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Ma génération, celle d’une vie chinoise – Li Kunwu – Ed. Kana

农历新年 5 février 2019

Coup d’œil dans le rétro en compagnie d’Yves Martin, librairie « Les Buveurs d’Encre » Paris 19è

Dans la trilogie Une vie chinoise, Li Kunwu abordait l’histoire contemporaine de la Chine à travers son parcours personnel. Il revient sur ce sujet sous un angle sensiblement différent dans Ma Génération (histoire prévue en 2 volumes).

Toujours nourri de l’expérience de l’auteur, le premier tome de Ma Génération embrasse la période qui va du grand bond en avant au début de la révolution culturelle, de la fin des années 50 au milieu des années 60. Ma génération va s’intéresser au parcours du groupe que forme le petit Li et ses copains d’enfance. Cette génération a pour caractéristique d’avoir traversé des périodes très différentes : les années de la construction socialiste, les années du chaos que fut la révolution culturelle, les années d’ouverture et celles du modèle hybride « communisto-libéral » d’aujourd’hui.

Li Kunwu replonge (et nous avec) dans ses années de petite enfance. Petit Li et ses copains ont trois, quatre ans et vivent en permanence à la crèche. Ils ont bien des parents, mais ceux-ci sont fort occupés à construire la Chine moderne. On est en plein dans la période dite du « Grand bond en avant », quand la Chine voulait développer l’agriculture et l’industrie du pays à marche forcée. L’objectif était de dépasser la production anglaise puis américaine en deux ou trois années seulement ! Cette politique va conduire à une désorganisation totale de l’agriculture, entraînant plusieurs années de disette voire de famine. Du point de vue industriel, ce n’est pas tellement plus brillant. La qualité de l’acier produit était si mauvaise qu’il se révélait souvent inutilisable.

Pourtant, Ma génération n’est pas un livre à charge sur la politique conduite par l’Etat ni sur le maoïsme. (Li Kunwu travaille et vit en Chine, il est ou était représentant des auteurs chinois dans des instances officielles). C’est l’abnégation des adultes, l’insouciance des enfants qui est mise en avant, pas l’erreur politique ni ses conséquences directes.

L’autre grande période illustrée dans cette première partie de Ma Génération est celle des débuts de la Révolution Culturelle. Les gamins ont grandi, on les retrouve au collège, à ce moment où les repères changent très rapidement, et où des professeurs adultes et jadis respectés sont mis sous tutelle de commissaires politiques d’une douzaine d’années, les « gardes rouges ». Mais même au coeur de cette période dramatique, les adolescents gardent des préoccupations de leur âge et s’ouvrent à l’amour romantique, tare bourgeoise s’il en fut.

Y. M.

256 p., 15 €

Ils ont connu le Grand Bond en avant, la Révolution Culturelle, l’enthousiasme et le désespoir. Ils se souviennent tous de ce qu’ils faisaient le jour de la mort du Président Mao. 
« Ils », c’est la génération d’Une vie chinoise. À l’heure de la révolution internet, que sont devenus les femmes et les hommes de la révolution maoïste ?
Li Kunwu nous offre un témoignage sur cette génération qui a construit la Chine d’aujourd’hui.

1972. La révolution culturelle a entamé sa phase finale. Les quatre ans de lycée de Li et ses camarades sont achevés, mais ce n’est pas pour autant qu’ils peuvent intégrer l’université. Pour cela, il faut en effet obtenir une recommandation des institutions locales. Et, pour y parvenir, il faut obtenir le statut d’étudiant d’origine paysanne, ouvrière ou militaire. C’est donc à 17 ans que Li et ses amis se séparent pour se rendre dans des provinces différentes. Li rejoint l’armée populaire de libération et, son régiment se trouvant à la campagne, se met à travailler la terre…

176 p. 15 €

Li Kunwu est un des rares artistes chinois de sa génération à s’être, tout au long de sa carrière, exclusivement dédié au 9e art et à en vivre. En 30 ans d’activité, plus d’une trentaine de ses ouvrages ont été édités en Chine, et il a publié dans lesmagazines de BD chinois les plus emblématiques tels Lianhua Huabao, Humo Dashi, etc. D’abord spécialisé dans la BD depropagande, il s’est ensuite orienté vers l’étude des minorités culturelles chinoises dont sa province, le Yunnan, est si riche. Il est membre du Parti communiste chinois et administrateur de l’Association des artistes du Yunnan et de l’Institut chinois d’étude du dessin de presse.

Noire, La vie méconnue de Claudette Colvin – Émile Plateau – Ed. Dargaud

Sortie le 18 janvier 2019 – Visuels © Plateau/Dargaud

D’après le roman éponyme de Tania de Montaigne (Grasset, 2015).

C. Colvin

Des boulevards, des avenues, des squares, des écoles portent les noms de Martin Luther King ou Rosa Parks. Une petite rue dans un quartier misérable de Montgomery en Alabama, a pris celui de Claudette Colvin. Mais qui connaît le rôle courageux et précurseur que joua ce minuscule personnage, oublié de la grande histoire ? Un oubli qu’Émilie Plateau propose à son tour de réparer.

Il y avait bien peu de fées autour du berceau de Claudette Colvin, en ce jour de 1939 à Austin. À peine ouvrait-elle les yeux que son père dispraissait, avant de réapparaitre le temps de lui donner une petite soeur, Delphine, et de s’évaporer à tout jamais. Sa mère ne put guère faire mieux, qui confia ses deux enfants à ses grand-tante et grand-oncle qui vivaient à King Hill, le quartier le plus pauvre de Montgomery.

Puis Delphine décède, laissant sa sœur affronter seule les contradictions entre ses rêves et la ségrégation. Claudette, bonne élève, voudrait devenir avocate, mais sa peau est bien sombre et ses cheveux pas assez lisses.

Or, voici ce qui arriva. Le 2 mars 1955, elle rejoint le bus sur le trottoir réservé aux Noirs et s’assied dans la section qui leur est dévolue, quand une Blanche se présente. Le chauffeur invite Claudette à se lever. Celle-ci ne bouge pas, elle a payé sa place. Le bus s’arrête, la police intervient et la conduit manu militari en prison, d’où elle finit par être libérée, avec l’aide du Révérend Johnson.

Présentée à Rosa Parks de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et à Jo Ann Gibson, présidente du WPC (Women’s Political Council), on lui propose de plaider non coupable et de poursuivre la ville, pendant qu’un boycott sera engagé par les deux institutions. Lors de son procès, le 18 mars, elle soutient courageusement sa position, aidée du témoignage de ses camarades. Las, elle reste sous le coup de trois chefs d’accusations : violation de la loi, troubles à l’ordre public et agression envers des représentants de la loi. Le mouvement de boycott qui s’en suit n’étant relayé par aucun leader, il s’essouffle et cesse.

Les rêves de futur se brisent pour Claudette qui rejoint le NAACP afin de témoigner de son expérience. Ce qui n’est pas sans danger car, victime d’un viol commis par un homme blanc, elle se retrouve enceinte.

Cette histoire nous en rappelle une autre. Elle apparaît en effet comme la répétition de ce grand mouvement qui se mettra en branle le 1er décembre, initié par Rosa Parks qui elle aussi a refusé de céder sa place dans un bus à un Blanc. Sauf que cette fois, le leader anti-ségrégationniste, Martin Luther King, est appelé à la rescousse par Jo Ann Gibson. Des tracts sont distribués, le boycott, auquel les femmes noires participent massivement, se met en place.

Même motif, même sanction, le procès de Rosa Parks conduit aux mêmes chefs d’inculpation. Les hommes rallient les femmes, le boycott fonctionne, des meeting s’organisent qui galvanisent les foules, une épreuve de force s’engage pour démontrer que la ségrégation dans les bus va à l’encontre du 14e amendement de la Constitution fédérale des Etats-Unis. Claudette Colvin, que tout le monde avait oubliée, est sollicitée pour rejoindre quatre femmes noires prêtes à engager une nouvelle action.

Nous connaissons la suite : le 20 décembre 1956, après 381 jours, c’est la fin du boycott et de la ségrégation dans les bus de Montgomery, déclarée inconstitutionnelle par deux juges de la Cour fédérale contre trois.

Le lendemain, une photographie de Martin Luther King montant dans un bus accompagné de trois leaders noirs fait le tour du monde. Quelques photos de Rosa Parks paraissent dans le magasine Look. Mais aucune ne montre les plaignantes, pas plus que Jo Ann Gibson.

Comme Rosa Parks, Claudette Colvin quitte le sud pour rejoindre la nord. Aide-soignante, elle poursuivra une vie pauvre et anonyme en élevant son fils.

Il a fallu attendre qu’elle ait soixante-dix-neuf ans pour qu’une rue porte son nom à elle, qui n’était pas Rosa Parks.

