Mata Hari – Esther Gil – Laurent Paturaud – Ed. Daniel Maghen

En librairie le 19 septembre 2019 © E. G., L. P. /D.M

Son nom à lui seul évoque l’effervescence artistique et insouciante du Paris de la Belle-Epoque, avec ses salons huppés, où se retrouvent aristocrates, grands bourgeois, militaires, et « cocottes» triées sur le volet, amenées par de vieux libidineux à la bourse bien garnie. 

Les premières planches de ce récit passionnant et ultra documenté signé Esther Gil nous montrent celle qui, en ce petit-matin du 15 novembre 1917, s’apprête à être exécutée pour intelligence avec l’ennemi. Margaretha Geertruida Zelle refuse qu’on lui mette un bandeau sur les yeux. N’est-elle pas la grande artiste internationale, Mata Hari ? Elle a quarante-et-un ans, et si l’on en juge par les superbes créations à la palette graphique de Laurent Paturaud, elle est encore très belle. Son regard est à la fois empreint de fierté et de nostalgie. A-t-elle conscience qu’elle est en train de devenir ce qu’elle a toujours voulu être : une icône, une légende ?

détail planche p. 5

Puis nous remontons le temps et la découvrons vingt ans auparavant sur l’île de Java, une colonie néerlandaise dans laquelle elle vit avec son époux, le capitaine Rudolf Mcleod – un alcoolique brutal et infidèle de dix-neuf ans son aîné – et de leur tout jeune fils. Margaretha va y demeurer cinq ans, perdre son petit garçon, donner naissance à une fille, avant de décider de rentrer seule en Europe.

Elle a entre-temps été initiée aux danses traditionnelles de l’île, et c’est en qualité de danseuse orientale qu’elle décide de partir à la conquête des scènes européennes.

Mata Hari photographiée par Roger Viollet ©

À Paris, elle se présente sous le nom de lady Mcleod. Cette séductrice née ne tarde pas à se trouver un « protecteur », lequel l’introduit dans les cercles mondains et aristocratiques de la capitale. Elle y rencontre aussitôt le collectionneur orientaliste Émile Guimet, qui va jouer un rôle important dans sa carrière en lui proposant le jour même de venir se produire dans l’une des salles de son musée. Matha Hari est née.

Mais voilà que déjà elle rêve d’autres scènes à sa mesure, rien n’est trop grand pour celle qui prétend désormais descendre d’un sultan javanais.

Ses admirateurs croient-ils aux fables que raconte cette jeune beauté érotico-exotique ? A-t-elle fini par y croire elle aussi ? Peu importe, tout lui réussit, la gloire et l’argent sont au rendez-vous. L’indépendance aussi.

L’amour fou, qui comme chacun sait réserve parfois délices et tourments, va fragiliser cette femme que l’on croyait d’airain, et précipiter sa chute. Son côté transgressif, qui a fait sa gloire, sera aussi sa perte.

Mata Hari s’est volontairement éloignée des scènes internationales pour vivre pleinement deux passions amoureuses successives. À son retour, son étoile a pâli et les difficultés financières se sont accumulées…

Nous sommes en 1917, le conflit entre l’Allemagne et la France s’enlise, on a besoin, dans un camp comme dans l’autre, de jeunes et jolies femmes susceptibles de participer à « l’effort de guerre » en glanant des renseignements auprès des officiers qui se pressent les salons mondains. Un nouveau rôle pour elle, et bientôt un double-jeu auquel Mata Hari va se livrer consciencieusement, avec innocence pourrait-on dire, sans en mesurer la portée.

Mais à manipulatrice, manupulateurs-et-demi : raison d’État oblige, Mata Hari va avoir affaire à des employeurs autrement plus retors qu’elle ne l’est…

À découvrir sans faute à partir du 19 septembre.

Anne Calmat

72 p., 16 €

Théâtre… Théâtres : de la Bastille à Notre-Dame-des-Champs

The way she diesTiago Rodrigues tg Stan Théâtre de la Bastille*, d’après Anna Karénine de Léon Tolstoï

The way she dies – 11 septembre – 6 octobre 2019

Avec Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen – Lumières et scénographie Thomas Walgrave – Costumes An D’Huys et Britt Angé

Tiago Rodrigues propose ici sa vision d’Anna Karénine et interroge l’acte de traduire : à quel point une langue influence-t-elle la perception d’une œuvre ? La retranscription de la mort de l’héroïne dans une autre langue que le russe est-elle exactement et scrupuleusement fidèle aux mots choisis par Tolstoï lui-même ? La scène – comme la traduction – est, elle aussi, une façon de produire une nouvelle version de l’œuvre originale. Alors, quelle version Tiago Rodrigues et tg STAN peuvent-ils donner à voir et à entendre de la mort du personnage principal de ce chef-d’œuvre de la littérature russe ?

Quand nous lisons, nous faisons des choix, nous traduisons ce que nous lisons vers le langage de notre propre existence. Les pages sont illuminées par la bougie de nos expériences et cette flamme vacille et change de couleur à cause de ce que nous lisons. Nous savons qu’un livre est capable de nous changer. En lisant la description d’un bal, un lecteur peut décider de divorcer. En lisant comment deux personnages échangent un premier regard furtif, le lecteur peut décider de se marier. En lisant un dialogue sur les champignons, un lecteur peut décider de changer d’emploi. Un roman comme Anna Karénine de Tolstoï peut aussi être la collection des vies qu’il a changées, légèrement ou profondément, en bien ou en mal. Des vies qui pourraient changer comment meurt Anna. Tiago Rodrigues

S’ils se connaissent depuis longtemps et ont souvent collaboré ensemble, The Way She Diesest, le premier spectacle écrit par Tiago Rodrigues pour la compagnie flamande tg STAN abordait déjà une question commune : qu’en est-il de la puissance de la fiction ?

STAN a rencontré Tiago Rodrigues en 1997, alors que la compagnie avait été invitée pour la première fois à se produire au Centro Cultural de Belém à Lisbonne. Tiago, encore étudiant à l’école de théâtre de Lisbonne à l’époque, prenait part à un atelier dirigé par STAN. L’année suivante, STAN créa Point Blank (d’après Platonov d’Anton Tchekhov) avec Tiago dans l’un des rôles. Depuis lors, la collaboration entre STAN et Tiago Rodrigues s’est poursuivie de façon régulière, avec Les Antigones/2 Antigone, La Carta, Berenice, Anathema, L’avantage du doute, The Monkey Trial et Nora.

The way she dies réunit des acteurs belges et portugais ; il s’agit de la première pièce écrite par Tiago pour la compagnie. C’est une coproduction de STAN et du Teatro Nacional D. Maria II, dont Tiago est le directeur artistique depuis 2015.

 *76, rue de La Roquette Paris 11è à 20h – M° Bastille – Spectacle surtitré en français

Réservations 01 43 57 42 14 Tarifs : 27, 21, 17 €

COMMUNIQUÉ
du 11 septembre 2019 au 19 janvier 2020

Quasimodo le bossu de Notre-Dame – Sarah Gabrielle – Alexis Consolato – Théâtre du Lucernaire*

Avec Joëlle Lüthi (Victor Hugo enfant, la Gargouille), Myriam Pruche (Esméralda), Alexis Consolato (Quasimodo), Yan Richard (Frollo, Phœbus), Daniel Mesguish (voix off Victor Hugo).

Le spectacle : Victor Hugo enfant découvre deux corps enlacés dans une cellule abandonnée de Notre-Dame-de-Paris. Guidé par son imagination, il va revivre avec le public la bouleversante histoire du difforme Quasimodo et de la magnifique bohémienne Esméralda.

Rappel : Esméralda a, pour son malheur, éveillé l’amour de l’archidiacre de Notre-Dame, l’inquisiteur Claude Frollo. Ce dernier charge le « monstre » Quasimodo de l’enlever. En vain, puisque Phœbus, le chef des archers dont la jeune fille est éprise, l’arrache de ses mains. Frollo le poignarde et laisse Esméralda être accusée du meurtre. Qu’elle lui cède et il la sauvera. Son refus lui vaut une condamnation à mort. Le sonneur de Notre-Dame soustrait alors la fière Esméralda à ses bourreaux et l’entraîne dans l’église, asile inviolable…

L’intrigue vaut aussi pour l’évocation puissante et lyrique de Paris au Moyen Âge et, bien sûr, pour celle de cette cathédrale – le titre du roman d’Hugo n’est-il pas Notre-Dame de Paris ? – aujourd’hui en si piteux état.

