Les entrailles de New York – Julia Wertz – Ed. L’Agrume

Sortie le 16 mai 2019 © Wertz/L’Agrume

L’éditeur présente cet album comme «  une déambulation unique dans l’histoire et les rues de New York, à mi-chemin entre documentaire illustré et bande dessinée. »

Autoportrait

Julia Wertz nous raconte l’histoire des blocs, des édifices et des entrailles de New York. Elle en dessine l’ architecture et ses évolutions – les boutiques historiques, le changement des façades et des enseignes –, nous régale d’anecdotes méconnues, comme par exemple l’histoire de l’avorteuse légendaire de la Cinquième Avenue, l’inquiétante Mrs Restell, ou celle de la non moins inquiétante tueuse en série, Lizzie Halliday.

Elle parle de la grande Prohibition… des flippers dans l’Amérique puritaine de la fin des années 1930, revient, entre autres événements, sur l’histoire du système de tubes pneumatiques qui permettait à l’époque d’envoyer à la vitesse grand V un courrier ou un colis…

En résumé, elle pose un regard amoureux et plein d’humour (parfois grinçant) sur cette ville, SA VILLE, dont on dit qu’elle ne dort jamais.

«  Ceci n’est pas un ouvrage d’histoire classique. Ce n’est pas non plus un guide pratique de New York. Nulle part on n’y mentionne ses premiers habitants, il n’y a pas de dessins d’Ellis Island ni de l’Empire State Building. Certes, la statue de la Liberté y fait une brève apparition, mais c’est juste à cause d’un problème de déchets. Non, ceci est plutôt un recueil d’histoires uniques en leur genre et souvent oubliées sur le passé de la ville, accompagnées de dessins de différents quartiers choisis au hasard, tels qu’ils furent autrefois et tels qu’ils sont aujourd’hui. Si vous vous attendiez à un livre historique traditionnel ou que vous cherchiez un guide des restaurants et des monuments de la ville, c’est franchement pas de bol. Par contre, si vous en avez marre de ce genre de bouquins et que vous avez envie d’une approche un peu moins conventionnelle de cette ville, vous tenez ce qu’il vous faut ! »

Anna K.

284 p., 29 €

De la même auteure : Whiskey & New York, L’Agrume (oct.2016)

Julia Wertz est née en 1982, dans la région de San Francisco et vit actuellement à Brooklyn. C’est l’une des auteurs phare de la bande dessinée indépendante aux États-Unis où elle a publié plusieurs romans graphiques. En 2011, les éditions Altercomics ont publié Whiskey & New-York, qui a unanimement conquis la critique et le grand public.

Julia Wertz

Les couleurs du ghetto – Aline Sax – Caryl Strzelecki – Ed. La Joie de lire

Depuis mars 2019 – Roman illustré traduit par Maurice Lomré © La Joie de lire

À partir de 13 ans.

À l’heure où un pourcentage non négligeable d’adolescents semble ne pas avoir pris la mesure de ce qu’a été la Shoah durant la Deuxième Guerre mondiale, ce texte sensible sera un complément précieux de leurs manuels d’histoire.

En septembre 1939, les Allemands envahissent la Pologne. Un an plus tard, lorsque débute le récit, il y a deux Varsovie : le ghetto juif et la partie aryenne de la ville. Le jeune Misja décrit tout d’abord le processus insidieux de la ségrégation à l’encontre de ceux dont l’Occupant veut se débarrasser : brimades, arrestations, exécutions. Jusqu’au jour où le ghetto se retrouve encerclé par un haut mur surmonté de tessons de verre et de barbelés, avec interdiction absolue de sortir, sauf pour aller travailler. Un ersatz de ville dans la ville. Les Juifs s’y entassent par centaines de milliers dans un dénuement absolu, la faim et les épidémies ne tardent pas à faire leur œuvre. « Certaines familles sortaient leurs morts et les déposaient sur le trottoir. Une carriole viendrait ensuite les emmener. »

Un soir, mu par la colère et la culpabilité de n’avoir pas résisté à ce qui était en train de se produire, le jeune Misja décide de quitter clandestinement le ghetto, à la recherche de nourriture pour les siens.

« J’avais trouvé le paradis : la boulangerie d’un copain de classe. (…) Je remplissais mes poches de gâteaux. Je suis sûr que l’homme (le boulanger) était au courant de mes visites… « 
© Caryl Strzelecki
« (…) jusqu’au jour où je l’ai attendue longtemps, très longtemps… » © Caryl Strzelecki

Cette sortie nocturne sera suivie de nombreuses autres.

Le

Le narrateur n’est pas le seul à transgresser les ordres, les Allemands le savent, aussi attendent-ils les fuyards au tournant, munis de lances-flammes. Ceux qui sont pris sur le fait sont exécutés ou font l’objet de représailles d’une cruauté inimaginable. «  Malgré cela, nous ne nous laissions pas faire. Le sang versé n’avait pas le temps de sécher que d’autres tentaient déjà leur chance. »

À l’été 1942, les déportations commencent sous un prétexte fallacieux. Misja sent intuitivement qu’il s’agit d’un aller sans retour. Le groupe de résistants qui s’est constitué au cœur même du ghetto et auquel il va s’intégrer lui en apportera la confirmation. Dès lors, il n’est plus seul, il se sent prêt à l’action.

« Nous les Juifs du ghetto, allions être transférés et vivre dans des petits villages russes. À nous le grand air et les vastes étendues (…) Je ne croyais pas à ces histoires. » © Caryl Strzelecki

L’insurrection est proche. Les armes sont fourbies sous l’œil avisé d’un déserteur allemand, les cocktails molotov sont prêts à être lancés à la face des bourreaux. Tous savent que leurs chances de survie sont plus que minces, mais là n’est pas la question : « Il existe deux façons de mourir : soit avec dignité en combattant, soit sans défense devant un peloton d’exécution ou dans une chambre à gaz. Laquelle choisissons-nous ? leur a demandé Mordechai, le chef du groupe. On est le 19 avril 1943.

La suite appartient à celles et ceux qui découvriront ce beau roman qui, à l’heure de la montée des populismes un peu partout en Europe, incite à lire le présent et le futur à la lueur du passé.

Anne Calmat

112 p., 14,50€

De la même auteure : La jeune fille et le soldat, La Joie de lire 2017.

Le travail m’a tué – Grégory Mardon – Hubert Prolongeau – Arnaud Delalande – Ed. Futuropolis

© H. Mardon, H. Prolongeau, A. Delalande/ Futuropolis – En librairie de 5 juin 2019

Ce récit bouleversant, issu d’un témoignage, est à mettre en perspective avec le procès actuel du patron d’une grande entreprise et de quelques-uns de ses cadres, accusés de harcèlement organisé. Il fait suite à un livre co-écrit par Hubert Prolongeau et Paul Moreira, Travailler à en mourir (Flammarion, oct. 2009).

Madame Perez et son avocate patientent dans la salle du tribunal des Affaires de Sécurité Sociale. Une plainte l’oppose à une grande entreprise pour harcèlement organisationnel. Ni l’une ni l’autre n’osent espérer que justice soit rendue.

Tout avait pourtant bien commencé. Carlos Perez, fils d’ouvriers venus d’Espagne, centralien brillant, est comme son père, un passionné de voitures. C’est tout naturellement chez un grand constructeur automobile qu’il postule pour son premier emploi, en 1988. Cinq ans plus tard, fort d’avoir sorti, avec son équipe, un nouveau modèle prestigieux, il passe chef d’atelier. Dans la foulée il épouse Françoise, une institutrice.

Carlos a le profil du « bon » travailleur que s’arrachent les entreprises : intelligent, efficace, consciencieux, impliqué dans son travail, soucieux de l’équipe comme de la hiérarchie. Mais s’investir sans compter peut aussi être une situation à hauts risques…

Y-a-t-il eu un premier grain de sable ? Un facteur déclenchant ? Au vu de ce témoignage, on a plutôt le sentiment qu’un enchaînement d’évènements a progressivement fait glisser Carlos dans une spirale infernale, dont il ne se sortira pas.

Un transfert de l’atelier dans un nouveau lieu, ce n’est pas la mer à boire, sauf qu’au moment où l’on devient père de famille, cela entraîne deux heures supplémentaires de trajet quotidien. Et puisqu’on est dans un nouveau local, il faut innover sur le plan des espaces de travail : un plateau, c’est les chefs parmi les ouvriers, les communications sans perte de temps en déplacements. La voilà la modernité, la transparence ! Le bruit, les allées et venues permanentes, l’auto-contrôle, les difficultés de concentration et de réflexion ne comptent pour rien. D’autant que les ateliers étant maintenant séparés du centre technique, on ne voit plus ce qu’on fait, et c’est autant en perte de sens de son travail. Et puis, au diable la vieille école, il faut intégrer les nouvelles panoplies managériales : management par objectifs, objectifs individualisés, entretiens d’évaluation, réorganisation… Le tout sans augmentation de salaire ni promotion, le licenciement restant une menace à ne pas négliger.

