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Le Testament de William S.

couverturede Yves Sente (scénario), André Juillard (dessin) et Madeleine DeMille  (couleurs) – Ed. Dargaud, nov. 2016 –
La saga Black et Mortimer est devenue au fil du temps – soixante-dix ans ! – un passage obligé pour les amateurs de BD.

b0101Le 26 septembre 1946, l’éditeur Raymond Leblanc (Ed. du Lombard, Bruxelles) publiait le premier numéro de l’hebdomadaire, Le Journal de Tintin, avec à son sommaire, Le Temple du Soleil de Hergé, La guerre des Mondes de Wells, et le tout premier épisode de la série des Blake et Mortimer de Edgar Pierre Jacob : Le Secret de l’Espadon. Très rapidement, les lecteurs découvrent les « so british » Philip Edgar Mortimer, professeur de physique nucléaire, et son ami, Francis Percy Blake, membre éminent du département militaire de l’Intelligence Service.

Le Secret de l'Espadon, 1946
Le Secret de l’Espadon, 1946

Le Secret de l’Espadon tient en haleine les lecteurs de la revue durant trois années, puis, à partir de 1948, ceux de son édition française. Dès lors, les albums vont connaître un succès qui ne s’est quasiment jamais démenti.

En novembre dernier, L’Héritage Jacobs fait la part belle au créateur du tandem.couverture

Ses auteurs, Jean-Luc Cambier et Éric Verhoest, font un point sur ce qui a été réalisé depuis sa disparition en 1987, et rendent compte des différents chemins empruntés par les héritiers de Jacobs pour scénariser et dessiner les nouvelles aventures de Blake et Mortimer.

Dans le même temps, Le Testament de William S., 24e opus de la série, sort en librairie.

Mortimer et Blake
Mortimer et Blake

Soixante-dix années d’investigations n’ont en rien entamé la fougue des deux héros, qui cette fois vont se lancer dans une chasse au trésor assortie d’une course contre la montre, pour le premier, et faire face à une bande de malfrats sans foi ni loi, pour le second.

William S., c’est bien entendu William Shakespeare, dont on célèbre en 2016 le 400e anniversaire de la naissance. A-t-il existé en tant qu’écrivain ? Est-il le véritable auteur de la célèbre tirade d’Hamlet dans la pièce du  éponyme du poète, « To be or not to be » ? Ou bien encore, pour ne s’en tenir qu’à ces deux-là, celui de la très belle tirade de Shylok dans Le Marchand de de Venise, puisque l’action de la BD se déroule en grande partie dans la Cité des Doges ?

C’est à partir de cette question et de la polémique qui naît au début du 19e siècle, et qui perdure au 21e, que se tisse l’intrigue de l’album. Mortimer et Elisabeth Summertown, la fille de l’écrivaine Sarah Summertown (une des ex de Mortimer) sont amenés, sur la demande du marquis Stefano Da Spiriti, à s’intéresser à une lettre datant de 1632, découverte dans une chambre secrète de son palais. Avec en prime, pour celui qui parviendra à réunir les trois clés du Savoir dans un délai imparti, la « divine » perspective de se voir remettre une œuvre inédite (et inconnue au bataillon) du poète : Le Maître double.

De quoi aiguiser bien des appétits !260137bmbnd02De son côté, et c’est en réalité par cet épisode que débute l’album, mais les deux sont liés, le capitaine Francis Blake enquête sur une bande de Teddys liés au colonel Olrik – l’un des méchants historiques de la série – qui détroussent ceux qui se hasardent de nuit dans Hyde Park.page-4Bien qu’emprisonné, Olik suit avec intérêt ce qui se passe à l’extérieur, et en particulier à Venise…

Anne Calmat

64 p., 19,99 €

 

Les rêveurs du Louvre

couve_les_reveurs_du_louvre_webde Daisuke Igarashi, Shin’Ichi Sakamoto, Katsuya TeradaMari Yamazaki (Japon) et Chang Sheng, Richard Metson, TK et Chang Sheng, Richard Metson, TK, Ah Tui (Taïwan) – Ed. Futuropolis

Huit auteurs asiatiques promènent leurs regards, leurs plumes, leurs pinceaux sur le musée du Louvre, ou plus exactement sur leurs fantasmes du Louvre.

Une Samothrace égarée dans les grands fonds sous-marins se voit confectionner un masque étrange, avant que sa rencontre avec une baleine ne tourne mal… pour la baleine.

À Florence, Léonard met la dernière touche au regard de Mona Lisa, promettant à celle-ci de lui survivre. Imperturbable, la Joconde voit défiler sans ciller les siècles, les reines, la Révolution, les hommes, les guerres, sans même qu’une vilaine tâche d’encre ne vienne troubler son regard

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Le Louvre a disparu ? Mais non il s’est éparpillé dans chaque recoin du monde, en tous et en chacun !

Deux enfants explorent les ruines de Palmyre, parmi lesquelles moutons et chameaux broutent l’herbe rare. Un homme rencontré là, leur fait « voir » la cité d’autrefois, riche, luxuriante, dans laquelle les yeux noirs entrevus d’une belle jeune femme leur pourfendent le cœur. Des explosions secouent tout à coup les ruines et font fuir les enfants. Ils traversent la Méditerranée et viennent à Paris, au Louvre, retrouver la belle Ummayat, fille de Yaharai. (Hommage à Khaled Assad).

Des extra-terrestres, se piquant de dialoguer avec l’Art, viennent au musée et se trouvent captivés au point de décider d’y demeurer, sous couvert d’enrichir les collections permanentes d’objets non identifiés.

mep_les_reveurs_du_louvre6_telExcédé par les questions « horriblement ennuyeuses » de certains visiteurs, un guide n’aime que les jours de fermeture, lorsque le Louvre lui appartient. Il en vient, à son corps défendant, à nouer un lien de coopération constructive avec le robot qui doit à terme lui succéder. Uniquement pour lui insuffler les bases de la beauté.mep_les_reveurs_du_louvre7_tel
Un cosmonaute, embarqué pour un vol hyper-spatial, voit son vaisseau, « Le lapin », désintégré par des faisceaux de particules. Au cours de son errance sur une planète inconnue, il se retrouve face à Mona Lisa, puis se réveille dans l’hôpital d’un monde parallèle. Il s’en échappe pour aller au Louvre et, là, découvre que le sourire de la Joconde cache un pont d’un univers à un autre.

Un voyage violent et psychédélique dans le temps nous entraîne dans un monde peuplé de robots, où un drame d’amour se joue lors du démantèlement du Louvre pour son transfert ailleurs.

Les représentations font voyager dans le temps et l’espace. Nous passons d’un univers visuel à un autre, avec des noirs et blancs violents ou tendres, des fusains, des couleurs chaudes, des taches de pastel sur mine de plomb, des dessins hyperréalistes ou fantastiques.

Chaque lecteur y trouvera de quoi rêver à son tour.

Nicole Cortesi-Grou

200 p., 25 €   En librairie le 28 novembre 2016

 

 

Lorsque…

couv-lorsque-f6a9fCollectif créé par Eléonore Zuber  – Ed. Cambourakis

La série des « Lorsque » est née en février 2014 dans l’atelier de sérigraphie des Arts décoratifs de Strasbourg.

La plupart des saynètes interpellent et renvoient à des « états » plus ou moins familiers, croqués en deux temps trois mouvements et une douzaine de dessins, minimalistes ou sophistiqués selon leurs auteur(e)s.

Parmi les titres publiés en novembre 2016, on retiendra Lorsque je n’arrive pas à dormir, dans lequel la victime d’une insomnie, exaspérée par son conjoint, qui lui dort à poings fermés, lui assène un vigoureux et réprobateur  » Tu dors ?!  » au creux de l’oreille.lorsque-je-narrive-pas-a-dormir-5Les rôles sont bien entendu interchangeables…

Comme l’est le personnage de cet épisode intitulé Lorsque j’ai un peu trop picolé la veille (le premier de la série à avoir été écrit par un garçon*), dans lequel, après avoir mesuré (et chiffré) les conséquences de ses « dérives » nocturnes et s’être juré que « plus jamais », le héros décide finalement qu’il vaut mieux traiter le mal par le mal… « Il faut toujours caresser un chien qui t’a mordu la veille« , conclut-il un verre à la main.

