Archives de catégorie : BD 2018-2019 + archives

Retrouvez toutes nos chroniques journalistiques et nos coups de projecteur.

Pelote – Stupor Mundi – Mauvaises filles (Sélection Angoulême 1/4)

On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD...
On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD…

pelote10Pelote dans la fumée de Miroslav Sekulic-Struja– Ed. Actes Sud

Miroslav Sekulic-Struja est né en 1976 à Rijeka en Croatie, dans cette ex-Yougoslavie bouleversée par la guerre. De son enfance ballottée et difficile, il parle peu, mais dans ces deux albums, on saisit des bribes de ce qu’il a vu et ressenti : une humanité fracassée, des ruines, un monde qui s’effondre, et au milieu de tout cela, un enfant parmi d’autres qui cherche une place dans un environnement instable et inhospitalier.
Deux albums, dont le premier tome, paru en 2013, a été salué par la critique à Angoulême. Quatre saisons : été, automne dans le premier, hiver, printemps dans le second.Un

Miroslav Sekulic-Struja est un créateur d’univers qui nous embarque dans un beau et terrible voyage.
Terrible parce qu’Ibro, cet enfant solitaire qu’on surnomme Pelote – toujours enfermé dans son monde compliqué et impénétrable – , et qu’on découvre pieds dans l’eau et cigarette au bec, vit dans un orphelinat où les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes et aux bandes rivales qui leur administrent des raclées périodiques et homériques : bastons croquées comme des chorégraphies.
Pelote sniffe de la colle et se perd dans ses pensées.
On ne sait trop où on est, mais on sent que le paysage a été dévasté et que la débrouille et la misère ne sont jamais loin. Petits trafiquants, malfrats, prostituées felliniennes aux seins et aux fesses gigantesques, baraques qui s’effondrent, planches éparses, chiens errants, détritus… Et en même temps, la plage, surplombée par des usines, où les gens viennent malgré tout trouver quelque répit dans la chaleur de l’été.

Et beau, parce que Sekulic est un grand dessinateur, un grand coloriste, et que ce fou de peinture et de peintres reconstruit des architectures imaginaires où Escher et Piranèse se côtoient.
Beau, parce qu’il peint des visages et des corps en pensant au cinéma italien des années d’après-guerre, à Grocz, à Bosch ou au peintre russe Ilya Repin, ainsi qu’il le dit dans une interview.
Beau, parce que dans ce monde d’apocalypse, le rêve est toujours là, et que Pelote parvient à des échappées lumineuses lorsqu’un cirque passe ou qu’une femme l’accueille entre ses seins.
Et même lorsque le sang coule, Sekulic prend de la hauteur : plongées vertigineuses sur les corps étendus et colorés, distance onirique. Sa force, outre son graphisme puissant et coloré, c’est de passer sans transition de la réalité la plus féroce à des escapades dans des contrées chimériques. Nous pénétrons le mental de Pelote, nous voguons avec lui vers d’autres rivages.

Pelote a un copain, Bourdon, un costaud qui en a bavé et défend à présent les plus faibles, dans cet orphelinat qui n’est pas un bagne mais où l’on doit lutter pour tout. Lorsqu’ils sortent, les gamins vivent de rapines.
Il a une famille : une mère qui trime comme une bête de somme dans la maison qui prend l’eau, et se débat contre la misère et l’alcoolisme de son musicien de mari, une petite sœur, Sandale, qu’une paire de chaussures fait voyager dans l’imaginaire, un éducateur désabusé mais qui tient bon. Tout un petit monde auquel on s’attache.
Nous retrouverons au fil du récit son père, au regard lointain noyé par l’alcool et sa mère, qui veut croire en une autre vie.
Pelote dans la fumée s’inscrit sous le signe du cycle des saisons, mais on ne sait pas toujours où cela commence, pas plus qu’où cela s’arrête. Il ne faut pas, l’auteur le dit lui-même, chercher le réalisme ou des souvenirs précis dans ce récit en deux parties.pp

L’artiste croate peint à la gouache, son trait est puissant. Il écrit pour que la laideur du monde se mue en autre chose, ouvre à d’autres dimensions, dans la fraternelle présence des grands peintres ou des écrivains qu’il admire.
Il continue à peindre des fresques, vend des tableaux, mais il semble que la BD soit son objectif premier et il a bien raison.

D. T.

sStupor Mundi de Néjib (scénario et dessin) – Ed. Gallimard Jeunesse

Hannibal Quassim el Battouti, un savant arabe de grande renommée, sa fille Oudê et son serviteur-garde du corps, El Ghoul, tous originaires de Bagdad d’où ils ont été chassés, se rendent au château de Castel del Monte, dans le sud de l’Italie.
Ils sont accueillis par Hermann von Salza, ami et conseiller de l’Empereur Frédéric II, surnommé la Stupeur du monde (1194-1250).
Le plus Italien des monarques germaniques, protecteur des grands esprits de son époque, lui-même érudit, a annoncé sa venue prochaine à Castel de Monte, sa résidence favorite. Salza lui réserve une surprise à la hauteur de sa passion pour les sciences. Une camera oscura a d’ailleurs été construite à cet effet et Hannibal doit y présenter sa dernière invention.
stuCependant, pour la parachever, le savant doit consulter le Traité d’optique du célèbre physicien arabe du XIe siècle, Alhazen (Ibn al-Haytham). Le manuscrit renferme en effet la formule chimique qui permet de fixer sur son support une image projetée. L’accès au précieux document lui ayant été refusé par le bibliothécaire du château, Hannibal va devoir se lancer, sans être certain du résultat.
L’essai s’avère satisfaisant, mais la Stupeur du monde émet des réserves : Aristode décrivait déjà ce prodige… Plusieurs membres du conseil des Sages – chrétiens, juifs, musulmans – en profitent pour crier à la mystification et à l’inanité de cette machine à produire des images.
Après mûre réflexion, le souverain y voit une occasion inespérée de mettre un terme au conflit qui l’oppose au pape, et d’en ressortir à jamais magnifié.
Hannibal va-t-il souscrire au subterfuge que vient d’imaginer son mécène ?

Parallèlement à cette « histoire dans l’Histoire », on apprend que la jeune Oudê est dotée d’une mémoire phénoménale, mais que pour l’heure elle ne se souvient ni des circonstances de la mort de sa mère ni de celles qui l’ont privée de l’usage de ses jambes. Le moine Sigismond va l’aider à faire ressurgir les images du passé, qui vont éclairer sous un jour nouveau ce qui se joue à Castel del Monte.
Tout participe au plaisir que l’on éprouve à la lecture de cette BD, qui mêle personnages de fiction à réalité historique, pour accoucher d’une énième théorie sur ce qui reste le plus grand mystère de la chrétienté. On y croise le mathématicien Fabonacci, le peintre David Hockney, sur lesquels plane l’ombre du génie de la Renaissance, Léonard de Vinci.
En résumé : originalité des situations, fluidité du récit, montée en puissance de l’action, suspense, simplicité efficace des dessins de Néjib, font de Stupor Mundi l’un des albums les plus réussis du moment. Avec en filigrane, une réflexion sur la place de l’image au fil des siècles et sur les coups de frein, politiques ou religieux, qui de tous temps ont été donnés aux avancées technologiques ou scientifiques.

Anna K.

201603-Mauvaises_filles_vMauvaises filles de Annco (scénario et dessin) – Ed. Cornélius

Au pays du Matin calme, dans les années 90, la vie n’était manifestement pas de tout repos pour les jeunes coréennes du sud. L’auteure nous en offre un témoignage à travers ses propres souvenirs.
Période privilégiée pour elle au plan matériel mais marquée par la violence d’un père qui sanctionnait ses incartades par des passages à tabac en règle.

L’héroïne de la BD a quinze ans et se prénomme Jin-joo. Elle fume clope sur clope, nargue ses professeurs et passe ses nuits chez d’autres « mauvaises filles ».
Dévastée après une énième « remontrance » paternelle qui l’a laissée en sang sur le carreau, Jin-joo décide de fuir en compagnie de son amie Jung-ae. Celle-ci est issue des quartiers populaires, son père est un petit mafieux sans envergure.

Leur naïveté les fait dériver de Charybde en Scylla, et il s’en faut de peu pour que les deux « gamines » ne fassent carrière dans une maison de passe de la ville.
Vingt ans plus tard, Jin-joo n’a pas oublié ces années chaotiques, mais elle préfère en relativiser la rudesse. Elle reconnaît que l’adolescence est un cap difficile à passer pour tous, et dédouane son père. C’est en payant pour mes bêtises que j’ai appris, compris le monde et comment on y survit, dit-elle à la fin du récit. Puis, fataliste, elle ajoute : J’ai commencé par le côté sordide… que d’autres découvrent plus tard, ça ne fait pas une si grande différence.
Elle se demande aussi ce qu’est devenue Jung-ae.Mauvaises-filles-©-Èd.CornéliusLe scénario multiplie les allers-retours entre le passé et le présent. Annco insiste beaucoup sur le sexisme et la brutalité qui prévalaient alors à tous les échelons de la société, dans laquelle la raison du plus fort était toujours la meilleure. Qu’en est-il exactement en 2016 ?
Annco est née le 26 octobre 1983 à Scongnam, près de Séoul. Elle est devenue la porte-parole de toute une génération contrainte à une  perpétuelle fuite en avant.
Captivant, mais duraille.

Anna K.