Carlos essaie de s’adapter et construit un fragile équilibre entre famille et travail. Mais dans le secteur automobile, la concurrence se fait plus rude, alors arrivent les « cost killers », ces managers qui « tuent les coûts », et parfois les humains avec.

Un collègue de la vieille école lui a pourtant glissé ce conseil judicieux : « Tu aurais la vie plus cool si de temps en temps tu t’en foutais un peu… »

La suite, nous l’avons bien trop souvent entendu aux informations : de réorganisations en réorganisations, de nouveaux logiciels en nouveaux logiciels, de déplacements en déplacements, l’accumulation des tensions, l’excès de travail, les crises conjugales… Un conflit avec sa hiérarchie, et c’est la dernière vague qui fait s’écrouler la falaise.

Rien ne fera revenir Carlos, mais il arrive que justice soit faite.

La narration linéaire nous fait suivre pas à pas la lente descente aux enfers de Carlos et de son épouse. Les dessins au trait noir, épais, sont réalistes. Ils sont parfois assortis de couleurs froides : bleu, violet, gris, blanc… Et de quelques éclaircies bleu ciel lors des moments heureux, ou bien d’un rouge violent lors de l’ultime conflit qui oppose Carlos à sa chef.

Le court texte qui suit la BD, propose une analyse de ce courant gestionnaire apparu dans les années 90, et de ses conséquences. Il se termine sur la note optimiste qu’apporte la mise en place encore balbutiante du « management libéré », afin que le travail cesse d’être meurtrier.

Nicole Cortesi-Grou

120 p., 19 €

Les Voyages de Jules – Emmanuel Lepage – René Follet – Sophie Michel – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 9 mai 2019 © Lepage-Follet/Maghen

Le livre est un voyage dans le temps au travers d’une longue lettre que le héros, le peintre voyageur Jules Toulet – né de l’imagination de la scénariste Sophie Michel – envoie à sa bien-aimée, Anna. (1).

Il lui écrit : « Un jour quand nous serons vieux et que chaque seconde égrenée par l’horloge comptera, je te raconterai ma vie ». On pense à Ronsart.

Toulet évoque l’enfant qu’il fut et ceux qui l’ont marqué à jamais : ses parents, bien sûr, avec au premier chef, Rose, sa mère, «un mètre soixante-quatre d’amour, de bonté et de silence » (il en apprendra plus tard la raison). Puis, à égalité avec Rose, son maître absolu : Ammôn Kasacz « observateur avide et attentionné de la vie, dont l’enseignement et la rigueur m’ont mené plus loin que je ne serais allé tout seul. » L’album reproduit les échanges épistolaires entre ces deux êtres aux affinés si semblables, l’aîné guidant les lectures du plus jeune et parfaisant sa technique picturale. Jules parle de leur rencontre : « Nous nous sommes reconnus. J’ai plongé dans son regard comme on plonge dans l’amour, sans la moindre résistance. »

p. 18 & 19

Si l’on s’arrête un instant sur cette phrase qui semble si bien résumer l’amour sous toutes ses facettes, on se dit en admirant la puissance des illustrations de René Follet et en contemplant la beauté de celles d’Emmanuel Lepage, que l’un pourrait tout aussi bien l’attribuer à l’autre.

Félix Toulet, grand lecteur devant l’Eternel, nous entraîne ensuite dans la découverte des écrivains voyageurs qui ont nourri son imaginaire : Defoe, Verne, London, Conrad, Falkner. Comme lui, nous nous glissons dans la peau de Robinson, Vendredi, Némo, Arthur Gordon Pym, John Trenchard, ou dans celle de Jim Hawkins, le jeune héros de Stevenson qui réapparaîtra sous des noms différents dans ses romans. Nous embarquons avec lui sur La Licorne et Le Batavia, nous sillonnons les mers, enjambons les continents, croisons Ernest Hemingway, « un jeune gars qui projette de devenir écrivain ». L’Américain vient de rencontrer Ammôn. Puis nous nous plaisons à imaginer Félix s’essayant au dessin tout en luttant contre le roulis d’un navire.

p. 26 « Il faut compter sur le mouvement perpétuel des vagues, mais je m’aguerris. »

La lettre adressée à Anna fait de nous les témoins pivilégiés de son adoration pour cette jeune femme avec qui il a effectué tant de voyages. Un amour fou qui lui a fait un temps négliger son mentor. « Il faut laisser les vieux maîtres derrière soi, c’est dans l’ordre des choses », lui a généreusement écrit ce dernier. Nous le retrouverons au soir de sa vie, entouré de Jules, d’Anna et de Salomé (2), l’ex-capitaine de l’Odysseus pour qui, sa mission accomplie (réunir les toiles que la lecture de L’Odyssée avait jadis inspiré au peintre), il est temps de rentrer chez elle, sur une île que l’on a très envie d’appeler Ithaque. Homère n’est jamais loin, son ombre plane sur la trilogie.

p. 54

Nombre d’épisodes restent à découvrir au travers des récits tentaculaires du troisième et dernier volet de cette quête initiatique, ponctuée de dessins et d’illustrations, à la peinture acrylique pour Follet et à l’aquarelle ou au lavis rehaussé de gouache pour Lepage.

p. 91

Un seul mot vient à l’esprit : envoûtant ! On oublie que les personnages sont fictifs, on entre de plain-pied dans leur monde, et on s’en délecte.

Anne Calmat

164 p., 35 €

(1) Les Voyages d’Anna D M 29 €

(2) Les Voyages d’Ulysse D M 29 €

Les illustrations originales de ce livre sont exposées à la Galerie Daniel Maghen 36, rue du Louvre Paris 1er – https://www.danielmaghen.com/fr/emmanuel-lepage_b231.htm

Les Mohamed– Jérôme Rullier– Ed. Sarbacane (suivi de) Demain, Demain – Laurent Maffre – Ed. Actes Sud /Arte

Depuis le 1er mai 2019 © J. Rullier/Sarbacane (nouvelle édition)

Les Mohamed est l’adaptation par Jérôme Rullier du livre de Yamina Benguigui, Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin pour lequel l’auteure avait recueilli le témoignage de plusieurs générations d’immigrés installés en France.

Les Mohamed et Demain, demain, sortis à trois mois d’intervalle au printemps 2011 sont deux œuvres graphiques indissociables. Elles ont laissé chez nombre de lecteurs une impression d’irréparable face au traitement indigne que l’Etat français réserva alors à ceux qui avaient traversé la Méditerranée dans le courant des années 1960 pour rejoindre la patrie des droits de l’homme.

« Je voulais redonner de la dignité à ces immigrés Maghrébins dont on a oublié le passé et les conditions dans lesquelles ils ont été accueillis en France. Je suis née ici, issue de parents algériens. Mes parents, et tous ceux des enfants des banlieues, des beurs comme on dit, sont toujours restés dans l’ombre. Jamais on ne les a laissés s’exprimer sur leur passé. Dans ma famille, il y avait quelque chose de honteux à parler de cette immigration. De ce fait, on se taisait. Et nous, enfants d’immigrés, ne savons rien de la réalité. L’ignorance est dangereuse. Il faut retrouver notre histoire pour mieux comprendre notre double culture, et la faire connaître aussi aux Français de souche. »

Les récits sélectionnés et mis en images par Jérôme se croisent, se répondent ou se complètent. Les témoignages sont écrits à la main, comme sur un cahier d’écolier, le dessin lui-même a quelque chose d’enfantin dans sa simplicité.

En leur donnant corps à travers ces formes épurées – comme il l’avait fait dans un précédent album intitulé L’étrange (v. Archives, mars 2016) – Jérôme Rullier permet aux lecteurs de se projeter dans une histoire qui n’est pas nécessairement la leur, et aussi de se mettre à la place de tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, d’où qu’ils viennent, ont fui la misère pour venir travailler dans un pays qui bien souvent ne fait que tolérer leur présence. Les pères, les mères et les enfants disent ici la douleur du déracinement, du poids du regard et de la difficulté au quotidien de trouver son identité, quand on ne constitue aux yeux des autres qu’une entité indistincte, corvéable à merci.

