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La Terre des fils

de Gipi (scénario et dessin) – Ed. Futuropolis  – En librairie le 9 mars.

Après Vois comme ton ombre s’allonge (2014) et En descendant le fleuve (2015) pour les plus récents, cette nouvelle œuvre marque un tournant dans l’itinéraire scénaristique et graphique du maestro de la bande dessinée italienne.

On y découvre un monde en ruines, où des hommes, revenus pratiquement à l’état sauvage, s’entre-tuent pour survivre. On ne saura pas ce qui s’est passé, seules les usines abandonnées, les terres ravagées et les étendues d’eau où surnagent des cadavres d’humains et d’animaux témoignent de la violence des faits.

Ce monde post-apocalyptique, qui n’est pas sans évoquer celui que décrit Cormac McCarthy dans La Route, est-il aux yeux de l’auteur une projection de celui de demain ?

Un père et ses deux fils vivent dans un dénuement total dans une cabane de pêcheurs au bord d’un lac (on retrouve le thème de la filiation cher à Gipi). Chaque soir, l’homme griffonne des mots sur un carnet, que les adolescents sont bien incapables de déchiffrer. Ils voudraient pourtant en savoir plus sur leur mère et sur le monde d’avant, mais cet homme mutique et intraitable ne désire quant à lui qu’une seule chose : les endurcir face à ce qui les attend de l’autre côté du lac. Aucun lien affectif en apparence entre ses fils et lui, uniquement de la peur et du ressentiment de leur part. Peu avant sa mort, il a confié à une femme qu’on appelle la Sorcière :  » Pas de gestes tendres, ils doivent être durs, eux. Plus forts que nous. Invincibles à leur manière. »

Se trompe-t-il en agissant ainsi ? Quand la notion d’humanisme n’est plus qu’un lointain souvenir chez ceux qui ont survécu, que faut-il, au-delà du simple instinct de survie, inculquer aux plus jeunes ? semble demander l’auteur de ce superbe roman graphique entre ténèbres et lumière. Et que ferions-nous en pareilles circonstances ?

Après sa disparition, les deux adolescents n’auront de cesse de trouver celui qui pourra les instruire sur le contenu du fameux carnet.

Ils s’exposent alors à devenir la proie de manipulateurs et d’adorateurs (sans tabous) d’un totem qu’ils nomment le dieu Trokool. 

C’est aussi à une quête des origines à laquelle on assiste dans cet album fait de silences émaillés de très rares dialogues, qui racontent en noir et blanc l’errance de ceux pour qui les sentiments humains, et celui qu’on nomme empathie, restent à découvrir.

Captivant.

Anne Calmat

288 p., 28 euros

Gipi sera à Paris le 15 mars prochain pour une soirée exceptionnelle à l’Institut Culturel Italien, 50, rue de Varenne 75007  www.iicparigi.esteri.it

 

Dures à cuire

50 femmes hors du commun qui ont marqué l’Histoire de Till Lukat – Ed. Cambourakis,

Elles ont été samouraï, cosmonaute, résistante, agent secret, conductrice de chiens de traîneaux, gangster, toréro… Elles ont brûlé la vie par les deux bouts et se sont parfois brûlé les ailes. Leurs noms ? Tomoe Gozen, Cléopâtre, Marie Curie, Rosa Parks, Simone de Beauvoir, Linda Lovelace, Tina Turner…

Till Lukat les a croquées en deux temps trois mouvements – et manifestement savourées : une effigie de l’élue sur la page de gauche, et sur celle de droite, un épisode emblématique de sa vie, en quatre cases et quelques bulles.

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reine des bandits2Cinquante portraits de femmes, entrecoupés de planches didactiques, qui prolongent les informations données précédemment.

On apprend par exemple que Anne Mc Cormac-Bonny, maîtresse du célèbre pirate Jack Rackham, pouvait le dépasser en intrépidité, ou bien que la pilote allemande de haute-voltige, Beate Ushe, est à l’origine de l’ouverture du premier sex-shop au monde dans les années 50.

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On passe allègrement d’un millénaire à l’autre, on côtoie Anne Nzinga, reine des royaumes de Ndongo et de Mataba, Mary Norris sauvée des griffes des redoutables « Magdelene Sisters », ou bien encore, Belle Starr, amie de coeur des célèbres frères James, devenue elle-même une redoutable hors-la-loi.

D’autres noms plus familiers surgissent des plis de notre mémoire : Marie Curie, Christine de Suède, Ulrike Meinhof, Valentina Tereshkova… Avec en point d’orgue, Malala Yousafzai, Prix Nobel de la Paix en 2014 à l’âge de dix-sept ans.

simone de beauvoirIl manque bien sûr nombre de figures incontournables du patrimoine de l’humanité – à chacun son panthéon  – mais ce premier « catalogue », dont on peut raisonnablement penser qu’il sera suivi par d’autres, est là pour nous rappeler, parfois avec humour et effronterie (la reine Beauvoir sur son « trône » !), que ces femmes ont toutes voulu être actrices de leur propre vie.

A. C.

128 p., 15 € 

Groenland Vertigo

 

de Tanquerelle (scénario et dessin) – Ed. Casterman

Le mail que vient de recevoir Georges Benoît-Jean, auteur de BD en panne d’inspiration, est providentiel.

Un certain Magnus Kuller lui propose de participer à une expédition scientifique et artistique sur un fjord du N.-E. du Groenland. Le sculpteur allemand Ulrich Kloster entend en effet y installer une œuvre monumentale et se faire filmer devant elle, afin de dénoncer l’exploitation de la région par les lobbies pétroliers.

Stimulé par la perspective d’un sujet d’album passionnant, autant que terrifié par le principe de réalité d’une telle aventure, Georges, l’alter ego de Tanquerelle (qui a vécu une expérience similaire), se jette à l’eau et accepte.

Le voici maintenant à bord de la goélette de Magnus Keller, «  L’Aurora « . Il y a là plusieurs scientifiques, Kloster et tout son staff, ainsi qu’un écrivain passablement alcoolique nommé Jorn Freuchen. Il n’est pas sans évoquer le célèbrissime capitaine Haddock. Georges a dans le passé adapté en bande dessinée les récits de voyage de Freuchen et ce dernier en profite pour lui faire miroiter un nouvel album. Dans la foulée, il l’entraîne dans une recherche homérique de bouteilles de whisky centenaires prises dans les glaces polaires.

Georges va aussi découvrir, entre autres joyeusetés, le mal de mer, les quarts de veille, l’obligation de porter une combinaison de survie… Et surtout celle d’avoir à supporter l’iracibilité et la paranoïa aiguë du sculpteur. L’aventure a viré au surréaliste, le vertigo arctique n’est pas loin.

Sur le plan visuel, Hervé Tanquerelle s’inspire de la ligne claire hergéenne – ses dessins sont subtilement rehaussés par la coloriste Isabelle Merlet – et nous gratifie en prime de superbes paysages à l’aquarelle.

L’Etoile mystérieuse, Hergé, 1941

Un album gouleyant, avec, cerise sur le gâteau, le plaisir pour les tintinophiles de découvrir les multiples hommages que Tanquerelle rend à l’auteur de L’Etoile mystérieuse, à commencer par le nom de baptême du rafiot qui trimballe toute cette bande de louftingues.

Anna K.

104 p., 19 euros

Montana 1948

de Larry Watson (scénario) et Nicolas Pitz (dessin) – Ed. Sarbacane – En librairie le 1er mars 2017.

L’album, premier roman graphique de l’auteur, raconte la perte des illusions de l’enfance et la découverte du monde adulte.

David, le narrateur se souviendra longtemps de l’été de ses douze ans.

Son père, Wesley Hayden, a succédé à son propre père au poste le shérif de Bentrock. Il n’a pas eu son mot à dire. Frank, le frère de Wesley, est l’un des médecins du comté. Il est estimé, et même admiré pour son héroïsme durant la Seconde Guerre mondiale.

R.A.S. en apparence au sein du clan Hayden. R.A.S. non plus dans cette petite ville de 2000 habitants, située à une quinzaine de kilomètres du Canada : la population semble vivre en bonne intelligence avec les Indiens et les interventions du sheriff se résument bien souvent à séparer quelques poivrots à la sortie du pub le samedi soir et à deux et trois interventions à propos d’une clôture mal placée ou d’un troupeau de moutons égarés.

Mais un jour, Marie, la jeune Sioux au service du couple Hayden, tombe malade. Pas question supplie-t-elle que le frère de son employeur vienne l’examiner…

On passe outre.

Le pot aux roses est finalement découvert et il apparaît que le praticien a une fâcheuse tendance à outrepasser les limites de la décence avec ses patientes indiennes. Le mot viol est lâché, quelques-unes de ses victimes sont prêtes à témoigner.

Stupeur. Vociférations du patriarche, pour qui Wesley fait désormais figure de traitre. 

Dès lors que faire lorsqu’on est le représentant de la loi ? Fermer les yeux sur les « manquements » du médecin en se disant que Dieu sera son seul juge ? Le mettre hors d’état de nuire ? Et comment, dans cette relation dominant-dominé, répondre à la violence d’un père prêt à tout pour que l’affaire soit étouffée ? Qui aura le dernier mot ?

L’enfant va assister impuissant à toutes les étapes du drame qui se joue sous ses yeux, en devenir involontairement l’un des témoins à charge, et découvrir la difficulté qu’il y a à choisir entre éthique professionnelle et loyauté à sa famille.

Eloquent et profond.