Nicole Cortesi-Grou

136 p., 18 €

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White Spirit – Dédo – Weldohnson – Ed. Delcourt

Depuis le 9 janvier 2019 – POUR LES ADULTES
Visuels © Dédo/Weldohnson – Delcourt

Pour s’être laissé embarquer par son groupe de copains dans une séance de spiritisme, alors qu’il aurait préféré partager un moment très intime avec Marina, la femme de l’un entre eux, Pascal, la trentaine, un peu cabotin et peu attentif à son entourage, va se retrouver dans de beaux draps.

Plantons le décor. Une planche de ouija vient d’être placée au centre de la table, les participants forment une chaîne, la bulle commence son parcours, elle s’arrête sur plusieurs lettres, jusqu’à former un mot : JOG SHIGGRITT. L’entité est là, il ne reste plus qu’à lui poser des questions. Pascal se sent en danger lorsque quelqu’un aborde sa vie sentimentale. Avec qui a-t-il couché pour la dernière fois ? Il botte en touche et s’empresse de rompre la chaîne, condamnant ainsi le Yog à demeurer ad vitae aeternam dans le monde des vivants.

Les choses en restent là. Du moins en apparence, personne n’ayant imaginé que l’esprit convoqué n’ait pas apprécié qu’on lui coupe la parole et qu’on porte atteinte à sa liberté de mouvement.

De retour chez lui, Pascal reçoit en pleine nuit la visite de son frère, mort un an auparavant dans un accident de voiture. Adrien est sacrément amoché : sanguinolent, édenté, manchot. « Il ne faut jamais jouer avec l’au-delà, petit frère », dit-il.

Trop tard. Les conséquences de ce manquement aux règles élémentaires du respect dû à autrui vont être ravageuses pour celui qui, quelques heures auparavant, se conduisait comme un gamin provocateur et capricieux. Pascal va dès lors être en proie à de sérieux troubles du comportement : phobie, anthropophagie, nécrophilie e tutti quanti.

S’agit-il de représailles pures et simples ou bien est-ce le dernier acte d’une pièce dans laquelle le personnage principal est condamné à naviguer entre le tangible et l’intangible, dans cette zone qu’on appelle les limbes ? « Acta est fabula » ? À moins que l’humour féroce qui plane sur la bande dessinée (Dédo est un ex du Jamel Comedy Club) n’entraine ses lecteurs vers d’autres horizons…

Anne Calmat

112 p., 16,50 €

Des « Courtes distances » aux « Grands espaces »… d’hier et d’aujourd’hui

B
Sortie le 15 février 2018. Sélection Angoulême 2019

de Joff Winterhart (G.B.), traduction Martin Richet – Ed. çà et là.

Visuels © C. Winterhart/çà et là

Dans L’été des Bagnold (2013), Joff Winterhart avait su capter les tourments de l’adolescence et la difficulté que connaissent un fils et sa mère à communiquer, ou tout simplement à être sur la même longueur d’ondes.

Dans cet album, composé quatre ans plus tard, il est certes question d’un fils et de sa mère, mais c’est ici une tout autre histoire que nous conte Joff Winterhart – avec cet art consommé de la demi-teinte qui le caractérise. 

« Après trois tentatives universitaires avortées, une période infructueuse de travail en free lance… et la dépression qui s’en suivit, je prenais un nouveau-nouveau départ. (…) J’avais quand même appris une chose : chaque tentative de gagner de l’argent, qui me tenait à coeur ou qui me plaisait, s’était soldée par un désastre. (…) »

Un nouveau départ donc pour Sam, vingt-sept ans, qui à sa sortie de clinique retrouve le douillet nid maternel. Pour le meilleur. Sa mère a en effet tapé dans l’oeil d’un certain Keith Nutt, la cinquantaine bien enrobée, qui lui a proposé d’embaucher son grand dadais de fils dans sa petite entreprise spécialisée dans la distribution et le transport.

Notre première rencontre. (p.6)

Que distribue-t-elle ? Que transporte-t-elle ? Sam n’en n’aura qu’une très vague idée. Contraint d’attendre le retour de son boss une grande partie de la journée, le jeune homme ne va pas tarder à comprendre que son job consiste essentiellement à recueillir ses souvenirs de jeunesse, dont la plupart impliquent un certain Geoff Crozier.  Peu à peu, Sam se sent mieux. Il semble puiser une force nouvelle dans celle de Keith, dont il découvre progressivement les failles.

Ce que tu as sous les yeux est une arme fatale… (p.106)

De rugueuse au départ, la relation entre les deux hommes va finalement faire place à une connivence presque filiale.

Simple, profond, brillamment dialogué, l’album montre avec justesse la mélancolie d’un quotidien sans relief et les affres de la solitude.

Anne Calmat

… Et je me dis, ce samedi soir, que nous avons peut-être plus de choses en commun que des sœurs en Australie et de l’eau de coco. (p. 89)

128 p., 24 €

Depuis le 21 septembre 2018. Sélection Angoûlème 2019

de Catherine Meurisse (texte et dessin) – Ed. Dargaud

Visuels © C. Meurisse/Dargaud

Paris, ciel gris, bas et pollué. Dans un appartement donnant sur les toits, une jeune femme trace sur un mur le dessin d’une porte, formulant le vœu que celle-ci ouvre sur les champs et les près. Et… comme dans un conte de Marcel Aymé, la porte s’ouvre, révélant un champ de tournesols.

Ce récit est celui d’une évasion dans la mémoire retrouvée et de la célébration d’une guérison.

Mû par une intuition, un couple décide d’aller vivre à la campagne pour donner une chance à leurs deux filles : l’auteure et sa sœur.

Le père, habité par la fibre constructive, restaure une vieille ferme en ruines pendant que la mère saisie d’une fièvre horticole sème à longueur de journée des graines dans les champs alentours et dans le cœur des enfants, en leur récitant poèmes et citations.

Les filles transformées en exploratrices conservent leurs étranges trouvailles dans un musée, créé dans le souci culturel d’imiter Pierre Loti, mais aussi d’arrondir leur argent de poche en le donnant à visiter aux parents et voisins.

Ce sont les animaux qui leur font découvrir les expériences de la mort, de la fécondation et du don de la vie. L’apprentissage de la littérature se fait à travers fleurs et fruits : les lettres grecques par les roses du Centifolia au parfum entêtant, Proust par la grande sauge des prés, qui, lui semblait-il, avait toujours quelque chose à lui dire, Montaigne par la beauté de ses roses éponymes et Rabelais par la saveur des figues.

Le plus beau présent fut sans doute le don d’un jardinet découpé façon Le Nôtre, dans lequel les enfants, outre scruter la pousse de leurs plantations, purent s’imaginer dans le parc de Versailles, un nain de jardin figurant avantageusement sa statuaire.

Tout paradis n’est cependant pas exempt d’incursions infernales : l’infecte odeur du sang de l’abattoir déversé sur les champs de maïs, un président de conseil régional dont l’ambition est de doter la région d’un parc d’attraction, la monoculture, les lotissements qui poussent comme du chiendent.

Un intermède : une longue visite au Louvre. Rien de bien particulier à découvrir, on y trouve des murs épais, comme à la maison, des poteries, comme dans le jardin et des statues, comme dans le « musée de Pierre Loti ». Mais ce qu’on y découvre, ce sont d’extraordinaires peintures de Corot, Watteau, Poussin, Fragonard qui célèbrent la nature et lui restituent son génie.

Dès son retour, Catherine ne lâche plus le pinceau, les fleurs, les arbres, les ruines, tant et si bien qu’elle est pressentie pour dessiner l’affiche du prochain festival du Cabicou, présidé par Ségolène Royal !

Las, sa chèvre allongée dans un hamac ne fait pas l’unanimité. Dépitée, elle caricature avec frénésie les festivaliers, ce qui lui assure dans le village un rapide et vif succès. Mystère de la naissance d’une vocation…

Avec de larges planches colorées, Catherine Meurisse nous restitue sa vénération pour la nature. Ses petits personnages, avec leurs mines et leurs gestes expressifs, conservent leur fragilité. Mais surtout, il est impossible de lire cet album sans avoir en tête le précédent, La légèreté*, qui suivait sa lente et douloureuse reconstruction après la tuerie de Charlie Hebdo. Ce retour à l’enfance et surtout à la source créatrice nous montre l’achèvement du processus de guérison. La munificence des couleurs est là pour le confirmer.

Nicole Cortesi-Grou

92 p., 19,90 €

  • La légèreté (archives BdBD, avril 2016) ici

Les Rois de la mode – Camille Monge – Stella Lory – Ed. Vraoum

Sortie le 21 janvier 2019 © Monge-Lory/Ed. Vraoum

Rien n’est jamais acquis. Celle qu’on encensait hier est aujourd’hui dédaignée. Aux « Sublime ! Révolutionnaire ! » des premières années, ont succédé « Touchant de naïveté ».

Jeanne Falencia, alias Fafa, ex-papesse de la Haute Couture vient de l’apprendre à ses dépens. Du balai Fafa, place à une nouvelle équipe. Vanganesh Berlingo, un jeune designer de choc d’origine inuit vient d’être embauché. Il va, selon les mots de Jipé Foucard, le tout récent PDG du groupe « Fafa de Paris », passé sous pavillon russe, déploucardiser cette maison poussiéreuse. Et de préciser au personnel, « C’est un type formidable ! ».

