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La tête en l’air (suivi de) La Maison

tLa tête en l’air (Arrugas) de Paco Roca (scénario, dessin, couleurs ) – Ed. Delcourt.

Sorti en 2007 aux éditions Delcourt sous le titre Rides, l’album a été réédité en 2013 sous celui de La tête en l’air. Traduit en dix langues, il a reçu de nombreuses récompenses, en France comme à l’étranger, dont le Prix national de la bande dessinée à Barcelone en 2008. Il nous a paru opportun de lui redonner un coup de projecteur, à l’occasion de l’édition du nouvel opus de Paco Roca, La Maison.

Un père et son fils se querellent. Le premier, visage en lame de couteau, se croit toujours directeur de banque, cependant que le second tente de lui faire avaler son assiette de soupe, qu’il reçoit en pleine figure dans un accès de colère du vieil homme.
iOn saisit qu’Ernest a quelques problèmes, qui vont le conduire dans une maison de retraite médicalisée : il « perd la tête », selon l’euphémisme de rigueur qui désigne la maladie d’Alzheimer.
Paco Roca traite de manière sensible et réaliste la vie de ces personnes âgées dont le cerveau est peu à peu grignoté par cette atteinte qui efface tout à plus ou moins long terme.
roca3La vie à la maison de retraite est donnée à voir sans excès ni enjolivures. Ernest a encore des moments de lucidité et regarde autour de lui avec ironie et amertume. Emile, son voisin de chambre, vieux célibataire qui n’attend plus aucune visite, lui sert de guide et le prend en charge. Il le fait avec générosité, et l’on comprend aussi que ce geste a pour lui un aspect salvateur. Mais c’est en vain qu’ Emile va s’efforcer d’aider son ami à lutter contre l’invasion de la maladie, et face à sa propre impuissance, Ernest est parfois en colère.

Quand on est trop atteint, qu’on n’a pas pu répondre aux tests du médecin, on sait qu’on va être relégué au dernier étage, et que là-haut, ce n’est pas drôle. Sinon, au premier, on dort beaucoup : dans l’entrée, devant la télé, à la bibliothèque, et on attend l’heure des repas et la distribution de médicaments. De temps en temps, un cours de gym sur chaise et une sortie. Les journées sont uniformes, le temps est arrêté, rien d’étonnant à ce qu’on y perde ses repères.ri
Aussi Ernest, Emile le filou qui ne perd jamais une occasion de soustraire quelques euros aux autres pensionnaires et Adrienne, vont-ils, dans un ultime pied de nez romanesque, tenter une évasion. Une escapade qui donne à ce roman graphique une petite respiration, avant le plongeon inéluctable d’Ernest dans le monde du brouillard permanent, où le visage de l’autre s’efface à jamais.
La tête en l’air nous permet de mieux comprendre le processus de la maladie, et faute de nous rassurer, nous donne à voir malgré tout un reste d’humanité quand tout a fichu le camp.

112 p., 14,95 €

Danielle Trotzky

LA MAISON - C1C4.inddLa Maison ( La casa) de Paco Roca (scénario, dessin, couleurs ) – Ed. Delcourt (En librairie de 11 mai)

Un vieil homme referme derrière lui la porte de sa maison, nous comprendrons plus tard qu’il n’y reviendra pas. Quelques cases, une grande économie de moyens, un dernier regard sur ce qui fut son quotidien, des arbres, un pot de fleurs ébréché et un potager à l’abandon.

Sur les planches suivantes, son fils, un jeune écrivain et sa compagne pénètrent dans la maison vide, après la disparition du vieil homme. Des épisodes qui semblaient révolus resurgissent, et avec eux, les relations que le jeune homme entretenait avec son père. Flashbacks où l’on voyage dans un passé qui n’est pas si lointain.
Les frères et leur sœur enfin réunis se demandent finalement s’ils vont vendre cette demeure où leur père avait investi tant d’énergie, fait tant de projets, et qui porte les traces des étés de leur enfance.casa
Cette maison fut d’abord un lieu de vacances, rêve enfin accompli d’une famille modeste, ensuite, les parents y avaient pris leur retraite.

Là encore, avec sensibilité et délicatesse, Paco Roca amène ses personnages à prendre la mesure de cette vie qui s’est éteinte, de ce qu’est une existence au fond, si peu de choses, des traces fugaces, des objets démodés qui vont finir à la benne, des arbres qu’on plante et une tonnelle qui ne tient pas debout.
Il évoque aussi la vie de ce père, chauffeur, ouvrier, bricoleur infatigable, de ces hommes qui ne pouvaient jamais rester sans rien faire…
Et plus subtilement, apparaît en filigrane la place que chacun dans la fratrie a occupée auprès de ses parents, dans l’enfance et bien plus tard, au cours de leur vieillesse. Ceux qui avaient toujours autre chose à faire, qui se déclaraient trop pris par leur travail, par la distance, et ceux qui s’y collaient, qui faisaient face, qui étaient là lorsque le parent âgé est tombé malade, a perdu ses forces, ses moyens…
Tout cela sans acrimonie, sans ressentiment. Les pages défilent comme l’existence même, dont la maison du père est une belle métaphore.
Paco Roca, jeune dessinateur, montre dans ces deux albums une grande attention au troisième âge et nous dit que la vie est courte et qu’il nous appartient d’y tisser et d’y maintenir des liens avec ceux qui nous sont chers, même s’il nous semble que la maladie et le grand âge dévorent tout et que cela nous fait peur.

128 p., 16,95 €

D.T.

 

Le Comité

Couv_comitéde Thomas Azuélos (texte et dessin) – Ed. Cambourakis, 138 p., 20 € – D’après le roman de Sonallah Ibrahim (Actes Sud, 1993)

Le 6 octobre 1981, Anouar al-Sadat, prix Nobel de la Paix 1978, est assassiné devant des millions de téléspectateurs par des militaires appartenant à des groupuscules intégristes. Son vice-président, Hosni Moubarak, lui succède. Le 11 février 2011, ce dernier abandonne la présidence de l’Egypte.
Entre ces deux dates…
Dans une société où aucun fait et geste de ses membres ne passe inaperçu et où le pouvoir en place exige de la majorité silencieuse qu’elle le reste, Saïd le pâtissier a délibérément modifié la recette du gâteau que l’on sert traditionnellement pour commémorer la date anniversaire de la naissance du Prophète. Il attend maintenant la suite.comite-diapo_06

Le lieutenant de police Mish-Mish lui rend effectivement visite et lui fait une offre très lucrative. Si tu refuses, tu es cuit, prévient-il. Saïd accepte… à condition de rencontrer les membres du Comité. Mish-Mish fulmine : Tu es fou ! Tu te prends pour qui ? Ce pâtissier veut quelque chose qui n’existe pas. Qu’on l’amène de gré ou de force au commissariat. Mais dans l’intervalle, Saïd s’est volatilisé et le policier se retrouve avec un sérieux problème sur les bras : Trouvez-le, sinon on est foutus.

Dans les épisodes qui suivent, Saïd se présente sous différents traits : un fabricant d’étoffe de coton amoureux de son art, un fonctionnaire zélé, un courtier habile, etc. « On » lui propose invariablement d’accéder à un statut social supérieur, il accepte, à condition de…

Face à la fin de non recevoir qui lui est régulièrement opposée, il disparaît et se fond dans le paysage tourmenté d’une société livrée à l’emprise religieuse, aux inégalités, à la censure et à la corruption.comite-diapo_14

Vingt années ont passé depuis l’accession au pouvoir de Moubarak, Saïd symbolise cette fois tous les laissés-pour-compte de ce régime déliquescent. Il est sans abri et traîne derrière lui toute une flopée de délits. Mish-Mash menace de le mettre en prison s’il ne lui verse pas un bakchich. Je suis prêt à t’avouer tout ce que tu veux, et par là-même à assurer ta promotion, à condition

Même demande même refus, Saïd disparaît une fois de plus.
comite-diapo_09Ce ne sera pas son dernier pied de nez au représentant de la loi et aux instances dirigeantes.