Anne Calmat

128 p., 19,50 euros

et il foula la terre avec légèreté

de Mathilde Ramadier (texte) et Laurent Bonneau – Ed. Futuropolis

Scènes muettes mais explicites de la vie conjugale d’un jeune couple, Ethan et Gaëlle, lorsque tout n’est encore qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

On retrouve le jeune homme en Norvège quelques planches plus loin, à l’aéroport de Bodø, puis sur l’archipel des îles Lofoten, au centre du cercle polaire arctique. Ethan, ingénieur forage, s’est vu proposer un job sur une plateforme pétrolière multinationale. Un gisement  aurait été découvert et une autre plateforme pourrait être érigée. Gaëlle est restée à Paris. Cette première mission d’exploration, qui lui avait fait dire à son arrivée  » Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter », ajoutée à la proximité qui va s’instaurer entre Ethan et les autochtones, vont mettre à mal ses convictions… Il va dès lors mesurer les conséquences possibles d’un tel projet pour l’environnement, au risque pour lui de quitter ses cadres acquis.Le délicat roman graphique de Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau, inspiré de leur propre expérience*, nous conduit dans ce pays aride, fort heureusement baigné par le Gulf Stream qui le préserve des grands froids, dans lequel ses habitants, bercés par des mythologies ancestrales, guettent les aurores boréales, se fondent en elles, pratiquent la convivialité, croient encore au pouvoir de la Nature, et apprennent aux plus jeunes à s’y épanouir.
Et puis, comment n’être pas intrigué par l’intitulé de cette bd, proche du psaume, qui décline avec tant d’éloquence les préceptes du philosophe norvégien Arne Næss, fondateur du courant de l’écologie profonde : ne pas être pas arrogant face la nature et la respecter.

Les aquarelles épurées et poétiques de Laurent Bonneau servent à merveille la dialectique de l’album : quiétude des maisonnettes en bois, étrangeté des paysages aux montagnes escarpées, beauté des fjords et des aurores boréales, qui laissent une empreinte indélébile sur ceux qui les ont contemplées…

À découvrir à partir du 9 février 2017.

Anne Calmat

176 p., 27

  • Tous deux sont partis en Norvège en juin 2015, aux Îles Lofoten, pour comprendre et mettre à jour la problématique liée aux énergies fossiles. Ils ont écrit ce voyage poétique et contemplatif, composé d’après la philosophie d’Arne Næss (1912-2009), fondateur, très populaire en Scandinavie, du mouvement de l’écologie profonde.

La communication politique. L’Art de séduire pour convaincre

de Christian Delaporte (texte) et Terreur Graphique* (dessin) – Avant-propos David Vandermeulen – Ed. Le Lombard.

Vous avez été étonnés par le résultat des élections outre-Atlantique ?
Vous vous apprêtez à suivre attentivement la course électorale française ?
Vous êtes simplement intéressés par les usages de la communication ? Alors, n’hésitez pas à franchir les portes de la petite Bédéthèque des Savoirs. Les auteurs du présent album livrent ici une passionnante histoire et une analyse rigoureuse de la communication politique, des années 30 à nos jours.Partant du courant néo-platonicien, David Vandermeulen souligne, dans son avant-propos, quelques grands noms qui eurent tous en commun de se montrer très critiques à l’égard du langage : Montaigne, Georg Christoph Lichtenberg, Hugo Hofmannsthal, Robert Musil, Ludwig Wittgenstein, Karl Kraus, Victor Klemperer, Georges Orwell… Tous sensibles à l’échec des discours, tous animés par la volonté de mettre en évidence les pièges, voire les dangers, de la communication.

Tony Schwarz qui fut le  » nègre  » de Donald Trump clôt la liste en déclarant en juillet 2016 dans le New Yorker, regretter amèrement d’avoir conçu l’hagiographie d’un  » sociopathe  » et mis  » du rouge à lèvres à un cochon « . Repentir qui attire notre attention sur l’importance et le sérieux de la communication politique, mais vient surtout rappeler que nous sommes partie prenante, à part entière, de ses dérives et de ses succès.

Tout commence aux Etats-Unis dans les années 30 avec la victoire de Roosevelt, qui montre que le logo du candidat, concocté par les publicistes Clem Whitaker et Leone Baxter, peut infléchir l’opinion en sa faveur.

À partir de là, la présence des consultants s’impose dans les campagnes électorales. Ces derniers considèrent que la politique est affaire de réel, mais aussi d’imaginaire et d’émotions.Pour que l’électeur se projette en lui et donne sa confiance à un candidat, il est indispensable de lui construire une image, à la fois énergique, sympathique et compétente, de mettre en place des réseaux de soutien et de recourir à des stratégies de communication avec les différents médias.
Des agences se mettent en place, qui dirigent, planifient, coordonnent les campagnes. Leur personnel s’élargit et se spécialise : organisateurs, collecteurs et analystes d’information. Enfin, évidemment, un rôle particulier revient aux spécialistes des médias, allant du rédacteur de discours au conseil en média, spécialiste du mailing, producteurs et réalisateurs de films, acheteurs d’espaces.Christian Delaporte et David Vandermeulen déroulent avec rigueur l’historique de la communication politique, en analysent les stratégies et mettent en évidence le rôle majeur joué par la télévision et les réseaux sociaux. Le sérieux du sujet est égayé par le trait souvent caricatural de Terreur Graphique, et les exemples, glanés à droite et à gauche, des deux côtés de l’Atlantique, parlent à nos souvenirs anciens ou récents. L’humour, omniprésent, rend la lecture attrayante, sans toutefois nous faire oublier la part de critique qui revient à l’opinion publique, c’est à dire à chacun d’entre-nous. Car en fin de compte, comme le relèvent les auteurs, ni la politique, ni la communication ne sont des sciences exactes.

Ce qui laisse à tous une marge d’incertitude qui peut conduire au pire, mais pourquoi pas au meilleur.

Nicole Cortesi-Grou

72 p., 10€

Les auteurs

Christian Delporte
Spécialiste de l’histoire de la communication politique française, historien, professeur à l’Université de Versailles, directeur du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines et dirige la revue Le temps des Médias.

Terreur Graphique
Dessinateur auteur régulier de Fluide Glacial et travaillant avec la presse notamment Libération depuis 2015.

Ces gens-là – Ed. Dargaud, 2017

La collection

Les droits de l’homme. 
T. 16 – (2017)

Le rugby. T. 15 – (2017)

La communication politique. T. 14 – (2017)

Les situationnistes. T. 13 – (2017)

Le minimalisme. T. 12 – (2016)

Le féminisme. T. 11 – (2016)

Histoire de la prostitution. T. 10 – (2016)

L’artiste contemporain. T. 9 – (2016)

Le tatouage. 
T. 8 – (2016)

Le Nouvel Hollywood.
 T. 7 – (2016)

Le hasard. 
T. 6 – (2016)

Le droit d’auteur. 
T. 5 – (2016)

Le heavy metal. 
T. 4 – (2016)

Les requins. T. 3 – (2016)

L’univers. T. 2 – (2016)

L’intelligence artificielle. T. 1 – (2016)

Un sac de billes

arton470-e8b39adapté du roman de Joseph Joffo – Récit Kris, dessin Vincent Bailly – Ed. Futuropolis  – En librairie début février.

Ce pourrait être une saga.

Il y eut d’abord le légendaire grand-père, Joseph, qui vivait prospère et heureux dans un petit village près d’Odessa, jusqu’à ce que les premiers pogroms éclatent (1905). Quand les bataillons tsaristes vinrent prêter main-forte à la populace déchaînée, commença pour lui et sa famille un exode à travers l’Europe, non dépourvu cependant de rires, de beuveries, de larmes et de mort.

Son arrivée dans un pays dans lequel on pouvait lire au fronton d’une grande maison de village « Liberté, Égalité, Fraternité » mit un terme à son périple. Il y posa ses valises et se mit à l’aimer comme le sien.

Le père Joffo dut également quitter son pays, la Russie. Pour renforcer ses troupes, le tsar envoyait ses émissaires ramasser de jeunes garçons pour les enrôler. Son père lui enjoignit de prendre la fuite sans attendre et de se débrouiller, à sept ans, il était un petit homme. Son périple l’amena à Paris, où il s’établit coiffeur pour hommes.

MEP_SDBILLES_240x300ok.qxd:Mise en page 1Les enfants Joffo, Joseph et Maurice, passaient une enfance insouciante, rue Marcadet. Quand il fallut  coudre une étoile jaune au revers de leur veste et renoncer à prendre le train ou aller au cinéma, leur père déclara : « C’est à votre tour aujourd’hui, le courage c’est de savoir partir. » Le but du voyage était Menton, en zone libre, où Albert et Henri, leurs aînés, avaient trouvé refuge. Pour cela il s’agissait de passer d’abord la ligne de démarcation à Hagetmau, dans le département des Landes.

MEP_SDBILLES_240x300ok.qxd:Mise en page 1
Ce qui apparut comme une folle aventure à Joseph et Maurice, commença avec cinq mille francs en poche – pour eux, une fortune – et la promesse solennelle faite de ne jamais, jamais, avouer leur judéité.MEP_SDBILLES_240x300ok.qxd:Mise en page 1
Dès la gare de Bercy, il fallut jouer des coudes dans les trains bondés, compter sur son jeune âge pour susciter la protection des adultes, et bien sûr mentir, ne jamais avouer qu’on voyage seuls.
Leur spontanéité d’enfants les sert quand ils se laissent aller, par exemple, à faire confiance à un inconnu qui propose un rabais conséquent sur le prix du passage, en échange d’une tournée de livraison de viande. Ou bien quand, au mépris du danger, Maurice se fait passeur occasionnel pour que leur pécule ne fonde pas trop vite.MEP_SDBILLES_240x300ok.qxd:Mise en page 1
Le corps forcit avec les kilomètres qu’il faut bien faire à pieds, l’assurance s’affirme au gré des rencontres et l’esprit s’aiguise pour imaginer des astuces qui permettent de déjouer les pièges que tendent la police française et l’occupant. Il n’y a guère que les péripathéticienes de Marseille pour provoquer l’effroi des gamins, tant ces dames sont offensives.
Malgré tout, l’enfance est encore prête à s’émerveiller devant la mer que l’on découvre.
Ils finissent par arriver sains et saufs à Menton. Mais le périple est loin de s’arrêter là. Il faudra encore repartir, cette fois pour Nice, retrouver la famille réunie suite à la libération rocambolesque par le frère aîné des parents arrêtés et en instance de déportation.

