Une saison à l’ONU Au cœur de la diplomatie mondiale

Depuis le 3 octobre 2018

Scénario Karim Lebhour, dessin Aude Massot – Préface Gérard Araud – Ed. Steinkis. Visuels © Ed. Steinkis

« Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. » Isaac Newton

L’auteur a été reporter de 2011 à 2015 aux Nations Unies pour RFI. Des émeutes de Bengazi (févr. 2011), à celles qui ont eu lieu en Syrie quelques mois plus tard, en passant par la mort de Kim Jong-il (déc. 2011) et la reconduction pour la troisième fois au pouvoir de Vladimir Poutine (mars 2012), tout était suivi de près par l’administration onusienne. 

Les dirigeants de la vénérable institution « condamnaient », « déploraient », étaient « irrités », voire « exaspérés ». Leurs sujets de préoccupations ont figuré et figurent encore à l’ordre du jour des différents Conseils de sécurité, avec, dans le présent album, quelques flashes-back pour les illustrer. Comme, par exemple Dominique de Villepin se prononçant, au nom de la France, contre une intervention en Irak (févr. 2003).

À la lueur de ce qui s’est passé par la suite dans le monde et  à celle de son instabilité en 2018, on peut se demander d’où vient l’impuissance des Nations Unies à maintenir la paix et la sécurité. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès de l’ONU à New York de 2009 à 2014, et actuellement Ambassadeur de France à Washington, répond : Si les Nations Unies ne remplissent pas leur mandat, la faute en incombe aux États membres qui, soit ne donnent pas à l’ONU les moyens dont elle a besoin, soit s’opposent à son action. 

Nous suivons le premier contact de Karim Lebhour avec la gigantesque et labyrinthique forteresse de verre située sur la 1ère Avenue, le long de l’East River. Plus de 6 000 personnes y travaillent. Nous assistons, le temps d’un clin d’œil à Woody Allen, à son installation à quelques blocs de Central Park. Nous le retrouvons au Beer Garden Estoria avec d’autres correspondants internationaux. Nous l’accompagnons dans des soirées chez les ambassadeurs…

Puis vient le jour de son premier Conseil de sécurité et celui de son interview de Ban Ki-Moon, huitième secrétaire général des Nations Unies (2007-2016). « Plus secrétaire que général », disent quelques mauvaises langues. Nous apprenons dans la foulée comment les crises arrivent et comment elles sont gérées, qu’elles aient lieu à l’autre bout du monde ou pied de l’ONU : « Free Egypt ! », « Mubarak go ! »,« ONU Your silence kill ». Et qu’il vaut souvent mieux s’en tenir aux formules toutes faites qui ne fâchent personne…

Nous découvrons ses petits travers et ses grandes défaillances, mais aussi les espoirs que l’organisation suscite auprès des « petits États ». Nous mesurons le poids du droit de veto qu’exercent certains États membres, et comment il peut porter un coup fatal à la médiation de l’ONU. Nous découvrons aussi – ce qui est moins anecdotique qu’il y paraît – qu’il existe une Journée Mondiale des Toilettes… ou plutôt de leur absence dans nombre de pays.

Une plongée humoristique et passionnante dans les arcanes du pouvoir onusien, avec pour guide un homme de terrain*. 

Anne Calmat

208 p., 20€

  • Karim Lebhour

    Karim Lebhour est depuis 2007 le correspondant de plusieurs médias francophones au Proche-orient. Pendant trois ans, il a été le témoin du quotidien de la bande de Gaza, depuis la prise de pouvoir du Hamas jusqu’à l’offensive israélienne Plomb durci (déc. 2008-janv. 2009), puis reporter aux Nations Unies. Il a également collaboré à la Revue dessinée.

 

L’Araignée de Mashhad

Coup d’œil…

 

de Mana Neyestani (texte et dessin) – Ed. çà et là © / Arte Editions, 2017 

Traduit du persan par Massoumeh Lahidji.

« Ces femmes valent moins que des bêtes. » C’est parce qu’il se sent investi d’une mission de purification de sa ville que Saïd Hanaï, humble maçon sans histoires, assassine seize prostituées, entre 2000 et 2001.

L’histoire se passe à Mashhad, deuxième ville d’Iran et haut-lieu du chiisme. Le dessinateur et illustrateur iranien Mana Neyestani (qui vit exilé à Paris) s’est inspiré, pour la raconter en images, d’un documentaire réalisé à l’époque par deux journalistes iraniens (eux-mêmes exilés par la suite).©

Le récit suit l’entretien filmé par les journalistes avec le tueur en série, surnommé « L’araignée de Mashhad ». Tout en multipliant les éclairages, il donne la parole à sa femme, à son fils, au juge qui l’a arrêté, à la fille d’une des victimes, etc.

Chacun apporte son point de vue à une affaire criminelle qui révèle les ambiguïtés d’un pays converti à la religion d’Etat vingt ans plus tôt, mais embourbé dans des guerres (Saïd Hanaï est un vétéran traumatisé de la guerre Iran-Irak des années 1980) et une crise sociale qui culmine dans cette région où l’opium, venu d’Afghanistan, fait des ravages. Et où la prostitution se développe sur le terreau des inégalités et de l’injustice sociale.

Alors, Saïd est-il un assassin ou un héros ? Ce roman graphique révèle, de manière cruelle, les petites hypocrisies d’une société coincée entre les devoirs moraux imposés par la religion et la réalité des êtres humains.

Franck Podguszer

164 p., 18 €

L’auteur:

© Cartooning for peace

Né à Téhéran en 1973, Mana Neyestani a une formation d’architecte, mais il a commencé sa carrière en 1990 en tant que dessinateur et illustrateur pour de nombreux magazines culturels, littéraires, économiques et politiques. Il devient illustrateur de presse à la faveur de la montée en puissance des journaux réformateurs iraniens en 1999.
 En 2000, il publie son premier livre en Iran, Kaaboos (Cauchemar), qui sera suivi de Ghost House (2001) et M. Ka’s Love Puzzle (2004). Catalogué comme dessinateur politique, Neyestani est ensuite contraint de faire des illustrations pour enfants. Celle qu’il a réalisée en 2006 a conduit à son emprisonnement et à sa fuite du pays. Entre 2007 et 2010, il vit en exil en Malaisie, en faisant des illustrations pour des sites dissidents iraniens dans le monde entier.

Dans la foulée de l’élection frauduleuse de 2009, son travail est devenu une icône de la défiance du peuple iranien. Il publie en France le récit de son emprisonnement et de sa fuite d’Iran, intitulé Une Métamorphose Iranienne (çà et là / Arte, 2012). Puis en 2013, Tout va Bien !, un recueil de dessins de presse.  En 2015, son Petit manuel du parfait réfugié politique  paraît aux Ed. çà et là / Arte.

Mana Neyestani a remporté de nombreux prix iraniens et internationaux, et plus récemment, le Prix du Courage 2010 du CRNI (Cartoonists Rights Network International ).

Membre de l’association Cartooning for Peace, il a reçu le Prix international du dessin de presse, le 3 mai 2012, des mains de Kofi Annan et le Prix Alsacien de l’engagement démocratique en 2015.
Mana Neyestani vit à Paris avec sa femme depuis 2011.

 

Théâtre : Réparer les vivants

 

d’après le roman de Maylis de Kerangal – Version scénique et mise en scène Sylvain Maurice – Théâtre de Sartrouville, du 3 au 6 octobre (reprise)*

Avec  Vincent Dissez et Joachim Latarjet

Maylis de Kerandal

« Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. » 

Simon, 19 ans, et ses deux amis se damneraient pour LA vague, celle qui explose sous leur planche et qu’il leur faut dompter. 

Ils ont l’habitude de se retrouver sur la plage du Havre sans avoir rien planifié, après avoir jeté un coup d’œil sur la météo.

Ce matin-là, ils vont une nouvelle fois défier la mer.

À leur retour, le conducteur du van, Chris, perd le contrôle du véhicule. Alors tout s’enchaîne, Simon est déclaré en état de mort cérébrale et ses parents autorisent le don d’organes.

Le récit suit alors le parcours de son cœur et les étapes d’une transplantation qui va bouleverser de nombreuses existences. En vingt-quatre heures, la tragédie, qui verra l’enterrement d’un mort, verra aussi comment on répare les vivants.

À propos du spectacle :

Comme de très nombreux lecteurs, j’ai été bouleversé par ce récit. Une des raisons est certainement sa dimension vitale, vivante et, osons le dire, heureuse. Le projet de Maylis de Kerangal s’inspire d’une phrase de Tchekhov dans Platonov : « Enterrer les morts, réparer les vivants ».