Le Testament de William S.

couverturede Yves Sente (scénario), André Juillard (dessin) et Madeleine DeMille  (couleurs) – Ed. Dargaud, nov. 2016 –
La saga Black et Mortimer est devenue au fil du temps – soixante-dix ans ! – un passage obligé pour les amateurs de BD.

b0101Le 26 septembre 1946, l’éditeur Raymond Leblanc (Ed. du Lombard, Bruxelles) publiait le premier numéro de l’hebdomadaire, Le Journal de Tintin, avec à son sommaire, Le Temple du Soleil de Hergé, La guerre des Mondes de Wells, et le tout premier épisode de la série des Blake et Mortimer de Edgar Pierre Jacob : Le Secret de l’Espadon. Très rapidement, les lecteurs découvrent les « so british » Philip Edgar Mortimer, professeur de physique nucléaire, et son ami, Francis Percy Blake, membre éminent du département militaire de l’Intelligence Service.

Le Secret de l'Espadon, 1946
Le Secret de l’Espadon, 1946

Le Secret de l’Espadon tient en haleine les lecteurs de la revue durant trois années, puis, à partir de 1948, ceux de son édition française. Dès lors, les albums vont connaître un succès qui ne s’est quasiment jamais démenti.

En novembre dernier, L’Héritage Jacobs fait la part belle au créateur du tandem.couverture

Ses auteurs, Jean-Luc Cambier et Éric Verhoest, font un point sur ce qui a été réalisé depuis sa disparition en 1987, et rendent compte des différents chemins empruntés par les héritiers de Jacobs pour scénariser et dessiner les nouvelles aventures de Blake et Mortimer.

Dans le même temps, Le Testament de William S., 24e opus de la série, sort en librairie.

Mortimer et Blake
Mortimer et Blake

Soixante-dix années d’investigations n’ont en rien entamé la fougue des deux héros, qui cette fois vont se lancer dans une chasse au trésor assortie d’une course contre la montre, pour le premier, et faire face à une bande de malfrats sans foi ni loi, pour le second.

William S., c’est bien entendu William Shakespeare, dont on célèbre en 2016 le 400e anniversaire de la naissance. A-t-il existé en tant qu’écrivain ? Est-il le véritable auteur de la célèbre tirade d’Hamlet dans la pièce du  éponyme du poète, « To be or not to be » ? Ou bien encore, pour ne s’en tenir qu’à ces deux-là, celui de la très belle tirade de Shylok dans Le Marchand de de Venise, puisque l’action de la BD se déroule en grande partie dans la Cité des Doges ?

C’est à partir de cette question et de la polémique qui naît au début du 19e siècle, et qui perdure au 21e, que se tisse l’intrigue de l’album. Mortimer et Elisabeth Summertown, la fille de l’écrivaine Sarah Summertown (une des ex de Mortimer) sont amenés, sur la demande du marquis Stefano Da Spiriti, à s’intéresser à une lettre datant de 1632, découverte dans une chambre secrète de son palais. Avec en prime, pour celui qui parviendra à réunir les trois clés du Savoir dans un délai imparti, la « divine » perspective de se voir remettre une œuvre inédite (et inconnue au bataillon) du poète : Le Maître double.

De quoi aiguiser bien des appétits !260137bmbnd02De son côté, et c’est en réalité par cet épisode que débute l’album, mais les deux sont liés, le capitaine Francis Blake enquête sur une bande de Teddys liés au colonel Olrik – l’un des méchants historiques de la série – qui détroussent ceux qui se hasardent de nuit dans Hyde Park.page-4Bien qu’emprisonné, Olik suit avec intérêt ce qui se passe à l’extérieur, et en particulier à Venise…

Anne Calmat

64 p., 19,99 €

 

Les rêveurs du Louvre

couve_les_reveurs_du_louvre_webde Daisuke Igarashi, Shin’Ichi Sakamoto, Katsuya TeradaMari Yamazaki (Japon) et Chang Sheng, Richard Metson, TK et Chang Sheng, Richard Metson, TK, Ah Tui (Taïwan) – Ed. Futuropolis

Huit auteurs asiatiques promènent leurs regards, leurs plumes, leurs pinceaux sur le musée du Louvre, ou plus exactement sur leurs fantasmes du Louvre.

Une Samothrace égarée dans les grands fonds sous-marins se voit confectionner un masque étrange, avant que sa rencontre avec une baleine ne tourne mal… pour la baleine.

À Florence, Léonard met la dernière touche au regard de Mona Lisa, promettant à celle-ci de lui survivre. Imperturbable, la Joconde voit défiler sans ciller les siècles, les reines, la Révolution, les hommes, les guerres, sans même qu’une vilaine tâche d’encre ne vienne troubler son regard

mep_les_reveurs_du_louvre2_tel
Le Louvre a disparu ? Mais non il s’est éparpillé dans chaque recoin du monde, en tous et en chacun !

Deux enfants explorent les ruines de Palmyre, parmi lesquelles moutons et chameaux broutent l’herbe rare. Un homme rencontré là, leur fait « voir » la cité d’autrefois, riche, luxuriante, dans laquelle les yeux noirs entrevus d’une belle jeune femme leur pourfendent le cœur. Des explosions secouent tout à coup les ruines et font fuir les enfants. Ils traversent la Méditerranée et viennent à Paris, au Louvre, retrouver la belle Ummayat, fille de Yaharai. (Hommage à Khaled Assad).

Des extra-terrestres, se piquant de dialoguer avec l’Art, viennent au musée et se trouvent captivés au point de décider d’y demeurer, sous couvert d’enrichir les collections permanentes d’objets non identifiés.

mep_les_reveurs_du_louvre6_telExcédé par les questions « horriblement ennuyeuses » de certains visiteurs, un guide n’aime que les jours de fermeture, lorsque le Louvre lui appartient. Il en vient, à son corps défendant, à nouer un lien de coopération constructive avec le robot qui doit à terme lui succéder. Uniquement pour lui insuffler les bases de la beauté.mep_les_reveurs_du_louvre7_tel
Un cosmonaute, embarqué pour un vol hyper-spatial, voit son vaisseau, « Le lapin », désintégré par des faisceaux de particules. Au cours de son errance sur une planète inconnue, il se retrouve face à Mona Lisa, puis se réveille dans l’hôpital d’un monde parallèle. Il s’en échappe pour aller au Louvre et, là, découvre que le sourire de la Joconde cache un pont d’un univers à un autre.

Un voyage violent et psychédélique dans le temps nous entraîne dans un monde peuplé de robots, où un drame d’amour se joue lors du démantèlement du Louvre pour son transfert ailleurs.

Les représentations font voyager dans le temps et l’espace. Nous passons d’un univers visuel à un autre, avec des noirs et blancs violents ou tendres, des fusains, des couleurs chaudes, des taches de pastel sur mine de plomb, des dessins hyperréalistes ou fantastiques.

Chaque lecteur y trouvera de quoi rêver à son tour.

Nicole Cortesi-Grou

200 p., 25 €   En librairie le 28 novembre 2016

 

 

Lorsque…

couv-lorsque-f6a9fCollectif créé par Eléonore Zuber  – Ed. Cambourakis

La série des « Lorsque » est née en février 2014 dans l’atelier de sérigraphie des Arts décoratifs de Strasbourg.

La plupart des saynètes interpellent et renvoient à des « états » plus ou moins familiers, croqués en deux temps trois mouvements et une douzaine de dessins, minimalistes ou sophistiqués selon leurs auteur(e)s.

Parmi les titres publiés en novembre 2016, on retiendra Lorsque je n’arrive pas à dormir, dans lequel la victime d’une insomnie, exaspérée par son conjoint, qui lui dort à poings fermés, lui assène un vigoureux et réprobateur  » Tu dors ?!  » au creux de l’oreille.lorsque-je-narrive-pas-a-dormir-5Les rôles sont bien entendu interchangeables…

Comme l’est le personnage de cet épisode intitulé Lorsque j’ai un peu trop picolé la veille (le premier de la série à avoir été écrit par un garçon*), dans lequel, après avoir mesuré (et chiffré) les conséquences de ses « dérives » nocturnes et s’être juré que « plus jamais », le héros décide finalement qu’il vaut mieux traiter le mal par le mal… « Il faut toujours caresser un chien qui t’a mordu la veille« , conclut-il un verre à la main.

Certains titres récents semblent être le prolongement d’autres plus anciens, et tendre, plus particulièrement à leurs lectrices, un miroir dans lequel il leur sera difficile de ne pas se reconnaître. Témoin Lorsque je regarde mon enfant de Aude Picault (mars 2016), suivi sept mois plus tard de Lorsque je regarde les enfants des autres d’Anne Simon. On y voit successivement une mère en pâmoison devant son futur génie de fils, puis exaspérée par les rejetons de ses amis.lorsque-je-regarde-les-enfants-des-autres-4

lorsque_3Ou encore cette mise en images et en dialogues de la relation mère-fille, avec ses éclats de voix et ses frustrations. On espère un titre prochain autour du tandem belle-mère belle-fille.

On l’aura compris, beaucoup d’humour et d’autodérision de la part des auteur(e)s de cette série mini-format, qui n’est pas sans évoquer celle des « Bref« , créée pour le petit écran en 2011 par Kyan Khojandi.

A. C.

16 p., 90×130 mm, 5 €

Titres récents (août-novembre 2016)

– Lorsque j’ai un peu trop picolé la veille de Terreur graphique *
Lorsque je suis avec ma mère de Florence Dupré la Tour
Lorsque je n’arrive pas à dormir de Marion Puech
Lorsque je regarde les enfants des autres d’Anne Simon

Lorsque je deviens vegan de Takayo Akiyama

Lorsque je fais du vélo d’Anne Rouquette

www.cambourakis.com

 

La délicatesse

mep_delicatesse-4_telde Cyril Bonin (texte et dessin), d’après le roman de David Foenkinos – Ed. Futuropolis

« Nathalie et François s’étaient rencontrés dans la rue. C’est toujours délicat un homme qui aborde une femme, elle se demande forcément  : est-ce qu’il passe son temps à faire ça ? (…) Ils avaient l’impression de s’être déjà rencontrés, de se voir parce qu’ils avaient rendez-vous. C’était d’une simplicité déconcertante.  