Certains titres récents semblent être le prolongement d’autres plus anciens, et tendre, plus particulièrement à leurs lectrices, un miroir dans lequel il leur sera difficile de ne pas se reconnaître. Témoin Lorsque je regarde mon enfant de Aude Picault (mars 2016), suivi sept mois plus tard de Lorsque je regarde les enfants des autres d’Anne Simon. On y voit successivement une mère en pâmoison devant son futur génie de fils, puis exaspérée par les rejetons de ses amis.lorsque-je-regarde-les-enfants-des-autres-4

lorsque_3Ou encore cette mise en images et en dialogues de la relation mère-fille, avec ses éclats de voix et ses frustrations. On espère un titre prochain autour du tandem belle-mère belle-fille.

On l’aura compris, beaucoup d’humour et d’autodérision de la part des auteur(e)s de cette série mini-format, qui n’est pas sans évoquer celle des « Bref« , créée pour le petit écran en 2011 par Kyan Khojandi.

A. C.

16 p., 90×130 mm, 5 €

Titres récents (août-novembre 2016)

– Lorsque j’ai un peu trop picolé la veille de Terreur graphique *
Lorsque je suis avec ma mère de Florence Dupré la Tour
Lorsque je n’arrive pas à dormir de Marion Puech
Lorsque je regarde les enfants des autres d’Anne Simon

Lorsque je deviens vegan de Takayo Akiyama

Lorsque je fais du vélo d’Anne Rouquette

www.cambourakis.com

 

La délicatesse

mep_delicatesse-4_telde Cyril Bonin (texte et dessin), d’après le roman de David Foenkinos – Ed. Futuropolis

« Nathalie et François s’étaient rencontrés dans la rue. C’est toujours délicat un homme qui aborde une femme, elle se demande forcément  : est-ce qu’il passe son temps à faire ça ? (…) Ils avaient l’impression de s’être déjà rencontrés, de se voir parce qu’ils avaient rendez-vous. C’était d’une simplicité déconcertante.  

François pensa : si elle commande un jus d’abricot, je l’épouse » (planches 1 et 2).

Il y a d’abord eu le roman à succès (Gallimard, 2009), puis le film réalisé en 2011 par l’auteur, avec Audrey Tautou dans le rôle de cette jolie et brillante jeune femme qui voit sa vie s’écrouler lorsque son bel amour meurt dans un accident de la circulation.

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La suite est prévisible : le coeur « en hiver » de Nathalie finira malgré tout par se remettre à battre au rythme de celui de Markus, timide et gauche en apparence, mais résolu à conquérir celui de la belle.1610041_1339200352772716_8736905555752268959_n

Un scénario simple pour ce qui, a priori, ressemble à une bluette. Il y a effectivement de cela dans cette histoire maintes fois revisitée sous toutes les latitudes, mais il y a aussi autre chose : un dosage subtil entre le léger et le grave, la déréliction et la résilience.

Le premier tiers de l’album a une fonction narrative, les situations et le ressenti des personnages s’y expriment pleinement. La seconde, conséquence d’un geste irréfléchi de Nathalie – par ailleurs courtisée par son boss – à l’égard de Markus, fait la part belle à des envolées de bulles. Les dessins réalistes sont en demie-teinte et laissent deviner plus qu’ils ne montrent. Cyril Bonin qui avait signé en 2013 et 2015 le dyptique Amorostasia* (« Ne cherchez plus l’amour, vous risqueriez de le trouver ! « , prévenait-il), propose ici sa lecture de l’œuvre de David Foenkinos, qu’il enrichit.

Anne Calmat 

96 p., 17 €

  • Futuropolis

Coquelicots d’Irak

3418de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim  – Ed. L’Association

Un dessin enfantin et naïf, des personnages aux visages allongés et aux jambes sans pieds qui ressemblent à des poupées, pour raconter une enfance irakienne, celle de Brigitte Findakly, née en 1959 à Bagdad.

Les dessins sont de Lewis, les couleurs de Brigitte, et ils ont écrit le scénario tous les deux. On trouvera  aussi des photos tirées de l’album familial.
À l’heure où le pays est à feu et à sang et où nous recevons jusqu’à la nausée, jusqu’à l’indifférence mortelle des images d’apocalypse venues d’Irak, Brigitte sait déjà depuis un moment qu’elle ne retournera pas  dans son pays natal. Le lecteur découvrira sa ville d’avant  le chaos, ses mœurs et son histoire que nous connaissons mal.3419
Brigitte Findakly est née d’un père chrétien irakien et d’une mère française et catholique. Sa famille irakienne appartient à la bourgeoisie, son père est dentiste et travaille pour l’armée, ce qui lui procure quelques avantages car les régimes militaires se sont succédés, mais aussi à certains moments, un inconfort total et la nécessité de fuir le pays.
Il a rencontré son épouse française en faisant ses études à Paris, est revenu avec elle. La mère de Brigitte se plait beaucoup à Mossoul.3420

La première image du livre est une photo de la petite Brigitte, prise par son père devant les lions de Mossoul, dont il ne reste rien aujourd’hui. Son père n’a photographié que les pieds des statues monumentales, pouvait-il imaginer qu’un jour ces merveilles voleraient en éclat sous les coups des fanatiques ?

Tout est délicat dans ce récit dont l’écriture même adopte le point de vue d’une enfant, qui atténue la réalité ou la transforme pour conjurer les inquiétudes.
On voit ainsi défiler les dictatures militaires plus ou moins répressives.  L’enfant n’en reçoit que des  bribes, elle conte ainsi que son frère fut contraint d’ aller voir des pendus dans le cadre d’une sortie scolaire, mais tout cela est entremêlé d’un quotidien plus tranquille, les gâteaux français de la mère, les commérages, activité principale des voisins, les ennuis financiers du père, homme doux et tranquille qui soigne tout le monde, sans toujours se faire payer, mais que l’administration fiscale harcèle.3421
Brigitte va en classe, elle va suivre les enseignements de l’école coranique, puis ira chez les sœurs syriaques. Elle ne comprend rien à ce qu’on lui raconte et pour finir, n’a pas la foi…

Sa famille va quitter l’Irak en 1972. Son frère, pour échapper à la conscription, est déjà en France depuis un bon moment. Elle va découvrir le pays avec lui, la grisaille, la difficulté d’écrire le français bien qu’elle le parle couramment, le racisme et l’ étroitesse d’esprit de ses camarades… Elle fera des études de sciences éco mais finira par découvrir sa vocation pour le dessin.

Voir l’Irak autrement, penser à ces gens dont on détruit  le pays, et qui pour les plus chanceux se sont exilés de par le monde, et apprendre qu’entre le Tigre et l’Euphrate, on a vécu, bâti, aimé, connu des espoirs et des rêves, qu’on y a été enfant un jour.

Un livre doux-amer, un joli travail à quatre mains, une BD contre l’oubli et l’indifférence.

Danielle Trotzky

112 p., 19 €

 

Au cœur de Fukushima (T. 3/3)

couvertureJournal d’un travailleur de la centrale nucléaire 1 F de Kasuto Tatsuta (scénario et dessin) – Ed. Kana

Dans l’année qui suivit la catastrophe du 11 mars 2011, des milliers de travailleurs furent mobilisés pour s’atteler à des travaux de déblayage et de décontamination dans la Centrale.

Kazuto Tatsuta, au cours de l’année suivante, est allé rejoindre ces travailleurs du nucléaire et nous a relaté son expérience dans la Centrale 1 F de Fukushima (tome 1). Un second séjour l’avait rapproché des sites les plus irradiés et nous avait révélé ses talents de chanteur d’Enka, chansons populaires japonaise (tome 2). Nous le retrouvons dans ce tome 3, lors de son retour à Tokyo,, songeur dans le bus qui le ramène dans la capitale.

Que peut faire de ces expériences uniques un dessinateur sinon écrire un manga ?

ichiefu_t.800Nous le découvrons dans son activité d’artiste dessinateur, confronté aux affres de la création, à la recherche d’éditeurs et rapidement rattrapé par les soucis matériels…

Un premier « prix des nouveaux talents », permet au tome 1 de son manga, bien diffusé, de recevoir un bon accueil du public. Maintenant le voilà harcelé pour tenir les délais de parution tout en inventant des stratagèmes pour préserver son anonymat à tout prix, afin de ne pas alerter ses employeurs de Fukushima. Pire encore, il est contraint de refuser un travail à la Centrale qui le réclamait sur l’heure.

Après un an et demi d’attente, en juillet 2014, il est rappelé et retrouve enfin Fukushima. Selon son vœu il est affecté sur un chantier à radioactivité élevée : le déblayage des décombres à l’intérieur du bâtiment du réacteur n° 3.

S’il a retrouvé les tracasseries administratives, les fréquentes visites médicales, les difficultés de logement, il constate sur le site des évolutions : plus de travailleurs, de nouvelles règles de sécurité, une transformation du paysage.