La seconde partie de l’album, de loin la plus longue et la plus touffue, est dévolue à ce qui est en germe dans le pays et ne va pas tarder à éclore : le soulèvement de son peuple – avec un bel hommage de Thomas Azuélos au courage et à la détermination de toutes ces femmes qui se sont battues pour qu’une place leur soit enfin accordée.

On est maintenant en avril 2010, les acteurs du « Printemps égyptien » s’apprêtent à poser la première pierre de l’édification d’un monde plus égalitaire. Ce qui avait été refusé à Saïd le pâtissier ou à Saïd le va-nu-pieds va être accordé à Saïd l’ingénieur-syndicaliste. Avec en prime, l’apparition de « l’éminence grise » du Comité : le tout-puissant et insubmersible « Docteur », entité mystérieuse et inquiétante.comite-diapo_16

Le scénario de ce thriller labyrinthique fonctionne parfaitement, avec cependant l’impression de temps à autre, en particulier dans la dernière partie du récit, de n’avoir pas toutes les clés pour en suivre chaque développement. On fait alors une pause, on rassemble les pièces manquantes du puzzle, et apparaît alors le processus qui a permis en 2011 à la classe prolétarienne de faire corps avec l’idée de briser le plafond de verre qui la maintenait sous influence.

Anne Calmat

fantomeDu même auteur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La légèreté

de Catherine Meurisse (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Dargaud, 136 p., 19,99 € – Préface Philippe Lançon

CouvertureDans La Légèreté, l’auteure pose cette question : suite à un grand traumatisme, le syndrome de Stendhal (ressentir des troubles physiques à la vue d’une œuvre d’art) peut-il soulager de celui du 7 janvier, quand de surcroît ses effets ont été redoublées par le choc du 13 novembre ?

La légèreté peut-elle être reconquise, lorsqu’on se sent plombée par une mémoire qui vous renvoie en boucle des scènes du passé et qu’on a perdu d’un coup, son amant, ses collègues, son journal, son travail et l’inspiration ?

Page 7Les premières planches de l’album montrent un paysage maritime peint aux couleurs de Turner, dans lequel un minuscule personnage féminin aux cheveux raides et aux yeux fixes, camouflés sous une capuche de duffle-coat, promène sa tristesse.
L’océan est toujours là, le monde est le même qu’avant, mais rien n’est plus pareil.

Une plongée dans une page colorée comme une toile de Rothko, couleur brasier, et nous voici ramenés au petit matin du 7 janvier 2015.
Page 12Page 13

L’héroïne rumine sous sa couette sa rupture de la veille avec son amant marié, décidé à retrouver son épouse. Suivent toutes sortes de fantasmes qui cautérisent pour un temps les plaies du cœur, mais occasionnent ce qu’on appelle « une panne de réveil ». Son bus manqué, elle se rend à pied à la conférence de rédaction du journal où elle est dessinatrice : Charlie Hebdo.

À l’entrée de l’immeuble des cris l’arrêtent : « Ne pas monter », « des types ont emmené Coco », « une prise d’otages ».

Vite, se réfugier dans un bureau voisin avec Luz, croisé devant la porte, une galette des rois à la main ! De là, entendre Tak, tak, tak, tak, tak, puis… « Allez voir. »

Après, tout fait problème. Il faut affronter l’impuissance à retrouver la main et l’esprit Charlie, pour que la vie continue malgré tout. Mais non, le passé s’invite sans cesse, l’équipe revit, les tueurs aussi. Les fantasmes tentent de transfigurer la réalité, les cauchemars la ramènent inexorablement. Rien n’empêche la paralysie qui gagne. Alors mieux vaut prendre du champ, retrouver Proust à Cabourg, son lieu d’enfance préféré, son ancien amoureux, la pureté des montagnes, oui les montagnes, ça fait du bien. Et tenter même l’exorcisme du retour sur le lieu du massacre.Page 17Mais voilà qu’au Bataclan le 13 novembre… Alors ?

Retrouver Dostoïevski, qui écrivait  « La beauté sauvera le monde ». Se souvenir que Serge Boulgakov a repris cette déclaration à son compte, en y ajoutant : « …et l’Art en est un instrument. »

Il faut aller trouver la beauté là où elle est, et s’y immerger.

La beauté attend Catherine à Rome, dans le refuge de la Villa Médicis. Stendhal lui servira de guide occasionnel, mais il n’empêchera pas, qu’involontairement les statues martyrisées par le temps paraîtront des victimes et que les tragédies évoquées par les ruines antiques feront écho à celle, intérieure.

C’est finalement à Paris, au musée Louvre, que le plomb cédera. L’abréaction commencera devant Le Radeau de la Méduse, image parfaite d’une salle de rédaction après le passage des tueurs et avant l’arrivée des secours. Elle se parachèvera dans la pénombre annonciatrice de la fermeture du musée, par le surgissement de la beauté, à travers La Diseuse de bonne aventure du Caravage.
L’océan, achèvera le processus thérapeutique. Alors, et alors seulement, les choses pourront se dire, et mieux, se dessiner.

Page 9Au début de l’album, les dessins en noir et blanc sont éclairés de-ci de-là par une tache de couleur. Au fur et à mesure du retour de la pulsion de vie, de grandes pages polychromes figurent des lieux, et plus loin des personnages. Ça et là, des planches à la manière de… évoquent les deux peintres de référence : Turner et Rothko. La dernière mêle les tonalités de l’océan au tracé de Rothko.
Cette narration bouleversante privilégie un graphisme au trait simple, enfantin dans le meilleur sens du terme, et un ton qui s’accorde parfaitement au parcours de résilience de l’héroïne.

Nicole Cortesi-Grou

 

 

Stupor Mundi

sde Néjib (scénario et dessin) – Ed. Gallimard BD, 288 p., 26 €

Hannibal Quassim el Battouti, un savant arabe de grande renommée, sa fille Oudê et son serviteur-garde du corps, El Ghoul, tous originaires de Bagdad d’où ils ont été chassés, se rendent au château de Castel del Monte, dans le sud de l’Italie.

Ils sont accueillis par Hermann von Salza, ami et conseiller de l’Empereur Frédéric II, surnommé la Stupeur du monde (1194-1250).
Le plus Italien des monarques germaniques, protecteur des grands esprits de son époque, lui-même érudit, a annoncé sa venue prochaine à Castel de Monte, sa résidence favorite. Salza lui réserve une surprise à la hauteur de sa passion pour les sciences. Une camera oscura a d’ailleurs été construite à cet effet et Hannibal doit y présenter sa dernière invention.

Cependant, pour la parachever, le savant doit consulter le Traité d’optique du célèbre physicien arabe du XIe siècle, Alhazen (Ibn al-Haytham). Le manuscrit renferme en effet la formule chimique qui permet de fixer sur son support une image projetée. L’accès au précieux document lui ayant été refusé par le bibliothécaire du château, Hannibal va devoir se lancer, sans être certain du résultat.

L’essai s’avère satisfaisant, mais la Stupeur du monde émet des réserves : Aristote décrivait déjà ce prodige… Plusieurs membres du conseil des Sages – chrétiens, juifs, musulmans – en profitent pour crier à la mystification et à l’inanité de cette machine à produire des images.

Après mûre réflexion, le souverain y voit une occasion inespérée de mettre un terme au conflit qui l’oppose au pape, et d’en ressortir à jamais magnifié.
Hannibal va-t-il souscrire au subterfuge que vient d’imaginer son mécène ?stupor_2

Parallèlement à cette « histoire dans l’Histoire », on apprend que la jeune Oudê est dotée d’une mémoire phénoménale, mais que pour l’heure elle ne se souvient ni des circonstances de la mort de sa mère ni de celles qui l’ont privée de l’usage de ses jambes. Le moine Sigismond va l’aider à faire ressurgir les images du passé, qui vont éclairer sous un jour nouveau ce qui se joue à Castel del Monte.