Cette nouvelle édition a aussi été pour l’auteur l’occasion d’une réflexion sur la France d’aujourd’hui, avec ses évolutions, son métissage, ses peurs, ses nouvelles revendications d’égalité et de justice sociale. Et depuis quelques années, la tentation de l’amalgame qui s’installe ici et là.

Anne Calmat

296 p., 20 €

Sortie le 15 mai 2019 (nouvelle édition) © L. Maffre/Actes Sud/Arte

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD (Etablissement Public de l’Aménagement de la Défense). En 1962, environ 1500 ouvriers « célibataires » et quelque 300 familles l’habitaient, sans eau ni électricité.

La bande dessinée-reportage de Laurent Maffre nous montre la suite.

On est le 1er octobre 1962, Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled pour rejoindre Kader, avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol ». Désillusion.

Un mirage, entretenu par ceux-là-mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement de Kader se résduit à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre que l’on a extraite du chantier de la Défense et par les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.

Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous le regard peu amène des agents de police, chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié ne nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « de souche », les premiers continuant d’attendre des jours meilleurs.

Demain, peut-être…

La grande qualité de l’album, très documenté grâce au témoignage de Monique Hervo, militante française naturalisée algérienne en 2018 qui a passé douze ans aux côtés des habitants du bidonville de Nanterre, réside dans sa simplicité. On découvre du reste dans la seconde partie de l’album le dossier photos et le témoignage de celle qui se rendit pour la première fois à La Folie en 1959*.

Simplicité du trait à l’encre noire, simplicité des mots, éloquence du récit. On arrive rempli d’illusions, on trime, on garde la tête haute contre vents et marées, et au bout du chemin, avec un peu de chance, il peut arriver qu’on récolte une partie de ce qu’on a semé…

A. C.

192 p., 24 €

127, rue de la Garenne : Supplément Monique Hervo

Femme Sauvage – Tom Tirabosco – Ed. Futuropolis

En librairie le 8 mai 2019 © T. Tirabosco/Futuropolis,

Le chaos a débuté. 

Dans un futur proche, aux États-Unis, les excès du capitalisme déclenchent une guerre civile. Suite à l’état d’urgence décrété, la police est omniprésente. La planète, touchée par le dérèglement climatique, semble atteinte de folie, les villes sont inondées, les riches se terrent dans des ghettos sécurisés, tandis que les « Rebels » ont, eux, rallié le Canada.

Emmitouflée dans sa parka, cette fragile jeune femme fuit et se réfugie dans les bois. C’est dur d’y survivre quand on est citadine, qu’on ne possède pour tout bien qu’un sac à dos avec un exemplaire de Walden de Henry David Thoreau, et ses souvenirs. Souvenir d’Ethan, le métèque, si beau et si sage. 

Détail p. 17

Mais les bois eux-mêmes ne sont pas sûrs, on y fait de mauvaises rencontres. Heureusement qu’elle a pris la précaution de glisser ce couteau dans son maigre bagage, et que sa main est sûre. Auprès d’un lac, apparu comme un mirage, on peut se laver, se purifier l’âme et retrouver au sein de la nature le peu de bien-être et de sécurité qui permet de tenir. Les nuits apportent leur lot de cauchemars, surtout quand elle repense à ce qu’a subi Ethan. Mais à quoi bon ruminer, il lui faut fuir, encore fuir les hommes, les ours, et réapprendre à pêcher et à chasser. 

Et un soir de pluie et de froid, il y a cette silhouette aperçue à la nuit tombante, moitié ours, moitié humain. Cette même silhouette qui lui sauve la vie quand ses poursuivants l’ont rejointe dans la cabane où elle avait fait halte. Ensuite, elle a perdu connaissance…

Détail p. 17

Qui est cet étrange personnage venu à son secours ? Qui la conduit sur des sommets, loin du monde d’en-bas ? Qui ne parle pas son langage articulé mais la comprend ? Qui fréquente une horde de loups et lui fait découvrir les magnificences du monde souterrain ? 

Et si le Yéti était une femme ?

Son voyage va s’arrêter là, car elle va y trouver suffisamment d’affection et de sécurité, mais elle aura à qui transmettre le relai de sa quête de l’autre monde, celui des Rebels… 

L’histoire se déroule au fil du récit que fait l’héroïne de son aventure. Quelques flash-back nous renseignent sur sa vie d’avant et ce qui a déterminé sa recherche des Rebels. Ce n’est que dans les dernières pages que de nouveaux personnages entrent en dialogue.

La trame est simple, l’album se lit d’une traite. Parce qu’il exprime notre anxiété face à ce monde en perte de valeurs, dominé par la technologie et l’intérêt ? Parce que les personnages, en quête d’authenticité et de simplicité, veulent se réconcilier avec la nature ? Parce que la femme sauvage est un symbole de cette nature bienfaisante et maltraitée ? 

Le dessin de Tom Tirabosco, avec ses images saisissantes de nature ou de violence, est précis, fouillé. Le noir et blanc convient tout à fait à la sobriété de la narration et à la tension qui la sous-tend.

Nicole Cortesi-Grou

240 p., 25 €

Depuis une dizaine d’années Tom Tirabosco a publié J’ai bien le droit (La Joie de lire, 2010), Sous-sol (Futuropolis, 2010), Kongo* (Futuropolis, 2013), Wonderland* (Atrabile, 2015), La graine et le fruit (La Joie de lire, 2017). Outre ses albums BD, l’auteur genevois réalise des affiches culturelles et politiques. Il travaille régulièrement avec la Tribune de Genève, Le Temps, LaRevueDurable. (* voir Archives)

Robinsons, père et fils – Tronchet – Ed. Delcourt

Depuis le 10 avril 2019 © Tronchet/Delcourt

Dans un précédent album intitulé Le fils du yéti (Casterman, 2014) Didier Tronchet sauvait une pile d’albums photos d’un incendie, puis contre toute attente l’abandonnait dix minutes plus tard dans la poubelle de son immeuble. Cette attitude contradictoire l’amenait ensuite à revoir sous un jour différent les principaux moments qui ont jalonné son existence, et à lui donner une tout autre orientation. L’auteur signait alors un album pudique et sensible face au souvenir d’une enfance et d’une adolescence qui semblent avoir pesé lourd pour lui, et surtout face au souvenir de ce père trop tôt disparu.

Robinsons, père et fils, en grande partie autobiographique également, est de la même vaine. Son graphisme reconnaissable entre mille désamorce toute idée de dramatisation. Le « fils du yéti » est à son tour devenu père. Il a décidé de s’expatrier un temps sur un îlot situé au large de Madagascar. Son intention ? Expérimenter le « sentiment d’île » et en profiter pour évaluer son niveau de résistance à l’absence de confort moderne, loin des réseaux sociaux. Mais tout ne va pas se passer pas comme prévu, puisqu’une « bombe à retardement » l’accompagne sur cette minuscule bande de terre, où le pire à redouter n’est pas un cyclone mais un trou dans une moustiquaire : son fils Antoine, treize ans, avide d’autonomie et d’aventures.


Le père espère tout d’abord incarner une figure protectrice aux yeux de son gamin – Ne crains rien, papa est là ! – mais c’est l’inverse qui va se produire. Si bien qu’il se retrouve « comme un grand couillon en short », désoeuvré, en proie à la culpabilité de ne rien faire de ses journées et mortifié à la vue du tourisme sexuel qui s’impose aux yeux de tous. Le journal que tient régulièrement Antoine nous renseigne quant à son ressenti face à la transformation radicale de son quotidien, et aussi face aux mises en garde et autres propositions culturelles de son paternel.

Font-ils le même voyage ? Patience, tout viendra à point à qui aura su attendre, même si les circonstances du rapprochement espéré auraient pu les mener à la cata. Ce père, un rien frustré mais pétri d’amour envers son fiston, sait que « plus le lien est solide, plus l’ado doit tirer fort sur la corde pour s’en libérer »…

Anne Calmat

120 p., 17,95 €

Détail, p.91

LE FANTÔME ARMÉNIEN – LAURE MARCHAND – GUILLAUME PERRIER – THOMAS AZUÉLOS – ED. FUTUROPOLIS

Visuels copyright T. Azuelos/Ed. Futuropolis

Si la décision d’Emmanuel Macron de créer une Journée nationale du génocide des Arméniens chaque 24 avril – qui correspond à la date d’une rafle en 1915 de 600 notables arméniens, assassinés à Constantinople sur ordre du gouvernement – a fait la « quasi » unanimité, Ankara continue de considérer que les 500 000 personnes qui sont mortes pendant de cette période ont été victimes des aléas de la Première Guerre mondiale, et non d’un génocide..