Alexis Consolato

Note d’intention de Sarah Gabrielle (m. en sc. du spectacle) et Alexis Consolato, les auteurs

Myriam Pruche

Nous avons souhaité axer notre spectacle autour d’Esméralda qui cristallise tous les désirs et révèle le cœur et l’âme de ceux qui l’approchent : Frollo, homme d’église, droit, attaché à la règle morale, lié par serment à Dieu, se révèlera dangereusement manipulateur, et prêt au meurtre. Phoebus, ce militaire courageux, irréprochable, lié par serment aux hommes et à une femme, sa promise Fleur de lys, se révèlera lâche et menteur. Et enfin, Quasimodo, ce demi-humain, monstrueux et difforme, se révèlera plus humain que tous les autres. C’est à travers ce quatuor que nous avons souhaité faire entendre, le plus possible, la langue de Victor Hugo.

Yan Richard

Mais nous avons aussi souhaité un témoin de ce temps, qui pourrait dire aux protagonistes, et par là-même au public, l’origine de leur histoire. Une gargouille va s’animer et divulguer les secrets de la naissance d’Esméralda et de Quasimodo. Elle sera le témoin du passé et une actrice active du présent, se donnant à entendre comme une partie de conscience de Quasimodo. Comme si les souvenirs enfouis de son enfance lui revenaient par la voix de la gardienne de Notre-Dame.

Ce spectacle sera résolument pluridisciplinaire : des musiques originales inspirées des quatre coins du monde, un combat, épée contre bâton (entre Phœbus et Quasimodo), une scène en langue des signes (quand Frollo s’adresse à son fils adoptif sourd), et aussi des moments dansés. Esméralda est une saltimbanque : elle dansera, chantera et fera de la magie. Au lointain, un grand échafaudage surplombera la scène. Sur cette tour à plusieurs plateformes, Quasimodo, tel un acrobate, évoluera – quelquefois à l’extérieur en se hissant, quelquefois à l’intérieur, par des échelles, soulevant des trappes – entre ciel et terre. Pendront des cintres, les énormes guindes qui donneront vie – quand Quasimodo les actionnera – aux cloches de Notre-Dame. Le reste de la scène, par un système de poulies et de tentures, deviendra, tour à tour le parvis de la cathédrale, la place d’un marché, ou encore, la cour des miracles : ballots de paille, cagettes, roulottes, etc.

* Théâtre Lucernaire 53, rue Notre-Dame-des-Champs Paris 6è – M° N-D-des Champs ou Vavin

Réservations : 01 45 44 57 34 – Tarifs : 11 € (enfants), 14 € (adultes) Me. Sam 14h30 – Dim. 14h

Forté – Manon Heugel – Kim Consigny – Ed. Dargaud

En librairie le 6 septembre 2019 © M. Hugel – K. Consigny/Dargaud

En refermant le livre, ce qui vient spontanément aux lèvres est : « C’est une très jolie histoire ». Pourtant cette histoire commence très mal. 

Quand, à l’âge de cinq ans, le père très aimé de Flavia, l’héroïne de l’album, est tué d’une balle perdue dans la guerre que se livrent les gangs de sa favela, à Belem, il ne reste qu’une solution à sa maman : faire des ménages pour assurer leur subsistance.

Par chance, c’est un vieux monsieur, grand amateur de musique, qui l’engage. Pendant qu’elle travaille, il initie la petite fille au piano et lui fait partager sa vénération pour Chopin. Flavia est douée et propose bientôt un marché à M. Lima : « Je veux travailler pour vous, ma mère prendra un autre ménage (…) Je ne veux pas d’argent, en échange, je veux des cours tous les jours avec un professeur particulier. » Il est alors décidé qu’elle ira  au conservatoire de Belem. 

Pour l’enfant et sa mère, la musique devient leur unique chance de sortir de la favela. Par ses dons et à force de travail, Flavia réussit un concours organisé à São Paulo, qui va lui permettre d’aller étudier le piano à Paris, avec l’aide d’une bourse. 

C’est alors qu’entre en scène la seconde héroïne de l’histoire : l’Ecole Normale de Musique de Paris, fondée par le pianiste Alfred Cortot en 1919. Dans un magnifique bâtiment, conçu par Auguste Perret, on y forme des professionnels de très haut niveau de la musique, du chant ou de la composition, et on prépare de jeunes concertistes aux concours internationaux et aux exigences d’une carrière de musicien. 

Nous traversons avec Flavia toutes les difficultés auxquelles doit faire face une jeune et pauvre apprentie musicienne, en butte aux petits boulots, aux difficultés pour se loger, souffrant du froid et de la faim. D’autant que s’y ajoute la discipline de fer d’une école où l’on consacre sa vie à la musique. Mais à vingt ans, il y a aussi les amitiés, les amours… Comment les concilier avec cette passion dévorante pour le futur métier de concertiste ?

La fin de l’histoire ramènera Flavia chez elle, au chevet de sa mère, avec quelques belles perspectives de carrière et… peut-être celle d’un retour à Paris.

Cette feel good story est illustrée par des planches colorées qui nous conduisent d’une misérable favela brésilienne à de grandes salles de concert parisiennes (salle Cortot, Philharmonie de Paris, théâtre des Champs-Elysées). 

Le dessin fin, précis sans être fouillé de Kim Consigny met en valeur la singularité de chacun de ces personnages venus du monde entier, Brésil, Japon, Russie, avec pour tous, un seul objectif : devenir musiciens, chanteurs ou compositeurs professionnels. 

Manon Heugel

Forté est le premier roman graphique de Manon Heugel. Celle-ci, d’abord comédienne et metteur en scène, s’est ensuite tournée vers le cinéma. Diplômée scénariste de la Fémis, elle a réalisé un court métrage « La fille du gardien de prison », sélectionné dans plusieurs festivals internationaux. Actuellement elle travaille à une série de fiction pour la télévision, adaptée de son blog Génération Berlin.

Kim Consigny

Kim Consigny est architecte de formation. Ce qui ne l’empêche pas de dessiner pour elle et, de plus en plus souvent, pour les autres. Après deux épisodes de la web série « Les autres gens », elle réalise sa première bande dessinée, « Pari(s) d’amies » , qui sort chez Delcourt en 2015. Elle abandonne l’architecture pour travailler durant deux années pour le magazine « Je bouquine », où elle publie chaque mois six pages de bandes dessinées. Avec Severine Vidal, elle a sorti « Magix Felix » (Jungle, 2018) et avec Solenne Jouanneau, « La petite mosquée dans la cité », un récit sociologique paru en 2018 chez Casterman. 

Nicole Cortesi-Grou

208 p., 31,90 €

Théâtre des Champs-Elysées

Les amoureux – Victor Hussenot – Ed. La Joie de lire


Depuis août 2019 © V. Hussenot/Joie de lire

Ces deux-là n’ont probablement jamais entendu parler de Georges Brassens ou de Robert Doineau. Ils ne perdent pas leur temps à se bécoter sur les bancs publics ou devant les terrasses de cafés, ils agissent avec la pointe de leurs deux feutres pinceaux : un rouge pour elle, un bleu pour lui. Ils ont dix, vingt, trente, cinquante ans (voire plus), et ils sont a-mou-reux. Appelons-les Léo et Léa.

Quand un obstacle tente d’infléchir le cours de leur existence, ils lui barrent la route et prennent les choses en main. Léo broie-t-il du noir après un cauchemar que, dès qu’elle s’en aperçoit, Léa s’empresse de mettre de la couleur dans sa vie intérieure. Pour la remercier, il lui dessine une monumentale pièce montée… Gare à l’indigestion !

Quelques planches plus haut, la portée musicale que Léo a créée au-dessus d’une bande de danseurs endiablés se défait et se transforme en une pluie diluvienne ; les danseurs fuient, Léo et Léa restent, mais se retrouvent trempés jusqu’aux os. Un immense parapluie aura tôt fait de les mettre au sec.

