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Mauvaises filles

201603-Mauvaises_filles_v de Annco (scénario et dessin) – Ed. Cornélius, 176 p., 19,50 €

Au pays du Matin calme, dans les années 90, la vie n’était manifestement pas de tout repos pour les jeunes coréennes du sud. L’auteure nous en offre un témoignage à travers ses propres souvenirs.

Période privilégiée pour elle au plan matériel mais marquée par la violence d’un père qui sanctionnait ses incartades par des passages à tabac en règle.201603-Mauvaises_filles_10

L’héroïne de la BD a quinze ans et se prénomme Jin-joo. Elle fume clope sur clope, nargue ses professeurs et passe ses nuits chez d’autres « mauvaises filles ». 

Dévastée après une énième « remontrance » paternelle qui l’a laissée en sang sur le carreau, Jin-joo décide de fuir en compagnie de son amie Jung-ae. Celle-ci est issue des quartiers populaires, son père est un petit mafieux sans envergure.Mauvaises-filles-©-Èd.Cornélius

Leur naïveté les fait dériver de Charybde en Scylla, et il s’en faut de peu pour que les deux « gamines » ne fassent carrière dans une maison de passe de la ville.

Vingt ans plus tard, Jin-joo n’a pas oublié ces années chaotiques, mais elle préfère en relativiser la rudesse. Elle reconnaît que l’adolescence est un cap difficile à passer pour tous, et dédouane son père. C’est en payant pour mes bêtises que j’ai appris, compris le monde et comment on y survit, dit-elle à la fin du récit. Puis, fataliste, elle ajoute : J’ai commencé par le côté sordide… que d’autres découvrent plus tard, ça ne fait pas une si grande différence. 

Elle se demande aussi ce qu’est devenue Jung-ae.

Le scénario multiplie les allers-retours entre le passé et le présent. Annco insiste beaucoup sur le sexisme et la brutalité qui prévalaient alors à tous les échelons de la société, dans laquelle la raison du plus fort était toujours la meilleure. Qu’en est-il exactement en 2016 ?

Annco est née le 26 octobre 1983 à Scongnam, près de Séoul. Elle est devenue la porte-parole de toute une génération contrainte à une  perpétuelle fuite en avant.

Captivant, mais duraille.
Anna K

200909-aujourdhui_c1_mÀ lire également. 200909-aujourdhui_4

Annco  dessine ses adolescents au début d’une route qui s’enfonce dans les ténèbres d’un voyage, dont la prochaine étape, espèrent-ils, changera leur vie. Mais elle sait qu’au bout de la nuit les attend une nuit encore plus profonde, celle de la mort. Ed. Cornélius, sept. 2009 

 

Freedom Hospital

arton139-056acde Sulaiman Hamid (scénario et dessin), Ed. çà et là/ARTE Ed., 288 p., 23 € –

Dans La Dame de Damas (Ed. Futuropolis, 2015), Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’islam contemporain, montrait les premiers mouvements de résistance du peuple syrien, à Daraa en 2011. L’album se refermait sur ce jour d’août 2013, où la peste blanche s’est répandue sur Damas.

Celui de Sulaiman Hamid met l’accent sur un autre aspect de cette résistance.freedom_hospital-extrait_Seite_08

Mars 2012. Yasmine – figure tutélaire et charismatique du récit – dirige avec énergie un hôpital clandestin, qu’elle a baptisé Freedom Hospital. Il y a là un médecin, une infirmière, une cuisinière et une demi-douzaine de patients, parmi lesquels, un responsable de la milice locale de l’Armée syrienne libre, un ex pro Bachar repenti, un officier proche des Djihadistes, un chrétien assyrien, un Alaouite.freedom_hospital-extrait_Seite_01_

L’auteur a d’emblée pris soin de brosser un rapide portrait des protagonistes de cette fiction – dont on ne doute pas qu’elle reflète la réalité historique, ce qui en facilite largement la lecture.

Engagement citoyen et détermination indéfectible pour les uns, revirement pour les autres sont au coeur de l’histoire de ce groupe de femmes et d’hommes, pris dans une tourmente dont les arcanes économiques et politiques leur échappent.21-1280x906

Le conflit a déjà fait 40 000 victimes, un optimisme de façade règne cependant parmi les insurgés. La révolution progresse et le régime tombera dans les mois suivants, se plaît à affirmer Yasmine à son amie journaliste. Une allégation qui reviendra comme un mantra à plusieurs reprises. De même que reviendra, avec la régularité d’un métronome, le décompte des morts pour la liberté.

Deux jours et 472 victimes plus tard…

On continue d’espérer que la diplomatie et la raison finiront par l’emporter, mais face à la pusillanimité de l’ONU, c’est la violence qui s’impose dans les différentes strates de la société multiculturelle et multi-confessionnelle du pays. Où est la ligue arabe, où est l’ONU, où sont les arabes et les musulmans ?  se demande l’un des contestataires.

Quelquess occupants du Freedom Hospital seront épargnés, d’autres rallieront l’armée d’État, d’autres encore seront exécutés en raison de leurs liens antérieurs avec les opposants au régime.sulaiman_

Six jours et 731 victimes de plus tard…

Les dessins en noir et blanc de Sulaiman Hamid  sont puissants,  leur expressionnisme renforce la sensation que l’on a d’être face à des arrêts sur image du reportage filmé que la journaliste franco-syrienne a clandestinement fait en Syrie.

Un jour et 291 victimes plus tard…

Et comme la guerre et l’urgence qu’il y a à aimer sont indissociables, les moments de douceur nous sont apportés par deux couples, fermement résolus à vivre leur histoire contre vents et marées.

Quant au Freedom Hospital… S’ils le détruisent, nous le reconstruirons ailleurs, en plus grand. Il y a un prix à payer pour réaliser ses rêves, prévient Yasmine.

freedom_hospital-extrait_Seite_05L’album de Sulaiman Hamid s’achève en mars 2013, il est dédié à son camarade de lutte, Hussam Khayat (1998-2013).

Anne Calmat

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Cf. http://boulevarddelabd.com/la-dame-de-damas-de-jp-filiu-et-c-pomes/

 

 

To-day

Hors-jeu

COUVERTURE--HORSJEUde Matthieu Chiara (scénario et dessin), Ed. L’Agrume, 160 p., 22,90 € – En librairie le 14 avril.

Un match de football ne sollicite pas uniquement les forces et l’énergie de ses organisateurs, des équipes en présence et de leurs supporters, sa genèse remonte au premier shoot de l’histoire de l’humanité, et trouve son aboutissement dans la souffrance de tous ces brins d’herbe meurtris par les chaussures à crampons des joueurs.HORSJEU-2On l’aura compris, l’auteur de la BD donne libre cours à son imagination et nous propose une variation humoristique et métaphysique sur le football.

Cela fonctionne parfaitement – même auprès des profanes, grâce à un scénario astucieux et des dessins fouillés. Ils mettent en scène deux équipes de foot et une dizaine d’adeptes du ballon rond, parfois pour des raisons diamétralement opposées : deux sans-abri, une prostituée, un père de famille, « ses meufs » et son fils, une épouse exceptionnellement accueillante, qui adore les tirs au but

HORSJEU-9On n’échappe pas à l’ineffable tandem de chroniqueurs sportifs qui, planqués derrière leur écran, « commentent leurs commentaires  » et s’auto-congratulent, pas plus qu’on échappe aux « brèves de tribunes » au ras des pâquerettes. Mais le plus intéressant, ce sont les réflexions, souvent in petto, de ceux qui vivent au rythme de cette rencontre de foot. À commencer par celles de son joueur vedette au crâne rasé (un nouveau Divin Chauve ?) qui s’est plié peu de temps auparavant au jeu du « parler analphabète » face à une meute de journalistes.HORSJEU-4

Il cherche maintenant une justification et sens profond à sa présence sur le stade, et réalise qu’il est passé à côté de son rêve de gosse : devenir archéologue.  Le pognon ? Hum ! (…) Les Supporters ? Ils sont tous formatés… Les différents protagonistes de cette BD aigre-douce, que l’on retrouve  alternativement ou simultanément à intervalles réguliers, ont eux aussi leur avis sur la question. Comme par exemple le jugement de la prostituée sur l’acte footballistique, proche selon elle du culte phallique. Ou celui de l’une des épouses sur la passion-canapé-canette-de-bière pour le football de son conjoint. Je suis sûre qu’il regarde le foot pour faire comme les autres…HORSJEU-14

C’est drôle, piquant, bien vu. Ajoutez à cela un coup de crayon particulièrement efficace et vous serez fin prêt-e-s pour aborder l’Euro 2016, le sourire aux lèvres.