Christian Varoujan Artin (1960-2015)

Paru en avril 2015 aux éditions Futuropolis, Le fantôme arménien est le fruit d’une enquête réalisée en Turquie en 2013 par Laure Marchand et Guillaume Pierrier*, suivie d’un reportage sur le voyage que fit Christian Varoujan Artin, parti en 2014 sur les traces de sa famille.

Varou, comme on l’appelle à Marseille, est à cette époque une figure bien connue dans la cité phocéenne. Il anime le Centre Aram pour la reconnaissance du génocide, veille à la préservation de la mémoire et de la culture de la diaspora arménienne, comme son père et son grand-père l’avaient fait avant lui.

Le sujet de la BD n’est pas tant ce qui s’est passé en Turquie il y a un siècle (bien que les faits courent en filigrane tout au long du récit), qu’un coup de projecteur sur les Arméniens qui y vivent aujourd’hui. Ceux-là mêmes qui ont dû se fondre dans le paysage, sur une terre hostile, par obligation de survie, et qui ne connaissent pas ou ont oublié leurs origines. Et aussi ceux qui ont préféré oublier, en attendant que l’on reconnaisse enfin leur douleur.

Avant 2014, Varou n’avait jamais envisagé un voyage en Turquie, ce grand saut dans le réel va être pour lui et son épouse une démarche émotionnelle très forte, et aussi un enjeu.

On comprend rapidement qu’il ne s’agit pas uniquement d’un pèlerinage, mais plutôt d’aller à la rencontre des descendants de ceux qui ont échappé, grâce à leur conversion forcée à l’Islam, aux massacres survenus en 1915 sous l’empire Ottoman. Varou et sa femme auront l’opportunité de réactiver les mémoires anesthésiées en organisant dans l’est de la Turquie une exposition de 99 photos de rescapés du génocide. Une manière pour lui de rapatrier symboliquement ces Arméniens venus vivre en France.

Exposition « 99 », inaugurée le 24 avril 2014

Le fantôme arménien parle aussi de l’embarras des Turcs d’aujourd’hui, qui ont reçu en héritage une conscience atrophiée, et qui ne trouveront la paix et ne pourront construire une démocratie que s’ils font face à leur histoire. Les auteurs soulignent l’action de ces Justes qui ont sauvé des Arméniens en les cachant, ils rappellent que le monde turc n’est pas monolithique, qu’une partie de la société voudrait que la lumière soit enfin faite sur ce qui s’est passé, afin que le processus de deuil et de réconciliation puisse se faire.

Le travail au pinceau de Thomas Azuelos traduit parfaitement le ressenti du couple Varoujan au cours de leur voyage : l’inquiétude avant le départ, l’émotion face aux lieux symboliques, parfois en ruine, la douleur face au souvenir des massacres…

Anne Calmat

128 p., 19 €

  • La Turquie et le fantôme arménien, sur les traces du génocide (Actes Sud, mars 2013)

La recomposition des mondes – Alessandro Pignocchi – Ed. Seuil/Anthropocène – Postface Alain Damasio

En librairie depuis le 18 avril 2019 – Copyright A. Pignocchi/Seuil

Aujourd’hui c’est Notre-Dame-de-Paris qui retient toute l’attention, avant-hier c’était Notre-Dame-des-Landes, que les zadistes occupaient pour empêcher la construction d’un aéroport. En janvier 2018, le projet est abandonné. Pour ces femmes et ces hommes, installés sur le site depuis près de dix ans, va dès lors se jouer la pérennisation d’un certain mode de vie, d’une agriculture écologique, de la biodiversité, que d’aucuns estiment toujours menacée.

C’était hier et c’est aussi demain.

Avril 2018. Sur la première planche de la BD, ceux qui ont pu demeurer sur le site font face aux forces de l’ordre, arrivées en nombre au petit matin pour les déloger et détruire un maximum de lieux de vie. Le narrateur, Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie – doublé d’un subtil aquarelliste – est là en observateur. Il va découvrir la violence répressive et la solidarité à toute épreuve de ceux qui luttent pour consolider et développer les projets mis en place au fil du temps. Ils attendent la répartition des terres…

La BD est dense, éloquente. On découvre la vie sur la Zad, avec ses moments paroxystiques et son esprit communard. La diversité du bocage, constitué de jardins tout mignons et de petites cabanes qui flottent sur une mer d’aubépine, s’étale sous nos yeux. La faune et la flore y ont leur mot à dire. « Ce n’est pas une nature à l’occidentale, mais un paysage à contempler, un petit objet précieux à protéger (…) un ensemble d’êtres humains et non-humains avec lesquels nouer toutes sortes de relations » se plaît à écrire Alessandro Pignocchi. Et de confier : « Il suffit de quelques heures dans un potager ou sur un chantier collectif pour se sentir happé puis dissous dans le bouillon de la Zad ».

Mais tout n’est pas aussi bucolique et la réalité a tôt fait de s’imposer.

Des habitations tombent sous l’effet des tractopelles, d’autres résistent. Face au gaz lacrymogène et aux grenades assourdissantes, les zadistes répliquent par des jets de pierres, « d’oeufs de peinture » et de cocktails Molotov. Les mythiques Vrais Rouges tiennent le choc, les barricades détruites sur la route des Fosses Noires sont reconstruites. À la Rolandière, les alertes sont suivies d’accalmies ; les habitants se retrouvent alors pour des soirées enflammées, le temps de souffler un peu et d’oublier les menaces extérieures. Car la Zad, c’est un état d’esprit qui recompose en permanence les liens que ses occupants ont tissé entre eux, mais aussi avec la nature, les plantes et le territoire tout entier.

La richesse de l’œuvre tient à ses dialogues ciselés, à sa dialectique fluide… et à son humour : le CRS qui ne sait plus où il en est et qui se retrouve sur la canapé du psy en est l’une des illustrations.

Le tour de la question n’est pas fait pour autant, reste à savoir ce qui se trame exactement sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes

Anne Calmat

103 p. 15 €

« L’hiver en été » Art-book de Jean-Pierre Gibrat – Entretien Rebecca Manzoni – Ed. Daniel Maghen

© J-P Gibrat/D. Maghen – En librairie le 18 avril 2019
Jackie Berroyer
Jean-Pierre Gibrat

Le book s’ouvre sur un vibrant hommage à Jackie Berroyer, aux côtés de qui Gibrat fit ses premières armes à la toute fin des années 1970. Un parcours décisif qui le mènera de Pilote à B.D. (créé par le Professeur Choron en 1977), en passant par Hara-Kiri, Charlie mensuel, Fluide glacial et quelques autres magazines plus grand public.

Mattéo T.3 © J-P Gibrat/Ed. Futuropolis, 2013

On apprend ensuite que pendant plusieurs années, Gibrat a été vu comme un dessinateur talentueux au service des scénaristes, mais que l’envie d’écrire ses propres histoires lui étant venue – avec la période de l’Occupation pour cadre privilégié – c’est son diptyque intitulé Le Sursis (Ed. Dupuis 1997-1999) qui va le propulser dans la cour des grands de la BD. Le fond et la forme y sont, ses dessins réalisés en couleur directe font sensation. Par la suite, le succès du Vol du corbeau (Ed. Dupuis, 2002) et de Mattéo (Ed. Futuropolis, v. planche ci-dessus) ne feront que confirmer son immense talent de scénariste dialoguiste illustrateur.

Mattéo © J-P Gibrat/D. Maghen
Le Vol du corbeau © J-P Gibrat/D.Maghen

Si Mattéo raconte la destinée d’un homme, entraîné malgré son pacifisme viscéral dans tous les grands conflits de la première moitié du XXè siècle, et si Le Vol du corbeau parle de traque et de résistance à l’occupant allemand, Le Sursis donne en revanche à voir un homme devenu invisible par choix, retranché en 1943 dans le grenier d’une maison aveyronnaise et occupé à observer ce qu’il se passe à l’extérieur.

Le Sursis © J-P Gibrat/D. Maghen

On retrouve ici les mêmes figures héroïques – ou détestables – que dans les œuvres précédentes, avec toute la palette de sentiments parfois contradictoires qui les animent. Leur créateur, qui n’est en rien manichéen, rend hommage aux premiers, tout en introduisant une notion de conjoncture, favorable ou non, face à leur héroïsme. « On est capable d’être terriblement minable et ponctuellement grandiose », confie-t-il à la journaliste Rebecca Manzoni.