Tout participe au plaisir que l’on éprouve à la lecture de cette BD, qui mêle personnages de fiction à réalité historique, pour accoucher d’une énième théorie sur ce qui reste le plus grand mystère de la chrétienté. On y croise le mathématicien Fibonacci, le peintre David Hockney, sur lesquels plane l’ombre du génie de la Renaissance, Léonard de Vinci.

En résumé : originalité des situations, fluidité du récit, montée en puissance de l’action, suspense, simplicité efficace des dessins de Néjib, font de Stupor Mundi l’un des albums les plus réussis du moment. Avec en filigrane, une réflexion sur la place de l’image au fil des siècles et sur les coups de frein, politiques ou religieux, qui de tous temps ont été donnés aux avancées technologiques ou scientifiques.Numériser

Anne Calmat

Mauvaises filles

201603-Mauvaises_filles_v de Annco (scénario et dessin) – Ed. Cornélius, 176 p., 19,50 €

Au pays du Matin calme, dans les années 90, la vie n’était manifestement pas de tout repos pour les jeunes coréennes du sud. L’auteure nous en offre un témoignage à travers ses propres souvenirs.

Période privilégiée pour elle au plan matériel mais marquée par la violence d’un père qui sanctionnait ses incartades par des passages à tabac en règle.201603-Mauvaises_filles_10

L’héroïne de la BD a quinze ans et se prénomme Jin-joo. Elle fume clope sur clope, nargue ses professeurs et passe ses nuits chez d’autres « mauvaises filles ». 

Dévastée après une énième « remontrance » paternelle qui l’a laissée en sang sur le carreau, Jin-joo décide de fuir en compagnie de son amie Jung-ae. Celle-ci est issue des quartiers populaires, son père est un petit mafieux sans envergure.Mauvaises-filles-©-Èd.Cornélius

Leur naïveté les fait dériver de Charybde en Scylla, et il s’en faut de peu pour que les deux « gamines » ne fassent carrière dans une maison de passe de la ville.

Vingt ans plus tard, Jin-joo n’a pas oublié ces années chaotiques, mais elle préfère en relativiser la rudesse. Elle reconnaît que l’adolescence est un cap difficile à passer pour tous, et dédouane son père. C’est en payant pour mes bêtises que j’ai appris, compris le monde et comment on y survit, dit-elle à la fin du récit. Puis, fataliste, elle ajoute : J’ai commencé par le côté sordide… que d’autres découvrent plus tard, ça ne fait pas une si grande différence. 

Elle se demande aussi ce qu’est devenue Jung-ae.

Le scénario multiplie les allers-retours entre le passé et le présent. Annco insiste beaucoup sur le sexisme et la brutalité qui prévalaient alors à tous les échelons de la société, dans laquelle la raison du plus fort était toujours la meilleure. Qu’en est-il exactement en 2016 ?

Annco est née le 26 octobre 1983 à Scongnam, près de Séoul. Elle est devenue la porte-parole de toute une génération contrainte à une  perpétuelle fuite en avant.

Captivant, mais duraille.
Anna K

200909-aujourdhui_c1_mÀ lire également. 200909-aujourdhui_4

Annco  dessine ses adolescents au début d’une route qui s’enfonce dans les ténèbres d’un voyage, dont la prochaine étape, espèrent-ils, changera leur vie. Mais elle sait qu’au bout de la nuit les attend une nuit encore plus profonde, celle de la mort. Ed. Cornélius, sept. 2009 

 

Freedom Hospital

arton139-056acde Sulaiman Hamid (scénario et dessin), Ed. çà et là/ARTE Ed., 288 p., 23 € –

Dans La Dame de Damas (Ed. Futuropolis, 2015), Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’islam contemporain, montrait les premiers mouvements de résistance du peuple syrien, à Daraa en 2011. L’album se refermait sur ce jour d’août 2013, où la peste blanche s’est répandue sur Damas.

Celui de Sulaiman Hamid met l’accent sur un autre aspect de cette résistance.freedom_hospital-extrait_Seite_08

Mars 2012. Yasmine – figure tutélaire et charismatique du récit – dirige avec énergie un hôpital clandestin, qu’elle a baptisé Freedom Hospital. Il y a là un médecin, une infirmière, une cuisinière et une demi-douzaine de patients, parmi lesquels, un responsable de la milice locale de l’Armée syrienne libre, un ex pro Bachar repenti, un officier proche des Djihadistes, un chrétien assyrien, un Alaouite.freedom_hospital-extrait_Seite_01_

L’auteur a d’emblée pris soin de brosser un rapide portrait des protagonistes de cette fiction – dont on ne doute pas qu’elle reflète la réalité historique, ce qui en facilite largement la lecture.

Engagement citoyen et détermination indéfectible pour les uns, revirement pour les autres sont au coeur de l’histoire de ce groupe de femmes et d’hommes, pris dans une tourmente dont les arcanes économiques et politiques leur échappent.21-1280x906

Le conflit a déjà fait 40 000 victimes, un optimisme de façade règne cependant parmi les insurgés. La révolution progresse et le régime tombera dans les mois suivants, se plaît à affirmer Yasmine à son amie journaliste. Une allégation qui reviendra comme un mantra à plusieurs reprises. De même que reviendra, avec la régularité d’un métronome, le décompte des morts pour la liberté.

Deux jours et 472 victimes plus tard…

On continue d’espérer que la diplomatie et la raison finiront par l’emporter, mais face à la pusillanimité de l’ONU, c’est la violence qui s’impose dans les différentes strates de la société multiculturelle et multi-confessionnelle du pays. Où est la ligue arabe, où est l’ONU, où sont les arabes et les musulmans ?  se demande l’un des contestataires.

Quelquess occupants du Freedom Hospital seront épargnés, d’autres rallieront l’armée d’État, d’autres encore seront exécutés en raison de leurs liens antérieurs avec les opposants au régime.sulaiman_

Six jours et 731 victimes de plus tard…

Les dessins en noir et blanc de Sulaiman Hamid  sont puissants,  leur expressionnisme renforce la sensation que l’on a d’être face à des arrêts sur image du reportage filmé que la journaliste franco-syrienne a clandestinement fait en Syrie.

Un jour et 291 victimes plus tard…

Et comme la guerre et l’urgence qu’il y a à aimer sont indissociables, les moments de douceur nous sont apportés par deux couples, fermement résolus à vivre leur histoire contre vents et marées.

Quant au Freedom Hospital… S’ils le détruisent, nous le reconstruirons ailleurs, en plus grand. Il y a un prix à payer pour réaliser ses rêves, prévient Yasmine.

freedom_hospital-extrait_Seite_05L’album de Sulaiman Hamid s’achève en mars 2013, il est dédié à son camarade de lutte, Hussam Khayat (1998-2013).

Anne Calmat

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Cf. http://boulevarddelabd.com/la-dame-de-damas-de-jp-filiu-et-c-pomes/

 

 

To-day

Hors-jeu

COUVERTURE--HORSJEUde Matthieu Chiara (scénario et dessin), Ed. L’Agrume, 160 p., 22,90 € – En librairie le 14 avril.

Un match de football ne sollicite pas uniquement les forces et l’énergie de ses organisateurs, des équipes en présence et de leurs supporters, sa genèse remonte au premier shoot de l’histoire de l’humanité, et trouve son aboutissement dans la souffrance de tous ces brins d’herbe meurtris par les chaussures à crampons des joueurs.HORSJEU-2On l’aura compris, l’auteur de la BD donne libre cours à son imagination et nous propose une variation humoristique et métaphysique sur le football.

