Guy Delisle est formidable !

unknownHumble, drôle, pas complaisant pour un sou, analyste pertinent et profond, le dessinateur québécois qui vient de faire paraitre S’enfuir Récit d’un otage (voir chronique), est déjà l’auteur d’une œuvre importante. Nous rappelons ici trois de ses ouvrages qui valent vraiment la peine d’être découverts ou redécouverts, tant pour leur valeur historique que pour leur regard aiguisé et décalé, toujours empreint d’un humour qui offre une respiration salutaire dans des lieux qui manquent singulièrement d’air.

py_couv_french_bigPyongyang  – Ed  l’Association, 2003
Guy Delisle a écrit ces chroniques après un séjour de deux mois dans la capitale de la Corée du Nord, un des pays les plus fermés au monde.
Le livre  en est à sa treizième édition et l’auteur a rajouté les traductions des slogans qui parsèment les murs de la ville.
Il y est parti pour travailler avec les studios de Pyongyang, où les grandes sociétés de dessin animé envoient leur production en voie d’achèvement. C’est meilleur marché qu’ailleurs, alors…
G.D. a l’art de rire de tout, et c’est la vertu première de son livre : parvenir à nous faire saisir avec humour l’horrible, l’insupportable.
Car le paradoxe de ce qu’il perçoit de la vie dans ce pays, c’est que ceux qu’il côtoie n’ont pas forcément conscience de la dictature dans laquelle ils sont maintenus.

Il rencontre en vérité assez peu de Coréens, car il est pisté à plein temps par son traducteur et son chauffeur. Tout le monde est sous surveillance, comme dans toute dictature qui se respecte. Devant l’absurdité abyssale du régime, on est perplexe, comment est-ce possible, comment un peuple entier peut-il ainsi être réduit à cette condition ?

Mais nous-mêmes, qui croyons maîtriser nos vies et faire des choix, ne sommes-nous pas aussi, à une moindre échelle, décervelés, ainsi que nous le rappelle la fameuse part de cerveau humain disponible ?97
Hôtels immenses et vides, autoroutes qui ne mènent nulle part, monuments gigantesques élevés à la gloire de Kim Il Sung et Kim Jong Il,   rues désertes, aucun vieillard ou handicapé visibles… Les Coréens sont un peuple sain, lui est-il répondu.

L’auteur aura à maintes reprises l’occasion de constater l’ampleur du lavage de cerveau à grande échelle : chants patriotiques à pleins poumons, espionnite généralisée, culte de la personnalité jusqu‘à la nausée, voilà le quotidien de la République populaire démocratique de Corée. G.D. ne verra que ce qu’on a bien voulu lui montrer, mais le versant occulte est sans aucun doute plus effrayant encore.
On comprend que deux mois sont une expérience suffisante pour le dessinateur québécois, qui ne perd jamais une occasion d’exercer son humour salvateur.
Il arrive à Pyongyang avec 1984 de Georges Orwell sous le bras et prend un air dégagé lorsqu’on lui demande de quoi il s’agit : “De la science fiction“, répond-il.
Gonflé, Delisle, car la vie en Corée du Nord est une illustration tragique des anticipations visionnaires d’Orwell. Ici, Big Brother apparait sous l’allure bouffonne du père et du fils, et le Ministère de la Vérité, chargé de réécrire l’histoire chez Orwell, a effacé la tumeur du cou de Kim IL Sun…

Qu’est-ce que vivre dans une dictature, dans un régime de terreur et de pénurie, et vivre tout de même parce qu’on n’a pas idée qu’ailleurs cela peut être autrement ? Cet album remarquable nous éclaire à ce sujet, même si on est loin, très loin d’avoir tout vu.

slide_277675_2042306_freeChroniques birmanes – Ed. Delcourt, 2007

Nous retrouvons notre dessinateur, avec cette fois femme et enfant, pour un séjour d’un an en Birmanie.

Point de touristes au début des années 2000, mais des diplomates étrangers et des ONG.
Nadège, sa compagne, travaille pour MSF, et les voilà dans la touffeur de Rangoon à la recherche d’un logement décent mais pas luxueux, une gageure dans cette ville où les Birmans fortunés se sont fait construire des demeures lourdingues et d’un goût épouvantable.
Père au foyer, Guy découvre la pénurie dans les magasins, mais apprend vite qu’on peut presque tout trouver en cherchant bien… même de l’encre pour ses dessins. Il tente en vain chaque jour, en promenant son rejeton, de passer devant la maison de la Dame, Aung San Suu Kyl, dont on ne prononce pas le nom, et qui à cette époque est encore en détention.
Le petit Louis fait l’unanimité – les Birmans aiment les enfants – le père lui, passe inaperçu et en profite pour exercer son œil aiguisé et ses talents de dessinateur.original
Du chauffeur de taxi qui chique au traducteur impassible, du gardien qui n’a rien à garder dans ce pays fort policé à ses rendez-vous hebdomadaires avec des expat’ et des diplomates qui ne songent qu’à leur confort, c’est toute une galerie de portraits qui défile.
On touche du doigt la répression des populations, la délation à tous les étages, la bêtise comme étendard, les camps mis en place par la junte au pouvoir. On retrouve les invariants sinistres de toutes les dictatures connues : répression des opposants, muselage des ethnies minoritaires et interdiction aux ONG de se rendre là où elles seraient vraiment utiles, là où on laisse mourir les populations, drogue et sida tous azimuts. Impuissance généralisée, corruption.
Nadège et Guy braveront quelques interdits en partant dans des zones non-autorisées. Ils feront aussi quelques escapades touristiques dans ce pays magnifique, mais encore fermé à cette époque.
Guy va aussi s’offrir trois jours de méditation dans un temple ouvert aux étrangers, expérience dont il retrace les aspérités, mais dont il sort somme toute assez apaisé.
Son regard est toujours amusé et à la bonne distance, et ses analyses justes.
Le trait est simple, le dessin en noir et blanc. Un moment d’histoire de ce pays en mutation.