Ses personnages – Céline, Julien, Mattéo, Jeanne, François… – sont en effet contrastés, imprévisibles. Ils peuvent, selon ses propres mots « se surprendre eux-mêmes, dans les deux sens du mot ». Gibrat prend pour exemple Céline, qui fut détestable par certains aspects et génial par d’autres. Sur le plan graphique, Gibrat, génial, lui, en toutes circonstances, insiste sur le côté nécessairement « tripal » d’une œuvre pour qu’elle soit authentique. Il s’explique aussi sur la beauté et la sensualité de ses personnages féminins, évoque ses propres souvenirs de jeunesse, du temps où…

Un entretien d’une vingtaine de pages, entrecoupées d’une centaine de dessins pleine ou double page, qui témoignent de cet art consommé qu’a Jean-Pierre Gibrat de restituer, avec la plus grande simplicité, une ambiance, un lieu, un sentiment ou un moment historique. Chaque planche est une œuvre d’art, le tout est éblouissant.

Le Vol du corbeau © J-P Gibrat/D. Maghen

Anne Calmat

175 p., 39 € – 25×35 cm

Le Chat Muche (suivi de) Les Mécanos – Ed. La Joie de Lire

Depuis le 21 mars 2019 – copyright S. Eidrigevicius / La Joie de lire

Le Chat Muche d’Yves Velan – Illustrations Statys Eidrigevicius. À partir de 6 ans.

Chacun a son point de vue sur la morale. Voici celui de l’auteur de cette histoire extravagante… et pas si morale de ça.


La morale est un sac de cailloux qu’on porte sur son estomac.
Bien sûr, on ne peut pas le voir mais on le sent.
Il vous entraîne à faire certaines choses et vous retient d’en faire d’autres.
Chez certaines personnes, il est léger et elles font presque tout ce qui leur passe par la tête ; alors ont dit qu’elle ont peu de morale ;
chez d’autres, il est lourd et elles n’osent faire presque rien ;
ces personnes-là ont énormément de morale.

Muche fait grise mine. Son maître ne lui a-t-il pas reproché de trop manger ? Il a même déclaré qu’avec ce qu’il dévore, on pourrait nourrir dix Indiens. Le poids de la morale est si lourd à porter que Muche en a perdu l’appétit.

Papa, maman, Babette et Muche

Du coup, il veut en savoir plus sur ceux à qui il a, bien malgré lui, ôté le chapati de la bouche. Il apprend ainsi que les yogi s’alimentent peu, qu’ils sont capables de léviter, de voir l’Invisible, et qu’ils peuvent sortir dans la neige enveloppés d’un drap mouillé, rester trois jours dehors sans manger, puis rentrer au bercail aussi frais qu’un gardon. Et qui plus est, avec le drap totalement sec. Le temps passe, Muche fait des rencontres insolites…

Un soir, Babette affirme à son père l’avoir vu flotter dans la cuisine. Une autre fois, on voit Muche sortir en trombe de la maison, trempé comme une souche, avant de disparaître pendant trois jours.

Dès lors, comment après avoir lu ce récit loufoque et doucement anthropomorphique, continuer à voir son chat du même œil ?

Il y a en tout cas fort à parier que pour lui, le sac de cailloux s’est considérablement allégé.

Anne Calmat
36 p. 14, 90

En librairie depuis le 21 mars 2019 – copyright M. Saladrigas/ La Joie de lire 

Les Mécanos de Max Saladigras (scénario et dessin) – À partir de 6 ans.

L’album raconte les aventures de Timothée et Théotim, deux jeunes inventeurs devenus à ce point célèbres que la reine d’une contrée très très lointaine, qu’on appelle la planète aux 5 lunes, les convoque et les charge de construire cinq capteurs d’énergie destinés à alimenter tout le royaume.

Les voilà qui galopent par monts et par vaux à la recherche des meilleurs emplacements. Un… deux…trois… quatre… Le temps pour Théotim de s’amouracher d’une jeune vendeuse de boissons, et le cinquième est trouvé. Il ne leur reste plus qu’à attendre que les cinq lunes soient alignées pour que la lumière soit.

Eh bien non, elle ne sera pas, car en réalité, le projet de la reine visait plus son enrichissement personnel que le bien de son peuple. Tiens donc… Mais si elle croit s’être débarrassée des témoins de sa cupidité en les jetant dans un cachot, elle se met le doigt dans l’œil !

Ici, les parents ne seront pas à être mis à contribution puisque, hormis les trois ou quatre informations du début, destinées à introduire l’action, les jeunes lecteurs auront, grâce à la puissance évocatrice des illustrations de Max Saladrigas, tout le loisir d’imaginer ce qu’il se passe, ce que se disent ou pensent les héros, qui des deux est le plus téméraire, etc.

Rafraîchissant, poétique et plein d’humour.

A. C.

40 p., 10,90 €


À bâbord, les Passiflore – Geneviève Huet-Béatrice Marthouret-Loïc Jouannigot – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 11 avril 2019 – Copyright L. Jouannigot/Ed. D. Maghen – À partir de 4 ans.

À bâbord, les Passiflore est suivi de Le Premier bal d’Agaric et de La Famille Passiflore déménage, ces deux titres ressortent ici dans un format différent, avec de nombreuses nouvelles illustrations.

Un cerf-volant que Dentdelion a malencontreusement laissé filer derrière une palissade, un magasin de jouets à l’abandon, un navire en construction au beau milieu d’une pelouse, un Capitaine passablement bougon, une chute tout aussi malencontreuse, et c’est une odyssée confondante de poésie qui nous est contée. La morale de l’histoire ? On la trouve dans une vieille chanson toujours d’actualité, qui débute ainsi : « Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main... »

À babord, les Passiflore – Texte Béatrice Marthouret

Nous constatons une nouvelle fois que les cinq rejetons de la famille Passiflore, dont nous suivons les péripéties depuis trois décennies, n’ont rien perdu de leur pouvoir de séduction.

Avec bien sûr, dans le rôle du magicien en chef (« un magicien du détail et de l’harmonie des couleurs« , écrit Régis Loisel dans la préface de l’album) : Loïc Jouannigot, dont les aquarelles subliment les vingt-quatre titres de cette série (environ 800 000 albums vendus à ce jour). Ici, comme dans les deux histoires qui suivent, la proximité affective et le processus d’identification aux personnages fonctionnent à merveille auprès des tout-petits. Une famille ne reste-elle pas une famille, quelles que soient ses différences ?

Le deux épisodes suivants nous renvoient aux débuts de la série : 1987 pour le premier bal du jeune Agaric, 1992 pour le déménagement des Passiflore. Voici dans les grandes lignes ce qu’ils racontent.

Onésime Passiflore a décidé d’emmener toute la famille au bal de la Pleine lune, mais le timide Agaric ne sait pas danser. La Pie, toujours à la recherche d’une bonne farce à jouer, lui conseille de prendre des cours de danse. Mais est-ce vraiment la bonne solution ? Heureusement, madame la Chouette sera là pour lui venir en aide le jour J…

Le Premier bal D’Agaric Passiflore – Texte Geneviève Huriet (détail)

Toute la famille Passiflore se réjouit à l’idée d’aller habiter une maison plus grande. Essais de peinture, cartons, baluchons, démontage et transport des meubles, quelle aventure pour la fraterie! Mais quel choc pour Agaric, le plus tendre des cinq ! Heureusement, que son papa saura le comprendre et l’aider…

La Famille Passiflore déménage – Texte Geneviève Huriet

Un régal !

A. C.

80 p., 19 €

DYS, TDAH, EIP MANUEL DE SURVIE POUR LES PARENTS (ET LES PROFS)

Première mise ne ligne : 14 set. 2018

de Christelle Chantreau-Béchouche – Illustrations Morgane Carlier © – Ed. Trédaniel

Ce guide, sous-titré Pour mieux vivre au quotidien les troubles du langage et des apprentissages, est destiné à celles et ceux qui peuvent avoir le sentiment d’être perdus face au comportement atypique de leur enfant, ou de celui dont ils ont la responsabilité. 

Pour nombre d’entre-eux, l’aider reste en effet un parcours du combattant, vécu parfois comme une double peine.

« Mais s’il est difficile, ce parcours est aussi celui d’une vie, un quotidien auprès d’enfants formidables, créatifs, originaux, intelligents. Nombreux sont les moments d’émerveillement, de complicité et de fous rires… », précise l’auteure.

Dûment documenté et brillamment illustré, le livre fait un point précis sur ce que recouvrent les différentes pathologies regroupées sous le terme « DYS, TDAH ou EIP ». Qu’est-ce qui, par exemple, différencie un enfant atteint de dysphasie d’un autre atteint de dyspraxie ? Quels sont les signes de dysfonctionnement qui doivent alerter ? Quelles sont les conséquences d’un trouble du déficit de l’attention (TDHA) ? Comment accompagner un enfant intellectuellement précoce (EIP) ? Et plus généralement, comment accompagner tout enfant en situation de handicap, sans risquer de se perdre soi-même.