Détail planche

Les paysages apparaissent et se transforment au gré des circonstances et de l’humeur des deux héros… qui parfois peut s’avérer belliqueuse. Dans ce cas, c’est la castagne : furieux, Léo dessine alors un mur entre Léa et lui. Des tourbillons de colère noire envahissent l’espace et tentent de prendre le pouvoir. Plus sage, Léa opte pour une porte entrouverte.

Pour le moment leurs routes sont parallèles, comme si elles étaient destinées à ne plus jamais se croiser, mais peu à peu elles vont redevenir sinueuses, puis s’enchevêtrer. C’est ça l’amour.

Fin du voyage ? Oh que non !

Un album sans paroles, mais où tout est dit, à offrir aux amoureux de tous âges. Ils se reconnaîtront sûrement.

Anne Calmat

76 p., 16,90 €

Mojo hand – Arnaud Floc’h – Christophe Bouchard – Ed. Sarbacane

Depuis le 21 août 2019 © A. Floch, C. Bouchard/Sarbacane


Quel avenir peut-on espérer lorsqu’on naît enfant unique, noir et aveugle, au fond d’un bayou de Louisiane en 1926, avec pour père un pauvre pêcheur ? 

C’est sans compter sur le destin qui va offrir à Clétus deux opportunités. La première, sous la forme d’un enfant blanc, perdu, que le généreux Wilson Darbonne découvre lors d’une pêche, dissimulé sous une souche. Malgré les risques et les hauts cris de maman Delilah, cet enfant, qu’il baptise Bellérophon, devient l’inséparable compagnon de Clétus, ses yeux, son frère, son alter ego.

La seconde c’est que, lors de l’un de ses passages en ville, le pêcheur voit s’installer à côté de lui deux musiciens noirs, Wild Blind Commeaux et son fils Lester. Une idée lui traverse alors l’esprit : échanger avec eux le produit de deux pêches contre deux guitares. 

Détail planche p.43

Les garçons vont trouver dans la musique un mode de défoulement et d’expression qui les fait rêver de devenir à leur tour musiciens. Mais Clétus est plus doué que Bello et rapidement ce dernier passe au banjo.

Musiciens et chanteurs, ils sont un jour en âge de se produire dans les clubs de la ville, sous le nom des frères Darbonne. Ils remportent un franc succès, mais c’est encore Clétus qui recueille le gros des applaudissements. C’est alors que, rongé par la jalousie, Bello fait la rencontre d’une jeune Blanche prostituée. Cette fois le cadeau du destin est empoisonné, car elle fera éclater le duo et les entraînera tous deux vers un drame. 

Détail planche p. 86

À travers l’histoire de ce génie du blues, dont une partie se déroule durant les années de guerre, Arnaud Floc’h nous montre à la fois le racisme et la misère noire, mais également la grandeur de ce peuple et la quintessence de lui-même, qui s’entend dans sa musique. 

C’est également avec la guerre, cette fois du Viet-Nam, que se termine l’histoire. 

Cette suite de planches colorées aux dessins réalistes déroule le film de l’histoire. Elle est suivie de portraits crayonnés de chanteurs et musiciens noirs, extraits du carnet d’Arnaud Floc’h. Nous devinons sa passion, qui lui fait dire que : « La nation noire est incontestablement maîtresse des Etats-Unis quoi qu’en disent les suprémacistes blancs ».

Nicole Cortesi-Grou

109 p., 19,50 €

Arnaud Floc’h est né le 26 octobre 1961 en Bretagne. Un an plus tard il arrive au Cameroun où il restera jusqu’à ses 16 ans. De retour à Brest en 1978, il « monte » à Paris. Il est d’abord illustrateur, sans avoir fait d’études de dessin, et fonde, en mai 2010, le festival de bandes dessinées Montargis coince sa bulle. En 2011, il reçoit le Grand Prix du festival Des Planches et des Vaches (Hérouville-Saint-Clair, Calvados), dont il devient le président l’année suivante. En 2015, il publie un premier roman graphique, Emmett Till.  Mojo Hand est son deuxième roman graphique publié chez Sarbacane, accompagné d’une nouvelle édition d’Emmett Till (v. BdBD 21/08), déjà vendue à plus de 4 000 exemplaires. Il continue de se rendre régulièrement à Bamako depuis plus de vingt ans.

Affiche du festival « Des planches et des vaches » 2012, signée Arnaud Floc’h

On est chez nous – Sylvain Runberg – Olivier Truc – Nicolas Otero – Ed. Hachette, coll. Robinson (T.1/2)

Sortie le 4 septembre 2019 © Runberg, Truc, Otero/Hachette

Un journaliste, Thierry Mongin, chargé de faire un reportage sur une ville frontiste du sud-est de la France, débarque à Tarvaudan, où Chloé Vanel, ancienne égérie d’un parti d’extrême-droite, « Nation & Liberté », effectue son grand retour. Toute ressemblance, etc. Nous sommes en 2020, la campagne pour les municipales se met en place, les colleurs d’affiches sont à pied d’œuvre. Le portrait de la jeune femme, chargée par le Parti de dégommer le maire RN sortant, est placardé à contre-cœur sur le panneau n°6 par des militants.

Plusieurs journalistes, fraîchement débarqués, se retrouvent au bistrot du coin, qui semble être le QG des Sangliers de fer, la milice locale. Inutile de préciser la façon dont ils sont accueillis.

C’est alors que l’assistance apprend que le cadavre d’un homme, poignardé et pendu à un arbre, a été trouvé par deux chasseurs. Tous (sauf Mongin) se rendent sur place. « C’est triste évidemment, mais bon, les clandestins, vous savez, ils ne se font pas de cadeau. C’est un fait divers comme il en arrive partout », dit quelqu’un. Et le maire d’insinuer que « ce pourrait être une provocation de la part de ses ennemis. » Puis d’ajouter à l’intention de ceux qui sourcillent : « On n’a rien contre les étrangers, on paie même des cours de français à deux familles de réfugiés.»

S’en suit un large coup de projecteur sur le quotidien des habitants de cette petite cité provençale, qui semble à elle seule être un condensé de tout ce que la peste brune est capable d’engendrer : fermeture des centres sociaux ou des structures déclarées ennemies  ; exploitation des émigrés ; tabassage en règle des opposants…

Détail planche p. 56

Sur fond d’enquête policière, le lecteur s’achemine lentement mais sûrement vers un nouveau drame, prélude à une probable escalade… qui ne pourra être que vertigineuse. Rendez-vous en mai 2020 pour le T. 2

A.C.

72 p., 14,95 €

C’est la rentrée !

Association « Nous voulons des coquelicots ».

Le dessinateur Brecht Evens en couverture de votre webmag en ce début de saison 2019-2020 (extrait des Amateurs*). Ce qui ne signifie pas pour autant que nous avons renoncé à voir fleurir des coquelicots sur le bord de nos routes ou dans nos jardins !

Présentation d’un surdoué de la BD…

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=23&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwjpv5-l4azkAhUQ-YUKHY1lD-44ChC3AjAMegQICBAB&url=https%3A%2F%2Fwww.arte.tv%2Ffr%2Fvideos%2F086962-028-A%2Fbrecht-evens-la-bd-sans-cases-ni-bulles%2F&usg=AOvVaw2YthAcQ7R1xJV70kPMs142

En route pour de nouvelles aventures…

  • Les Amateurs – Ed. Actes Sud, nov. 2011 – 224 p., 26,80 €

Chaplin en Amérique – Laurent Seksik – David François – Ed. Rue de Sèvres 1/3

Sortie le 18 septembre 2019 – © Visuels L. Seksik – D. François/Ed. Rue de Sèvres

L’humour renforce notre instinct de survie et sauvegarde notre santé d’esprit. Charlie Chaplin

Octobre 1912. Charles Spencer Chaplin débarque aux États-Unis la tête pleine de rêves et d’ambition. Son nom, il le voit déjà en gros sur la 5e avenue.