Après le deuil vient l’espoir : comment la greffe du cœur de Simon va redonner vie à Claire, qui était sur le point de mourir… 

Réparer les vivants est un grand livre grâce à son style : une langue magnifique, une narration haletante, des personnages hauts en couleur ; c’est une œuvre très théâtrale du point de vue des émotions, et en même temps, très précise et très documentée sur le plan scientifique et médical ; c’est aussi une œuvre réaliste et drôle quand l’auteur décrit le monde de l’hôpital. À certains égards, Maylis de Kerangal se fait anthropologue en abordant des questions comme la place de la mort dans nos sociétés, la sacralité du corps, l’éthique en médecine… Dire ce texte au théâtre, l’habiter, le traverser est une évidence. Sa langue musicale, rythmique, toujours portée par l’urgence en fait un texte physique, organique pour les acteurs. Sylvain Maurice

Sylvain Maurice, directeur de CND de Sartrouville, reprend pendant quelques jours le spectacle qu’il a créé en 2016, et qui porte haut le récit vital et magnifique de Maylis de Kerangal. Le dispositif scénique est spectaculaire : en déséquilibre sur un tapis roulant, Vincent Dissez endosse tous les rôles, toutes les voix intérieures décrites dans le roman de Maylis de Kerangal. Il raconte cette course contre la montre, tissée d’histoires intimes et de pratiques cliniques. Le comédien se tient au centre de la scène sur le sol mouvant, comme un athlète (un boxeur ? un sprinter ?) qui sait qu’il va devoir se confronter à un adversaire redoutable. Il est accompagné en direct à la guitare et au trombone par le musicien Joachim Latarjet. Les deux interprètes deviennent ainsi les maillons d’une chaîne, dont on mesure à chaque instant la fragilité et la force.

  • Place Jacques Brel 78505 Sartrouville – 01 30 86 77 79 (de 14h à 18h30) 

Adultes de 28 à 15 € – Enfants 10 et 8 €

Tournée :

– 6 novembre  – Théâtre d’Evry et de l’Essonne – Agora Desnos, scène nationale. 01 60 91 65 60

– du 21 novembre au 1er décembre – Théâtre national de Strasbourg 03 88 24 88 00

– 5 décembre – Agora de Boulazac 05 53 35 59 65

 

Petits travers

En librairie le 26 octobre 2018

de Claire Bretécher (textes et dessin) –© Ed. Dargaud

Depuis cinq décennies, Claire Bretécher porte un regard insolent et revigorant sur les bizarreries de ses contemporains. Elle les décline ici en huit chapitres, avec une prédilection pour certains petits travers qui manifestement n’ont cessé de l’interpeler. Comme par exemple notre rapport à la bouffe, aux fringues, à l’amour, notre relation aux vieux (pardon, aux séniors)…

Petits travers / Bouffe © C.Bretécher-Dargaud

Elle nous tend un miroir dans lequel il est parfois difficile de ne pas se reconnaître, avec souvent un sentiment de déjà-vu pour le lecteur (beaucoup de dessins ont auparavant été publiés dans la presse). Quoi qu’il en soit, son impertinence, son sens du dialogue et de l’à-propos restent sans cesse à redécouvrir. 

Petits travers / Générations © C.Bretécher-Dargaud

Dans les années 50, la bande dessinée franco-belge est considérée comme un divertissement réservé aux enfants. Quelques parutions font cependant tache (Le Journal de Spirou, Le Journal de Tintin…). C’est à la faveur de leur succès naissant que le premier numéro de Pilote, destiné aux adolescents, sort en octobre 1959. L’hebdo surprend par son contenu et la diversité de ses signataires : Uderzo, Goscinny, Hébrard, Tabary, Charlier…

En 1969, c’est au tour de Cellulite de se pointer, avec Claire Bretécher dans le rôle de la bonne fée. Elle va « transformer ce qui aurait pu être doux et fade en quelque chose d’appétissant et d’incroyablement farfelu », écrit alors René Goscinny. Cellulite a effectivement peu d’atouts dans son jeu : « La petite princesse ne fut pas baptisée Céleste, Blanchemine ou Claire, mais Cellulite. Le bon roi ne s’intéressa qu’au pognon et à courir le guilledou. Les princes devinrent des coureurs de dote, et Cellulite elle-même, une virago au visage approximatif  ».

Des parutions qui ancrent un peu plus la BD dans le monde des adultes. Avec en point d’orgue, la création de l’Echo des Savanes en mai 72.

Claire ne va pas se contenter de mettre en scène les états d’âme de la princesse Cellulite, les vapeurs de Camomille, les problèmes existentiels de Guiguite ou d’Agripine, elle va également faire un sort aux « pseudos » de tous poils. Dans les Frustrés (Obs, 1973), elle décrit avec une ironie mordante les mœurs du microcosme post-soixante-huitard parisien, où féministes patentées et intellos fumeux refont le monde aux Deux-Magots.

Elle saura aussi anticiper sur les grands sujets qui agiteront la société plusieurs décennies plus tard (GPA, PMA, mariage pour tous, identité sexuelle).

Petits travers / Bio © C.Bretécher-Dargaud
Petits travers / Education © C.Bretécher-Dargaud

A.C.

 112 p., 19.99 €

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Archéologie – en bulles –

© Enki Bilal

Petite galerie du musée du Louvre Paris – Espace d’éducation artistique et culturelle (aile Richelieu). Du 26 septembre 2018 au 1er juillet 2019

Chaque année, l’Espace d’éducation artistique et culturelle du musée du Louvre propose un nouveau thème en lien avec les programmes scolaires. Un choix d’œuvres, mêlant les époques et les différentes formes d’art, vise à sensibiliser le regard du public, invité à poursuivre sa visite dans les collections, grâce à des propositions de parcours.

Cette année l’exposition de la Petite galerie fera dialoguer l’archéologie et la bande dessinée, art invité pour cette 4è édition.

© Jacques Tardi
Période glacière Nicolas de Croissy ©

Une centaine d’œuvres et une sélection de planches d’auteurs inspirés par l’archéologie (Marion Montaigne, Jul, Enki Bilal, Nicolas de Crécy, Emmanuel Guibert…) permettront d’une part aux visiteurs de s’approprier la démarche de l’archéologue et de l’autre de comprendre comment, à leur tour, les auteurs de BD se sont emparés de ce vaste champ d’étude qu’est l’archéologie.

Se glisser dans les pas des curieux, amateurs et archéologues épris d’Antiquité, découvrir fortuitement des « trésors », exhumer des objets enfouis à différentes époques, les classer puis essayer de les interpréter, autant d’étapes qui seront l’occasion de montrer comment le 9e art s’approprie, entre réel et fiction, les découvertes archéologiques à l’origine des collections du Louvre.

Une centaine de planches vont ainsi raconter aux visiteurs les méthodes de la fouille, de la recherche de vestiges matériels des civilisations anciennes.

© Marion Montaigne

Les quatre salles* du parcours conçu par Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre, et Fabrice Douar, responsable éditorial au service de la médiation et de la programmation culturelle du musée, illustreront quatre thématiques distinctes : « Artistes et archéologues », « Trésors archéologiques », « Classer pour comprendre » et « Interpréter et rêver ».

  • La première salle sera consacrée à la question du dessin comme outil commun à l’archéologue et à l’auteur de BD.
  • La deuxième proposera une variation autour des notions de trouvailles et de trésors, illustrées par des objets issus des collections du Louvre.
  • La troisième salle évoquera la méthodologie de la recherche et son pendant dans la construction de l’univers d’un héros de BD.
  • La quatrième salle portera sur l’importance du rêve et de l’imaginaire, dans le travail du dessinateur comme dans celui de l’archéologue.

Pour accompagner cette exposition, l’auditorium du Louvre proposera différentes conférences, ainsi qu’un cycle de films portant sur le thème « Aventure et archéologie », ainsi qu’un stage BD pour les 8-12 ans et 12 ans et plus (24, 25 et 26 octobre, vacances de la Toussaint).rLes cycles d’ateliers sont en vente exclusivement à la Fnac et sur www.fnac.fr

  • Horaires de l’expo : de 9h à 18h, sauf le mardi. Nocturne mercredi et vendredi jusqu’à 21h45.

Tarif unique d’entrée au musée : 15 €.

Gratuit pour les moins de 18 ans et les moins de 26 ans résidents de l’U.E. Achat en ligne : www.ticketlouvre.fr  www.louvre.fr #PetiteGalerie #ArcheoEnBulles

© Florent Chavouet

 

Le crapaud au pays des trois lunes

Une histoire imaginée, racontée et chantée par Moïra Conrathécrite par Olivier Prou, illustrée par Ivan Sollogoub – Ed.© Le label dans la forêt*.

Sortie le 20 septembre 2018.

Avec Guillaume Guino (voix de la lune, chœurs et percussions), Clément Landais (contrebasse), Yann Féry (chœurs, guitare). 

À partir de 3 ans

Dans les fables ou dans les contes, il a souvent été métamorphosé en prince. Celui qui nous occupe n’a été victime d’aucun sortilège, il ne rêve pas de se mesurer aux plus grands : il souffre tout simplement d’un défaitisme chronique, lié à complexe d’infériorité. Sa voisine la rainette ne lui dit-elle pas à longueur de temps : 

Tout lui paraît infaisable. Comme par exemple quitter son abri et se laisser porter par l’onde de la mare pour aller rejoindre ceux qui, sur l’autre rive, semblent tant se divertir. D’ailleurs comment le pourrait-il, il ne sait pas nager. Ce qui fait, qu’en plus d’être défaitiste et passablement ronchon, il est cracra. 