Finalement il s’installe avec un collègue dans un hôtel désaffecté sans eau ni électricité à Hitachi.4880653_6_0e12_2016-03-10-4aab805-12578-11j8p0k_58ccb89e03aaf373745616a8e6a1490e

Entre noir et blanc, il nous promène dans le bâtiment du réacteur No 1, resté en l’état après l’explosion d’hydrogène. Pour procéder au démantèlement, dans la partie la plus radioactive, tout doit être scanné en 3 D, par trois robots.

C’est le quotidien d’une petite équipe, chargée de déplacer des blocs de plomb protecteurs, de mettre en place, surveiller et entretenir les robots que Tatsuta nous présente. Pour éviter les radiations le travail doit être efficace et rapide. Nous accompagnons ce petit groupe d’hommes inventifs et courageux qui relèvent au fil des jours les défis posés par l’usage du matériel dans ce contexte. Le problème pour Tatsuta, c’est qu’il doit en plus produire des planches afin de ne pas ralentir le rythme de parution de sa série.

Finalement, il quitte Fukushima avant la fin de son contrat, se promettant, bien sûr, d’y revenir pour de nouvelles aventures.

Nicole Cortesi-Grou

176 p., 12, 70 €

  • Voir Au cœur de Fukushima T. 1  & T. 2 dans la rubrique « On a aimé ».

Alban Dmerlu Du vent dans les voiles

de Polpino (textes et dessins) – Ed. Beaupré

imageOù l’on retrouve Alban Dmerlu, marin-pêcheur à la retraite, sa femme Odette et Roland Goustine, ancien marin lui aussi, toujours prêt à partager quelques p’tits canons avec son ami.

Pleins feux dans ce nouvel album sur le prochain Vendée Globe* et sur son équipe de skippers et de skippeuses. « Car il n’y pas que l’homme qui prend la mer », rappelle l’auteur.

Mais la traversée des 40è rugissants et des 50è hurlants n’est pas encore à l’ordre du jour et ce qui fait réagir nos deux compères, c’est la construction du village Vendée Globe, destiné à accueillir ceux que Roland appelle « les pipaules ».

L’aventure débute en réalité dans la zone portuaire des Sables d’Olonne et se poursuit dans les bistrots à proximité. L’homme à la marinière rayée et son « poteau » commentent – avec cette touche d’innocence qui confine parfois au poétique – l’actu du moment et les menus incidents qui s’y rapportent.sans-titre-87Mais voilà que déjà le compte à rebours du départ de la course est lancé, tout le monde est dans  « les sardines-blocs« , à commencer par Alban et Odette, qui tiennent à être aux premières loges le moment venu, quitte à camper sur l’un des pontons… ou à jouer les trouble-fêtes.

Deux mondes se croisent : celui des navigateurs en passe de devenir solitaires et celui de la foule de curieux qui a envahi la jetée. À leur intersection : les mines rigolardes d’Alban et de Roland, et celle, moins réjouie, d’Odette.

Le trait caricatural aux couleurs pétantes (on peut presque dire pétaradantes) de Polpino, alias Paul Pineau, n’est pas sans évoquer celui de l’auteur des Bidochon, Christian Binet, avec une tendresse manifeste pour ses personnages de la part du premier.

A. C.

48 p.,12 €

  • La course du Vendée Globe débutera  6 novembre 2016

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Du même auteur :
Du sable entre les orteils – Ed. Beaupré, juillet 2016

 

Encaisser !

 

a0d2f0e4e9f817f64c725faa7f22ac82c7456b-pdfde Marianne Benquet (scénario) et Anne Simon (dessin) – Ed. Casterman, collection Sociorama

Créée en 2016 à l’initiative d’une dessinatrice, Lisa Mandel, et d’une sociologue, Yasmina Bouaga, cette collection propose des albums petit format, illustrés par des dessinateurs qui ont planché sur les conclusions d’une enquête sociologique dûment supervisée par un comité de spécialistes.

Après La fabrique pornographique et Chantier interdit au public* (voir rubrique  » Zoom des libraires », mars 2016), ce nouvel opus s’inspire de trois ans d’études sur une des principales entreprises françaises de la grande distribution. D’abord caissière, Marianne Benquet a ensuite fait un stage au siège du groupe, et un autre au sein de l’organisation syndicale majoritaire.

Encaisser ! met ici en scène un supermarché et ceux qui font « tourner la boutique » : Etienne Martin, cadre au service des ressources humaines ; Marie, déléguée F.O. ; Myriam, encartée à la C.G.T., etc.

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Et bien entendu, l’élément central du propos, son « rôle titre » en quelque sorte : les caissières, supervisées dans l’album par Madame Vaquin.

Mais entre pression au rendement, clients mécontents et syndicats complaisants, leur vie derrière la machine à comptabiliser les achats n’est pas toujours facile…

« Analytique, vivante, intéressante, cette mise en image d’une réalité sociologique est remarquable » (Les Buveurs d’encre, sept. 2016).

12 €

Dans la même collection :

  • Séducteurs de rue (Léon Maret – Mélanie Gourarier), La banlieue du 20h (Jérôme Berthaut – Elkarava), Turbulence (Baptiste Virot – Anne Lambert)

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Secret de famille Une histoire écrite à l’encre sympathique

SECRET DE FAMILLE C1C4.inddde Bill Griffith (scénario et dessin) – Ed. Delcourt, Collection Outsider –

Le récit de Bill Griffith, petit-fils du photographe William Henry Jackson, a pour origine les minutes qui ont suivi le décès de son père, en 1972. Sa soeur et lui apprennent alors de la bouche de leur mère, Barbara, qu’elle a entretenu durant seize ans une liaison avec le dessinateur de presse-auteur de polars, Lawrence Lariar. « Si je ne vous le dis pas maintenant, je ne serai jamais capable de vous le dire… »SECRET DE FAMILLE.indd

La teneur du journal intime de Barbara, découvert lors sa disparition en 1998, est une autre  source d’étonnement pour Bill, qui envisage son histoire familiale sous un angle différent.

En 1956, les disputes sont fréquentes au sein du couple Griffith, aussi Barbara décide-t-elle d’aller à New York pour y travailler. Une annonce lui en fournit l’occasion.  « Envoyez votre candidature à Lawrence Lariar… »  Un écrivain ! Merveilleux ! La jeune femme rêve de devenir romancière. Elle sera dans un premier temps l’assistante du grand homme, et bien plus, puisque affinités il y avait.

unknownS’en suit alors de la part de l’auteur, devenu cartoonist mais resté « underground », une enquête approfondie sur Lariar, qu’il appelle « son père de l’ombre« . Il se demande quelle tournure aurait pris sa carrière s’il était devenu son mentor.

Griffith croyait tout savoir sur sa mère, il découvre une femme aux multiples visages, totalement désinhibée, et surtout, immensément amoureuse de celui qui va la révéler à elle-même et l’ouvrir à la vie artistique et intellectuelle new-yorkaise. « À peu près tout ce que j’ai fait de bien pour mes enfants vient de cet homme que j’aime tendrement, entièrement et définitivement. Et à peu près tout ce que j’ai fait de bien pour moi-même vient de la même source ». Un long extrait du journal de Barbara donne à voir les différents aspects de l’american way of life dans les années de l’après-guerre, avant de se refermer sur une chute relativement prévisible. Les dessins de Bill Griffith ont eux-mêmes une similitude avec ceux des comic strips des années 50.

C’est également sous un jour totalement inattendu que Bill va découvrir ce père au caractère peu amène, qui avait laissé chez ses enfants un souvenir pour le moins mitigé.

Anne Calmat

208 p., 15,50 €SECRET DE FAMILLE.indd

Visuels © Delcourt

 

 

S’enfuir Récit d’un otage

couverturede Guy Delisle (texte et dessin) – D’après le récit de Christophe André – Ed. Dargaud

Guy Delisle est un dessinateur québécois dont l’œuvre est déjà très importante. Il a rapporté de Birmanie, de Pyongyang et de Jérusalem des chroniques formidablement éclairantes.*

En 1997, Christophe André travaille pour Médecins Sans Frontières en Ingouchie, pas loin de la frontière avec la Tchétchénie. L’Ingouchie fait partie de la fédération de Russie.

Alors qu’il est seul à dormir dans les lieux, il est brutalement tiré de son sommeil et enlevé. Son esprit s’emballe, il formule toutes sortes d’hypothèses et va finir par comprendre qu’il a été pris en otage.