Son enfance à l’époque victorienne a ressemblé à un roman de Dickens. Fils d’artistes tombés dans l’oubli, puis dans la misère, son demi-frère et lui connaissent les taudis, les nuits passées dans les rues, et la mendicité. Charles se retrouve cependant sur les planches dès l’âge de six ans, pour un numéro de danse puis de pantomime anglaise qui le conduira en tournée pendant un an aux USA, en 1910.

« Salut, l’Amérique !
Je suis venu te conquérir !
Il n’est pas une femme, un homme, un enfant, qui n’aura pas mon nom aux lèvres !
 » Charlie Chaplin

Le rêve américain va alors s’emparer de lui et le faire revenir deux ans plus tard. Remarqué par Mack Sennet, il signe rapidement un contrat dans lequel cavalcades et tartes à la crème sont au menu. Il a déjà adopté le look qui le rendra célèbre : chapeau melon, petite moustache, démarche en canard, grandes chaussures, pantalon trop large. Puis il va affiner son personnage en devenant le chômeur amoureux aux prises avec les pires difficultés, desquelles il se tirera par son humour, sa dignité et ses trouvailles ingénieuses.

Charlie Chaplin (1889-1977) dans le personnage de Charlot, créé en 1914. (AFP)

Fait unique dans l’histoire du cinéma, la personnalité de l’artiste aura autant d’impact sur les foules que celle du personnage qu’il a créé.

Chaplin en Amérique raconte comment ce garçon, qui avait eu au départ de si mauvaises cartes dans son jeu, a pu rapidement devenir tout à la fois le plus grand cinéaste de son temps, l’inventeur du cinéma moderne, un créateur visionnaire et un acteur d’exception, doublé d’un porte-parole des misérables, des moins que rien, des vagabonds…

C’est cette conquête de l’Amérique que retrace ce premier volume. D’une vie de misère à la gloire absolue d’un géant, que vient déjà menacer la passion de la chair et l’engagement politique. Cette première aventure débute en 1910, lorsqu’il quitte l’Angleterre pour les Etats-Unis, et se termine vers 1920.

A. C.

72 p. 17€

Emmett Till, Derniers Jours d’une Courte Vie – Arnaud Floc’h – Ed. Sarbacane

Copyright A. Floc’h :, Sarbacane – Sortie le 21 août 2919 – 80 p., 19 € 50

« Il a sifflé ! Et alors ? […] Il faut qu’il meure pour ça ?
– Un gars du Nord […]. Il a joué les durs au pays des chaînes. Où est-ce qu’il se croyait ? […]  Les Noirs, ils sont pas des hommes au pays des chaînes. » Toni MorrisonLe Chant de Salomon, 1977

Quand, le 29 août 1955, Emmett Till, dit Bobo en raison de son défaut d’élocution, un adolescent noir de quatorze ans venu de Chicago passer ses vacances chez son oncle et aider aux travaux des champs, descend du train en gare de Money (Mississippi). Il ne sait pas qu’il lui reste peu de temps à vivre.

De nos jours. Un jeune journaliste musical questionne un vieux jazzman noir prénommé Luther. Ce qu’il souhaite, c’est que le vieil homme lui parle d’Emmett Till, qu’il a connu cet été-là. Il accepte, non sans émotion, de remonter le temps et de raconter comment, peu de temps après son arrivée, Emmett a eu la mauvaise idée d’entrer dans une épicerie réservée aux Blancs et d’insister pour que Carolyn Bryant, l’épouse du patron, lui vende dix cents de candies, puis, face à son refus, de la gratifier d’un insolent « Alors, bye bye darling », après que cette dernière eut brandi une pelle en lui intimant en l’ordre ficher le camp. Il était un peu hâbleur. Il voulait nous en remonter, à nous les bouseux, se souvient Luther.

Détail planche 43

Bobo lui aurait tenu des propos crus à connotation sexuelle, suivis d’un sifflement admiratif avant de déguerpir. C’est en tout cas ce qu’a affirmé la jeune femme, avant de se rétracter en 2008, lors d’un entretien avec l’historien Timothy Tyson.

Trois jours plus tard, Bryant, accompagné de son demi-frère, J.W. Milam, kidnappent Emmett, le torturent, avant de l’achever d’une balle dans la tête et de jeter son corps dans la rivière. Il ressemblait à un lamantin lorsqu’on l’a repêché. Le procès inique des deux tortionnaires qui s’en suivra ne sera, on s’en doute, qu’une pure mascarade.

Ce meurtre, commis avec la plus extrême sauvagerie l’année même de l’arrestation de Rosa Parks et des premières déclarations de Martin Luther King, en décembre 1955*, ne passa pas inaperçu à l’époque. Mais si on se souvient plus facilement de Rosa Parks et de Martin Luther King, cet épisode renvoie de façon criante à la condition actuelle des Noirs dans un pays où le racisme, exacerbé par les déclarations à l’emporte-pièce de son président, reste prégnant. Un fléau décrit par Roberto Minervini dans son documentaire tourné entre Louisiane et Mississippi, What You Gonna Do When the World’s on Fire ? (2017).

Et il semble évident, qu’au-delà de la description du lynchage dont fut victime Emmett Till, Arnaud Floc’h a voulu que la réalité de tous ces crimes demeurés impunis reste à jamais intangible. Pour cela, il s’est entouré de Chantal Levy, qui signe à la fin de l’album un passionnant dossier photographique et historique de cinq pages, et de Christophe Bouchard, dont les couleurs matérialisent avec force les différents moments et ambiances du récit.

Tous nos remerciements vont également aux éditions Sarbacane pour avoir réédité cet album.

Sortie le 21 août 2019 – Ed. Sarbacane

Anne Calmat

À noter, la parution simultanée de Mojo hand (Sarbacane), dans lequel on retrouve les thèmes qui sont chers à Arnaud Floc’h : l’Amérique, la ségrégation, la famille, le blues…

  • Voir Archives Wake up América (suivi de) Scottsboro Alabama, avril 2018 
Martin Luther King

Anne Calmat

Mon premier rêve en japonais – Camille Royer – Ed. Futuropolis

En librairie à partir du 21 août 2019 – © C. Royer/Futuropolis

Camille a huit ans. Elle est le contraire d’une petite fille modèle : elle fait le cochon pendu dans les escaliers, claque les portes, pousse des cris barbares, dit des gros mots et se bagarre avec son frère Julien. Mais toute cette belle énergie se transforme en terreur le soir venu. Camille a peur des fantômes. Avant qu’elle s’endorme, sa maman, d’origine japonaise, lui narre des contes de son pays. Ceux-ci lui révèlent la faiblesse de l’homme, les injustices qu’il subit, les mystères auxquels il est confronté, l’inéluctable : la vieillesse, la maladie, la mort.

Mais si les fantômes disparaissent au bord du sommeil, ils reviennent s’agiter au cœur de la nuit, durant les rêves. Ils osent même se montrer le jour, dans un recoin de chambre, le reflet d’un miroir ou au fond d’une piscine.

Quand ils la laissent tranquille, la petite Camille doit affronter d’autres épreuves, comme apprendre laborieusement les kanjis (idéogrammes empruntés au chinois) et les hiraganas (alphabet japonais), enseignés par Junko, sa répétitrice japonaise. Apprendre aussi à affirmer son originalité, lorsque ses petits camarades la traitent d’irradiée ou de chinetoque, à gérer sa violence, afin de faire la paix avec Julien.

Et s’empêcher d’imaginer que sa maman pourrait partir pour toujours au Japon…

Il faut avouer que les adultes lui compliquent la vie, car eux-mêmes se transforment en véritables démons lorsqu’ils se crient très fort dessus.

On le voit, à travers une histoire qui lui est familière, Camille Royer nous dévoile avec beaucoup de sensibilité et de subtilité cette période compliquée et lourde d’enjeux que chaque enfant doit traverser, avant d’apprendre à faire la part des choses entre ses fantasmes et la réalité, d’accepter l’idée que ces adultes grandioses que sont ses parents ont également leurs faiblesses, se résoudre aux grandes énigmes existentielles de la vie et s’arranger avec sa propre différence.

Ces leçons de vie nous sont proposées à travers des situations du quotidien, avec parfois un brin d’humour, parfois un regard mélancolique, toujours avec pudeur.