S’il ne croit pas en lui, qui parmi les habitants de la mare pourrait le faire à sa place ?

Le désir de changer d’apparence ne le quitte pas. Edgar  s’imagine dans la peau d’un(e) autre, il se voit chameau, antilope, girafe, et même nénuphar. Le voilà girafe. « Je peux même souffler sur les nuages ! », s’extasie-t-il. Mais le mal des hauteurs le force bien vite à redescendre sur l’eau.

C’est vrai qu’il n’est pas jojo, le crapaud, avec sa peau verruqueuse et crasseuse, mais la suite des événements prouvera qu’il possède des qualités de cœur et un charisme que beaucoup de bellâtres devraient lui envier.

Un heureux concours de circonstances, combiné aux conseils éclairés de la lune, va lui permettre de sortir de sa condition de trouillard patenté. S’il s’agissait d’un conte de fées et non d’une métaphore de la vraie vie, on pourrait presque parier sur une histoire de vilain crapaud transformé en prince des marais…

Le crapaud au pays des trois lunesmis en valeur avec beaucoup de fraîcheur par Moïra Conrath, a d’abord été présenté dans sa version scénique au théâtre du Blanc-Mesnil (oct. 2017) et le sera prochainement à Aubervilliers*.

Le CD se décline en une suite d’instants poétiques, émaillés de chants venus d’ailleurs (Afrique, Bulgarie, Japon, Portugal…) : la magie opère dès les premiers clapotis de l’eau. À déguster en famille.

Anne Calmat

40 p., durée 48′, 19,90 €

  • Mardi 30 octobre 2018 à l’Espace Renaudie, 30 rue Jules et Martin Lopez, Aubervilliers (Seine-saint-Denis). Entrée 5 €
  • Le label dans la forêt est une maison d’édition pour les enfants et leurs parents, qui édite des livres-disques créés par des auteurs, des chanteurs, des musiciens, des illustrateurs. Le label défend une écriture mêlée, inventée avec naturel, exigence et liberté par les équipes de créateurs.

www.le-label-dans-la-foret.com

La Dame de Damas (Quand la route de la dame de Damas croisait celle de dame Espoir)

La Dame de Damas de Jean-Pierre Filiu (récit) et Cyrille Pomès (dessin, couleurs) – Ed. Futuropolis ©

La bande dessinée date de 2015, elle fait allusion à des événements antérieurs. Ce qu’elle raconte est d’autant plus tragique que ce qui s’est passé par la suite aurait pu être évité.

(…) La dame de Damas s’est levée ce matin / Liberté dans les cœurs, aube à portée de main.

Ce ne sont pas des bons / Ce ne sont que des chiens / Aboyeurs enragés/ Ivres de leur venin / La Syrie leur est due / Et nous sommes leurs serfs / Un pays aux Assad / Et pour nous la misère. (…) Cette dame que je chante, c’est la révolution / Sur les murs de Syrie, j’écris partout ton nom.

Extrait de la préface en vers libres de Jean-Pierre Filiu*

Le 16 novembre 2010 à Daraya, dans la banlieue sud-ouest de Damas, on célèbre le 40e anniversaire de la prise du pouvoir par Hafez al-Assad, auquel a succédé en juin 2000 son fils, Bachar. La foule, étroitement surveillée par ses sbires, manifeste sa désapprobation face aux affirmations d’un orateur. « Quarante ans de fierté et de prospérité ».

« Est-ce qu’on a déjà vu un peuple fêter quarante ans de servitude », s’indigne Karim.Zoom sur une famille de Daraya. Mona et Karim contestent la légitimité du pouvoir en place, leur frère Abdallah en est l’ardent défenseur. Il y a aussi Fatima, aimée de Karim, bien plus radicale que lui, et Bassel, hâbleur, arriviste, bras armé d’Assad.

2011. Les révolutions arabes ont continué d’essaimer, le mur de la peur qui oppressait les Syriens est en train de céder sous le poids des violences dont sont victimes les opposants au régime.

« Faisons de Daraya une tribune de contestation non-violente » propose Karim.

Des comités de quartiers clandestins se constituent et le même mot de passe – la dame de Damas – court sur les lèvres des résistants. Chacun espère que la diplomatie et la raison l’emporteront, mais face aux exactions dont les habitants de Damas, Homs et Daraya font l’objet, face à la passivité des USA et à la pusillanimité de l’ONU, c’est la violence qui va s’imposer dans les différentes strates de la société multiculturelle et multi-confessionnelle syrienne.

L’album se referme sur ce jour d’août 2013 où, aux premières heures, une attaque chimique a fondu sur la capitale syrienne. 

Le texte, dense et ultra documenté de Jean-Pierre Filiu et les dessins réalistes de Cyrille Pomès sont autant de piqures de rappel d’événements qui se sont déroulés en Syrie, aux temps où tout semblait encore possible, avec aujourd’hui, en ce mois de septembre 2018, leurs conséquences dramatiques sous la forme d’une probable offensive totale de Damas et de Moscou qui, ajoutée aux 360 000 morts passés, signerait une véritable catastrophe humanitaire. 

A.C.

104 p., 18 €

  • Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris), après avoir enseigné à Columbia (New York) et Georgetown (Washington). Ses travaux sur le monde arabo-musulman ont été publiés dans une douzaine de langues.
  • Il est également l’auteur du Printemps des Arabes (2013).

L’Ogre amoureux

En librairie le 13 septembre 2018

De Nicolas Dumontheuil (récit, dessin, couleurs) – Ed. Futuropolis

Visuels © N. Dumontheuil – Futuropolis

Délicieusement décalé, attendrissant, avec en filigrane, une réflexion sur la solitude, le besoin d’aimer, l’amitié et le poids des préjugés, ce road trip débute comme une fable de la Fontaine et se poursuit comme un conte de Grimm.

Un renard et un ours se promènent dans une campagne accueillante à souhait. Ils font une halte à proximité d’une ferme, à la recherche, pour le renard, d’un poulailler rempli de poulettes bien dodues, l’ours préférant attendre son futur repas à la lisière du bois. Las, le fermier a repéré maître Goupil et il a tôt fait d’estourbir le téméraire et de l’amener au terrible Barback dont l’appétit gargantuesque est connu à cent lieues à la ronde.

Intrigué, l’ogre, se demande tout d’abord ce qu’il va pouvoir faire de ce renard, dont la chair lui semble peu appétissante. C’est alors que, misant sur la débrouillardise légendaire de l’animal, il lui propose un marché : il ne sera pas dévoré s’il lui trouve une femme à épouser dès le lendemain. Et il lui demande dans la foulée de lui décrire celle qui ne peut que l’attendre avec impatience. Le renard laisse parler son imagination, l’ogre tombe follement amoureux.

Il ne reste plus qu’à aller chercher la belle à Montaigu, une petite ville aux allures de cité médiévale. Et c’est là que les choses se compliquent…

Les deux compères de circonstance vont tout d’abord échapper aux noirs desseins d’un couple de vieux amoureux, en apparence inoffensifs (Gros Louis n’aura pas cette chance), puis survivre à l’inondation qui submerge les terres vendéennes.

Ceux qui les croisent – hommes et bêtes – sont moins bien lotis, l’ogre n’ayant pas pour habitude de faire de quartier quand une petite faim vient le titiller.

Arrivés à destination, la partie est loin d’être gagnée.

Son titre de noblesse en fait bien minauder quelques-unes, mais sa réputation d’ogre-bandit finit par le rattraper. De plus, le bonhomme ignore totalement les règles de savoir-vivre en société…

Difficile pour lui dans ces conditions de redorer son blason, et de repartir avec l’oiseau rare.

Le conte Waldemar de Barback parviendra-t-il à réaliser son rêve ? Pour l’heure, un échafaud vient d’être dressé sur la place du marché, en vue de son exécution.

A.C.

96 p., 19 €

Boulevard de la BD : Voir aussi La longue marche des éléphants et La forêt des renards pendus.

Les Petites Cartes Secrètes

En librairie le 5 septembre 2018

d’Anaïs Vachez (scénario) et Cyrielle (dessin, couleurs). Ed. Delcourt, collection « Une case en moins ».

Visuels © Cyrielle – Delcourt

À l’origine, en 2014, l’histoire qui se déroule en 150 cartes postales a été mise en ligne sur le blog de l’auteure.

carte n°1
carte n°2
carte n°3

Elle vient d’être adaptée en bande dessinée dans la collection « Une case en moins » aux Ed. Delcourt. Une quarantaine de cartes seulement a été conservée, les dessins de Cyrielle remplaçant en grande partie ce que relatait la correspondance entre Tom et Lili.

Le scénario : Le monde des deux enfants s’est écroulé le jour où leurs parents ont divorcé. Le pire, c’est qu’eux aussi ont été séparés : Lila est restée chez sa mère, Tom est allé vivre chez son père. Ne supportant pas cette séparation, ils ont entamé une correspondance secrète, destinée à mettre sur pied un plan qui leur permettra d’être à nouveau réunis.