Anne Calmat

To-day

Ô vous, frères humains

couve_d’après le livre d’Albert Cohen – Dessin Luz – Ed. Futuropolis, 136 p., 20 €

Marseille, 16 août 1905. Albert est un enfant heureux, innocent, aimant et voulant être aimé de tous. Il s’arrête devant l’échoppe d’un camelot qui vante les qualités d’un détachant domestique. Il se faufile alors au premier rang des badauds, émerveillé par le bagou du bonimenteur et fier à l’idée d’offrir à sa mère le « produit miracle ». C’est alors qu’il s’entend dire : Toi, tu es un sale youpin, hein ? (…) Je vois ça à ta gueule. Tu manges pas du cochon, hein ?  (…) Tu bouffes des louis d’or (…) Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des Français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la catégorie des sécateurs, raccourci là où il faut (…)  safe_imageo_vous_freres_humains-1_tel

Albert Cohen a maintenant soixante-dix-sept ans, il se souvient du jour fondateur de sa pensée et de son engagement, qu’a été celui de ses dix ans.

Ce n’est naturellement pas un hasard si Luz, dont les camarades sont morts sous le feu de la haine le 7 janvier 2015, s’est emparé du texte autobiographique de l’auteur de Belle du Seigneur, Le Livre de ma mèreMangeclous, etc.

Courant 2015, j’ai ressenti le besoin de relire Ô vous, frères humains. J’ai été encore puissamment frappé par le calvaire psychologique de ce petit garçon déambulant à la lisière de la folie, par le message testamentaire d’Albert Cohen, et le coeur serré, j’ai refermé le livre sur le triste constat que, décidément non, la terre entière n’avait toujours pas été traversée par cette oeuvre majeure, écrit-il en prélude à ses dessins.

On est effectivement dans un ailleurs de la BD, dans cet espace où déférence et affliction ont pris le pas sur la virtuosité graphique.  Cependant, la déchirure de cet enfant, relégué en quelques instants au rang de sous-homme, est ici traduite par des images particulièrement inspirées. Elles sont d’autant plus percutantes qu’aucune bulle ne vient parasiter les immondices verbaux qui, au détour de chaque rue, dans chaque instant de le vie quotidienne du jeune garçon, ne cessent et ne cesseront de le hanter.

Anne Calmato_vous_freres_humains-3_tel

 

 

Mitterrand Requiem

de Joël Callède (scénario et dessin) et Christian Favrelle (couleurs) – Ed. Le Lombard, 144 p., 17,95 €

Page 7Le 25 décembre 1994, un président amaigri, blême, adresse ses voeux aux Français. Il leur annonce que ce seront les derniers, mais que, croyant aux forces de l’esprit, il sait qu’il ne les quittera pas.

C’est sur cette allocution télévisée que s’ouvre Mitterrand Requiem.

L’auteur, rejeton de la  » génération Mitterrand « , avoue son ambivalence pour l’homme mais son admiration pour le mystique, le curieux des choses de l’au-delà.

Il faut lire la narration des derniers jours du vieux président comme un questionnement spirituel.

Nous voici dans un hôtel d’Assouan, en Haute-Egypte, François Mitterrand avoue à son médecin qu’il a l’orgueil de vouloir affronter la mort en face et que, bien que son corps l’abandonne, son esprit persiste à tenter de percer le grand mystère.

Au cours d’une sieste, Anubis, maître du monde souterrain et gardien des Enfers, se présente et propose de le guider le long du chemin qui mène au Tribunal divin.20160321-2Il devra d’abord se confronter aux jugements de ceux qu’il a choisi d’honorer au Panthéon le jour de son investiture. Jean Jaurès le socialiste et Jean Moulin le Résistant interpellent sa légitimité à vouloir les égaler. Puis, mis en présence de son double, le fringant et ambitieux jeune ministre de la IVème République, il lui faudra revisiter les épisodes les plus sombres de son passé : les décapités de la prison Barberousse en Algérie, sa période vichyssoise, son discours lors de la remise de la Francisque en 1935, les suicides qui ont émaillé ses deux septennats, jusqu’à son choix idéologique douteux.

bd-lombard-mitterrand-marianneÀ travers une série de songes, entrecoupés de scènes de la vie quotidienne partagée avec Anne Pingeot, Mazarine et le docteur Jean-Pierre Tarot ; de souvenirs à Latché avec Danielle Mitterrand ou de vues de la roche de Solutré mille fois gravie, Joël Callède dévoile la part d’ombre, niée, refoulée du grand homme. Il montre la cohabitation douloureuse du Sage et du monstre.

bd-lombard-mitterrand-cimetiere-franceDe retour en France, il reçoit à son chevet Marie de Hennezel, la psychologue clinicienne qui accompagne les mourants. Elle reprend, à sa manière, le discours d’Anubis : la mort est une naissance. Des rêves venus du plus profond de la psyché, surgit la part d’ombre que tout homme abrite en lui. L’accepter et l’intégrer est ce par quoi nous pouvons nous mettre au monde, avant de disparaître.
Alors, le vieil homme accueille le jeune, le Sage tend la main au monstre, Anubis clôt la scène : l’unité retrouvée entre ombre et lumière, permet au cœur du défunt de se trouver aussi léger dans la balance divine, que la plume de Maàt. C’est la seule clef qui ouvre la voie vers la demeure éternellemaat

Les dessins sont travaillés, ressemblants. De gros plans de visages ou de silhouettes, celles notamment de Mitterrand, d’Anubis, de Marianne, de Jaurès, créent un effet dramatique. L’alternance de plans larges, pour le parcours, avec des planches plus petites pour les scènes de chambre, illustre la profondeur du retrait qu’opèrent la maladie et l’approche de la mort. Les couleurs sont parfois sombres, avec des mauves, bruns, beiges, verts d’eau pour ce qui a trait à la maladie et au souvenir, et parfois claires pour les paysages de l’Egypte ou des régions de France.  On retrouve toutes les tonalités de la gamme chromatique égyptienne.

L’album se referme sur des images télévisées tournées à Jarnac, que certains ont encore en tête : Danielle Mitterrand qu’entourent ses deux fils, Mazarine et Anne Pingeot pleurant côte à côte face au cercueil.

Nicole Cortesi-Grou

Voir aussi Mitterrand, un jeune homme de droite

To-day

Saint-Exupéry

Aeropostale T04 - C1C4.inddde Christophe Bec (scénario), Patrick Dumas (dessin), Digikore Studios Ltd (couleurs) – Ed. Soleil, 52 p., 14,95 € – Visuels © Éditions Soleil, 2016 – Bec, Dumas

Quatrième et dernier volet d’une série intitulée L’Aéropostale – Des pilotes de légende*. Elle relate le parcours de pilotes d’exception qui marquèrent l’histoire de la Compagnie aérienne française, créée à la fin de la Grande Guerre.

 

Aeropostale T4.inddLa première planche montre le P 38 que pilotait Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) au fond de l’océan. A-t-il  subi une avarie ? A-t-il été abattu par un tir ennemi ?  Christophe Bec ne date pas l’épisode et les circonstances exactes de la mort de Saint-Ex n’ont jamais été établies.