Camille semble bien partie pour franchir ce passage, avec les points d’appui importants que sont l’amour de ses parents et l’amitié de sa petite copine Emma. La chute de l’histoire nous le confirme avec un clin d’œil appuyé.

Le graphisme est très original. Pour le quotidien, un figuratif un peu flou, fait de traits hachurés en noir et blanc, et pour les contes et fantasmes, des images fortes aux somptueuses couleurs, avec parfois des perspectives étonnantes.

Camille Royer

Mon premier rêve en japonais est aussi le premier album de Camille Royer. Ce rêve est-il à l’origine de la créativité dont elle fait preuve ? Quoi qu’il en soit, ces débuts nous semblent prometteurs.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 21 €

BD-Reportage au cœur de la troisième population – Aurélien Ducoudray – Jeff Pourquié – Ed. Futuropolis

COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO – Depuis mai 2018 – Copyright A. Ducoudray, J. Pourquié / Futuropolis

Depuis 1956, la clinique de psychothérapie institutionnelle la Chesnaie (Loir-et-Cher) a développé un modèle thérapeutique sans construire de mur d’enceinte ni fermer ses portes. À la Chesnaie, établissement conventionné, les médecins ne portent pas de blouses blanches, soignants et soignés se côtoient de façon indifférenciée. « On ne sait pas qui est qui. Il faut se parler pour le découvrir » prévient l’infirmière. Car ce sont les échanges qui sont au coeur de la thérapie, « leur traitement, c’est avant tout de leur redonner une vie sociale, on est vraiment dans le soin individuel, à la carte ». Les décisions sont prises collectivement lors de réunions hebdomadaires (investissements prioritaires, sorties culturelles…), chacun y va de sa proposition. Dans ce lieu de soins qui est aussi un lieu de vie l’association Club de la Chesnaie tient une place prépondérante et rallie tous les suffrages. Créée en 1959, le club joue notamment le rôle d’interface avec l’extérieur, il est ouvert à tous et accueille spectacles et spectateurs, résidence d’artistes, d’écrivains, d’illustrateurs… Nombre d’ateliers (artistiques, sportifs, culturels) sont régulièrement proposés.

Affiche été 2019. Voir sites la Chesnaie et Club.

Après avoir brièvement décrit le fonctionnement de l’établissement, les deux auteurs s’attachent aux rencontres qu’ils ont faites. L’approche retenue est naturaliste : à quelques exceptions près, le lecteur les accompagne dans tous leurs déplacements. « À la Chesnaie on marche beaucoup, on trottine, on cavale, on crapahute, on traîne du pied, on clopine, on flâne, on trépigne, on tourne, on retourne, on détourne (…) Y en a qui vont quelque part, d’autres nulle part, y en a certains qui semblent chercher où aller, d’autres qui ont trouvé, y en a qui ont oublié où ils vont… et d’autres qui ne l’ont jamais su. » Cela donne lieu à des anecdotes cocasses ; le compte rendu graphique qu’en fait Jeff Pourquié met surtout en évidence le fait que la maladie mentale n’est la plupart du temps pas fatalement « visible » : l’agitation n’est pas la règle, celles et ceux avec lesquels Ducoudray et Pourquié interagissent n’expriment que rarement les troubles qui les habitent. D’ailleurs, lorsqu’ils le font, ils manifestent, à quelques exceptions près, plus d’angoisse que d’agressivité.

Le personnel est polyvalent. Il peut, selon un planning établi à l’avance, tout aussi bien affecté être à la distribution des médicaments, qu’au ménage ou à la préparation des repas. « On est sur des « missions » entre six mois et un an (…) On voit ainsi nos patients autrement que dans une relation figée ». Idem pour les patients, et pour nos deux bédéistes qui, dans le cadre de la répartition des tâches tournantes, vont ponctuellement être affectés aux fourneaux ou à la plonge. « Pourvu qu’on ne nous demande pas d’être psys ! »

Ducoudray et Pourquié décrivent avec humour et sans sensationnalisme les pathologies de ceux qui ont été pris en charge à la Chesnaie. Des visages, des mots, des attitudes, des parcours de vie. Les planches sont très denses, très dialoguées – sept cases en moyenne par planche. Trois pleines pages ont été plus spécifiquement dévolues à trois pensionnaires, avec quelques-unes de leurs représentations mentales en arrière-plan.

Un beau reportage qui tord le cou à quelques clichés sur la maladie mentale et porte haut les couleurs de l’humanisme. Ici patients et soignants s’enrichissent mutuellement et l’on rêverait que cette expérience, qui en France a été reproduite dans trois ou quatre établissements, devienne monnaie courante, avec ici un rapport nombre de patients/nombre des nombre de soignants défiant semble-t-il toute concurrence.

Anne Calmat

122 p., 19€

L’Odyssée d’Hakim T. 1 & 2/3 – Fabien Toulmé – Ed. Delcourt

En librairie depuis août 2018
© F. Toulmé / Ed. Futuropolis
En librairie depuis 5 juin 2019

Le point de départ du récit de Fabien Toulmé est le crash délibéré en 2015 du vol 9525 de la Germanwings, dans les Alpes du Sud : 147 passagers et trois membres de l’équipage disparaissent. L’info tourne en boucle dans tous les JT, cependant qu’une autre, plus lapidaire, clôture l’un d’entre eux et interpelle l’auteur : 400 migrants meurent noyés lors d’une traversée de la Méditerranée. La répétition de ces naufrages aurait-elle pour effet de les banaliser ?

Aix-en-Provence, juillet 2017. Fabien Toulmé rencontre Hakim Kabdi (dont ce n’est pas le vrai nom). Quatre ans auparavant, le jeune homme a été contraint de quitter la Syrie parce que la guerre avait éclaté, parce qu’on l’avait arrêté sous un prétexte fallacieux, puis torturé et parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Il pourrait ainsi y trouver du travail et envoyer de l’argent à sa famille restée en Syrie.

Semblait… Pourrait…

Dans un premier temps ce sera Beyrouth, en janvier 2013, puis, après un passage à Amman, Antalya en mars 2013, avant qu’Hakim ne tente de s’installer en Turquie.

Il parle de son enfance et de son adolescence, décrit sa vie dans la Syrie d’hier, jusqu’à l’arrivée des tout-puissants moukhabarats, les membres du redouté service de Renseignement militaire qui peut faire de vous un farouche opposant politique rien que pour être venu en aide à un manifestant. Il évoque son entreprise réquisitionnée par l’armée pour en faire une caserne, les premières manifestations dans la foulée des Printemps arabes, les affrontements, les morts, les dénonciations, les clans, les morts, encore et toujours…

En Syrie, Hakim a donc été arrêté, torturé, puis « miraculeusement » libéré. Craignant pour sa sécurité, il décide de quitter, seul, la terre qui l’a vu naître. ”Je me rends compte que n’importe qui peut devenir réfugié. Il suffit que ton pays s’écroule, soit tu t’écroules avec, sois tu pars.” confie-t-il à Fabien Toulmé.

À Antalya (Turquie), sa tentative de faire prospérer une pâtisserie de spécialités syriennes tourne court. Mais il y rencontre l’amour en la personne de la jeune Najemh, qu’il épouse très vite. Hadi naîtra de leur union. Petits boulots pour survivre : un jour vendeur de bouteilles d’eau à la sauvette, le lendemain, de parapluies ; un autre jour, guide touristique puis ouvrier dans le bâtiment… Mais la vie est trop dure, la police trop prompte à confisquer son maigre outil de travail, et ses employeurs peu honnêtes. On est partis avec la famille de Najemh à Istanbul. Hakim ajoute avec humour « Il n’y a pas beaucoup d’avantages à être un réfugié, mais s’il y en a bien un, c’est qu’on n’a pas grand-chose à déménager« .

Cependant, la complexité politico-sociale qui règne dans le pays qui les a tous accueillis, associée pour Hakim et son jeune fils à un ensemble de complications administratives, vont changer la donne pour eux, et c’est avec appréhension qu’il va monter à bord d’un canot pneumatique bondé, afin de traverser clandestinement la Méditerranée, pour un jour atteindre la France où Najemh et ses parents les attendent.