Planche n°1

Dans l’album, le premier échange épistolaire a lieu en septembre 1993 – l’auteure s’en donne à cœur joie avec les fotes d’ortografe, il se poursuivra pendant deux années au cours desquelles Tom et Lili vont subir le sort qui est parfois réservé aux enfants de couples divorcés… et à leurs parents, qu’ils aient ou non refait leur vie.

Planche 2

Le plan élaboré par Tom va du plus basique au plus cruel : bouderies, représailles à l’encontre de celle qu’il considère comme une empêcheuse de tourner en rond (et coup bas en retour), gestes inconsidérés qui peuvent vous envoyer à l’hôpital en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, etc. Quant à Lili, elle va, entre autres problèmes, devoir faire face à la déprime de sa mère, ravagée par le départ de son homme. Avec en prime, une révélation très perturbante pour les deux enfants.

(…) 

Mais que peuvent deux âmes sœur face à l’immaturité des adultes ?

L’issue de cette histoire aux multiples occurrences ne sera pas tout à fait celle à laquelle aspiraient nos jeunes héros, mais leur obstination à vouloir changer le cours des événements aura pour effet de faire prendre conscience à leurs parents du poids de leurs décisions.  

Anne Calmat

123 p., 17,95€

Zao Wou-Ki, « L’Espace est silence » au Musée d’Art moderne (suivi de) Willy Ronis… joue les prolongations

« Les gens se définissent par une tradition. En ce qui me concerne, deux traditions me définissent. » Z W-K  赵无极

L’exposition qui se tiendra au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris jusqu’au 6 janvier 2019 est la première manifestation de grande ampleur consacrée au peintre franco-chinois dans la capitale depuis quinze ans.


Si son œuvre est aujourd’hui célèbre, les occasions d’en percevoir la complexité sont en effet demeurées trop rares à Paris. L’exposition souhaite en renouveler la lecture et invite à une réflexion sur le grand format.

Le parcours sur quatre salles débute au moment où Zao Wou-Ki adopte une expression nouvelle, « abstraite » – terme trop restrictif à ses yeux – avec l’œuvre de 1956 intitulée Traversée des apparences. Cette étape décisive précède un premier séjour aux Etats-Unis l’année suivante, qui le conforte dans la quête d’un espace toujours plus vaste.

Traversée des apparences. 赵无极, 1956
© Bouchard – Zao Wou-Ki

Artiste au croisement de plusieurs mondes, Zao Wou-Ki quitte la Chine en 1948 pour venir à Paris, au moment où l’« art vivant » commence à se partager entre les États-Unis et la France. Son œuvre traverse les débats esthétiques qui marquent le développement de l’art moderne et, s’il appartient à une scène parisienne qu’il apprécie, il perçoit très tôt la vitalité de la peinture américaine. Progressivement, il renoue aussi avec certains traits de la peinture chinoise dont il s’était volontairement écarté.

Hommage à Matisse. 赵无极, 1986

Ses rapports avec le monde extérieur sont faits de découvertes et de voyages, de rencontres fécondes, dont les premières furent avec Henri Michaux et le compositeur Edgar Varèse. Poésie et musique demeureront pour lui deux pôles d’attraction permanents, comme une tension nécessaire avec la peinture – donnant sens, à mesure que son art s’affirme, à l’expression que l’artiste a inspirée très tôt à Michaux : L’espace est silence.

« L’espace est silence.
Silence comme le frai abondant tombant lentement en eau calme. Ce silence est noir. » (…) Henri Michaux
Hommage à Edgar Varèse. 赵无极, 1964
© Bouchard – Zao Wou-Ki

En insistant sur la portée universelle de son art et sur sa place aux côtés des plus grands artistes de la deuxième moitié du XXe siècle, le Musée d’Art moderne présente sur quatre salles une sélection de quarante œuvres de très grandes dimensions dont certaines, comme un ensemble d’encres de 2006, n’ont jamais été exposées.

Hommage à Claude Monet. 赵无极, 1991

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris 10-12, avenue de New York, Paris 16è – M° Alma Marceau, Iéna – 01 53 67 40 40

Entrée 5 à 12 €

 

Visuels © Ministère de la Culture – Médiathèque
de l’architecture et du patrimoine, dist.
RMN-GP, donation Willy Ronis

Le Pavillon Carré de Baudoin fête ses dix ans. Et de quelle manière !

Ce lieu, grand, beau et lumineux, accueille une exposition événement consacrée au photographe de la lumière et du noir et blanc: Willy Ronis (1910-2009).

Le petit Parisien, 1950

Le voyage débute par le Belleville et le Ménilmontant des années 50. « C’était le quartier des Apaches, on n’y allait pas. » raconte-t-il. Le quartier avait alors mauvaise réputation auprès des bourgeois.

Willy Ronis pose un regard plein d’humanité et d’humanisme sur ces « Apaches », sur la vie sociale simple et modeste de l’époque, mais d’une solidarité exemplaire, s’arrêtant dans les ateliers, les bistrots, les ruelles…

Ses photos expriment le même bonheur de ses rencontres, de « ces instants présents ».

Il nous offre un témoignage hors-pair et extrêmement vivant sur un Paris aujourd’hui disparu, emprunt d’une douceur de vivre, insouciante et modeste.

Les amoureux de la Bastille, 1957

Le voyage se poursuit dans le Paris romantique, avec ses bords de Seine, son Pont-des-Arts, ses amoureux. Le cliché, qu’il a intitulé Les Amoureux de la Bastille, en témoigne. On s’attarde ensuite à l’Isle Adam, sur les bords de l’Oise, à Joinville-le-Pont, sur la Marne. Puis à Venise…

Fondamente Nuove, Venise, 1959

Quelques nus aussi, dont la célèbre photographie, dite Le nu provençal (Gordes,1949), de sa femme, Marie-Anne.

Outre les photos exposées – près de deux-cents, réalisées entre 1926 et 2001, le public pourra également feuilleter les albums à partir de bornes composées de tablettes interactives. Par ailleurs, une série de films et de vidéos réalisés sur Willy Ronis sera projetée dans l’auditorium selon une programmation particulière. Une occasion unique d’entrer de plain-pied dans l’univers personnel de l’artiste.

On l’aura compris, Willy Ronis par Willy Ronis est une grande et belle exposition.

Prêts pour le voyage ?

Jean Marc Boissé

121, rue Ménilmontant Paris 20e – 01 58 53 52 40 – M° Gambetta, bus 27 & 96

Ouvert du mardi au samedi de 11h à 18h
Visites guidées tous les samedis à 15h – Entrée libre.

 

DYS, TDAH, EIP Manuel de survie pour les parents (et les profs)

Depuis le 28 août 2018

de Christelle Chantreau-Béchouche – Illustrations Morgane Carlier © – Ed. Trédaniel

Ce guide, sous-titré Pour mieux vivre au quotidien les troubles du langage et des apprentissages, est destiné à celles et ceux qui peuvent avoir le sentiment d’être perdus face au comportement atypique de leur enfant, ou de celui dont ils ont la responsabilité. 

Pour nombre d’entre-eux, l’aider reste en effet un parcours du combattant, vécu parfois comme une double peine.

« Mais s’il est difficile, ce parcours est aussi celui d’une vie, un quotidien auprès d’enfants formidables, créatifs, originaux, intelligents. Nombreux sont les moments d’émerveillement, de complicité et de fous rires… », précise l’auteure.

Dûment documenté et brillamment illustré, le livre fait un point précis sur ce que recouvrent les différentes pathologies regroupées sous le terme « DYS, TDAH ou EIP ». Qu’est-ce qui, par exemple, différencie un enfant atteint de dysphasie d’un autre atteint de dyspraxie ? Quels sont les signes de dysfonctionnement qui doivent alerter ? Quelles sont les conséquences d’un trouble du déficit de l’attention (TDHA) ? Comment accompagner un enfant intellectuellement précoce (EIP) ? Et plus généralement, comment accompagner tout enfant en situation de handicap, sans risquer de se perdre soi-même.

Le livre renferme quantité de renseignements et d’adresses qui guideront sa lectrice (ou son lecteur) dans le labyrinthe des prises en charge nécessaires et des soutiens de tous ordres : organismes d’Etat (reconnaissance du handicap, attribution d’une AVS ou d’une AESH, etc.) ; associations et fédérations ; groupes de parole ; établissements scolaires adaptés ; orientation professionnelle pour les adolescents… 

Tout est passé au crible et illustré avec humour. Dire que ce manuel de survie est clair, passionnant et plus qu’accessible est une évidence. Les quelque vingt-cinq planches de Morgane Charlier ajoutent encore à son attrait. il ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont confrontés jour après jour à l’une des situations décrites (avec témoignages à l’appui), mais également à ceux qui s’interrogent sur le fonctionnement et le ressenti de ces enfants, qui se sentent parfois démunis face aux réactions peu sécurisantes de leur entourage

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un facteur aggravant pour ces adultes en devenir, qui ont autant besoin d’un regard valorisant pour exister, qu’une plante a besoin d’eau.