Nous découvrons le type formidable en question sur la planche suivante – on pense irrésistiblement au grand couturier japonais Kenzo Takata. Berlingo a tout pour déplaire : hautain, colérique, tout à fait le genre à trépigner s’il ne retrouve pas sa peluche porte-bonheur ou n’obtient pas sur le champ ce qu’il a demandé.

Berlingo a aussi la folie des grandeurs. N’a-t-il pas décidé d’importer de Laponie trente mille pingouins et un iceberg géant pour servir de décor au prochain défilé de sa collection… qui aura lieu dans un hangar de la banlieue parisienne. Le comble de l’originalité !

(détail)

C’est risqué, mais si Anna (Wintour) aime, c’est gagné…

Son verdict vient de tomber : « Ugly, bizarre ». La cote de « Fafa de Paris » est en chute libre. Soumis au bon vouloir d’un oligarque russe et aux caprices de son épouse, Berlingo a du souci à se faire. A-t-il une chance de retrouver les faveurs d’Anatoli Menkov ou bien va-t-il se faire virer pour extravagance coupable et inappropriée ?

On l’aura compris, l’humour est le maître-mot de cette bd aussi impertinente que pertinente. Les dessins acidulés de Stella Lory servent à merveille l’apparente légèreté du propos de Camille Monge, dont c’est le premier album. Les personnages qui gravitent autour de celui qui a endossé des responsabilités auxquelles il n’était peut-être pas préparé (son retour au bercail parental en dit long sur lui) symbolisent le monde de la mode, avec ses outrances et sa vulnérabilité face à des actionnaires cyniques et versatiles. Car derrière l’agitation et la superficialité, se cache une ruche industrieuse au service de la création qui, face à l’échec d’une collection, redoute de subir le sort que l’on réserve à ceux qui ont cessé de plaire…

A. C.

106 p., 18 €

A bord de l’Aquarius – Rizzo – Bonaccorso – Futuropolis

En librairie depuis le 9 janvier. 2019 – Communiqué

En novembre 2017, Marco Rizzo, journaliste et scénariste, et son compagnon de plume, Lelio Bonaccorso, dessinateur et auteur de BD, faisaient un reportage à bord du navire, affrété par l’ONG SOS Méditerranée pour sauver des migrants en mer…

Ils donnent ici la parole à l’équipage de L’Aquarius et en particulier au chef mécanicien, Antony, que tous appellent « Papa Panda ». Sur le bateau, on affronte une misère humaine incommensurable, avec des gens qui nous racontent des tortures, des violsOn est hanté par des images de femmes, d’enfants qui flottent sans vie à la surface de la Méditerranée et que nous avons repêchés. Des témoignages poignants de migrants émaillent le récit, témoignages qui prouvent, hélas, que s’ils savaient pourquoi ils fuyaient leur pays, la violence, la guerre et la misère, ils ne savaient rien de ce qui les attendait une fois à bord d’un bateau de passeur. On y trouve aussi des pages documentaires qui aident à comprendre la complexité et la dangerosité des missions de sauvetage.

Conversation avec les auteurs. © Futuropolis

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a donné l’envie de faire un reportage sur l’Aquarius ?

MRDepuis plusieurs années en Italie, on parle de migrants et de secours en mer, bien souvent à travers la propagande ou les fake news. Je voulais faire ce que chaque journaliste devrait faire : voir avec mes propres yeux les fonctionnements d’un bateau comme l’Aquarius. En même temps, je voulais recueillir les histoires des migrants, mais aussi des secouristes pendant une période cruciale pendant laquelle deux mondes se croisent pour la première fois.

LB La première raison qui m’a poussé à partir a été le besoin de voir de mes propres yeux ce qui se passe réellement dans le canal de Sicile, et de pouvoir le raconter à tous.

Quelles ont été vos principales difficultés ?

MRD’abord une très vive émotion. C’est très compliqué d’avoir les idées claires quand il faut raconter la douleur des autres. Une autre difficulté concerne le grand nombre d’histoires recueillies. Même si beaucoup d’entre-elles malheureusement se ressemblent, en faire une sélection s’est révélé presque impossible. Face à cela, nous avons eu recours aux méthodes journalistiques, et surtout aux règles éthiques du journalisme, tout en faisant en même temps preuve d’empathie.

LBPas forcément des difficultés. En revanche, ça a été très prenant, aussi bien techniquement qu’humainement.

Vous êtes italiens. Quel a été l’accueil de l’ouvrage dans votre pays, sachant que le gouvernement actuel est pour le moins très critique envers l’Aquarius ?

MR – Le livre a été réalisé sous l’ancien gouvernement, qui probablement en essayant d’augmenter sa popularité avait déjà commencé à pointer du doigt les opérations des ONG. Cependant à cette époque, les autorités italiennes, comme le garde-côte, arrivaient encore à collaborer avec les ONG, dont elles coordonnaient les opérations. À partir du mois de mai, la situation s’est aggravée. D’une part parce que pour les ONG, il est désormais impossible d’agir, d’autre part parce que même le garde-côte italien en est empêché. Les ONG sont devenues des victimes de la propagande et de la mauvaise information. C’est pour cette raison que beaucoup d’Italiens ont peut-être eu un préjugé négatif sur notre livre, qui ne fait que raconter des événements que certains préfèrent faire semblant ne pas remarquer. Mais beaucoup d’autres, au contraire, ont accueilli cet ouvrage avec curiosité et intérêt, pour en savoir davantage et mieux connaître les faits et les histoires. Mise à part certains articles critiques (publiés avant l’édition du livre!) et l’habituel bruit des haters et trolls (des contenus haineux) sur les réseaux sociaux, notre livre a capté l’intérêt d’une Italie curieuse et solidaire qui ne cesse d’exister.

LBDans ce livre, nous racontons des faits réels qui peuvent être vérifiés, on n’entame pas une polémique avec le gouvernement. Nous avons rapporté les témoignages, les données et les éléments qui peuvent difficilement être démentis. C’est vrai aussi que nous avons subi des critiques et des insultes de la part de personnes qui n’ont même pas lu le livre ! Mais on s’y attendait. Nous avons également reçu énormément de compliments et d’éloges pour notre travail, et c’est extrêmement important pour nous, car ça signifie que nous avons fait du bon boulot.

128 p., 19 €

Milady ou le Mystère des Mousquetaires – Sylvain Venayre – Frédéric Bhiel – Ed. Futuropolis


En librairie depuis le 11 janvier 2019
© F. Bihel-S. Venayre/Futuropolis

Je suis un honnête homme, Anne de Breuil, j’aurais pu vous prendre de force, mais je vous ai épousée (…) J’ai fait de vous la première dame de ma province. Alors quand je vous demande de m’accompagner à la chasse, vous ne discutez pas, vous m’obéissez.

p. 15

Celui qui s’exprime ainsi est le comte Olivier de la Fère, futur mousquetaire du roi Louis XIII, plus connu sous le nom d’Athos. Celle à qui s’adresse cette injonction obtempère, mais elle n’en pense pas moins. Car derrière la blondeur et le visage angélique se cache déjà une femme révoltée. N’a-t-elle pas été marquée au fer rouge d’une fleur de lys pour s’être enfuie du couvent à l’âge de treize ans avec un prêtre défroqué ? Elle suit donc son seigneur et maître à la chasse. Dès lors tout va très vite : Anne fait une chute de cheval, le comte l’aide à se relever, il découvre la marque de l’infamie sur son épaule et décide sur le champ de laver son honneur…

p. 17
p. 23

Tout est dit. Laissée pour morte, exclue de la société et animée par un inextinguible désir de revanche, la future Milady, autour de qui l’action va se nouer puis se dénouer avec une indéniable puissance dramatique, va poursuivre son objectif sans se soucier des dommages collatéraux.

Les auteurs revisitent ici le roman que Dumas père et Auguste Maquet firent paraître en 1844, en ne se concentrant que sur les scènes où le personnage totalement imaginaire de Milady apparaît. Les faits qui se déroulent sont décrits de son point de vue.

Selon Sylvain Venayre, Milady pourrait bien être la véritable héroïne des Trois Mousquetaires. Un message que Dumas aurait dissimulé dans son roman inspiré des Mémoires de M. d’Artagnan, de Courtiz de Sandras (1700), semble légitimer ce choix. Venayre écrit en effet dans la postface de l’album : À l’issue d’un siècle d’accentuation de la domination de l’homme sur la femme, alors que l’histoire des luttes féministes balbutiait (…) Dumas écrivait un livre revendiquant pour les femmes une place égale à celle des hommes. La société du temps étant ce qu’elle était – et Dumas lui-même ne renonçant pas à s’y faire une place enviable, il dissimula son message, tout en laissant des signes clairs à l’intention de ses lecteurs. Message que reprendra en 1872 Alexandre Dumas fils dans sa brochure intitulée L’Homme-femme.

p. 78

Dix ans plus tard, devenue Comtesse de Winter par son seconde mariage, puis rapidement veuve, Milady se met au service de celui qui veut la perte de la reine de France, en l’obligeant à dévoiler au roi sa liaison avec le duc de Buckingham : le Cardinal de Richelieu. L’histoire bien connue des ferrets de diamants qu’elle lui a imprudemment offerts inaugure la collaboration entre la belle intrigante et le ministre de Louis XIII. Milady va alors trouver sur son chemin ceux qui ont pris fait et cause pour la reine : Porthos, Aramis, d’Artagnan… et une vieille connaissance, Athos.