François pensa : si elle commande un jus d’abricot, je l’épouse » (planches 1 et 2).

Il y a d’abord eu le roman à succès (Gallimard, 2009), puis le film réalisé en 2011 par l’auteur, avec Audrey Tautou dans le rôle de cette jolie et brillante jeune femme qui voit sa vie s’écrouler lorsque son bel amour meurt dans un accident de la circulation.

13096190_1387668824592535_4788883826404304286_n

La suite est prévisible : le coeur « en hiver » de Nathalie finira malgré tout par se remettre à battre au rythme de celui de Markus, timide et gauche en apparence, mais résolu à conquérir celui de la belle.1610041_1339200352772716_8736905555752268959_n

Un scénario simple pour ce qui, a priori, ressemble à une bluette. Il y a effectivement de cela dans cette histoire maintes fois revisitée sous toutes les latitudes, mais il y a aussi autre chose : un dosage subtil entre le léger et le grave, la déréliction et la résilience.

Le premier tiers de l’album a une fonction narrative, les situations et le ressenti des personnages s’y expriment pleinement. La seconde, conséquence d’un geste irréfléchi de Nathalie – par ailleurs courtisée par son boss – à l’égard de Markus, fait la part belle à des envolées de bulles. Les dessins réalistes sont en demie-teinte et laissent deviner plus qu’ils ne montrent. Cyril Bonin qui avait signé en 2013 et 2015 le dyptique Amorostasia* (« Ne cherchez plus l’amour, vous risqueriez de le trouver ! « , prévenait-il), propose ici sa lecture de l’œuvre de David Foenkinos, qu’il enrichit.

Anne Calmat 

96 p., 17 €

  • Futuropolis

Passeur d’âmes

9782366240993_cpde Golo Zhao (textes et dessins – Ed. Cambourakis, 2014 (Coup d’oeil dans le rétro)

Une petite ville au bord de la mer. Une petite ville en Chine, à l’écart des séismes politiques qui ont bouleversé cet immense pays.

Des histoires, au nombre de cinq, mettent en scène des personnages dont les ressorts intimes seront dévoilés dans la sixième.

La vie s’écoule doucement, les gens habitent dans des maisons un peu délabrées mais non sans charme, qui n’ont pas plus de trois ou quatre étages. Chacun se conduit comme s’il existait un contrôle implicite, mais l’autorité est invisible.9782366240993_p_1

Une petite fille accompagnée à son insu par un garçon qui lui sauvera la vie sur un passage pour piétons. Une lycéenne passionnée de géographie qui va rester au pays, sans savoir que des chances exceptionnelles s’offraient à elle. Les querelles de deux amis qui ont chacun un appareil photo de prédilection. Des enfants amateurs de bonbons, mais terrifiés par la patronne du bazar. Un garçon incapable, de par sa maladie, de ressentir la douleur physique, révolté par son infirmité et persécuté par ses camarades de classe. Un couple de fiancés d’il y a soixante ans, séparé par des événements déconcertants.

9782366240993_p_3

Il y a des sauts dans le temps, des retours en arrière, des personnages élusifs dont l’intervention est déterminante, et aussi des chats, avec leur mystérieux pouvoir de catharsis, qui font évoluer les choses et les gens.

il y a un aspect initiatique dans chaque histoire : les personnages ont un chemin à parcourir, doivent faire des choix et en mesurer les conséquences. Derrière la vie, on s’aperçoit en effet que les actes de chacun sont pris en compte, que des passeurs, un peu anges gardiens, conduisent les âmes – oui, oui, c’est bien d’âmes qu’il s’agit – vers leur devenir. 9782366240993_p_5

Les dessins à l’aquarelle de Golo Zhao mettent parfaitement en valeur les ambiances contrastées des différents récits. Ses personnages vêtus de bleu se détachent sur le fond ocre de la ville, qui respire au gré des vents, des orages et même d’un cataclysme.

Et le clin d’oeil d’un gros chat qui n’a qu’une oreille – à moins qu’il ne l’ait couchée sur sa tête…

Jeanne Marcuse

176 p., 22 €

Visuels © Cambourakis

Coquelicots d’Irak

3418de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim  – Ed. L’Association

Un dessin enfantin et naïf, des personnages aux visages allongés et aux jambes sans pieds qui ressemblent à des poupées, pour raconter une enfance irakienne, celle de Brigitte Findakly, née en 1959 à Bagdad.

Les dessins sont de Lewis, les couleurs de Brigitte, et ils ont écrit le scénario tous les deux. On trouvera  aussi des photos tirées de l’album familial.
À l’heure où le pays est à feu et à sang et où nous recevons jusqu’à la nausée, jusqu’à l’indifférence mortelle des images d’apocalypse venues d’Irak, Brigitte sait déjà depuis un moment qu’elle ne retournera pas  dans son pays natal. Le lecteur découvrira sa ville d’avant  le chaos, ses mœurs et son histoire que nous connaissons mal.3419
Brigitte Findakly est née d’un père chrétien irakien et d’une mère française et catholique. Sa famille irakienne appartient à la bourgeoisie, son père est dentiste et travaille pour l’armée, ce qui lui procure quelques avantages car les régimes militaires se sont succédés, mais aussi à certains moments, un inconfort total et la nécessité de fuir le pays.
Il a rencontré son épouse française en faisant ses études à Paris, est revenu avec elle. La mère de Brigitte se plait beaucoup à Mossoul.3420

La première image du livre est une photo de la petite Brigitte, prise par son père devant les lions de Mossoul, dont il ne reste rien aujourd’hui. Son père n’a photographié que les pieds des statues monumentales, pouvait-il imaginer qu’un jour ces merveilles voleraient en éclat sous les coups des fanatiques ?

Tout est délicat dans ce récit dont l’écriture même adopte le point de vue d’une enfant, qui atténue la réalité ou la transforme pour conjurer les inquiétudes.
On voit ainsi défiler les dictatures militaires plus ou moins répressives.  L’enfant n’en reçoit que des  bribes, elle conte ainsi que son frère fut contraint d’ aller voir des pendus dans le cadre d’une sortie scolaire, mais tout cela est entremêlé d’un quotidien plus tranquille, les gâteaux français de la mère, les commérages, activité principale des voisins, les ennuis financiers du père, homme doux et tranquille qui soigne tout le monde, sans toujours se faire payer, mais que l’administration fiscale harcèle.3421
Brigitte va en classe, elle va suivre les enseignements de l’école coranique, puis ira chez les sœurs syriaques. Elle ne comprend rien à ce qu’on lui raconte et pour finir, n’a pas la foi…

Sa famille va quitter l’Irak en 1972. Son frère, pour échapper à la conscription, est déjà en France depuis un bon moment. Elle va découvrir le pays avec lui, la grisaille, la difficulté d’écrire le français bien qu’elle le parle couramment, le racisme et l’ étroitesse d’esprit de ses camarades… Elle fera des études de sciences éco mais finira par découvrir sa vocation pour le dessin.

Voir l’Irak autrement, penser à ces gens dont on détruit  le pays, et qui pour les plus chanceux se sont exilés de par le monde, et apprendre qu’entre le Tigre et l’Euphrate, on a vécu, bâti, aimé, connu des espoirs et des rêves, qu’on y a été enfant un jour.

Un livre doux-amer, un joli travail à quatre mains, une BD contre l’oubli et l’indifférence.

Danielle Trotzky

112 p., 19 €

 

Retour à Saint-Laurent Des-Arabes (suivi de) Demain, demain

24614a33043c1abdb2babf1f4042269f de Daniel Blancou (texte et dessin) – Ed. Delcourt

