La légèreté – Kobané Calling (Sélection Angoulême 2/4)

On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD....
On a aimé et on en a parlé dans Boulevard de la BD….

CouvertureLa légèreté de Catherine Meurisse (scénario, dessin, couleurs) – Ed. Dargaud – Préface Philippe Lançon

Dans La Légèreté, l’auteure pose cette question : suite à un grand traumatisme, le syndrome de Stendhal (ressentir des troubles physiques à la vue d’une œuvre d’art) peut-il soulager de celui du 7 janvier, quand de surcroît ses effets ont été redoublées par le choc du 13 novembre ?
La légèreté peut-elle être reconquise, lorsqu’on se sent plombée par une mémoire qui vous renvoie en boucle des scènes du passé et qu’on a perdu d’un coup, son amant, ses collègues, son journal, son travail et l’inspiration ?

Page 7Les premières planches de l’album montrent un paysage maritime peint aux couleurs de Turner, dans lequel un minuscule personnage féminin aux cheveux raides et aux yeux fixes, camouflés sous une capuche de duffle-coat, promène sa tristesse.
L’océan est toujours là, le monde est le même qu’avant, mais rien n’est plus pareil.
Une plongée dans une page colorée comme une toile de Rothko, couleur brasier, et nous voici ramenés au matin du 7 janvier 2015.
Page 11L’héroïne rumine sous sa couette sa rupture de la veille avec son amant marié, décidé à retrouver son épouse. Suivent toutes sortes de fantasmes qui cautérisent pour un temps les plaies du cœur, mais occasionnent ce qu’on appelle « une panne de réveil »

Son bus manqué, elle se rend à pied à la conférence de rédaction du journal où elle est dessinatrice : Charlie Hebdo. Dès l’entrée de l’immeuble des cris l’arrêtent : « Ne pas monter », « des types ont emmené Coco », « une prise d’otages… ».Vite, se réfugier dans un bureau voisin avec Luz, croisé devant la porte, une galette des Rois à la main ! De là, entendre Tak, tak, tak, tak, tak, puis… « Allez voir. »

Après, tout fait problème. Il faut affronter l’impuissance à retrouver la main et l’esprit Charlie, pour que la vie continue malgré tout. Mais non, le passé s’invite sans cesse, l’équipe revit, les tueurs aussi. Les fantasmes tentent de transfigurer la réalité, les cauchemars la ramènent inexorablement. Page 17Rien n’empêche la paralysie qui gagne. Alors mieux vaut prendre du champ, retrouver Proust à Cabourg, son lieu d’enfance préféré, son ancien amoureux, la pureté des montagnes, oui les montagnes, ça fait du bien. Et tenter même l’exorcisme du retour sur le lieu du massacre.

Mais voilà qu’au Bataclan le 13 novembre… Alors ?
Retrouver Dostoïevski, qui écrivait  « La beauté sauvera le monde ». Se souvenir que Serge Boulgakov a repris cette déclaration à son compte, en y ajoutant : « …et l’Art en est un instrument. »

Il faut aller trouver la beauté là où elle est, et s’y immerger.
La beauté attend Catherine à Rome, dans le refuge de la Villa Médicis. Stendhal lui servira de guide occasionnel, mais il n’empêchera pas, qu’involontairement les statues martyrisées par le temps paraîtront des victimes, et que les tragédies évoquées par les ruines antiques feront écho à celle, intérieure.

C’est finalement à Paris, au musée Louvre, que le plomb cédera. L’abréaction commencera devant Le Radeau de la Méduse, image parfaite d’une salle de rédaction après le passage des tueurs et avant l’arrivée des secours. Elle se parachèvera dans la pénombre annonciatrice de la fermeture du musée, par le surgissement de la beauté, à travers La Diseuse de bonne aventure du Caravage.
L’océan, achèvera le processus thérapeutique. Alors, et alors seulement, les choses pourront se dire, et mieux, se dessiner.