Cela fonctionne parfaitement – même auprès des profanes, grâce à un scénario astucieux et des dessins fouillés. Ils mettent en scène deux équipes de foot et une dizaine d’adeptes du ballon rond, parfois pour des raisons diamétralement opposées : deux sans-abri, une prostituée, un père de famille, « ses meufs » et son fils, une épouse exceptionnellement accueillante, qui adore les tirs au but

HORSJEU-9On n’échappe pas à l’ineffable tandem de chroniqueurs sportifs qui, planqués derrière leur écran, « commentent leurs commentaires  » et s’auto-congratulent, pas plus qu’on échappe aux « brèves de tribunes » au ras des pâquerettes. Mais le plus intéressant, ce sont les réflexions, souvent in petto, de ceux qui vivent au rythme de cette rencontre de foot. À commencer par celles de son joueur vedette au crâne rasé (un nouveau Divin Chauve ?) qui s’est plié peu de temps auparavant au jeu du « parler analphabète » face à une meute de journalistes.HORSJEU-4

Il cherche maintenant une justification et sens profond à sa présence sur le stade, et réalise qu’il est passé à côté de son rêve de gosse : devenir archéologue.  Le pognon ? Hum ! (…) Les Supporters ? Ils sont tous formatés… Les différents protagonistes de cette BD aigre-douce, que l’on retrouve  alternativement ou simultanément à intervalles réguliers, ont eux aussi leur avis sur la question. Comme par exemple le jugement de la prostituée sur l’acte footballistique, proche selon elle du culte phallique. Ou celui de l’une des épouses sur la passion-canapé-canette-de-bière pour le football de son conjoint. Je suis sûre qu’il regarde le foot pour faire comme les autres…HORSJEU-14

C’est drôle, piquant, bien vu. Ajoutez à cela un coup de crayon particulièrement efficace et vous serez fin prêt-e-s pour aborder l’Euro 2016, le sourire aux lèvres.

Anne Calmat

To-day

Ô vous, frères humains

couve_d’après le livre d’Albert Cohen – Dessin Luz – Ed. Futuropolis, 136 p., 20 €

Marseille, 16 août 1905. Albert est un enfant heureux, innocent, aimant et voulant être aimé de tous. Il s’arrête devant l’échoppe d’un camelot qui vante les qualités d’un détachant domestique. Il se faufile alors au premier rang des badauds, émerveillé par le bagou du bonimenteur et fier à l’idée d’offrir à sa mère le « produit miracle ». C’est alors qu’il s’entend dire : Toi, tu es un sale youpin, hein ? (…) Je vois ça à ta gueule. Tu manges pas du cochon, hein ?  (…) Tu bouffes des louis d’or (…) Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des Français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la catégorie des sécateurs, raccourci là où il faut (…)  safe_imageo_vous_freres_humains-1_tel

Albert Cohen a maintenant soixante-dix-sept ans, il se souvient du jour fondateur de sa pensée et de son engagement, qu’a été celui de ses dix ans.

Ce n’est naturellement pas un hasard si Luz, dont les camarades sont morts sous le feu de la haine le 7 janvier 2015, s’est emparé du texte autobiographique de l’auteur de Belle du Seigneur, Le Livre de ma mèreMangeclous, etc.

Courant 2015, j’ai ressenti le besoin de relire Ô vous, frères humains. J’ai été encore puissamment frappé par le calvaire psychologique de ce petit garçon déambulant à la lisière de la folie, par le message testamentaire d’Albert Cohen, et le coeur serré, j’ai refermé le livre sur le triste constat que, décidément non, la terre entière n’avait toujours pas été traversée par cette oeuvre majeure, écrit-il en prélude à ses dessins.

On est effectivement dans un ailleurs de la BD, dans cet espace où déférence et affliction ont pris le pas sur la virtuosité graphique.  Cependant, la déchirure de cet enfant, relégué en quelques instants au rang de sous-homme, est ici traduite par des images particulièrement inspirées. Elles sont d’autant plus percutantes qu’aucune bulle ne vient parasiter les immondices verbaux qui, au détour de chaque rue, dans chaque instant de le vie quotidienne du jeune garçon, ne cessent et ne cesseront de le hanter.

Anne Calmato_vous_freres_humains-3_tel

 

 

Mitterrand Requiem

de Joël Callède (scénario et dessin) et Christian Favrelle (couleurs) – Ed. Le Lombard, 144 p., 17,95 €

Page 7Le 25 décembre 1994, un président amaigri, blême, adresse ses voeux aux Français. Il leur annonce que ce seront les derniers, mais que, croyant aux forces de l’esprit, il sait qu’il ne les quittera pas.

C’est sur cette allocution télévisée que s’ouvre Mitterrand Requiem.

L’auteur, rejeton de la  » génération Mitterrand « , avoue son ambivalence pour l’homme mais son admiration pour le mystique, le curieux des choses de l’au-delà.

Il faut lire la narration des derniers jours du vieux président comme un questionnement spirituel.

Nous voici dans un hôtel d’Assouan, en Haute-Egypte, François Mitterrand avoue à son médecin qu’il a l’orgueil de vouloir affronter la mort en face et que, bien que son corps l’abandonne, son esprit persiste à tenter de percer le grand mystère.

Au cours d’une sieste, Anubis, maître du monde souterrain et gardien des Enfers, se présente et propose de le guider le long du chemin qui mène au Tribunal divin.20160321-2Il devra d’abord se confronter aux jugements de ceux qu’il a choisi d’honorer au Panthéon le jour de son investiture. Jean Jaurès le socialiste et Jean Moulin le Résistant interpellent sa légitimité à vouloir les égaler. Puis, mis en présence de son double, le fringant et ambitieux jeune ministre de la IVème République, il lui faudra revisiter les épisodes les plus sombres de son passé : les décapités de la prison Barberousse en Algérie, sa période vichyssoise, son discours lors de la remise de la Francisque en 1935, les suicides qui ont émaillé ses deux septennats, jusqu’à son choix idéologique douteux.

bd-lombard-mitterrand-marianneÀ travers une série de songes, entrecoupés de scènes de la vie quotidienne partagée avec Anne Pingeot, Mazarine et le docteur Jean-Pierre Tarot ; de souvenirs à Latché avec Danielle Mitterrand ou de vues de la roche de Solutré mille fois gravie, Joël Callède dévoile la part d’ombre, niée, refoulée du grand homme. Il montre la cohabitation douloureuse du Sage et du monstre.

bd-lombard-mitterrand-cimetiere-franceDe retour en France, il reçoit à son chevet Marie de Hennezel, la psychologue clinicienne qui accompagne les mourants. Elle reprend, à sa manière, le discours d’Anubis : la mort est une naissance. Des rêves venus du plus profond de la psyché, surgit la part d’ombre que tout homme abrite en lui. L’accepter et l’intégrer est ce par quoi nous pouvons nous mettre au monde, avant de disparaître.
Alors, le vieil homme accueille le jeune, le Sage tend la main au monstre, Anubis clôt la scène : l’unité retrouvée entre ombre et lumière, permet au cœur du défunt de se trouver aussi léger dans la balance divine, que la plume de Maàt. C’est la seule clef qui ouvre la voie vers la demeure éternellemaat

Les dessins sont travaillés, ressemblants. De gros plans de visages ou de silhouettes, celles notamment de Mitterrand, d’Anubis, de Marianne, de Jaurès, créent un effet dramatique. L’alternance de plans larges, pour le parcours, avec des planches plus petites pour les scènes de chambre, illustre la profondeur du retrait qu’opèrent la maladie et l’approche de la mort. Les couleurs sont parfois sombres, avec des mauves, bruns, beiges, verts d’eau pour ce qui a trait à la maladie et au souvenir, et parfois claires pour les paysages de l’Egypte ou des régions de France.  On retrouve toutes les tonalités de la gamme chromatique égyptienne.

L’album se referme sur des images télévisées tournées à Jarnac, que certains ont encore en tête : Danielle Mitterrand qu’entourent ses deux fils, Mazarine et Anne Pingeot pleurant côte à côte face au cercueil.

Nicole Cortesi-Grou

Voir aussi Mitterrand, un jeune homme de droite

To-day

Saint-Exupéry

Aeropostale T04 - C1C4.inddde Christophe Bec (scénario), Patrick Dumas (dessin), Digikore Studios Ltd (couleurs) – Ed. Soleil, 52 p., 14,95 € – Visuels © Éditions Soleil, 2016 – Bec, Dumas

Quatrième et dernier volet d’une série intitulée L’Aéropostale – Des pilotes de légende*. Elle relate le parcours de pilotes d’exception qui marquèrent l’histoire de la Compagnie aérienne française, créée à la fin de la Grande Guerre.