Il fait le récit de sa captivité à Guy Delisle, qui à son tour nous le restitue sous forme de roman graphique.page-8Ce pourrait être une histoire banale – les prises d’otages de travailleurs humanitaires se sont hélas multipliées ces dernières années, il n’en est rien.
Ce qui fait l’intérêt et la singularité du récit graphique de Guy Delisle, dont nous apprenons à la fin que l’élaboration a duré 15 ans, c’est son caractère quasi exhaustif. L’histoire de cette captivité et de toutes ses péripéties est faite jour par jour, comme un journal de bord : 111 jours sur plus de 428 pages.

Au réveil, une ampoule nue au plafond, des pieds, les siens, puis la fenêtre aveugle, puis les quatre murs de la chambre où on le retient. Voilà ce que Christophe André perçoit du monde jour après jour.
Le lecteur va ainsi l’accompagner et se poser avec lui les questions qui le traversent, que veulent ses geôliers, quand va-t-il être libéré, pourra-t-il s’enfuir ?
Et comment, comment passer ce temps interminable, chargé d’angoisses et vide tout à la fois, ponctué par les repas et la conduite aux toilettes, sans pouvoir bouger son corps, menotté à un radiateur ?
La violence subie par Christophe André ne se caractérise pas par des atteintes physiques, des coups, elle est diffuse, concentrée dans le silence qui lui est imposé, la solitude, le corps empêché, la privation de lumière de mouvement, d’échanges.
Il va connaitre plusieurs lieux de détention. Il passe d’une chambre meublée à une pièce nue, d’un placard à un entrepôt, chaque changement est source de questions, d’angoisses, d’espoirs.
Et il est tout à fait captivant de traverser avec lui les espaces de sa conscience, et de chercher les ressources qui vont l’aider à ne pas sombrer dans une sorte de somnolence passive : le fond de la dépression.
S’enfuir est l’obsession, mais rien n’est simple dans ce statut d’otage, on est comme en flottement entre deux vies, et plus rien n’a de sens. Et même si l’opportunité se présente, sera-t-il en état de tenter l’impossible ?page-13Christophe André n’est pas préparé à ce qui lui arrive, qui le serait ? Il s’attache avec une belle pugnacité à compter les jours, à conserver cette prise sur le temps, ténue mais fondamentale. On pense alors à Robinson sur son île et à tant d’autres prisonniers historiques ou littéraires.
S’inscrire dans une temporalité pour ne pas perdre cette humanité qui lui est refusée par ceux qui le maintiennent prisonnier. Ils ne se comprennent pas, lorsque ces derniers lui parlent, les mots lui apparaissent en russe. Et quand bien même il parlerait leur langue, sans doute se refuserait-il à communiquer, à leur demander quoi que ce soit, il en va de sa dignité.
À plusieurs reprises, il aurait l’occasion de fuir ou de se révolter, ou de frapper, même de tirer, mais sa timidité, sa peur le protègent d’une certaine manière.

page-17Il va trouver de quoi tenir dans la collecte minutieuse de tous les événements, même les plus infimes : le menu de ses repas, la disposition de ses lieux de captivité, les bruits qu’il perçoit, mais aussi dans le recours à ses connaissances, à ce qui a fait sa passion dans sa vie d’avant : les guerres napoléoniennes, les récits de grandes batailles. Ce récit de captivité peut nous rappeler Primo Levi tentant de reconstituer pour son camarade de camp des passages de L’Enfer de Dante, ou Jorge Semprun, jeune étudiant de lettres, déporté à Buchenwald récitant Le voyage de Baudelaire, en guise de prière des morts pour un ami en train d’agoniser.

Pour Christophe André, c’est l’Histoire qui servira de balise dans la tempête, par moment aussi, la mémoire de la vie d’avant, pour ne pas devenir fou, pour se dire que dehors, la vie existe encore. La culture, la mémoire, contre l’ inhumanité
Ne pas sombrer, ne pas se laisser aller à ses peurs, à ses terreurs.
Parfois pourtant, il cède au découragement, à l’abandon de soi, à une saine colère contre ceux qui le maintiennent en captivité, qu’il traite dans sa tête de tous les noms d’oiseau, dont il s’amuse à imaginer les dialogues le concernant dans une sorte de voix off burlesque. Colère aussi parfois contre ceux qui ne viennent pas le délivrer. Mais celle-là est fugace.
Ce récit est une véritable leçon, celle que nous donne un garçon ordinaire, parti travailler pour une organisation humanitaire et soudain saisi par l’impensable ; une leçon de résistance qui consiste entre autres choses à empêcher le mental de tricoter des scénarios catastrophiques, à garder l’esprit lucide, à savourer des instants volés en marchant dans la pièce pendant son repas, ou à croquer une gousse d’ail dérobée.
Le dessin est simple comme toujours chez Guy Delisle, tout est en nuances de gris, précis cependant, dans sa répétition. D’infimes détails montrent les transformations du corps de l’otage, la barbe qui pousse, les pieds qui noircissent, les taches sur les murs, le soleil qui filtre par la fenêtre de la première chambre.

Un témoignage remarquable, sensible, poignant dans sa grande simplicité, un petit bonhomme sans prétention mais de belle envergure, servi ici par un dessinateur plein d’humanité et de talent.
Danielle Trotzky

dargaud432 p., 27,50 € (en librairie le 16 septembre)

  • À lire bientôt dans notre rubrique « Coup d’œil dans le rétro« 

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Nuit noire sur Brest

couve_brest_la_rouge_telD’après Nuit franquiste sur Brest de Patrick Gourlay – Adaptation et dialogues Bertand Galic et Kris – Dessin et couleurs Damien Cuvillier – Ed. Futuropolis –

Nuit noire sur Brest revient sur un fait historique survenu en août 1937, opposant différents courants politiques à propos de la présence d’un sous-marin espagnol dans la rade de Brest, le C2.

La France d’alors, après la chute du leader socialiste du Front populaire, Léon Blum, est divisée. Les conservateurs, les milieux patronaux, les militaires sont inquiets, l’extrême droite est vigoureuse. Du côté espagnol, le coup d’État du général Franco contre le Frente popular complique encore la situation.

Le gouvernement n’est pas unanime sur les décisions à prendre. Il subit de plus les pressions diplomatiques du Royaume-Uni, qui exige la neutralité.

C’est dans ce contexte tourmenté, propice à l’espionnite, au double jeu et aux luttes souterraines, que débute le récit.mep_nuit_noire_sur_brest-3_telLe 20 août 1937, un bateau heurte dans le brouillard un sous-marin, dont l’équipage est espagnol. Sous couvert de neutralité dans le conflit qui secoue l’Espagne, les autorités françaises refusent l’assistance technique réclamée par le commissaire de bord, et lui intiment l’ordre de mouiller dans le port. Commence alors un ballet de personnages, sympathiques ou antipathiques, selon les points de vue. Nous croisons un espion, quelques Croix-de-Feu, un reporter, un patron de bar anarchiste, un groupe de communistes, un commandant de l’armée franquiste, et une entraîneuse, liée par son passé au capitaine du sous-marin.

La maîtrise des voies fluviales est cruciale pour qui veut l’emporter, or, Franco manque cruellement de sous-marin. Rien de plus urgent donc que de s’emparer des bâtiments républicains, même s’ils stationnent en France.

Paralysées par la neutralité et certaines sympathies, les autorités ne feront rien. Communistes et anarchistes uniront leurs forces pour faire échec à la prise de guerre franquiste. Le commando sera défait, ses membres arrêtés. Mais une justice clémente les fera ressortir trois jours après l’audience, avec six mois de prison, pour détention d’armes de guerre et cinq jours, pour délit de port d’armes, purgés en préventive.mep_nuit_noire_sur_brest-6_tel

Les dernières pages évoquent l’importance de la mémoire de ces années noires, pour repousser l’oubli qui pourrait tout ensevelir.

La trame du récit, très dense, requiert une certaine attention pour être suivie. Les personnages et les décors sont réalistes, avec des contrastes de couleurs saisissants. La postface de l’auteur, qui relate l’affaire dans toute sa complexité, son issue, le devenir des personnages, agrémentée de photographies d’époque, est passionnante.