En 2012, Daniel Blancou a fait paraitre ce témoignage de ses parents, jeunes enseignants au début des années 60 dans le camp de Harkis de Saint-Maurice-l’Ardoise sur la commune de Saint-Laurent-des-Arbres.
Le dessin les représente entrés dans l’âge mûr, retraités qui se penchent sur leur passé et celui de ceux auprès desquels ils ont vécu pendant une dizaine d’années. Devant une tasse de café, ils racontent à leur fils ce qu’ils ont vu et compris.blancou04-e884b
Il ne s’agit pas d’un exposé savant, mais du récit rétrospectif de deux instituteurs dans le contexte particulier d’un camp de Harkis.
Harki signifie mouvement en arabe. Il s’agissait de troupes légères, on les nommait aussi supplétifs, paysans pauvres, souvent illettrés à qui on avait promis la nationalité française et le salut, et qu’on a abandonnés à la vindicte des populations à la fin de la guerre d’Algérie.
Ceux qui ont pu gagner la France auront connu divers camps que tout le monde s’empresse d’oublier, puis la solitude des grandes cités.
Ils sont les laissés-pour-compte d’une guerre qui n’a jamais dit son nom.
Ce camp de Saint-Laurent-des-Arbres est le premier poste de sa mère, son père arrivera un peu plus tard.
Dans sa naïveté et son manque d’expérience, elle ne mesurera pas tout de suite ce que l’endroit a de singulier : enseigner dans un camp dirigé par les militaires, entouré de barbelés et surplombé par un mirador n’a rien de normal. C’était pendant ce qu’on nommait hypocritement «  les événements d’Algérie ».blancou03-53d30
Elle mettra du temps à réaliser que les enfants ne sortent jamais, qu’on parle trois dialectes différents dans ce lieu, l’arabe, le kabyle et le chaoui (langue parlée dans les Aurès), que les familles n’ont pas le confort le plus élémentaire.
Sous la férule d’un directeur d’école pour le moins sadique, elle découvre peu à peu le sort qui est fait à cette population et commence à s’en indigner.
Elle va rencontrer là et épouser son collègue, et tous deux, totalement ignorants du contexte politique, mais aussi sans aucun préjugé, vont tisser des liens avec les Harkis.
Invités à manger le couscous à l’Aid, à partager les moments festifs, ils découvrent une autre culture, une richesse laissée en jachère.
Ce camp regroupe aussi, ils le découvriront plus tard, des hommes parfois atteints de graves troubles mentaux, et des enfants très perturbés par ce qu’ils ont vécu.
L’album montre bien la prise de conscience progressive des deux instituteurs, et le positionnement éthique qui sera le leur.
Les parents de l’auteur mènent leur récit jusqu’au soulèvement du camp, dont ils découvriront qu’il a été en fait orchestré par l’extrême-droite. Les harkis ne sont nulle part les bienvenus.
Le camp de Saint-Laurent-des-Arbres finira par être démantelé en 1976 et les deux enseignants ainsi que les familles qui restent verront la destruction violente des maisons, les unes après les autres, et l’éparpillement des populations.
A la fin, l’auteur et son père se rendent sur le camp détruit où ne reste qu’une stèle bien tardive qui rend hommage à ces combattants morts pour la France qu’on a voulu effacer de l’histoire.
Le dessin est simple, épuré, et on voit les années passer au camp à travers la tenue vestimentaire des deux instituteurs, qui peu à peu se libère, les cheveux de la mère, la barbe du père, très instit’ soixante-huitard.
Un récit éclairant sur un épisode de notre histoire et les ravages du colonialisme.
Depuis, les Harkis sont un peu sortis de l’ombre, mais tellement maltraités, tellement malmenés, écrasés de honte et de culpabilité qu’un livre comme celui-là, dans sa simplicité et l’évocation de ce que fut leur quotidien, est salutaire et leur redonne chair et âme.

Danielle Trotzky

144 p., 14 € 95

À lire également :

album-cover-large-16053Demain, demain Nanterre bidonville de la Folie 1962-1966 de Laurent Maffre, suivi de 127, rue de la Garenne de Monique Hervo – Ed. Actes Sud /Arte, 2012

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD. La France des Trente Glorieuses (1945-1974) avait eu besoin de main-d’oeuvre à bon marché. Au début, il avait été possible de loger à peu près décemment les nouveaux venus.

Au début.

La BD  retrace le quotidien d’une famille d’Algériens du bidonville de La Folie, de 1962 à 1966.

Nous sommes le 1er octobre. Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol » pleins la tête, pour rejoindre Kader.

Désillusion.album-page-large-16053

Mirage, entretenu par ceux-là mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement que Kader a à leur offrir se résume à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre, qu’on a extraite du chantier de la Défense, et les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.
Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous l’oeil peu amène des agents de police chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié se nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « bon teint », et les Kader continueront d’attendre des jours meilleurs.
Demain, peut-être…demain_-demain_0
Simplicité et éloquence du trait, presque photographique, à l’encre noire. Simplicité du récit aussi, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, pour cette histoire qui se rappelle à nous jusque dans l’actualité d’aujourd’hui.

En seconde partie : le témoignage de Monique Hervo (Soraya ?), qui a vécu à La Folie…
A.C.

Au cœur de Fukushima (T. 3/3)

couvertureJournal d’un travailleur de la centrale nucléaire 1 F de Kasuto Tatsuta (scénario et dessin) – Ed. Kana

Dans l’année qui suivit la catastrophe du 11 mars 2011, des milliers de travailleurs furent mobilisés pour s’atteler à des travaux de déblayage et de décontamination dans la Centrale.

Kazuto Tatsuta, au cours de l’année suivante, est allé rejoindre ces travailleurs du nucléaire et nous a relaté son expérience dans la Centrale 1 F de Fukushima (tome 1). Un second séjour l’avait rapproché des sites les plus irradiés et nous avait révélé ses talents de chanteur d’Enka, chansons populaires japonaise (tome 2). Nous le retrouvons dans ce tome 3, lors de son retour à Tokyo,, songeur dans le bus qui le ramène dans la capitale.

Que peut faire de ces expériences uniques un dessinateur sinon écrire un manga ?

ichiefu_t.800Nous le découvrons dans son activité d’artiste dessinateur, confronté aux affres de la création, à la recherche d’éditeurs et rapidement rattrapé par les soucis matériels…

Un premier « prix des nouveaux talents », permet au tome 1 de son manga, bien diffusé, de recevoir un bon accueil du public. Maintenant le voilà harcelé pour tenir les délais de parution tout en inventant des stratagèmes pour préserver son anonymat à tout prix, afin de ne pas alerter ses employeurs de Fukushima. Pire encore, il est contraint de refuser un travail à la Centrale qui le réclamait sur l’heure.

Après un an et demi d’attente, en juillet 2014, il est rappelé et retrouve enfin Fukushima. Selon son vœu il est affecté sur un chantier à radioactivité élevée : le déblayage des décombres à l’intérieur du bâtiment du réacteur n° 3.

S’il a retrouvé les tracasseries administratives, les fréquentes visites médicales, les difficultés de logement, il constate sur le site des évolutions : plus de travailleurs, de nouvelles règles de sécurité, une transformation du paysage.

Finalement il s’installe avec un collègue dans un hôtel désaffecté sans eau ni électricité à Hitachi.4880653_6_0e12_2016-03-10-4aab805-12578-11j8p0k_58ccb89e03aaf373745616a8e6a1490e

Entre noir et blanc, il nous promène dans le bâtiment du réacteur No 1, resté en l’état après l’explosion d’hydrogène. Pour procéder au démantèlement, dans la partie la plus radioactive, tout doit être scanné en 3 D, par trois robots.

C’est le quotidien d’une petite équipe, chargée de déplacer des blocs de plomb protecteurs, de mettre en place, surveiller et entretenir les robots que Tatsuta nous présente. Pour éviter les radiations le travail doit être efficace et rapide. Nous accompagnons ce petit groupe d’hommes inventifs et courageux qui relèvent au fil des jours les défis posés par l’usage du matériel dans ce contexte. Le problème pour Tatsuta, c’est qu’il doit en plus produire des planches afin de ne pas ralentir le rythme de parution de sa série.

Finalement, il quitte Fukushima avant la fin de son contrat, se promettant, bien sûr, d’y revenir pour de nouvelles aventures.

Nicole Cortesi-Grou

176 p., 12, 70 €

  • Voir Au cœur de Fukushima T. 1  & T. 2 dans la rubrique « On a aimé ».

Alban Dmerlu Du vent dans les voiles

de Polpino (textes et dessins) – Ed. Beaupré

imageOù l’on retrouve Alban Dmerlu, marin-pêcheur à la retraite, sa femme Odette et Roland Goustine, ancien marin lui aussi, toujours prêt à partager quelques p’tits canons avec son ami.

Pleins feux dans ce nouvel album sur le prochain Vendée Globe* et sur son équipe de skippers et de skippeuses. « Car il n’y pas que l’homme qui prend la mer », rappelle l’auteur.

Mais la traversée des 40è rugissants et des 50è hurlants n’est pas encore à l’ordre du jour et ce qui fait réagir nos deux compères, c’est la construction du village Vendée Globe, destiné à accueillir ceux que Roland appelle « les pipaules ».

L’aventure débute en réalité dans la zone portuaire des Sables d’Olonne et se poursuit dans les bistrots à proximité. L’homme à la marinière rayée et son « poteau » commentent – avec cette touche d’innocence qui confine parfois au poétique – l’actu du moment et les menus incidents qui s’y rapportent.sans-titre-87Mais voilà que déjà le compte à rebours du départ de la course est lancé, tout le monde est dans  « les sardines-blocs« , à commencer par Alban et Odette, qui tiennent à être aux premières loges le moment venu, quitte à camper sur l’un des pontons… ou à jouer les trouble-fêtes.

Deux mondes se croisent : celui des navigateurs en passe de devenir solitaires et celui de la foule de curieux qui a envahi la jetée. À leur intersection : les mines rigolardes d’Alban et de Roland, et celle, moins réjouie, d’Odette.

Le trait caricatural aux couleurs pétantes (on peut presque dire pétaradantes) de Polpino, alias Paul Pineau, n’est pas sans évoquer celui de l’auteur des Bidochon, Christian Binet, avec une tendresse manifeste pour ses personnages de la part du premier.

A. C.

48 p.,12 €

  • La course du Vendée Globe débutera  6 novembre 2016

couv_228113

Du même auteur :
Du sable entre les orteils – Ed. Beaupré, juillet 2016

 

Guy Delisle est formidable !

unknownHumble, drôle, pas complaisant pour un sou, analyste pertinent et profond, le dessinateur québécois qui vient de faire paraitre S’enfuir Récit d’un otage (voir chronique), est déjà l’auteur d’une œuvre importante. Nous rappelons ici trois de ses ouvrages qui valent vraiment la peine d’être découverts ou redécouverts, tant pour leur valeur historique que pour leur regard aiguisé et décalé, toujours empreint d’un humour qui offre une respiration salutaire dans des lieux qui manquent singulièrement d’air.

py_couv_french_bigPyongyang  – Ed  l’Association, 2003
Guy Delisle a écrit ces chroniques après un séjour de deux mois dans la capitale de la Corée du Nord, un des pays les plus fermés au monde.
Le livre  en est à sa treizième édition et l’auteur a rajouté les traductions des slogans qui parsèment les murs de la ville.
Il y est parti pour travailler avec les studios de Pyongyang, où les grandes sociétés de dessin animé envoient leur production en voie d’achèvement. C’est meilleur marché qu’ailleurs, alors…
G.D. a l’art de rire de tout, et c’est la vertu première de son livre : parvenir à nous faire saisir avec humour l’horrible, l’insupportable.
Car le paradoxe de ce qu’il perçoit de la vie dans ce pays, c’est que ceux qu’il côtoie n’ont pas forcément conscience de la dictature dans laquelle ils sont maintenus.

