoupes inversées, volant à vie allure. On était en 1947, la vague d’observations d’ovnis et de rencontres avec les extraterrestres ne faisait que commencer. Elle allait se poursuivre jusque dans les années 2000, bien que l’hypothèse extraterrestre ait fini par perdre de sa force. Certains témoignages ont cependant traversé le temps, comme celui de Betty et Barney Hill. Il marqua profondément la culture populaire américaine et favorisa, en pleine période de Guerre froide, la théorie du complot. L’irruption de flying objects dans la vie des Américains, puis à peu près partout dans le monde, sera dès lors prise au sérieux par les États. Des commissions vont être créées, de grands pontes de l’astrophysique, comme Josef Allen Hynek (USA), vont associer leur nom à l’étude de ces apparitions intempestives, parfois corroborées par des enregistrements provenant de radars militaires ou des photographies, sans qu’au final aucune certitude ne se dégage, quant à leur origine. Et ce malgré un nombre respectable de cas, qualifiés de totalement inexplicables.

J. H. Hynek – Classement par types des rencontres extraterrestres. Type n°1 : observations dans le ciel avec lumières inhabituelles. (p.63)

Anabel Colazo ne les pas vus, mais voici ce que sa BD raconte :

p. 14

Suite à un étrange accident de voiture, alors qu’il se rendait en vacances chez ses parents, Daniel se retrouve coincé pendant trois jours dans le village d’El Cruce. Ebranlé par ce qu’il croit avoir aperçu, avant que son véhicule ne pile et refuse de redémarrer, il prête une oreille attentive aux histoires qui circulent dans la ville à propos de faits survenus récemment (graffitis ésotériques sur les murs d’une école, hommes en noir qui semblent épier les habitants…).

p. 11

C’est alors qu’il rencontre Marina et son frère Juan, obnubilé par les phénomènes inexpliqués. Des hommes l’auraient du reste contacté et mis en garde contre Daniel, avant même que ce dernier n’arrive à El Cruche. Ils sont à la clé d’un truc extraordinaire que nous ne pouvons pas comprendre, a déclaré Juan en guise de conclusion.

Il se trouve que El Cruche est connu de tout amateur de phénomènes paranormaux. Le bois à l’orée de la ville est d’ailleurs réputé pour être un poste d’observation d’ovnis.

« J’ai su que j’avais fait une erreur. » Daniel, p. 62

Tous trois n’auront pas la même perception de ce qui va advenir : rationalisation de la part de Daniel, rédaction d’un livre à succès intitulé Proches rencontres pour Marina, dans lequel elle décrit leur rencontre avec des extraterrestres et ce qui s’en est suivi. Quant à Juan, il décide de vivre à l’écart de tous, dans un camping-car ayant autrefois appartenu à un certain Barry l’Etranger, qui semblait être très au fait de la question.

Vingt ans plus tard, Daniel est interviewé par Clara, une étudiante en journalisme passionnée d’ufologie. Il veut en finir une fois pour toutes avec ce « théâtre absurde », qu’il garde malgré tout en mémoire. Elle décide alors de se rendre sur place, afin de rencontrer Juan, Marina ayant payé le prix fort pour tout ce qui arrivé.

Une chose s’est produite, que les trois protagonistes ont vécue différemment . Mais était-elle pour autant d’origine extraterrestre ? La vérité est peut-être dans un ailleurs de l’entendement de tout un chacun.

Le propos de l’auteur est en effet de réfléchir sur ce que sous-tend ce type d’événement. Si son dessin vaporeux, presque simpliste, évoque celui d’un album destiné aux enfants, son histoire incite à une réflexion d’ordre philosophique. Peut-on opposer mensonge à vérité dès lors que l’on se trouve face à l’inexplicable ? Ce serait oublier que nous ne savons que très peu de choses au regard de tout que nous ignorons. Dans ce cas, toute tentative d’explication ne devient-elle pas inutile ?