 

Aeropostale T4.inddLa première planche montre le P 38 que pilotait Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) au fond de l’océan. A-t-il  subi une avarie ? A-t-il été abattu par un tir ennemi ?  Christophe Bec ne date pas l’épisode et les circonstances exactes de la mort de Saint-Ex n’ont jamais été établies.

Il tente de se dégager du câble qui le relie à l’avion et voit sa vie défiler.

Le fils du Comte Jean-Marie de Saint-Exupéry a une douzaine d’années, c’est un enfant rêveur, romanesque, curieux de tout. Il s’intéresse aux arts, à l’hypnotisme, tente des expériences. Mais il est avant tout attiré par l’aérodrome situé à proximité du château familial. Il « convainc » un instructeur que sa mère l’a autorisé à faire son baptême de l’air. Une vocation est née, déclare ce dernier à leur retour. Ce premier contact avec le firmament sera rapidement suivi d’un vol d’initiation, avec cette fois Saint-Ex aux commandes.

Aeropostale T4.indd

Aeropostale T4.inddLe temps du service militaire venu, Antoine décide de lui-même de prendre des cours de pilotage. Dès lors sa vie sera essentiellement  dévolue à l’aéronautique et à l’écriture. La composition littéraire et journalistique étant pour lui indissociable de ses choix professionnels : missions au service de L’Aéropostale puis de l’Armée de l’Air, qui seront au coeur de ses romans autobiographiques.

Aeropostale T4.inddPourquoi dans ce cas a-t-on le sentiment que ses écrits, imprégnés de valeurs de solidarité et de fraternité qui marquèrent chaque instant de sa vie de pilote écrivain, servent si peu de support au scénario de la BD ? Les épisodes, connus pour la plupart, se succèdent sans qu’on soit atteint par le souffle épique qui traverse toute l’oeuvre de celui qui mettait une majuscule au mot Camarade et qui a écrit : Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve une réalité.

Anne Calmat

  • Dans la même collection : Henri Guillaumet, Jean Mermoz, Paul Vachet

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Pelote dans la fumée (T. 1 & 2)

pelote10de Miroslav Sekulić-Struja – Ed. Actes Sud BD, 128 p. 19,50 € ch. volume

L’auteur est né en 1976 à Rijeka en Croatie, dans cette ex-Yougoslavie bouleversée par la guerre. De son enfance ballottée et difficile, il parle peu, mais dans ces deux albums, on saisit des bribes de ce qu’il a vu et ressenti : une humanité fracassée, des ruines, un monde qui s’effondre, et au milieu de tout cela, un enfant parmi d’autres qui cherche une place dans un environnement instable et inhospitalier.
Deux albums, dont le premier tome, paru en 2013, a été salué par la critique à Angoulême. Quatre saisons : été, automne pour le premier, hiver, printemps pour le second.ote

Miroslav Sekulić-Struja est un créateur d’univers qui nous embarque dans un beau et terrible voyage.
Terrible parce qu’Ibro, cet enfant solitaire qu’on surnomme Pelote – toujours enfermé dans son monde compliqué et impénétrable – , et qu’on découvre pieds dans l’eau et cigarette au bec, vit dans un orphelinat où les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes et aux bandes rivales qui leur administrent des raclées périodiques et homériques : bastons croquées comme des chorégraphies.
DSCN3335Pelote sniffe de la colle et se perd dans ses pensées.
On ne sait trop où on est, mais on sent que le paysage a été dévasté et que la débrouille et la misère ne sont jamais loin. Petits trafiquants, malfrats, prostituées felliniennes aux seins et aux fesses gigantesques, baraques qui s’effondrent, planches éparses, chiens errants, détritus… Et en même temps, la plage, surplombée par des usines, où les gens viennent malgré tout trouver quelque répit dans la chaleur de l’été.

sekuli10Et beau, parce que Sekulić est un grand dessinateur, un grand coloriste, et que ce fou de peinture et de peintres reconstruit des architectures imaginaires où Escher et Piranèse se côtoient.

Beau, parce qu’il peint des visages et des corps en pensant au cinéma italien des années d’après-guerre, à Grocz, à Bosch ou au peintre russe Ilya Repin, ainsi qu’il le dit dans une interview.

Beau, parce que dans ce monde d’apocalypse, le rêve est toujours là, et que Pelote parvient à des échappées lumineuses lorsqu’un cirque passe ou qu’une femme l’accueille entre ses seins.

Et même lorsque le sang coule, Sekulić prend de la hauteur : plongées vertigineuses sur les corps étendus et colorés, distance onirique. Sa force, outre son graphisme puissant et coloré, c’est de passer sans transition de la réalité la plus féroce à des escapades dans des contrées chimériques. Nous pénétrons le mental de Pelote, nous voguons avec lui vers d’autres rivages.
UnPelote a un copain, Bourdon, un costaud qui en a bavé et défend à présent les plus faibles, dans cet orphelinat qui n’est pas un bagne mais où l’on doit lutter pour tout. Lorsqu’ils sortent, les gamins vivent de rapines.
Il a une famille : une mère qui trime comme une bête de somme dans la maison qui prend l’eau, et se débat contre la misère et l’alcoolisme de son musicien de mari, une petite sœur, Sandale, qu’une paire de chaussures fait voyager dans l’imaginaire, un éducateur désabusé mais qui tient bon. Tout un petit monde auquel on s’attache.
Nous retrouverons au fil du récit son père, au regard lointain, noyé par l’alcool, et sa mère, qui veut croire en une autre vie.

Pelote dans la fumée s’inscrit sous le signe du cycle des saisons, mais on ne sait pas toujours où cela commence, pas plus qu’où cela s’arrête. Il ne faut pas, l’auteur le dit lui-même, chercher le réalisme ou des souvenirs précis dans ce récit en deux parties.
UnknownL’artiste croate peint à la gouache, son trait est puissant. Il écrit pour que la laideur du monde se mue en autre chose, ouvre à d’autres dimensions, dans la fraternelle présence des grands maîtres ou des écrivains qu’il admire.
Il continue à peindre des fresques, vend des tableaux, mais il semble que la BD soit son objectif premier, et il a bien raison.

Danielle Trotzky

 

 

 

Bienvenue à Calais

Bienvenue à Calais – Les raisons de la colère – Ed. Actes Sud, 4,90 €

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En février 2016, les éditions Actes Sud ont fait paraitre un petit ouvrage dont le titre n est pas dépourvu d’une ironie amère.

Les auteurs, Marie-Françoise Colombani (éditorialiste à Elle) et Damien Roudeau (dessinateur) ont donné des visages à tous ces oubliés, ces abandonnés, cette humanité souffrante dont on ne parle qu’en terme de problème, de question, et dont on envisage de se débarrasser au plus vite dans de honteuses tractations internationales.

En attendant, ils sont là,  population mouvante, changeante, animée par le rêve illusoire de gagner l’Angleterre, et sous prétexte qu’ils ne font que passer, on les oublie, on les abandonne à des conditions dégradantes, à la promiscuité, à la violence, aux viols, à la prostitution pour deux euros, à la pluie et à la boue.

Nous savons tout cela du fond de nos maisons bien chauffées, nous trouvons révoltant le sort qui leur est fait, nous signons des pétitions, essayons d’infléchir la politique inhumaine d’un gouvernement qui se dit de gauche.

Colombani et Roudeau ont redonné à ces gens une épaisseur de vie, une histoire, dans un petit livre fraternel d’une cinquantaine de pages, remarquablement fait, aux textes précis et aux dessins délicats. La parole est rendue à ces gens qui ont déjà vécu l’horreur avant d’arriver à Calais, et qui sont en train d’y perdre l’espoir. Ils nous rendent proches les migrants, mais aussi ces bénévoles, ces travailleurs sociaux qui sont souvent seuls dans leur combat quotidien et nous rappellent à l’élémentaire humanité.

Merci à Actes Sud pour ce remarquable travail éditorial, très soigné. Il n’est pas inutile de préciser que les bénéfices et droits d’auteurs sont intégralement reversés à l’association  « L’auberge des migrants » qui œuvre à Calais.