A.C.

326 p., 22,90 €

En savoir plus sur les auteures…

Auteure-scénariste, Christelle Chantreau-Bachouche, elle-même concernée par des troubles des apprentissages, a étudié l’écriture scénaristique à l’école des Gobelins et à la FEMIS. Mère de trois enfants présentant des troubles des apprentissages, elle a décidé, après avoir franchi toutes les étapes de ce parcours du combattant, de partager son expérience sous la forme d’un guide illustré.

Morgane Carlier, illustratrice, retranscrit les scènes de la vie quotidienne en alliant humour et mise en scène colorée. Après une licence Illustration validée à la Birmingham Institut of Art and Design, elle revient en France pour réaliser son rêve : transmettre les émotions à travers le dessin.

Toujours y croire (chap. XIV)

Festival d’automne : « Infidèles » au théâtre de la Bastille

« Infidèles » : une création de tg STAN et du collectif De Roovers

Du 10 au 28 septembre 

Avec : Ruth BecquartRobby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen

Cet automne, la compagnie anversoise tg STAN investit à trois reprises le plateau du théâtre de la Bastille, avec Infidèles (10-28 sept.), Atelier (1er-12 oct.) et Après la répétition (25 oct.-14 nov.). Anticonformisme assuré. 

Infidèles est un hommage à Ingmar Bergman (1918-2017) et à la qualité de ses dialogues, souvent durs, parfois cruels.

À l’origine du spectacle, il y a le scénario du metteur en scène suédois datant de 1996, puis le film éponyme – au singulier cette fois – réalisé dans une version légèrement écourtée par Liv Ullmann en 2000.

Dans Infidèles, basé sur le scénario du même nom qui date de 1996 et sur Laterna Magica (Gallimard 1991), Bergman se met lui-même en scène face à un personnage qui se crée au cours de dialogues entrecoupés de commentaires et de flash-back, sur le thème de la passion et de la trahison amoureuse.

Cette exploration de la dimension autobiographique ne bascule cependant pas dans le voyeurisme, la confession ou le portrait psychologisant, elle illustre une nouvelle fois combien Bergman savait se montrer subtil et impitoyable dans son exploration des rapports humains.

Reclus sur une île, un auteur nommé Bergman vit seul. Assis devant son bureau, il a beaucoup de mal à rassembler ses souvenirs. En ouvrant un tiroir et en y retrouvant un portrait, une voix de femme, qu’il nomme Marianne, s’adresse à lui.

C’est ce souvenir réincarné qui permet de déclencher tout le processus narratif. Bergman lui demande de lui avouer et de lui raconter son infidélité…

Pour cette adaptation théâtrale, les répliques sont développées, nourries d’autres textes et éléments de scénarios, redistribuées et prises en charge par quatre acteurs afin de rééquilibrer le dialogue et donner une plus grande place à la voix de Bergman.

Pour compléter le scénario dInfidèles, les comédiens intègrent des éléments de Laterna magica, œuvre autobiographique et auto-analytique qui révèle à la fois l’enfant, fils de pasteur, l’homme de théâtre et de cinéma s’exprimant sans complaisance sur l’homme privé qu’il a été, avec ses joies et ses désastres, ses grandeurs et ses misères. Il  décrit aussi son obsession de la trahison puis évoque les artistes rencontrés : « Je passe mes derniers films* et mes mises en scène les plus récentes au peigne fin et je découvre çà et là une maniaquerie perfectionniste qui tue la vie et l’esprit. Au théâtre, le danger est moindre ; je peux surveiller mes faiblesses et, dans le pire des cas, les comédiens peuvent me corriger. Au cinéma tout est irrévocable ».

À partir de ces moments de vie, le spectacle offre une composition musicale où les interprètes mêlent leurs voix pour explorer les multiples variations autour du thème central qu’est Ingmar Bergman.

76 rue de la Roquette Paris 11è – 01 43 57 42 14 – 21 à 27 € 

tg STAN

Deux compagnies théâtrales pour un spectacle…

Le collectif tg STAN a été fondé par quatre acteurs diplômés du conservatoire d’Anvers en 1989. Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Waas Gramser et Frank Vercruyssen refusèrent catégoriquement de s’intégrer dans une des compagnies existantes, ne voyant dans celles-ci qu’esthétisme révolu, expérimentation formelle aliénante et tyrannie de metteur en scène. Ils voulaient se placer eux-mêmes – en tant qu’acteurs, avec leurs capacités et leurs échecs (avoués) – au centre de la démarche qu’ils ambitionnaient : la destruction de l’illusion théâtrale, le jeu dépouillé, la mise en évidence des divergences éventuelles dans le jeu, et l’engagement rigoureux vis-à-vis du personnage et de ce qu’il a à raconter. Après quelques spectacles, Waas Gramser (actuellement membre de la Compagnie Marius en Belgique) a quitté la troupe, qui a alors accueilli Sara De Roo. Thomas Walgrave est venu les rejoindre en tant que scénographe attitré.

Être résolument tourné vers l’acteur, refuser tout dogmatisme, voilà ce qui caractérise tg STAN. Ce refus est évoqué par son nom – S(top) T(hinking) A(bout) N(ames) – mais aussi par le répertoire hybride, quoique systématiquement contestataire, où Cocteau et Anouilh côtoient Tchekhov, Bernhard, Ibsen, les comédies de Wilde et de Shaw voisinant avec des essais de Diderot. Mais cet éclectisme, loin d’exprimer la volonté de contenter tout le monde, est le fruit d’une stratégie de programmation consciente et pertinente.

STAN fait la part belle à l’acteur. Malgré l’absence de metteur en scène et le refus de s’harmoniser, d’accorder les violons – ou peut-être justement à cause de cette particularité – les meilleures représentations de STAN font preuve d’une grande unité dont fuse le plaisir de jouer, tout en servant de support – jamais moralisateur – à un puissant message social, voire politique. Pour entretenir la dynamique du groupe, chacun des quatre comédiens crée régulièrement des spectacles avec des artistes ou compagnies extérieurs à STAN.

De telles collaborations ont fréquemment lieu avec Dito’Dito, Maatschappij Discordia (Hollande), Dood Paard (Hollande), compagnie de KOE (Belgique) et Rosas (Belgique).

Cette démarche résolue pousse aussi les membres de la compagnie à affronter les publics les plus divers (de préférence étrangers), souvent dans une autre langue. STAN joue une grande partie de son Répertoire en français et/ou en anglais, à côté des versions néerlandaises. Le groupe a ainsi trouvé un nouvel élément auquel se confronter : en jouant dans une autre langue, les mots acquièrent un sens différent.

Le collectif anversois de Roovers  est composé de quatre acteurs et créateurs de théâtre. Ils travaillent sans metteur en scène et chaque processus de création implique une recherche commune de et sur l’histoire choisie.

Les acteurs optent pour le théâtre de texte et adaptent le répertoire classique notamment Shakespeare, Tchekhov et Eschyle, ou d’auteurs contemporains comme Paul Auster et Judith Herzberg. Par ailleurs, ils font aussi du théâtre pour enfants et du théâtre musical.

Le collectif voit le jour en 1994 quand Robby Cleiren, Sara De Bosschere, Luc Nuyens et Sofie Sent terminent leur formation théâtrale au conservatoire d’Anvers. Le photographe et scénographe Stef Stessel, qui fait partie du trajet de de Roovers depuis le début, marque lui aussi de son sceau le style typique du collectif.

Les Riches au tribunal – L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale

En librairie le 5 septembre 2018

de Monique et Michel Pinçon-Charlot – Dessin Etienne Lécroart – Ed. Seuil-Delcourt

Visuels © E. Lécroart/Seuil Delcourt

« Le fait que les puissants vivent toujours entre eux finit par créer un sentiment d’impunité qui favorise le goût immodéré du pouvoir et de l’argent et facilite la transgression. » M. P-C

« Les Ghettos du Gotha » (Seuil, 2007) pointait l’entre-soi des classes dominantes ; « Le Président des riches » (La Découverte, 2010) dénonçait l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkosy, fruit d’une connivence de plus en plus décomplexée entre pouvoir et monde des affaires ; « Les prédateurs au pouvoir – Main basse sur notre avenir » (Textuel, 2017) se livrait à une dénonciation en règle de la complicité des gouvernements avec le Dieu Argent, qui dicte sa loi aux hommes politiques de tous bords.

« On trouve un mélange des genres étonnant : chefs d’entreprise, hommes politiques, stars du show-biz, sportifs, trafiquants divers. « 
Acte 2

Les auteurs de la BD se concentrent cette fois sur la personne de l’ancien ministre du budget de François Hollande, Jérôme Cahuzac, dont le désormais célèbre « Les yeux dans les yeux, je n’ai pas, je n’ai jamais eu de compte à l’étranger, ni maintenant, ni avant » marque d’un sceau particulier cette affaire pour le moins édifiante, mais somme toute terriblement banale.