Il tente de se dégager du câble qui le relie à l’avion et voit sa vie défiler.

Le fils du Comte Jean-Marie de Saint-Exupéry a une douzaine d’années, c’est un enfant rêveur, romanesque, curieux de tout. Il s’intéresse aux arts, à l’hypnotisme, tente des expériences. Mais il est avant tout attiré par l’aérodrome situé à proximité du château familial. Il « convainc » un instructeur que sa mère l’a autorisé à faire son baptême de l’air. Une vocation est née, déclare ce dernier à leur retour. Ce premier contact avec le firmament sera rapidement suivi d’un vol d’initiation, avec cette fois Saint-Ex aux commandes.

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Aeropostale T4.inddLe temps du service militaire venu, Antoine décide de lui-même de prendre des cours de pilotage. Dès lors sa vie sera essentiellement  dévolue à l’aéronautique et à l’écriture. La composition littéraire et journalistique étant pour lui indissociable de ses choix professionnels : missions au service de L’Aéropostale puis de l’Armée de l’Air, qui seront au coeur de ses romans autobiographiques.

Aeropostale T4.inddPourquoi dans ce cas a-t-on le sentiment que ses écrits, imprégnés de valeurs de solidarité et de fraternité qui marquèrent chaque instant de sa vie de pilote écrivain, servent si peu de support au scénario de la BD ? Les épisodes, connus pour la plupart, se succèdent sans qu’on soit atteint par le souffle épique qui traverse toute l’oeuvre de celui qui mettait une majuscule au mot Camarade et qui a écrit : Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve une réalité.

Anne Calmat

  • Dans la même collection : Henri Guillaumet, Jean Mermoz, Paul Vachet

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Pelote dans la fumée (T. 1 & 2)

pelote10de Miroslav Sekulić-Struja – Ed. Actes Sud BD, 128 p. 19,50 € ch. volume

L’auteur est né en 1976 à Rijeka en Croatie, dans cette ex-Yougoslavie bouleversée par la guerre. De son enfance ballottée et difficile, il parle peu, mais dans ces deux albums, on saisit des bribes de ce qu’il a vu et ressenti : une humanité fracassée, des ruines, un monde qui s’effondre, et au milieu de tout cela, un enfant parmi d’autres qui cherche une place dans un environnement instable et inhospitalier.
Deux albums, dont le premier tome, paru en 2013, a été salué par la critique à Angoulême. Quatre saisons : été, automne pour le premier, hiver, printemps pour le second.ote

Miroslav Sekulić-Struja est un créateur d’univers qui nous embarque dans un beau et terrible voyage.
Terrible parce qu’Ibro, cet enfant solitaire qu’on surnomme Pelote – toujours enfermé dans son monde compliqué et impénétrable – , et qu’on découvre pieds dans l’eau et cigarette au bec, vit dans un orphelinat où les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes et aux bandes rivales qui leur administrent des raclées périodiques et homériques : bastons croquées comme des chorégraphies.
DSCN3335Pelote sniffe de la colle et se perd dans ses pensées.
On ne sait trop où on est, mais on sent que le paysage a été dévasté et que la débrouille et la misère ne sont jamais loin. Petits trafiquants, malfrats, prostituées felliniennes aux seins et aux fesses gigantesques, baraques qui s’effondrent, planches éparses, chiens errants, détritus… Et en même temps, la plage, surplombée par des usines, où les gens viennent malgré tout trouver quelque répit dans la chaleur de l’été.

sekuli10Et beau, parce que Sekulić est un grand dessinateur, un grand coloriste, et que ce fou de peinture et de peintres reconstruit des architectures imaginaires où Escher et Piranèse se côtoient.

Beau, parce qu’il peint des visages et des corps en pensant au cinéma italien des années d’après-guerre, à Grocz, à Bosch ou au peintre russe Ilya Repin, ainsi qu’il le dit dans une interview.

Beau, parce que dans ce monde d’apocalypse, le rêve est toujours là, et que Pelote parvient à des échappées lumineuses lorsqu’un cirque passe ou qu’une femme l’accueille entre ses seins.

Et même lorsque le sang coule, Sekulić prend de la hauteur : plongées vertigineuses sur les corps étendus et colorés, distance onirique. Sa force, outre son graphisme puissant et coloré, c’est de passer sans transition de la réalité la plus féroce à des escapades dans des contrées chimériques. Nous pénétrons le mental de Pelote, nous voguons avec lui vers d’autres rivages.
UnPelote a un copain, Bourdon, un costaud qui en a bavé et défend à présent les plus faibles, dans cet orphelinat qui n’est pas un bagne mais où l’on doit lutter pour tout. Lorsqu’ils sortent, les gamins vivent de rapines.
Il a une famille : une mère qui trime comme une bête de somme dans la maison qui prend l’eau, et se débat contre la misère et l’alcoolisme de son musicien de mari, une petite sœur, Sandale, qu’une paire de chaussures fait voyager dans l’imaginaire, un éducateur désabusé mais qui tient bon. Tout un petit monde auquel on s’attache.
Nous retrouverons au fil du récit son père, au regard lointain, noyé par l’alcool, et sa mère, qui veut croire en une autre vie.

Pelote dans la fumée s’inscrit sous le signe du cycle des saisons, mais on ne sait pas toujours où cela commence, pas plus qu’où cela s’arrête. Il ne faut pas, l’auteur le dit lui-même, chercher le réalisme ou des souvenirs précis dans ce récit en deux parties.
UnknownL’artiste croate peint à la gouache, son trait est puissant. Il écrit pour que la laideur du monde se mue en autre chose, ouvre à d’autres dimensions, dans la fraternelle présence des grands maîtres ou des écrivains qu’il admire.
Il continue à peindre des fresques, vend des tableaux, mais il semble que la BD soit son objectif premier, et il a bien raison.

Danielle Trotzky

 

 

 

Bienvenue à Calais

Bienvenue à Calais – Les raisons de la colère – Ed. Actes Sud, 4,90 €

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En février 2016, les éditions Actes Sud ont fait paraitre un petit ouvrage dont le titre n est pas dépourvu d’une ironie amère.

Les auteurs, Marie-Françoise Colombani (éditorialiste à Elle) et Damien Roudeau (dessinateur) ont donné des visages à tous ces oubliés, ces abandonnés, cette humanité souffrante dont on ne parle qu’en terme de problème, de question, et dont on envisage de se débarrasser au plus vite dans de honteuses tractations internationales.

En attendant, ils sont là,  population mouvante, changeante, animée par le rêve illusoire de gagner l’Angleterre, et sous prétexte qu’ils ne font que passer, on les oublie, on les abandonne à des conditions dégradantes, à la promiscuité, à la violence, aux viols, à la prostitution pour deux euros, à la pluie et à la boue.

Nous savons tout cela du fond de nos maisons bien chauffées, nous trouvons révoltant le sort qui leur est fait, nous signons des pétitions, essayons d’infléchir la politique inhumaine d’un gouvernement qui se dit de gauche.

Colombani et Roudeau ont redonné à ces gens une épaisseur de vie, une histoire, dans un petit livre fraternel d’une cinquantaine de pages, remarquablement fait, aux textes précis et aux dessins délicats. La parole est rendue à ces gens qui ont déjà vécu l’horreur avant d’arriver à Calais, et qui sont en train d’y perdre l’espoir. Ils nous rendent proches les migrants, mais aussi ces bénévoles, ces travailleurs sociaux qui sont souvent seuls dans leur combat quotidien et nous rappellent à l’élémentaire humanité.

Merci à Actes Sud pour ce remarquable travail éditorial, très soigné. Il n’est pas inutile de préciser que les bénéfices et droits d’auteurs sont intégralement reversés à l’association  « L’auberge des migrants » qui œuvre à Calais.