Une quarantaine de planches couleur bleu nuit, particulièrement intenses, décrivent ce qu’a été leur traversée entre la Turquie et l’île de Samos, avec en prime une panne d’essence, un moteur qui refuse de redémarrer, et toujours la mort en embuscade…

Le but c’était pas simplement de résumer une migration à la traversée de la Méditerranée. C’est beaucoup plus complexe, et en plus ça donne l’impression qu’ils sont tendus vers l’Europe parce qu’ils ont plus de chance là-bas. Alors que la traversée c’est juste une nuit sur des années ! Moi je voulais montrer que ce ne sont pas des gens qui partent de chez eux pour venir chez nous. Au début Hakim va au Liban, mais il va se rendre compte qu’il est accompagné de tas de semblables et ça ne l’aide pas, le pays a tendance à rejeter l’afflux. C’est le besoin de survie qui va le pousser de pays en pays jusqu’à l’Europe. J’aurais pu faire un bouquin en Europe, mais je me serais concentré sur les temps forts et ça aurait rejoint ce qu’on nous montre d’habitude, qui est un peu caricatural.« 

Le grand talent de Fabien Toulmé tient à sa capacité nous faire partager son empathie. Nous sommes aux côtés de son héros, il fait rapidement partie de notre vie et nous accompagnera pendant encore. Et si nous étions à la place d’Hakim, qu’aurions-nous fait ? C’était déjà le cas pour ses deux albums précédents, « Ce n’est pas toi que j’attendais » (v. chronique fin de page) et « Les deux vies de Baudoin ». Ce qui le caractérise également, c’est la simplicité éloquente de son style graphique, proche de celui d’un Riad Sattouf ou d’un Guy Delisle : une ligne claire, simple, qui va à l’essentiel et met l’accent sur les personnages et leurs émotions.

Le T.3 de L’Odyssée d’Hakim sortira en 2020 et racontera la terrifiante traversée de l’Europe d’Hakim, sur fond de haine des migrants. Un seul mot s’impose pour traduire notre attente : V I T E !

A. C.

T. 1 –De la Syrie à la Turquie304 p, 24,95 €

T.2De la Turquie à la Grèce 256 p., 22,95 €

Dur-e-s à cuire- Till Lukat – Ed. Cambourakis

COUP D’ŒIL DANS LE RÉTRO (2017) – Copyright visuels T. Lukat / Ed. Cambourakis

Après le succès de son précédent album, Dures à cuire, 50 femmes hors du commun qui ont marqué l’histoire (v. Archives), dans lequel l’auteur mettait en images le parcours d’une cinquantaine de femmes remarquables, le voilà qui récidive avec celles et ceux qui ont inscrit leurs noms dans le grand livre des exploits sportifs*.

Till Lukat les a croqués en deux temps trois mouvements : une représentation à l’aquarelle de l’intéressé(e) sur la page de gauche, un épisode emblématique de sa vie en quatre cases – souvent humoristiques – et quelques bulles, sur celle de droite. Une courte note biographique vient complèter le tout.

La concision et la diversité des portraits donnent un rythme plaisant à cette escapade. On s’attarde sur certains visages, on en découvre beaucoup d’autres, on est ému, admiratif, on se remémore les mots de Pierre de Coubertin : « L’important dans la vie, ce n’est pas le triomphe, mais le combat ».

Tout débute à Olympie, en l’an 776 avant J-C. Les meilleurs athlètes sont réunis pour rendre hommage à Zeus au travers de leurs performances, cependant que nombre de spectateurs vaquent à leurs échanges commerciaux et attendent le clou du spectacle, au cours duquel une centaine de bœufs seront sacrifiés.

Un bond en avant dans le temps projette ensuite le lecteur au XIe siècle. Un certain Milon de Crotone (Italie), connu pour sa force herculéenne et son appétit gargantuesque, court en tenue d’Adam, un bœuf (destiné à être dévoré par lui quand la faim se fera sentir) en équilibre sur ses épaules.

Jesse Owens
Johnny Weissmuller

On passe ensuite à ceux dont les noms restent inscrits dans les replis de notre mémoire : l’intrépide Alexandra David-Néel galopant sur les pentes himalayennes ou visitant la ville interdite de Lhassa déguisée en mendiante ; le coureur automobile Juan Manuel Fangio, qui sera kidnappé par des opposants au régime du dictateur Batista ; le prodigieux athlète noir américain, Jesse Owens, quadruple médaille d’or aux JO de Berlin en 1936 ; la britannique Barbara Buttrick, que l’on surnommait « la puissance atomique du ring », championne du monde de boxe féminine en 1957 ; Mohamed Ali ; la taekwondoïste Kimia Alizadeh, première femme iranienne à être médaillée olympique (2016)…

Jeannie Longo
Toni Stone

Côté foot, on retrouve les incontournables Zidane, Maradona, etc. Et aussi le « roi Pelé », qui, lorsqu’il était enfant, s’entraînait avec une chaussette remplie de papier en guise de ballon ou bien, les jours fastes, avec un pamplemousse.

Il y a surtout tous ceux que l’on découvre : l’apnéïste Natalia Molchanova (41 records mondiaux) ; le docteur Ludwig Guttmann, à l’origine des Jeux paralympiques initialement destinés aux victimes et anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale ; Dick et Rick Hoyt, tous deux lourdement handicapés, entrés au palmarès de l’Ironman.

Katherine Switer

… sans oublier Katherine Switer, marathonienne dans l’âme qui, en 1967, imposa le port du dossard numéroté, permettant ainsi aux femmes de participer officiellement au Marathon de Boston. En 2017, à l’âge de soixante-dix ans, elle était sur la ligne de départ de la 121e édition de la prestigieuse compétition.

Souvenirs, souvenirs pour certain-e-s. Till Lukat s’empare avec humour de ces destins emblématiques, il ne manque pas de souligner la dimension politique du sport (JO de Berlin en 1936, l’Apartheid en Afrique du sud…), sans pour autant faire l’impasse sur son côté obscur (le dopage) et les frasques judiciaires de quelques-unes de ses stars. À mettre entre toutes les mains à partir de 9 ans.

Anne Calmat

128 p., 15€

Milon de Crotone, Henri Desgrange, Alexandra David-Néel, Francisco Lázaro, Alfonsina Strada, Rudolf Dassler, Johnny Weissmuller, Pierre Levegh, Helene Mayer, Juan Manuel Fangio, Jesse Owens, Fanny Blankers-Koen,Toni Stone, Barbara Buttrick, Tamara Tyshkevich, Wilma Rudolph, Pelé, Bruce Lee, Mohamed Ali, Bobby Fischer, Jean-Claude Killy, Kathrine Switzer, O.J. Simpson, Arnold Schwarzenegger, Dr. P. K. Mahanandia, Mark Spitz, Florence Arthaud, Jeannie Longo, John McEnroe, Florence Griffith-Joyner, Diego Maradona, Nadia Comaneci, Team Hoyt, Natalia Molchanova, Michael Jordan, Cheryl Miller, Ken Aston,Tonya Harding, Zinédine Zidane,Tiger Woods, Ellen MacArthur, Angela Ruggiero, sir Mo Farah, Marta Vieira da Silva, Candace Parker, Yuliya Stepanova, Anthony Robles, Teddy Riner, Bethany Hammilton, Ellie Simmonds, Yusra Mardini, Kimia Alizadeh.

Moonfire – La prodigieuse histoire d’Apollo II – Norman Mailer – Ed. Taschen

Depuis avril 2019 – Visuels copyright N. Mailer / Taschen

Certains le considèrent comme l’événement historique le plus marquant du 20è siècle : le 20 juillet 1969, après dix ans d’expériences et d’entraînements, avec une équipe de milliers d’ingénieurs et de scientifiques, un budget de milliards de dollars et la fusée la plus puissante jamais lancée dans l’espace, Neil Armstrong, Buzz Aldrin, et Michael Collins arrivent sur la lune.

Personne n’a raconté les hommes, l’atmosphère et la machinerie de cette aventure aussi bien que Norman Mailer, engagé par le magazine Life pour couvrir cette mission dans un reportage fascinant qu’il a ensuite enrichi pour son remarquable Bivouac sur la Lune.