f7a587ef8ad6f7244e1c8c8fcf9e9f95Chroniques de Jérusalem – Ed. Delcourt, 2011

En 2011, Guy Delisle s’installe avec femme et enfants à Jérusalem-Est, quartier arabe de la ville.
Son épouse est en mission pour MSF, il va consacrer son temps à dessiner, pense-t-il.
Il arrive en Israël sans idées préconçues, mû par une grande soif d’apprendre, son regard est dénué de tout préjugé, il n’est ni juif ni musulman, pas même vraiment catholique, car il ne pratique pas. Il observe jour après jour l’inextricable embrouillamini de la situation de ce pays. numeriser-2                                                                                                                          Mais d’abord la vie quotidienne.
Où s’installer, où mettre les enfants à la garderie, où faire ses courses ?
Tout expat’ connait ces questions, qui à Jérusalem prennent une tournure particulière.
S’installer à Jérusalem-Est, c’est déjà faire le constat que les habitants de ce quartier sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Les ordures ménagères ne sont qu’épisodiquement ramassées, la voirie n’est pas entretenue, la distribution d’électricité, épisodique, et tout à l’avenant.
Trouver à se ravitailler est un problème. Il y a bien un supermarché, mais il se situe dans une de ces nouvelles colonies juives construites depuis peu, et il convient de ne pas encourager les colons dans leur œuvre d’occupation, constate Guy Delisle.
Quant aux enfants, on commence par les mettre à la garderie du coin, où ils sont toute la journée en rang d’oignon devant la télé, seule source d’activité dans cette famille arabe.
Tout est inégalité criante, se déplacer est une torture, il fait chaud, et même lorsque le jeune père au foyer fait l’acquisition d’un véhicule antique pour échapper aux transports en commun, il se trouve pris dans les embouteillages sans fin, dus aux différents check-points qui empêchent à tous les coins de rue la population palestinienne de se déplacer.
Lorsqu’il dispose d’un peu de temps, Delisle part en excursion dans la vieille ville, sur les sites historiques et religieux qu’il croque avec minutie.
Son livre est un remarquable guide, il y retrace avec précision l’histoire troublée des lieux que trois religions se disputent depuis des lustres.
Des soldats de vingt ans armés de mitraillettes vivent la peur au ventre. En fait tout le monde a peur, et cependant le danger est perçu de part et d’autre comme une sorte de fatalité.
Pas d’affolement, une bombe peut exploser à tout moment, mais la vie doit continuer.
Société du paradoxe.
Au chapitre des inégalités, l’accès à la culture n’est pas des moindres.
Notre dessinateur, convié dans des universités palestiniennes, constate avec étonnement l’inculture totale des étudiants (qui sont surtout des étudiantes) en matière d’art graphique. Le poids de la religion, allié à l’indigence des moyens, fait que ces jeunes gens qui se destinent à l’enseignement du dessin ignorent jusqu’à Tintin… Difficile dans ces conditions d’entamer le dialogue, surtout lorsque la présentation de ses  propres dessins, où certains modèles sont peu vêtus, fait fuir les trois-quart des participants.
Dans les universités israéliennes en revanche, c’est l’opulence, la soif d’échange et de culture, l’ouverture à la créativité.
Côté Chrétiens, il règne aussi un grand bazar autour des lieux saints. La chrétienté, tout aussi divisée, offre des visages et des pratiques diverses. Tout relève du défi : visiter le tombeau des Patriarches, trouver la clé, contourner ce mur que Guy Delisle trouve, avec le sens de l’humour qui le caractérise, “très graphique” et que d’aucuns nomment Mur de la honte. Il reproduit sous toutes ses coutures cette construction
Mur, grillages et frontières palpables et impalpables, promenades pittoresques dans les quartiers ultra orthodoxes où le temps s’est arrêté, et où son interlocuteur, s’apercevant qu’il n’est pas juif, met fin sans autre forme de procès à leur échange, c’est tout cela que découvre l’auteur.
Lors d’une visite à Hébron, il s’aperçoit médusé que les Israéliens jettent leurs ordures sur les Palestiniens qui vivent dans la basse-ville.                Tout un symbole.
numeriser-1Guy Delisle ne commente pas, ses dessins suffisent à dire l’insupportable.
Un parcours graphique passionnant, plus éclairant que vingt articles de presse, vivant, et somme toute assez terrible parce qu’on ne voit pas les choses avancer ou se dénouer. Sur l’une des dernières illustrations, un colon juif vient de prendre possession d’une maison palestinienne dont les habitants ont été chassés. Il est dessiné en contre-plongée, conquérant. L’avion qui emporte Guy et sa famille quitte Israël, et laisse le lecteur pensif mais moins ignorant.
Danielle Trotzky