Danielle Trotzky

To-day

 

 

L’étrange

étrangede Jérôme Ruillier (scénario et dessin) – Ed. L’Agrume, 168 p., 20 € –

Après Les Mohamed où Jérôme Ruillier nous faisait (re)découvrir l’histoire de l’immigration maghrébine à travers des témoignages qui rendaient compte de la quête d’identité et des effets au quotidien du racisme, voici celle d’un homme qui a quitté sa terre natale dans l’espoir d’une vie meilleure.

L’auteur l’a représenté sous les traits d’un ours. Un gros ours qui semble en permanence accablé par le poids d’une vie sur laquelle il n’a plus aucune prise. Il ne parle pas la langue du pays, il est sans papiers, son apparence et sa tenue vestimentaire dérangent. Il est ce qu’on appelle « un étrange ».ETRANGE2Comme dans la tragédie grecque, un chœur commente les faits et gestes de cet être crédule et vulnérable, dont nous connaitrons ni le nom ni le pays d’origine. Il est, pour l’essentiel, composé du Major chargé de veiller au respect des quotas de reconductions à la frontière des étrangers illégaux (il finira par douter du bien-fondé de sa fonction), du Réseau d’entraide aux réfugiés, du gardien de la Jungle (le patriarche) et d’une corneille perspicace au grand coeur. « Il pensait qu’il avait fait le plus dur, qu’il avait réussi. En réalité, c’est une autre vie qui commençait, mais pas celle dont il avait rêvé. C’est à cet instant que je me suis attachée à lui ».

Chaque chapitre est précédé d’une citation facilement identifiable : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, je vais vous en débarrasser. » « Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres. Donc cela veut dire que les étrangers ont vocation à retourner dans leur pays. » ETRANGEPostée aux premières loges, la corneille assiste impuissante au combat sans cesse renouvelé du pot de terre contre le pot de fer. L’isolement, l’impossibilité de s’exprimer, la peur, le racisme, et pour finir, la délation auront raison du mirage « France terre d’accueil » qui avait conduit cet homme à quitter son « patelin ». Bientôt il fera venir sa famille. Quel mal y a-t-il à le dénoncer ? La loi l’autorise, a décrété sa voisine de palier. 

Puis il y aura le Réseau et ses bénévoles, les portes qui s’ouvrent, les mains qui se tendent, mais aussi celles qui se dérobent et deviennent menaçantes. Le précipice et le retour à la case départ seront évités de justesse, mais pour combien de temps ?

Une « fiction » tout lectorat d’une grande profondeur et d’une force narrative et graphique absolues.

Anne Calmat

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À lire également :

Les Mohamed de Jérôme Ruillier

Ed. Sarbacane, 2011

 

 

 

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Alpha, Abidjan – Gare du Nord de Bessora et Barroux – Ed. Gallimard, 2014

(extrait de l’article) Alpha Coulibaly, dont le nom signifie « sans pirogue », a remis les clés de son ébénisterie et de son appartement à un réseau de passeurs, en échange d’un aller simple pour Paris où sa femme et son fils doivent l’attendre. Il sait qu’il lui faudra beaucoup de chance et de détermination pour atteindre son but. Il n’ignore pas non plus que le voyage sera long, périlleux, entrecoupé de haltes dans les ghettos pour clandestins, le temps de « se remplumer les poches » pour satisfaire aux exigences de tous les margoulins qui s’engageront à le mener à bon port.
S’il le faut, il se fera passeur lui aussi, « mais honnêtement ! ».
Et quand, après dix-huit mois d’épreuves, Alpha aperçoit enfin les côtes des Canaries, lui qui sait à peine nager monte à bord de la pirogue bondée qui va le conduire vers son destin.
L’épilogue de ce récit, magnifiquement illustré de dessins qui ne sont pas sans rappeler l’Art singulier d’un Len Jessome, nous laisse interdits. Alpha est-il réel ou bien le symbole de tous les sans-papiers qui hantent nos villes en quête de régularisation ?
A.C. (in Témoignage Chrétien, 2014)

 

 

 

Plutôt plus tard

Numériser 1de Jean-Claude Denis (scénario et dessin) – Ed. Futuropolis, 64 p., 14 €

Le temps ne serait-il qu’une construction de notre mental ? Question à la fois philosophique et physique, qu’aborde de manière plaisante cette bande dessinée.
Depuis Wells et sa Machine à remonter le temps, la littérature, le cinéma et les arts graphiques se sont emparés de ce fantasme : retourner dans le passé avec tout ce que nous savons du présent.

Luc Leroi, le héros de l’histoire, est une vieille connaissance, puisqu’on le rencontre déjà en 1980 dans la revue À suivre. Depuis, Jean-Claude Denis l’a embarqué dans de nombreuses aventures, souvent à son corps défendant. Car il est plutôt tranquille ce petit bonhomme roux et mal peigné, qui s’habille sans se soucier de la mode et roule dans une Vespa 400, authentique modèle de 1957.plutot_plus_tard-2_telplutot_plus_tard-1_tel

L’histoire (si elle a un début…) commence de nos jours. Alinéa, l’amoureuse tahitienne de Luc,  s’apprête à regagner la Polynésie, parce qu’à Paris, il fait gris et froid, qu’ils ne voient personne et mangent des pâtes tous les jours. Luc aurait bien envie de la suivre…
Pour la consoler un peu, il lui fait visiter le musée d’Orsay et admire avec elle les toiles de Paul Gauguin. Voici donc le peintre qui fait son entrée dans ce roman graphique. Mais les tableaux ne suffisent pas et Alinéa a le mal du pays. L’antique voiture est vendue pour payer le voyage, ils arrivent à Tahiti, dans l’accueillante famille de la jeune femme, pour une douzaine de jours.

C’est au retour que l’histoire prend une tout autre orientation : Luc, veste sans âge à parements de velours sur le dos, ukulélé en main, se trouve projeté en plein 19eplutot_plus_tard-3_telplutot_plus_tard-4_tel siècle.

Il va rencontrer Paul Gauguin et ses amis, ce qui permet au lecteur de faire une plongée dans le Paris des rapins miséreux, des cabarets où personne ne veut acheter un Van Gogh, et où Gauguin, ne voyant pas d’issue pour ses toiles (le musée du Luxembourg vient de lui refuser un tableau, qu’il avait pourtant offert ! ) est contraint de les racheter. Il décide alors de retourner vivre à Tahiti. On croise d’autres célébrités de l’époque, dont Paco Durrio, sculpteur et dessinateur, ami du peintre.

Très bien documenté, l’auteur joue aussi avec des clins d’œil aux lecteurs de tous âges : une lointaine allusion au mythique Bons baisers de Partout de Pierre Dac et à l’un des faux Gauguin peints sur l’île, signé Guerelasse, qui a pour titre Plutôt plus tard (en maori)…

Souvenirs, souvenirs aussi, avec ce saut dans les années 50 ou 60, quand Orsay n’était encore qu’une gare.

Comment Luc Leroi a-t-il été projeté dans le Paris de la fin du 19e ? Va-t-il retrouver Alinéa ? C’est ce que l’auteur nous invite à découvrir.

Luc Leroi, ce monsieur Tout-le-monde, juste un peu différent en ce qu’il est attiré par les objets du passé, traverse toutes ces péripéties avec bonhommie.
Jean-Claude Denis a un talent étendu, il est également l’auteur de Zone Blanche, roman graphique assez sombre qui évoque la question de l’électro-sensibilité dans un thriller passionnant. Ici, le ton est beaucoup plus léger, le dessin est simple et la facture générale, classique. On se laisse prendre à cette intrigue improbable, qui nous permet de revisiter l’œuvre de Gauguin et de la replacer dans son contexte de luttes entre académisme et modernité.

D.T.