Il rencontre en vérité assez peu de Coréens, car il est pisté à plein temps par son traducteur et son chauffeur. Tout le monde est sous surveillance, comme dans toute dictature qui se respecte. Devant l’absurdité abyssale du régime, on est perplexe, comment est-ce possible, comment un peuple entier peut-il ainsi être réduit à cette condition ?

Mais nous-mêmes, qui croyons maîtriser nos vies et faire des choix, ne sommes-nous pas aussi, à une moindre échelle, décervelés, ainsi que nous le rappelle la fameuse part de cerveau humain disponible ?97
Hôtels immenses et vides, autoroutes qui ne mènent nulle part, monuments gigantesques élevés à la gloire de Kim Il Sung et Kim Jong Il,   rues désertes, aucun vieillard ou handicapé visibles… Les Coréens sont un peuple sain, lui est-il répondu.

L’auteur aura à maintes reprises l’occasion de constater l’ampleur du lavage de cerveau à grande échelle : chants patriotiques à pleins poumons, espionnite généralisée, culte de la personnalité jusqu‘à la nausée, voilà le quotidien de la République populaire démocratique de Corée. G.D. ne verra que ce qu’on a bien voulu lui montrer, mais le versant occulte est sans aucun doute plus effrayant encore.
On comprend que deux mois sont une expérience suffisante pour le dessinateur québécois, qui ne perd jamais une occasion d’exercer son humour salvateur.
Il arrive à Pyongyang avec 1984 de Georges Orwell sous le bras et prend un air dégagé lorsqu’on lui demande de quoi il s’agit : « De la science fiction« , répond-il.
Gonflé, Delisle, car la vie en Corée du Nord est une illustration tragique des anticipations visionnaires d’Orwell. Ici, Big Brother apparait sous l’allure bouffonne du père et du fils, et le Ministère de la Vérité, chargé de réécrire l’histoire chez Orwell, a effacé la tumeur du cou de Kim IL Sun…

Qu’est-ce que vivre dans une dictature, dans un régime de terreur et de pénurie, et vivre tout de même parce qu’on n’a pas idée qu’ailleurs cela peut être autrement ? Cet album remarquable nous éclaire à ce sujet, même si on est loin, très loin d’avoir tout vu.

slide_277675_2042306_freeChroniques birmanes – Ed. Delcourt, 2007

Nous retrouvons notre dessinateur, avec cette fois femme et enfant, pour un séjour d’un an en Birmanie.

Point de touristes au début des années 2000, mais des diplomates étrangers et des ONG.
Nadège, sa compagne, travaille pour MSF, et les voilà dans la touffeur de Rangoon à la recherche d’un logement décent mais pas luxueux, une gageure dans cette ville où les Birmans fortunés se sont fait construire des demeures lourdingues et d’un goût épouvantable.
Père au foyer, Guy découvre la pénurie dans les magasins, mais apprend vite qu’on peut presque tout trouver en cherchant bien… même de l’encre pour ses dessins. Il tente en vain chaque jour, en promenant son rejeton, de passer devant la maison de la Dame, Aung San Suu Kyl, dont on ne prononce pas le nom, et qui à cette époque est encore en détention.
Le petit Louis fait l’unanimité – les Birmans aiment les enfants – le père lui, passe inaperçu et en profite pour exercer son œil aiguisé et ses talents de dessinateur.original
Du chauffeur de taxi qui chique au traducteur impassible, du gardien qui n’a rien à garder dans ce pays fort policé à ses rendez-vous hebdomadaires avec des expat’ et des diplomates qui ne songent qu’à leur confort, c’est toute une galerie de portraits qui défile.
On touche du doigt la répression des populations, la délation à tous les étages, la bêtise comme étendard, les camps mis en place par la junte au pouvoir. On retrouve les invariants sinistres de toutes les dictatures connues : répression des opposants, muselage des ethnies minoritaires et interdiction aux ONG de se rendre là où elles seraient vraiment utiles, là où on laisse mourir les populations, drogue et sida tous azimuts. Impuissance généralisée, corruption.
Nadège et Guy braveront quelques interdits en partant dans des zones non-autorisées. Ils feront aussi quelques escapades touristiques dans ce pays magnifique, mais encore fermé à cette époque.
Guy va aussi s’offrir trois jours de méditation dans un temple ouvert aux étrangers, expérience dont il retrace les aspérités, mais dont il sort somme toute assez apaisé.
Son regard est toujours amusé et à la bonne distance, et ses analyses justes.
Le trait est simple, le dessin en noir et blanc. Un moment d’histoire de ce pays en mutation.

f7a587ef8ad6f7244e1c8c8fcf9e9f95Chroniques de Jérusalem – Ed. Delcourt, 2011

En 2011, Guy Delisle s’installe avec femme et enfants à Jérusalem-Est, quartier arabe de la ville.
Son épouse est en mission pour MSF, il va consacrer son temps à dessiner, pense-t-il.
Il arrive en Israël sans idées préconçues, mû par une grande soif d’apprendre, son regard est dénué de tout préjugé, il n’est ni juif ni musulman, pas même vraiment catholique, car il ne pratique pas. Il observe jour après jour l’inextricable embrouillamini de la situation de ce pays. numeriser-2                                                                                                                          Mais d’abord la vie quotidienne.
Où s’installer, où mettre les enfants à la garderie, où faire ses courses ?
Tout expat’ connait ces questions, qui à Jérusalem prennent une tournure particulière.
S’installer à Jérusalem-Est, c’est déjà faire le constat que les habitants de ce quartier sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Les ordures ménagères ne sont qu’épisodiquement ramassées, la voirie n’est pas entretenue, la distribution d’électricité, épisodique, et tout à l’avenant.
Trouver à se ravitailler est un problème. Il y a bien un supermarché, mais il se situe dans une de ces nouvelles colonies juives construites depuis peu, et il convient de ne pas encourager les colons dans leur œuvre d’occupation, constate Guy Delisle.
Quant aux enfants, on commence par les mettre à la garderie du coin, où ils sont toute la journée en rang d’oignon devant la télé, seule source d’activité dans cette famille arabe.
Tout est inégalité criante, se déplacer est une torture, il fait chaud, et même lorsque le jeune père au foyer fait l’acquisition d’un véhicule antique pour échapper aux transports en commun, il se trouve pris dans les embouteillages sans fin, dus aux différents check-points qui empêchent à tous les coins de rue la population palestinienne de se déplacer.
Lorsqu’il dispose d’un peu de temps, Delisle part en excursion dans la vieille ville, sur les sites historiques et religieux qu’il croque avec minutie.
Son livre est un remarquable guide, il y retrace avec précision l’histoire troublée des lieux que trois religions se disputent depuis des lustres.
Des soldats de vingt ans armés de mitraillettes vivent la peur au ventre. En fait tout le monde a peur, et cependant le danger est perçu de part et d’autre comme une sorte de fatalité.
Pas d’affolement, une bombe peut exploser à tout moment, mais la vie doit continuer.
Société du paradoxe.
Au chapitre des inégalités, l’accès à la culture n’est pas des moindres.
Notre dessinateur, convié dans des universités palestiniennes, constate avec étonnement l’inculture totale des étudiants (qui sont surtout des étudiantes) en matière d’art graphique. Le poids de la religion, allié à l’indigence des moyens, fait que ces jeunes gens qui se destinent à l’enseignement du dessin ignorent jusqu’à Tintin… Difficile dans ces conditions d’entamer le dialogue, surtout lorsque la présentation de ses  propres dessins, où certains modèles sont peu vêtus, fait fuir les trois-quart des participants.
Dans les universités israéliennes en revanche, c’est l’opulence, la soif d’échange et de culture, l’ouverture à la créativité.
Côté Chrétiens, il règne aussi un grand bazar autour des lieux saints. La chrétienté, tout aussi divisée, offre des visages et des pratiques diverses. Tout relève du défi : visiter le tombeau des Patriarches, trouver la clé, contourner ce mur que Guy Delisle trouve, avec le sens de l’humour qui le caractérise, « très graphique » et que d’aucuns nomment Mur de la honte. Il reproduit sous toutes ses coutures cette construction
Mur, grillages et frontières palpables et impalpables, promenades pittoresques dans les quartiers ultra orthodoxes où le temps s’est arrêté, et où son interlocuteur, s’apercevant qu’il n’est pas juif, met fin sans autre forme de procès à leur échange, c’est tout cela que découvre l’auteur.
Lors d’une visite à Hébron, il s’aperçoit médusé que les Israéliens jettent leurs ordures sur les Palestiniens qui vivent dans la basse-ville.                Tout un symbole.
numeriser-1Guy Delisle ne commente pas, ses dessins suffisent à dire l’insupportable.
Un parcours graphique passionnant, plus éclairant que vingt articles de presse, vivant, et somme toute assez terrible parce qu’on ne voit pas les choses avancer ou se dénouer. Sur l’une des dernières illustrations, un colon juif vient de prendre possession d’une maison palestinienne dont les habitants ont été chassés. Il est dessiné en contre-plongée, conquérant. L’avion qui emporte Guy et sa famille quitte Israël, et laisse le lecteur pensif mais moins ignorant.
Danielle Trotzky

 

Encaisser !