Danielle Trotzky

To-day

 

 

L’étrange

étrangede Jérôme Ruillier (scénario et dessin) – Ed. L’Agrume, 168 p., 20 € –

Après Les Mohamed où Jérôme Ruillier nous faisait (re)découvrir l’histoire de l’immigration maghrébine à travers des témoignages qui rendaient compte de la quête d’identité et des effets au quotidien du racisme, voici celle d’un homme qui a quitté sa terre natale dans l’espoir d’une vie meilleure.

L’auteur l’a représenté sous les traits d’un ours. Un gros ours qui semble en permanence accablé par le poids d’une vie sur laquelle il n’a plus aucune prise. Il ne parle pas la langue du pays, il est sans papiers, son apparence et sa tenue vestimentaire dérangent. Il est ce qu’on appelle « un étrange ».ETRANGE2Comme dans la tragédie grecque, un chœur commente les faits et gestes de cet être crédule et vulnérable, dont nous connaitrons ni le nom ni le pays d’origine. Il est, pour l’essentiel, composé du Major chargé de veiller au respect des quotas de reconductions à la frontière des étrangers illégaux (il finira par douter du bien-fondé de sa fonction), du Réseau d’entraide aux réfugiés, du gardien de la Jungle (le patriarche) et d’une corneille perspicace au grand coeur. « Il pensait qu’il avait fait le plus dur, qu’il avait réussi. En réalité, c’est une autre vie qui commençait, mais pas celle dont il avait rêvé. C’est à cet instant que je me suis attachée à lui ».

Chaque chapitre est précédé d’une citation facilement identifiable : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, je vais vous en débarrasser. » « Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres. Donc cela veut dire que les étrangers ont vocation à retourner dans leur pays. » ETRANGEPostée aux premières loges, la corneille assiste impuissante au combat sans cesse renouvelé du pot de terre contre le pot de fer. L’isolement, l’impossibilité de s’exprimer, la peur, le racisme, et pour finir, la délation auront raison du mirage « France terre d’accueil » qui avait conduit cet homme à quitter son « patelin ». Bientôt il fera venir sa famille. Quel mal y a-t-il à le dénoncer ? La loi l’autorise, a décrété sa voisine de palier. 

Puis il y aura le Réseau et ses bénévoles, les portes qui s’ouvrent, les mains qui se tendent, mais aussi celles qui se dérobent et deviennent menaçantes. Le précipice et le retour à la case départ seront évités de justesse, mais pour combien de temps ?

Une « fiction » tout lectorat d’une grande profondeur et d’une force narrative et graphique absolues.

Anne Calmat

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À lire également :

Les Mohamed de Jérôme Ruillier

Ed. Sarbacane, 2011

 

 

 

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Alpha, Abidjan – Gare du Nord de Bessora et Barroux – Ed. Gallimard, 2014

(extrait de l’article) Alpha Coulibaly, dont le nom signifie « sans pirogue », a remis les clés de son ébénisterie et de son appartement à un réseau de passeurs, en échange d’un aller simple pour Paris où sa femme et son fils doivent l’attendre. Il sait qu’il lui faudra beaucoup de chance et de détermination pour atteindre son but. Il n’ignore pas non plus que le voyage sera long, périlleux, entrecoupé de haltes dans les ghettos pour clandestins, le temps de « se remplumer les poches » pour satisfaire aux exigences de tous les margoulins qui s’engageront à le mener à bon port.
S’il le faut, il se fera passeur lui aussi, « mais honnêtement ! ».
Et quand, après dix-huit mois d’épreuves, Alpha aperçoit enfin les côtes des Canaries, lui qui sait à peine nager monte à bord de la pirogue bondée qui va le conduire vers son destin.
L’épilogue de ce récit, magnifiquement illustré de dessins qui ne sont pas sans rappeler l’Art singulier d’un Len Jessome, nous laisse interdits. Alpha est-il réel ou bien le symbole de tous les sans-papiers qui hantent nos villes en quête de régularisation ?
A.C. (in Témoignage Chrétien, 2014)

 

 

 

Plutôt plus tard

Numériser 1de Jean-Claude Denis (scénario et dessin) – Ed. Futuropolis, 64 p., 14 €

Le temps ne serait-il qu’une construction de notre mental ? Question à la fois philosophique et physique, qu’aborde de manière plaisante cette bande dessinée.
Depuis Wells et sa Machine à remonter le temps, la littérature, le cinéma et les arts graphiques se sont emparés de ce fantasme : retourner dans le passé avec tout ce que nous savons du présent.

Luc Leroi, le héros de l’histoire, est une vieille connaissance, puisqu’on le rencontre déjà en 1980 dans la revue À suivre. Depuis, Jean-Claude Denis l’a embarqué dans de nombreuses aventures, souvent à son corps défendant. Car il est plutôt tranquille ce petit bonhomme roux et mal peigné, qui s’habille sans se soucier de la mode et roule dans une Vespa 400, authentique modèle de 1957.plutot_plus_tard-2_telplutot_plus_tard-1_tel

L’histoire (si elle a un début…) commence de nos jours. Alinéa, l’amoureuse tahitienne de Luc,  s’apprête à regagner la Polynésie, parce qu’à Paris, il fait gris et froid, qu’ils ne voient personne et mangent des pâtes tous les jours. Luc aurait bien envie de la suivre…
Pour la consoler un peu, il lui fait visiter le musée d’Orsay et admire avec elle les toiles de Paul Gauguin. Voici donc le peintre qui fait son entrée dans ce roman graphique. Mais les tableaux ne suffisent pas et Alinéa a le mal du pays. L’antique voiture est vendue pour payer le voyage, ils arrivent à Tahiti, dans l’accueillante famille de la jeune femme, pour une douzaine de jours.

C’est au retour que l’histoire prend une tout autre orientation : Luc, veste sans âge à parements de velours sur le dos, ukulélé en main, se trouve projeté en plein 19eplutot_plus_tard-3_telplutot_plus_tard-4_tel siècle.

Il va rencontrer Paul Gauguin et ses amis, ce qui permet au lecteur de faire une plongée dans le Paris des rapins miséreux, des cabarets où personne ne veut acheter un Van Gogh, et où Gauguin, ne voyant pas d’issue pour ses toiles (le musée du Luxembourg vient de lui refuser un tableau, qu’il avait pourtant offert ! ) est contraint de les racheter. Il décide alors de retourner vivre à Tahiti. On croise d’autres célébrités de l’époque, dont Paco Durrio, sculpteur et dessinateur, ami du peintre.

Très bien documenté, l’auteur joue aussi avec des clins d’œil aux lecteurs de tous âges : une lointaine allusion au mythique Bons baisers de Partout de Pierre Dac et à l’un des faux Gauguin peints sur l’île, signé Guerelasse, qui a pour titre Plutôt plus tard (en maori)…

Souvenirs, souvenirs aussi, avec ce saut dans les années 50 ou 60, quand Orsay n’était encore qu’une gare.

Comment Luc Leroi a-t-il été projeté dans le Paris de la fin du 19e ? Va-t-il retrouver Alinéa ? C’est ce que l’auteur nous invite à découvrir.

Luc Leroi, ce monsieur Tout-le-monde, juste un peu différent en ce qu’il est attiré par les objets du passé, traverse toutes ces péripéties avec bonhommie.
Jean-Claude Denis a un talent étendu, il est également l’auteur de Zone Blanche, roman graphique assez sombre qui évoque la question de l’électro-sensibilité dans un thriller passionnant. Ici, le ton est beaucoup plus léger, le dessin est simple et la facture générale, classique. On se laisse prendre à cette intrigue improbable, qui nous permet de revisiter l’œuvre de Gauguin et de la replacer dans son contexte de luttes entre académisme et modernité.

D.T.

