Le rapport W – Infiltré à Auschwitz – Gaétan Nocq – Ed. Daniel Maghen


En librairie depuis le 23 mai 2019
© G. Nocq/D.Maghen

Postface « À propos du Rapport Pilecki », Isabelle Davion. Maîtresse de conférences, Sorbonne Université
Rapport Pilecki, rédigé en 1943

Toute la journée, nous avons roulé. Aucune nourriture, aucune boisson ne furent distribuées. Mais après tout, personne ne voulait manger.

Le train s’arrête enfin, la porte du wagon s’ouvre brutalement, l’air pénètre dans l’espace confiné où étaient entassés des dizaines d’hommes, essentiellement des prisonniers politiques polonais. Des SS, Mauser à la main, les font descendre. L’horreur de l’arbitraire commence alors. Quelques-uns sont désignés, puis abattus. Leurs cadavres sont aussitôt livrés aux chiens qui accompagnent les soldats allemands.

Septembre 1940. La mission que s’est assignée Wiltold Pilecki, officier de l’Armée secrète polonaise, en se portant volontaire pour infiltrer le camp d’Auschwitz afin d’y constituer un réseau de résistance et de renseigner ceux qui pourront enrayer la machine infernale, vient de débuter.

S’en suit la description des conditions de travail une fois arrivé dans le camp d’Auschwitz, avec le sadisme des séances d’humiliation – Sautez ! Roulez ! Dansez ! Pliez les genoux ! – et, dans le meilleur des cas, l’opportunité pour certains d’y échapper un temps, lorsque l’on a, ou prétend avoir, une compétence particulière qui permet d’être chargé d’une réparation dans la maison d’un officier ou bien recruté pour des travaux de terrassement destinés à l’extension du camp, ou à la construction de son jumeau, à trois kilomètres de là.

Combien seront-ils encore là, lors de la libération d’Auschwitz, le 27 janvier 1945 ? Witold Pilecki* précise dans son rapport que la portion alimentaire était calculée de telle façon que les prisonniers ne vivent que six semaines.

Une fois dans la place, il lui faut ruser, se faire affecter aux postes stratégiques qui dépendent du bureau de la répartition de la maintenance, afin, par exemple, de faire bénéficier les vivants des colis que les morts ne pourront plus recevoir. Tenir bon, ronger son frein, même lorsque les camions viennent chaque matin déverser les affaires de ceux qui ont été gazés ou exécutés la veille. Se méfier, débusquer les traîtres. S’évader parfois en rêve, en se réfugiant dans les souvenirs d’un passé révolu.

Il lui faut aussi apprendre à compartimenter, afin d’éviter que tout ne s’écroule si la cellule a été repérée par les Allemands ou tout simplement dénoncée dans les lettres anonymes déposées dans la boîte aux lettres du Block 15.

Détecter les ennemis invisibles, être sans cesse sur le qui-vive, prendre des risques calculés, s’adjoindre les fidèles compagnons qui feront parvenir à l’état-major de l’armée secrète basée à Varsovie, des compte-rendus que les alliés pourront ensuite exploiter.

Pour mener à bien sa mission, Witold Pelcki s’est placé sous l’autorité d’un lieutenant-colonel emprisonné avec lui à Auschwitz. Son réseau s’appellera la SOW, l’Union des organisations militaires, d’autres se constitueront par la suite.

Combien de fois va-t-il échapper à la balle qui lui est destinée s’il venait à lui manquer une réponse aux questions que lui posent les Kapos ?

« Le jeu que je jouais était dangereux. En fait, j’avais largement dépassé ici ce que, sur terre, on appelle dangereux.»

Thomasz Serafinski va œuvrer sans relâche à la réussite de sa mission, jusqu’à ce qu’il soit prêt à prendre le contrôle du camp.

« Chacun était prêt à mourir. Avant de périr, nous aurions infligé des pertes sanglantes à nos bouchers. », écrira-t-il dans son rapport en 1943. On pense irrésistiblement au très beau texte illustré d’Aline Sax (v. BdBD Archives, Les couleurs du ghetto), dans lequel le chef de cellule dit aux insurgés « Nous ne survivrons pas à ce combat. Les forces en présence sont trop inégales. Nous nous battrons pour sauver notre honneur. Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? »

Détail p. 195

Il ne reste plus ici qu’à attendre que l’ordre d’entrer en action leur parvienne. À supporter qu’il arrive. Sinon, il faudra passer au plan B…

Un album vertigineux, tant pour la force du témoignage de Witold Pilecki que pour celle de l’adaptation qu’en fait Gaétan Nocq. Ses illustrations sont également remarquables ; on passe des séquences en monochrome dégradé à toute une palette de couleurs, en superposition ou en opposition, qui montrent les différentes phases du quotidien concentrationnaire des détenus.

Anne Calmat

250 p., 29 €

  • Infiltré sous le nom de Tomasz Serafinski.