Ce qu’il faut de terre à l’homme – Coquelicots d’Irak (Sélection Angoulême 4/4)

On a aimé et on en a parlé en 2016 dans Boulevard de la BD...
On a aimé et on en a parlé en 2016 dans Boulevard de la BD…

Ce qu’il faut de terre à l’homme de Martin Veyron (scénario et dessin) et Charles Veyron (couleurs), d’après Tolstoï – Ed. Dargaud

Un paysan sibérien vit avec sa femme et son fils sur un lopin de terre  qui leur fournit le nécessaire. Il s’en satisfait, jusqu’à ce qu’une une voix venue de la ville, celle de son beau-frère, lui suggère de s’agrandir et de faire travailler les autres. Il lui prêterait la somme nécessaire pour mener à bien cette reconversion.page-14Un jour, un intendant, un militaire à la retraite, engagé par le fils de la Barynia (la baronne locale) vient s’assurer que les moujiks cessent d’aller systématiquement faire paître leur bétail sur les terres de cette dernière, de braconner, d’aller pêcher dans ses étangs et de couper les arbres de son domaine pour en faire du bois de chauffage. L’amende ou le fouet, tu choisis ! Le fautif opte la plupart du temps pour le châtiment corporel.

Puis la Barynia décide de vendre ses terres à son intendant. Révolte et assemblée générale dans le camp des paysans. Après avoir envisagé de trucider le gêneur, on s’accorde sur l’idée de proposer une somme supérieure à la sienne à la Barynia, et de créer une coopérative agricole.

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Les terres appartiennent désormais à la commune, mais peu à peu les dissensions sur la manière de les exploiter et les rivalités se font jour. Pour le héros, le désir impérieux de voir ses possessions s’étendre à perte de vue est devenu vital. Il se pourrait même qu’il lui soit fatal. “ Le pivot du mal n’est-il pas la propriété ? ” écrit Tolstoï en 1883 dans Que devons-nous faire ?

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” Deux mètres de longueur sur un mètre cinquante de largeur et de profondeur, voilà ce qu’il faut de terre à l’homme “, ajoute-t-il trois ans plus tard dans cette fable, que Martin Veyron adapte en développant le côté prédateur du personnage principal.

Cette nouvelle illustration de la cupidité et de la perte de l’essentiel est servie ici par une grande fluidité du récit – découpé en sept parties – malgré la multiplicité des personnages, parfois hauts en couleur. De nombreuses planches muettes laissent au lecteur le loisir d’appréhender le monde rural russe de l’immédiat post-servage. Tout nous renvoie à cette atmosphère romanesque que l’on retrouve chez Tchekhov, Gogol et nombre d’écrivains russes du 19e siècle.

Anne Calmat (janv. 2016)
144 p., 19,99 €

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3418Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim  – Ed. L’Association
Un dessin enfantin et naïf, des personnages aux visages allongés et aux jambes sans pieds qui ressemblent à des poupées, pour raconter une enfance irakienne, celle de Brigitte Findakly, née en 1959 à Bagdad.
Les dessins sont de Lewis, les couleurs de Brigitte, et ils ont écrit le scénario tous les deux. On trouvera  aussi des photos tirées de l’album familial.
À l’heure où le pays est à feu et à sang et où nous recevons jusqu’à la nausée, jusqu’à l’indifférence mortelle des images d’apocalypse venues d’Irak, Brigitte sait déjà depuis un moment qu’elle ne retournera pas  dans son pays natal. Le lecteur découvrira sa ville d’avant  le chaos, ses mœurs et son histoire que nous connaissons mal.3419Brigitte Findakly est née d’un père chrétien irakien et d’une mère française et catholique. Sa famille irakienne appartient à la bourgeoisie, son père est dentiste et travaille pour l’armée, ce qui lui procure quelques avantages car les régimes militaires se sont succédés, mais aussi à certains moments, un inconfort total et la nécessité de fuir le pays.

Il a rencontré son épouse française en faisant ses études à Paris, est revenu avec elle. La mère de Brigitte se plait beaucoup à Mossoul.

3420La première image du livre est une photo de la petite Brigitte, prise par son père devant les lions de Mossoul, dont il ne reste rien aujourd’hui. Son père n’a photographié que les pieds des statues monumentales, pouvait-il imaginer qu’un jour ces merveilles voleraient en éclat sous les coups des fanatiques ?
Tout est délicat dans ce récit dont l’écriture même adopte le point de vue d’une enfant, qui atténue la réalité ou la transforme pour conjurer les inquiétudes.
On voit ainsi défiler les dictatures militaires plus ou moins répressives.  L’enfant n’en reçoit que des  bribes, elle conte ainsi que son frère fut contraint d’ aller voir des pendus dans le cadre d’une sortie scolaire, mais tout cela est entremêlé d’un quotidien plus tranquille, les gâteaux français de la mère, les commérages, activité principale des voisins, les ennuis financiers du père, homme doux et tranquille qui soigne tout le monde, sans toujours se faire payer, mais que l’administration fiscale harcèle.3421

Brigitte va en classe, elle va suivre les enseignements de l’école coranique, puis ira chez les sœurs syriaques. Elle ne comprend rien à ce qu’on lui raconte et pour finir, n’a pas la foi…
Sa famille va quitter l’Irak en 1972. Son frère, pour échapper à la conscription, est déjà en France depuis un bon moment. Elle va découvrir le pays avec lui, la grisaille, la difficulté d’écrire le français bien qu’elle le parle couramment, le racisme et l’ étroitesse d’esprit de ses camarades… Elle fera des études de sciences éco mais finira par découvrir sa vocation pour le dessin.

Voir l’Irak autrement, penser à ces gens dont on détruit  le pays, et qui pour les plus chanceux se sont exilés de par le monde, et apprendre qu’entre le Tigre et l’Euphrate, on a vécu, bâti, aimé, connu des espoirs et des rêves, qu’on y a été enfant un jour.
Un livre doux-amer, un joli travail à quatre mains, une BD contre l’oubli et l’indifférence.
Danielle Trotzky (oct. 2016)
112 p., 19