Archives de catégorie : Littérature Jeunesse

Le Dictateur – Ximo Abadia (suivi de) Papi Gaga & Tu te souviens… – Ed. La Joie de lire

Copyright X. Abadia / La Joie de lire

Comme il devient simple en parcourant cet album d’expliquer le concept de dictature aux jeunes enfants ! Il suffit dans un premier temps de savoir dessiner un carré, un rectangle, un cercle, un triangle et un général haut comme trois pommes et fluet comme un roseau (tout le monde connaît la fable de La Fontaine; Le chêne et le Roseau). Ajoutez au tableau des couleurs pétantes et lancez-vous.

Le héros de cette histoire a fait une fixation sur les carrés, au point de considérer que tous ceux qui aiment les autres figures géométriques sont des ennemis du peuple, c’est à dire ses ennemis..

« Il interdit ce qui n’était pas carré. » – « Et les autres finirent sous terre. »

Donnez-lui une once de pouvoir et il leur volera dans les plumes, donnez-lui le pouvoir absolu et ses sbires les enverront au cachot ou les aligneront face à un peloton d’exécution. Ceux qui n’auront pas eu la force de protester regarderont ailleurs, d’autres préfèreront l’exil dans un pays où les rectangles et leur clique ne sont pas regardés de travers. Du moins, espèrent-ils.

Dans le cas présent, celui qui nous occupe, un dénommé Franco – dont on a hélas un peu trop oublié qu’il fût l’égal de ses deux copains, Hitler et Mussolini, et non un général d’opérette – a fait édifier une statue monumentale à sa gloire afin que chacun sache qu’il est le seul Maître à bord. Il le restera pendant trente-neuf ans, sans qu’aucun État n’intervienne, et s’accrochera comme un damné à la vie pour ne pas quitter la scène.

« Il existe une sorte de « pacte de l’oubli », qui est en fait une récompense pour ceux qui ont participé à la dictature et un manque de respect pour toutes les personnes décédées. Cette période importante de notre histoire est à peine enseignée, dans certains livres universitaires, elle n’occupe que dix lignes », s’insurge Ximo Abadia. « Il est important que les jeunes sachent qui était le dictateur, sa mentalité et les exactions qui ont eu lieu pendant cette période. Nous ne pouvons pas grandir sans connaître notre passé. » (itv radiophonique)

Important aussi de savoir repérer les mécanismes de la dictature, ce livre ne pointant pas uniquement l’Espagne du passé mais bien tous les pays qui la subissent aujourd’hui, ou bien qu’elle menace.

Simple, efficace : tout est dit en très peu de mots. 56 p., 16,90

Anne Calmat

Parutions récentes

Roman illustré de Márcia Abreu, illustrations Lalimola / La joie de lire Copyright- 112. p.,9,90 €

Papi Gaga a peut-être un peu perdu la tête – un peu seulement ! – mais il a conservé l’essentiel : l’enthousiasme, la fantaisie et le goût de l’improvisation. De quoi ravir son petit-fils bien-aimé et nous entraîner à leur suite dans un voyage qui restera sûrement un de ses plus beaux souvenirs d’enfance pour Jéjé.

Papi et Jéjé

Délicieux ! A.C.

Album illustré de Zoran Drvenkar et Julia Bauer : La Joie de lire Copyright – 40 p., 22,90 €

« Tu te souviens quand nous sommes partis à l’aventure et que la route n’en finissait plus ? » « Tu te souviens quand les nuages ont rapproché leur tête et que tout à coup, il a fait sombre et que la pluie s’est mise à tomber ? Alors nous avons cherché un abri et vu un arbre qui écartait largement ses bras, comme un gardien de but guettant le ballon. » « Tu te souviens quand les vaches ont couru vers nous (…) quand les chiens ont débouché au coin de la rue et n’ont pas voulu nous laisser passer ? »

Ceux qui ici se souviennent sont en âge d’être grands-parents. Mais quel que soit l’âge de celle ou celui qui découvrira cet album, ces moments de partage, faits de petites frayeurs et de grands bonheurs, vécus avec l’ami(e) du moment ou peut-être celle ou celui de toujours, lui reviendront en mémoire. A.C.

« How dare you ! » Greta change le monde – Gabriella cinque – Vamille – Ed. Sarbacane

Copyright G. Cinque – Vamille / Sarbacane – Communiqué

« Vous avez volé mon enfance ! »

Les auteures s’expriment.

« Il y a deux grands protagonistes dans cette histoire. Le premier est le changement : changer soi-même, pour changer ce qui ne va pas. La réflexion sur nous-mêmes, l’interaction avec les autres, la curiosité sont par exemple des moteurs positifs de changement. C’est malheureux mais parfois, les catastrophes le sont elles aussi, nous le voyons bien avec la crise sanitaire actuelle, ou avec les urgences climatiques très graves qui obligent des communautés entières à changer leurs modes de vie.

C’est là qu’entre en jeu le deuxième protagoniste de cette histoire : la communauté. Des plus petites, comme l’école, où un enfant aujourd’hui doit être capable de trouver les outils pour comprendre ce qui doit être changé, jusqu’aux plus grandes communautés, les grands mouvements de personnes qui protestent partout dans le monde pour le bien de tous, en mettant de côté la paresse individuelle.

Mon album Greta change le monde parle de tout cela, montrant l’exemple d’une jeune fille courageuse et le processus de prise de conscience que j’imagine qu’elle a pu traverser. » G. C.

En librairie depuis le mois de mars. Mais hier c’est aujourd’hui, et c’est aussi demain…

48 p., 14,90 €

Gabrielle Cinque

Gabriella Cinque est née à Naples en 1988 et a suivi des études de bande dessinée et de cinéma. Elle travaille depuis treize ans dans la communication digitale et la direction artistique. Autrice et artiste touche-à- tout, elle anime des ateliers d’écriture, réalise des projets de street art ou de body art et a publié un album pour la jeunesse en Italie. Greta change le monde est son premier album en France. Elle vit à Paris.

Vamille

Née en 1991, Vamille (de son vrai nom Camille Vallotton), diplômée de la HEAD-Genève en communication visuelle, est aujourd’hui dessinatrice, surtout en bande dessinée, et vit à Fribourg. Avec tout juste trois livres à son actif, elle a déjà été lauréate de plusieurs récompenses, dont le prix Töpffer de la Jeune bande-dessinée à Genève en 2016. Greta change le monde est son premier album jeunesse.

Incroyable ! – Zabus – Hyppolyte – Ed. DArgaud

À partir du 17 avril 2020 – Copyright Zabus & Hippolythe / Dargaud

Cette histoire nous fait entrer un court moment dans la vie de Jean-Loup, un petit garçon timide et solitaire. Suite à sa rencontre fortuite avec une peau de banane placée sur sa route – incident qui va prendre tout son sens, comme dans le théâtre de Tchekhov – il sera amené, à son corps défendant, à renoncer progressivement à son monde imaginaire, à ses stratégies magiques, à ses tocs et talismans, afin que s’impose ce qu’un vieux monsieur nommé Sigmund Freud appela au siècle dernier « le principe de réalité ». 

L’action se déroule en Belgique. Le roi des Belges y joue un rôle réel et imaginaire important. C’est grâce à lui que s’ouvriront les opportunités qui feront sortir Jean-Loup de son isolement : celles de se présenter aux différents concours des Exposés, régional, général et national, d’y dépasser sa timidité, et mieux, d’y remporter un franc succès.