 

a0d2f0e4e9f817f64c725faa7f22ac82c7456b-pdfde Marianne Benquet (scénario) et Anne Simon (dessin) – Ed. Casterman, collection Sociorama

Créée en 2016 à l’initiative d’une dessinatrice, Lisa Mandel, et d’une sociologue, Yasmina Bouaga, cette collection propose des albums petit format, illustrés par des dessinateurs qui ont planché sur les conclusions d’une enquête sociologique dûment supervisée par un comité de spécialistes.

Après La fabrique pornographique et Chantier interdit au public* (voir rubrique  » Zoom des libraires », mars 2016), ce nouvel opus s’inspire de trois ans d’études sur une des principales entreprises françaises de la grande distribution. D’abord caissière, Marianne Benquet a ensuite fait un stage au siège du groupe, et un autre au sein de l’organisation syndicale majoritaire.

Encaisser ! met ici en scène un supermarché et ceux qui font « tourner la boutique » : Etienne Martin, cadre au service des ressources humaines ; Marie, déléguée F.O. ; Myriam, encartée à la C.G.T., etc.

9782203100206_3 9782203100206_4 9782203100206_5

Et bien entendu, l’élément central du propos, son « rôle titre » en quelque sorte : les caissières, supervisées dans l’album par Madame Vaquin.

Mais entre pression au rendement, clients mécontents et syndicats complaisants, leur vie derrière la machine à comptabiliser les achats n’est pas toujours facile…

« Analytique, vivante, intéressante, cette mise en image d’une réalité sociologique est remarquable » (Les Buveurs d’encre, sept. 2016).

12 €

Dans la même collection :

  • Séducteurs de rue (Léon Maret – Mélanie Gourarier), La banlieue du 20h (Jérôme Berthaut – Elkarava), Turbulence (Baptiste Virot – Anne Lambert)

seducteurs-de-rue-253x300 turbuences-253x300 banlieue-du-20h-252x300

Secret de famille Une histoire écrite à l’encre sympathique

SECRET DE FAMILLE C1C4.inddde Bill Griffith (scénario et dessin) – Ed. Delcourt, Collection Outsider –

Le récit de Bill Griffith, petit-fils du photographe William Henry Jackson, a pour origine les minutes qui ont suivi le décès de son père, en 1972. Sa soeur et lui apprennent alors de la bouche de leur mère, Barbara, qu’elle a entretenu durant seize ans une liaison avec le dessinateur de presse-auteur de polars, Lawrence Lariar. « Si je ne vous le dis pas maintenant, je ne serai jamais capable de vous le dire… »SECRET DE FAMILLE.indd

La teneur du journal intime de Barbara, découvert lors sa disparition en 1998, est une autre  source d’étonnement pour Bill, qui envisage son histoire familiale sous un angle différent.

En 1956, les disputes sont fréquentes au sein du couple Griffith, aussi Barbara décide-t-elle d’aller à New York pour y travailler. Une annonce lui en fournit l’occasion.  « Envoyez votre candidature à Lawrence Lariar… »  Un écrivain ! Merveilleux ! La jeune femme rêve de devenir romancière. Elle sera dans un premier temps l’assistante du grand homme, et bien plus, puisque affinités il y avait.

unknownS’en suit alors de la part de l’auteur, devenu cartoonist mais resté « underground », une enquête approfondie sur Lariar, qu’il appelle « son père de l’ombre« . Il se demande quelle tournure aurait pris sa carrière s’il était devenu son mentor.

Griffith croyait tout savoir sur sa mère, il découvre une femme aux multiples visages, totalement désinhibée, et surtout, immensément amoureuse de celui qui va la révéler à elle-même et l’ouvrir à la vie artistique et intellectuelle new-yorkaise. « À peu près tout ce que j’ai fait de bien pour mes enfants vient de cet homme que j’aime tendrement, entièrement et définitivement. Et à peu près tout ce que j’ai fait de bien pour moi-même vient de la même source ». Un long extrait du journal de Barbara donne à voir les différents aspects de l’american way of life dans les années de l’après-guerre, avant de se refermer sur une chute relativement prévisible. Les dessins de Bill Griffith ont eux-mêmes une similitude avec ceux des comic strips des années 50.

C’est également sous un jour totalement inattendu que Bill va découvrir ce père au caractère peu amène, qui avait laissé chez ses enfants un souvenir pour le moins mitigé.

Anne Calmat

208 p., 15,50 €SECRET DE FAMILLE.indd

Visuels © Delcourt

 

 

Les Quatre Fleuves

arton274-3349dde Fred Vargas (texte) et Baudoin (dessin) – Ed. Viviane Hamy (Prix du Scénario, Angoulême 2001) –

Quand Baudoin met son talent au service de l’imagination féconde de la romancière, avec son sens exquis de la formule et de la digression, cela donne un mariage réussi et une bd-polar en tous points originale.

Le scénario ? Grégoire Braban et son pote, Vincent Ogier, s’adonnent une fois de plus à leur sport favori : le vol à la tire. Ce jour-là, à Saint-Michel, ils arrachent la sacoche d’un vieil homme. Butin : trente mille balles. Mais ce n’est pas tout, ils tombent aussi sur un ensemble d’objets du type rituels esotérico-sataniques, et il y a fort à parier que la victime va tout faire pour récupérer son bien et faire payer à ses agresseurs le prix de leur impudence. « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans. J’ai l’impression d’être comme un gars qui a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite, et qui se le fait bouffer par une chauve-souris », déclare Vincent.numeriser

Le soir-même, le jeune homme est assassiné. Commence alors pour Grégoire le jeu du chat et de la souris avec la police et avec celui qui se dit être l’Envoyé du Grand Principe.numeriser-1C’est à ce moment que le fantasque commissaire Jean-Baptiste Adamsberg et son adjoint, Adrien Danglard, entrent en scène. L’étrange dessin que forme la plaie que Vincent a sur la cuisse évoque au premier la signature d’un dangereux criminel : le Bélier.

sohet02klGrégoire et les siens sont en danger.

Comme à l’accoutumé, Fred Vargas place les personnages secondaires de son histoire dans un cadre baroque et elle leur mitonne des dialogues savoureux. Les familiers de ses « rompols » retrouveront, dans les épisodes consacrés à la famille du jeune Grégoire, une atmosphère comparable à celle qui règne dans « la baraque pourrie de la rue de Chasles »*. Ici, nous sommes à Stains, le maître des lieux s’est mis en tête de reproduire, à l’aide de quantité de canettes de bière, la Fontaine des Quatre Fleuves (Rome). Ses fils (au nombre de quatre), dont il n’est le père que d’un seul, sans que personne – pas même lui – sache duquel il s’agit, sont aussi différents les uns des autres que ne le sont les membres du clan Vandoosler*. Ils sauront faire bloc le moment venu.

Quant au commissaire Adamsberg, que dans les romans de l’auteure ses collègues qualifient volontiers de « pelleteur de nuages », il est tel qu’en lui-même : nonchalant, intuitif, insaisissable, bordélique… et hyper attachant. « Le genre qui a l’air de pas grand-chose et qui empoigne en douceur », dit de lui l’un des personnages de l’album.

L’intrigue, à la fois glauque et poétique, est passionnante. La forme esthétique et graphique de la BD, atypique, quasi-expressionniste. Sur certaines planches, le dessinateur s’est contenté d’illustrer le texte de l’auteure, sur d’autres, c’est son dessin puissant à l’encre de Chine, parfois proche de la calligraphie, qui prend largement le pas sur les mots.
À (re)découvrir et à partager.

Anne Calmat

224 p., 22, 75  €

  •  Debout les morts (roman) – Ed. Viviane Hamy (2000)

 

S’enfuir Récit d’un otage

couverturede Guy Delisle (texte et dessin) – D’après le récit de Christophe André – Ed. Dargaud

Guy Delisle est un dessinateur québécois dont l’œuvre est déjà très importante. Il a rapporté de Birmanie, de Pyongyang et de Jérusalem des chroniques formidablement éclairantes.*

En 1997, Christophe André travaille pour Médecins Sans Frontières en Ingouchie, pas loin de la frontière avec la Tchétchénie. L’Ingouchie fait partie de la fédération de Russie.

Alors qu’il est seul à dormir dans les lieux, il est brutalement tiré de son sommeil et enlevé. Son esprit s’emballe, il formule toutes sortes d’hypothèses et va finir par comprendre qu’il a été pris en otage.

Il fait le récit de sa captivité à Guy Delisle, qui à son tour nous le restitue sous forme de roman graphique.page-8Ce pourrait être une histoire banale – les prises d’otages de travailleurs humanitaires se sont hélas multipliées ces dernières années, il n’en est rien.
Ce qui fait l’intérêt et la singularité du récit graphique de Guy Delisle, dont nous apprenons à la fin que l’élaboration a duré 15 ans, c’est son caractère quasi exhaustif. L’histoire de cette captivité et de toutes ses péripéties est faite jour par jour, comme un journal de bord : 111 jours sur plus de 428 pages.