Sans ressources régulières, comment survivre si ce n’est en devenant expert en système D ? Ce qui est grandement facilité par le règne de la « combinazione » instauré par l’armée d’occupation italienne.
Quand celle-ci laisse la place à l’armée allemande, les rafles contraignent la famille à se séparer à nouveau, et les deux frères à se fondre dans l’anonymat d’un camp de jeunesses pétainistes.

C’est le moment de s’endurcir à nouveau et comme les espions, de s’inventer une identité, des adresses, des parents. Et cela tombe bien car, lors d’une sortie à Nice, les deux enfants ne peuvent échapper à une souricière tendue par les nazis. Seul, le culot permettra à Maurice, fidèle au serment fait à son père de nier leur judéité, de trouver le moyen de convaincre un bon curé niçois de venir apporter au commandant deux certificats de baptême.

La fuite à nouveau, cette fois à Aix-les-Bains, dans un restaurant pour Maurice, dans une librairie pétainiste pour Joseph. Les épreuves ont tant marqué ce dernier qu’il ne trouve plus suffisamment de larmes pour pleurer la mort de son père. Elle précède de peu la libération du village.
Reste à savoir ce qu’ils retrouveront rue Marcadet…

L’ensemble des planches est richement coloré, décors et personnages sont extrêmement bien figurés par un trait précis et dynamique.
Parue sous la forme d’un récit en 1973, cette histoire de formation donna lieu à deux adaptations cinématographiques : la première réalisée par Jacques Doillon en 1975, la seconde par Christian Duguay en 2017. Joseph Joffo, qui avait dix ans en 1941, est écrivain, acteur et continue à raconter son histoire.
Kris comme scénariste a publié de nombreux ouvrages dont Un sac de billes en trois tomes (2011, 2012, 2014), La grande évasion, Un maillot pour l’Algérie, et récemment, Nuit noire sur Brest*.
Vincent Bailly comme dessinateur a publié Cœur de sang et Angus Powderhill, Un sac de billes (1 à 3), et comme scénariste, Coupures irlandaises, Notre mère la guerre* et Mon père était boxeur*.

Nicole Cortesi-Grou

126 p., 20 €

  • Boulevard de la BD, « On a aimé ».

Un soleil entre des planètes mortes

arton147-3cbde de Anneli Furmark (texte et dessin) – Traduit du suédois par Florence Sisask – Ed. Ça et Là

Barbro est une suédoise solitaire qui porte en elle le roman de Cora Sandel (1880-1974), Alberte et Jacob (1926), premier volet d’une trilogie qui va de la libération à la solitude du personnage central.

Barbro s’est à ce point prise d’amitié pour l’héroïne qu’elle entreprend un voyage en Norvège pour retrouver les lieux où elle a vécu. Elle s’identifie à cette jeune fille mal dans sa peau, étranglée par les convenances et une vie familiale pesante, où les femmes semblent toujours assignées à des places subalternes, dans la peur des hommes et du regard social.

Le roman graphique d’Anneli Furmak mêle étroitement le présent de Barbro, en route vers les lieux du roman, et des extraits de Alberte et Jakob. C’est le dessin, et particulièrement les couleurs qui délimitent les deux espaces-temps.
Le présent de Barbro baigne dans une lumière bleue, froide, elle découvre Narvik, puis Tromsø, la ville d’Alberte. Neige, montagne et néons urbains. Le roman de Cora Sandel est lui travaillé dans le noir et blanc, ou plus exactement dans le blanc et la gamme des nuances de brun, avec ici et là des touches de bleu qui font le lien entre les deux époques.Un soleil-57En voyage, Barbro observe les gens, s’interroge sur ce qui les pousse à se déplacer, elle rêve qu’elle les questionne sur leurs vies, elle rêve que cela serait facile de faire connaissance, d’échanger. Cependant elle est paralysée par la timidité, tout semble vain, tout lui fait peur. Elle est à l’âge où l’on commence à ressembler à sa grand-mère.
Une vie un peu à côté de la vie. Elle a un travail, a été mariée, a eu des fils, et l’on comprend peu à peu que ce voyage est un chemin pour s’affirmer, trouver sa place dans le monde.
Une vie minuscule, à la manière de Pierre Michon*,  peut-être, mais une vie illuminée par une œuvre littéraire.Un soleil-77Cette œuvre graphique tout en délicatesse nous fait découvrir par petites touches la sensibilité de Barbro, qui est de ces êtres que l’on côtoie sans les voir. Sur son lieu de travail, elles sont deux à porter le même prénom, alors on la désigne sous la lettre B… Second rang, tout un programme.
Mais Barbro va faire une rencontre qui peut-être pourrait changer sa vie et en rompre la monotonie.
Un soleil entre des planètes mortes  est aussi pour nous l’occasion de découvrir une écrivaine peu connue en France : Cora Sandel, que les Editions des femmes avaient publiée en 1991.

Un soleil-87176 p., 24 €

  • Vies minuscules, Ed. Gallimard 1984

Une histoire de l’art (suivi de) Nuages et Pluie

Tirage limité
Tirage limité

de Philippe Dupuy (texte et dessin) – Ed. Dupuis, collection Aire Libre – En librairie depuis le 26 novembre 2016.

Le 44e Festival international de la bande dessinée (26-29 janvier) accueillera une fois encore le dessinateur-scénariste Philippe Dupuis, Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2008 avec son complice depuis 1983, Charles Barberian.

Une histoire de l’art – celle du rapport de l’auteur à l’art – est en effet à découvrir dans la Grande Salle du Vaisseau Mœbius, un espace pluridisciplinaire situé au coeur de la Mecque de la bande dessinée.une-histoire-de-l-art-de-philippe-dupuy,M116451

Grande, il faudra qu’elle le soit, puisque l’installation de Philippe Dupuy ne mesure pas moins de 23 mètres de long (recto verso).

Une-histoire-de-lArt-1--singleAprès Nuages de pluie, son album précédent (v. ci-dessous), le dessinateur entraîne ses lecteurs dans les méandres de sa propre histoire de l’art, qu’il décline sous la forme de ce livre-accordéon hors norme. Il interroge le concept même de l’art, le met en perspective et explore les codes qui participent au cloisonnement des disciplines artistiques. Peu de cases, l’espace est ouvert, certains dessins peuvent même s’étaler sur plusieurs mètres.Histoire-de-lart-manif3

Illustrations à l’appui, il convoque Picasso, Matisse, Léonard de Vinci, Kandinsky, etc. et les confronte aux artistes d’aujourd’hui (le vidéaste Pierrick Sorin, le bédéiste Blutch…). Il dialogue en toute humilité avec ceux qui appartiennent au patrimoine mondial des arts, des lettres et des sciences : Anciens, Modernes ou Contemporains.  » Mon histoire de l’art est subjective, discutable, je me définis comme un historien du Café du Commerce « , se plaît-il à dire.

Cette plongée dans les souvenirs et les émotions de Philippe Dupuy est un exercice de style ludique et sensible, mille fois plus proche du paysage mental que de l’écrit doctrinal.

A. C.

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192 p., 46 €

couve_nuages_et_pluie_telNuages et Pluie de Loo Hui Phang (scénario) et Philippe Dupuy (dessin) – Ed Futuropolis (Communiqué de presse).

Après L’Art du chevalement, Loo Hui Phang et Philippe Dupuy reviennent avec ce conte fantastique et sensuel, une histoire de vampire chinois dans l’Indochine des années 20.
Le scénario ? Au lendemain de la guerre 14-18, un ancien soldat allemand, Werner, erre quelque part en Indochine.visuels_nuages_et_pluie-5_tel De la guerre, il garde une blessure à l’endroit du cœur. En le sauvant d’un tir ennemi, son ami, Georg, a perdu la vie. Il avait une femme et des enfants. Werner se sent coupable de cet épisode. Il pense qu’il ne pourra racheter ce sacrifice que s’il parvient à trouver l’amour et fonder une famille à son tour.

Dans l’Indochine française, il est surtout un paria rejeté des colons. Il vit de menus travaux, et échoue dans une petite ville du Laos, Savannakhet. Il trouve refuge dans une énorme manufacture, pareille à une forteresse. Son activité est obscure : des matériaux entrent dans l’enceinte, une armée d’employés s’active. Ils sont étranges, vieux, gris, mutiques, éteints.

Dans la ville, tout le monde craint la famille chinoise qui possède la manufacture. Des histoires courent à son propos. On dit qu’elle est maudite, prisonnière d’un mal tout-puissant. Les maîtres auraient une fille unique, atteinte d’une maladie rare qui lui interdit de s’exposer à la lumière du jour. La jeune fille ne sortirait de sa chambre qu’à la nuit tombée, pour se promener au bord de l’étang, dans la cour intérieure. Pour vérifier ces rumeurs, Werner se cache dans le jardin et attend… visuels_nuages_et_pluie-6_tel144 p., 21 €

Une Femme de Shôwa

couvertureManga de Ikki Kajiwara (scénario) et Kazuo Kamimura (dessin) – Ed. Kana  – En librairie le 20 janvier.

Visuels © KAZUO KAMIMURA

L’action se déroule en 1945 dans un Tokyo ravagé par la guerre. Shôko n’est encore qu’une enfant lorsque l’on fait sa connaissance. Elle semble heureuse avec sa maman, Kiyoka, une geisha très en vogue dans le quartier de Yanagibashi. Seule ombre au tableau, l’absence de son père, Sôzuke Tanako, un jeune critique très prometteur proche de la cause nationaliste et obligé de se cacher pour ne pas mettre sa famille en danger.