Son issu renverra probablement le lecteur à notre ami Jean de La Fontaine qui concluait sa fable intitulée « Les animaux malades de la peste« , par « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir. »

Acte 1 – Faudra que j’essaie la chirurgie esthétique, moi…
Acte 2

La tragédie-comédie se joue ici en 6 actes, un épilogue et quelques tableaux qui montrent l’itinéraire, la galaxie et le dispositif Cahuzac… and C°.

« Assister aux différentes étapes de ce procès nous a permis d’observer la mobilisation des membres de l’oligarchie de l’argent, soucieux d’échapper à la solidarité nationale en refusant de payer leurs impôts à la hauteur de leurs fortunes », écrit la sociologue en préambule à ce qui suit.

Acte 3

À la faveur de ce procès-spectacle censé être exemplaire, les auteurs décrivent par le menu comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise, parfois pour des raisons qui tiennent à sa propre survie politique, pour défendre l’un des siens au mépris de toute éthique morale. 

Acte 4
Acte 5

L’analyse des sociologues – tous deux ex chercheurs au CNRS – est fine, les dialogues, extrêmement denses et teintés d’un humour féroce, font mouche à tous les coups. La « scénographie » d’Etienne Lécroart témoigne une fois encore de sa vivifiante insolence et de son grand talent de caricaturiste. Il va sans dire que celle par qui le scandale est arrivé en prend autant pour son grade que le champion de la lutte contre l’évasion fiscale, et quantité d’autres personnages chez qui le cynisme le dispute souvent à la duplicité.

Mordant, jubilatoire, passionnant.

Acte 6 – Votre compte est bon !
– Quel compte ?

À quand un album croquignolesque (ou croquignolet) consacré au « Président des très riches » ?

Anne Calmat

128 p., 18,95 €

Ed. La Ville brûle, 2017

Des trois mêmes auteurs :

Note de l’éditeur. Le 16 mars 2016, la réunion de présentation d’un projet de centre d’hébergement d’urgence dans le très chic et très riche 16e arrondissement de Paris tourne à l’émeute?! Pour protester contre cette intrusion de la réalité sociale du pays dans leur havre de paix et de prospérité, les grands bourgeois du 16e se comportent comme les « racailles inciviques et violentes » qu’ils sont si prompts à dénoncer.
Cette explosion de violence qui a choqué l’opinion publique est un véritable bijou sociologique à partir duquel les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, spécialistes de la grande richesse, tirent les fils et analysent les enjeux de cet événement : l’entre-soi des beaux quartiers, le sentiment de propriété des riverains du bois de Boulogne, le cynisme et la violence des riches, leur conception pour le moins très particulière de la solidarité.                                    91 p., 16 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Shutter island (suivi de) Scarface

Coup d’œil dans le rétro…

2008

d’après le roman de Dennis Lehane, scénario et dessin Christian De Metter. – Ed. Rivages/Casterman/Noir

Visuels © Casterman / De Metter

Les marshals fédéraux, Teddy Daniels et Chuck Aule, ont été chargés d’enquêter sur la disparition d’une femme dans l’hôpital psychiatrique de Shutter Island, où sont internés des délinquants particulièrement dangereux.

9782203007758_pb3

Dès l’abord, les investigations s’avèrent difficiles : l’île est petite et très surveillée. Comment Rachel Solando, accusée d’un triple infanticide, a-t-elle pu, sans être vue, sortir de sa chambre, passer devant plusieurs postes de garde, traverser la pièce où se déroulait une partie de cartes ?

Le Dr Cawley, qui va suivre de près le travail des enquêteurs, les informe qu’ils ne pourront avoir accès aux dossiers des détenus. En revanche, le psychiatre leur remet un feuillet trouvé dans la chambre de Rachel, et qui contient une suite de chiffres et de lettres.

Daniels, le chef du binôme, commence à les déchiffrer.shutterislandp_

De son côté, son acolyte a pu constater, à la faveur d’une absence de Cawley, qu’à compter de la veille de leur arrivée, quatre pages de son agenda portent la seule indication  » Patient 67 « .  En interprétant les cryptogrammes, Daniels aboutit au chiffre 67. Ayant appris que l’établissement ne compte officiellement que soixante-six détenus, il se demande s’il n’en existerait pas un soixante-septième…

Le psychiatre et ses collègues sont d’habiles manipulateurs. Après être passé par leurs mains, on ne sait plus très bien qui est sain d’esprit – ou même si quelqu’un l’est encore…

On se perd dans les méandres de ce thriller particulièrement bien ficelé, jusqu’à la révélation finale… qui provoque chez le lecteur l’envie de relire l’album dans la foulée.

Un dégradé de couleurs éteintes, soumises à un éclairage minimaliste, renforce l’atmosphère oppressante qui plane sur Shutter Island. Les dessins sont remarquables et participent eux-aussi à la réussite de cet album à (re)découvrir.

Jeanne Marcuse

128 p., 19€

Ed. Rivages/Casterman/Noir, 2011

 

 

 

Après Shutter Island, Christian De Metter s’attaque avec tout autant de brio à un monument du polar noir américain, inspiré de la vie d’Al Capone : Scarface de Armitage Trail (1902-1930).

Mourrir ce n’est pas si terrible finalement. Tout s’éteint d’un coup et basta. Ce qui est terrible, c’est de savoir qu’on va mourir. Cela peut ne durer qu’une fraction de seconde… Mais cette fraction de seconde peut être un enfer.

Fils d’émigrés italiens, Tony Guarino a grandi avec son frère à Chicago. Au fil des années, leurs visions respectives de l’existence les a séparés, Ben est entré dans la police, alors que Tony s’est acoquiné avec les voyous de la ville.

Au moment où débute le récit, après un « prologue-épilogue » qui tient sur une seule planche (ci-dessus), Tony s’est mis à fréquenter Vyvyanne, la femme d’Al Spingola, le caïd de la ville.

Surpris avec elle dans un bar par Spingola, Tony prend les devants et abat le gangster. Il se rapproche ensuite de l’Irlandais O’hara pour s’immiscer dans le Milieu, et lui soumet des idées de business lucratif et sans risque, comme par exemple protéger les habitants d’éventuels agresseurs, en échange d’une petite participation. On fera ce que les flics ne sont pas fichus de faire…

p. 60

Guarino grimpe rapidement les échelons dans l’organisation du nouveau parrain, fréquemment en proie aux attaques des anciens acolytes de Spingola. Afin de calmer le jeu, il s’engage dans l’armée et part faire la guerre en Europe. Après avoir perfectionné sous toutes ses formes l’art de tuer en toute légalité et avoir été blessé, il en revient avec un visage balafré sur le côté gauche, et sous l’identité de Tony Camonte. On le surnommera désormais Scarface. 

À Chicago, on m’aurait envoyé en taule pour avoir dézingué tant de types, là on m’file des médailles.

Mais O’hara est mort, et sa place à lui ne lui est plus acquise… Scarface doit faire ses preuves.

Guerres de gangs, bains de sang, histoires de femmes, trahisons, magouilles avec les notables et les haut-gradés de la police se succèdent et constituent la trame de ce récit tout en noirceur, avec en son centre, un homme dominé par l’ambition et la soif de pouvoir. 

La narration très fluide et les dessins réalistes aux couleurs souvent crépusculaires de Christian De Metter font de cette adaptation, fidèle au roman initial, un vrai plaisir de lecture.

108 p., 18€

Anna K.

 

Motor girl

21 août, BdBD/Arts pluriels reprend ses chroniques bihebdomadaires…
En librairie le 22 août 2018

de Terry Moore (scénario et dessin) – Ed. Delcourt. Visuels © Delcourt/T. Moore

Libby

Samantha, ex Marine, est atteinte d‘un syndrome post-traumatique, avec en prime un éclat d’obus fiché dans la boîte crânienne, ce qui lui vaut de terribles migraines. Elle vit retirée du monde dans le désert du Nevada et gère un garage – ou plutôt une casse de voitures – qui appartient à la vieille Libby. Sam a pour seul compagnon Mike, un gorille qui lui sert à la fois de béquille et de nounou. Elle semble être la seule à le voir…

Un soir une soucoupe volante vient se crasher à proximité de la casse. Sam répare la soucoupe. Pour la remercier de son excellent travail, Bik l’extra-terrestre fait passer le mot à travers toute la galaxie et le garage devient rapidement le lieu de rendez-vous d‘engins venus d’ailleurs. Parallèlement, l’immense terrain qui abrite la casse est convoité par un certain Walden, qui offre un pont d’or à Libby pour qu’elle le lui vende. Pas question, cette casse est à ses yeux le meilleur endroit pour que Sam prenne le temps de se reconstruire, avant de retrouver sa famille. Et peut-être, mais ça Libby ne le sait pas, pour l’aider à atténuer sa douleur d’avoir vu un jeune irakien mourrir sous les bombes, alors qu’ii venait de lui confier son petit singe en peluche.