Au réveil, une ampoule nue au plafond, des pieds, les siens, puis la fenêtre aveugle, puis les quatre murs de la chambre où on le retient. Voilà ce que Christophe André perçoit du monde jour après jour.
Le lecteur va ainsi l’accompagner et se poser avec lui les questions qui le traversent, que veulent ses geôliers, quand va-t-il être libéré, pourra-t-il s’enfuir ?
Et comment, comment passer ce temps interminable, chargé d’angoisses et vide tout à la fois, ponctué par les repas et la conduite aux toilettes, sans pouvoir bouger son corps, menotté à un radiateur ?
La violence subie par Christophe André ne se caractérise pas par des atteintes physiques, des coups, elle est diffuse, concentrée dans le silence qui lui est imposé, la solitude, le corps empêché, la privation de lumière de mouvement, d’échanges.
Il va connaitre plusieurs lieux de détention. Il passe d’une chambre meublée à une pièce nue, d’un placard à un entrepôt, chaque changement est source de questions, d’angoisses, d’espoirs.
Et il est tout à fait captivant de traverser avec lui les espaces de sa conscience, et de chercher les ressources qui vont l’aider à ne pas sombrer dans une sorte de somnolence passive : le fond de la dépression.
S’enfuir est l’obsession, mais rien n’est simple dans ce statut d’otage, on est comme en flottement entre deux vies, et plus rien n’a de sens. Et même si l’opportunité se présente, sera-t-il en état de tenter l’impossible ?page-13Christophe André n’est pas préparé à ce qui lui arrive, qui le serait ? Il s’attache avec une belle pugnacité à compter les jours, à conserver cette prise sur le temps, ténue mais fondamentale. On pense alors à Robinson sur son île et à tant d’autres prisonniers historiques ou littéraires.
S’inscrire dans une temporalité pour ne pas perdre cette humanité qui lui est refusée par ceux qui le maintiennent prisonnier. Ils ne se comprennent pas, lorsque ces derniers lui parlent, les mots lui apparaissent en russe. Et quand bien même il parlerait leur langue, sans doute se refuserait-il à communiquer, à leur demander quoi que ce soit, il en va de sa dignité.
À plusieurs reprises, il aurait l’occasion de fuir ou de se révolter, ou de frapper, même de tirer, mais sa timidité, sa peur le protègent d’une certaine manière.

page-17Il va trouver de quoi tenir dans la collecte minutieuse de tous les événements, même les plus infimes : le menu de ses repas, la disposition de ses lieux de captivité, les bruits qu’il perçoit, mais aussi dans le recours à ses connaissances, à ce qui a fait sa passion dans sa vie d’avant : les guerres napoléoniennes, les récits de grandes batailles. Ce récit de captivité peut nous rappeler Primo Levi tentant de reconstituer pour son camarade de camp des passages de L’Enfer de Dante, ou Jorge Semprun, jeune étudiant de lettres, déporté à Buchenwald récitant Le voyage de Baudelaire, en guise de prière des morts pour un ami en train d’agoniser.

Pour Christophe André, c’est l’Histoire qui servira de balise dans la tempête, par moment aussi, la mémoire de la vie d’avant, pour ne pas devenir fou, pour se dire que dehors, la vie existe encore. La culture, la mémoire, contre l’ inhumanité
Ne pas sombrer, ne pas se laisser aller à ses peurs, à ses terreurs.
Parfois pourtant, il cède au découragement, à l’abandon de soi, à une saine colère contre ceux qui le maintiennent en captivité, qu’il traite dans sa tête de tous les noms d’oiseau, dont il s’amuse à imaginer les dialogues le concernant dans une sorte de voix off burlesque. Colère aussi parfois contre ceux qui ne viennent pas le délivrer. Mais celle-là est fugace.
Ce récit est une véritable leçon, celle que nous donne un garçon ordinaire, parti travailler pour une organisation humanitaire et soudain saisi par l’impensable ; une leçon de résistance qui consiste entre autres choses à empêcher le mental de tricoter des scénarios catastrophiques, à garder l’esprit lucide, à savourer des instants volés en marchant dans la pièce pendant son repas, ou à croquer une gousse d’ail dérobée.
Le dessin est simple comme toujours chez Guy Delisle, tout est en nuances de gris, précis cependant, dans sa répétition. D’infimes détails montrent les transformations du corps de l’otage, la barbe qui pousse, les pieds qui noircissent, les taches sur les murs, le soleil qui filtre par la fenêtre de la première chambre.

Un témoignage remarquable, sensible, poignant dans sa grande simplicité, un petit bonhomme sans prétention mais de belle envergure, servi ici par un dessinateur plein d’humanité et de talent.
Danielle Trotzky

dargaud432 p., 27,50 € (en librairie le 16 septembre)

  • À lire bientôt dans notre rubrique « Coup d’œil dans le rétro« 

f7a587ef8ad6f7244e1c8c8fcf9e9f95

 

47787daa11d4fc379e6aec331aff72b1

 

 

 

 

 

Nuit noire sur Brest

couve_brest_la_rouge_telD’après Nuit franquiste sur Brest de Patrick Gourlay – Adaptation et dialogues Bertand Galic et Kris – Dessin et couleurs Damien Cuvillier – Ed. Futuropolis –

Nuit noire sur Brest revient sur un fait historique survenu en août 1937, opposant différents courants politiques à propos de la présence d’un sous-marin espagnol dans la rade de Brest, le C2.

La France d’alors, après la chute du leader socialiste du Front populaire, Léon Blum, est divisée. Les conservateurs, les milieux patronaux, les militaires sont inquiets, l’extrême droite est vigoureuse. Du côté espagnol, le coup d’État du général Franco contre le Frente popular complique encore la situation.

Le gouvernement n’est pas unanime sur les décisions à prendre. Il subit de plus les pressions diplomatiques du Royaume-Uni, qui exige la neutralité.

C’est dans ce contexte tourmenté, propice à l’espionnite, au double jeu et aux luttes souterraines, que débute le récit.mep_nuit_noire_sur_brest-3_telLe 20 août 1937, un bateau heurte dans le brouillard un sous-marin, dont l’équipage est espagnol. Sous couvert de neutralité dans le conflit qui secoue l’Espagne, les autorités françaises refusent l’assistance technique réclamée par le commissaire de bord, et lui intiment l’ordre de mouiller dans le port. Commence alors un ballet de personnages, sympathiques ou antipathiques, selon les points de vue. Nous croisons un espion, quelques Croix-de-Feu, un reporter, un patron de bar anarchiste, un groupe de communistes, un commandant de l’armée franquiste, et une entraîneuse, liée par son passé au capitaine du sous-marin.

La maîtrise des voies fluviales est cruciale pour qui veut l’emporter, or, Franco manque cruellement de sous-marin. Rien de plus urgent donc que de s’emparer des bâtiments républicains, même s’ils stationnent en France.

Paralysées par la neutralité et certaines sympathies, les autorités ne feront rien. Communistes et anarchistes uniront leurs forces pour faire échec à la prise de guerre franquiste. Le commando sera défait, ses membres arrêtés. Mais une justice clémente les fera ressortir trois jours après l’audience, avec six mois de prison, pour détention d’armes de guerre et cinq jours, pour délit de port d’armes, purgés en préventive.mep_nuit_noire_sur_brest-6_tel

Les dernières pages évoquent l’importance de la mémoire de ces années noires, pour repousser l’oubli qui pourrait tout ensevelir.

La trame du récit, très dense, requiert une certaine attention pour être suivie. Les personnages et les décors sont réalistes, avec des contrastes de couleurs saisissants. La postface de l’auteur, qui relate l’affaire dans toute sa complexité, son issue, le devenir des personnages, agrémentée de photographies d’époque, est passionnante.

Nicole Cortesi-Grou

88 p., 17 € – En librairie le 15 septembre

À lire également (2015-2016) :

(B.G.) Le Cheval d’Orgueil, Un maillot pour l’Algérie…

(K.) Un maillot pour l’Algérie, Notre Mère la Guerre, Toussaint 66, Un homme est mort, Un sac de billes, La grande évasion…

(D.C.) La guerre des Lulus, Livre d’or Grand Angle, Mon histoire de migration…

 

 

 

Anna Politkovskaïa – Journaliste dissidente

ANNA-P_COUV.inddde Francesco Matteuzi (texte) et Elisabetta Benfatto (dessin) –  Steinkis Ed. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.26

« L’unique devoir d’une journaliste est d’écrire sur ce qu’elle a vu. »

Il y a tout juste dix ans, les reportages sans concessions d’Anna Politkovskaïa, témoin oculaire du conflit qui opposait les indépendantistes tchétchènes (assimilés par Moscou aux terroristes d’Al Quaïda) au régime de Vladimir Poutine, dont elle dénonçait les crimes contre l’humanité, ont scellé le destin de la journaliste.

Bien qu’ayant conscience que sa vie ne tenait qu’à un fil, et malgré son découragement face aux représailles que subissaient ses informateurs, elle mena son combat jusqu’au bout. Par éthique professionnelle et aussi pour que les jeunes générations sachent que résister à l’arbitraire est un devoir.

Le 7 octobre 2006, elle était assassinée dans l’ascenseur de son immeuble. Pour beaucoup, cet acte sonnait comme une nouvelle mise en garde à l’adresse des opposants à un pouvoir qui cultivait auprès de son peuple un esprit nationaliste et nostalgique de l’ère soviétique et des gloires passées de l’empire tsariste.