La vie de Shôko va être à jamais être bouleversée lorsque Kiyoka se fait arrêter par la police spéciale, qui veut savoir où se cache Sôzuké.  « Son mari était issu d’une famille de Samouraï de l’l’université impériale. Elle, originaire d’une famille pauvre de paysans du nord du Japon n’aurait jamais pu devenir une grande courtisane, mais son mari l’avait tout de même prise pour femme. Elle était prête à mourir pour cet amour, car elle se sentait redevable envers lui. » écrit Ikki Kajiwara.15977169_1404063076292998_8143109005708983555_nLa jeune femme sera torturée, violée, mais elle ne parlera pas. Elle mourra quelques semaines plus tard lors d’un bombardement américain.

C’est dans ce monde hyper violent que Shôko va grandir, puis devenir une jeune femme justicière. Elle saura aussi bien manier le charme que le stylet. On pense bien sûr au manga de Kazuo Koke (scénario) et Kazuo Kamimura (dessin), Lady Snowblood (2007), qui a inspiré à Quentin Tarantino le personnage féminin de Kill Bill.

Shôko fait partie des 120 000 orphelins de guerre qui hantent les rues du Japon, elle doit voler de la nourriture pour survivre. Prise sur le fait, puis violentée à son tour – « Bats-la à mort ! Cette mioche n’arrête pas de chaparder » – elle ira « réfléchir » dans un centre de redressement, deviendra chef d’une bande d’orphelines, et sous le nom de « Shôko le Chat Sauvage », fera régner la terreur dans le quartier d’Uno.

Dès l’enfance, elle prend sa vie en main. Elle n’abdiquera jamais.  « Elle est coriace ! «  diront d’elle ceux qui tenteront de se mettre en travers de sa route. Coriace et d’une fidélité sans faille envers ceux qui lui ont tendu la main.

Shôko va aussi découvrir, à la faveur d’une rencontre fortuite, que ce père aimé s’est conduit comme un salaud et qu’il est maintenant à la tête d’un groupuscule proche de l’extrême-droite.

Recueillie par des prostituées au grand coeur alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, réduite à son tour « en esclavage » par une mère maquerelle, puis adoptée par la patronne du Banryu (une auberge de luxe), elle poursuivra sa vengeance et son irréductible quête de liberté et d’indépendance, quel que soit le prix à payer. Car c’est aussi la condition de la femme dans le Japon de l’immédiat après-guerre qui est ici dépeint.15894483_1404057642960208_4217748898490149664_nRien n’est suggéré, tout est dit dans les bulles, tout est montré via des dessins en plans fixes, et souvent au travers de planches totalement muettes, sur lesquelles le noir l’emporte la plupart du temps sur le blanc.

C’est cru, violent, extrêmement prégnant. On n’en sort pas indemne.

Anne Calmat15977047_1404690132896959_2518130961046535848_n

272 p., 15 €

Exposition Kamimura

kamimura-6-sur-6Le 44e Festival international de la bande dessinée présente une exposition exceptionnelle consacrée à Kazuo Kamimura intitulée Kazuo Kamimura : l’estampiste du manga.

www.bdangouleme.com/1056,retrospective-kazuo-kamimura

Demi-Sang – Patience (Sélection 44e Festival d’Angoulême 26-29 /01/17)

On a aimé et on en a parlé en 2016 dans Boulevard de la BD...
On a aimé et on en a parlé en 2016 dans Boulevard de la BD…

Ogres-Dieux-T2-Demi-Sang-229x300Demi-Sang de Hubert (scénario) et Bertrand Gatignol (dessin) – Ed. Soleil

Aviez-vous lu Petit ? Sorti en 2014, cette monstrueuse bande dessinée, sous-titrée Les Ogres-Dieux avait bousculé les usages du genre : un imaginaire foisonnant, un dessin et une maquette, raffinés, et un univers infiniment cruel…
Hubert et Bertrand Gatignol vous invitaient dans un monde régi par une race de géants, créatures aux dimensions impressionnantes, vivant dans un palais au-dessus des hommes… et anthropophages !

Des dieux cruels, et inquiets pour leur espèce, qui décline inexorablement. Petit est le dernier né, le fils indigne qui a une taille humaine et qui provoquera la chute de ces géants.

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Demi-Sang est la deuxième invite dans cet univers, mais cette fois à l’échelle humaine. Nous suivons Yori, fils illégitime d’un des puissants du royaume, qui par désir de revanche est prêt à tout pour réussir et atteindre le poste, convoité mais périlleux, de chambellan, intermède entre les Dieux et les hommes. Son itinéraire est une sombre comédie humaine du pouvoir, qui fait écho à la cruelle Olympe décrite dans Petit.ori_aex_12834_11-575536f650c0e-150x150

Bertrand Gatignol a construit autour du riche récit d’Hubert un univers graphique stupéfiant : des architectures grandioses et des visages monstrueux, des compositions raffinées et des séquences explosives. Son dessin précis détaille les personnages, les décors puis offre de puissantes perspectives. Un jeu de regards qui happe le lecteur et l’entraîne dans cette époustouflante mythologie.

Juliette Poullot, Les Buveurs d’Encre, Paris 19e

La version audio est à découvrir dans la rubrique « Zoom des libraires ».

176 p., 23 €

www.buveurs-dencre.com
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ob_3245cf_208x285x16336-jpg-pagespeed-ic-2wckklwPatience de Daniel Clowes (scénario et dessin) – Ed. Cornélius

Chronique audio (4’57) Juliette Poullot, librairie Les Buveurs d’Encre, Paris 19e (9 déc). Egalement diffusée dans l’émission Act’heure sur Fréquence Paris Plurielle 106.3

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184 p., 30,50 €

 

 

 

 

Ce qu’il faut de terre à l’homme – Coquelicots d’Irak (Sélection Angoulême 4/4)

On a aimé et on en a parlé en 2016 dans Boulevard de la BD...
On a aimé et on en a parlé en 2016 dans Boulevard de la BD…

Ce qu’il faut de terre à l’homme de Martin Veyron (scénario et dessin) et Charles Veyron (couleurs), d’après Tolstoï – Ed. Dargaud

Un paysan sibérien vit avec sa femme et son fils sur un lopin de terre  qui leur fournit le nécessaire. Il s’en satisfait, jusqu’à ce qu’une une voix venue de la ville, celle de son beau-frère, lui suggère de s’agrandir et de faire travailler les autres. Il lui prêterait la somme nécessaire pour mener à bien cette reconversion.page-14Un jour, un intendant, un militaire à la retraite, engagé par le fils de la Barynia (la baronne locale) vient s’assurer que les moujiks cessent d’aller systématiquement faire paître leur bétail sur les terres de cette dernière, de braconner, d’aller pêcher dans ses étangs et de couper les arbres de son domaine pour en faire du bois de chauffage. L’amende ou le fouet, tu choisis ! Le fautif opte la plupart du temps pour le châtiment corporel.

Puis la Barynia décide de vendre ses terres à son intendant. Révolte et assemblée générale dans le camp des paysans. Après avoir envisagé de trucider le gêneur, on s’accorde sur l’idée de proposer une somme supérieure à la sienne à la Barynia, et de créer une coopérative agricole.

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Les terres appartiennent désormais à la commune, mais peu à peu les dissensions sur la manière de les exploiter et les rivalités se font jour. Pour le héros, le désir impérieux de voir ses possessions s’étendre à perte de vue est devenu vital. Il se pourrait même qu’il lui soit fatal. «  Le pivot du mal n’est-il pas la propriété ?  » écrit Tolstoï en 1883 dans Que devons-nous faire ?

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 » Deux mètres de longueur sur un mètre cinquante de largeur et de profondeur, voilà ce qu’il faut de terre à l’homme « , ajoute-t-il trois ans plus tard dans cette fable, que Martin Veyron adapte en développant le côté prédateur du personnage principal.

Cette nouvelle illustration de la cupidité et de la perte de l’essentiel est servie ici par une grande fluidité du récit – découpé en sept parties – malgré la multiplicité des personnages, parfois hauts en couleur. De nombreuses planches muettes laissent au lecteur le loisir d’appréhender le monde rural russe de l’immédiat post-servage. Tout nous renvoie à cette atmosphère romanesque que l’on retrouve chez Tchekhov, Gogol et nombre d’écrivains russes du 19e siècle.

Anne Calmat (janv. 2016)
144 p., 19,99 €

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3418Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim  – Ed. L’Association
Un dessin enfantin et naïf, des personnages aux visages allongés et aux jambes sans pieds qui ressemblent à des poupées, pour raconter une enfance irakienne, celle de Brigitte Findakly, née en 1959 à Bagdad.
Les dessins sont de Lewis, les couleurs de Brigitte, et ils ont écrit le scénario tous les deux. On trouvera  aussi des photos tirées de l’album familial.
À l’heure où le pays est à feu et à sang et où nous recevons jusqu’à la nausée, jusqu’à l’indifférence mortelle des images d’apocalypse venues d’Irak, Brigitte sait déjà depuis un moment qu’elle ne retournera pas  dans son pays natal. Le lecteur découvrira sa ville d’avant  le chaos, ses mœurs et son histoire que nous connaissons mal.3419Brigitte Findakly est née d’un père chrétien irakien et d’une mère française et catholique. Sa famille irakienne appartient à la bourgeoisie, son père est dentiste et travaille pour l’armée, ce qui lui procure quelques avantages car les régimes militaires se sont succédés, mais aussi à certains moments, un inconfort total et la nécessité de fuir le pays.

Il a rencontré son épouse française en faisant ses études à Paris, est revenu avec elle. La mère de Brigitte se plait beaucoup à Mossoul.