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Zone blanche – Grand Prix 2012 du Festival d’Angoulême

 

 

To-day

L’Esprit rouge (suivi de) Le Grand Combat

artaud1de Maximilien Le Roy (scénario) et Zéphyr (dessin) – Ed. Futuropolis, 160 p., 21,90 €

Janvier 1944, Antonin Artaud (1896-1948) est interné depuis un an à l’hôpital de Rodez, après plusieurs séjours dans différents établissements psychiatriques. Entre deux séances d’électro-chocs, il réécrit quelques chapitres des Tarahumaras (l’ouvrage sera publié l’année suivante). L’époque où les femmes se seraient damnées pour un regard de cet homme fiévreux, sombre et exalté, qui s’était illustré dans les films de Carl Dreyer, Abel Gance, etc., est bel et bien révolue. Il a quarante-huit ans et en paraît soixante-dix (photographie ci-dessus).

esprit_rouge_l_-2_webArtaud écrit et dessine sur les murs de sa chambre monacale des fresques enchevêtrées, sombres et morbides. Il se revoit à bord du paquebot qui l’emportait huit ans plus tôt vers le Mexique.

Il fait une escale à La Havane, où un « sorcier », fils d’esclaves, lui offre une petite  épée, à laquelle il fera allusion la même année dans Les Nouvelles révélations de l’Être.ESPRIT-ROUGE-2planche

Tu en auras plus besoin que moi à l’avenir, ne la perds jamais, lui dit l’homme.

page46image384Le voilà maintenant à Veracruz, puis à Mexico. Un journaliste lui propose de faire, pour le quotidien El Nacional, une série d’articles à teneur politique sur son ressenti du Mexique. Ce n’est pas la culture européenne que je suis venu chercher ici, mais la civilisation originelle mexicaine, lui précise Artaud, pour qui l’Europe est symbole de décadence.

Vous fantasmez lui répond son interlocuteur.

Artaud découvre en effet une tout autre réalité du pays : celle de la condition qui est faite au peuple indien, dont il loue la Culture et les immenses potentialités. Depuis la Révolution, l’Indien a cessé d’être un paria, mais c’est tout (…) On continue même à le prendre pour un sauvage (…) On veut l’élever à la notion occidentale de la culture…
Le théoricien du Théâtre de la cruauté est également invité à faire trois conférences à l’Université de Mexico, dont l’une s’intitulera Surréalisme et Révolution.

36887477xdESPRIT-ROUGE-1planchePuis Artaud se rend à cheval sur les terres de la sierra mexicaine, gorgées du sang des victimes de la Conquête, pour y rencontrer les Tarahumaras et atteindre au secret des principes qui régissent la vie et la mort. Le pays des Indiens Tarahumaras est plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nées du hasard, comme si les dieux que l’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures, écrira-t-il plus tard.

Il y trouvera un substitut au laudanum, que son organisme réclame de plus en plus douloureusement. Le peyotl, drogue sacrée hallucinogène, deviendra un temps son nouveau paradis artificiel.

À Rodez, les phases d’écriture et de dessin sont ponctuées par les visites régulières du docteur Ferdière, adepte de l’art-thérapie. Le médecin l’a fait transférer dans son unité psychiatrique, où les conditions de détention sont meilleures et semblent marquer un coup d’arrêt dans la dégradation psychique de l’écrivain. Mais bien que le temps soit venu pour Artaud de recouvrer un semblant de liberté avant de mourir pour la seconde fois (à moins que ce ne soit pour la troisième), on pressent que la quête de vérité qui a irrigué toute son oeuvre, sera bientôt relayée par d’autres.

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Les dessins couleurs ocre ou pourpre de Zéphir, souvent proches des arts primitifs, illustrent parfaitement le cheminement de cet être insurrectionnel, en lutte permanente avec les obsessions, les angoisses et le mal qui l’ont habité depuis son enfance.

Anne Calmat172full

 

 

Antonin Artaud, 1930

 

9782754810418À lire également : 

Le Grand Combat de Zéphyr – Ed. Futuropolis

Le vieux Noé passe ses journées à construire ce qu’il appelle sa  « cité en évolution« , à sculpter et à confier ses pensées aux arbres, aux ruisseaux et aux vents qui balaient la forêt de Fontainebleau. Il est presque devenu une légende locale et chacun le respecte. D’où vient-il ? De quoi vit-il ? Nul ne le sait.

mep_grand_combat_3_webLes gamins s’amusent parfois à le provoquer en dessinant une femme nue sur son «mur à paroles». Peine perdue, Noé s’extasie sur leur talent et les encourage à poursuivre dans cette voie. Pourtant, il sait aussi protéger les lieux des intrus qui s’apprêtent à troubler leur quiétude. À l’image de son héros, cette bande dessinée est économe en paroles, mais d’une créativité flamboyante. Chaque planche est une œuvre d’art. On y découvre des fresques à mi-chemin entre fauvisme et peintures rupestres, mais aussi des statues proches de l’art brut et de l’art africain.

A.C. (in Témoignage Chrétien, mars 2014)

 

Au cœur de Fukushima

au_coeur_de_fukushima_3– Journal d’un travailleur dans la centrale nucléaire 1F de Kasuto Tatsuta (scénario et dessin) – Ed. Kana, 192 p., 12,70 € (T. 1/2)

Le prologue s’ouvre sur cette injonction :  Soyez prudents !

Nous nous retrouvons devant un bâtiment destiné à l’origine aux footballeurs locaux, que la compagnie d’électricité Tepco avait offert à la circonscription avant la catastrophe. Il sert aujourd’hui de centre de liaison pour les travailleurs de la centrale.

Nous sommes à Fukushima en 2012, parmi ceux qui viennent œuvrer à la décontamination du complexe atomique.

imagesKasuto Tatsuta, ouvrier pendant six mois sur ce site ravagé par un tremblement de terre suivi d’un tsunami en 2011, nous propose un témoignage de première main, précis, circonstancié, rigoureux, qui va conduire le lecteur à partager toutes les étapes de cette aventure peu banale.

Ainsi, nous suivons les difficultés du recrutement, compliqué par la bataille des sous-traitants, chacun cherchant à emporter le contrat.839722

Après les péripéties de l’attente d’embauche, nous passons par les premiers travaux périphériques qui précèdent l’entrée dans le cœur de la centrale 1 F. Nous croisons des travailleurs motivés par les salaires mais aussi par le sens du devoir, qui s’organisent en colocation, se distraient avec des jeux d’argent, se montrent solidaires dans ces conditions extrêmes. Nous visitons le site, grâce à des plans, des schémas, des dessins détaillés. Nous découvrons les équipements, les règles, l’intendance. Nous partageons les tracas, qui vont de la peur de la première fois aux démangeaisons irrépressibles, du coup de chaleur à l’épuisement total. Nous entrons dans l’intimité quotidienne des ouvriers, jusqu’à cet usage des toilettes qui, sans eau courante, se révèle problématique.

Au hasard des déplacements – visions de fin du monde – nous voyons défiler des pans de paysages d’une région à l’abandon, où s’ébattent des animaux retournés à l’état sauvage.
Le message de l’auteur contredit le discours des médias : oui, des choses se font à Fukushima, qui échapperont à chacun des individus que leur taux de radiations finira par éloigner, mais leur travail de fourmi, ni vain, ni insensé, est révélateur de courage et source de fierté.

Le noir et blanc sied parfaitement au sentiment de danger latent présent à chacune des pages. Les dessins au crayon, nets, fouillés, éloquents, s’accordent avec la forme  » documentaire  » de la BD. La variabilité des prises de vue suscite l’impression de découverte, comme le ferait un reportage photographique. L’alternance de plans resserrés et larges crée une dynamique propre au mouvement du parcours que nous sommes invités à effectuer.
L’ensemble exerce une fascination qui amène la question inquiète : avec quoi jouons-nous ?