Le livre renferme quantité de renseignements et d’adresses qui guideront sa lectrice (ou son lecteur) dans le labyrinthe des prises en charge nécessaires et des soutiens de tous ordres : organismes d’Etat (reconnaissance du handicap, attribution d’une AVS ou d’une AESH, etc.) ; associations et fédérations ; groupes de parole ; établissements scolaires adaptés ; orientation professionnelle pour les adolescents… 

Tout est passé au crible et illustré avec humour. Dire que ce manuel de survie est clair, passionnant et plus qu’accessible est une évidence. Les quelque vingt-cinq planches de Morgane Charlier ajoutent encore à son attrait. il ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont confrontés jour après jour à l’une des situations décrites (avec témoignages à l’appui), mais également à ceux qui s’interrogent sur le fonctionnement et le ressenti de ces enfants, qui se sentent parfois démunis face aux réactions peu sécurisantes de leur entourage. 

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un facteur aggravant pour ces adultes en devenir, qui ont autant besoin d’un regard valorisant pour exister, qu’une plante a besoin d’eau.

Anne Calmat

326 p., 22,90 €

En savoir plus sur les auteures…

Auteure-scénariste, Christelle Chantreau-Bachouche, elle-même concernée par des troubles des apprentissages, a étudié l’écriture scénaristique à l’école des Gobelins et à la FEMIS. Mère de trois enfants présentant des troubles des apprentissages, elle a décidé, après avoir franchi toutes les étapes de ce parcours du combattant, de partager son expérience sous la forme d’un guide illustré.

Morgane Carlier, illustratrice, retranscrit les scènes de la vie quotidienne en alliant humour et mise en scène colorée. Après une licence Illustration validée à la Birmingham Institut of Art and Design, elle revient en France pour réaliser son rêve : transmettre les émotions à travers le dessin.

Toujours y croire (chap. XIV)

The Bridge – Peter J. Tomasi – Sara DuVal – Ed. Kamiti

En librairie le 28 mars 2019 – Visuels copyright P. J. Tomasi – S. DuVal/ Ed. Kamiti

Je suis long de 1 825 m et large de 26, 150 000 véhicules, 3 à 4 000 piétons et 1 800 cyclistes m’empruntent chaque jour, je suis un acteur incontournable de la vie new-yorkaise, je suis… je suis… le pont de Brooklyn.

Peter J. Tomasi et Sara DuVal nous donnent à voir les dessous de sa construction, mettant en scène les victoires et les tragédies qui l’ont émaillée. Le roman graphique est certes linéaire dans son déroulé, mais ce qu’il dit de la détermination de quelques-uns en faveur du bien de tous laisse songeuse en 2019.

L’album est sous-titré Comment les Roebling ont relié Brooklyn à New York.

Nous découvrons ainsi comment, en 1852, l’ingénieur-capitaine d’industrie spécialiste des câbles d’acier, John Augustus Roebling, proposa de relier Brooklyn à l’île de Manhattan, qui étaient alors deux villes distinctes. Mais les techniques n’étant pas jugées suffisamment fiables, le projet va être refusé par deux fois. Ce n’est qu’en 1867 que Roebling va imposer ses vues. Hélas, les travaux ont à peine débuté qu’il est grièvement blessé par la coque d’un ferry venue heurter le ponton sur lequel il se trouve. Roebling décèdera du tétanos peu de temps après, confiant à son fils, Washington Roebling, également ingénieur de formation, le soin de prendre le relai.

(détail)

Le jeune homme va alors devoir surmonter moult épreuves, faire face à de nombreux défis techniques, à une presse hostile et à la corruption de quelques hommes politiques. Le coup de grâce lui sera donné lorsque, victime d’une paralysie partielle suite à la décompression de l’un des caissons nécessaires à la construction du pont, il sera physiquement empêché de poursuivre sa tâche sur le terrain. Fait exceptionnel pour l’époque, c’est son épouse, Emily, qui va le remplacer…  » La plus solide des fondations  » dira-t-il plus tard à son propos. C’est d’ailleurs Emily qui franchira la première le Brooklyn Bridge lors de son inauguration, le 24 mai 1883.

A.C.

208 p., 22 €

Tout va bien – Charlie Genmor – Ed. Delcourt

En librairie depuis le 20 mars © C. Genmor/Delcourt

Tout ne va pas si bien que ça dans la vie d’Ellie. La jeune fille fête son anniversaire en famille et elle n’a pas l’air d’en être ravie. « Vingt ans et toujours seule. » Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué, mais plutôt l’envie pour elle de se lancer dans une relation sentimentale. La compagnie de son amie Holly la satisfait pleinement – leurs conversations ne manquent pas de piment !

Il y aurait bien Archimède qui lui a proposé de sortir avec lui, mais la perspective de ce que cela impliquerait la terrifie. Alors, ils parlent musique, peinture, recettes de cuisine. Ellie sent qu’elle s’est attachée au jeune homme, mais elle sait aussi qu’elle n’a pas de désir pour lui. Ellie est dans l’évitement, elle se protège. « Pour les bisous, on ira à ton rythme. Pour le sexe, ça viendra peut-être, et si ça ne vient pas c’est pas grave », lui a-t-il écrit dans un texto. Comment dès lors résister à l’envie de se blottir – chastement – dans les bras d’un garçon si compréhensif ?

On assiste ainsi aux premiers mois de la drôle de vie amoureuse de ces deux âmes sœurs, ce qui donne lieu à des dialogues aussi candides qu’impudiques. La tentation de sa part à elle de rompre ce lien est souvent très forte, on se dit alors que son auto-empêchement d’être heureuse vient probablement de loin. D’autant plus que la complexité des relations familiales s’étale sous nos yeux dès les premières planches. On croit tenir un début d’explication de son mal-être lorsqu’elle révèle à Archimède la violence de son rejet de sa sœur trisomique, lorsqu’elle était adolescente. Avec le sentiment de culpabilité qui s’en est suivi. « Je n’ai pas le droit d’être heureuse après ce que j’ai fait (…) Je lui en voulais de ne jamais m’en avoir voulu. » Mais il n’y a pas que cela.

Nous l’accompagnons dans sa valse-hésitation, qui va finalement la mener à une métamorphose dont on ne découvrira qu’à la toute fin de ce beau récit autobiographique bleuté (symbole de vérité), quelle forme elle va revêtir.

Anne Calmat

240 p., 18,95 €

Rappel : Robert Doisneau à la Cité de la musique jusqu’au au 5 mai 2019

© R. Doisneau/Cité de la Musique/Philharmonie de Paris/Zim Moriarty

Rolleiflex en bandoulière, Robert Doisneau (1912-1994) a arpenté des années durant Paris et sa banlieue. Grand amateur de musique, il a immortalisé bon nombre de ceux qui en étaient les représentants. « Dans mon école idéale de photographie », disait-il, « il y aurait un professeur de bouquet et un professeur de musique. On ne formerait pas des virtuoses du violon, mais on expliquerait le rôle de la musique qui donne une lumière sur les civilisations passées, formation complémentaire très nécessaire ».

Pierrette d’Orient

Dévoiler le sens musical de l’imaginaire et de l’œuvre du photographe, telle est l’ambition de ce parcours original qui rassemble plus de deux-cents photographies.

Les Rita Mitsouko

Dans ces clichés, la musique est partout présente et participe surtout du regard humaniste du photographe. Car l’amour pour la musique naît souvent chez Doisneau d’un amour pour les gens. En témoigne la série réalisée avec Jacques Prévert, ou encore l’immense galerie de portraits, poétiques et amusés, magnifiant son ami violoncelliste Maurice Baquet, son « professeur de bonheur » et complice pendant plus de cinquante ans.

Maurice Bacquet

Toujours inattendue, l’inspiration de Doisneau dépasse largement le cadre des musiques de rue ou le cercle électif de ses amitiés. Dès les années 1950, il captait la mélancolie d’un Pierre Schaeer ou le sourire d’un Pierre Boulez. Dans les années 1980 et 1990, il croisait le chemin de plusieurs chanteurs, et en particulier Jacques Higelin (photographié en 1991 au parc de la Villette, dans le décor en construction de la Cité de la musique), Renaud ou encore les Rita Mitsouko et les Négresses vertes, tous saisis dans la beauté de leur jeunesse et dont l’exposition dévoile des clichés totalement inédits.