Cardinalistes contre royalistes, petite et grande Histoire des relations entre la France et l’Angleterre vont se mêler et mettre aux prises Milady avec Buckingham, d’Artagnan et lord de Winter.

Dans cette version graphique illustrée par Frédéric Bihel dans le plus pure style du grand Gustave Doré, le roman prend une tout autre coloration. Au relatif manque d’épaisseur psychologique des Mousquetaires, s’oppose l’irréductibilité d’une femme qui se bat avec les armes dont elle dispose pour se venger de la flétrissure infligée à son corps et des multiples outrages qu’elle a subis : le charme et un art consommé de la manipulation et du simulacre.

Je ne suis ni un ange ni un démon, mais une fille de la terre (…), dira-t-elle à celui qui, tombé en dévotion pour elle, a décidé de la sauver de la déportation et de la venger de ceux qui, selon lui, l’ont, par leur brutalité, amenée à être ce qu’elle est devenue.

Les lecteurs avertis savent que cette scène a lieu à la fin du quarante-troisième chapitre du roman, et qu’il en reste neuf, plus un épilogue…

Anne Calmat 

128 p., 20 €


Les nuisibles – Piero Macola – Ed. Futuropolis

Visuels © P. Macola /Futuropolis. En librairie depuis le 7 janvier 2019 – 120 p., 20€

p. 8

Lorsqu’il n’était encore qu’un enfant, Bruno rêvait d’avoir une mobylette. Pour cela, il s’était improvisé ramasseur de cadavres de rats, qu’il fallait à tout prix dissimuler aux regards des touristes. « Achève-les avant de les benner » lui avait dit Ennio, l’homme à tout faire du port de plaisance de cette petite ville du nord de l’Italie. Nous verrons plus loin que, sur le plan humain, Ennio valait encore moins que les nuisibles qu’il traquait.

p. 107
p. 19

Bruno a maintenant une quarantaine d’années, il vit dans une baraque sur pilotis, à proximité d’une étendue d’eau soumise aux caprices d’une crue possible du Pô. Il est gardien de péage. C’est presque un invisible. Il se protège. Mais parfois les souvenirs attaquent par surprise. Celui qu’il est devenu ne pourra s’empêcher de faire de nombreux allers-retours dans ce passé qu’il préfèrerait oublier.

p. 25

Il rend souvent visite à la vieille Maria qui, sur la demande expresse de sa fille, doit bientôt quitter sa maison : trop de cambriolages, trop d’immigrés pour squatter les fermes abandonnées aux alentours, trop de vols de bateaux sur le port. Le souvenir de Renato, l’époux de Maria, reste très prégnant chez celui qui, hormis cette parenthèse enchantée, semble n’avoir jamais trouvé sa place dans la société.

p. 33

Il y a aussi Anton, l’un de ces nombreux sans-papiers à la recherche du petit boulot qui leur permettra, peut-être, d’atteindre un jour le pays de leurs rêves. Il vient justement d’être embauché sur un chantier de construction. Horaires infernaux, salaire de misère. « Si tu te blesses, tu la fermes » a prévenu le contremaître. Anton tombe d’un échafaudage, mettant ainsi en péril l’économie souterraine du chantier. Il ne tarde pas à comprendre le sort qui lui est réservé et s’enfuit en emportant la caisse. Le hasard veut qu’il se réfugie dans la bicoque qu’occupe Bruno jusqu’au départ de Maria, qui en est la propriétaire…

p. 96

Piero Macola signe une fois encore un récit intimiste qui parle des malaises de la société. L’un de ses précédents albums, Le Tirailleur (Futuropolis 2014), mettait l’accent sur l’injustice d’une vieillesse miséreuse et sur les tracasseries administratives infligées aux ex-tirailleurs étrangers, enrôlés de force pour défendre la France durant de la Seconde guerre mondiale. Celui-ci nous rappelle, entre autres choses, que vivre à la marge ne fait pas des individus des nuisibles. L’histoire de sonne juste, ses illustrations au pastel sont délicates. De nombreuses planches sans bulles, mais explicites, ajoutent encore à la profondeur du scénario.

Anne Calmat

Récit Alain Bujak, dessin Piero Macola

Proches rencontres – Anabel Colazo – Ed. çà et là

Sortie le 19 janvier 2019 – Visuels copyright A. Colazo/çà et là

Titre original : Encuentros Cercanos
Texte et dessins Anabel Colazo – Traduit de l’espagnol par Hélène Dauniol-Remaud – Ed. çà et là

p. 14 et 15

A la fin des années 60, un certain David Vincent les avait avait vus se poser dans un champ, alors qu’il cherchait un raccourci qu’il ne trouva jamais.* Dix ans plus tard, ce fut au tour de Roy Neary d’apercevoir un vaisseau spatial au-dessus de sa camionnette…**

Dans « la vraie vie« , tout avait commencé avec Kenneth Arnold, un homme d’affaires américain voyageant à bord de son avion personnel. Le pilote avait aperçu neuf objets en forme de soucoupes inversées, volant à vie allure. On était en 1947, la vague d’observations d’ovnis et de rencontres avec les extraterrestres ne faisait que commencer. Elle allait se poursuivre jusque dans les années 2000, bien que l’hypothèse extraterrestre ait fini par perdre de sa force. Certains témoignages ont cependant traversé le temps, comme celui de Betty et Barney Hill. Il marqua profondément la culture populaire américaine et favorisa, en pleine période de Guerre froide, la théorie du complot. L’irruption de flying objects dans la vie des Américains, puis à peu près partout dans le monde, sera dès lors prise au sérieux par les États. Des commissions vont être créées, de grands pontes de l’astrophysique, comme Josef Allen Hynek (USA), vont associer leur nom à l’étude de ces apparitions intempestives, parfois corroborées par des enregistrements provenant de radars militaires ou des photographies, sans qu’au final aucune certitude ne se dégage, quant à leur origine. Et ce malgré un nombre respectable de cas, qualifiés de totalement inexplicables.

J. H. Hynek – Classement par types des rencontres extraterrestres. Type n°1 : observations dans le ciel avec lumières inhabituelles. (p.63)

Anabel Colazo ne les pas vus, mais voici ce que sa BD raconte :

p. 14

Suite à un étrange accident de voiture, alors qu’il se rendait en vacances chez ses parents, Daniel se retrouve coincé pendant trois jours dans le village d’El Cruce. Ebranlé par ce qu’il croit avoir aperçu, avant que son véhicule ne pile et refuse de redémarrer, il prête une oreille attentive aux histoires qui circulent dans la ville à propos de faits survenus récemment (graffitis ésotériques sur les murs d’une école, hommes en noir qui semblent épier les habitants…).

p. 11

C’est alors qu’il rencontre Marina et son frère Juan, obnubilé par les phénomènes inexpliqués. Des hommes l’auraient du reste contacté et mis en garde contre Daniel, avant même que ce dernier n’arrive à El Cruche. Ils sont à la clé d’un truc extraordinaire que nous ne pouvons pas comprendre, a déclaré Juan en guise de conclusion.

Il se trouve que El Cruche est connu de tout amateur de phénomènes paranormaux. Le bois à l’orée de la ville est d’ailleurs réputé pour être un poste d’observation d’ovnis.

« J’ai su que j’avais fait une erreur. » Daniel, p. 62

Tous trois n’auront pas la même perception de ce qui va advenir : rationalisation de la part de Daniel, rédaction d’un livre à succès intitulé Proches rencontres pour Marina, dans lequel elle décrit leur rencontre avec des extraterrestres et ce qui s’en est suivi. Quant à Juan, il décide de vivre à l’écart de tous, dans un camping-car ayant autrefois appartenu à un certain Barry l’Etranger, qui semblait être très au fait de la question.

Vingt ans plus tard, Daniel est interviewé par Clara, une étudiante en journalisme passionnée d’ufologie. Il veut en finir une fois pour toutes avec ce « théâtre absurde », qu’il garde malgré tout en mémoire. Elle décide alors de se rendre sur place, afin de rencontrer Juan, Marina ayant payé le prix fort pour tout ce qui arrivé.

Une chose s’est produite, que les trois protagonistes ont vécue différemment . Mais était-elle pour autant d’origine extraterrestre ? La vérité est peut-être dans un ailleurs de l’entendement de tout un chacun.

