Dans la combi de Thomas Pesquet

de Marion Montaigne Dargaud (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Dargaud

Belle rencontre vraiment que celle de Thomas Pesquet et de Marion Montaigne, célèbre dessinatrice et blogueuse, spécialisée, sur ARTE dans la vulgarisation scientifique pointue et drolatique, avec la série Tu mourras moins bête à laquelle François Morel prête sa voix.

Marion Montaigne va donc au fil des 205 pages retracer la jeune vie et la carrière de Thomas Pesquet héros français de la conquête de l’espace, revenu il y a peu d’un séjour de six mois dans la plateforme où se relaient des astronautes du monde entier.

Loin d’être une entreprise hagiographique, la bédé de Marion Montaigne, proche de l’astronaute dont elle a suivi l’entraînement et le retour sur terre, nous retrace tout le cheminement du personnage, depuis ses jeux d’enfants, nourris des premières missions sur la lune, de Michael Jordan et d’Ulysse 31, au personnage sympathique et médiatique, sorte de gendre idéal que nous croyons connaître tant il a été médiatisé.

Parce que derrière le sourire touchant de l’homme on rencontre une opiniâtreté peu commune, une force de travail extraordinaire et très certainement une grande intelligence à l’œuvre.

Parce qu’une mission dans l’espace n’est pas qu’une partie de rigolade, à commencer par les épreuves auxquelles sont soumis les candidats, qui prennent sous le crayon acéré de Marion Montaigne la tournure de séances de torture neuronale, concoctées par des scientifiques sadiques et des psychotechniciens entraînés par le Ku Klux Klan ou par l’Inquisition ….

Et lorsqu’il est enfin choisi, on comprend que le gros du temps va se passer à attendre, comme il est dit en exergue un pour cent de la vie d’un astronaute se passe dans l’espace et seulement un pour cent de ce temps dans sa combinaison de spationaute.

Et ce qu’on découvre dans ces pages denses (parfois très denses) c’est qu’on n’aurait pas forcément envie de s’y retrouver dans cette combi, après des examens médicaux très intrusifs et épuisants, des sessions en impesanteur (c’est comme ça qu’on dit) où on est secoué comme un prunier, et des attentes interminables avant de savoir qui a été désigné pour prendre son envol et pendant lesquelles néanmoins on doit continuer à s’entraîner sans mollir, et lorsqu’enfin il part, et qu’il peut admirer la terre vue de l’espace, il va y laisser de sérieuses plumes, perte de masse osseuse qui fait de lui au retour une vieille femme ménopausée, muscles qui ne répondent plus, langue empâtée et nausée persistante qui gâche un peu les retrouvailles avec la terre… Tout cela est heureusement réversible.

On apprend beaucoup et comme toujours avec Marion Montaigne, qui ne recule devant aucun tabou pour nous faire comprendre les enjeux scientifiques, on se gondole : pipi caca dans l’espace ça fait rire à tous les coups.

Elle résume et synthétise aussi les données les plus ardues, et tout cela dans une légèreté et une drôlerie peu communes.

La mise en page serrée joue avec la couleur et donne du rythme, les personnages sont croqués avec acuité et souvent proches de la caricature, mais la dessinatrice sait offrir mille détails qui en disent long sur la pertinence scientifique de l’entreprise, car Marion Montaigne est remarquablement documentée.

On comprend entre beaucoup d’autres choses, que les astronautes sont non seulement des humains sans doute exceptionnels par leur maîtrise du vivre ensemble dans des conditions extrêmes, mais aussi qu’ils sont à la fois des scientifiques de haut niveau, capables de séquencer l’ADN pendant leurs rares temps morts en station, et des ingénieurs et des techniciens qui s’y connaissent en boulons russes et en pas de vis américains car tout cela est rendu encore plus complexe du fait que le matériel provient de pays différents. La mise au point du système de liaison entre satellite russe et américain est un modèle du genre.

Thomas Pesquet dont la dessinatrice dit qu’il incarne ici l’archétype de l’astronaute, va en effet s’entraîner en Allemagne, aux Etats-Unis et en Russie, et les anecdotes les plus cocasses viennent sans doute de ce dernier pays, où tout semble s’être fossilisé autour du personnage de Gagarine, véritable saint local, des pages inoubliables relatent une opération survie dans la grande banlieue de Moscou.

On comprend au fil du récit que les astronautes mettent réellement leur vie et leur santé en danger lors de ces expéditions, mais aussi que tous sont prêts à toutes ces éventualités tant leur passion est grande et que tous n’ont qu’un désir, y retourner…

Pas un instant d’ennui, rigolade garantie et aussi l’impression d’avoir appris, vraiment beaucoup sur les enjeux scientifiques de cette aventure, et d’avoir aussi découvert la trajectoire d’un garçon décidément très sympathique, pas un héros de super-production américaine mais un humain de grande envergure.

Danielle Trotzky

205 p., 22,50 €

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