3420La première image du livre est une photo de la petite Brigitte, prise par son père devant les lions de Mossoul, dont il ne reste rien aujourd’hui. Son père n’a photographié que les pieds des statues monumentales, pouvait-il imaginer qu’un jour ces merveilles voleraient en éclat sous les coups des fanatiques ?
Tout est délicat dans ce récit dont l’écriture même adopte le point de vue d’une enfant, qui atténue la réalité ou la transforme pour conjurer les inquiétudes.
On voit ainsi défiler les dictatures militaires plus ou moins répressives.  L’enfant n’en reçoit que des  bribes, elle conte ainsi que son frère fut contraint d’ aller voir des pendus dans le cadre d’une sortie scolaire, mais tout cela est entremêlé d’un quotidien plus tranquille, les gâteaux français de la mère, les commérages, activité principale des voisins, les ennuis financiers du père, homme doux et tranquille qui soigne tout le monde, sans toujours se faire payer, mais que l’administration fiscale harcèle.3421

Brigitte va en classe, elle va suivre les enseignements de l’école coranique, puis ira chez les sœurs syriaques. Elle ne comprend rien à ce qu’on lui raconte et pour finir, n’a pas la foi…
Sa famille va quitter l’Irak en 1972. Son frère, pour échapper à la conscription, est déjà en France depuis un bon moment. Elle va découvrir le pays avec lui, la grisaille, la difficulté d’écrire le français bien qu’elle le parle couramment, le racisme et l’ étroitesse d’esprit de ses camarades… Elle fera des études de sciences éco mais finira par découvrir sa vocation pour le dessin.

Voir l’Irak autrement, penser à ces gens dont on détruit  le pays, et qui pour les plus chanceux se sont exilés de par le monde, et apprendre qu’entre le Tigre et l’Euphrate, on a vécu, bâti, aimé, connu des espoirs et des rêves, qu’on y a été enfant un jour.
Un livre doux-amer, un joli travail à quatre mains, une BD contre l’oubli et l’indifférence.
Danielle Trotzky (oct. 2016)
112 p., 19 

 

Juliette – Martha & Alan (Sélection Angoulême 3/4)

On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD et dans l'émission "Act'heure" sur Fréquence Paris Plurielle 106.3
On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD et dans « Act’heure » sur Fréquence Paris Plurielle 106.3

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www.buveurs-dencre.com
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de Camille Jourdy (scénario et dessin) – Ed. Actes-Sud BD

Chronique audio : Juliette Poullot (5’07), librairie Les Buveurs d’Encre Paris 19e (12 avril 2016)

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d’Emmanuel Guibert (scénario et dessin) – Ed. l’Association

Chronique audio  Juliette Poullot (5’23), librairie Les Buveurs d’Encre Paris 19e  (8 octobre 2016)

 

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Un million d’éléphants

couve_million_elephants_telde Jean-Luc Cornette (récit) et Vanyda (dessin) – Ed. Futuropolis – En librairie le 3 janvier 2017 –

C’est une belle idée que de vouloir retracer l’histoire de sa famille, surtout lorsque celle-ci vient de loin, du Laos, et ce livre de Jean-Luc Cornette et de Vanyda, petite-fille de l’un des protagonistes, s’y emploie vaillamment.

Nous allons donc suivre l’itinéraire de Virasay et de sa famille,  depuis son père, chasseur de tigres qui se croyait protégé par des formules magiques délivrées par un moine bouddhiste, et qui deviendra moine lui-même après avoir été militaire, jusqu’à sa descendance qui s’est installée en France et dans d’autres parties du globe.
Parallèlement, nous ferons la connaissance de la famille de Phou Chay, qui appartient à l’ethnie Hmong, que l’armée française a recruté comme chauffeur pendant ce que nous appelons ici  » la guerre d’Indochine « .
Nous entendons parler des  combats à Dien Bien Phu, cette colline dont le nom, au moins, fait encore écho dans nos mémoires.
Et en découvrant les destins croisés de ces personnages qui ont tous existé, le lecteur cheminera dans l’histoire du Laos, tour à tour victime de la colonisation française, des bombardements américains, et pour finir, aux prises avec le régime instauré par le Pathet Lao, allié du Vietman dans les années 1970.
mep_million_elephants-3_telDans ces tourmentes successives, les deux familles amies vont tenter de trouver leur place, puis de survivre aux horreurs, aux massacres, aux camps thaïlandais, aux trafiquants et profiteurs de tous poils qui pullulent en temps de guerre.
Comment trouver la juste façon d’agir lorsque toutes les valeurs s’écroulent, perdent parfois de leur sens, comment trouver son chemin dans l’exil, devenir Français, rester Laotien, dans quelle langue construire sa vie ?mep_million_elephants-5_telIl y aurait cependant à redire sur le mode narratif choisi par les deux auteurs, et le lecteur le mieux intentionné manque de repères historiques et se perd aussi dans les patronymes, qui au bout d’un moment foisonnent et deviennent difficiles à mémoriser.
Un objet trop touffu, où on a voulu tout embrasser, tout raconter du destin souvent tragique de ces familles et de leur pays, et cela interroge sur les intentions des auteurs et sur la forme qu’ils ont voulu donner à cet ensemble sans doute un peu ambitieux.
On peut aussi y lire une certaine complaisance à l’égard du colonisateur français, du rôle de l’armée française dont  on comprend néanmoins qu’elle a aussi formé et nourri deux des acteurs principaux du récit.

Il a le mérite de nous faire entrevoir une culture faite de croyances, de dévotion, de beauté, de respect de la nature, celle du  » Pays du Million d’Eléphants et du parasol blanc « , et il pose des questions qui sont universelles, particulièrement lorsque les époques sont agitées et dangereuses : comment prendre parti, comment survivre, à quelles valeurs se raccrocher ?mep_million_elephants-7_telIl faut aussi saluer la qualité du dessin et le choix des couleurs qui donnent à voir la luxuriance de cette terre, de ce que fut peut-être le Laos, à ce qu’il est aujourd’hui.
Les touristes qui visitent cette terre baignée par le Mekong ont beaucoup à apprendre sur ce 20e siècle dévastateur, qui semble déjà lointain mais dont les traces sont encore lisibles sans doute, à qui veut y regarder de plus près.

Danielle Trotzky

160 p., 20 €

 

La légèreté – Kobané Calling (Sélection Angoulême 2/4)

On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD....
On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD….

CouvertureLa légèreté de Catherine Meurisse (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Dargaud – Préface Philippe Lançon

Dans La Légèreté, l’auteure pose cette question : suite à un grand traumatisme, le syndrome de Stendhal (ressentir des troubles physiques à la vue d’une œuvre d’art) peut-il soulager de celui du 7 janvier, quand de surcroît ses effets ont été redoublées par le choc du 13 novembre ?
La légèreté peut-elle être reconquise, lorsqu’on se sent plombée par une mémoire qui vous renvoie en boucle des scènes du passé et qu’on a perdu d’un coup, son amant, ses collègues, son journal, son travail et l’inspiration ?

Page 7Les premières planches de l’album montrent un paysage maritime peint aux couleurs de Turner, dans lequel un minuscule personnage féminin aux cheveux raides et aux yeux fixes, camouflés sous une capuche de duffle-coat, promène sa tristesse.
L’océan est toujours là, le monde est le même qu’avant, mais rien n’est plus pareil.
Une plongée dans une page colorée comme une toile de Rothko, couleur brasier, et nous voici ramenés au matin du 7 janvier 2015.
Page 11L’héroïne rumine sous sa couette sa rupture de la veille avec son amant marié, décidé à retrouver son épouse. Suivent toutes sortes de fantasmes qui cautérisent pour un temps les plaies du cœur, mais occasionnent ce qu’on appelle « une panne de réveil »

Son bus manqué, elle se rend à pied à la conférence de rédaction du journal où elle est dessinatrice : Charlie Hebdo. Dès l’entrée de l’immeuble des cris l’arrêtent : « Ne pas monter », « des types ont emmené Coco », « une prise d’otages… ».Vite, se réfugier dans un bureau voisin avec Luz, croisé devant la porte, une galette des Rois à la main ! De là, entendre Tak, tak, tak, tak, tak, puis… « Allez voir. »

Après, tout fait problème. Il faut affronter l’impuissance à retrouver la main et l’esprit Charlie, pour que la vie continue malgré tout. Mais non, le passé s’invite sans cesse, l’équipe revit, les tueurs aussi. Les fantasmes tentent de transfigurer la réalité, les cauchemars la ramènent inexorablement. Page 17Rien n’empêche la paralysie qui gagne. Alors mieux vaut prendre du champ, retrouver Proust à Cabourg, son lieu d’enfance préféré, son ancien amoureux, la pureté des montagnes, oui les montagnes, ça fait du bien. Et tenter même l’exorcisme du retour sur le lieu du massacre.

Mais voilà qu’au Bataclan le 13 novembre… Alors ?
Retrouver Dostoïevski, qui écrivait  « La beauté sauvera le monde ». Se souvenir que Serge Boulgakov a repris cette déclaration à son compte, en y ajoutant : « …et l’Art en est un instrument. »

Il faut aller trouver la beauté là où elle est, et s’y immerger.
La beauté attend Catherine à Rome, dans le refuge de la Villa Médicis. Stendhal lui servira de guide occasionnel, mais il n’empêchera pas, qu’involontairement les statues martyrisées par le temps paraîtront des victimes, et que les tragédies évoquées par les ruines antiques feront écho à celle, intérieure.

C’est finalement à Paris, au musée Louvre, que le plomb cédera. L’abréaction commencera devant Le Radeau de la Méduse, image parfaite d’une salle de rédaction après le passage des tueurs et avant l’arrivée des secours. Elle se parachèvera dans la pénombre annonciatrice de la fermeture du musée, par le surgissement de la beauté, à travers La Diseuse de bonne aventure du Caravage.
L’océan, achèvera le processus thérapeutique. Alors, et alors seulement, les choses pourront se dire, et mieux, se dessiner.