R. Doisneau et Renaud

Conçue par Clémentine Deroudille, commissaire des expositions Brassens ou la liberté et Barbara, et petite-fille du photographe, cette joyeuse ballade est mise en musique par Moriarty et scénographiée par Stephan Zimmerli, musicien et graphiste du groupe. 

Juliette Gréco

Un prolongement de l’exposition est à découvrir au sein de la collection permanente du Musée de la Musique, sous la forme d’un accrochage original disséminé dans le parcours.

M° Porte de Pantin ou Porte de la Villette, du mardi au vendredi : 12h – 18h

  • samedi : 10h – 20h
  • dimanche : 10h – 18h

        Tarif plein : 9€

  • Abonnés Philharmonie de Paris : 6€
  • Tarif réduit : 7€
    Titulaires d’un billet de concert Philharmonie de Paris, groupes à partir de 10 personnes, professeurs des écoles de musique, comités d’entreprise, association du personnel, jeunes de 26 à 28 ans inclus, titulaires du Pass éducation.
  • Tarif réduit 2 : 5€
    Jeunes de moins de 26 ans, demandeurs dʼemploi, bénéficiaires des minima sociaux.
  • Gratuité
    Titulaires de certains justificatifs (carte presse CCIPJ uniquement, carte Culture, carte ICOM, carte de guide-conférencier), enfants de moins de 6 ans, membres des Amis de la Philharmonie de Paris, personnes handicapées et leurs accompagnateurs.

Groupe Moriarty © Zim Moriarty voir ici

Toutânkhamon, le trésor du pharaon

Statue à l’effigie du roi montant la garde ©

Toutankhamon, le trésor du Pharaon s’ouvre le 23 mars à la Grande Halle de la Villette à Paris : 150 objets provenant du trésor découvert en 1922 par l’archéologue Howard Carter pour une exposition qui s’annonce d’ores et déjà comme l’événement 2019.

Visuels © Laboratoriorosso, Viterbo/Italy,

Toutânkhamon, naît en 1327 avant J.-C. et fascine bien au-delà des cercles d’amateurs d’archéologie. Fils d’Akhenaton, l’inventeur sacrilège du monothéisme, et probablement de l’une de ses sœurs ou encore de Nefertiti, la double cousine germaine de son père, il meurt à l’âge de 18 ans.


L’archéologue Howard Carter, dans la tombe de Toutankhamon à Thèbes, en 1923. / INTERFOTO /© Alamy Stock Photo/

Suivez le guide…

La visite de l’exposition débute par une vidéo diffusée sur un écran à 180 degrés. L’action commence dans la Vallée des Rois, site qui abrita les tombeaux des pharaons pendant une durée de 500 ans. La caméra balaie le paysage montagneux et désertique, montrant les sites archéologiques en pleine activité, où l’on voit des groupes d’hommes étudier des cartes, fouiller, creuser des roches, ou tamiser du sable. Tous sont déterminés à trouver les tombeaux cachés des pharaons et les trésors qu’ils recèlent.



@ Cercueil miniature canope à l’effigie de Toutânkhamon

Le narrateur présente Howard Carter. Nous sommes en 1922, l’archéologue raconte les nombreuses années qu’il a passées à mettre au jour les tombeaux des monarques égyptiens et la façon dont certaines découvertes dans la Vallée des Rois ont retenu son attention et enflammé son imagination : une coupe de faïence sur laquelle est inscrit le nom d’un pharaon inconnu, Toutânkhamon, ainsi que des fragments de feuille d’or, sur lesquels figurent les noms de ce roi et de sa reine.



@ Lit funéraire en bois doré

Howard Carter avait la conviction que le tombeau de Toutânkhamon se trouvait quelque part dans la vallée, et que ses trésors étaient peut-être intacts. Il était méticuleux dans ses recherches et obsédé par sa quête, qui était financée par son mécène Lord Carnarvon, un aristocrate fortuné. Mais, après huit ans de recherches infructueuses, ce dernier s’apprête à mettre un terme à ses financements. Il reste à Carter une dernière chance de trouver le tombeau. La voix s’éteint et l’action démarre de façon soudaine.



Statue à l’effigie du roi montant la garde @

Un tourbillon d’images remonte rapidement les années, les siècles puis les millénaires. Le compteur s’arrête finalement en l’an 1323 av. J.-C. Des vues aériennes des palais des pharaons et des temples de Louxor se fondent en une animation qui nous montre le dieu Râ entreprendre son voyage quotidien dans le ciel. La voix imposante du grand prêtre tonne, pour nous raconter cette histoire. Il décrit comment, après la tombée de la nuit, Râ voyage dans l’au-delà avant de renaître chaque matin pour recommencer son voyage dans le ciel. Le dieu soleil, resplendissant dans sa barque solaire, disparaît ensuite dans un fondu laissant place à une effigie géante de Toutânkhamon qui occupe tout l’espace. Tandis que des reconstitutions de la vie du roi apparaissent, le prêtre rappelle les quelques faits connus au sujet de Toutânkhamon.



@ Chaouabti en bois tenant un fléau et portant une coiffe némès dorée et un large collier

Le narrateur explique qu’avant que le Ba, ou l’âme, de Toutânkhamon, ne puisse entreprendre son périple vers l’éternité, son corps doit d’abord être préparé selon les protocoles en vigueur depuis les temps anciens. Des images suivent le voyage final du défunt au fil du Nil, de Louxor jusqu’à la tente de préparation installée dans la Vallée des Rois. Les prêtres, dont on voit se dessiner les silhouettes à l’écran, s’occupent des préparatifs lorsque la caméra se met à suivre le Grand Prêtre qui dirige la cérémonie du rituel de l’Ouverture de la bouche.



@ Naos en bois doré présentant des scènes
de Toutânkhamon et Ankhésenamon

Tandis que ses mots continuent à résonner, la vidéo s’atténue, laissant progressivement les portes de l’exposition s’ouvrir. De l’autre côté, des lumières tamisées attirent les visiteurs vers la première vitrine d’objets et l’absolue beauté de ce qu’ils y découvrent…

Le masque funéraire de Toutankhamon, l’une des pièces maîtresses de l’exposition © AFP / MOHAMED EL-SHAHED

Toutânkhamon, le trésor du pharaon du 23 mars au 15 septembre 2019 – Grande Halle de la Villette – 211 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris – M° Porte de Pantin

Tous les jours de 10h à 20h (dernière séance à 18h30) – Billets en vente : www.expo-toutankhamon.fr – Par téléphone au 0892 390 100 (lundi au samedi de 9h30 à 18h30) – Billetterie sur place tous les jours de 10h00 à 19h00, à partir du 23 mars 2019.

Plein tarif semaine : 22€ – Plein tarif week-end, vacances scolaires (zone C) et jours fériés : 24€

Tarifs enfants (de 4 à 14 ans) semaine : 18 € – Tarifs enfants (de 4 à 14 ans) week-end, vacances scolaires (zone C) et jours fériés : 20€ – Enfants (- 4 ans) : gratuit

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Le grand méchant huit de Guillaume Long (suivi de) Bonjour Bonsoir de Vamille – Ed. La Joie de lire

En librairie depuis janvier 2019
© G. Long/La Joie de lire
À partir de 6 ans

Pour son anniversaire, Robin s’est vu offrir deux entrées pour Youpiland, une pour lui, une pour son copain Rémi. Cerise sur le gâteau, ils iront seuls, à condition toutefois qu’ils restent à distance de certaines attractions, à commencer par le Grand huit. Promis, juré ! Mais voilà qu’ils rencontrent deux copines de classe, qui, prétendent-elles, en sont à leur sixième tour. Grr !

p. 23
p. 9

Mais qui est cet homme aux cheveux blancs qui les talonne depuis leur arrivée ? Un agent de la C.I.A.  ? Les imaginations galopent, les garçons aussi. Ils tentent de semer l’importun, s’engouffrent avec un mélange de crainte et de fierté dans le labyrinthe, voyagent à bord train fantôme, s’étourdissent dans les soucoupes tournantes, et le temps d’engloutir quelques youpi-burgers (pensez donc : un acheté, six offerts), histoire de prendre des forces, les voilà fin prêts pour le maxi frisson.

p. 31
p. 24

Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent dans le Grand huit…

p. 30

Ce qui devait arriver arrive : sous les effets conjugués de leur gloutonnerie, des montées vertigineuses et des descentes abyssales du dispositif, ils « repeignent » le visage de leur voisin… qui n’est autre que l’homme aux cheveux blancs.

p. 31

On n’en dira pas plus, si ce n’est que ce thriller humoristique destiné aux enfants est une réussite, tant sur le fond que sur la forme.