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Zone blanche – Grand Prix 2012 du Festival d’Angoulême

 

 

To-day

L’Esprit rouge (suivi de) Le Grand Combat

artaud1de Maximilien Le Roy (scénario) et Zéphyr (dessin) – Ed. Futuropolis, 160 p., 21,90 €

Janvier 1944, Antonin Artaud (1896-1948) est interné depuis un an à l’hôpital de Rodez, après plusieurs séjours dans différents établissements psychiatriques. Entre deux séances d’électro-chocs, il réécrit quelques chapitres des Tarahumaras (l’ouvrage sera publié l’année suivante). L’époque où les femmes se seraient damnées pour un regard de cet homme fiévreux, sombre et exalté, qui s’était illustré dans les films de Carl Dreyer, Abel Gance, etc., est bel et bien révolue. Il a quarante-huit ans et en paraît soixante-dix (photographie ci-dessus).

esprit_rouge_l_-2_webArtaud écrit et dessine sur les murs de sa chambre monacale des fresques enchevêtrées, sombres et morbides. Il se revoit à bord du paquebot qui l’emportait huit ans plus tôt vers le Mexique.

Il fait une escale à La Havane, où un « sorcier », fils d’esclaves, lui offre une petite  épée, à laquelle il fera allusion la même année dans Les Nouvelles révélations de l’Être.ESPRIT-ROUGE-2planche

Tu en auras plus besoin que moi à l’avenir, ne la perds jamais, lui dit l’homme.

page46image384Le voilà maintenant à Veracruz, puis à Mexico. Un journaliste lui propose de faire, pour le quotidien El Nacional, une série d’articles à teneur politique sur son ressenti du Mexique. Ce n’est pas la culture européenne que je suis venu chercher ici, mais la civilisation originelle mexicaine, lui précise Artaud, pour qui l’Europe est symbole de décadence.

Vous fantasmez lui répond son interlocuteur.

Artaud découvre en effet une tout autre réalité du pays : celle de la condition qui est faite au peuple indien, dont il loue la Culture et les immenses potentialités. Depuis la Révolution, l’Indien a cessé d’être un paria, mais c’est tout (…) On continue même à le prendre pour un sauvage (…) On veut l’élever à la notion occidentale de la culture…
Le théoricien du Théâtre de la cruauté est également invité à faire trois conférences à l’Université de Mexico, dont l’une s’intitulera Surréalisme et Révolution.

36887477xdESPRIT-ROUGE-1planchePuis Artaud se rend à cheval sur les terres de la sierra mexicaine, gorgées du sang des victimes de la Conquête, pour y rencontrer les Tarahumaras et atteindre au secret des principes qui régissent la vie et la mort. Le pays des Indiens Tarahumaras est plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nées du hasard, comme si les dieux que l’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures, écrira-t-il plus tard.

Il y trouvera un substitut au laudanum, que son organisme réclame de plus en plus douloureusement. Le peyotl, drogue sacrée hallucinogène, deviendra un temps son nouveau paradis artificiel.

À Rodez, les phases d’écriture et de dessin sont ponctuées par les visites régulières du docteur Ferdière, adepte de l’art-thérapie. Le médecin l’a fait transférer dans son unité psychiatrique, où les conditions de détention sont meilleures et semblent marquer un coup d’arrêt dans la dégradation psychique de l’écrivain. Mais bien que le temps soit venu pour Artaud de recouvrer un semblant de liberté avant de mourir pour la seconde fois (à moins que ce ne soit pour la troisième), on pressent que la quête de vérité qui a irrigué toute son oeuvre, sera bientôt relayée par d’autres.

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Les dessins couleurs ocre ou pourpre de Zéphir, souvent proches des arts primitifs, illustrent parfaitement le cheminement de cet être insurrectionnel, en lutte permanente avec les obsessions, les angoisses et le mal qui l’ont habité depuis son enfance.

Anne Calmat172full

 

 

Antonin Artaud, 1930

 

9782754810418À lire également : 

Le Grand Combat de Zéphyr – Ed. Futuropolis

Le vieux Noé passe ses journées à construire ce qu’il appelle sa  « cité en évolution« , à sculpter et à confier ses pensées aux arbres, aux ruisseaux et aux vents qui balaient la forêt de Fontainebleau. Il est presque devenu une légende locale et chacun le respecte. D’où vient-il ? De quoi vit-il ? Nul ne le sait.

mep_grand_combat_3_webLes gamins s’amusent parfois à le provoquer en dessinant une femme nue sur son «mur à paroles». Peine perdue, Noé s’extasie sur leur talent et les encourage à poursuivre dans cette voie. Pourtant, il sait aussi protéger les lieux des intrus qui s’apprêtent à troubler leur quiétude. À l’image de son héros, cette bande dessinée est économe en paroles, mais d’une créativité flamboyante. Chaque planche est une œuvre d’art. On y découvre des fresques à mi-chemin entre fauvisme et peintures rupestres, mais aussi des statues proches de l’art brut et de l’art africain.

A.C. (in Témoignage Chrétien, mars 2014)

 

Au cœur de Fukushima

au_coeur_de_fukushima_3– Journal d’un travailleur dans la centrale nucléaire 1F de Kasuto Tatsuta (scénario et dessin) – Ed. Kana, 192 p., 12,70 € (T. 1/2)

Le prologue s’ouvre sur cette injonction :  Soyez prudents !

Nous nous retrouvons devant un bâtiment destiné à l’origine aux footballeurs locaux, que la compagnie d’électricité Tepco avait offert à la circonscription avant la catastrophe. Il sert aujourd’hui de centre de liaison pour les travailleurs de la centrale.

Nous sommes à Fukushima en 2012, parmi ceux qui viennent œuvrer à la décontamination du complexe atomique.

imagesKasuto Tatsuta, ouvrier pendant six mois sur ce site ravagé par un tremblement de terre suivi d’un tsunami en 2011, nous propose un témoignage de première main, précis, circonstancié, rigoureux, qui va conduire le lecteur à partager toutes les étapes de cette aventure peu banale.

Ainsi, nous suivons les difficultés du recrutement, compliqué par la bataille des sous-traitants, chacun cherchant à emporter le contrat.839722

Après les péripéties de l’attente d’embauche, nous passons par les premiers travaux périphériques qui précèdent l’entrée dans le cœur de la centrale 1 F. Nous croisons des travailleurs motivés par les salaires mais aussi par le sens du devoir, qui s’organisent en colocation, se distraient avec des jeux d’argent, se montrent solidaires dans ces conditions extrêmes. Nous visitons le site, grâce à des plans, des schémas, des dessins détaillés. Nous découvrons les équipements, les règles, l’intendance. Nous partageons les tracas, qui vont de la peur de la première fois aux démangeaisons irrépressibles, du coup de chaleur à l’épuisement total. Nous entrons dans l’intimité quotidienne des ouvriers, jusqu’à cet usage des toilettes qui, sans eau courante, se révèle problématique.

Au hasard des déplacements – visions de fin du monde – nous voyons défiler des pans de paysages d’une région à l’abandon, où s’ébattent des animaux retournés à l’état sauvage.
Le message de l’auteur contredit le discours des médias : oui, des choses se font à Fukushima, qui échapperont à chacun des individus que leur taux de radiations finira par éloigner, mais leur travail de fourmi, ni vain, ni insensé, est révélateur de courage et source de fierté.

Le noir et blanc sied parfaitement au sentiment de danger latent présent à chacune des pages. Les dessins au crayon, nets, fouillés, éloquents, s’accordent avec la forme  » documentaire  » de la BD. La variabilité des prises de vue suscite l’impression de découverte, comme le ferait un reportage photographique. L’alternance de plans resserrés et larges crée une dynamique propre au mouvement du parcours que nous sommes invités à effectuer.
L’ensemble exerce une fascination qui amène la question inquiète : avec quoi jouons-nous ?