Pour illustrer cet ouvrage, des centaines de photos et plans extraordinaires ont été sélectionnés dans les fonds de la NASA, les archives de magazines ou des collections personnelles. Ces images, dont beaucoup n avaient encore jamais été publiées, illustrent le développement de l’agence spatiale américaine et le déroulement de la mission, de la vie à l’intérieur du module de commande à la sortie sur la lune, en passant par la joie que ce succès a suscitée dans le monde entier. Cette nouvelle édition comporte une introduction originale de Colum McCann et de nouvelles légendes rédigées par des spécialistes d’Apollo 11. En s appuyant sur le journal de bord, les interviews des astronautes à leur retour, ou des publications de l’époque, ils dévoilent l’histoire et la technique derrière ces images.

Norman Mailer (1923–2007) fut l’un des plus grands écrivains, l’un des plus marquants du 20è siècle et l’une des figures littéraires les plus célèbres et les plus controversées des États-Unis. L’auteur à succès d’une douzaine de romans et de vingt œuvres journalistiques a également composé des pièces de théâtre, des scénarios, des mini-feuilletons pour la télévision, des centaines d’essais, deux recueils de poésie et un de nouvelles. Cet écrivain qui a remporté deux fois le Prix Pulitzer a vécu à Brooklyn, New York et Provincetown, Massachusetts.

348 p., 40 €

Paris l’été – Arts pluriels, faites votre choix

du 15 juillet au 3 août 2019 – Voir plus bas les liens Programmation et Billetterie


ÉDITO

Depuis 30 ans, le Festival Paris l’été propose de grands rendez-vous artistiques et culturels, dans tout Paris et sa région. 

Théâtre, danse, cirque, musique, performances et installations plastiques s’emparent de nombreux lieux connus ou insolites de la capitale, le plus souvent en plein air et en dehors des lieux traditionnels de spectacle : monuments nationaux, écoles, parcs et jardins, musées, piscines, places, églises … sont investis dans un esprit convivial et festif pour bousculer le rapport au public.

www.parislete.fr

En 2018, plus de 60.000 spectateurs ont été accueillis sur 28 lieux pendant 3 semaines, sur des manifestations payantes ou gratuites. 

http://www.forumsirius.fr/orion/_conditionsvente.phtml?inst=21047&lg=FR&kld=1&tCache=1561973571398&idv=a39ba1&text=cv&pagePrec=calendrier&EtapeEncours=

Le Festival Paris l’été est organisé par : L’Été Parisien, association recevant le soutien de la Ville de Paris, du Ministère de la Culture et de la Communication – Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Île-de-France et du Conseil Régional d’Île-de-France.

Il était une fois un homme et une ville qui se rencontrèrent, s’aimèrent et eurent un enfant nommé Festival…

Les voix d’Avignon (extrait p. 26-27), Bruno Tacklès – Ed. France culture – Seuil 2007 ©

« Il n’est pas facile de parler du festival d’Avignon. On l’a beaucoup fait, presque trop. Sur tous les tons : du dithyrambe (teinté parfois de regret) à l’insulte. Avignon est devenu un lieu commun du théâtre. Chaque amateur de théâtre ressent en lui, un jour, un désir et une nostalgie d’Avignon. Il y est allé, il s’en souvent encore. Il n’y pas mis les pieds : il en rêve. Bref, pour paraphraser un mot célèbre, tout le monde a été, va ou ira à Avignon. Les gens de théâtre en sont hantés. Pour les uns, c’est un espoir, l’occasion d’être découverts, brusquement promus à la notoriété, d’avoir des articles, de trouver quelques soir un public. Un coup de pocker : on y gagne ou on y perd gros. Pour les autres, c’est une reconnaissance, quelque chose comme une consécration. On y devient pape – ou presque (…) Voilà c’est tout simple : il était une fois…. » Bernard Dort

Programmation : https://festival-avignon.com/fr

Callas Je suis Maria Callas – Vanna Vinci – Ed. Marabout-Marabulles

Depuis le 26 juin 2019 © V. Vinci/Marabulles

Où cesse la parole, commence la musique a dit l’admirable Hoffman. Et vraiment la musique est une chose trop grande pour pouvoir en parler. Mais en revanche, on peut toujours la servir, et toujours la respecter avec humilité. Chanter pour moi, n’est pas un acte d’orgueil, mais seulement une tentative d’élévation vers ces cieux où tout est harmonie.

Maria Meneghini Callas (v. ci-contre)

Aperçu de l’album en préparation : https://www.google.fr/url?

Il y a quelque chose de désespéré et de revendicatif dans l’intitulé même cet l’album, pour lequel on comprend que c’est moins la sublime cantatrice que la femme qui a intéressé la scénariste et illustratrice italienne. Maria Callas et son inextinguible besoin d’être aimée et reconnue, Maria Callas et son rapport à la solitude et à celle qu’on ose à peine appeler sa mère. Cette mère qui l’a rejetée dès sa naissance, avant qu’elle ne découvre l’avantage financier qu’elle allait pouvoir tirer du talent musical de sa fille.

Et peut-être avant tout, le rapport que la diva assoluta a entretenu avec elle-même et avec son apparence, afin d’effacer le souvenir de l’enfant au visage ingrat et au corps disgracieux qu’elle avait été.

Il est naturellement question ici des hommes qui ont compté dans sa vie : l’industriel Giovanni Battista Meneghini, son époux-manager qui n’a pas vu la chenille se transformer en papillon, son grand ami Pier Paolo Pasolini qui a fait d’elle au cinéma une Médée incandescente – l’archétype même de l’héroïne tragique qu’elle incarna si souvent sur scène. Il y a aussi eu Onassis, le mufle, le prédateur qui s’est joué d’elle, et qui l’a dévastée…

Sa dimension « diva » est cependant bel et bien présente dans l’album. De nombreux témoignages de ceux qui l’ont cotôyée viennent conforter ou corriger l’image que l’on conserve d’elle : Elvira de Hidalgo, sa chère professeure de chant, les chefs d’orchestre Tullio Serafin et Carlo Maria Giulini, le cinéaste Lucchini Visconti, etc.

Celle qui a vécu dans une perpétuelle recherche de la vérité de la vie a tout connu : la dévotion de son public, mais aussi la curiosité mortifère de ceux qui ont pris un malin plaisir à pointer ses faux-pas et ses défaillances, à commencer par la meute de paparazzi qui l’ont sans cesse traquée.

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwjb_JiA0ZDjAhUIRBoKHWcuBM8QwqsBMAB6BAgBEAQ&url=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3D9gHe3WmzKxE&usg=AOvVaw3zTEEEzu4C3PlQMgtwS8sp

De multiples moments restent à découvrir dans cet album qui sort en ce moment « dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre »… selon l’expression consacrée.

Anne Calmat

176 p., 17,90 €

Les Mystères de la peur – Bruno Pellegrino – Rémi Farnos (suivi de) Roberto & Gélatine – Germano Zullo – Albertine – Ed. La Joie de Lire

Depuis mai 2019 – © B. Pellegrino – R. Farnos / La Joie de Lire – coll. Les Mystères de la connaissance

Même pas peur ! D’ailleurs comment Lou, 12 ans, le pourrait-elle ? Elle en ignore depuis toujours jusqu’à la sensation. Elle ne comprend par conséquent pas pourquoi l’un de ses deux papas était dans tous ses états lorsqu’elle qu’elle a sauté à pieds joints sur la voie ferrée pour récupérer une peluche qu’un gamin venait de laisser tomber, alors que l’entrée en gare du direct de 18h47 était annoncée.

Ce n’est pas son premier exploit et il y a peu de chance que ce soit le dernier, aussi ses deux papas ont-ils décidé de l’amener chez le médecin.

Après moult examens, la sentence tombe : la faute en revient à une amygdale (pas celles auxquelles on pense) située dans l’hypothalamus : elle ne fait pas correctement son boulot. En résumé, le cerveau de Lou n’est pas équipé pour ressentir la peur.

Le bon docteur X propose pour elle une immersion de quatre jours dans le bien-nommé Institut P.E.T.O.C.H.E. (Peurs, Epouvantes et leur Traitement Organisé, Ciblé et Hautement Efficace) où une poignée d’ados souffrant d’angoisses et de phobies sont rééduqués au moyen d’un ensemble d’épreuves sur le mode « Fort Boyard ». Il espère qu’à leur contact Lou fasse surgir cette émotion qui lui échappe. Le monde de la peur irrépressible face à celui de l’impassibilité.