Nicole Cortesi-Grou

To-day

 

Points de chute – Living Arrangements

41R3TYKPsbL._SX351_BO1,204,203,200_d’Andi Watson (scénario et dessin) – Ed. çà et là, 152 p., 18 € (22 février) –

Chris, chroniqueur de films pour un site web et cinéaste en devenir, vit en colocation avec James, son ancien ami de fac. L’appartement est le lieu de passage de leur bande de copains, qui pour certains se sont connus sur les bancs d’une High School londonienne. L’ambiance est au farniente, aux soirées passées dans les pubs, aux pique-niques sur les pelouses de Regent’s Park ou aux escapades dans les Cornouailles.
À l’occasion des funérailles d’un certain George, Chris rencontre Una, qui se révèle être la jeune veuve du défunt. Attiré par elle, il la revoie à plusieurs reprises. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent l’un de l’autre, les liens entre Chris, sa copine et ses amis se distendent…Points-de-chute-35On retrouve dans cette chronique douce-amère des relations encore adolescentes qu’entretiennent ces jeunes adultes, le monde décrit par Cédric Klapisch dans ses films. Les dialogues – de simples propos du quotidien – sont laconiques, voire inexistants. Ils en disent long sur la complexité des relations qu’entretiennent ces hommes et ces femmes, souvent pris dans leurs contradictions. On est ici pleinement dans la sous-conversation, telle que l’a définie l’écrivaine Nathalie Sarraute. Les dessins sont assez sommaires, proches de l’esquisse. Cela donne un charme indéfinissable à cette valse hésitation entre amour, désamour, élan et dérobade, qui semble emporter les héros de cette histoire somme toute universelle.

Anne Calmat

Living Arrangements by Andi Watson

Chris who is a film columnist for a website and a future film maker shares his flat with James, an old friend from university. The place is the meeting point for their group of friends. Some of them met when they were studying in a London’s school. Now, they have good times at nights in bars, they have picnics on the Regent’s Park lawns or weekends to Jame’s cottage.

On the occasion of the funerals of a person named George, Christ meets Una, who is George’s widow. Attracted by her, he sees the young woman on several occasions. They get to know each other, links between Chris and his girl friend, Alex, and the others are becoming weaker…

This chronicle, about complex relationships between young people, is bitter-sweet and not so far from what Cedric Klapisch shows in his films.
The dialogs are like everyday life : laconic, even non-existent. We are facing a sous-conversation, as defined by the french writer Nathalie Sarraute.
There is a lot to be said about these men and women, often contradictory to themselves.

Drawings are rather sketchy, they are more like drafts than well developed and can be nondescript.

It conveys an indefinable charm in this « waltz hesitation » between love and disenchantment, and takes the heroes in an universal story.

Traduction de la chronique Merewyn Lord

413PWAN1TQL._SX210_arton11-a2612Chez le même éditeur (2005-2007)arton1-d5e82

« Ruptures« ,

« Slow News Day« ,

« Little Star »

To-day

 

 

Points de chute-couv

Points de chute-couv

Sur les ailes du monde, AUDUBON

Couverturede Fabien Grolleau (scénario) et Jérémie Royer (dessin) – Ed. Dargaud, 184 p., 21 €

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il lâche ses comparses pour aller observer les volatiles.Page 15Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations.page145image256On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate, que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

To-day

Berlin 2.0

couve_berlin_telde Mathilde Ramadier (scénario) et Alberto Madrigal (dessin et couleur) – Ed. Futuropolis, 96 p., 18 € (11 février) –

Être un jeune Français qui a fini ses études et rêve d’un ailleurs, voici une expérience dans laquelle beaucoup se retrouveront…

C’est en l’occurrence le cas de Margot, qui a étudié la philo, veut quitter Paris où elle étouffe et souhaite poursuivre dans la capitale allemande une réflexion sur la question de  » la liberté face au temps  » : vaste et ambitieux programme, sans doute destiné à tomber dans les oubliettes.

Elle arrive à Berlin en 2012. Du temps, elle n’en manquera pas dans sa découverte de cette ville écolo et festive, devenue mythique pour la jeunesse européenne. Tout lui semble possible et agréable : le grand appartement, les piques-niques dans les parcs, la facilité des rencontres…mep_berlin-8_tel

Mais bien sûr (elle l’annonce dès les premières planches), le principe de plaisir va infailliblement rencontrer celui de la réalité. Les difficultés résident dans la recherche d’un emploi. Il y a bien une foule de « jobs », mais, revers du « miracle économique » tel qu’il est perçu d’ici, ce sont des petits boulots, très prenants et très mal payés. Les start-up fleurissent, cependant les jeunes font les frais de ce système où l’humain est finalement de peu poids, et les employeurs de Margot brillent par leur cynisme et leur cupidité – on attend beaucoup d’elle sans qu’elle reçoive grand chose en retour.

Les remarques, avec exemples à l’appui, qui émaillent ce récit personnel sur le manque de curiosité des jeunes Français à l’étranger sont pertinentes ; mais Margot n’emprunte pas ce chemin-là, elle découvre Berlin et ses quartiers, le monde de l’art et ses galeries. Les us et coutumes locales sont finement observés :  la « Wegbier », la bouteille de bière que l’on consomme en pleine rue, les fêtes en chaussettes… Et aussi, les quarante heures par semaine, payées six-cents euros, la couverture médicale, très nettement défaillante.

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La jeune femme pose un oeil particulièrement aiguisé sur le statut de la femme berlinoise.

À Berlin, on peut s’habiller comme on veut, les hommes ne sont pas machos, mais la contraception n’est guère encouragée, et les conditions de vie des jeunes mères de famille laissent grandement à désirer. Paradoxalement, une association féministe peut parrainer un festival de films pornos indépendant, sans que quiconque y trouve à redire.

mep_berlin-5_telEn dépit de ses déboires professionnels, Margot décide de rester dans cette ville, à laquelle elle a pris goût et où elle a rencontré de nombreux amis… et même un amoureux.

Berlin 2.0 est, dans son propos, assez didactique et linéaire. On n’échappe pas à un certain nombrilisme dans ce parcours somme toute assez banal. Un bémol encore : la préface du jeune écrivain Clément Bénech est inutilement longue et complaisante, elle ne s’imposait pas.

Les dessins sont toniques et leurs couleurs, agréables. Une carte et des explications viennent compléter le récit.

Danielle Trotzky

To-day

 

 

L’Homme qui ne disait jamais non

couve_homme_qui_ne_disait_l__telde Didier Tronchet (scénario) et Olivier Balez (dessin) – Ed. Futuropolis, 144 p., 21 € (12 février) –

Que peut faire une jeune hôtesse de l’air préparant une thèse de psychologie pour devenir  » profiler « (physionomiste), lorsqu’elle rencontre, sur un vol Madrid-Lyon, un amnésique en détresse ? L’intégrer dans ses recherches comme  » cas d’étude  » et l’accompagner dans sa quête d’identité.

C’est ainsi que commence ce thriller psychologique de Didier Tronchet, rondement mené par la dynamique hôtesse, Violette. Car, outre prendre note des comportements et des émotions de son  » cas « , celle-ci est bien déterminée à aider Etienne à recouvrer ses souvenirs.

Pour imaginer des stratégies qui susciteraient en lui un déclic salvateur, elle fait appel à ses connaissances littéraires et cinématographiques et à son bon sens. Elle en profite au passage pour le guérir de sa fâcheuse inaptitude à dire non. Ce qui les entraîne dans moult péripéties, lyonnaises, puis équatoriennes, toutes révélatrices d’un pan de vérité.

Ce faisant, ils se découvrent des attraits communs qui les amènent à partager leurs recherches et …leur chambre.

Dans un ultime effort pour connaître la vérité, ils se retrouveront à Quito, au coeur d’une révolution, et là…mep_homme_qui_ne_disait_l_-7_tel

Mais, craignant d’en avoir déjà trop dit, laissons au lecteur le soin de découvrir la suite.

Tout au long du récit, on baigne dans des couleurs chaudes de brun, ocre, jaune, oranger, ou au contraire, de rose, bleu ou vert pastel.

Les héros sont figurés par des traits simples et expressifs. Olivier Balez privilégie la plupart du temps les plans rapprochés pour les personnages et le cadre urbain dans lequel les scènes se déroulent. Il opte pour des plans larges sur Lyon, Quito ou la pampa.

De quoi associer suspense et exotisme.

Nicole Cortesi-Grou

To-day