Nicole Cortesi-Grou

To-day

 

Points de chute – Living Arrangements

41R3TYKPsbL._SX351_BO1,204,203,200_d’Andi Watson (scénario et dessin) – Ed. çà et là, 152 p., 18 € (22 février) –

Chris, chroniqueur de films pour un site web et cinéaste en devenir, vit en colocation avec James, son ancien ami de fac. L’appartement est le lieu de passage de leur bande de copains, qui pour certains se sont connus sur les bancs d’une High School londonienne. L’ambiance est au farniente, aux soirées passées dans les pubs, aux pique-niques sur les pelouses de Regent’s Park ou aux escapades dans les Cornouailles.
À l’occasion des funérailles d’un certain George, Chris rencontre Una, qui se révèle être la jeune veuve du défunt. Attiré par elle, il la revoie à plusieurs reprises. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent l’un de l’autre, les liens entre Chris, sa copine et ses amis se distendent…Points-de-chute-35On retrouve dans cette chronique douce-amère des relations encore adolescentes qu’entretiennent ces jeunes adultes, le monde décrit par Cédric Klapisch dans ses films. Les dialogues – de simples propos du quotidien – sont laconiques, voire inexistants. Ils en disent long sur la complexité des relations qu’entretiennent ces hommes et ces femmes, souvent pris dans leurs contradictions. On est ici pleinement dans la sous-conversation, telle que l’a définie l’écrivaine Nathalie Sarraute. Les dessins sont assez sommaires, proches de l’esquisse. Cela donne un charme indéfinissable à cette valse hésitation entre amour, désamour, élan et dérobade, qui semble emporter les héros de cette histoire somme toute universelle.

Anne Calmat

Living Arrangements by Andi Watson

Chris who is a film columnist for a website and a future film maker shares his flat with James, an old friend from university. The place is the meeting point for their group of friends. Some of them met when they were studying in a London’s school. Now, they have good times at nights in bars, they have picnics on the Regent’s Park lawns or weekends to Jame’s cottage.

On the occasion of the funerals of a person named George, Christ meets Una, who is George’s widow. Attracted by her, he sees the young woman on several occasions. They get to know each other, links between Chris and his girl friend, Alex, and the others are becoming weaker…

This chronicle, about complex relationships between young people, is bitter-sweet and not so far from what Cedric Klapisch shows in his films.
The dialogs are like everyday life : laconic, even non-existent. We are facing a sous-conversation, as defined by the french writer Nathalie Sarraute.
There is a lot to be said about these men and women, often contradictory to themselves.

Drawings are rather sketchy, they are more like drafts than well developed and can be nondescript.

It conveys an indefinable charm in this « waltz hesitation » between love and disenchantment, and takes the heroes in an universal story.

Traduction de la chronique Merewyn Lord

413PWAN1TQL._SX210_arton11-a2612Chez le même éditeur (2005-2007)arton1-d5e82

« Ruptures« ,

« Slow News Day« ,

« Little Star »

To-day

 

 

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Points de chute-couv

Sur les ailes du monde, AUDUBON

Couverturede Fabien Grolleau (scénario) et Jérémie Royer (dessin) – Ed. Dargaud, 184 p., 21 €

Quoi d’étonnant à ce que que Fabien Grolleau se soit emparé de la vie peu ordinaire de John-James Audubon (1785-1851), premier peintre-ornithologue du Nouveau Monde ?

Il fait l’impasse sur son enfance à Saint-Domingue puis à Nantes, et débute son récit au moment où le jeune homme s’embarque en 1820 pour les Etats-Unis, après avoir étudié le dessin durant deux ans à Paris.

Conçu comme une succession d’épisodes, Sur les ailes du monde retrace les principaux moments de l’existence bouillonnante de cet infatigable voyageur.
On le voit tout d’abord qui descend la Mississippi river avec deux compagnons. Un gros orage les oblige à s’abriter dans une grotte, qui se trouve être un refuge de chouettes. Audubon sort ses fusains et passe une partie de la nuit à les dessiner. Au matin, apercevant une nuée d’oiseaux autour de leur bateau, il lâche ses comparses pour aller observer les volatiles.Page 15Une vingtaine de planches plus loin, le voici dans le Kentucky. « Le Français » donne des cours de danse au voisinage et reçoit en retour nombre d’informations sur les lieux de rassemblement des oiseaux. Contremaître dans une ferme, il s’intéresse à leur migration, qu’il commence à dessiner et à peindre. On comprend rapidement que John-James Audubon (pseudo de Jean-Jacques) n’est ni bon contremaître ni bon gestionnaire, car le voilà emprisonné pour dettes…

Réalisant que sa cellule n’est pas sa seule prison, Lucy, son épouse, l’incite à faire ce grand voyage dont il rêve.

Le scénario nous conduit tantôt sur les traces de John-James et de son équipe (Joseph, un aspirant naturaliste et Shogan, un guide indien, navigateur et pisteur), tantôt il nous ramène auprès de Lucy, devenue préceptrice dans une famille du Mississippi, et dépositaire des dessins qu’Audubon lui envoie.
John-James se livre désormais tout entier à sa passion : observer, dessiner, peindre, écrire. Il a peaufiné une technique qui consiste à chasser l’oiseau aux petits plombs, pour ne pas l’endommager, à l’éviscérer, puis à lui redonner son maintien initial à l’aide d’un fil de fer.

Une suite de péripéties jalonnent son itinéraire passionné : il déjoue une embuscade, survit à une fièvre paludique, partage le gîte avec des esclaves fugitifs. Et lorsque Joseph et Shogan l’abandonnent, Audubon poursuit seul ses observations.page145image256On le retrouve plus tard devant un aréopage de scientifiques londoniens qui l’apprécient plus pour ses talents de peintre et les aventures qu’il relate, que pour sa recherche. Seul, un étudiant admire ses planches d’oiseaux, partage son amour de la nature et lui soumet quelques hypothèses sur sa théorie encore balbutiante. Audubon l’engage vivement à voyager, conseil que ne manquera pas de suivre le jeune Darwin.

Mais déjà, un nouveau projet le possède : recenser, avec ses fils et quelques amis naturalistes, tous les mammifères d’Amérique…

C’est au travers de son journal que l’on découvre ses chasses aux bisons, ses rencontres avec les trappeurs et les pionniers de la conquête de l’Ouest, avant que ne sonne l’heure de son envol ultime pour le pays où les aigles sont rois : John-James Audubon a soixante-six ans.

Des dialogues brefs et rares qui reflètent bien les échanges entre ceux qui parlent peu, mais toujours à bon escient. La dynamique du récit est figurée par une alternance de plans larges, qui dévoilent les décors grandioses du Nouveau Monde, et de plans plus serrés, en fonction du déroulement de l’action. Les couleurs, plutôt éteintes, privilégient les tons beige, vert pâle, bleu nuit, créant un effet d’aquarelle, qu’un rouge vif vient ici et là brusquement éclairer.

Le trait est précis, vif, les dessins sont expressifs. Le tout met parfaitement en lumière cet extraordinaire et captivant parcours de vie.

Nicole Cortesi-Grou

To-day

Berlin 2.0

couve_berlin_telde Mathilde Ramadier (scénario) et Alberto Madrigal (dessin et couleur) – Ed. Futuropolis, 96 p., 18 € (11 février) –

Être un jeune Français qui a fini ses études et rêve d’un ailleurs, voici une expérience dans laquelle beaucoup se retrouveront…

C’est en l’occurrence le cas de Margot, qui a étudié la philo, veut quitter Paris où elle étouffe et souhaite poursuivre dans la capitale allemande une réflexion sur la question de  » la liberté face au temps  » : vaste et ambitieux programme, sans doute destiné à tomber dans les oubliettes.