Nicole Cortesi-Grou

88 p., 17 € – En librairie le 15 septembre

À lire également (2015-2016) :

(B.G.) Le Cheval d’Orgueil, Un maillot pour l’Algérie…

(K.) Un maillot pour l’Algérie, Notre Mère la Guerre, Toussaint 66, Un homme est mort, Un sac de billes, La grande évasion…

(D.C.) La guerre des Lulus, Livre d’or Grand Angle, Mon histoire de migration…

 

 

 

Anna Politkovskaïa – Journaliste dissidente

ANNA-P_COUV.inddde Francesco Matteuzi (texte) et Elisabetta Benfatto (dessin) –  Steinkis Ed. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.26

« L’unique devoir d’une journaliste est d’écrire sur ce qu’elle a vu. »

Il y a tout juste dix ans, les reportages sans concessions d’Anna Politkovskaïa, témoin oculaire du conflit qui opposait les indépendantistes tchétchènes (assimilés par Moscou aux terroristes d’Al Quaïda) au régime de Vladimir Poutine, dont elle dénonçait les crimes contre l’humanité, ont scellé le destin de la journaliste.

Bien qu’ayant conscience que sa vie ne tenait qu’à un fil, et malgré son découragement face aux représailles que subissaient ses informateurs, elle mena son combat jusqu’au bout. Par éthique professionnelle et aussi pour que les jeunes générations sachent que résister à l’arbitraire est un devoir.

Le 7 octobre 2006, elle était assassinée dans l’ascenseur de son immeuble. Pour beaucoup, cet acte sonnait comme une nouvelle mise en garde à l’adresse des opposants à un pouvoir qui cultivait auprès de son peuple un esprit nationaliste et nostalgique de l’ère soviétique et des gloires passées de l’empire tsariste.

Parce que chez nous, ça fonctionne ainsi. Si vous parlez, si vous révélez des faits que le régime veut dissimuler, vous êtes mort. Il y a les journalistes rééducables, ceux qu’on peut remettre sur la bonne voie (…). Ceux qui disent la vérité mènent une vraie guerre », lui fait dire Francesco Matteuzi en page 51. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.2Quelques-uns des évènements majeurs qui ont traversé cette décennie sont ici illustrés, comme par exemple la prise d’otages au théâtre de la Doubrovka (oct. 2002). On la voit qui négocie avec l’un des assaillants. Il lui dicte ses conditions de retrait, mais l’irruption des forces spéciales russes, qui ont introduit un agent chimique inconnu dans le système de ventilation du lieu, vient réduire à néant toute tentative de conciliation.STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-78Vient ensuite tragédie survenue dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord (sept. 2004). Elle est sobrement dépeinte par l’auteur à l’aide de quelques dessins de style naïf, sur un cahier d’écolier à petits carreaux : des militaires encagoulés, bâtons d’explosif à la main, terrorisent femmes et enfants. L’intervention des forces spéciales russes va une nouvelle fois mettre le feu aux poudres. La journaliste n’a rien pu faire. Elle espérait cette fois encore négocier avec les preneurs d’otages, mais elle en a été empêchée avant même d’avoir posé le pied sur le sol ossète.

Non rééducable, il faut la traiter en conséquence, a déclaré le maître du Kremlin…

Une BD toute simple, mais qui résonne comme un  bel hommage à l’exigence et à la rectitude d’une femme qui ne faisait que son métier.

Anne Calmat

126 p., 16 €

 

 

Trahie T.1 & 2

Couverturede Sylvain Runberg (scénario) et Joan Page 5Urgell (dessin), d’après le roman de la Suédoise Karin Alvtegen  – Ed. Dargaud

Le tome 1 pourrait se résumer ainsi : Henrik trompe Éva, qui décide de se venger. Un soir, la jeune mère de famille rencontre Jonas dans un bar et ils passent la nuit ensemble. Pour Éva, cet épisode est destiné à rester sans lendemain, mais Jonas ne l’entend pas ainsi.

On est un peu déboussolé au début de l’album, à cause des nombreux flash-back destinés en particulier à nous montrer le parcours de vie chaotique du jeune homme, mais au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture de ce thriller psychologique, on est impatient d’en connaître le dénouement.

Couverture - copieDans le tome 2, sorti en librairie le 26 août dernier, l’atmosphère est toujours aussi oppressante, le tour que prennent les événements, de plus en plus inquiétant, mais le suspense a curieusement perdu de son impact. On a compris dès le second tiers du volume précédent que Jonas est un psychopathe et on se doute qu’il va être prêt à tout pour récupérer la nouvelle élue de son cœur. De son côté, Éva n’a pas renoncé à faire payer à Henrik le prix de son infidélité et à lui pourrir la vie, ainsi que celle de sa rivale. Mais si noirs que soient ses desseins, ils sont peu de chose à côté de ce que lui réserve son amant d’une nuit, qui en l’occurrence n’a rien eu de torride. Page 7Le propre d’un thriller étant de maintenir ses lecteurs sur des charbons ardents, on n’en dira pas beaucoup plus, si ce n’est que la fin, glaçante et assez inattendue, donne à réfléchir. On ne peut s’empêcher de penser au cultissime film d’Adrian Lyne, Liaison fatale.

Le scénario est bien ficelé, même si on n’échappe pas aux incontournables clichés comportementaux, comme par exemple celui du fils mal-aimé qui, devenu adulte, recherche compulsivement l’amour inconditionnel d’une mère à travers toutes les femmes qu’il croise.Page 20Un plaisir de lecture malgré tout, tempéré par une certaine perplexité face au choix graphique de Joan Urgell : les visages sont tantôt inexpressifs, tantôt « surjoués », et on a du mal à identifier les personnages.

A.C. 

64 p., 14,99 € (chacun)

 

Iroquois

Iroquois03de Patrick Prugne (scénario et aquarelles) – Ed. Daniel Maghen

Le retour en grâce sur le petit écran des westerns des années 60 a mis un coup de projecteur sur ces hommes et femmes qu’à l’époque on appelait indifféremment « les Peaux-Rouges », qu’ils soient originaires d’Amérique du Nord, du Sud  ou du Canada. Il y avait les Apaches, les Sioux, les Comanches, les Cheyennes, etc. Et les Iroquois. Pour tous, sédentaires ou nomades, l’arrivée des Blancs a eu des répercussions plus négatives que positives.

L’action se déroule à Québec au début de l’été 1609. Plus préoccupé par les richesses que lui procurent la pêche à la baleine et le commerce des fourrures, la France d’Henri IV s’intéresse peu à ces arpents de terre habités par une poignée de « sauvages », pacifiés par l’explorateur Samuel de Champlain. Mais ce dernier, fondateur de Québec, a un objectif : établir des relations de confiance avec les nations amérindiennes (Hurons, Algonquins, Montagnais), grandes pourvoyeuses de fourrures, en leur prêtant main-forte pour que cessent les raids meurtriers dont ils font l’objet de la part des Iroquois, et donner ainsi à son comptoir l’ampleur d’un important lieu d’échanges commerciaux.

Constituée de trois bâtisses en rondins entourées d’une enceinte en bois, ladite colonie de Nouvelle-France abrite un groupe d’hommes qui s’apprêtent à faire face à leur premier conflit.

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L’album débute au moment où, soucieux de complaire à ses alliés hurons et montagnais et soutenu par une quarantaine de colons français, Champlain a décidé de passer à l’action en allant combattre l’ennemi sur ses propres terres. L’équipe est guidée par « Le Basque », un trafiquant de peaux qui connaît parfaitement la région, et qui a toutes les raisons de vouloir la mort de ceux qui l’ont scalpé. L’explorateur dispose quant à lui d’un argument de poids en la personne d’une otage, « Petite Loutre », fille d’un chef iroquois, achetée peu de temps auparavant aux Algonquins.

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Les Iroquois et « Petite Loutre » sont  résolus à vendre chèrement leur peau, mais que peuvent les plus braves contre les « bâtons tonnerre » ?  Champlain est  loin d’imaginer que cette opération guerrière, dite bataille du lac Champlain, va engendrer deux cents ans de conflits entre Français et Iroquois.

Je vois du sang… beaucoup de sang… Car la vengeance de notre peuple sera terrible pour d’innombrables lunes à venir, prédit en conclusion un vieux sage.

L’album, agrémenté d’un riche cahier graphique d’une vingtaine de pages, est splendide. L’évocation de cet épisode historique permet une nouvelle fois de mesurer les ravages sur les populations amérindiennes qu’ont engendrés l’arrivée des colons. Mais également, le degré de cynisme du personnage principal – peut-être à son corps défendant – dicté par l’obligation absolue de servir les intérêts du royaume de France. La haine qui oppose les Hurons aux Iroquois semble trop profonde, jamais nous ne parviendrons à les rapprocher. Il nous faudra choisir entre les uns et les autres, déclare l’un des personnages. Ce à quoi Champlain répond : Eh bien, nous choisirons en temps voulou. Ce sera le commerce des fourrures qui donnera le « la ».

À  bon entendeur.