Page 9Au début de l’album, les dessins en noir et blanc sont éclairés de-ci de-là par une tache de couleur. Au fur et à mesure du retour de la pulsion de vie, de grandes pages polychromes figurent des lieux, et plus loin des personnages. Ça et là, des planches à la manière de… évoquent les deux peintres de référence : Turner et Rothko. La dernière mêle les tonalités de l’océan au tracé de Rothko.
Cette narration bouleversante privilégie un graphisme au trait simple, enfantin dans le meilleur sens du terme, et un ton qui s’accorde parfaitement au parcours de résilience de l’héroïne.
Nicole Cortesi-Grou, avril 2016
136 p., 19,99 €

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Kobane_CallingKobané Calling de Zerocalcare (texte et dessin) – Ed. Cambourakis

Depuis quelques années, l’info à jet continu dont nous abreuvent nombre de médias TV, soumis à la dérisoire guerre du scoop, n’aide pas toujours à cerner une situation donnée. Le conflit syrien en demeure une parfaite illustration.
Parti fin 2014 avec un groupe de huit humanitaires à la rencontre de l’armée des femmes kurdes, en lutte contre l’avancée du groupe État islamique sur la ville de Kobané, l’auteur a rendu compte à son retour de ce qu’il y avait vu et entendu. Son reportage graphique d’une quarantaine de pages, publié dans un premier temps dans l’hebdomadaire italien Internazionale, a par la suite été enrichi, au point de composer cet album qui en compte maintenant 288.
Le jeune dessinateur romain y décrit la vie dans cette partie du Kurdistan syrien, qu’on appelle le Rojova (constitué de trois cantons, dont Kobané). Il met l’accent sur les enjeux majeurs d’un conflit dont les médias ont eu manifestement tendance à ne rendre compte que de façon parcellaire.

Bien que dix-huit mois* se soient écoulés depuis ses trois séjours au Rojava, son témoignage, aux antipodes de tout sensationnalisme, n’en demeure pas moins précieux. Il permet de mesurer le chemin parcouru, ou non, en faveur de la paix, dans cette zone dévastée où s’entassent, dans des camps de fortune, des dizaines de milliers de réfugiés Kurdes. L’image de la Maison, celle qui a été détruite et celle qui hante leurs rêves et leurs cauchemars est du reste omniprésente dans le récit.

Passées les premières planches dévolues aux réactions de la mamma, lorsque Zerocalcare lui annonce son départ, on le retrouve avec ses compagnons dans le village de Mehser, à quelques encablures de Kobané. Les habitants doivent en effet faire face aux assauts incessants du groupe Etat islamique.
Ce qui est en jeu, c’est précisément l’autonomie du Rojava, cette utopie proche-orientale, régulée par un contrat social fondé, en particulier, sur la cohabitation ethnique et religieuse et sur l’émancipation des femmes. Impensable pour beaucoup, et pas seulement pour le GEI !Kobané p7La première partie de l’album s’achève avec le retour à Rome de ZC, et sur une déclaration en flash-back de « l’Homme au Chai » (le pilier central du village) :  » C’est notre bataille décisive. Tous les hommes et les femmes qui ont à coeur la liberté et l’humanité devraient être aujourd’hui à Kobané « (le conflit a tourné à l’avantage des Kurdes en janvier 2015). Ce à quoi ZC répond, en s’adressant directement au lecteur :  » Et tout ce qui a modelé le tien, ce que l’on t’a appris, ce qu’on t’a transmis, ce qui t’a fait pleurer, ce qui t’a fait rire, le sang qui n’a fait qu’un tour et celui qu’on vous a fait cracher, tout ça est aujourd’hui à Kobané .  »

Deux voyages suivront.  ZC et ses compagnons sont conscients des risques encourus – une résistante kurde ne les a-t-elle pas prévenus que  » celui qui vient combattre ici, ne peut en ressortir que mort ou vainqueur  » ? Mais pour eux, tout est en effet une affaire de coeur.

Ce qui se passe ensuite dans la BD appartient à ses lecteurs*.

L’auteur excelle dans le second le second degré. Le ton est facétieux, désinvolte, le dessin, faussement caricatural, est expressif et vigoureux.

Du grand Zerocalcare, qu’on a découvert en France en 2014 avec La Prophétie du Tatou – Ed. Paquet.

Anne Calmat
288 p., 24 €

  • Cet article a été mis ligne sur Boulevard de la BD le 19 juin 2016, bien avant la sortie en France de l’album le 7 septembre. Depuis, la situation a beaucoup évolué et continue de le faire.

Au bout du fleuve

couve_au_bout_du_fleuve_telde Jean-Denis Pendanx (récit et dessin) – Ed. Futuropolis – En librairie le 3 janvier 2017

Que savons-nous du Bénin, si ce n’est que cette bande de terre allongée, située entre le Togo à l’ouest et le Nigéria à l’est, est le berceau du vaudou – ou vodoun ?
Ce roman graphique va nous conduire dans ce pays et dans le quotidien d’un petit garçon qui a grandi trop vite…

Orphelin de mère, Kémi vient de perdre son père dans un accident de moto, alors qu’il transportait de l’essence de contrebande, et son frère jumeau, Yao, a disparu.mep_au_bout_du_fleuve-3_telLe pétrole, son trafic, mais aussi le fleuve Niger, que le jeune Kémi va suivre pour retrouver Yao, c’est ce qui tisse la trame de ce récit dont les premières images, saisissantes, donnent à voir les yeux exorbités du père qui a compris qu’il va mourir brûlé vif au milieu des bidons d’essence, puis son ombre incandescente qui vient visiter les cauchemars de l’enfant.mep_au_bout_du_fleuve-7_telCriblé de dettes après la mort de son père, il n’a d’autre choix que de reprendre le commerce de contrebande pour Marcellin, trafiquant local, en transportant au péril de sa vie des bidons d’essence frelatée.

La loi du plus fort.

Kémi est un enfant frêle dont le bras a été cassé au foot, et jamais réparé. Kémi cherche son jumeau.

Nous découvrons son village, de pauvres maisons de tôle et de bois, et aussi la misère, la débrouille généralisée, l’absence de scrupules des uns, la bonté des autres.

L’enfant a un ami en fauteuil roulant qui, désolé, le regarde partir sur son engin infernal, la peur au ventre.
Plongées sur la route Ekpe Porto-Novo, on suit Kémi et son premier chargement ; il doit échapper aux policiers, dont on devine bien qu’ils sont tout à fait corruptibles.
Le voilà maintenant au grand marché de Dantokpa, à Cotonou, ville polluée, irrespirable, où déjà une partie de la population souffre de troubles respiratoires. Un marché immense, dédale invraisemblable de boutiques faites de planches et de tôle, qu’on peut voir en plongée puis au milieu des allées obscures – métaphore de la ville, du pays peut-être.
Le dessinateur joue avec tous les angles de prise de vue, si l’on peut dire: gros plans sur les visages des badauds, des vendeurs, surplomb, ras du sol… Le regard de Kémi se pose partout, comme un point d’interrogation sur un monde à déchiffrer.

Il va voir le féticheur et il rencontre aussi guérisseur et devin qui tiennent boutique. Nous touchons là à ce qui fait aussi la vie secrète, souterraine, d’un pays, avec ses croyances, comme celle que les jumeaux peuvent porter malheur, ou bonheur, ou bien qu’ils auraient des pouvoirs surnaturels. Le marabout Babalawo, doué avant tout pour soutirer l’argent de ses visiteurs, va lui remettre une statuette qui représente son frère, et c’est avec ce fétiche, et sans savoir si Yao est toujours en vie, que l’enfant va se mettre en quête.
On apprend à cette occasion que Kémi a une dette envers son jumeau, qu’il n’aurait pas su protéger.
Le voyage initiatique a débuté.
Il part de la cité lacustre de Ganvia pour se rendre au Nigéria dans la pirogue de Tantie, truculente pêcheuse et forte femme, une des figures féminines protectrices qu’il aura croisées sur son chemin.
Lors d’une halte en forêt, le jeune garçon se retrouve au milieu de statues des dieux vodoun, les Orishas. La nuit est le royaume des esprits et l’enfant connaît alors l’appréhension et la rencontre avec un esprit protecteur qui lui indique que son frère est toujours en vie.
Les paysages sont somptueux, Kemi y croise des touristes échappés d’un autre monde, impensable pour lui. On comprend que c’est une rencontre impossible.
Quant à Lagos – la plus grande ville du Nigéria et d’Afrique, elle symbolise le pire de l’urbanisation: des bretelles d’autoroute, des rues insalubres où les passeurs sans scrupule abandonnent le jeune voyageur.

Frappé, dépouillé de son argent, c’est là encore une femme qui va le recueillir, le soigner. Elle élève des hyènes, ce charognard peu populaire qu’elle donne en spectacle dans la rue pour gagner sa vie. C’est une métaphore de l’Afrique que cette ville livrée aux hyènes, qui ne sont pas forcément là où l’on croit.

Ici aussi le dessinateur donne sa pleine mesure. Les tableaux de la ville en décomposition, du fleuve Niger devenu Styx sont saisissants, et la gamme chromatique s’assombrit au fil du récit.

Kémi va être pris en charge par les pêcheurs de sable qui ravitaillent les cimenteries depuis la disparition des poissons qui les nourrissaient… Avant. Assez rapidement, lorsqu’il arrive sur la partie nigérienne du fleuve, les eaux deviennent noires, visqueuses et sales, la végétation se fait rare, les poissons, lorsqu’il en reste, flottent sur le dos.
Il va croiser le chemin du MEND : Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, ce fleuve abandonné aux trafiquants de tous poils qui siphonnent les pipelines pour fabriquer de l’essence de contrebande, ce fleuve jonché de carcasses de bateaux, chargé de goudron, ce fleuve que les hommes ont rendu infernal.