Au début, l’histoire  peut sembler un peu loufoque : cette jeune femme qui vit avec un gorille imaginaire, l’irruption de deux adorables extra-terrestres, suivie de celle dindividus qui n’hésitent pas à exercer sur elle un odieux chantage pour arriver à leurs fins, et pour finir, la résistance d’une mamie au grand cœur…

Mais on se dit rapidement que derrière la fable, c’est en grande partie l’Amérique de J.F.K., de G.W. Bush jr et de leurs successeurs qui est pointée du doigt. L’Amérique de ceux qu’on a appelés « les Revenants », avec leur difficile et parfois impossible reconstruction, lorsque les réminiscences du passé et le présent ne font plus qu’un, et que ce qu’ils avont vécu demeure insoutenable, qu’ils aient ou non eu à faire face à des séquelles physiques.

Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est que les planches, particulièrement soignées et souvent métaphoriques de Terry Moore, démontrent une nouvelle fois la monstruosité des guerres, avec leurs mensonges, leurs calculs, leurs oublis… et leurs oubliés.

Anne Calmat

224 p., 19,99 €

 

 

Squarzoni « le zapatiste », à l’honneur aux Ed. Delcourt…

Saison brune (sortie 2012, réédition juin 2018)

Garduno, en temps de paix (sortie 2002, réédition août 2018)

Zapata, en temps de guerre (sortie 2003, réédition août 2018)

Dol (sortie 2007, réédition sept 2018)

Textes et illustrations : Philippe Squarzoni.

Visuels © Delcourt/Squarzoni

Le moins que l’on puisse dire de Philippe Squarzoni, observateur des droits de l’Homme, militant de l’association Attac*, c’est qu’avec lui, le pavé n’est jamais loin de la mare.

Ses cibles : les pouvoirs financiers, politiques et médiatiques. Ses chevaux de bataille : le fonctionnement du climat, l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les différents scénarios de la hausse des températures à venir, les risques d’effets de seuil, les risques de rétroactions positives.

Squarzoni annonce la couleur mais s’exprime en noir et blanc.

Ses planches, souvent enrichies de documents photographiques – redessinés ou non -, d’interviews, de croquis sur le vif, donnent le vertige tant on a l’impression de se trouver au bord d’un précipice. Il frappe tous azimuts, passe au scanner le monde tel qu’il va, interpelle les puissants, allant même jusqu’à imaginer quelles peuvent être leurs conversations.

 Ses albums « d’intervention politique » tirent leur origine de ses expériences militantes sur le terrain et d’études menées par des spécialistes (économistes, climatologues…). Il s’appuie également sur l’expertise menée par le GIEC*. 

Philippe Squarzoni décrit son long cheminement vers la vérité. La sienne. Qui cependant croise celle d’un nombre exponentiel de citoyens. 

Il dénonce le libéralisme à outrance, qui creuse les inégalités au sein même des pays occidentaux, revient sur les discours sur l’économie mondiale dont on nous abreuve en permanence, sur les guerres, et sur tous les conflits qui passent presque inaperçus tant ils sont devenus légion.

« Comment des sociétés organisées politiquement et économiquement pour produire plus et consommer plus, dont le développement repose sur l’exaspération du désir de possession, pourraient-elles s’accorder avec une culture de la sobriété et de la responsabilité collective ?

Que faire au niveau individuel ? Que faire, quand ce qui est pointé du doigt touche au fonctionnement même de l’économie mondiale ? Par où, par quoi commencer ?

Selon lui le temps de l’indignation n’a plus cours, celui de la révolte lui a succédé.

Son mot d’ordre : RÉSISTER, comme le font les zapatistes du Chiapas.

« Il y a, au Mexique, un village dont le nom a été oublié par les cartes de voyage. Les paysans qui l’habitent disent qu’il s’appelle Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre… »

Sa radicalité va bien sûr de pair avec une certaine forme de manichéisme, mais elle a le mérite de n’avoir de cesse de mettre  en lumière des éléments de réflexion sur les grandes questions qui impactent nos vies. 

A.C.

  • Organisation internationale impliquée dans le mouvement altermondialiste.
  • Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

    Dol

 

Tamba, l’enfant soldat

En librairie le 22 août 2018

de Marion Achard (scénario) et Yann Dégruel (dessin et couleur) – Postface Marion Achard et Laure Borgamano – Ed. Delcourt –

Visuels © Delcourt/Y. Dégruel

La question des enfants soldats est encore et plus que jamais au coeur des sociétés des pays en développement ravagés par les guerres. Aujourd’hui, on dénombre plus de 300 000 enfants soldats dans le monde, dont 200 000 en sur le continent africain. M.A.

UNICEF 2016

Dans un village d’Afrique qui n’est pas nommé – ici et partout ailleurs – beaucoup sont venus assister à une audience dirigée par la Commission Vérité et Réconciliation.

Dix années de guerre civile viennent de s’achever et le temps de la réconciliation est venu. « Si nous ne disons pas la vérité,  si nous n’apprenons pas à nous réconcilier, nous garderons notre haine tapie en nous et il est probable qu’un jour la tragédie se répète », affirme le modérateur chargé de recueillir les témoignages des acteurs et des victimes de ces affrontements dont nous apprendrons plus tard les enjeux réels. Au centre de la pièce, le jeune Tamba Cisso est invité à raconter les exactions auxquelles il a dû se livrer alors qu’il navait pas encore dix ans. Il en a maintenant seize. Il débute ainsi son récit : « J’avais huit ans lorsqu’on m’a kidnappé avec six autres enfants de notre village. (…) (…) J’ai été enrôlé  dans un conflit qui n’était pas le mien. J’ai combattu pour des idées qui n’étaient pas les miennes. J’ai été à la merci d’hommes qui possèdent quelque chose qu’aucun homme ne devrait posséder : le pouvoir de disposer de l’autre. »

Face à lui, le modérateur et trois assesseurs. Notre but est de « tenter de guérir et non pas de juger », déclare-t-il. Derrière Tamba, la cohorte de ceux qui sont venus chercher des responsables de ce qu’ils ont vécu.

Pour l’heure, l’adolescent décrit le camp d’entrainement, les ruses que le groupe utilisait pour obliger l’armée régulière à s’arrêter, puis les exécutions qui s’en suivaient. Tuer pour ne pas être tué. 

Il raconte les distributions de pilules et les injections de Bubble, qui donnent de la force et du courage. « Quand les effets s’arrêtent et qu’on comprend ce qu’on a fait, c’est insupportable. » Il parle des mauvais traitements, de l’addiction à la dope qui fait que jour après on ré-enclanche la machine à éliminer l’ennemi, il parle de la peur des représailles sur sa propre famille si on ne donne pas le meilleur de soi-même. Puis il en vient à sa fuite en compagnie d’Aceyta et d’Awa, sa camarade de jeu, aux temps bénis où…

Awa, l’enfant soldate-fille à tout faire, victime des appétits sexuels des rebelles.

Tamba et Awa

Tamba décrit aussi de son arrivée dans un camp de réfugiés, bientôt rejoint par Awa. Par respect pour elle, il passe sous silence les viols dont elle a été victime, se souvient de leur pacte sacré à la naissance du petit être innocent qu’elle devra aimer malgré tout.

En six ans, l’enfant qu’il était est devenu un homme ; Tamba espère qu’avec le temps, « les blessures deviennent cicatrices et qu’un jour elles pâlissent. »

Superbe BD, grande qualité d’écriture. À mettre entre toutes les mains à partir de 12 ans.

Anne Calmat

112 p., 18,95 €

Bob Dylan (suivi de ) Mert & Marcus – Ed. Taschen

 

Coup de projecteur sur…

 

Août 2018

Bob Dylan : Un an et un jour de Daniel Kramer – Ed. Taschen

Le portfolio légendaire de Daniel Kramer consacré à Bob Dylan immortalise les deux années décisives que furent 1964 et 1965 pour l’artiste. En lespace d’un an et un jour, Kramer suit de près Bob Dylan en tournée, sur scène et dans les coulisses, lui permettant ainsi de rapporter l’une des collections d’images les plus fascinantes jamais prises d’un artiste, et un magnifique portrait de Dylan en plein envol vers la gloire.

Le portfolio s’attarde notamment sur son concert avec Joan Baez, au Lincoln Center’s Philharmonic Hall, sur les séances d’enregistrement de Bringing It All Back Home et sur sa prestation désormais célèbre à Forest Hills, où son utilisation controversée de la guitare électrique a mis en lumière l’évolution constante et mystérieuse de Dylan.

Témoignages d’une période phare de l’histoire du rock n’roll autant que portraits personnels de Dylan, les images saisissent aussi ses amis et collaborateurs célèbres, tels que Joan Baez, Johnny Cash, Allen Ginsberg et Albert Grossman.

Bob Dylan : Un an et un jour présente une sélection minutieuse de près 200 photographies, dont celles extraites de Bringing It All Back Home et issues des séances de prises de vue de la couverture de l’album Highway 61 Revisited.

Précédemment publié par Taschen en Édition Collector, cette édition courante est un trésor pour les vrais fans de photographie et de Dylan.

Enrichi d’anecdotes tirées des archives de Kramer et d’une introduction de Bob Santelli, directeur général du Grammy Museum, cet ouvrage est autant un témoignage intime et puissant livré par un grand photographe, à un instant donné, sur un artiste singulier, mystérieux au moment précis de l’envol de sa carrière.