Anne Calmat

104 p., 19,50 euros

10922841_436432756531015_6426752995452258534_nLes planches originales de cet album sont visibles à la galerie Maghen (Paris 6e) jusqu’au 17 septembre, puis au festival BD Boum de Blois, du 18 au 20 novembre 2016.

 

 

 

Pereira prétend

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d’après le roman de Antonio Tabucchi. Texte et dessin Pierre-Henry Gomont – Ed. Sarbacane. En librairie le 7 septembre

La phrase-titre, qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du roman que Tabucchi écrivit en 1994, intrigue. Celle qui accompagne la première planche de l’album ne fait que renforcer une impression de mise en accusation. Pereire prétend qu’il était bon catholique. Etait ? N’est plus ? Un accusé nécessairement présumé coupable si l’on tient compte du contexte historique du récit…P2

Nous sommes en 1938, dans le Portugal livré à Salazar et à ses sbires. Il y a ceux qui adhèrent aux thèses fascistes du dictateur, ceux qui les combattent et ceux qui préfèrent regarder ailleurs. Pereira appartient à la troisième catégorie. Nous l’accompagnons tout au long de son cheminement, plus existentiel que politique, vers une prise de conscience de sa responsabilité face à l’Histoire.

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C’est à la faveur de rencontres déterminantes (Francesco Rossi et Marta : deux opposants au régime, le docteur Cardoso, l’abbé Antonio…) que Pereira, chroniqueur littéraire vieillissant dans un journal catholique prétendument indépendant, englué dans ses souvenirs et ses regrets d’une vie qu’il n’a pas vécue, va faire surgir, presque à son insu, son « moi hégémonique », et devenir un être agissant.

Il traduisait Maupassant et Balzac pour les lecteurs du Lisboa, ses nouveaux amis vont lui proposer de louer Lorca et Maiakovski, considérés comme « sataniques » par le pouvoir en place. Il jugeait impubliables les billets nécrologiques anticipés qu’il avait commandés à « son fils de substitution », il lui rendra le plus bel hommage qui soit le moment venu.13781863_1375639565786083_4507435319216453122_n

Le roman de Antonio Tabucchi est superbe, essentiel. La BD de Pierre-Henry Gomont l’est tout autant. Tabucchi l’avait écrit au moment de l’arrivée imminente au pouvoir du très populiste Silvio Berlusconi, Gomont l’a adapté au moment où garder les yeux grands ouverts face aux menaces qui rôdent de toutes parts, est plus que jamais indispensable.

De nombreuses séquences d’une grande force émotionnelle (le meurtre de Francesco, la rencontre avec le docteur Cardoso…), servies par un trait simple et expressif, feront à coup sûr de cette BD, l’un temps forts de la rentrée.

Anne Calmat

160 p., 24 €

Du même auteur : Crématorium (Casterman, 2012), Rouge Karma (Sarbacane, 2014), Les nuits de Saturne (Sarbacane, 2015)

To-day

La Forêt des Renards Pendus

couve_foret_des_renards_pendus_teld’après le roman de Arto Paasilinna. Scénario et dessin Nicolas Dumontheuil – Ed. Futuropolis

Raphaël Juntunen est un petit malfrat paresseux, manipulateur et roublard. Contrairement aux accords passés cinq ans plus tôt avec un dénommé Hemmo Siira, il n’a plus aucune envie de partager avec lui ce qu’il reste de leur butin : trois lingots d’or frappés du sceau de la banque nationale d’Australie. Siira est pour l’heure en prison, mais plus pour longtemps, aussi le jeune homme juge-t-il préférable d’aller planquer le magot au coeur de la forêt des Renards pendus, en Laponie finlandaise.

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De son côté, le Major Gabriel Amadeus Remes – brave type, le coup de poing facile et picolant sec – a pris un congé sabbatique d’une année, histoire de s’aérer les méninges. Il choisit de partir dans le nord du pays, direction la Toundra lapone.

13096216_10153357419632581_1683273767111724295_nSa route va bien entendu croiser celle de Raphaël. Chacun tente dans un premier temps de faire prendre des vessies pour des lanternes à l’autre, puis finalement les deux hommes décident de se poser quelques temps dans un vieux campement de bucherons à l’abandon, et de le transformer en un véritable trois étoiles. Raphaël a des goûts de luxe. Il donne les ordres et finance le projet, Gabriel Amadeus, qui a fini par découvrir l’origine de la fortune de son copain et comprendre qu’il s’était fait berner, lui sert docilement d’homme à tout faire.

Lorsqu’il va en ville pour échanger quelques centaines de grammes du métal précieux contre des espèces sonnantes et trébuchantes, afin de pouvoir acheter les matériaux et accessoires nécessaires à la rénovation des lieux, le Major s’attarde au bistro du coin. L’ébriété lui fait alors faire et dire pas mal de choses…

Bientôt, Naska, une nonagénaire en cavale qui a échappé de justesse à son placement dans un asile de vieillards, vient se joindre à ce tandem improbable, qui coule des jours heureux sous l’oeil complice d’un renard, que Raphaël et Amadeus ont appelé Cinq-cents balles. Les deux hommes iront même jusqu’à héberger un garde-rennes (corruptible) qui s’est pris le pied dans un piège à renards.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où le redouté Siira vient mettre les pieds dans le plat.

Tous les ingrédients du roman noir sont réunis, mais l’auteur les détourne allègrement pour en faire une fable loufoque, truculente… et parfaitement amorale. Beaucoup d’humour, des dialogues percutants, des personnages attachants : un vrai plaisir de lecture pour inaugurer la seconde saison de Boulevard de la BD.

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Il est donc l’or de noter sur vos tablettes la sortie en librairie de l’album, le 25 août.

Anne Calmat

144 p., 21 €

Nicolas Dumontheuil aux Ed. Futuropolis  : La colonne (2011) – Le landais volant (2009) – Big Foot (2007)

Arto Paasilinna a publié une vingtaine de romans dont : Le lièvre de VatanenPetits suicides entre amisUn homme heureux.

Ils sont traduits en 27 langues.

 

Kobané calling

 

couv provisoire Kobanéde Zerocalcare (texte et dessin) – Ed. Cambourakis – En librairie le 7 septembre (chronique bilingue).

Depuis quelques années, l’info à jet continu dont nous abreuvent nombre de médias TV, soumis à la dérisoire guerre du scoop, n’aide pas toujours à cerner une situation donnée. Le conflit syrien en est une parfaite illustration.

Parti fin 2014 avec un groupe de huit humanitaires à la rencontre de l’armée des femmes kurdes en lutte contre l’avancée du groupe État islamique sur la ville de Kobané, l’auteur a rendu compte à son retour de ce qu’il y avait vu et entendu. Son reportage graphique d’une quarantaine de pages, publié dans un premier temps dans l’hebdomadaire italien Internazionale, a par la suite été enrichi, au point de composer cet album qui en compte maintenant 288.

Le jeune dessinateur romain y décrit la vie dans cette partie du Kurdistan syrien, qu’on appelle le Rojova (constitué de trois cantons, dont Kobané). Il met l’accent sur les enjeux majeurs d’un conflit, dont les médias ont eu manifestement tendance à ne rendre compte que de façon parcellaire.Kobané p3Bien que dix-huit mois se soient écoulés depuis ses trois séjours au Rojava, son témoignage, aux antipodes de tout sensationnalisme, n’en demeure pas moins précieux. Il permet de mesurer le chemin parcouru, ou non, en faveur de la paix, dans cette zone dévastée où s’entassent, dans des camps de fortune, des dizaines de milliers de réfugiés Kurdes. L’image de la Maison, celle qui a été détruite et celle qui hante leurs rêves et leurs cauchemars est du reste omniprésente dans le récit.

Passées les premières planches dévolues aux réactions de la mamma lorsque Zerocalcare lui annonce son départ, on le retrouve avec ses compagnons dans le village de Mehser, à quelques encablures de Kobané. Les habitants doivent en effet faire face aux assauts incessants du groupe Etat islamique.
Ce qui est en jeu, c’est précisément l’autonomie du Rojava, cette utopie proche-orientale, régulée par un contrat social fondé, en particulier, sur la cohabitation ethnique et religieuse et sur l’émancipation des femmes. Impensable pour beaucoup, et pas seulement pour le GEI !