Retrouvera-t-il son frère ? Laissons le lecteur le découvrir.

Le récit est bien mené, la palette de couleurs, très riche. Le trait est précis, et même chargé d’une tendresse et d’un humour qui offrent des espaces de respirations, car le propos est sombre et mérite qu’on s’y arrête.

Qu’avons-nous fait de ces territoires livrés à l’avidité, aux trafics, à la violence ? Qu’avons-nous fait de ces richesses humaines, culturelles ? C’est bien tout le déséquilibre nord-sud qui est interrogé à travers l’itinéraire d’un enfant qui tente de survivre et qui porte en lui l’humaine condition.
Danielle Trotzky
112 p., 20 €mep_au_bout_du_fleuve-6_tel

Pelote – Stupor Mundi – Mauvaises filles (Sélection Angoulême 1/4)

On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD...
On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD…

pelote10Pelote dans la fumée de Miroslav Sekulic-Struja– Ed. Actes Sud

Miroslav Sekulic-Struja est né en 1976 à Rijeka en Croatie, dans cette ex-Yougoslavie bouleversée par la guerre. De son enfance ballottée et difficile, il parle peu, mais dans ces deux albums, on saisit des bribes de ce qu’il a vu et ressenti : une humanité fracassée, des ruines, un monde qui s’effondre, et au milieu de tout cela, un enfant parmi d’autres qui cherche une place dans un environnement instable et inhospitalier.
Deux albums, dont le premier tome, paru en 2013, a été salué par la critique à Angoulême. Quatre saisons : été, automne dans le premier, hiver, printemps dans le second.Un

Miroslav Sekulic-Struja est un créateur d’univers qui nous embarque dans un beau et terrible voyage.
Terrible parce qu’Ibro, cet enfant solitaire qu’on surnomme Pelote – toujours enfermé dans son monde compliqué et impénétrable – , et qu’on découvre pieds dans l’eau et cigarette au bec, vit dans un orphelinat où les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes et aux bandes rivales qui leur administrent des raclées périodiques et homériques : bastons croquées comme des chorégraphies.
Pelote sniffe de la colle et se perd dans ses pensées.
On ne sait trop où on est, mais on sent que le paysage a été dévasté et que la débrouille et la misère ne sont jamais loin. Petits trafiquants, malfrats, prostituées felliniennes aux seins et aux fesses gigantesques, baraques qui s’effondrent, planches éparses, chiens errants, détritus… Et en même temps, la plage, surplombée par des usines, où les gens viennent malgré tout trouver quelque répit dans la chaleur de l’été.

Et beau, parce que Sekulic est un grand dessinateur, un grand coloriste, et que ce fou de peinture et de peintres reconstruit des architectures imaginaires où Escher et Piranèse se côtoient.
Beau, parce qu’il peint des visages et des corps en pensant au cinéma italien des années d’après-guerre, à Grocz, à Bosch ou au peintre russe Ilya Repin, ainsi qu’il le dit dans une interview.
Beau, parce que dans ce monde d’apocalypse, le rêve est toujours là, et que Pelote parvient à des échappées lumineuses lorsqu’un cirque passe ou qu’une femme l’accueille entre ses seins.
Et même lorsque le sang coule, Sekulic prend de la hauteur : plongées vertigineuses sur les corps étendus et colorés, distance onirique. Sa force, outre son graphisme puissant et coloré, c’est de passer sans transition de la réalité la plus féroce à des escapades dans des contrées chimériques. Nous pénétrons le mental de Pelote, nous voguons avec lui vers d’autres rivages.

Pelote a un copain, Bourdon, un costaud qui en a bavé et défend à présent les plus faibles, dans cet orphelinat qui n’est pas un bagne mais où l’on doit lutter pour tout. Lorsqu’ils sortent, les gamins vivent de rapines.
Il a une famille : une mère qui trime comme une bête de somme dans la maison qui prend l’eau, et se débat contre la misère et l’alcoolisme de son musicien de mari, une petite sœur, Sandale, qu’une paire de chaussures fait voyager dans l’imaginaire, un éducateur désabusé mais qui tient bon. Tout un petit monde auquel on s’attache.
Nous retrouverons au fil du récit son père, au regard lointain noyé par l’alcool et sa mère, qui veut croire en une autre vie.
Pelote dans la fumée s’inscrit sous le signe du cycle des saisons, mais on ne sait pas toujours où cela commence, pas plus qu’où cela s’arrête. Il ne faut pas, l’auteur le dit lui-même, chercher le réalisme ou des souvenirs précis dans ce récit en deux parties.pp

L’artiste croate peint à la gouache, son trait est puissant. Il écrit pour que la laideur du monde se mue en autre chose, ouvre à d’autres dimensions, dans la fraternelle présence des grands peintres ou des écrivains qu’il admire.
Il continue à peindre des fresques, vend des tableaux, mais il semble que la BD soit son objectif premier et il a bien raison.

D. T.

sStupor Mundi de Néjib (scénario et dessin) – Ed. Gallimard Jeunesse

Hannibal Quassim el Battouti, un savant arabe de grande renommée, sa fille Oudê et son serviteur-garde du corps, El Ghoul, tous originaires de Bagdad d’où ils ont été chassés, se rendent au château de Castel del Monte, dans le sud de l’Italie.
Ils sont accueillis par Hermann von Salza, ami et conseiller de l’Empereur Frédéric II, surnommé la Stupeur du monde (1194-1250).
Le plus Italien des monarques germaniques, protecteur des grands esprits de son époque, lui-même érudit, a annoncé sa venue prochaine à Castel de Monte, sa résidence favorite. Salza lui réserve une surprise à la hauteur de sa passion pour les sciences. Une camera oscura a d’ailleurs été construite à cet effet et Hannibal doit y présenter sa dernière invention.
stuCependant, pour la parachever, le savant doit consulter le Traité d’optique du célèbre physicien arabe du XIe siècle, Alhazen (Ibn al-Haytham). Le manuscrit renferme en effet la formule chimique qui permet de fixer sur son support une image projetée. L’accès au précieux document lui ayant été refusé par le bibliothécaire du château, Hannibal va devoir se lancer, sans être certain du résultat.
L’essai s’avère satisfaisant, mais la Stupeur du monde émet des réserves : Aristode décrivait déjà ce prodige… Plusieurs membres du conseil des Sages – chrétiens, juifs, musulmans – en profitent pour crier à la mystification et à l’inanité de cette machine à produire des images.
Après mûre réflexion, le souverain y voit une occasion inespérée de mettre un terme au conflit qui l’oppose au pape, et d’en ressortir à jamais magnifié.
Hannibal va-t-il souscrire au subterfuge que vient d’imaginer son mécène ?

Parallèlement à cette « histoire dans l’Histoire », on apprend que la jeune Oudê est dotée d’une mémoire phénoménale, mais que pour l’heure elle ne se souvient ni des circonstances de la mort de sa mère ni de celles qui l’ont privée de l’usage de ses jambes. Le moine Sigismond va l’aider à faire ressurgir les images du passé, qui vont éclairer sous un jour nouveau ce qui se joue à Castel del Monte.
Tout participe au plaisir que l’on éprouve à la lecture de cette BD, qui mêle personnages de fiction à réalité historique, pour accoucher d’une énième théorie sur ce qui reste le plus grand mystère de la chrétienté. On y croise le mathématicien Fabonacci, le peintre David Hockney, sur lesquels plane l’ombre du génie de la Renaissance, Léonard de Vinci.
En résumé : originalité des situations, fluidité du récit, montée en puissance de l’action, suspense, simplicité efficace des dessins de Néjib, font de Stupor Mundi l’un des albums les plus réussis du moment. Avec en filigrane, une réflexion sur la place de l’image au fil des siècles et sur les coups de frein, politiques ou religieux, qui de tous temps ont été donnés aux avancées technologiques ou scientifiques.

Anna K.

201603-Mauvaises_filles_vMauvaises filles de Annco (scénario et dessin) – Ed. Cornélius

Au pays du Matin calme, dans les années 90, la vie n’était manifestement pas de tout repos pour les jeunes coréennes du sud. L’auteure nous en offre un témoignage à travers ses propres souvenirs.
Période privilégiée pour elle au plan matériel mais marquée par la violence d’un père qui sanctionnait ses incartades par des passages à tabac en règle.

L’héroïne de la BD a quinze ans et se prénomme Jin-joo. Elle fume clope sur clope, nargue ses professeurs et passe ses nuits chez d’autres « mauvaises filles ».
Dévastée après une énième « remontrance » paternelle qui l’a laissée en sang sur le carreau, Jin-joo décide de fuir en compagnie de son amie Jung-ae. Celle-ci est issue des quartiers populaires, son père est un petit mafieux sans envergure.

Leur naïveté les fait dériver de Charybde en Scylla, et il s’en faut de peu pour que les deux « gamines » ne fassent carrière dans une maison de passe de la ville.
Vingt ans plus tard, Jin-joo n’a pas oublié ces années chaotiques, mais elle préfère en relativiser la rudesse. Elle reconnaît que l’adolescence est un cap difficile à passer pour tous, et dédouane son père. C’est en payant pour mes bêtises que j’ai appris, compris le monde et comment on y survit, dit-elle à la fin du récit. Puis, fataliste, elle ajoute : J’ai commencé par le côté sordide… que d’autres découvrent plus tard, ça ne fait pas une si grande différence.
Elle se demande aussi ce qu’est devenue Jung-ae.Mauvaises-filles-©-Èd.CornéliusLe scénario multiplie les allers-retours entre le passé et le présent. Annco insiste beaucoup sur le sexisme et la brutalité qui prévalaient alors à tous les échelons de la société, dans laquelle la raison du plus fort était toujours la meilleure. Qu’en est-il exactement en 2016 ?
Annco est née le 26 octobre 1983 à Scongnam, près de Séoul. Elle est devenue la porte-parole de toute une génération contrainte à une  perpétuelle fuite en avant.
Captivant, mais duraille.