Parce que chez nous, ça fonctionne ainsi. Si vous parlez, si vous révélez des faits que le régime veut dissimuler, vous êtes mort. Il y a les journalistes rééducables, ceux qu’on peut remettre sur la bonne voie (…). Ceux qui disent la vérité mènent une vraie guerre », lui fait dire Francesco Matteuzi en page 51. STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-P.2Quelques-uns des évènements majeurs qui ont traversé cette décennie sont ici illustrés, comme par exemple la prise d’otages au théâtre de la Doubrovka (oct. 2002). On la voit qui négocie avec l’un des assaillants. Il lui dicte ses conditions de retrait, mais l’irruption des forces spéciales russes, qui ont introduit un agent chimique inconnu dans le système de ventilation du lieu, vient réduire à néant toute tentative de conciliation.STEINKIS_ANNA-P_INT_2704-78Vient ensuite tragédie survenue dans l’école de Beslan, en Ossétie du Nord (sept. 2004). Elle est sobrement dépeinte par l’auteur à l’aide de quelques dessins de style naïf, sur un cahier d’écolier à petits carreaux : des militaires encagoulés, bâtons d’explosif à la main, terrorisent femmes et enfants. L’intervention des forces spéciales russes va une nouvelle fois mettre le feu aux poudres. La journaliste n’a rien pu faire. Elle espérait cette fois encore négocier avec les preneurs d’otages, mais elle en a été empêchée avant même d’avoir posé le pied sur le sol ossète.

Non rééducable, il faut la traiter en conséquence, a déclaré le maître du Kremlin…

Une BD toute simple, mais qui résonne comme un  bel hommage à l’exigence et à la rectitude d’une femme qui ne faisait que son métier.

Anne Calmat

126 p., 16 €

 

 

Trahie T.1 & 2

Couverturede Sylvain Runberg (scénario) et Joan Page 5Urgell (dessin), d’après le roman de la Suédoise Karin Alvtegen  – Ed. Dargaud

Le tome 1 pourrait se résumer ainsi : Henrik trompe Éva, qui décide de se venger. Un soir, la jeune mère de famille rencontre Jonas dans un bar et ils passent la nuit ensemble. Pour Éva, cet épisode est destiné à rester sans lendemain, mais Jonas ne l’entend pas ainsi.

On est un peu déboussolé au début de l’album, à cause des nombreux flash-back destinés en particulier à nous montrer le parcours de vie chaotique du jeune homme, mais au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture de ce thriller psychologique, on est impatient d’en connaître le dénouement.

Couverture - copieDans le tome 2, sorti en librairie le 26 août dernier, l’atmosphère est toujours aussi oppressante, le tour que prennent les événements, de plus en plus inquiétant, mais le suspense a curieusement perdu de son impact. On a compris dès le second tiers du volume précédent que Jonas est un psychopathe et on se doute qu’il va être prêt à tout pour récupérer la nouvelle élue de son cœur. De son côté, Éva n’a pas renoncé à faire payer à Henrik le prix de son infidélité et à lui pourrir la vie, ainsi que celle de sa rivale. Mais si noirs que soient ses desseins, ils sont peu de chose à côté de ce que lui réserve son amant d’une nuit, qui en l’occurrence n’a rien eu de torride. Page 7Le propre d’un thriller étant de maintenir ses lecteurs sur des charbons ardents, on n’en dira pas beaucoup plus, si ce n’est que la fin, glaçante et assez inattendue, donne à réfléchir. On ne peut s’empêcher de penser au cultissime film d’Adrian Lyne, Liaison fatale.

Le scénario est bien ficelé, même si on n’échappe pas aux incontournables clichés comportementaux, comme par exemple celui du fils mal-aimé qui, devenu adulte, recherche compulsivement l’amour inconditionnel d’une mère à travers toutes les femmes qu’il croise.Page 20Un plaisir de lecture malgré tout, tempéré par une certaine perplexité face au choix graphique de Joan Urgell : les visages sont tantôt inexpressifs, tantôt « surjoués », et on a du mal à identifier les personnages.

A.C. 

64 p., 14,99 € (chacun)

 

Iroquois

Iroquois03de Patrick Prugne (scénario et aquarelles) – Ed. Daniel Maghen

Le retour en grâce sur le petit écran des westerns des années 60 a mis un coup de projecteur sur ces hommes et femmes qu’à l’époque on appelait indifféremment « les Peaux-Rouges », qu’ils soient originaires d’Amérique du Nord, du Sud  ou du Canada. Il y avait les Apaches, les Sioux, les Comanches, les Cheyennes, etc. Et les Iroquois. Pour tous, sédentaires ou nomades, l’arrivée des Blancs a eu des répercussions plus négatives que positives.

L’action se déroule à Québec au début de l’été 1609. Plus préoccupé par les richesses que lui procurent la pêche à la baleine et le commerce des fourrures, la France d’Henri IV s’intéresse peu à ces arpents de terre habités par une poignée de « sauvages », pacifiés par l’explorateur Samuel de Champlain. Mais ce dernier, fondateur de Québec, a un objectif : établir des relations de confiance avec les nations amérindiennes (Hurons, Algonquins, Montagnais), grandes pourvoyeuses de fourrures, en leur prêtant main-forte pour que cessent les raids meurtriers dont ils font l’objet de la part des Iroquois, et donner ainsi à son comptoir l’ampleur d’un important lieu d’échanges commerciaux.

Constituée de trois bâtisses en rondins entourées d’une enceinte en bois, ladite colonie de Nouvelle-France abrite un groupe d’hommes qui s’apprêtent à faire face à leur premier conflit.

Iroquois02

L’album débute au moment où, soucieux de complaire à ses alliés hurons et montagnais et soutenu par une quarantaine de colons français, Champlain a décidé de passer à l’action en allant combattre l’ennemi sur ses propres terres. L’équipe est guidée par « Le Basque », un trafiquant de peaux qui connaît parfaitement la région, et qui a toutes les raisons de vouloir la mort de ceux qui l’ont scalpé. L’explorateur dispose quant à lui d’un argument de poids en la personne d’une otage, « Petite Loutre », fille d’un chef iroquois, achetée peu de temps auparavant aux Algonquins.

13770426_1197304493667699_2505110364421134186_n

Les Iroquois et « Petite Loutre » sont  résolus à vendre chèrement leur peau, mais que peuvent les plus braves contre les « bâtons tonnerre » ?  Champlain est  loin d’imaginer que cette opération guerrière, dite bataille du lac Champlain, va engendrer deux cents ans de conflits entre Français et Iroquois.

Je vois du sang… beaucoup de sang… Car la vengeance de notre peuple sera terrible pour d’innombrables lunes à venir, prédit en conclusion un vieux sage.

L’album, agrémenté d’un riche cahier graphique d’une vingtaine de pages, est splendide. L’évocation de cet épisode historique permet une nouvelle fois de mesurer les ravages sur les populations amérindiennes qu’ont engendrés l’arrivée des colons. Mais également, le degré de cynisme du personnage principal – peut-être à son corps défendant – dicté par l’obligation absolue de servir les intérêts du royaume de France. La haine qui oppose les Hurons aux Iroquois semble trop profonde, jamais nous ne parviendrons à les rapprocher. Il nous faudra choisir entre les uns et les autres, déclare l’un des personnages. Ce à quoi Champlain répond : Eh bien, nous choisirons en temps voulou. Ce sera le commerce des fourrures qui donnera le « la ».

À  bon entendeur.

Anne Calmat

104 p., 19,50 euros

10922841_436432756531015_6426752995452258534_nLes planches originales de cet album sont visibles à la galerie Maghen (Paris 6e) jusqu’au 17 septembre, puis au festival BD Boum de Blois, du 18 au 20 novembre 2016.

 

 

 

Pereira prétend

couv

d’après le roman de Antonio Tabucchi. Texte et dessin Pierre-Henry Gomont – Ed. Sarbacane. En librairie le 7 septembre

La phrase-titre, qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du roman que Tabucchi écrivit en 1994, intrigue. Celle qui accompagne la première planche de l’album ne fait que renforcer une impression de mise en accusation. Pereire prétend qu’il était bon catholique. Etait ? N’est plus ? Un accusé nécessairement présumé coupable si l’on tient compte du contexte historique du récit…P2

Nous sommes en 1938, dans le Portugal livré à Salazar et à ses sbires. Il y a ceux qui adhèrent aux thèses fascistes du dictateur, ceux qui les combattent et ceux qui préfèrent regarder ailleurs. Pereira appartient à la troisième catégorie. Nous l’accompagnons tout au long de son cheminement, plus existentiel que politique, vers une prise de conscience de sa responsabilité face à l’Histoire.

P3

C’est à la faveur de rencontres déterminantes (Francesco Rossi et Marta : deux opposants au régime, le docteur Cardoso, l’abbé Antonio…) que Pereira, chroniqueur littéraire vieillissant dans un journal catholique prétendument indépendant, englué dans ses souvenirs et ses regrets d’une vie qu’il n’a pas vécue, va faire surgir, presque à son insu, son « moi hégémonique », et devenir un être agissant.

Il traduisait Maupassant et Balzac pour les lecteurs du Lisboa, ses nouveaux amis vont lui proposer de louer Lorca et Maiakovski, considérés comme « sataniques » par le pouvoir en place. Il jugeait impubliables les billets nécrologiques anticipés qu’il avait commandés à « son fils de substitution », il lui rendra le plus bel hommage qui soit le moment venu.13781863_1375639565786083_4507435319216453122_n

Le roman de Antonio Tabucchi est superbe, essentiel. La BD de Pierre-Henry Gomont l’est tout autant. Tabucchi l’avait écrit au moment de l’arrivée imminente au pouvoir du très populiste Silvio Berlusconi, Gomont l’a adapté au moment où garder les yeux grands ouverts face aux menaces qui rôdent de toutes parts, est plus que jamais indispensable.

De nombreuses séquences d’une grande force émotionnelle (le meurtre de Francesco, la rencontre avec le docteur Cardoso…), servies par un trait simple et expressif, feront à coup sûr de cette BD, l’un temps forts de la rentrée.

Anne Calmat

160 p., 24 €

Du même auteur : Crématorium (Casterman, 2012), Rouge Karma (Sarbacane, 2014), Les nuits de Saturne (Sarbacane, 2015)

To-day