Anne Calmat

114 p., 12 € © Anabel Colazo/çà et là

* Les envahisseurs, série télévisée américaine de science- fiction (1967-1968)

**Rencontres du 3ème type, film de Steven Spielberg (1977) avec Josef Allen Hynek pour conseiller technique.




Docteur Rorschach – Vaïnu de Castelbajac – Ed. Delcourt

Copyright V. de Castelbajac /Delcourt
96 p., 14,50

Que ce soit dans le cadre d’une thérapie individuelle, de groupe, familiale ou de couple, la plupart des personnages imaginés par Vaïnu de Castelbajac (texte et dessins) se retrouvent sur le canapé de ce psychiatre qui, ici, porte le nom du Test projectif aux tâches d’encre mis au point il y a une centaine d’années par le psychanalyste Hermann Rorschach.

Test de Rorschach

Lunettes vissées sur un pif en forme de patate, barbe fournie (comme il se doit), habillé à la va-comme-je-te-pousse (idem), le praticien écoute ceux qui sont venus à lui pour exprimer leurs doutes, leurs angoisses, leurs attentes. Il prend des notes, parfois il commente. « Pourquoi avoir tenté de mettre fin à vos jours en vous auto-avalant ? » demande-t-il, par exemple, à une gomme à la mine défaite. L’auteure parvient à détourner les termes de la psychiatrie pour les adapter aux drôles de zèbres venus consulter le bon docteur Rorschach.Point de zèbre en l’occurence, mais un chien heureux d’être enfin autorisé à monter sur un canapé ; une licorne qui souffre de l’impression de ne pas exister ; un père Noël en pleine crise existentielle ; un puzzle qui craint de ne jamais se reconstruire ; une cigarette qui ne se trouve pas assez bien roulée, etc.Côté thérapies de groupe, familiales ou de couples, le psy voit, entre autres patients, défiler Eve et Blanche-Neige qui évoquent leurs troubles alimentaires compulsifs ; deux oeufs au plat qui craignent de finir par se brouiller ; un kangourou adulte qui refuse de sortir de la poche marsupiale de sa mère ; un clou que son marteau d’époux cherche toujours à enfoncer ; deux postes de radio qui ne se sentent plus sur la même longueur d’onde… Ou encore, dans le registre « relations amoureuses destructrices », un crayon à papier et un taille-crayon ; une carotte et une râpe à carottes ; une bougie et un briquet… Au total, quatre-vingt-seize planches métaphoriques, souvent proches du dessin de presse, qui visent juste à tous les coups. Jubilatoire en diable !

Anne Calmat

Les petites victoires

« Quand j’ai su qu’Olivier était autiste, j’ai été d’abord terrifié pour son avenir. Puis je me suis souvenu qu’un enfant très doué peut tout rater si ses parents ne lui donnent pas confiance dans la vie. » (p. 57)

Mention spéciale du jury œcuménique d’Angoulême pour «Les petites victoires», prix remis pour les qualités de valeurs humaines de la BD.

Scénario et dessin Yvon Roy – Ed. Rue de Sévres – Postface Régis Loisel

Dans la vie d’un couple, la confirmation du handicap d’un enfant résonne souvent comme un cataclysme. Chloé et Marc se sont aperçus que quelque chose n’allait pas pas chez Olivier, ils sont allés consulter dans un centre d’évaluation et le diagnostique est tombé : autisme. Passé le choc face à ce qui est devenu pour eux un principe de réalité, Marc se ressaisit : il se consacrera désormais à Olivier afin de lui permettre d’affronter l’existence dans les meilleures conditions. Il lui apprendra à équilibrer les moments de plaisir et de déplaisir, à maîtriser ses mouvements de colère, et en l’amenant peu à peu à tolérer un contact physique avec l’autre. 

En dépit des consignes données par les spécialistes du handicap, Marc, désormais séparé de Chloé, mais unis dans l’épreuve, va, au gré de ses intuitions, poursuivre son combat contre ce qu’il refuse de considérer comme une fatalité. De petites victoires en petites victoires, remportées au quotidien mais sans cesse à consolider, il parvient à instaurer un dialogue – tout d’abord minimal et fragile – avec Olivier. Une conversation rarement interrompue, destinée à le convaincre que le monde et ce qui le compose ne doit pas être perçu comme terrifiant. Marc sait aussi qu’il va devoir faire preuve de beaucoup de créativité pour que son fils parvienne à maîtriser ses accès de panique face, par exemple, à une poussière qui tournoie dans l’eau de son bain ou lorsqu’un bruit intempestif lui vrille les tympans. 