Agé de 11 ans, doté d’une mère adorée, absente mais très présente, d’un père présent mais très absent, sans frère ni sœur, Jean-Loup met en place des stratégies de survie : endosser l’habit de « mister nobody » à l’école, pour se protéger ; résister opiniâtrement à ses deux lignées d’ancêtres aux exigences redoutables ; tenir le réel à bonne distance par l’usage de fiches classant rigoureusement toutes informations en provenance du monde extérieur, et pour finir, donner forme à son quotidien en se distribuant ou s’ôtant des points, au gré de ses actions. 

Dans cet univers ingrat, deux objets constituent d’essentiels points d’appui : l’urne avec les cendres supposées de sa mère, auprès de quoi il puise conseils et confiance, ainsi qu’une petite figurine du roi des Belges qui, comme le faisait Jimini le cricket pour Pinocchio, lui sert de guide et de bonne conscience. 

Deux personnages vont s’associer pour lui offrir une chance de faire briller sa grande intelligence assortie d’une curiosité hors norme : un oncle maternel/ parrain, Johny Gala, improbable barbu-chevelu, et mademoiselle Ophélie, sa très charmante institutrice. Avec en toile de fond, le théâtre de Tchekhov qui au fil des évènements lui fournira ses références.

Les dimensions de son environnement font que le petit personnage blond apparaît bien fragile, engoncé dans son grand duffle-coat, camouflé derrière son gros cache-nez rouge ou vêtu d’un pull marin rayé rouge et blanc.

Les autres personnages stylisés mais extrêmement dynamiques et expressifs, s’animent comme un court métrage ou passent, comme tirés tout droit du cinéma de Fellini, des créatures comme cette Saraghina, secrétaire du roi.

Le Cosmos figure lui le destin qui, outre proposer un vaste champ d’exploration pour les exposés, fera au final se rencontrer le personnage-titre avec le passage de la comète 1983X58, ce qui déterminera l’issue de l’histoire, riche en surprises, que nous ne dévoilerons pas.

Le texte déroule le fil des dialogues intérieurs de Jean-Loup, entrecoupés de quelques échanges avec le monde extérieur. Il est émaillé de trouvailles poétiques, comme celle où il évoque son père, qu’il surnomme  monsieur « attends une minute Jean-Loup, j’arrive » et qu’il compare à une étoile : « quand il est là, il n’est pas vraiment là, et quand tu le vois, ce n’est pas vraiment lui que tu vois, j’ai l’impression qu’il est à des années lumières de moi ». 

On découvre, insérées entre les planches, quelques fiches issues des tiroirs de Jean-Loup ou part de ses lectures pour l’élaboration de son exposé. D’imposants dessins en noir et blanc séparent les différents chapitres (sept). 

Les images tracées en couleurs noir ou marron se détachent d’un fond qui va de l’abricot clair au marron sombre. Les touches de jaune et de rouge sont réservées au personnage principal, sauf lorsque de grandes tâches d’un rouge profond le mettent en valeur à travers la figuration d’un rideau de scène. 

L’ensemble, plein de charme et très finement observé, représente un antidote parfait au confinement.

Nicole Cortesi-Grou

200 p., 21 € – À partir de 12 ans – Copyright Ed. Dargaud

Vincent Zabus est dramaturge et scénariste de bandes dessinées. Né en 1971 à Namur, licencié de philologie romane il a enseigné le français, la littérature et le théâtre avant de se consacrer à l’écriture de pièces de théâtre et de scénarios de bandes dessinées. Sa pièce Les ombres obtint le prix Sony-Labou-Tansi en 2010, et le présent album, réalisé avec le dessinateur Hippolyte, a reçu plusieurs distinctions : Prix Laurence Tran, Prix des libraires Lucioles, prix des Lycéens de l’Ile-de-France. 

Hippolyte est illustrateur et auteur de bandes dessinées et l’un des principaux auteurs de bd-reportage. Installé dans l’ile de la Réunion, il est l’auteur de plusieurs séries, dont les adaptations de Dracula et du Maitre de Ballantrae de Robert L. Stevenson, et dans le domaine bd reportage, notamment L’Afrique de papa et Les Enfants de Kinshasa, nominé pour le prix Albert Londres. 

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Les Oiseaux de Germano Zullo & Albertine – Ed. La Joie de lire

68 p., 14,80 €
A vos agendas !

Les Oiseaux vient de recevoir le Prix de la poésie Lire et faire lire, organisé avec Le Printemps des poètes. Sa lecture sera en accès libre le 7 avril sur le blog « La Joie de Lire à la maison » (v. ci-après).

Ce n’est d’abord qu’un point rouge qui s’avance au milieu du désert doré. Arrivé au bord d’une falaise, un homme ouvre la porte arrière de son camion et libère une nuée d’oiseaux, de toutes tailles, de toutes couleurs, qui disparaissent à tire-d’aile. Ont-ils fait l’objet d’un trafic d’espèces rares, l’histoire ne le dit pas. 

Prendre un oiseau sous son aile…

Seul un petit noiraud au bec jaune n’a pas suivi ses semblables : il ne sait pas encore très bien voler. Les voilà maintenant tous les deux, côte-à-côte. L’homme mâchouille un sandwich et en propose un morceau à son voisin ; après quoi le libérateur d’oiseaux initie son nouvel ami à l’art de voler. Le volatile finit par prendre assez d’assurance pour partir à la recherche de ses congénères. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

Un instant de poésie sacrée qui nous emporte dans un monde de douceur et de générosité.

Anne Calmat

Voir également BdBD Archives : Le Président du monde (oct. 2016) et Roberto & Gélatine (juin 2019).

« La Joie de Lire à la maison » : ouvrages et coloriages à …www.letelegramme.fr › … › Atelier enfants Des idees pour s occuper

Migrants – Issa Watanabe – La Joie de lire

En librairie le 20 janvier 2020 – copyright I. Watanabe/Joie de lire

Ce pourrait être l’illustration d’une fable de La Fontaine, ou bien celles de textes sacrés qui racontent l’histoire sans cesse renouvelée des grandes migrations humaines.

Celles et ceux qui ici ont pris la route de l’exil cheminent au milieu d’arbres aux membres décharnés, le regard fixe, dans un silence palpable, tous différents, tous tendus vers un seul et unique but. Ils ont fui les violences, la misère, leurs terres arides brûlées jusqu’aux entrailles. Les plus vigoureux veillent sur les plus vulnérables, la mort, escortée par un magnifique oiseau que l’on dirait sorti d’un conte des Mille et une nuits, ferme la marche.

On est immédiatement happé par la force des images.

Les couleurs bigarrées de leurs tenues contrastent avec l’uniformité des paysages lugubres qu’ils traversent. Plus tard, ils feront une halte, sortiront leurs ustensiles de cuisine, ensuite ils s’étendront à même le sol pour quelques heures de repos, avant de repartir. Combien seront-ils à atteindre la « Terre promise » ? Et tiendra-t-elle ses promesses ?

Une histoire qui se passe de mots, dotée d’une forte charge émotionnelle. À semer à tous les vents.

Anne Calmat

40 p., 15,90 €

La cape de Pierre – Ed. La Joie de lire

Depuis janvier 2020 – © I M Kjølstadmyr, Ø. Torseter/La Joie de lire – Tout public

Paris, au début du 20è siècle.