Page 9Au début de l’album, les dessins en noir et blanc sont éclairés de-ci de-là par une tache de couleur. Au fur et à mesure du retour de la pulsion de vie, de grandes pages polychromes figurent des lieux, et plus loin des personnages. Ça et là, des planches à la manière de… évoquent les deux peintres de référence : Turner et Rothko. La dernière mêle les tonalités de l’océan au tracé de Rothko.
Cette narration bouleversante privilégie un graphisme au trait simple, enfantin dans le meilleur sens du terme, et un ton qui s’accorde parfaitement au parcours de résilience de l’héroïne.
Nicole Cortesi-Grou, avril 2016
136 p., 19,99 €

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Kobane_CallingKobané Calling de Zerocalcare (texte et dessin) – Ed. Cambourakis

Depuis quelques années, l’info à jet continu dont nous abreuvent nombre de médias TV, soumis à la dérisoire guerre du scoop, n’aide pas toujours à cerner une situation donnée. Le conflit syrien en demeure une parfaite illustration.
Parti fin 2014 avec un groupe de huit humanitaires à la rencontre de l’armée des femmes kurdes, en lutte contre l’avancée du groupe État islamique sur la ville de Kobané, l’auteur a rendu compte à son retour de ce qu’il y avait vu et entendu. Son reportage graphique d’une quarantaine de pages, publié dans un premier temps dans l’hebdomadaire italien Internazionale, a par la suite été enrichi, au point de composer cet album qui en compte maintenant 288.
Le jeune dessinateur romain y décrit la vie dans cette partie du Kurdistan syrien, qu’on appelle le Rojova (constitué de trois cantons, dont Kobané). Il met l’accent sur les enjeux majeurs d’un conflit dont les médias ont eu manifestement tendance à ne rendre compte que de façon parcellaire.

Bien que dix-huit mois* se soient écoulés depuis ses trois séjours au Rojava, son témoignage, aux antipodes de tout sensationnalisme, n’en demeure pas moins précieux. Il permet de mesurer le chemin parcouru, ou non, en faveur de la paix, dans cette zone dévastée où s’entassent, dans des camps de fortune, des dizaines de milliers de réfugiés Kurdes. L’image de la Maison, celle qui a été détruite et celle qui hante leurs rêves et leurs cauchemars est du reste omniprésente dans le récit.

Passées les premières planches dévolues aux réactions de la mamma, lorsque Zerocalcare lui annonce son départ, on le retrouve avec ses compagnons dans le village de Mehser, à quelques encablures de Kobané. Les habitants doivent en effet faire face aux assauts incessants du groupe Etat islamique.
Ce qui est en jeu, c’est précisément l’autonomie du Rojava, cette utopie proche-orientale, régulée par un contrat social fondé, en particulier, sur la cohabitation ethnique et religieuse et sur l’émancipation des femmes. Impensable pour beaucoup, et pas seulement pour le GEI !Kobané p7La première partie de l’album s’achève avec le retour à Rome de ZC, et sur une déclaration en flash-back de « l’Homme au Chai » (le pilier central du village) :  » C’est notre bataille décisive. Tous les hommes et les femmes qui ont à coeur la liberté et l’humanité devraient être aujourd’hui à Kobané « (le conflit a tourné à l’avantage des Kurdes en janvier 2015). Ce à quoi ZC répond, en s’adressant directement au lecteur :  » Et tout ce qui a modelé le tien, ce que l’on t’a appris, ce qu’on t’a transmis, ce qui t’a fait pleurer, ce qui t’a fait rire, le sang qui n’a fait qu’un tour et celui qu’on vous a fait cracher, tout ça est aujourd’hui à Kobané .  »

Deux voyages suivront.  ZC et ses compagnons sont conscients des risques encourus – une résistante kurde ne les a-t-elle pas prévenus que  » celui qui vient combattre ici, ne peut en ressortir que mort ou vainqueur  » ? Mais pour eux, tout est en effet une affaire de coeur.

Ce qui se passe ensuite dans la BD appartient à ses lecteurs*.

L’auteur excelle dans le second le second degré. Le ton est facétieux, désinvolte, le dessin, faussement caricatural, est expressif et vigoureux.

Du grand Zerocalcare, qu’on a découvert en France en 2014 avec La Prophétie du Tatou – Ed. Paquet.

Anne Calmat
288 p., 24 €

  • Cet article a été mis ligne sur Boulevard de la BD le 19 juin 2016, bien avant la sortie en France de l’album le 7 septembre. Depuis, la situation a beaucoup évolué et continue de le faire.