Superbe, tendre, émouvant de simplicité et d’authenticité, comme le sont les trois albums cités ci-dessous*. Les petites victoires, multi traduit, multi primé est à (re)découvrir. 

Anne Calmat

Yvon Roy est un auteur et illustrateur canadien. Il a réalisé, en collaboration avec Jean-Blaise Djian, l’adaptation en bande dessinée du roman phare d’Yves Thériault, Agaguk, ainsi que plusieurs contes pour enfants. Il vit au Québec, près de Montréal. Son fils a maintenant douze ans.

À découvrir également…

  • Ce n’est pas toi que j’attendais (Ed. Delcourt, oct. 2014)
  • La Différence invisible (Ed. Delcourt, août 2016)
  • Arthur et la vie de château (Des Ronds dans l’O éditions, nov. 2016)

La ligue des super féministes

En librairie le 4 janvier 2019
© M. Malle/La ville brûle

de Mirion MalleEd. La ville brûle (dès 8 ans)

En voilà une bonne idée de proposer aux petites filles (aux petits garçons et aux autres) de réfléchir à ce que veut dire être une fille aujourd’hui, ce que c’est qu’être féministe, et de leur faire entrevoir qu’on peut décrypter dans les médias, à la télé, au ciné, sur nos smartphones des signes que filles, garçons et autres, ne sont pas traités de la même façon, et que cela a des conséquences.

Et tout y passe, des contes de fées, des livres roses à l’eau du même nom qu’on propose aux filles, ceux où la princesse attend comme une gourde le prince charmant dont le baiser va l’éveiller à la vie, aux séries télé du même tonneau, où les filles, toujours blondes roses et minces, et peu cortiquées, servent de faire valoir à la gent masculine dominante.

État des lieux remarquablement mené et souvent affligeant.

Ce n’est certes pas une réflexion nouvelle. En 1973, Elena Gianini Belloti faisait un constat similaire dans le fameux Du côté des petites filles paru aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

Ce qui est nouveau, c’est la variété infinie des supports qui véhiculent la misogynie ordinaire, très souvent doublée de racisme : internet, les séries télévisées, les jeux video, les super-productions américaines, les livres – bien que la place de ces derniers ait assez nettement régressé.

Il faut saluer le travail remarquable d’analyse mise à la portée des enfants, les chapitres vont crescendo, de la notion de représentation à celle de privilèges en passant par l’écriture inclusive, l’amitié, et ce que c’est que le consentement.

Mirion Malle montre avec brio, notamment avec la métaphore visuelle des sacs à dos de plus en plus lourds, comment les différentes sortes de discriminations s’empilent et rendent la charge importable : c’est plus difficile d’être une grosse femme noire ou un homosexuel au chômage pour faire carrière au cinéma ou simplement trouver un emploi ou un logement.

Le propos n’avance pas masqué, et cette bande dessinée à visée clairement pédagogique se propose de donner des outils, ce qu’elle fait souvent avec talent et bonne humeur.

Le dessin est sympathique, et l’auteure a veillé à respecter l’équité dans la distribution de ses personnages.

Nous sommes sans doute, après la vague des Metoo et autres balances de porcs, à un moment important de l’histoire du féminisme, mais il me semble qu’à vouloir rendre le propos exhaustif, à vouloir faire le tour de toutes les notions – celle de genre, de transsexualité, d’intersectionnalité, de binarité de genre, Mirion Malle risque fort de perdre ses lectrices et lecteurs en route. Comment une petite fille de huit ou dix ans peut-elle ingurgiter en trente-trois pages le tour du monde des différentes formes de discriminations ? C’est certainement un peu beaucoup et l’on frise souvent ce qu’on appelle le politiquement correct qui induit des cadres rigides.

Gare à la pétrification de la pensée dans la présentation de notions encore à l’étude qui sont parfois présentées comme des vérités intangibles.

Cependant, cet album ne manque ni d’inventivité ni de fantaisie et on espère que parents et pédagogues sauront y puiser, car la boite à outils fournie est riche.

Danielle Trotzky

64 p., 16 €