L’homme à la tête d’éléphant qui figure sur la couverture de ce nouvel opus imaginé par la Norvégienne Inger Marie Kjølstadmyr et son compatriote Øyvin Torseter n’est pas un inconnu pour les lecteurs de la rubrique Littérature Jeunesse de Bd/BD. Pas plus qu’il ne l’est pour leurs parents. Tous l’ont découvert précédemment dans le « rôle » d’un riche collectionneur d’objets insolites, à la recherche de l’aventurier qui l’aidera à dénicher l’œil le plus gros du monde*. Cet homme ne portait alors pas de chapeau melon riquiqui, mais une casquette de marinier. L’histoire était insolite, et, comme celle qui l’avait précédée** et celle qui nous occupe aujourd’hui, avait pour ingrédients un zeste de mythologie saupoudré d’une bonne dose de dépassement de soi.

Ici, c’est l’ami fidèle de Pierre qui raconte à son jeune client ce qu’il est advenu de ce singulier personnage dont le portrait trône en bonne place dans son salon de coiffure.

Pierre avait réalisé son rêve le plus accessible : il était à force de travail devenu un tailleur célèbre dont le nom courait sur les lèvres de celles et ceux qui attendaient patiemment leur tour avant de pénêtrer dans le « saint des saints » afin d’y commander ou de se procurer le vêtement convoité.

Les jours d’accalmie, Pierre créait de nouveaux modèles… et rêvait.

Il rêvait d’accomplir une action d’éclat qui inscrirait à jamais son nom dans le Grand livre des Exploits. Certains s’y étaient essayé dans le passé, mais ils s’étaient brûlé les ailes. D’autres y étaient parvenus, mais avec des moyens trop visibles qui, pensait Pierre, avaient eu pour effet de minorer la magie de l’instant. Qu’en serait-il de lui ?

Une réussite et de nouveau une très belle surprise. L’originalité de la fable, qui comme toujours comporte plusieurs niveaux de lecture, est accentuée par l’étrangeté physique de ses nombreux personnages et son dessin artistiquement inclassable.

Mais s’agit-il vraiment d’une surprise pour celles et ceux qui ont précédemment lu les albums illustrés par l’un des artistes les plus originaux du moment ?

Anne Calmat

56 p., 16,90 €

  • Tête de mule, oct. 2016 (voir Archives)
  • Mulysse prend le large, nov. 2018 (voir Archives)

Hercule à la plage – Fabrice Melquiot – Ed. La Joie de lire, coll. La Joie d’agir

Sortie en novembre 2019 – Mise en page Jeanne Roualet ©

Le livre se lit tête-bêche. D’un côté, il y a la pièce de Fabrice Melquiot, et de l’autre « l’Avant », c’est à dire tout ce qui a précédé – et précède en général – la présentation au public d’un spectacle vivant. Commençons donc par « l’Avant », ce sera très bientôt d’actualité.

«  On peut considérer qu’une pièce de théâtre connaît plusieurs états : la pièce que l’auteur a conçue, celle qu’il a écrite (ce n’est pas forcément la même), la pièce que jouent les comédiens et celle qu’entendent les spectateurs. Les arts plastiques apportent à leur tour toutes les ressourses dont ils disposent et la musique peut créer le mystère, l’inconnu divin. », Gaston Baty, 1923

Cette partie de l’album met un coup de projecteur sur celles et ceux qui participent à une telle aventure, et qu’on ne cite pas toujours le moment venu : assistant(e) à la mise en scène, scénographe, costumière, maquilleuse, technicien/technicienne (son, lumière…). Chaque spécialité est ici détaillée, puis commentée. La pièce a été créée en 2019 au festival d’Avignon dans une mise en scène de Mariama Sylla.

Ce que raconte Hercule à la plage

Angelo, Charles et Melvil cherchent India dans ce que l’auteur décrit comme un labyrinthe, en ruine. Un espace hors du temps qui évoque celui où Thésée, guidé par le fil d’Ariane, parvint à retrouver le Minotaure. Tous se sont connus sur les bancs de l’école primaire, puis ils se sont perdus de vue.

Ce labyrinthe contient leurs souvenirs, réels ou non. Ils traversent les âges, ils ont neuf, quinze, quarante ans. Ils se racontent, apparaissent puis disparaissent. Il y a longtemps, India, qui n’était encore qu’une enfant, a lancé un défi à ses trois soupirants : « Si vous voulez m’aimer, soyez Hercule, sinon rien. » (…) « Je ne veux pas d’une vie normale avec des amis moyens. » Pourquoi Hercule ? Parce que lorsqu’elle était enfant, sa maman lui racontait les douze travaux. Les gamins l’ont prise au mot, ils ont accompli des exploits qui, à hauteur d’enfant, étaient dans la lignée de ceux du héros de la mythologie gréco-romaine.

Quelques années plus tard, le père d’India les a tous emmenés voir la mer, ensemble pour la dernière fois. « Elle va déménager, le verbe le plus dégoûtant de la langue française » résume Melvil.

India sur le sable, India sous le soleil, India les mettant à l’épreuve… Puis India désertant, emportant avec elle leur certitude d’être toujours unis et ne leur laissant que le souvenir d’amours platoniques.

Angelo : « La vie était pleine de promesses. Et on était si jeunes et si pleins de rêves. On allait se revoir, un jour ou l’autre, c’était sûr et certain ! »

Le texte – un voyage initiatique au terme duquel l’héroïne apparaît sous un tout autre jour – comporte plusieurs niveaux de lecture selon l’âge auquel on le découvre. Les temporalités s’enchevêtrent, le présent des personnages se mêle à leur passé, la narration s’interrompt pour faire place au dialogue, la mythologie grecque côtoie celle des héros de Marvel : Superman et toute la flopée de ceux dont le nom se termine en « man« . Est-ce que tout cela est vrai ? Angelo, Charles et Melvil étaient-ils si « moyens » et India tellement hors du commun ? Troublant.

A.C.

Tout lectorat à partir de 12 ans. 128 p., 23 €

Socrate et son papa prennent leur temps – Einar Øverenget – Øyvind Torseter – Ed. La Joie de lire

En librairie depuis octobre 2019 – Dessins copyright Øyvind Torseter – Collection Philo et autres chemins

Nous l’avons souvent constaté, les enfants ont à la fois les pieds solidement ancrés dans le sol et le nez dans les étoiles. C’est comme s’ils étaient des intermédiares entre le ciel et la terre.

C’est le cas du petit Socrate qui, à l’instar de son illustre homonyme, pose des questions – dont la pertinence n’échappe pas à son papa – et n’hésite pas à s’engager dans une antithèse lorsque sa réponse lui semble un peu juste.

Paru en 2015

Dans le volume précédent, notre philosophe en herbe se demandait, par exemple, si les choses doivent forcément être visibles pour être réelles, ou bien, pourquoi les étoiles nous paraissent-elles aussi petites que des grains de sable alors qu’elles ne le sont pas ?

Dans ce nouvel opus, « Socrate le Jeune » s’interroge et interroge son père (qui, de maître peut à l’occasion devenir disciple) sur le temps : celui dont on dispose ou non, que l’on prend ou non, sur les voyages dans le temps, qui peuvent ne durer qu’un instant… Sur le secret aussi, que l’on partage ou non, sur l’envie que l’on a de faire savoir à son entourage qu’on en détient un, mais qu’on le gardera pour soi… Sur les voyages, au sens propre comme au fuguré… Sur la subjectivité et le sentiment que de tel ou tel objet nous inspire… Sur les rêves : que se passe-t-il lorsque nous rêvons ? Les rêves sont-ils une l’occasion de vivre des choses inédites ? Quelle réalité explorons-nous alors ?

Une initation tout en douceur à la philosophie, un délice à partager avec les tout-petits (à partir de 6 ans)… qui ont de bonnes chances de vous stupéfier et de vous amener à stimuler vos petites cellules grises.