Anna K.

Le Testament de William S.

couverturede Yves Sente (scénario), André Juillard (dessin) et Madeleine DeMille  (couleurs) – Ed. Dargaud, nov. 2016 –
La saga Black et Mortimer est devenue au fil du temps – soixante-dix ans ! – un passage obligé pour les amateurs de BD.

b0101Le 26 septembre 1946, l’éditeur Raymond Leblanc (Ed. du Lombard, Bruxelles) publiait le premier numéro de l’hebdomadaire, Le Journal de Tintin, avec à son sommaire, Le Temple du Soleil de Hergé, La guerre des Mondes de Wells, et le tout premier épisode de la série des Blake et Mortimer de Edgar Pierre Jacob : Le Secret de l’Espadon. Très rapidement, les lecteurs découvrent les « so british » Philip Edgar Mortimer, professeur de physique nucléaire, et son ami, Francis Percy Blake, membre éminent du département militaire de l’Intelligence Service.

Le Secret de l'Espadon, 1946
Le Secret de l’Espadon, 1946

Le Secret de l’Espadon tient en haleine les lecteurs de la revue durant trois années, puis, à partir de 1948, ceux de son édition française. Dès lors, les albums vont connaître un succès qui ne s’est quasiment jamais démenti.

En novembre dernier, L’Héritage Jacobs fait la part belle au créateur du tandem.couverture

Ses auteurs, Jean-Luc Cambier et Éric Verhoest, font un point sur ce qui a été réalisé depuis sa disparition en 1987, et rendent compte des différents chemins empruntés par les héritiers de Jacobs pour scénariser et dessiner les nouvelles aventures de Blake et Mortimer.

Dans le même temps, Le Testament de William S., 24e opus de la série, sort en librairie.

Mortimer et Blake
Mortimer et Blake

Soixante-dix années d’investigations n’ont en rien entamé la fougue des deux héros, qui cette fois vont se lancer dans une chasse au trésor assortie d’une course contre la montre, pour le premier, et faire face à une bande de malfrats sans foi ni loi, pour le second.

William S., c’est bien entendu William Shakespeare, dont on célèbre en 2016 le 400e anniversaire de la naissance. A-t-il existé en tant qu’écrivain ? Est-il le véritable auteur de la célèbre tirade d’Hamlet dans la pièce du  éponyme du poète, « To be or not to be » ? Ou bien encore, pour ne s’en tenir qu’à ces deux-là, celui de la très belle tirade de Shylok dans Le Marchand de de Venise, puisque l’action de la BD se déroule en grande partie dans la Cité des Doges ?

C’est à partir de cette question et de la polémique qui naît au début du 19e siècle, et qui perdure au 21e, que se tisse l’intrigue de l’album. Mortimer et Elisabeth Summertown, la fille de l’écrivaine Sarah Summertown (une des ex de Mortimer) sont amenés, sur la demande du marquis Stefano Da Spiriti, à s’intéresser à une lettre datant de 1632, découverte dans une chambre secrète de son palais. Avec en prime, pour celui qui parviendra à réunir les trois clés du Savoir dans un délai imparti, la « divine » perspective de se voir remettre une œuvre inédite (et inconnue au bataillon) du poète : Le Maître double.

De quoi aiguiser bien des appétits !260137bmbnd02De son côté, et c’est en réalité par cet épisode que débute l’album, mais les deux sont liés, le capitaine Francis Blake enquête sur une bande de Teddys liés au colonel Olrik – l’un des méchants historiques de la série – qui détroussent ceux qui se hasardent de nuit dans Hyde Park.page-4Bien qu’emprisonné, Olik suit avec intérêt ce qui se passe à l’extérieur, et en particulier à Venise…

Anne Calmat

64 p., 19,99 €

 

Les rêveurs du Louvre

couve_les_reveurs_du_louvre_webde Daisuke Igarashi, Shin’Ichi Sakamoto, Katsuya TeradaMari Yamazaki (Japon) et Chang Sheng, Richard Metson, TK et Chang Sheng, Richard Metson, TK, Ah Tui (Taïwan) – Ed. Futuropolis

Huit auteurs asiatiques promènent leurs regards, leurs plumes, leurs pinceaux sur le musée du Louvre, ou plus exactement sur leurs fantasmes du Louvre.

Une Samothrace égarée dans les grands fonds sous-marins se voit confectionner un masque étrange, avant que sa rencontre avec une baleine ne tourne mal… pour la baleine.

À Florence, Léonard met la dernière touche au regard de Mona Lisa, promettant à celle-ci de lui survivre. Imperturbable, la Joconde voit défiler sans ciller les siècles, les reines, la Révolution, les hommes, les guerres, sans même qu’une vilaine tâche d’encre ne vienne troubler son regard

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Le Louvre a disparu ? Mais non il s’est éparpillé dans chaque recoin du monde, en tous et en chacun !

Deux enfants explorent les ruines de Palmyre, parmi lesquelles moutons et chameaux broutent l’herbe rare. Un homme rencontré là, leur fait « voir » la cité d’autrefois, riche, luxuriante, dans laquelle les yeux noirs entrevus d’une belle jeune femme leur pourfendent le cœur. Des explosions secouent tout à coup les ruines et font fuir les enfants. Ils traversent la Méditerranée et viennent à Paris, au Louvre, retrouver la belle Ummayat, fille de Yaharai. (Hommage à Khaled Assad).

Des extra-terrestres, se piquant de dialoguer avec l’Art, viennent au musée et se trouvent captivés au point de décider d’y demeurer, sous couvert d’enrichir les collections permanentes d’objets non identifiés.

mep_les_reveurs_du_louvre6_telExcédé par les questions « horriblement ennuyeuses » de certains visiteurs, un guide n’aime que les jours de fermeture, lorsque le Louvre lui appartient. Il en vient, à son corps défendant, à nouer un lien de coopération constructive avec le robot qui doit à terme lui succéder. Uniquement pour lui insuffler les bases de la beauté.mep_les_reveurs_du_louvre7_tel
Un cosmonaute, embarqué pour un vol hyper-spatial, voit son vaisseau, « Le lapin », désintégré par des faisceaux de particules. Au cours de son errance sur une planète inconnue, il se retrouve face à Mona Lisa, puis se réveille dans l’hôpital d’un monde parallèle. Il s’en échappe pour aller au Louvre et, là, découvre que le sourire de la Joconde cache un pont d’un univers à un autre.

Un voyage violent et psychédélique dans le temps nous entraîne dans un monde peuplé de robots, où un drame d’amour se joue lors du démantèlement du Louvre pour son transfert ailleurs.

Les représentations font voyager dans le temps et l’espace. Nous passons d’un univers visuel à un autre, avec des noirs et blancs violents ou tendres, des fusains, des couleurs chaudes, des taches de pastel sur mine de plomb, des dessins hyperréalistes ou fantastiques.

Chaque lecteur y trouvera de quoi rêver à son tour.

Nicole Cortesi-Grou

200 p., 25 €   En librairie le 28 novembre 2016

 

 

Lorsque…

couv-lorsque-f6a9fCollectif créé par Eléonore Zuber  – Ed. Cambourakis

La série des « Lorsque » est née en février 2014 dans l’atelier de sérigraphie des Arts décoratifs de Strasbourg.

La plupart des saynètes interpellent et renvoient à des « états » plus ou moins familiers, croqués en deux temps trois mouvements et une douzaine de dessins, minimalistes ou sophistiqués selon leurs auteur(e)s.

Parmi les titres publiés en novembre 2016, on retiendra Lorsque je n’arrive pas à dormir, dans lequel la victime d’une insomnie, exaspérée par son conjoint, qui lui dort à poings fermés, lui assène un vigoureux et réprobateur  » Tu dors ?!  » au creux de l’oreille.lorsque-je-narrive-pas-a-dormir-5Les rôles sont bien entendu interchangeables…

Comme l’est le personnage de cet épisode intitulé Lorsque j’ai un peu trop picolé la veille (le premier de la série à avoir été écrit par un garçon*), dans lequel, après avoir mesuré (et chiffré) les conséquences de ses « dérives » nocturnes et s’être juré que « plus jamais », le héros décide finalement qu’il vaut mieux traiter le mal par le mal… « Il faut toujours caresser un chien qui t’a mordu la veille« , conclut-il un verre à la main.

Certains titres récents semblent être le prolongement d’autres plus anciens, et tendre, plus particulièrement à leurs lectrices, un miroir dans lequel il leur sera difficile de ne pas se reconnaître. Témoin Lorsque je regarde mon enfant de Aude Picault (mars 2016), suivi sept mois plus tard de Lorsque je regarde les enfants des autres d’Anne Simon. On y voit successivement une mère en pâmoison devant son futur génie de fils, puis exaspérée par les rejetons de ses amis.lorsque-je-regarde-les-enfants-des-autres-4

lorsque_3Ou encore cette mise en images et en dialogues de la relation mère-fille, avec ses éclats de voix et ses frustrations. On espère un titre prochain autour du tandem belle-mère belle-fille.

On l’aura compris, beaucoup d’humour et d’autodérision de la part des auteur(e)s de cette série mini-format, qui n’est pas sans évoquer celle des « Bref« , créée pour le petit écran en 2011 par Kyan Khojandi.

A. C.

16 p., 90×130 mm, 5 €

Titres récents (août-novembre 2016)

– Lorsque j’ai un peu trop picolé la veille de Terreur graphique *
Lorsque je suis avec ma mère de Florence Dupré la Tour
Lorsque je n’arrive pas à dormir de Marion Puech
Lorsque je regarde les enfants des autres d’Anne Simon

Lorsque je deviens vegan de Takayo Akiyama

Lorsque je fais du vélo d’Anne Rouquette

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