La première partie de l’album s’achève avec le retour à Rome de ZC, et sur une déclaration en flash-back de « l’Homme au Chai* » (le pilier central du village) : C’est notre bataille décisive. Pas seulement des Kurdes, de l’humanité. Tous les hommes et les femmes qui ont à coeur la liberté et l’humanité devraient être aujourd’hui à Kobané (le conflit a tourné à l’avantage des Kurdes en janvier 2015). Ce à quoi ZC répond, en s’adressant directement au lecteur : Et tout ce qui a modelé le tien, ce que l’on t’a appris, ce qu’on t’a transmis, ce qui t’a fait pleurer, ce qui t’a fait rire, le sang qui n’a fait qu’un tour et celui qu’on vous a fait cracher, tout ça est aujourd’hui à Kobané.Kobané p9Deux voyages vont suivre. ZC et ses compagnons sont conscients des risques encourus – une résistante kurde ne les a-t-elle pas prévenus que celui qui vient combattre ici, ne peut en ressortir que mort ou vainqueur ? Mais pour eux, tout est en effet une affaire de coeur.
Ce qui se passe ensuite dans la BD appartient à ceux qui la découvriront en septembre prochain.
L’auteur excelle dans le second le second degré, le ton est facétieux et désinvolte. Le dessin, faussement caricatural, est expressif et vigoureux.

taDu grand Zerocalcare, qu’on a découvert en France en 2014 avec La Prophétie du Tatou – Ed. Paquet.

Anne Calmat
288 p., 24 €

• Thé épicé

Kobane calling – Ed. Bao Publishing e Feltrinelli edizioni (uscita, aprile 2016)

Da qualche anno, le informazioni a flusso continuo che alimentano molti notiziari TV, sottomessi a una derisoria guerra allo « scoop », non ci aiutano a capire une situazione data. Il conflitto siriano ne è il perfetto esempio.

Partito alla fine del 2014 con otto operatori umanitari per incontrare un gruppo di donne che resistevano all’offensiva dello Stato islamico contro Kobane, il fumettista romano ha riferito al suo ritorno da quello che aveva visto e sentito. Il suo rapporto grafico di 40 pagine, che è stato pubblicato inizialmente nel’Internazionale. Arricchito da una lunga seconda parte inedita, è diventato un album di 288 pagine.
Il giovane designatore descrive la vita in questa parte del Medio Oriente chiamata Rojava, e mette in evidenza gli aspetti maggiori del conflitto.
Anche se sono ormai trascorsi  diciotto mesi da quando  ZC e’ tornato dalla zona di Rojeva, la sua testimonianza è preziosa. Permette di misurare la distanza percorsa – o no – a favore della pace in questa zona, adesso stipata di campi di fortuna per i profughi curdi. L’immagine della casa, quella che é stata distrutta, quella che assilla i sogni e gli incubi di molti, è assai presente nella narrazione.
Dopo le prime pagine, dedicate alle reazioni della mamma quando Zerocalcare le annuncia la sua partenza, lo ritroviamo con i suoi compagni nel villaggio di Mehser, vicino a Kobane. La città deve affrontare l’assalto incessante del ISIS.
Si tratta per gli abitanti di resecare l’autonomia del Rojova, questa utopia medio orientale, regolata da un contratto sociale basato, in particolare, sulla coesistenza etnica e religiosa e sull’emancipazione della donne*. Impensabile per molti, e non soltanto per ISIS

p. 58

La prima parte del album si conclude con il ritorno a Roma di ZC e una dichiarazione del “l’Uomo del Chai**” (il perno centrale di Mesher) : Questa è la  nostra battaglia decisiva e non solo di Kurdi, ma per tutta l’ umanità. Tutti  gli uomini e le donne, che hanno a cuore libertà e umanità, oggi dovrebbero essere a Kobane.

Zerocalcare, rivolgendosi direttamente al suo lettore, aggiunge : E tutto quello che ha toccato, gli insegnamenti, le cose trasmesse, quelle che ti hanno fatto piangere, quelle che ti hanno fatto ridere, il sangue che ti ribolliva dentro e quello che ti hanno fatto sputare fuori : ogni cosa, ogni sentimento è presente a Kobane.
Seguiranno, poi, altri due viaggi. ZC e i suoi compagni sono consapevoli dei rischi – una combattente curda le ha avvertiti : Chi viene a combattere qui può uscire in due modi : o da morto o da vincitore.
Ma per loro è effettivamente un affare di cuore e di umanità.
Adesso, tss ! Quello che succede nelle parte seguente dell’album appartiene ai suoi futuri lettori. I livelli narrativi sono vari, il tono è leggero ed impertinente. Il disegno, falsamente caricaturale, è molto espressivo e vigoroso.
A. C.


* Nel gennaio 2015, il conflitto si è trasformato in favore dei Kurdi

**Una specie di té pepato.

 

Les Beaux Étés – La Calanque (T.2)

Couverturede Zidrou (scénario) et Jordi Lafebre (dessin) – Ed. Dargaud

Dans le tome 1, on est en juillet 1973, Mado et ses quatre enfants sont fin prêts pour les vacances, direction le Lubéron. Comme d’habitude, Pierre doit terminer une BD pour la revue à laquelle il collabore. Après trois jours d’attente, tout finit par rentrer dans l’ordre. En apparence seulement. Pour le lecteur, il semble évident que les relations entre les époux sont loin d’être au beau fixe. C’est peut-être la dernière fois que la famille passera l’été ensemble, même si les plus jeunes n’en ont pas encore conscience.P1D2831064G_px_640_
Pas d’événements extraordinaires dans ce premier volet, juste une histoire en demi-teinte particulièrement bien troussée, avec des personnages attachants et, cerise sur le gâteau, la présence essentielle de l’ami imaginaire de Louis, Tchuki l’écureuil. Et, côté auteurs, un art consommé de faire naître l’émotion avec des petits riens. Page 9

Page 11Le second tome, plus nostalgique, nous renvoie contre toute attente quatre ans en arrière. On est en juillet 1969, les Faldérault s’apprêtent à partir en vacances dans une bicoque, rikiki mais mimi, située dans la Calanque marseillaise. Même scénario que dans le tome précédent : Pierre est (déjà) à la bourre. La BD sur laquelle il planche n’est pas terminée, ce qui fait dire à Mado, sur un ton aussi indulgent qu’énamouré : J’aurais dû épouser un fonctionnaire ! 

Page 15Le voyage en 4L – 100 000 bornes au compteur, ça s’arrose ! – va être ludique et animé.  Page 20Un auto-stoppeur en partance pour Katmandou est venu pour un temps s’agréger à la « bande des cinq »… qui, sous le regard impavide du hippie, chante à tue-tête « Je vais et je viens entre tes reins… et je me retiens… », avant d’assister médusée, quelques planches plus loin, aux premiers pas de l’Homme sur la lune.

En 1969, tous les espoirs sont permis, « La Maladie d’Amour« , au Hit-Parade des meilleures ventes de disques dans le tome 1, ne court pas encore.

Et Mado attend son quatrième enfant…Page 19Les dialogues percutants de Zidrou (le père de Ducobu) et le trait doux et rond de Jordi Lafebre servent à merveille cette histoire aussi poétique qu’attachante, avec, en ce qui me concerne, un battement de coeur supplémentaire pour le personnage de Pépé Buelo (le père de Pierre),  opposant irréductible au vieux Caudillo, qui n’a toujours pas cassé sa pipe.

Anne Calmat

56 p., 13,99 €

T.1 : voir  « Zoom des libraires », sept. 2015

 

 

Au cœur de Fukushima (T.2)

Couverturede Kasuto Tatsuta (scénario et dessin) – Ed. Kana

Nous retrouvons Fukushima, Tatsuta, les collègues, le travail en salle de repos, la pension. Mais tout va changer et la pression va encore monter d’un cran !

Lassés de la promiscuité de la pension, Tastuta et trois de ses collègues vont intriguer pour obtenir un nouveau logement, une denrée plus que rare dans la région.

La maison trouvée, l’auteur se lance à la recherche d’un nouvel emploi. La complexité du réseau de sous-traitants, qui empêche les travailleurs de passer d’un employeur à l’autre, le contraint à démissionner pour se faire embaucher là vers quoi tendaient tous ses souhaits : un chantier exposé, au cœur de la centrale 1 F. Le salaire est plus élevé, il peut en dessiner un témoignage de première main et le taux d’adrénaline convient peut-être mieux à son tempérament.