Anne Calmat

56 p., 11 €

Regarde, elles parlent ! Ed. La Joie de lire

Depuis le 19 septembre 2019 – Copyright F. Gilberti / La Joie de lire – À partir de 8 ans.

Giselle Comte, Sandrine Moeschler, Laurence Schmidlin, Déborah Strebel – Illustrations Fausto Gilberti

Le visage d’une femme ou d’un homme, les lieux, les événements qui ont marqué l’Histoire ont de tout temps inspiré les peintres et les sculpteurs. Leurs œuvres s’étalent sur les murs ou dans les salles d’exposition du monde entier. S’il arrive que certaines ne nous « parlent » décidément pas, c’est peut-être que nous n’avons pas suffisemment tendu l’oreille…

Vous êtes-vous jamais demandé ce que pensaient celles et ceux qui étaient obligés de rester immobiles des heures durant, dans une position parfois inconfortable, avec interdiction absolue de bouger et, le cas échéant, d’échanger quelques mots avec le ou les autres modèles qui se trouvaient à leurs côtés dans l’atelier de l’artiste ?

Vu sous cet angle, on compatit rétrospectivement au torticolis probable de La Jeune fille à la perle de Vemeer ou aux douleurs endurées par la Porteuse d’eau de Goya.

C’est ce que raconte ce livre.

La Mariette aux fraises, Albert Anker 1984 ©

Prenons ici l’exemple de la petite Rosa, dix ans, contrainte de jouer les statues, son panier en osier contenant deux gros pots en grès remplis de fraises accroché au bras. Que peut-elle se dire d’autre que « Dépêchez-vous, je vous en supplie Albert (…) j’ai le bras en compote. Et ce foulard [dont on m’a affublée], qu’est-ce qu’il me gratte ! Je n’en porte jamais d’habitude. »

Le port de Rouen, Félix Vallotton 1901 ©

Ou bien le choix qu’a fait Félix Vallotton de placer au premier plan de sa toile deux terrassiers en train de paver le quai du port de Rouen, et de reléguer à l’arrière-plan la célèbre cathédrale, rendue presque invisible par la pollution ambiante. Les deux hommes se félicitent qu’un artiste ait ainsi honoré des modestes travailleurs. « Enfin un peintre qui reconnaît notre boulot ! »

We Are All Astronauts, Julian Charrière 2013 ©

Et plus loin, au chapitre 6, ces quinze globes terrestres faits de différentes matières, tenus par un fil. Un seizième a échappé à la vigilance du plasticien, il l’observe depuis sa cachette, décrit le processus de création de l’artiste et invite à réfléchir sur le message à caractère écologique que sous-tend son installation.

Sans titre, Olivier Mosset 1975

Il y a aussi ce cercle noir qui donne le tournis. Il a été reproduit à l’identique des dizaines de fois par Olivier Mosset, quel que soit le format de la toile carrée qui l’a accueilli. « Je ne représente rien d’autre que moi-même : un cercle noir sur une surface blanche » explique ledit cercle. (…) Mais pourquoi s’obstiner à reproduire sans cesse une même forme alors qu’il existe tant de sujets à peindre ? Parce que l’artiste était paresseux ? Réponse au chapitre 3 de ce livre original qui en comporte 15. Gageons que les enfants, dont l’imagination est fertile, sauront donner vie à cette œuvre, destinée, selon son auteur, « à ne provoquer ni peur, ni rire, ni dégoût, ni plaisir« .

Quinze œuvres donc (*), revues sous l’angle de l’humour et de la légèreté – les animaux et les végétaux ont aussi leur mot à dire – à (re)découvrir dans un premier temps, avant d’aller au devant de toutes celles qui nous attendent dans les musées.

Anne Calmat

92 p., 14,90 €

(*) Albert Anker – Félix Vallotton – Olivier Mosset – Alice Bailly – Kader Attia – Julian Charrière – Giuseppe Penone – Louis Soutter – Françoise Dubois – Marcel Broudthaers – Daniel Spoerri – Auguste Rodin – Emilienne Farny – François Bocion – Oskar Kokoschka

Les amoureux – Victor Hussenot – Ed. La Joie de lire


Depuis août 2019 © V. Hussenot/Joie de lire

Ces deux-là n’ont probablement jamais entendu parler de Georges Brassens ou de Robert Doineau. Ils ne perdent pas leur temps à se bécoter sur les bancs publics ou devant les terrasses de cafés, ils agissent avec la pointe de leurs deux feutres-pinceaux : un rouge pour elle, un bleu pour lui. Ils ont dix, vingt, trente, cinquante ans (voire plus), et ils sont a-mou-reux. Appelons-les Léo et Léa.

Quand un obstacle tente d’infléchir le cours de leur existence, ils lui barrent la route et prennent les choses en main. Léo broie-t-il du noir après un cauchemar que, dès qu’elle s’en aperçoit, Léa s’empresse de mettre de la couleur dans sa vie intérieure. Pour la remercier, il lui dessine une monumentale pièce montée… Gare à l’indigestion !

Quelques planches plus haut, la portée musicale que Léo a créée au-dessus d’une bande de danseurs endiablés se défait et se transforme en une pluie diluvienne ; les danseurs fuient, Léo et Léa restent, mais se retrouvent trempés jusqu’aux os. Un immense parapluie aura tôt fait de les mettre au sec.

Détail planche

Les paysages apparaissent et se transforment au gré des circonstances et de l’humeur des deux héros… qui parfois peut s’avérer belliqueuse. Dans ce cas, c’est la castagne : furieux, Léo dessine alors un mur entre Léa et lui. Des tourbillons de colère noire envahissent l’espace et tentent de prendre le pouvoir. Plus sage, Léa opte pour une porte entrouverte.

Pour le moment leurs routes sont parallèles, comme si elles étaient destinées à ne plus jamais se croiser, mais peu à peu elles vont redevenir sinueuses, puis s’enchevêtrer. C’est ça l’amour.

Fin du voyage ? Oh que non !

Un album sans paroles, mais où tout est dit, à offrir aux amoureux de tous âges. Ils se reconnaîtront sûrement.

Anne Calmat

76 p., 16,90 €

Les Mystères de la peur – Bruno Pellegrino – Rémi Farnos (suivi de) Roberto & Gélatine – Germano Zullo – Albertine – Ed. La Joie de Lire

Depuis mai 2019 – © B. Pellegrino – R. Farnos / La Joie de Lire – coll. Les Mystères de la connaissance

Même pas peur ! D’ailleurs comment Lou, 12 ans, le pourrait-elle ? Elle en ignore depuis toujours jusqu’à la sensation. Elle ne comprend par conséquent pas pourquoi l’un de ses deux papas était dans tous ses états lorsqu’elle qu’elle a sauté à pieds joints sur la voie ferrée pour récupérer une peluche qu’un gamin venait de laisser tomber, alors que l’entrée en gare du direct de 18h47 était annoncée.

Ce n’est pas son premier exploit et il y a peu de chance que ce soit le dernier, aussi ses deux papas ont-ils décidé de l’amener chez le médecin.

Après moult examens, la sentence tombe : la faute en revient à une amygdale (pas celles auxquelles on pense) située dans l’hypothalamus : elle ne fait pas correctement son boulot. En résumé, le cerveau de Lou n’est pas équipé pour ressentir la peur.

Le bon docteur X propose pour elle une immersion de quatre jours dans le bien-nommé Institut P.E.T.O.C.H.E. (Peurs, Epouvantes et leur Traitement Organisé, Ciblé et Hautement Efficace) où une poignée d’ados souffrant d’angoisses et de phobies sont rééduqués au moyen d’un ensemble d’épreuves sur le mode « Fort Boyard ». Il espère qu’à leur contact Lou fasse surgir cette émotion qui lui échappe. Le monde de la peur irrépressible face à celui de l’impassibilité.