Elle arrive à Berlin en 2012. Du temps, elle n’en manquera pas dans sa découverte de cette ville écolo et festive, devenue mythique pour la jeunesse européenne. Tout lui semble possible et agréable : le grand appartement, les piques-niques dans les parcs, la facilité des rencontres…mep_berlin-8_tel

Mais bien sûr (elle l’annonce dès les premières planches), le principe de plaisir va infailliblement rencontrer celui de la réalité. Les difficultés résident dans la recherche d’un emploi. Il y a bien une foule de « jobs », mais, revers du « miracle économique » tel qu’il est perçu d’ici, ce sont des petits boulots, très prenants et très mal payés. Les start-up fleurissent, cependant les jeunes font les frais de ce système où l’humain est finalement de peu poids, et les employeurs de Margot brillent par leur cynisme et leur cupidité – on attend beaucoup d’elle sans qu’elle reçoive grand chose en retour.

Les remarques, avec exemples à l’appui, qui émaillent ce récit personnel sur le manque de curiosité des jeunes Français à l’étranger sont pertinentes ; mais Margot n’emprunte pas ce chemin-là, elle découvre Berlin et ses quartiers, le monde de l’art et ses galeries. Les us et coutumes locales sont finement observés :  la « Wegbier », la bouteille de bière que l’on consomme en pleine rue, les fêtes en chaussettes… Et aussi, les quarante heures par semaine, payées six-cents euros, la couverture médicale, très nettement défaillante.

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La jeune femme pose un oeil particulièrement aiguisé sur le statut de la femme berlinoise.

À Berlin, on peut s’habiller comme on veut, les hommes ne sont pas machos, mais la contraception n’est guère encouragée, et les conditions de vie des jeunes mères de famille laissent grandement à désirer. Paradoxalement, une association féministe peut parrainer un festival de films pornos indépendant, sans que quiconque y trouve à redire.

mep_berlin-5_telEn dépit de ses déboires professionnels, Margot décide de rester dans cette ville, à laquelle elle a pris goût et où elle a rencontré de nombreux amis… et même un amoureux.

Berlin 2.0 est, dans son propos, assez didactique et linéaire. On n’échappe pas à un certain nombrilisme dans ce parcours somme toute assez banal. Un bémol encore : la préface du jeune écrivain Clément Bénech est inutilement longue et complaisante, elle ne s’imposait pas.

Les dessins sont toniques et leurs couleurs, agréables. Une carte et des explications viennent compléter le récit.

Danielle Trotzky

To-day

 

 

L’Homme qui ne disait jamais non

couve_homme_qui_ne_disait_l__telde Didier Tronchet (scénario) et Olivier Balez (dessin) – Ed. Futuropolis, 144 p., 21 € (12 février) –

Que peut faire une jeune hôtesse de l’air préparant une thèse de psychologie pour devenir  » profiler « (physionomiste), lorsqu’elle rencontre, sur un vol Madrid-Lyon, un amnésique en détresse ? L’intégrer dans ses recherches comme  » cas d’étude  » et l’accompagner dans sa quête d’identité.

C’est ainsi que commence ce thriller psychologique de Didier Tronchet, rondement mené par la dynamique hôtesse, Violette. Car, outre prendre note des comportements et des émotions de son  » cas « , celle-ci est bien déterminée à aider Etienne à recouvrer ses souvenirs.

Pour imaginer des stratégies qui susciteraient en lui un déclic salvateur, elle fait appel à ses connaissances littéraires et cinématographiques et à son bon sens. Elle en profite au passage pour le guérir de sa fâcheuse inaptitude à dire non. Ce qui les entraîne dans moult péripéties, lyonnaises, puis équatoriennes, toutes révélatrices d’un pan de vérité.

Ce faisant, ils se découvrent des attraits communs qui les amènent à partager leurs recherches et …leur chambre.

Dans un ultime effort pour connaître la vérité, ils se retrouveront à Quito, au coeur d’une révolution, et là…mep_homme_qui_ne_disait_l_-7_tel

Mais, craignant d’en avoir déjà trop dit, laissons au lecteur le soin de découvrir la suite.

Tout au long du récit, on baigne dans des couleurs chaudes de brun, ocre, jaune, oranger, ou au contraire, de rose, bleu ou vert pastel.

Les héros sont figurés par des traits simples et expressifs. Olivier Balez privilégie la plupart du temps les plans rapprochés pour les personnages et le cadre urbain dans lequel les scènes se déroulent. Il opte pour des plans larges sur Lyon, Quito ou la pampa.

De quoi associer suspense et exotisme.

Nicole Cortesi-Grou

To-day

 

Gabo, mémoires d’une vie magique

couv gabod’Óscar Pantoja, Miguel Bustos, Felipe Camargo et Tatiana Córdoba – Ed. Sarbacane, 128 p., 19,90 € (3 février)

Quatre auteurs, quatre couleurs et quatre dessins différents pour cette version française du texte d’Óscar Pantoja (2013), dont on peut avancer qu’elle ne fera probablement pas date dans l’histoire du 9e Art.

Ce roman graphique, assez complet, sur la vie géant de la littérature latino-américaine, Gabriel García Márquez, surnommé Gabo par ses amis et admirateurs, est parfois un peu difficile à suivre pour le lecteur, constamment balloté d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre, au détriment d’une meilleure lisibilité. Il faut ajouter que la traduction de Rudy Ortis n’est pas exempte de certaines pesanteurs.

Mais on doit cependant reconnaître que les auteurs maîtrisent leur sujet, aidés en cela, sans doute, par l’autobiographie intitulée Vivir para contarla*, que Gabo a publiée en 2003, et dont l’exergue fixe assez clairement les limites de l’exercice : « La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient. »

Gabo naît en 1927 à Aratacata, petit village isolé de Colombie, où sa famille maternelle est arrivée en 1910, suite à une sombre histoire de jalousie, de commérages, et pour finir, de meurtre. Il y a son père, toujours absent et frustré dans sa vie professionnelle, sa mère qui revient chez ses parents pour accoucher, son grand-père orfèvre – figure récurrente du livre, figure centrale dans la vie de Gabo, devenu colonel pendant la guerre des Mille jours, et une grand-mère fantasque aux dons divinatoires, qui donnera naissance au personnage d’Úrsula.61DvgHwt0tL._SX325_BO1,204,203,200_

Tout est en place pour que s’élabore lentement, mais avec force, l’œuvre majeure de García Márquez, Cent ans de solitude, qui fut un véritable choc littéraire à sa sortie en 1967.

Au fil des quatre parties, nous voyons comment elle s’est construite, avec ses influences : Kafka, Rubén Dario et bien d’autres – Gabo est un fou de lecture, et ses rencontres capitales : Juan Rulfo, Alvaro Mutis.

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Nous découvrons ses souvenirs d’enfance au milieu de fantômes et de femmes au bord de la folie, ses amitiés indéfectibles, comme celle qui le lia à Fidel Castro, qui fera de García Márquez une sorte d’ambassadeur.

Son rôle dans la création de l’agence de presse Prensa Latina et dans la critique de l’impérialisme américain, incarné en Colombie par la United Fruit Company, est également souligné…

51LEFlHKqiL._SX302_BO1,204,203,200_Dans Cent ans de solitude, Aracataca deviendra le Macondo des Buendia : «  Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseau, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques. »

Nous voyons défiler des titres, devenus désormais des classiques : Les Funérailles de la grande Mémé, Chronique d’une mort annoncée, Pas de lettre pour le colonel, L’Amour en temps de choléra… Beaucoup sont marqués par ce qu’on a appelé « le réalisme magique », ou la vérité transfigurée par l’imaginaire…

Nous le suivons dans ses très nombreux voyages, qui le mèneront, avec Mercedes, la femme de sa vie qu’il rencontre alors qu’elle n’a que quatorze ans, et ses enfants, de la Colombie au Mexique, en passant par les États-Unis. Et, dans les années 60, jusqu’aux pays « socialistes » où il va connaître le désenchantement.