280 p., 50 € 

 

Coup de projecteur sur…

Mert Alas & Marcus Piggott – Ed. Taschen

Ed. Taschen, août 2018

Publié à l’origine également en édition Collecteur, l’album conserve dans cette nouvelle publication le même nombre de clichés (env. 300), mais il a fait une « cure d’amaigrissement » (26,2 x 35 cm au lieu de 41,2 x 36) et son prix a été ramené de 600 à 60 €. On y découvre – ou retrouve – la vision survoltée des deux photographes qui depuis deux décennies ne cessent de redéfinir les standards en matière de charme, de mode et de luxe. 

Charlotte Cotton en a signé la préface.

Elle a occupé les postes de responsable du département de la photographie Wallis Annenberg au Los Angeles County Museum of Art (2007-2009), conservatrice en charge de la photographie au Victoria and Albert Museum (1992-2004) et responsable de la programmation pour The Photographers Gallery à Londres (2004-2005). Charlotte Cotton est également la fondatrice et rédactrice en chef de wordswithoutpictures.org.

Pour la petite histoire…

Mert Alas (ci-contre), né en Turquie, et Marcus Piggott, originaire du Pays de Galles, se sont rencontrés en 1994 dans une soirée organisée sur une jetée à Hastings, en Angleterre. Piggott a demandé du feu à Alas, les deux hommes ont commencé à discuter, et se sont rapidement découvert de nombreux points communs, dont un amour pour la mode. Trois ans plus tard, le duo aujourd’hui connu sous le nom de Mert & Marcus s’installait dans un loft délabré de l’East London reconverti en studio et vendait sa première œuvre collaborative au magazine Dazed & Confused.

Aujourd’hui Mert et Marcus façonnent l’image mondiale de maisons aussi réputées que Giorgio Armani, Roberto Cavalli, Gucci, Yves Saint Laurent, Givenchy et Lancôme,… et de célébrités, dont Lady Gaga, Madonna, Jennifer Lopez, Linda Evangelista, Gisele Bündchen, Björk, Angelina Jolie et Rihanna. Leurs photographies déploient un large éventail de styles et d’influences, mais sont particulièrement connues pour leur traitement numérique et la fascination qu’elles expriment pour les femmes «des femmes puissantes, des femmes qui signifient quelque chose, des femmes du genre pas-besoin-d’en-dire-ou-d’en-faire-trop-pour-raconter-qui-je-suis».

408 p., 60 € 

 

 

Le Chevalier d’Éon – T.1 et 2/2

Été 2018

Coup d’œil dans le rétro…

Le Chevalier d’Éon d’Agnès Maupré (texte et dessins) – Ankama Editions

T. 1 :  Lia

Bal costumé à la cour de Louis XV, le séduisant Charles de Beaumont, chevalier d’Éon (1728-1810), s’est déguisé en femme. L’illusion est parfaite. Le roi l’aperçoit et jette son dévolu sur elle. Charles se retrouve bientôt dans le boudoir du Bien-Aimé, sous l’oeil furibond de la Pompadour. Mais au moment suprême, le monarque s’aperçoit de sa méprise, et les choses en restent là.

Séduit malgré tout par l’aptitude à la métamorphose du bel androgyne, il le bombarde agent secret et l’envoie à la cour de la tsarine Elisabeth dans l’espoir d’un rapprochement entre la France et la Russie, au détriment de l’ennemi anglais.

Elisabeth a pour habitude d’évincer tous les diplomates de sexe masculin ? Qu’à cela ne tienne…

Quelques planches plus loin, « Madame Lia de Beaumont » est devenue la lectrice attitrée de la tsarine… qui s’empresse de l’attirer dans son impérial plumard. Stupeur et tremblements, le pot-aux-roses est découvert, la mission du chevalier va-t-elle échouer ?

T. 2 : Charles

Le temps a passé, le fringant jeune homme s’est illustré dans le corps des Dragons durant la guerre de Sept Ans ; le voilà maintenant secrétaire d’ambassade à Londres. Ce qui ne l’empêche pas de porter de temps à autre robes à paniers et escarpins. Mais bientôt les intrigues de palais, la jalousie à l’égard de ce petit nobliau nivernais parti de rien, vont mettre à mal le plan de carrière de « Milord d’Éon »… 

Un vrai plaisir de lecture, une BD pleine de charme, tout en couleurs acidulées exécutées à l’encre acrylique, qui revisite avec humour et légèreté l’histoire de la France et de ses relations avec les autres nations. Et bien entendu, celle de ce pauvre chevalier, qui fût tour à tour encensé (on le voit cerné par des  groupies féministes en pâmoison), méprisé, convoité par les deux sexes, puis emporté dans le tourbillon de l’Histoire.

Anna K

55 et 124 p., 15,90 € ch. vol.

 

Ailefroide Altitude 3954

Été 2018

Scénario Olivier Bocquet et Jean-Marie Rochette, illustrations Jean-Marie Rochette – Postface Bernard Amy – Ed. Casterman, 2018

Il n’y a pas deux vies d’alpiniste semblables, parce qu’il n’y a pas deux listes de sommets, de réussites et d’échecs semblables. En revanche, toutes les histoires d’alpiniste ont un point commun : leur commencement. Les débuts en alpinisme de Jean-Marc et Sempé, tels que racontés par Jean-Marc, pourraient sembler anecdotiques. Il n’en est rien. Ils sont remarquablement exemplaires. Ce que vivent aujourd’hui les jeunes gens qui découvrent l’univers de la haute montagne diffère peu de ce que nous montre le récit de Jean-Marc. Et il suffit de lire les nombreuses biographies publiées par les alpinistes depuis que l’ascension des montagnes est devenue un fait social, pour réaliser que tous ont vécu de la même façon leur « entrée en alpinisme ». B.A.

Le peintre-sculpteur Jean-Marc Rochette, co-auteur de la série post-apocalyptique des Transperceneige (Intégrale parue chez Casterman en 2013), signe ici un roman autobiographie d’une incroyable richesse, tant sur le plan graphique qu’émotionnel.

Enfant, à Grenoble, sa double passion pour les arts et les hauteurs lui a été transmise par sa mère, qui l’entraînait dans les musées, mais aussi dans de multiples randonnées pédestres en direction des sommets environnants du Massif des Écrins.

© JM Rochette

On le découvre tout d’abord en arrêt devant une toile de Chaïm Soutine intitulée Le bœuf écorché, émerveillé par la force de l’œuvre. Quelques planches plus loin, le jeune Rochette a accompagné sa mère dans l’une de ces randonnées en moyenne montagne qu’elle affectionne tant. « C’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de la montagne. C’était d’une beauté absolue et je n’avais qu’une idée en tête : monter, monter tout en haut. »

© JMR

À l’école, il s’ennuie ferme. Son inclinaison pour le dessin, balayée d’un revers de main par son professeur, est pour lui une source de réconfort. Son second échappatoire va être la varappe le long des parois rocheuses que l’on trouve à l’extérieur de la ville, en compagnie de l’un de ses futurs compagnons de cordée, Philippe Sempé.

Rapidement, leur objectif sera l’escalade de la face nord d’Ailefroide. Mais auparavant, il leur faut faire leurs classes.

Dès lors, chaque expérience va être plus exigeante que la précédente… 

© JMR

Le jeune Rochette a maintenant pris de l’assurance, il tente même l’ascension d’un glacier en solo, pour les beaux yeux de deux filles. Alors qu’il s’attend à être félicité par les alpinistes qu’il a dépassés au pas de charge, il se fait remonter les bretelles pour avoir pris des risques inconsidérés. Il retiendra la leçon et se souviendra de ceux que la montagne a dévorés, sans jamais rendre leurs corps.

Nous partageons avec lui les nuits à la belle étoile, les bivouacs, les avalanches, les chutes de pierres qui exposent au pire – et dont Rochette fera les frais, les crevasses qui happent les corps, les escalades à corde tendueles rappels à l’épaule… 

Que la montagne est belle et vibrante sous les pinceaux de Jean-Marc Rochette !

© JM Rochette

Le récit s’articule autour des différentes ascensions effectuées. Il permet aussi de mettre en lumière les grands noms de l’alpinisme : Edward Whymper, Gaston Rébuffat, Lionel Terray… Et plus près de nous, Bruno Chardin ou Jean-Claude Zartarian. Mais aussi, d’appréhender une époque révolue et une façon, plus romanesque et peut-être moins pragmatique, d’aborder chaque expédition.

Bien qu’ayant dû renoncer à être guide de haute montagne, suite à un grave accident survenu lors d’une course en solo, Jean-Marie Rochette considère qu’être alpiniste, c’est pour la vie. Au retour d’une escalade difficile dans le Massif des Écrins en 2016, il a déclaré à Bernard Amy : Tu te rends compte, je n’avais pas grimpé depuis quarante ans ! Et ce qui est formidable, c’est que tout m’est revenu, comme si ça datait d’hier.

Anna K.

290 p., 28 €