La voici maintenant plongée au cœur de l’action. Comment l’amygdale fauteuse de troubles va-t-elle se comporter ? Lou fera-t-elle ses preuves, sachant que celles ou ceux qui n’auront pas satisfait à l’examen final n’auront pas le droit de repartir ?

Les épreuves se succèdent, non dénuées d’une certaine forme de sadisme de la part de celle qui les a concoctées. Les camarades de Lou tremblent de peur cependant qu’elle reste de marbre. Quant à la nouvelle venue, la mystérieuse Mona aux cheveux bleus, tenue à l’écart par le groupe en raison de sa différence – sauf bien entendu par Lou qui lui tend une main secourable – elle ne laisse rien paraître…

Ce récit fictionnel, construit à partir à partir d’un cas réel et d’études scientifiques menées à l’Université de Lausanne, est illustré par Rémi Farnos. Les lecteurs de BdBD ont eu l’occasion de découvrir en 2016 et en 2017 deux de ses albums, Le Monde des Végétanimaux et Alcibiade (Voir Archives).

Cette histoire aussi intrigante que captivante aborde ici les thèmes essentiels de la peur de l’autre et de tout ce qui nous est étranger, et aussi ceux de la solidarité nécessaire entre les individus, de la désinformation et des idées reçues.

Anne Calmat

À partir de 10 ans. 144 p., 14,50 €

Toujours aux éditions La Joie de lire. En librairie depuis avril 2019)

Roberto & Gélatine  » Une grande histoire pour les grands » de Germano Zullo (scénario) et Albertine (dessin)

© G. Zollo – Albertine / La Joie de lire

Les adultes se reconnaîtront probablement (et reconnaîtront leurs petits) dans cette histoire qui met en scène la petite Gélatine, bien déterminée à ce que son grand frère s’intéresse à elle et abandonne toute affaire cessante ce qu’il est en train de faire. En l’occurence l’écriture d’un roman. ‘Obê’to ! ‘Obê’too ! ‘Obê’tooo ! insiste Gélatine. De guerre lasse, Roberto abandonne son ordinateur et propose de lui lire une histoire. Mais ce n’est pas suffisant, Albertine en veut plus, toujours plus. Et lorsqu’il retourne à ses propres personnages, la petite fille décide de créer à son tour une histoire. Une histoire dans laquelle son frérot change totalement de visage…

Les séquences évoluent par petites touches, de façon presque imperceptible, comme lors de la fabrication d’un film d’animation : le coup d’oeil en biais du frère précède sa mine consternée, puis irritée. On l’entend distinctement râler intérieurement, comme on entend Gélatine l’houspiller. C’est tout simple, plein d’humour et de poésie, le duo Germano Zullo et Albertine fonctionne à nouveau à merveille (v. aussi Le Président du monde, archives BdBD, oct. 2016) et on a hâte de découvrir le second opus de la série Roberto & Gélatine.

A . C.

Tout public – 88 p., 14,90 €

King Kong – Michel Piquemal - Christophe Blain – Ed. Albin Michel

© Piquemal-Blain / Hachette
En librairie depuis le de juin 2019

 » Un horrible rugissement déchira la nuit, et la frayeur d’Ann redoubla. Kong sortit de sa jungle, immense terrifiant. Il martela sa poitrine de ses poings velus. Pourtant, lorsqu’il aperçut Ann, son visage se radoucit. Avec délicatesse, il s’approcha d’elle et délia ses poignets… Anne senti la main rugueuse contre elle et s’évanouit, tandis qu’il la serrait tendrement dans ses bras. » (p.19)

Sorti en 1933 aux USA, le film, réalisé par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, avec moult effets spéciaux qui firent grand bruit à l’époque, raconte l’histoire d’une jeune fille pauvre, Ann Darrow, qui vole une pomme à un étalage dans le quartier de Manhattan. Le cinéaste Carl Denham assiste à la scène, la soustrait à la vindicte du commerçant, et, frappé par sa beauté, l’engage sur le champ pour le documentaire qu’il s’apprête tourner.

Il projette en effet de filmer une bête monstrueuse, sorte de demi-dieu pour les habitants d’une île mystérieuse au large de Sumatra. Et la jeune fille dans tout cela ? Denham compte se servir d’elle pour charmer celui que les indigènes appellent Kong.

p. 19

Mais les choses vont prendre une tournure inattendue : la Bête va s’éprendre de la Belle, être capturée et devenir une attraction à sensation sur une scène de Broadway… On connaît la suite.

Ce qui est intéressant dans ce remake sur papier glacé, c’est la façon dont Michel Piquemal (adaptation) Christophe Blain (illustrations) sont parvenus, avec un texte réduit à l’essentiel et des dessins qui mêlent sophistication et minimalisme, à nous faire entendre le long cri qui traverse de part en part cette histoire. Cri de celle qui a faim, cris des indigènes piétinés par leur King lorsque qu’on lui ravit sa bien-aimée, cris des animaux de la jungle, cris du public face au spectacle de Kong enchaîné, qu’Ann a rejoint rejoint sur la scène. Et enfin , cri de colère de Kong, victime de la jungle des villes et de la cupidité des hommes.

C’est peut-être aussi de la part des deux auteurs, une forme de réquisitoire contre tous les voleurs de vie, avides d’exotisme.

A. C.

43 p., 14,95 €

  • Un remake du film, réalisé par John Guillermin (USA), est sorti en France en 1976.



Les tableaux de l’ombre – Jean Dytar – Ed. Delcourt

Depuis le 9 mai 2019 – Copyright J. Dytar/Ed. Delcourt

Qui n’a jamais eu la sensation d’être suivi du regard par le personnage d’un tableau ou d’avoir surpris l’ébauche d’un sourire sur le visage d’un autre, d’ordinaire inexpressif  ? C’est ce qui arrive à Jean lors d’une visite scolaire au musée du Louvre.

Il s’est détaché du groupe d’élèves et s’intéresse aux œuvres exposées, lorsque son œil est attiré par une petite toile qui représente une jeune fille penchée sur son ouvrage. Soudain La Dentelière (peinte par Vermeer) regarde dans sa direction et esquisse un sourire.

À peine remis de sa surprise, Jean constate que la classe est repartie sans lui. Panique. Pendant qu’une guide court après le groupe, le jeune garçon découvre une série de petits tableaux qui illustrent les Cinq sens*. Cette fois, ce sont les personnages qui s’étonnent ouvertement qu’un visiteur s’intéresse à eux. « Eh les copains, je crois que j’ai tapé dans l’œil d’un gamin » lance fièrement Tobias (l’ouïe ) à la cantonade. Il est même prêt à prendre son luth pour lui jouer un petit air de sa composition, histoire de le remercier. C’est ainsi qu’on apprend que Tobias, Hilda (le goût), Caspar (l’odorat), Nils (le toucher) et Saskia (la vue) s’ennuient ferme dans leur coin, et même qu’ils voient d’un très mauvais œil l’intérêt que portent les visiteurs à un tableau voisin, qui il est vrai a la particularité de raconter deux histoires imaginées par deux peintres différents**.