Le propos de l’auteur est en effet de réfléchir sur ce que sous-tend ce type d’événement. Si son dessin vaporeux, presque simpliste, évoque celui d’un album destiné aux enfants, son histoire incite à une réflexion d’ordre philosophique. Peut-on opposer mensonge à vérité dès lors que l’on se trouve face à l’inexplicable ? Ce serait oublier que nous ne savons que très peu de choses au regard de tout que nous ignorons. Dans ce cas, toute tentative d’explication ne devient-elle pas inutile ?

Anne Calmat

114 p., 12 € © Anabel Colazo/çà et là

* Les envahisseurs, série télévisée américaine de science- fiction (1967-1968)

**Rencontres du 3ème type, film de Steven Spielberg (1977) avec Josef Allen Hynek pour conseiller technique.




Docteur Rorschach – Vaïnu de Castelbajac – Ed. Delcourt

Copyright V. de Castelbajac /Delcourt
96 p., 14,50

Que ce soit dans le cadre d’une thérapie individuelle, de groupe, familiale ou de couple, la plupart des personnages imaginés par Vaïnu de Castelbajac (texte et dessins) se retrouvent sur le canapé de ce psychiatre qui, ici, porte le nom du Test projectif aux tâches d’encre mis au point il y a une centaine d’années par le psychanalyste Hermann Rorschach.

Test de Rorschach

Lunettes vissées sur un pif en forme de patate, barbe fournie (comme il se doit), habillé à la va-comme-je-te-pousse (idem), le praticien écoute ceux qui sont venus à lui pour exprimer leurs doutes, leurs angoisses, leurs attentes. Il prend des notes, parfois il commente. « Pourquoi avoir tenté de mettre fin à vos jours en vous auto-avalant ? » demande-t-il, par exemple, à une gomme à la mine défaite. L’auteure parvient à détourner les termes de la psychiatrie pour les adapter aux drôles de zèbres venus consulter le bon docteur Rorschach.Point de zèbre en l’occurence, mais un chien heureux d’être enfin autorisé à monter sur un canapé ; une licorne qui souffre de l’impression de ne pas exister ; un père Noël en pleine crise existentielle ; un puzzle qui craint de ne jamais se reconstruire ; une cigarette qui ne se trouve pas assez bien roulée, etc.Côté thérapies de groupe, familiales ou de couples, le psy voit, entre autres patients, défiler Eve et Blanche-Neige qui évoquent leurs troubles alimentaires compulsifs ; deux oeufs au plat qui craignent de finir par se brouiller ; un kangourou adulte qui refuse de sortir de la poche marsupiale de sa mère ; un clou que son marteau d’époux cherche toujours à enfoncer ; deux postes de radio qui ne se sentent plus sur la même longueur d’onde… Ou encore, dans le registre « relations amoureuses destructrices », un crayon à papier et un taille-crayon ; une carotte et une râpe à carottes ; une bougie et un briquet… Au total, quatre-vingt-seize planches métaphoriques, souvent proches du dessin de presse, qui visent juste à tous les coups. Jubilatoire en diable !

Anne Calmat

Les petites victoires

« Quand j’ai su qu’Olivier était autiste, j’ai été d’abord terrifié pour son avenir. Puis je me suis souvenu qu’un enfant très doué peut tout rater si ses parents ne lui donnent pas confiance dans la vie. » (p. 57)

Mention spéciale du jury œcuménique d’Angoulême pour «Les petites victoires», prix remis pour les qualités de valeurs humaines de la BD.

Scénario et dessin Yvon Roy – Ed. Rue de Sévres – Postface Régis Loisel

Dans la vie d’un couple, la confirmation du handicap d’un enfant résonne souvent comme un cataclysme. Chloé et Marc se sont aperçus que quelque chose n’allait pas pas chez Olivier, ils sont allés consulter dans un centre d’évaluation et le diagnostique est tombé : autisme. Passé le choc face à ce qui est devenu pour eux un principe de réalité, Marc se ressaisit : il se consacrera désormais à Olivier afin de lui permettre d’affronter l’existence dans les meilleures conditions. Il lui apprendra à équilibrer les moments de plaisir et de déplaisir, à maîtriser ses mouvements de colère, et en l’amenant peu à peu à tolérer un contact physique avec l’autre. 

En dépit des consignes données par les spécialistes du handicap, Marc, désormais séparé de Chloé, mais unis dans l’épreuve, va, au gré de ses intuitions, poursuivre son combat contre ce qu’il refuse de considérer comme une fatalité. De petites victoires en petites victoires, remportées au quotidien mais sans cesse à consolider, il parvient à instaurer un dialogue – tout d’abord minimal et fragile – avec Olivier. Une conversation rarement interrompue, destinée à le convaincre que le monde et ce qui le compose ne doit pas être perçu comme terrifiant. Marc sait aussi qu’il va devoir faire preuve de beaucoup de créativité pour que son fils parvienne à maîtriser ses accès de panique face, par exemple, à une poussière qui tournoie dans l’eau de son bain ou lorsqu’un bruit intempestif lui vrille les tympans. 

Superbe, tendre, émouvant de simplicité et d’authenticité, comme le sont les trois albums cités ci-dessous*. Les petites victoires, multi traduit, multi primé est à (re)découvrir. 

Anne Calmat

Yvon Roy est un auteur et illustrateur canadien. Il a réalisé, en collaboration avec Jean-Blaise Djian, l’adaptation en bande dessinée du roman phare d’Yves Thériault, Agaguk, ainsi que plusieurs contes pour enfants. Il vit au Québec, près de Montréal. Son fils a maintenant douze ans.

À découvrir également…

  • Ce n’est pas toi que j’attendais (Ed. Delcourt, oct. 2014)
  • La Différence invisible (Ed. Delcourt, août 2016)
  • Arthur et la vie de château (Des Ronds dans l’O éditions, nov. 2016)

La ligue des super féministes

En librairie le 4 janvier 2019
© M. Malle/La ville brûle

de Mirion MalleEd. La ville brûle (dès 8 ans)

En voilà une bonne idée de proposer aux petites filles (aux petits garçons et aux autres) de réfléchir à ce que veut dire être une fille aujourd’hui, ce que c’est qu’être féministe, et de leur faire entrevoir qu’on peut décrypter dans les médias, à la télé, au ciné, sur nos smartphones des signes que filles, garçons et autres, ne sont pas traités de la même façon, et que cela a des conséquences.

Et tout y passe, des contes de fées, des livres roses à l’eau du même nom qu’on propose aux filles, ceux où la princesse attend comme une gourde le prince charmant dont le baiser va l’éveiller à la vie, aux séries télé du même tonneau, où les filles, toujours blondes roses et minces, et peu cortiquées, servent de faire valoir à la gent masculine dominante.

État des lieux remarquablement mené et souvent affligeant.

Ce n’est certes pas une réflexion nouvelle. En 1973, Elena Gianini Belloti faisait un constat similaire dans le fameux Du côté des petites filles paru aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque.

Ce qui est nouveau, c’est la variété infinie des supports qui véhiculent la misogynie ordinaire, très souvent doublée de racisme : internet, les séries télévisées, les jeux video, les super-productions américaines, les livres – bien que la place de ces derniers ait assez nettement régressé.

Il faut saluer le travail remarquable d’analyse mise à la portée des enfants, les chapitres vont crescendo, de la notion de représentation à celle de privilèges en passant par l’écriture inclusive, l’amitié, et ce que c’est que le consentement.

Mirion Malle montre avec brio, notamment avec la métaphore visuelle des sacs à dos de plus en plus lourds, comment les différentes sortes de discriminations s’empilent et rendent la charge importable : c’est plus difficile d’être une grosse femme noire ou un homosexuel au chômage pour faire carrière au cinéma ou simplement trouver un emploi ou un logement.

Le propos n’avance pas masqué, et cette bande dessinée à visée clairement pédagogique se propose de donner des outils, ce qu’elle fait souvent avec talent et bonne humeur.

Le dessin est sympathique, et l’auteure a veillé à respecter l’équité dans la distribution de ses personnages.

Nous sommes sans doute, après la vague des Metoo et autres balances de porcs, à un moment important de l’histoire du féminisme, mais il me semble qu’à vouloir rendre le propos exhaustif, à vouloir faire le tour de toutes les notions – celle de genre, de transsexualité, d’intersectionnalité, de binarité de genre, Mirion Malle risque fort de perdre ses lectrices et lecteurs en route. Comment une petite fille de huit ou dix ans peut-elle ingurgiter en trente-trois pages le tour du monde des différentes formes de discriminations ? C’est certainement un peu beaucoup et l’on frise souvent ce qu’on appelle le politiquement correct qui induit des cadres rigides.

Gare à la pétrification de la pensée dans la présentation de notions encore à l’étude qui sont parfois présentées comme des vérités intangibles.

Cependant, cet album ne manque ni d’inventivité ni de fantaisie et on espère que parents et pédagogues sauront y puiser, car la boite à outils fournie est riche.