La voici maintenant plongée au cœur de l’action. Comment l’amygdale fauteuse de troubles va-t-elle se comporter ? Lou fera-t-elle ses preuves, sachant que celles ou ceux qui n’auront pas satisfait à l’examen final n’auront pas le droit de repartir ?

Les épreuves se succèdent, non dénuées d’une certaine forme de sadisme de la part de celle qui les a concoctées. Les camarades de Lou tremblent de peur cependant qu’elle reste de marbre. Quant à la nouvelle venue, la mystérieuse Mona aux cheveux bleus, tenue à l’écart par le groupe en raison de sa différence – sauf bien entendu par Lou qui lui tend une main secourable – elle ne laisse rien paraître…

Ce récit fictionnel, construit à partir à partir d’un cas réel et d’études scientifiques menées à l’Université de Lausanne, est illustré par Rémi Farnos. Les lecteurs de BdBD ont eu l’occasion de découvrir en 2016 et en 2017 deux de ses albums, Le Monde des Végétanimaux et Alcibiade (Voir Archives).

Cette histoire aussi intrigante que captivante aborde ici les thèmes essentiels de la peur de l’autre et de tout ce qui nous est étranger, et aussi ceux de la solidarité nécessaire entre les individus, de la désinformation et des idées reçues.

Anne Calmat

À partir de 10 ans. 144 p., 14,50 €

Toujours aux éditions La Joie de lire. En librairie depuis avril 2019)

Roberto & Gélatine  » Une grande histoire pour les grands » de Germano Zullo (scénario) et Albertine (dessin)

© G. Zollo – Albertine / La Joie de lire

Les adultes se reconnaîtront probablement (et reconnaîtront leurs petits) dans cette histoire qui met en scène la petite Gélatine, bien déterminée à ce que son grand frère s’intéresse à elle et abandonne toute affaire cessante ce qu’il est en train de faire. En l’occurence l’écriture d’un roman. ‘Obê’to ! ‘Obê’too ! ‘Obê’tooo ! insiste Gélatine. De guerre lasse, Roberto abandonne son ordinateur et propose de lui lire une histoire. Mais ce n’est pas suffisant, Albertine en veut plus, toujours plus. Et lorsqu’il retourne à ses propres personnages, la petite fille décide de créer à son tour une histoire. Une histoire dans laquelle son frérot change totalement de visage…

Les séquences évoluent par petites touches, de façon presque imperceptible, comme lors de la fabrication d’un film d’animation : le coup d’oeil en biais du frère précède sa mine consternée, puis irritée. On l’entend distinctement râler intérieurement, comme on entend Gélatine l’houspiller. C’est tout simple, plein d’humour et de poésie, le duo Germano Zullo et Albertine fonctionne à nouveau à merveille (v. aussi Le Président du monde, archives BdBD, oct. 2016) et on a hâte de découvrir le second opus de la série Roberto & Gélatine.

A . C.

Tout public – 88 p., 14,90 €

Orwell – Pierre Christin – Sebastien Verdier – Ed. Dargaud

En librairie depuis le 14 juin © P. Christin – S. Verdier / Dargaud

Le sous-titre de l’album annonce la couleur. Qui est ce curieux personnage qui semble avoir vécu plusieurs vies ? 

Eric Arthur Blair, de son nom de plume George Orwell, nait à Motihari en 1903 durant la période du Raj anglais. Ses origines promettent l’aventure : un arrière-grand-père propriétaire d’esclaves en Jamaïque, mort ruiné ; un grand-père devenu pasteur en Tasmanie ; une mère française et un père travaillant au département Opium pour le gouvernement anglais du Bengale. 

Eric Arthur annonce au monde sa vocation littéraire en dictant à l’âge de 5 ans ses premiers poèmes à sa mère. La suite de sa vie ne sera qu’une série d’épisodes qui formeront le terreau de son œuvre.

Il connaît une courte période heureuse en Angleterre où sa mère est rentrée vivre seule. Il découvre la nature anglaise, le jardinage, les animaux de ferme, auxquels il restera attaché sa vie entière.

Après une prep’ school anglaise où la discipline est de fer et le fouet fréquent, le jeune homme intègre la prestigieuse école d’Eton, où il gagnera un accent dont il ne pourra jamais se défaire. À sa sortie, plutôt que rejoindre la célèbre université d’Oxford, il fait le choix d’un engagement dans la police birmane. L’expérience tourne court, il donne sa démission pour laisser derrière lui « cinq années d’ennui au son du clairon ». Un premier roman, Une histoire birmane, raconte comment il a pris conscience de ce qu’on appelle l’impérialisme. Aucun éditeur n’en voudra. 

Détail planche

À son retour en Angleterre, désargenté, Blair-Orwell cumule une série d’expériences qui formeront sa conscience politique et nourriront son inspiration : fréquentation des bas-fonds et des asiles, garçon-plongeur dans les arrières-cuisines de restaurants parisiens, cohabitation avec vagabonds et clochards, découverte du prolétariat dans les régions minières. Il en voit assez pour se convertir au socialisme et entame une carrière de journaliste.

Un petit job dans une librairie lui donne l’occasion de rencontrer Eileen O’Shaughnessy, qu’il épouse.

Détail planche

Tous deux s’engagent en 1936 aux côtés des Républicains durant la guerre d’Espagne.

détail planche

L’intérêt passionné des auteurs pour cet homme excentrique et attachant se transmet au lecteur à travers les épisodes marquants de sa vie. Il meurt prématurément de la tuberculose en 1950.

Écrit en 1948, édité en 1949

Nous l’accompagnons jusqu’à son dernier ouvrage, 1984, dont le personnage de Big Brother symbolise la figure des régimes autoritaires. Se doute-t-il ce démocrate anti-stalinien qu’il apparaîtra soixante-dix ans plus tard comme l’annonciateur de la création de l’Internet, du Big Data et des possibilités de contrôle et de manipulation des données personnelles ? 

1984 (extrait planche)

La suite de planches en noir et blanc, très fouillées, très réalistes, déroule l’histoire comme un film dans lequel s’insèrent des séquences colorées, illustrant des extraits de textes ou de romans. Quelques photos nous dévoilent le vrai personnage, très grand, très maigre et moustachu. À travers cet ouvrage, nous avons rencontré Gorge Orwell.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 19,99 €

Sous le signe du Grand Chien – Anja Dahle Øverbye – Ed. ça et là

En librairie depuis le 14 juin – COMMUNIQUÉ
Visuels copyright A. Dahle Øverbye / Ed. ça et là

Les « journées du chien » est un phénomène qui se produit au cœur de l’été, pendant les journées les plus chaudes de l’année, entre le 22 juillet et le 23 août. Cette période est placée sous le signe de la constellation du Grand Chien, au moment où les esprits s’échauffent sous l’effet de la chaleur, « dans ces jours de chaleur, le sang est furieusement excité ! » (Roméo et Juliette, Shakespeare ).

C’est à ce moment-là que nous faisons la connaissance d’une jeune norvégienne, Anne, à mi-chemin entre l’enfance et l’adolescence. Le temps de plus en plus étouffant et poisseux de cet été a des répercussions sur les relations de la jeune fille avec son entourage. Sa meilleure amie, Mariell, préfère passer du temps avec Karianne, qui est légèrement plus âgée. Anne est laissée de côté, et même brimée par les deux autres filles, mais elle veut désespérément redevenir amie avec Mariell… Jusqu’à quel point ?

Les paysages de l’ouest de la Norvège, représentés avec une grande sensibilité dans des dessins au crayon jouent un rôle central dans cette histoire, un aperçu de la nature parfois violentes des relations entre adolescentes.

Sous le signe du grand chien est le premier roman graphique de l’autrice norvégienne Anja Dahle Øverbye.

Dans le même esprit, on aura plaisir à redécouvrir, toujours aux éditions çà et là, Ce qui se passe dans la forêt (oct. 2016) et L’une pour l’autre (juin 2017) de Hilda-Maria Sandgren (voir archives).

72 p., 15 €