Vingt années se sont écoulées depuis cet épisode et nous retrouvons « la bande des cinq » dans la même disposition d’esprit. À ceci près qu’une fiesta se prépare dans le département des peintures italiennes et que Saskia y a été invitée par Guido, son amoureux. Au risque pour ce dernier de s’attirer les foudres des trois jeunes beautés qui l’entourent depuis plus de trois siècles***… Mais l’amour à ses raisons, etc. Bien qu’en proie aux prémisses d’une crise existentielle, qui verra son aboutissement dans la seconde partie de l’album, Mona Lisa a prévu d’honorer la soirée de sa présence. Les autres Sens voudraient bien se joindre à Saskia, à commencer par Tobia. « Je lui chanterai une sérénade, elle ne pourra pas me refuser son autographe. »

Détail p. 15

Les invités, accompagnés de leurs animaux respectifs, sont tous sortis de leurs cadres (de vie) : il y a foule. Un vent révolutionnaire souffle néanmoins sur une partie de l’assistance – les tableaux de l’ombre contre ceux de la lumière – et les dissensions se font jour, avec une déconvenue de taille pour Saskia et Tobias, qui n’apparaissant pas sur la liste des VIP se sont faits refouler par le videur.

Au petit matin, chacun regagne ses pénates, ni vu ni connu.

Détail p. 23

Le temps de faire un nouveau bond d’une année et nous retrouvons nos cinq sens plus moroses que jamais « Encore une journée qui démarre (…) Quel ennui ! » Mais l’auteur est loin d’avoir dit son dernier mot… Il se paie même le luxe de se mettre en scène dans propre son album et d’y intégrer ses futurs lecteurs ; lesquels, on s’en doute, vont avoir le bon goût de s’intéresser aux œuvres qui d’ordinaire passent inaperçues…

Jubilatoire et futé. Une excellente façon d’entraîner les plus récalcitrants à la découverte d’œuvres, pour eux « antédiluviennes ».

Anne Calmat

72 p., 14,95 €

* Les cinq sens – Anthonie Palamedes (17e s.)

** Vue d’intérieur ou Les pantoufles – attribué à Samuel van Hoogstraten (17e s.)

*** Le Jugement de Pâris – Girolamo di Benvenuto (17e s.)

Les couleurs du ghetto – Aline Sax – Caryl Strzelecki – Ed. La Joie de lire

Depuis mars 2019 – Roman illustré traduit par Maurice Lomré © La Joie de lire

À partir de 13 ans.

À l’heure où un pourcentage non négligeable d’adolescents semble ne pas avoir pris la mesure de ce qu’a été la Shoah durant la Deuxième Guerre mondiale, ce texte sensible sera un complément précieux de leurs manuels d’histoire.

En septembre 1939, les Allemands envahissent la Pologne. Un an plus tard, lorsque débute le récit, il y a deux Varsovie : le ghetto juif et la partie aryenne de la ville. Le jeune Misja décrit tout d’abord le processus insidieux de la ségrégation à l’encontre de ceux dont l’Occupant veut se débarrasser : brimades, arrestations, exécutions. Jusqu’au jour où le ghetto se retrouve encerclé par un haut mur surmonté de tessons de verre et de barbelés, avec interdiction absolue de sortir, sauf pour aller travailler. Un ersatz de ville dans la ville. Les Juifs s’y entassent par centaines de milliers dans un dénuement absolu, la faim et les épidémies ne tardent pas à faire leur œuvre. « Certaines familles sortaient leurs morts et les déposaient sur le trottoir. Une carriole viendrait ensuite les emmener. »

Un soir, mu par la colère et la culpabilité de n’avoir pas résisté à ce qui était en train de se produire, le jeune Misja décide de quitter clandestinement le ghetto, à la recherche de nourriture pour les siens.

« J’avais trouvé le paradis : la boulangerie d’un copain de classe. (…) Je remplissais mes poches de gâteaux. Je suis sûr que l’homme (le boulanger) était au courant de mes visites… « 
© Caryl Strzelecki
« (…) jusqu’au jour où je l’ai attendue longtemps, très longtemps… » © Caryl Strzelecki

Cette sortie nocturne sera suivie de nombreuses autres.

Le

Le narrateur n’est pas le seul à transgresser les ordres, les Allemands le savent, aussi attendent-ils les fuyards au tournant, munis de lances-flammes. Ceux qui sont pris sur le fait sont exécutés ou font l’objet de représailles d’une cruauté inimaginable. «  Malgré cela, nous ne nous laissions pas faire. Le sang versé n’avait pas le temps de sécher que d’autres tentaient déjà leur chance. »

À l’été 1942, les déportations commencent sous un prétexte fallacieux. Misja sent intuitivement qu’il s’agit d’un aller sans retour. Le groupe de résistants qui s’est constitué au cœur même du ghetto et auquel il va s’intégrer lui en apportera la confirmation. Dès lors, il n’est plus seul, il se sent prêt à l’action.

« Nous les Juifs du ghetto, allions être transférés et vivre dans des petits villages russes. À nous le grand air et les vastes étendues (…) Je ne croyais pas à ces histoires. » © Caryl Strzelecki

L’insurrection est proche. Les armes sont fourbies sous l’œil avisé d’un déserteur allemand, les cocktails molotov sont prêts à être lancés à la face des bourreaux. Tous savent que leurs chances de survie sont plus que minces, mais là n’est pas la question : « Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? leur a demandé Mordechai, le chef du groupe. On est le 19 avril 1943.

La suite appartient à celles et ceux qui découvriront ce beau roman qui, à l’heure de la montée des populismes un peu partout en Europe, incite à lire le présent et le futur à la lueur du passé.

Anne Calmat

112 p., 14,50€

De la même auteure : La jeune fille et le soldat, La Joie de lire 2017.

Le Chat Muche (suivi de) Les Mécanos – Ed. La Joie de Lire

Depuis le 21 mars 2019 – copyright S. Eidrigevicius / La Joie de lire

Le Chat Muche d’Yves Velan – Illustrations Statys Eidrigevicius. À partir de 6 ans.

Chacun a son point de vue sur la morale. Voici celui de l’auteur de cette histoire extravagante… et pas si morale de ça.


La morale est un sac de cailloux qu’on porte sur son estomac.
Bien sûr, on ne peut pas le voir mais on le sent.
Il vous entraîne à faire certaines choses et vous retient d’en faire d’autres.
Chez certaines personnes, il est léger et elles font presque tout ce qui leur passe par la tête ; alors ont dit qu’elle ont peu de morale ;
chez d’autres, il est lourd et elles n’osent faire presque rien ;
ces personnes-là ont énormément de morale.

Muche fait grise mine. Son maître ne lui a-t-il pas reproché de trop manger ? Il a même déclaré qu’avec ce qu’il dévore, on pourrait nourrir dix Indiens. Le poids de la morale est si lourd à porter que Muche en a perdu l’appétit.

Papa, maman, Babette et Muche

Du coup, il veut en savoir plus sur ceux à qui il a, bien malgré lui, ôté le chapati de la bouche. Il apprend ainsi que les yogi s’alimentent peu, qu’ils sont capables de léviter, de voir l’Invisible, et qu’ils peuvent sortir dans la neige enveloppés d’un drap mouillé, rester trois jours dehors sans manger, puis rentrer au bercail aussi frais qu’un gardon. Et qui plus est, avec le drap totalement sec. Le temps passe, Muche fait des rencontres insolites…

Un soir, Babette affirme à son père l’avoir vu flotter dans la cuisine. Une autre fois, on voit Muche sortir en trombe de la maison, trempé comme une souche, avant de disparaître pendant trois jours.

Dès lors, comment après avoir lu ce récit loufoque et doucement anthropomorphique, continuer à voir son chat du même œil ?