Puis en 1982, il y aura l’obtention du Nobel de Littérature, consécration justifiée d’une œuvre immense.

En conclusion, malgré la faiblesse de l’entreprise et de sérieuses réserves sur les choix graphiques très atones de la BD, on peut inciter les lecteurs à partir à la découverte d’un homme et d’un auteur d’exception, et à celle d’une oeuvre qui figure au sommet de la création littéraire du 20e siècle.

Danielle Trotzky

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* Ed. Grasset, 550 p., 22,50 €

 

 

 

To-day

 

L’ile

9782848658391_1_75Thriller de Lorenzo Palloni (scénario et dessin) – Ed. Sarbacane, 128 p., 21,50 € (3 février) –

Un court prologue nous apprend que, dans le passé, en temps de guerre, l’île Modeio a servi de prison pour des déserteurs, et qu’à la faveur d’un accident de fourgon, ces derniers ont abattu leurs geôliers, puis délivré les autres détenus.
Quarante ans ont passé, la sérénité et la concorde règnent sur Modeio, le bruit de l’éternel conflit qui oppose depuis des décennies les armées du Nord à celles du Sud ne parvient pas jusqu’à ses habitants.

Qui aurait pu croire qu’un tel Eden puisse naître de tant de douleur ?, dit l’un des pères fondateurs du village qu’ils ont construit une fois la liberté retrouvée.

Cette quiétude va être mise à mal par l’irruption d’un mystérieux soldat, échoué sur une plage. Qui est-il ? Dit-il la vérité quant à son passé de déserteur ? Pourquoi dans ce cas est-il arrivé à bord d’une embarcation militaire ? Ne présente-t-il pas un danger pour la sécurité des insulaires, dont les belligérants semblent curieusement ignorer l’existence ?L'ile p50-51

Malgré les réticences des Anciens, Kabé est « adopté » à la majorité des voix. En apparence. Mais chacun sait que les apparences peuvent être trompeuses.

Si le suspense et les rebondissements courent tout au long de cette fiction graphique, sa dimension psycho-sociologique en est une composante non négligeable. On comprend rapidement que la défiance n’a pas sa place au sein de cette communauté osmotique, et que la liberté a un prix.

Bientôt, le rejet sans appel de l’Etranger, attisé par la découverte de son journal intime, va l’emporter sur l’altruisme. La vie de Kabé ne tiendra plus qu’à un fil. Les raisons profondes de sa présence sur l’île vont être mises à nu, ainsi que celles qui ont fait que Modeio a si longtemps été épargnée.

On prend beaucoup de plaisir à lire cet album, qui n’est pas sans évoquer des séries américaines du type « Lost ». Lorenzo Palloni, connu pour son art de cueillir ses lecteurs au détour d’un simple dessin, ne nous réserve-t-il pas une nouvelle fois bien des surprises ?

Anne Calmat

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Chez le même éditeur, The corner (2014), 152 p., 23,50 €

 

 

 

To-day

Entre ici et ailleurs

Couverturede Vanyda (scénario et dessin) – Ed. Dargaud – 192 p., 14,99 € (29 janv.)

Les premières planches de l’album laissent présager une BD sympathique, mais très girly. Mais en poursuivant…

Coralie, jeune femme de vingt-huit ans, accomplit son parcours du combattant quotidien : trouver quoi se mettre le matin, laver ses jeans le soir, cuire des pâtes sans qu’elles attachent, arroser les plantes, arriver en forme au bureau, faire renouveler son ordonnance de pilules, éviter de trop penser à son ex, lâché cinq mois auparavant…

Au fil des pages l’attention s’aiguise, en particulier lorsque Coralie rencontre dans un cours de capoeira, Kamel, un jeune Franco-Algérien qui la reconnecte avec ses origines asiatiques. La saveur de certains plats laotiens, des questions posées au père, un rêve qui coïncide avec la perte d’un cousin réactivent en elle des attaches jusqu’ici négligées et éclairent sous un jour nouveau son voyage au Laos, cinq ans auparavant.

Au fur et à mesure que le récit progresse, nous devenons partie prenante de leur quête respective. Elle va les mener en Algérie : retour aux sources pour lui, appropriation de sa double culture pour elle, et libération intérieure pour les deux.

L’auteure installe une réelle proximité entre le lecteur et ses personnages. Elle propose la vision idéalisée d’une jeunesse métissée qui échange, partage, navigue entre les aléas et les difficultés de l’existence, et creuse son sillon pour se construire un avenir. On aimerait qu’il en soit toujours ainsi dans la vraie vie et que, comme dans la BD, tout finisse par un happy end.Il n’empêche que l’on est sensible à la fraîcheur et à la générosité bienfaisante qui se dégagent de l’ensemble.

Le graphisme est sobre, vif, expressif, et en parfaite adéquation avec le scénario.

Nicole Cortesi-Grou

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Chez le même éditeur : Celle que…

Intégrale (2015), 576 p., 29 €

 

 

To-day

Fred autour de Philémon

 

CouvertureFred autour de Philémon, paru fin 2015, réunit toutes les créations du dessinateur-scénariste autour de son personnage mythique, Philémon, ainsi  que des documents inédits et plusieurs témoignages de personnalités.

Mais entrons de plain-pied dans son univers…

« Fred est pour nous un écrivain surréaliste, un peintre naïf, un chantre populaire, un conteur, un graphiste, un continuateur de l’esthétique du merveilleux« , écrivait à son propos Bernard Toussaint.

 

Une fois franchie la paroi virtuelle, le trait est simplifié, de larges courbes fortement tracées séparent les couleurs franches. Finis le ciel incertain, les paysages pluvieux de la terne « réalité ». Philémon se tient plus droit, même Monsieur Barthélémy, ce mystérieux petit bonhomme qui joue à son corps défendant le rôle de passeur, y gagne en netteté.

9782205055122FSOn comprend d’ailleurs son importance en voyant la réaction de Philémon lorsque le puisatier s’est égaré, a disparu dans les abysses de ce monde singulier où le temps a des soubresauts oniriques. Dans L’Arche du « A », Barthélémy a été emporté par une vague. Philémon part à sa recherche avec l’aide de Vendredi, centaure rescapé du Déluge. Il leur faudra pomper la mer et la mettre dans le tonneau magique. Malgré cela, l’homme reste introuvable. Une standardiste de l’éternité, extraordinaire jeune Parque en robe vert bouteille 1880, n’a pas de fiche à son nom. Selon la Licorne, le mieux est de chercher sous l’arc-en-ciel, dans le monde des lettres de l’océan Atlantique…

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Les monstres de Fred, souvent issus de notre civilisation matérielle, pullulent. Dans Le Chat à neuf queues, le personnage du cinéaste-réalisateur friand d’effets spéciaux ne s’y trompe pas : quelle aubaine, quelle occasion unique de renvoyer à la figure de ceux qui verront ses futurs films, les boyaux et autres artifices sous-jacents de notre vie urbaine !

Page 17Dans Le Secret de Félicien, Philémon suit à la trace une feuille morte qui contient la promesse d’un printemps à venir. Il rencontre des phénomènes atmosphériques de toutes sortes, il croise même le « car de ramassage solaire ».

Le paysage chimérique de Fred est immense : galions à transformations voguant sur cet Atlantique qui brasse toute l’absurdité du subconscient, ou bien, amalgames saugrenus de morceaux de constructions diverses.

Page 25Cela vaut vraiment la peine de s’immerger dans l’univers surprenant de Frédéric Othon Aristidès, le grand, l’immense Fred. Fred le magnifique.

PS. Où sont mes lunettes ? Elles ont dû passer par-dessus bord. Philémon, pourrais-tu m’aider à les repêcher parmi les lettres de l’Atlantique ?

Jeanne Marcuse

To-day