Danielle Trotzky

64 p., 16 €

 

Les grands espaces

Depuis septembre 2018
Sélection Angoulême 2019

de Catherine Meurisse (texte et dessin) – Ed. Dargaud

© C. Meurisse/Dargaud

Paris, ciel gris, bas et pollué. Dans un appartement donnant sur les toits, une jeune femme trace sur un mur le dessin d’une porte, formulant le vœu que celle-ci ouvre sur les champs et les près. Et… comme dans un conte de Marcel Aymé, la porte s’ouvre, révélant un champ de tournesols.

Ce récit est celui d’une évasion dans la mémoire retrouvée et de la célébration d’une guérison.

Mû par une intuition, un couple décide d’aller vivre à la campagne pour donner une chance à leurs deux filles : l’auteure et sa sœur.

Le père, habité par la fibre constructive, restaure une vieille ferme en ruines pendant que la mère saisie d’une fièvre horticole sème à longueur de journée des graines dans les champs alentours et dans le cœur des enfants, en leur récitant poèmes et citations.

Les filles transformées en exploratrices conservent leurs étranges trouvailles dans un musée, créé dans le souci culturel d’imiter Pierre Loti, mais aussi d’arrondir leur argent de poche en le donnant à visiter aux parents et voisins.

Ce sont les animaux qui leur font découvrir les expériences de la mort, de la fécondation et du don de la vie. L’apprentissage de la littérature se fait à travers fleurs et fruits : les lettres grecques par les roses du Centifolia au parfum entêtant, Proust par la grande sauge des prés, qui, lui semblait-il, avait toujours quelque chose à lui dire, Montaigne par la beauté de ses roses éponymes et Rabelais par la saveur des figues.

Le plus beau présent fut sans doute le don d’un jardinet découpé façon Le Nôtre, dans lequel les enfants, outre scruter la pousse de leurs plantations, purent s’imaginer dans le parc de Versailles, un nain de jardin figurant avantageusement sa statuaire.

Tout paradis n’est cependant pas exempt d’incursions infernales : l’infecte odeur du sang de l’abattoir déversé sur les champs de maïs, un président de conseil régional dont l’ambition est de doter la région d’un parc d’attraction, la monoculture, les lotissements qui poussent comme du chiendent.

Un intermède : une longue visite au Louvre. Rien de bien particulier à découvrir, on y trouve des murs épais, comme à la maison, des poteries, comme dans le jardin et des statues, comme dans le « musée de Pierre Loti ». Mais ce qu’on y découvre, ce sont d’extraordinaires peintures de Corot, Watteau, Poussin, Fragonard qui célèbrent la nature et lui restituent son génie.

Dès son retour, Catherine ne lâche plus le pinceau, les fleurs, les arbres, les ruines, tant et si bien qu’elle est pressentie pour dessiner l’affiche du prochain festival du Cabicou, présidé par Ségolène Royal !

Las, sa chèvre allongée dans un hamac ne fait pas l’unanimité. Dépitée, elle caricature avec frénésie les festivaliers, ce qui lui assure dans le village un rapide et vif succès. Mystère de la naissance d’une vocation…

Avec de larges planches colorées, Catherine Meurisse nous restitue sa vénération pour la nature. Ses petits personnages, avec leurs mines et leurs gestes expressifs, conservent leur fragilité. Mais surtout, il est impossible de lire cet album sans avoir en tête le précédent, La légèreté*, qui suivait sa lente et douloureuse reconstruction après la tuerie de Charlie Hebdo. Ce retour à l’enfance et surtout à la source créatrice nous montre l’achèvement du processus de guérison. La munificence des couleurs est là pour le confirmer.

Nicole Cortesi-Grou

92 p., 19,90 €

 

  • La légèreté (archives BdBD, avril 2016) ici

Un sac de billes – Hommage à Joseph Joffo

 

Article mis en ligne en 2017

adapté du roman de Joseph Joffo (1931- 2018) – Récit Kris, dessin Vincent Bailly – Ed. Futuropolis  

Ce pourrait être une saga.

Il y eut d’abord le légendaire grand-père, Joseph, qui vivait prospère et heureux dans un petit village près d’Odessa, jusqu’à ce que les premiers pogroms éclatent en1905. Quand les bataillons tsaristes vinrent prêter main-forte à la populace déchaînée, commença pour lui et sa famille un exode à travers l’Europe, non dépourvu cependant de rires, de beuveries, de larmes et de mort.

Son arrivée dans un pays dans lequel on pouvait lire au fronton d’une grande maison de village « Liberté, Égalité, Fraternité » mit un terme à son périple. Il y posa ses valises et se mit à l’aimer comme le sien.

Le père Joffo dut également quitter son pays, la Russie. Pour renforcer ses troupes, le tsar envoyait ses émissaires ramasser de jeunes garçons pour les enrôler. Son père lui enjoignit de prendre la fuite sans attendre et de se débrouiller, à sept ans, il était un petit homme. Son périple l’amena à Paris, où il s’établit coiffeur pour hommes.

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Les enfants Joffo, Joseph et Maurice, passaient une enfance insouciante, rue Marcadet. Quand il fallut  coudre une étoile jaune au revers de leur veste et renoncer à prendre le train ou aller au cinéma, leur père déclara : « C’est à votre tour aujourd’hui, le courage c’est de savoir partir. » Le but du voyage était Menton, en zone libre, où Albert et Henri, leurs aînés, avaient trouvé refuge. Pour cela il s’agissait de passer d’abord la ligne de démarcation à Hagetmau, dans le département des Landes.

MEP_SDBILLES_240x300ok.qxd:Mise en page 1Ce qui apparut comme une folle aventure à Joseph et Maurice, commença avec cinq mille francs en poche – pour eux, une fortune – et la promesse solennelle faite de ne jamais, jamais, avouer leur judéité.Dès la gare de Bercy, il fallut jouer des coudes dans les trains bondés, compter sur son jeune âge pour susciter la protection des adultes, et bien sûr mentir, ne jamais avouer qu’on voyage seuls.
Leur spontanéité d’enfants les sert quand ils se laissent aller, par exemple, à faire confiance à un inconnu qui propose un rabais conséquent sur le prix du passage, en échange d’une tournée de livraison de viande. Ou bien quand, au mépris du danger, Maurice se fait passeur occasionnel pour que leur pécule ne fonde pas trop vite.

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Le corps forcit avec les kilomètres qu’il faut bien faire à pieds, l’assurance s’affirme au gré des rencontres et l’esprit s’aiguise pour imaginer des astuces qui permettent de déjouer les pièges que tendent la police française et l’occupant. Il n’y a guère que les prostituées de Marseille pour provoquer l’effroi des gamins, tant ces dames sont offensives.
Malgré tout, l’enfance est encore prête à s’émerveiller devant la mer que l’on découvre.
Ils finissent par arriver sains et saufs à Menton. Mais le périple est loin de s’arrêter là. Il faudra encore repartir, cette fois pour Nice, retrouver la famille réunie suite à la libération rocambolesque par le frère aîné des parents arrêtés et en instance de déportation.

Sans ressources régulières, comment survivre si ce n’est en devenant expert en système D ? Ce qui est grandement facilité par le règne de la « combinazione » instauré par l’armée d’occupation italienne.
Quand celle-ci laisse la place à l’armée allemande, les rafles contraignent la famille à se séparer à nouveau, et les deux frères à se fondre dans l’anonymat d’un camp de jeunesses pétainistes.

C’est le moment de s’endurcir à nouveau et comme les espions, de s’inventer une identité, des adresses, des parents. Et cela tombe bien car, lors d’une sortie à Nice, les deux enfants ne peuvent échapper à une souricière tendue par les nazis. Seul, le culot permettra à Maurice, fidèle au serment fait à son père de nier leur judéité, de trouver le moyen de convaincre un bon curé niçois de venir apporter au commandant deux certificats de baptême.

La fuite à nouveau, cette fois à Aix-les-Bains, dans un restaurant pour Maurice, dans une librairie pétainiste pour Joseph. Les épreuves ont tant marqué ce dernier qu’il ne trouve plus suffisamment de larmes pour pleurer la mort de son père. Elle précède de peu la libération du village.
Reste à savoir ce qu’ils retrouveront rue Marcadet…

L’ensemble des planches est richement coloré, décors et personnages sont extrêmement bien figurés par un trait précis et dynamique.
Parue sous la forme d’un récit en 1973, cette histoire de formation donna lieu à deux adaptations cinématographiques : la première réalisée par Jacques Doillon en 1975, la seconde par Christian Duguay en 2017. Joseph Joffo, qui avait dix ans en 1941, est écrivain, acteur et continue à raconter son histoire. Il vient de mourrir à l’âge de 87 ans.

Nicole Cortesi-Grou

126 p., 20 €

Bonjour les Indes

Depuis le 21 novembre © Dodo/Ben Radis/Janos/Futuropolis

de Dodo, Ben Radis et Jano – Ed. Futuropolis

Épuisée depuis de nombreuses années, cette œuvre chorale d’une grande densité (au moins autant de texte que d’illustrations) est enfin rééditée. 