Anne Calmat

40 p. 10 €

En librairie depuis janvier 2019 – © C. Vallotton, alias Vamille/La Joie de lire À partir de 6 ans

Bonjour Bonsoir

L’exubérance des images et des couleurs de l’album précédent a fait place à la sobriété. Aux visages en forme de cratères lunaires des protagonistes du Grand méchant huit a succédé le minimalisme du trait de l’auteure. On pense aux bonshommes de Jean-Michel Folon. Il y manque cependant ses merveilleux pastels, la couleur n’intervenant ici que par petites touches ; mais rien n’interdit à de jeunes iconoclastes de prendre leurs feutres et d’ajouter ici ou là un soleil éclatant qui réchauffera de ses rayons la grisaille de la ville, un arc-en-ciel, ou même un chien qui lève la patte sur un réverbère, celui que l’on voit sur la BD n’osant manifestement pas le faire.

Bonjour (p. 6 et 7) Bonsoir (p. 6 et 7)

Quand aux dialogues, n’en parlons pas, mis à part « bonjour, bonsoir », il n’y en pas. Les lecteurs peuvent ainsi imaginer ce que se disent les autres personnages en croisant nos deux bi-syllabiques. Mais peut-être que précisément ils ne se disent rien, tout enfermés qu’ils sont dans leurs propres pensées. Car c’est bien l’absence de communication entre les individus et l’uniformité de leur quotidien que semble pointer Vamille.

Bonjour (p. 12)

N’allez surtout pas penser que l’on s’ennuie en parcourant cet album en deux parties inversées. Bien au contraire, l’imagination est sollicitée en permanence et les petits instants du quotidien – déguster un donut sur un banc du jardin botanique à côté d’une inconnue, aller au cinéma – prennent tout à coup un relief particulier. Le monsieur qui dit bonjour croise rarement celui qui dit bonsoir, mais nous lecteurs qui les voyons vivre, avons une furieuse envie de leur rappeler que la relation à l’autre ne s’arrête pas à ces deux mots lapidaires.

Bonsoir (p. 12)

C’est en tout cas un bel album à partager avec ses parents (et vice versa), pour mieux l’apprécier… et le commenter !

A. C.

52 p. 10, 90 €

Le temps des mots à voix basse – Anne-Lise Grobéty – Ed. La Joie de lire

En librairie depuis janvier 2019 – Première édition en 2001 – Prix Saint-Exupéry 2001. Prix des Sorcières 2002 (prix des Libraires spécialisés jeunesse).

C’était il y a longtemps, dans une petite ville allemande, à la fin des années 30…

Les héros du roman de Anne-Lise Grobéty sont deux enfants : Oskar et Benjamin, et leurs pères, Anton, l’épicier-poète et Heinzi, le comptable-poète. Tous quatre sont liés par une amitié profonde et indéfectible. Rien ne menace la quiétude de leur vie ni celle de leurs concitoyens. Mais un jour, tout bascule : le temps de la cruauté et de la barbarie a sonné et une araignée noire aux pattes en forme de crochets trône désormais sur les drapeaux.

« Dessins assassins, ou la corrosion antisémite en Europe » – Exposition au Mémorial de Caen, 2017 ©

Oskar est dans un premier temps relégué au fond de la classe, puis rapidement renvoyé de l’école et traité de ”fils de chien”, sans qu’il en comprenne la raison. Il est devenu un pestiféré.

Les premières manifestations de l’idéologie totalitaire nazie ont fait leur apparition dans le quotidien des habitants, sans qu’aucune voix ne s’élève pour protester. Ce qui fera dire plus tard à Heinzi (…) ”Ce qui nous a amenés dans le pétrin d’aujourd’hui, ce sont nos petites lâchetés quotidiennes à nous tous, depuis trop longtemps… Tout ce qu’on entendait dans les rues, dans les bistrots, la colère qui montait, l’hostilité (…) On a regardé la haine, la violence accoucher de leurs petits devant nos portes (…)”.

On pense bien sûr au texte de Franck Pavlov, Matin brun (Ed. Cheyne, 1998).

Version illustrée de Matin brun. Ici par Enki Bilal ©

Le père d’Oskar perd son emploi, la famille est contrainte de déménager dans ”un quartier réservé”. Les enfants ne se voient plus. C’est Oskar qui en a pris l’initiative, pour protéger Benjamin. Comme le fera propre son père lorsque celui du narrateur tiendra à tout prix à venir en aide à sa famille. ”Par amitié, tu mettrais ta propre vie en danger pour tenter de sauver la mienne ? Tu connais un véritable ami qui te demanderait une chose pareille ?” Il est cependant une chose que l’ami pourra faire pour l’ami… Ce qui donne lieu à l’un des moments les plus émouvants du livre.

On reçoit en plein cœur ce texte sobre, tout en finesse, comme murmuré à l’oreille, qui résonne d’autant fort plus aujourd’hui que dans de nombreux pays le rejet de l’Autre a pris le pas sur l’humanisme.

Anne Calmat

Tout lectorat à partir de 13 ans.
60 p., 9,90 €

L’Anxiété Quelle chose étrange – Steve Haines – Sophie Standing – Ed. Çà et Là

En librairie le 15 mars 2019 – 32 p.,12 € – Illustrations  © S. Standing/ Ed. çà et là

L’anxiété est non seulement étrange, elle est aussi fort désagréable à ressentir. Mais qui un jour n’a pas été anxieux ? 

Mal d’un siècle ou accélération du temps qui semble nous laisser sur le talus ? Insécurité face à un environnement perçu comme menaçant ? Inquiétude face à une paix devenue incertaine ? Ou destin de l’homme confronté au mystère et à l’absurde ?

L’anxiété doit se distinguer des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), de la crise de panique, des phobies et de l’anxiété généralisée. Il est aussi curieux d’apprendre que « L’anxiété est une bonne chose que les psychopathes ne connaissent pas ». (Jon Ronson), et qui plus est, qu’elle nous préparerait à ne pas verser dans l’excès de confiance. La limitation de l’hubris est en effet une préoccupation qui nous vient de la Grèce antique.

Steve Haines nous propose une synthèse du phénomène, remontant aux causes, explorant les différents troubles et proposant des remèdes au quotidien. 

Nous apprenons ainsi que l’anxiété est « une réaction naturelle à la perception d’une menace qui se manifeste aux plans cognitif (les pensées se bousculent), physiologique (activation du système nerveux autonome) et comportemental (fuite) ». Reste à savoir pourquoi certains sont plus anxieux que d’autres, et pourquoi même, il en est qui ne le sont jamais… C’est à confronter à nombre de causes qui peuvent avoir à faire avec un passé tourmenté, un présent peu sécurisant, un mauvais état physique ou des habitudes de vie malsaines.

Après avoir vu ce qu’en disent les philosophes, comme Kierkegaard qui y voyait un vertige de la liberté, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, une angoisse existentielle, on apprend aussi que les neuroscientifiques, plus optimistes, proposent de dépasser notre biologie pour embrasser une « liberté radicale » via une connaissance des émotions. 

L’auteur brosse un tableau très complet de la construction émotionnelle, en montrant les différents mécanismes en jeu et la complexité de l’ensemble. On pourrait se sentir découragés, il n’en n’est rien. Quelques techniques peuvent nous aident à gérer cette interaction complexe de réflexes physiologiques, de déclencheurs familiaux et d’oppression culturelle. L’ancrage corporel par exemble, l’H.A.L.T. (Hunger, Anger, Loneliness, Tiderness), la contemplation, de préférence dans la nature, la restructuration de la pensée…

L’ouvrage se termine sur une invitation à modifier notre regard sur l’anxiété, afin d’en discerner les effets positifs, ainsi que sur une série de recommandations simples pour mieux la surmonter.

 » Essayez de ne pas vous embourber dans la rumination et l’autocritique. »

Sophie Standing illustre cet ouvrage de manière très originale, tant par ses dessins et la composition des planches que par la vivacité des couleurs. Elle facilite la compréhension d’un texte rigoureux et sérieux au moyen d’images concrètes et pleines de fantaisie.

Steve Haines exerce en tant que chiropracteur et enseigne la thérapie craniosacrale. Il vit et travaille entre Londres et Genève. Il est l’auteur, avec Sophie Standing au dessin, des trois albums de la série « Quelle chose étrange » : La Douleur (oct. 2018), L’Anxiété (mars 2019) et Le Trauma  (juin 2019). Il est également co-auteur avec Ged Sumner de « Cranial Intelligence : A Pratical Guide to Biodynamic Craniosacral Therapy ». (2011, Ed. Singing Dragon).

Nicole Cortesi-Grou