Il y a en tout cas fort à parier que pour lui, le sac de cailloux s’est considérablement allégé.

Anne Calmat
36 p. 14, 90

En librairie depuis le 21 mars 2019 – copyright M. Saladrigas/ La Joie de lire 

Les Mécanos de Max Saladigras (scénario et dessin) – À partir de 6 ans.

L’album raconte les aventures de Timothée et Théotim, deux jeunes inventeurs devenus à ce point célèbres que la reine d’une contrée très très lointaine, qu’on appelle la planète aux 5 lunes, les convoque et les charge de construire cinq capteurs d’énergie destinés à alimenter tout le royaume.

Les voilà qui galopent par monts et par vaux à la recherche des meilleurs emplacements. Un… deux…trois… quatre… Le temps pour Théotim de s’amouracher d’une jeune vendeuse de boissons, et le cinquième est trouvé. Il ne leur reste plus qu’à attendre que les cinq lunes soient alignées pour que la lumière soit.

Eh bien non, elle ne sera pas, car en réalité, le projet de la reine visait plus son enrichissement personnel que le bien de son peuple. Tiens donc… Mais si elle croit s’être débarrassée des témoins de sa cupidité en les jetant dans un cachot, elle se met le doigt dans l’œil !

Ici, les parents ne seront pas à être mis à contribution puisque, hormis les trois ou quatre informations du début, destinées à introduire l’action, les jeunes lecteurs auront, grâce à la puissance évocatrice des illustrations de Max Saladrigas, tout le loisir d’imaginer ce qu’il se passe, ce que se disent ou pensent les héros, qui des deux est le plus téméraire, etc.

Rafraîchissant, poétique et plein d’humour.

A. C.

40 p., 10,90 €


À bâbord, les Passiflore – Geneviève Huet-Béatrice Marthouret-Loïc Jouannigot – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 11 avril 2019 – Copyright L. Jouannigot/Ed. D. Maghen – À partir de 4 ans.

À bâbord, les Passiflore est suivi de Le Premier bal d’Agaric et de La Famille Passiflore déménage, ces deux titres ressortent ici dans un format différent, avec de nombreuses nouvelles illustrations.

Un cerf-volant que Dentdelion a malencontreusement laissé filer derrière une palissade, un magasin de jouets à l’abandon, un navire en construction au beau milieu d’une pelouse, un Capitaine passablement bougon, une chute tout aussi malencontreuse, et c’est une odyssée confondante de poésie qui nous est contée. La morale de l’histoire ? On la trouve dans une vieille chanson toujours d’actualité, qui débute ainsi : « Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main... »

À babord, les Passiflore – Texte Béatrice Marthouret

Nous constatons une nouvelle fois que les cinq rejetons de la famille Passiflore, dont nous suivons les péripéties depuis trois décennies, n’ont rien perdu de leur pouvoir de séduction.

Avec bien sûr, dans le rôle du magicien en chef (« un magicien du détail et de l’harmonie des couleurs« , écrit Régis Loisel dans la préface de l’album) : Loïc Jouannigot, dont les aquarelles subliment les vingt-quatre titres de cette série (environ 800 000 albums vendus à ce jour). Ici, comme dans les deux histoires qui suivent, la proximité affective et le processus d’identification aux personnages fonctionnent à merveille auprès des tout-petits. Une famille ne reste-elle pas une famille, quelles que soient ses différences ?

Le deux épisodes suivants nous renvoient aux débuts de la série : 1987 pour le premier bal du jeune Agaric, 1992 pour le déménagement des Passiflore. Voici dans les grandes lignes ce qu’ils racontent.

Onésime Passiflore a décidé d’emmener toute la famille au bal de la Pleine lune, mais le timide Agaric ne sait pas danser. La Pie, toujours à la recherche d’une bonne farce à jouer, lui conseille de prendre des cours de danse. Mais est-ce vraiment la bonne solution ? Heureusement, madame la Chouette sera là pour lui venir en aide le jour J…

Le Premier bal D’Agaric Passiflore – Texte Geneviève Huriet (détail)

Toute la famille Passiflore se réjouit à l’idée d’aller habiter une maison plus grande. Essais de peinture, cartons, baluchons, démontage et transport des meubles, quelle aventure pour la fraterie! Mais quel choc pour Agaric, le plus tendre des cinq ! Heureusement, que son papa saura le comprendre et l’aider…

La Famille Passiflore déménage – Texte Geneviève Huriet

Un régal !

A. C.

80 p., 19 €

Le grand méchant huit de Guillaume Long (suivi de) Bonjour Bonsoir de Vamille – Ed. La Joie de lire

En librairie depuis janvier 2019
© G. Long/La Joie de lire
À partir de 6 ans

Pour son anniversaire, Robin s’est vu offrir deux entrées pour Youpiland, une pour lui, une pour son copain Rémi. Cerise sur le gâteau, ils iront seuls, à condition toutefois qu’ils restent à distance de certaines attractions, à commencer par le Grand huit. Promis, juré ! Mais voilà qu’ils rencontrent deux copines de classe, qui, prétendent-elles, en sont à leur sixième tour. Grr !

p. 23
p. 9

Mais qui est cet homme aux cheveux blancs qui les talonne depuis leur arrivée ? Un agent de la C.I.A.  ? Les imaginations galopent, les garçons aussi. Ils tentent de semer l’importun, s’engouffrent avec un mélange de crainte et de fierté dans le labyrinthe, voyagent à bord train fantôme, s’étourdissent dans les soucoupes tournantes, et le temps d’engloutir quelques youpi-burgers (pensez donc : un acheté, six offerts), histoire de prendre des forces, les voilà fin prêts pour le maxi frisson.

p. 31
p. 24

Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent dans le Grand huit…

p. 30

Ce qui devait arriver arrive : sous les effets conjugués de leur gloutonnerie, des montées vertigineuses et des descentes abyssales du dispositif, ils « repeignent » le visage de leur voisin… qui n’est autre que l’homme aux cheveux blancs.

p. 31

On n’en dira pas plus, si ce n’est que ce thriller humoristique destiné aux enfants est une réussite, tant sur le fond que sur la forme.

Anne Calmat

40 p. 10 €

En librairie depuis janvier 2019 – © C. Vallotton, alias Vamille/La Joie de lire À partir de 6 ans

Bonjour Bonsoir

L’exubérance des images et des couleurs de l’album précédent a fait place à la sobriété. Aux visages en forme de cratères lunaires des protagonistes du Grand méchant huit a succédé le minimalisme du trait de l’auteure. On pense aux bonshommes de Jean-Michel Folon. Il y manque cependant ses merveilleux pastels, la couleur n’intervenant ici que par petites touches ; mais rien n’interdit à de jeunes iconoclastes de prendre leurs feutres et d’ajouter ici ou là un soleil éclatant qui réchauffera de ses rayons la grisaille de la ville, un arc-en-ciel, ou même un chien qui lève la patte sur un réverbère, celui que l’on voit sur la BD n’osant manifestement pas le faire.

Bonjour (p. 6 et 7) Bonsoir (p. 6 et 7)

Quand aux dialogues, n’en parlons pas, mis à part « bonjour, bonsoir », il n’y en pas. Les lecteurs peuvent ainsi imaginer ce que se disent les autres personnages en croisant nos deux bi-syllabiques. Mais peut-être que précisément ils ne se disent rien, tout enfermés qu’ils sont dans leurs propres pensées. Car c’est bien l’absence de communication entre les individus et l’uniformité de leur quotidien que semble pointer Vamille.