 Si vous vous demandez Qui a fait quoi ? les auteurs vous répondront : Le présent ouvrage est une réalisation de Dodo, Ben Radis et Jano. Mais tout n’est pas aussi simple que ça en a l’air ! Tous les textes sont de Dodo, à l’exception de ceux qui sont signés par d’autres. Ainsi à la page 21, Ben Radis signe un très beau récit qu’il affirme avoir vécu… 

p. 21

En ce qui concerne les illustrations, la chose n’est pas plus compliquée que le mode d’emploi d’une cafetière italienne. Les dessins sont signés de la main de leur auteur. Certains sont par contre réalisés à plusieurs. La page 13 par exemple est composée de 3 illustrations : 2 de Jano, 1 de Ben Radis. Les textes sous l’illustration sont de l’auteur du dessin. (…)

(détail)

 Quand trois auteurs emblématiques de la période rock de Métal Hurlant partent ensemble à la découverte de l’Inde, voilà ce que ça donne, et ça ne manque pas de punch…

p. 1, 2 et 3

New Delhi, Bombay, Pushkar, hôtels, transports, repas, architecture, vaches et autres animaux, santé, mode, cinéma, musique, la nature (et même un peu de calme)… Et bien sûr, sexe, drogue et rock’n roll.

Les voix et les styles de chacun se mêlent harmonieusement. C’est un authentique récit de voyage qu’il nous est permis de lire, coloré et franchement drôle.

À l’heure où les carnets de voyages sont souvent très académiques, (re)découvrez ce livre culte du neuvième art.

Anna K.

80 p., 22 €

Mulysse prend le large

de Øyvind Torseter (texte et dessin), traduit du norvégien par Aude PasquierEd. La Joie de lire 

© Ø.Torseter/La Joie de lire

Dans l’album précédent (Archives, oct. 2016), Tête de mule délivrait ses six frères et leurs six promises, qu’un troll avait changés en statues de pierre. Nous le retrouvons ici apprenti coiffeur, occupé à massacrer la chevelure d‘une cliente.

Navré, mais vous êtes congédié, lui dit son patron.

Arrivé à son domicile, Tête de mule trouve un avis sur sa porte : La municipalité a donné l’autorisation de détruire cet immeuble, votre appartement a été vidé et vos affaires se trouvent dans un container au dépôt central. Désolés pour les éventuels inconvénients occasionnés.

L’inconvénient majeur, c’est la note passablement salée qu’il va devoir payer pour les récupérer.

À la taverne où il est venu, histoire se réconforter, pas de cacahuètes au chili pour lui remonter le moral. La serveuse est désolée.

Ce n’est décidément pas son jour. 

C’est alors que quelqu’un lance à la cantonade : 70 000 couronnes* à qui osera m’accompagner dans une expédition hasardeuse !

Celui qui a parlé est un riche collectionneur bon chic bon genre, avec quelques petites particularités physiques. L’enjeu de l’expédition : retrouver l’oeil le plus gros du monde, qui manque à sa collection.

Tope-là ! En route pour l’aventure, le capitaine à bâbord, le matelot à tribord… et une passagère clandestine dans la cale du trois-mâts.

Un voyage tempêtueux, plein d’embruns et d’embûches, à la recherche d’un œil, qui fera nécessairement défaut à son propriétaire et qui va nécessiter astuce et témérité de la part de ceux qui sont chargés de le dénicher, ledit oeil ne se trouvant pas sous le sabot d’un cheval, fût-il de mer.

Naufrage, animaux marins en tous genres, cyclope e tutti quanti ne vont pas faciliter la tâche aux deux aventuriers, le troisième ayant déserté.

C’est là qu’un rapprochement avec l’odyssée que vécut un certain Ulysse « saute aux yeux ».

L’originalité de la fable – qui entre autres choses nous rappelle qu’un trésor mille fois convoité n’est rien au regard d’une peine d’amour perdu – est accentuée par celle de son graphisme qui alterne planches en noir et blanc presque minimalistes et illustrations pleines pages en couleurs.

 

Un album tout public, intelligent, plein d’humour et de poésie.
Anne Calmat

160 p., 24,90 € (livre cartonné)

  • 70 000 couronnes = 6.700 €

 

 

 

From Black to White

Depuis le 31 octobre 2018

de Stéphane Louis (scénario), Clément Baloup (dessin) et Joanna Cabanes (couleurs) – Steinkis Ed.

© Louis/Baloup/Cabanes/Steinkis

D’emblée, l’éditeur annonce la couleur, si on peut dire, affirmant sa volonté de mettre l’accent sur les ponts qui relient les gens et non les murs qui les séparent, et d’œuvrer à la connaissance de l’autre.

Quoi de plus louable en ces temps de repli identitaire ?

Nous allons suivre Curtis Ollis, né probablement à la fin des années 50 dans la communauté noire de Harlem, son père est pasteur et le petit garçon est fasciné par Michael Jackson qu’il découvre en 1964 dans la formation des Jackson 5.

La danse devient sa passion.

On traverse l’histoire des afro-américains, de l’apartheid à la guerre du Vietnam en passant par Cassius Clay qui devient Mohamed Ali, et l’émergence radicale des Black Panthers. On suit la trajectoire du courageux petit Curtis qui a commencé par imiter son idole puis a trouvé son propre style dans le hip-hop, et qui va connaître le succès en jouant dans la célèbre série Fame consacrée à la danse.

La folie mystique du père, la dépression de la mère, le grand frère qui arrache les sacs à main des vieilles dames pour faire vivre sa famille, rien ne nous sera épargné sur le quotidien d’une famille noire américaine. On frôle souvent le cliché.

Le récit est linéaire et sans surprise, et comme le titre l’indique, il questionne en filigrane la tentation de la blancheur chez le célèbrissime chanteur.

Rien à dire sur le graphisme ou le scénario, si ce n’est qu’il manque un soupçon de créativité.

Cet album, dont le projet didactique est par trop évident, améliorera sans aucun doute l’ordinaire des classes de collège ou de lycée, les auteurs ayant même fourni un récapitulatif historique à la fin de l’ouvrage.

Le lecteur reste cependant un peu sur sa faim.Le parti pris est édulcoré et édulcorant, la trajectoire de Michael Jackson passe sous silence ses zones d’ombre, et si on le voit blanchir de vignette en vignette, on ne saisit pas ce qui motive ces transformations. Un petit passage par Franz Fanon* pourrait éclairer notre lanterne, mais on reste dans le factuel.

Bien sûr on ne saurait demander à une bande dessinée de se transformer en ouvrage d’analyse sociologique ou politique, mais décidément, tout le monde ici est un peu trop lisse et trop gentil – même le grand frère délinquant, présenté comme une sorte de nouveau Robin des Bois – et on peine à vraiment s’intéresser au personnage de Curtis, tellement prévisible.

On le suit de Harlem en Californie, il fonde une famille, puis retourne à la case départ, après avoir connu le succès, il ouvre son école de danse pour donner leur chance aux gamins perdus.L’idée est intéressante : mettre en parallèle les deux destins si différents d’artistes noirs dans une Amérique qui est loin d’avoir réglé ses problèmes de racisme, pas plus que ses inégalités sociales ; il manque cependant une profondeur au personnage central, et un souffle épique à cette traversée de l’Amérique vue du côté des opprimés et de la variété où les artistes afro-américains servent trop souvent de caution à la mauvaise conscience de ceux qui sont du bon côté du manche.

Et malgré ces quelques réserves, il n’est pas mauvais de se remettre tout cela en mémoire.

Danielle Trotzky

104 p., 18 €

Peau noire, masques blancs de Franz Fanon aux éditions du Seuil, collection Points

En libraire depuis le 14 novembre 2918

À lire également :

Black in White America de Leonard Freed, traduction Claire Martinet  Steinkis Ed

 

 

 

On the wall au Grand Palais, Paris

du 23 novembre 2018 au 14 février 2019

Lundi, jeudi et dimanche de 10h à 20h
Mercredi, vendredi et samedi de 10h à 22h.

Fermeture hebdomadaire le mardi

Fermeture à 18h les 24 et 31 décembre 2018

 

Les Ogres-Dieux (T.3) Le Grand Homme

Décembre 2014

de Bertrand Gatignol (scénario) et Hubert (dessin) – Soleil Ed., collection Métamorphose

© Gatignol/Hubert/Soleil Métamorphose

Ceux qui ont lu ce récit à la fois gothique et baroque, sous-titré Les Ogres-Dieux, n’ont pas oublié l’univers fantastique et cruel que décrit cet album en papier glacé au graphisme tout d’or, de noirs irisés et de blancs étincelants ou nacrés.

Petit nous invitait à pénétrer dans un monde ultra violent régi par une race de géants tyranniques et prédateurs qui vivaient dans un palais perché au sommet d’une montagne : les ogres-dieux. Au moment où débute l’histoire, ils sont inquiets pour leur espèce, en voie de disparition à force de cosanguinité, chaque génération étant de taille inférieure à la précédente.