Nous pouvons ainsi suivre l’ensemble des séquences de réparation des canalisations du système de refroidissement de l’eau et de la piscine de stockage du combustible. Aux mesures de sécurité drastiques – entraînement préalable à tous les travaux, afin qu’ils se déroulent rapidement et soient parfaitement conformes – s’ajoutent les maux et malaises dus aux équipements et le stress de la notation des doses de radiations journalières qui, en cas d’un taux trop élevé sur une moyenne annuelle, entraîne l’arrêt immédiat du travail.
imagesNouveauté : l’auteur s’y révèle chanteur d’Enka* pour ses collègues, mais surtout pour des personnes âgées de la région, logées dans des habitats provisoires. Un flash-back lui permet d’évoquer l’écriture de son premier manga et sa publication top-secret, les interviews de journalistes pleins de préjugés, puis finalement sa crainte de ne pas être réemployé lorsque son activité de mangaka est découverte.

Nous partageons les anecdotes, les soirées entre collègues, et bien sûr, le clin d’œil sur l’usage de toilettes. Des planches intercalées présentent un lieu particulier, le quartier commerçant d’Hamakaze, la gare de Tatsuta, le bar Queen
Au hasard de ses déplacements, parfois non-autorisés, l’auteur nous donne à voir les espaces dévastés où s’entassent encore des monceaux de débris, et d’autres lieux, que la végétation luxuriante fait paraître enchanteurs.

Comme pour le précédent tome, la nécessité des longues séances d’équipement, le déclenchement des bips de radioactivité, les coups de chaleur, les ruines impressionnantes, l’alternance de planches presque noires et d’autres d’un blanc-gris sans nuance, entretiennent une teneur émotionnelle intense et fascinante.

Le message qui ressort de l’ensemble entend contrer les idées fausses, les rumeurs et préjugés : oui, les travaux progressent à Fukushima, non, les ouvriers ne sont ni des victimes ni des héros, ils font du bon travail, qui pour eux a du sens.

La région retrouve peu à peu son aspect avenant, l’autoroute a été reconstruite à 1 km de la centrale. Une virée sur la nationale 6 lui fait d’ailleurs se proposer pour y porter la flamme olympique entre Minamisöma et Narha, zone interdite lors de son premier travail en 2012.ichiefu_t.800
Déjà un merveilleux champ de cosmos rouge pâle est apparu sur un terrain laissé en jachère, comme pour consoler le cœur des hommes, écrit Tatsuta. Certains habitants s’apprêtent à rentrer, des commerces provisoires ouvrent et des terrains sont à vendre. Mieux, la production de riz dans la préfecture de Fukushima ne révèle aucune substance radioactive supérieure à la normale. Enfin, signe indiscutable d’amélioration, des jeunes femmes reviennent travailler dans le bâtiment anti-sismique.
Partagerons-nous la vision optimiste de l’auteur ?
N’empêche, ce voyage au cœur de l’enfer nous dévoile des scènes singulièrement chaleureuses et une foi en l’homme qu’on se prend à envier.

Nicole Cortesi-Grou

192 p., 12,70 €

* Chansons populaires japonaises

Bd de la BD, 2 mars 2016
see Bd de la BD, 2 mars 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ÉtunwAn Celui Qui Regarde

celuiquiregarde-couve-hdRoman graphique de Thierry Murat (récit et dessin) – Ed. Futuropolis.

On a déjà beaucoup écrit, beaucoup filmé sur le sort qui fut celui des premières nations d’Amérique, ceux qu’on a appelés tour à tour les Indiens, les Amérindiens, les Américains natifs, les peuples autochtones, les Premières Nations, chez les Canadiens…
Du western caricatural et historiquement mensonger à la prise de conscience du génocide des premiers Américains, films et livres ont retracé le long cheminement de la conscience occidentale. Il faut évoquer aussi les  auteurs amérindiens, de Tony Hillerman avec ses polars navajos à Louise Erdrich et Scott Momaday, en passant par Joseph Boyden, écrivain majeur de notre siècle.

Nous avons entre les mains un objet singulier et intéressant, un roman graphique qui imagine le parcours de Joseph Wallace, personnage de fiction, photographe à Pittsburgh. Parti en 1867 avec ce qu’il croit être une expédition d’exploration, il va découvrir peu à peu les territoires de l’Ouest et consigner ses réflexions dans un petit carnet, que l’auteur nous montre dans sa langue originale.

La première rencontre emblématique du héros est celle d’un tueur de buffles qui travaille pour la Transcontinentale, la ligne de chemin de fer qui traverse les terres autochtones. Joseph apprend ainsi le massacre des animaux.
Il débarque du train à Saint-Louis, Missouri, et découvre ceux qui vont être ses compagnons lors de l’expédition Walker & Johnson, financée par le gouvernement fédéral. Elle comprend nombre de scientifiques, mais aussi des chercheurs d’or et quelques repris de justice. Le convoi de chariots traverse les étendues sauvages, comme dans les bons vieux westerns.mep_celui_qui_regarde-1_telTout en s’interrogeant sur les raisons qui l’ont poussé à quitter la quiétude de son studio de Pittsburgh, où il portraiturait sans enthousiasme les bourgeois du cru, Joseph consigne ses impressions dans son carnet. Il va apprendre que cette expédition a en fait pour but la découverte de nouvelles terres à coloniser.
Ne risque-t-il pas d’y perdre son innocence ?

Nous allons assister, au cours d’une scène très filmique, à une première rencontre avec les « Indiens ». Un membre de l’expédition tire à vue et sans sommation sur les cavaliers, et un ornithologue reçoit une flèche en retour. On apprend qu’ils expriment ainsi leur colère face au massacre des bisons, source de vie.

Le ton est donné.mep_celui_qui_regarde-4_telLe héros va faire des rencontres déterminantes, comme celle de ce jeune Indien, qui après avoir vu comment il capture la lumière, lui permet de vivre quelques jours dans son campement, et de découvrir le quotidien de sa tribu, ainsi que sa langue. À la fin de l’expédition dont l’aspect brutal et dominateur ne lui a pas échappé, Joseph rentre à Pittsburgh avec ses clichés précieux. Il ne rêve que de repartir – ce qu’il fera quelques années plus tard – pour prolonger seul cette découverte des terres indiennes et des peuples qui y vivent.

Joseph a bien conscience déjà, à la fin des années 1860, qu’il assiste à l’anéantissement d’une civilisation riche, pacifique, proche de la terre, mais incapable de se défendre contre le monstre.
Il passera quelques jours chez le trappeur Isaac, sorte d’alter ego, qui, lui, serait allé au bout de ses idées. Cet épisode rappellera aux cinéphiles le personnage de Jeremiah Johnson ou celui de Danse avec les loups.

Après une histoire d’amour avec une belle autochtone, dont le nom signifie  « papillon », on retrouvera notre photographe trois décennies plus tard, toujours tiraillé entre deux mondes et étreint par une nostalgie inextinguible.
On suivra sa correspondance avec Herman Greenstone, professeur et compagnon de la première expédition. On y lira son engouement pour les Fleurs du Mal – Baudelaire embarqué au Far-West.

C’est son ami qui lui apprendra le massacre à grande échelle des Indiens, chronique d’une mort annoncée…

Ce qui fait l’originalité de ce roman graphique, c’est d’abord le traitement de l’image. C’est à travers l’objectif de Joseph que nous découvrons lieux et gens. La gamme des sépias, des bleus dans les scènes de nuit, le traitement de la lumière sont ceux de la prise de vue photographique et de la nouvelle technique du collodion sur plaque. Cela nous permet un coup d’œil sur l’évolution de cet art ; le dessinateur nous donne à voir des clichés autant que des dessins, y compris les négatifs des photos de Joseph avant qu’il ne les développe. Par ailleurs l’auteur, très bien documenté, donne à lire aussi bien l’anglais de Wallace dans son carnet que les langues orales des Amérindiens, transcrites en phonétique. Et même si nous n’avons pas les clés pour déchiffrer ces paroles en Lakota, on y croit, effet de réel garanti.

Le récit n’est certes pas exempt d’un certain manichéisme, les Indiens n’y apparaissent que sous leur jour le plus flatteur, mais sans doute n’est-ce que justice…

Plus profondément, la BD nous mène à une interrogation sur le statut de la photo et du photographe, « celui qui regarde »… Comme s’il fallait choisir entre photographier et agir.
Joseph Wallace a rêvé de faire un livre de ses clichés, mais suffit-il de témoigner avec des photos de la beauté d’un monde englouti, de la violence qui est faite aux peuples et aux animaux pour agir sur le monde ? Brûlante question d’actualité.

Thierry Murat a fort bien réussi son coup, on est en empathie avec son personnage, on est à même de saisir ses interrogations et l’on garde sur la rétine ces clichés d’un monde disparu.

Danielle Trotzky

160 p., 23 €

Du même auteur (Boulevard de la BD, 15 nov. 2015)

http://boulevarddelabd.com/au-vent-mauvais/

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