Bonjour (p. 12)

N’allez surtout pas penser que l’on s’ennuie en parcourant cet album en deux parties inversées. Bien au contraire, l’imagination est sollicitée en permanence et les petits instants du quotidien – déguster un donut sur un banc du jardin botanique à côté d’une inconnue, aller au cinéma – prennent tout à coup un relief particulier. Le monsieur qui dit bonjour croise rarement celui qui dit bonsoir, mais nous lecteurs qui les voyons vivre, avons une furieuse envie de leur rappeler que la relation à l’autre ne s’arrête pas à ces deux mots lapidaires.

Bonsoir (p. 12)

C’est en tout cas un bel album à partager avec ses parents (et vice versa), pour mieux l’apprécier… et le commenter !

A. C.

52 p. 10, 90 €

Le temps des mots à voix basse – Anne-Lise Grobéty – Ed. La Joie de lire

En librairie depuis janvier 2019 – Première édition en 2001 – Prix Saint-Exupéry 2001. Prix des Sorcières 2002 (prix des Libraires spécialisés jeunesse).

C’était il y a longtemps, dans une petite ville allemande, à la fin des années 30…

Les héros du roman de Anne-Lise Grobéty sont deux enfants : Oskar et Benjamin, et leurs pères, Anton, l’épicier-poète et Heinzi, le comptable-poète. Tous quatre sont liés par une amitié profonde et indéfectible. Rien ne menace la quiétude de leur vie ni celle de leurs concitoyens. Mais un jour, tout bascule : le temps de la cruauté et de la barbarie a sonné et une araignée noire aux pattes en forme de crochets trône désormais sur les drapeaux.

« Dessins assassins, ou la corrosion antisémite en Europe » – Exposition au Mémorial de Caen, 2017 ©

Oskar est dans un premier temps relégué au fond de la classe, puis rapidement renvoyé de l’école et traité de ”fils de chien”, sans qu’il en comprenne la raison. Il est devenu un pestiféré.

Les premières manifestations de l’idéologie totalitaire nazie ont fait leur apparition dans le quotidien des habitants, sans qu’aucune voix ne s’élève pour protester. Ce qui fera dire plus tard à Heinzi (…) ”Ce qui nous a amenés dans le pétrin d’aujourd’hui, ce sont nos petites lâchetés quotidiennes à nous tous, depuis trop longtemps… Tout ce qu’on entendait dans les rues, dans les bistrots, la colère qui montait, l’hostilité (…) On a regardé la haine, la violence accoucher de leurs petits devant nos portes (…)”.

On pense bien sûr au texte de Franck Pavlov, Matin brun (Ed. Cheyne, 1998).

Version illustrée de Matin brun. Ici par Enki Bilal ©

Le père d’Oskar perd son emploi, la famille est contrainte de déménager dans ”un quartier réservé”. Les enfants ne se voient plus. C’est Oskar qui en a pris l’initiative, pour protéger Benjamin. Comme le fera propre son père lorsque celui du narrateur tiendra à tout prix à venir en aide à sa famille. ”Par amitié, tu mettrais ta propre vie en danger pour tenter de sauver la mienne ? Tu connais un véritable ami qui te demanderait une chose pareille ?” Il est cependant une chose que l’ami pourra faire pour l’ami… Ce qui donne lieu à l’un des moments les plus émouvants du livre.

On reçoit en plein cœur ce texte sobre, tout en finesse, comme murmuré à l’oreille, qui résonne d’autant fort plus aujourd’hui que dans de nombreux pays le rejet de l’Autre a pris le pas sur l’humanisme.

Anne Calmat

Tout lectorat à partir de 13 ans.
60 p., 9,90 €

Dans la forêt des Lilas

En librairie le 9 janvier

Les éditions Delcourt Jeunesse aborderont magnifiquement l’année 2019, avec ce récit initiatique de Nathalie Ferlut, sublimé par le dessin de Tamia Baudoindont BdBD/Arts + nous avait fait découvrir en août 2017 leur précédent album intitulé Artemisia.*

La jeune Faith, qui adore se faire appeler Comtesse, retrouve chaque nuit ses amis les hôtes de la forêt. Elle aimerait ne jamais grandir afin de préserver leur lien si précieux. Nés de son imagination, tous ont cependant conscience de la fragilité de leur existence.

© N. Ferlut/T. Baudoin/Delcourt

© N. Ferlut/T. Baudoin/Delcourt

Rongée par un mal dont son entourage lui cache la nature, mais que l’on devine en découvrant au fil du récit les taches de sang en forme de fleurs qui constellent ses vêtements à chaque quinte de toux, Comtesse vit recluse en compagnie de sa gouvernante dans un cottage isolé de la banlieue de Londres. À la fois surprotégée et fragilisée par son maintien dans l’ignorance de son état, la jeune fille s’accroche aux lieux de son enfance.

(détail)

Il lui faudra pourtant grandir, lorsque, sur son insistance à connaître la vérité, elle mesurera le temps qu’il lui reste à vivre. 

Grandir, constater que ses amis de la forêt se comportent désormais d’une étrange manière, voir clair en elle, puis s’éveiller à l’amour avant que le grand oiseau de nuit, qu’on appelle aussi la Camarde, ne vienne l’emporter un soir d’automne. 

Anne Calmat

72 p.,14,95€  

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Massamba, le marchand de tours Eiffel

En librairie depuis le 15 novembre 2018

de Béatrice Fontanel (scénario) et Alexandra Huart (illustrations) – Ed. Gallimard Jeunesse (dès 5 ans).

Soutenu par Amnesty International.

© Fontanel/Huard/Gallimard

(détail) © Fontanel/Huard/Ed. Gallimard

De l’Afrique à Paris : itinéraire d’un jeune migrant.

Après avoir été abandonné avec ses compagnons d’infortune à quelques encablures des côtes espagnoles, puis cueilli par des hommes en uniforme et parqué dans un camp de réfugiés, le jeune Massamba s’est finalement retrouvé vendeur de tours Eiffel porte-clés sur le parvis de la Dame de fer. Le jeune garçon est ingénieux, doté d’un esprit curieux et positif.

Vendre des tours Eiffel dans ce lieu mythique, même s’il est payé au lance-pierres, lui a tout d’abord semblé trop fort. Mais l’envers du décor lui est rapidement apparu. Guetter en permanence le passage des flics, prendre ses jambes à son cou au premier coup de sifflet, attendre que la voie soit de nouveau libre pour étaler sa quincaillerie sur le trottoir n’a vraiment rien de folichon. En revanche, contempler, la nuit venue, la fusée d’acier dans ses habits de lumière reste pour lui une source d’émerveillement, même lorsqu’il gèle à pierre fendre. Massamba sait d’instinct que son sort dépend en grande partie de son adaptabilité aux circonstances. Tenir bon, être vigilant, faire confiance aux Esprits qui veillent sur lui, et qui ne manqueront pas de lui offrir un jour l’opportunité de prouver qu’il est digne de confiance.

(détail) © Fontanel/Huard/Gallimard

Un album destiné aux adolescents aurait probablement pointé une réalité plus dure ; il n’en demeure pas moins que ce qui est ici dépeint, même de façon édulcorée, c’est l’itinéraire et le quotidien de ceux qu’on appelle les mineurs isolés, et que l’on peut résumer ainsi : exil, déni d’humanité, opportunités ou non de se construire une vie décente en dépit de l’adversité.

Un livre pour les tout-petits et leurs parents, dont le texte et les illustrations sur des pleines doubles pages aux tonalités africaines, témoignent de la connaissance qu’ont les deux auteures de ce continent.

A.C.

40 p., 14, 90 € cliquer ici