Petit, le dernier-né de la lignée, est à peine plus grand qu’un humain. Il doit par conséquent être éliminé sur ordre de son père, le roi Gabaal. Mais Émione, sa mère, voit en lui la possibilité d’une régénération de l’espèce, à condition qu’il s’accouple à une  » non-ogresse « . Elle va donc le soustraire au terrible châtiment en le confiant à Desdée, mise au ban de la société des ogres-géants pour avoir refusé de manger de la chair humaine.

Qui de l’ogre ou de l’humain l’emportera sur l’autre ? Et quel sera le rôle de son amie Sala dans tout cela ?

 

 © Gatignol/Hubert/Soleil Métamorphose

 

Le présent récit débute à la fin de Petit. 

Petit et Sala se sont enfui. Ne pouvant prétendre lui-même au trône, le Chambellan (v. ci-après Demi-Sang) n’a pas renoncé à voir le jeune prince y accéder, permettant ainsi à la lignée de survivre.

C’est ainsi que, blessé, le fugitif assiste à la capture de Sala – un moyen de pression pour qu’il honore sa charge. Petit est alors sauvé par un homme mystérieux du nom de Lours.

Coutelier et rémouleur itinérant, Lours a rejoint les Niveleurs, un groupe de résistants qui, après avoir reconnu Petit, voient en lui un atout majeur pour faire échec au redouté Chambellan. En échange de leur aide à délivrer Sala, il devra revendiquer sa place sur le trône, désavouer leur ennemi commun et rétablir l’entente entre les géants et les humains. Je ne veux pas être comme mon père, plutôt crever !, proteste-t-il. Mais le cœur à ses raisons…

Une guerre d’usure s’engage alors entre les résistants et la soldatesque du Chambellan. Les syndicats contre l’exécutif, les travailleurs contre leurs exploiteurs, en quelque sorte.

L’histoire de Lours, qui toute sa vie a voulu devenir un grand homme, nous est contée en prose entre chaque salve de planches qui mettent en images l’action des deux parties adverses.

Le pouvoir, les origines, le déterminisme, le droit à la différence restent au cœur de ce nouvel épisode des Ogres-Dieux. Vaste programme !

Rappeler que le graphisme de cet album grand format magnifie ce qui nous est conté semble superflu ; il n’est que de le feuilleter pour s’en convaincre. Le Grand Homme sort le 21 novembre 2018, nul doute qu’il occupera une place de choix chez votre libraire préféré. 

A.C.

186 p./120 planches, 26 €

  • À lire également :

Soleil Ed, 2016. ©

Les Ogres-Dieux T. 2 – Demi-Sang

Demi-Sang est plutôt consacré à l’histoire de l’ascension de Yori, fils batard de la lignée Draken, qui va s’élever à la force du poignet à la dignité de Chambellan.

 

 

 

 

 

 

Les Beaux étés (T.5)

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

Les Beaux étés – La fugue de Zidrou (scénario) et Jordi Lafebre (dessin) – Ed. Dargaud.

Chaque album de la série débute par le départ en vacances d’une famille belge, les Faldérault. Leur destination est immuable : cap au Sud. Pierre, le père, dessinateur de bandes dessinées est toujours « charrette » et fait attendre toute la famille. Mado, son épouse, s’impatiente. J’aurais dû épouser un fonctionnaire ! Leurs enfants suivent le mouvement dans la bonne humeur. La situation se complique généralement lorsque le clan arrive à destination…

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Des chroniques en demi-teinte particulièrement bien troussées, des dessins ronds et solaires, des personnages attachants avec, côté auteurs, un art consommé de nous renvoyer à nos propres souvenirs.

Nous passons successivement de l’été 1973 (T.1) à ceux de 1969 (T.2), 1992 (T.3), 1980 (T.4) , et pour finir, à l’hiver 1979 (T.5). C’est un peu comme si on feuilletait une série d’albums photos sans se soucier de leur chronologie.

En librairie depuis le 9 novembre

Ce cinquième opus débute par un quiproquo. Pierre a laissé un mot sur la porte : Je suis aux Urgences. Panique à bord, Pépète et Mado sont dans tous leurs états. En réalité, Pierre est accouru au chevet de son collègue Garin, bédéiste comme lui, qui ne va pas pouvoir achever la série sur laquelle il planche. Une manne financière providentielle pour les Faldérault qui sont dans la dèche. Providentielle mais problématique, car Pierre n’est absolument pas inspiré par la série en question. Côté enfants, on retrouve Pépète, mais également Louis, Nicole et Julie-Jolie. L’aînée bûche ses partiels et ne va pratiquement pas participer aux mésaventures familiales.

Pour une fois, c’est Pierre qui, désireux de se changer les idées, est fin prêt pour des vacances improvisées. Au sud toute ! Mille bornes à parcourir au bas mot.

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

Mado doit préparer fissa ses bagages. Louis est furax. Il s’est coltiné pendant des mois la balade des affreux roquets de son voisin afin de pouvoir se payer un billet pour le concert que les Pink Floyd donnent… à Londres, et voilà qu’ON lui impose des vacances en famille ! Mais à quatorze ans, il n’a pas voix au chapitre.

À bord de la mythique 4L rouge Estérel, l’ambiance n’y est pas vraiment. Leurs sacro-saintes vacances, si souvent émaillées d’épisodes pour le moins mouvementés, ne risquent-elles pas de faire un flop ? 

© Zidrou/Lafebre/Dargaud

On regrette que le grain de sable qui va mettre à mal cette escapade hivernale soit aussi prévisible – les auteurs avaient mieux ménagé le suspense en décidant du sous-titre de leur album précédent, mais les Faldérault ne sont-ils pas passés maîtres dans l’art de positiver et de tirer les enseignements de chacune de leurs mésaventures ? 

A.C. 

56 p., 14 €

 

Notre Mère la Guerre

Première parution le 6 novembre 2014 © Ed. Futuropolis

Chroniques de Notre Mère la Guerre Récits de Kris. Dessins et couleurs Damien Cuvillier, Edith, Hardoc, Vincent Bailly, Maël, Jeff Pourquié – Ed. Futuroplis

Dans cet ultime opus, à la fois complémentaire et indépendant des quatre albums éponymes que Kris et Maël ont publiés entre 2009 et 2012, les auteurs ont voulu rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui ont laissé des traces littéraires ou visuelles de ce qu’ils ont vécu durant la Première Guerre mondiale.

Certains, animés d’une ferveur toute patriotique, étaient partis la fleur au fusil. D’autres s’étaient au contraire élevés contre l’infamie que représentait à leurs yeux cette guerre, qu’ils qualifiaient de « flétrissante pour leur civilisation, dont ils étaient si fiers ».

Ce sont là les mots du caporal Louis Barthas, simple tonnelier dans un village de l’Aude, antimilitariste convaincu, socialiste patenté, dont les dix-neuf carnets, écrits sur le Front entre août 1914 et janvier 1918, ont participé à l’élaboration de cet album.

On le voit, tenant tête à un officier qui veut à tout prix re-mobiliser ses troupes épuisées. Deux jours plus tard, Louis Barthas écrira : « J’arrachai mes galons, que je jetai dans la boue. Je me sentis délivré d’un remords, libéré d’une chaîne ».

Dessin et couleurs Maël

Puis on croise le lieutenant Charles Péguy. Fusil à baïonnette au poing, il ordonne à ses hommes de charger. « Tirez, mais tirez nom de Dieu ! » leur crie-t-il, avant d’être abattu d’une balle en plein front.

Les balles et les obus ne transperçaient pas seulement le cœur des soldats, mais aussi celui de leurs mères, de leurs épouses et de leurs fiancées

Les sublimes pages que Vera Brittain, anéantie par trois deuils successifs, a écrites sont d’autant plus précieuses qu’elles contribuent à donner un visage à ces millions de femmes qui un jour se sont retrouvées seules.

Les dessins signés Edith servent à merveille cette parenthèse féminine. Ils se démarquent stylistiquement de ceux qui illustrent les autres chroniques. La déréliction est là, dans les traits de ces tout jeunes gens aux yeux noirs sans pupilles. Ils ne peuvent plus offrir à leur entourage que l’esquisse d’un sourire.

On découvre ensuite que l’auteur de l’inénarrable Clochemerle, Gabriel Chevallier, avait écrit en 1930 un roman polémique intitulé La Peur. Un texte jugé impubliable à l’époque, dans lequel Chevallier énonçait des vérités indicibles. « Parler de la guerre sans parler de la peur, c’eut été une fumisterie. (…) Peu d’êtres sont taillés pour l’héroïsme, ayons la loyauté d’en convenir, nous qui en sommes revenus.», avait-il écrit.

Dans la dernière case du chapitre qui lui est consacré, un soldat en interpelle un autre et lâche: « Tu ne crois pas qu’on nous a bourré le crâne avec cette histoire de « haine des races » ?  Tout est dit.

Anne Calmat

64 p., 16€