Pleins feux sur Thierry Murat

Animabilis (détail)

Thierry Murat est auteur de bandes dessinées et illustrateur de livres pour enfants. Aux éditions Futuropolis, il a notamment publié : Animabilis (En librairie le 1er nov. 2018), EtunwAn Celui Qui Regarde (juin 2016), Le Vieil homme et la mer (oct. 2014), Au vent mauvais (mars 2013), Les larmes de l’assassin (nov. 2011).

© T. Murat/Futuropolis, 2018

Animabilis 

ANIMABILIS : vivifiant, stimulant, exaltant, qui peut rendre vivant… Du mot latin anima (âme, vie, air….), suivi du suffixe bilis, qui lui donne une fonction d’adjectif.

                      Cicéron, 1er siècle av. J.C.

Il neige fort ce jour de décembre 1872. Un jeune homme cherche sa route en direction de Hauwton Brigde, un village perdu du nord Yorkshire. Il est Français, journaliste et vient enquêter sur des choses bizarres qui ressurgissent ici depuis quelques temps.

Sa première rencontre se fait avec une corneille qui lui abandonne un peu de son sang incarnat.

Une simple corneille ?

Dans l’auberge Old farmer’s Inn, où il est froidement accueilli, Victor de Nelville collecte les angoisses des villageois isolés, assorties de légendes aussi vivaces que leurs vieilles rivalités.

Les brebis sont décimées par une maladie mystérieuse attribuée au retour de Padfoot, le chien noir aux yeux rouges, annonciateur de la mort.

En quelle considération un esprit rationnel peut-il tenir ces « balivernes » issues d’un ésotérisme anglo-saxon ? Mais que sait-on de la tradition druidique et du haut enseignement celtique ?

La découverte, un matin brumeux, du corps pendu d’un chien noir, coïncidant avec la disparition du berger magnétiseur, fait se délier les langues, qui évoquent la lycanthropie, métamorphose de l’homme en animal. Est-on enfin débarrassé à tout jamais de Padfoot ?

Or, le corps du berger est retrouvé mort par strangulation, ainsi qu’une boîte au couvercle orné d’un pentacle contenant le cœur d’une brebis, qu’il lègue à Victor.

Dès lors, celui-ci fait des rêves dans lesquels il rencontre une femme mystérieuse, Mëy, en même temps qu’une inspiration poétique lui dicte des vers. Au matin, il découvre à son chevet la corneille, qui couvre son carnet de perles de sang.

Entre rêve et imaginaire, entre veille et sommeil, Victor va basculer du côté de la nuit et du monde poétique, associé à Satan par l’église et moqué par le commun des mortels. Monde troublant, exigeant, qui conduit aux limites de la folie, mais qui, seul, peut révéler aux hommes une autre vérité que celle, commune, colportée par livres et journaux.

Et puis, cet univers l’autorise à retrouver Mëy, et avec elle, le féminin sacré qui s’est tissé au fil des siècles.

Commencé dans la neige, ce récit se terminera tragiquement dans la neige, non sans qu’un cycle de saisons se soit écoulé.

Le prologue et l’épilogue offrent des scènes d’enfance au Moyen Âge, période connue pour avoir été traversée par le destin de ces femmes si inquiétantes et savantes que l’on nommait sorcières.

Ce récit étrange prend forme au cours d’une succession de planches au graphisme magnifique. Paysages et personnages apparaissent en noir, blanc et brun clair. Quelques bleus évoquent la nuit, le rouge orangé, les scènes d’incendie et le rouge sombre, la violence. Le trait est noir, précis, net, impressionnant d’évocation et de justesse dans les détails. Le texte apparait au bas des planches, les échanges, rares, s’inscrivent directement sur l’image. L’effet de silence est saisissant, d’autant que la première partie se déroule sous une neige épaisse qui tombe sans fin.

Un exercice d’admiration rendue à la femme, à la poésie, poétique lui-même, qui a sur nous un profond retentissement.

Nicole Cortesi-Grou

160 p., 22 € (Archives BdBD/Arts +)

copyright Murat/Futuropolis

EntunwAn Celui Qui Regarde

On a déjà beaucoup écrit, beaucoup filmé sur le sort qui fut celui des premières nations d’Amérique, ceux qu’on a appelés tour à tour les Indiens, les Amérindiens, les Américains natifs, les peuples autochtones, les Premières Nations, chez les Canadiens…
Du western caricatural et historiquement mensonger à la prise de conscience du génocide des premiers Américains, films et livres ont retracé le long cheminement de la conscience occidentale. Il faut évoquer aussi les  auteurs amérindiens, de Tony Hillerman avec ses polars navajos à Louise Erdrich et Scott Momaday, en passant par Joseph Boyden, écrivain majeur de notre siècle.


Nous avons entre les mains un objet singulier et intéressant, un roman graphique qui imagine le parcours de Joseph Wallace, personnage de fiction, photographe à Pittsburgh. Parti en 1867 avec ce qu’il croit être une expédition d’exploration, il va découvrir peu à peu les territoires de l’Ouest et consigner ses réflexions dans un petit carnet, que l’auteur nous montre dans sa langue originale.

La première rencontre emblématique du héros est celle d’un tueur de buffles qui travaille pour la Transcontinentale, la ligne de chemin de fer qui traverse les terres autochtones. Joseph apprend ainsi le massacre des animaux.
Il débarque du train à Saint-Louis, Missouri, et découvre ceux qui vont être ses compagnons lors de l’expédition Walker & Johnson, financée par le gouvernement fédéral. Elle comprend nombre de scientifiques, mais aussi des chercheurs d’or et quelques repris de justice. Le convoi de chariots traverse les étendues sauvages, comme dans les bons vieux westerns.Tout en s’interrogeant sur les raisons qui l’ont poussé à quitter la quiétude de son studio de Pittsburgh, où il portraiturait sans enthousiasme les bourgeois du cru, Joseph consigne ses impressions dans son carnet. Il va apprendre que cette expédition a en fait pour but la découverte de nouvelles terres à coloniser.
Ne risque-t-il pas d’y perdre son innocence ?

Nous allons assister, au cours d’une scène très filmique, à une première rencontre avec les « Indiens ». Un membre de l’expédition tire à vue et sans sommation sur les cavaliers, et un ornithologue reçoit une flèche en retour. On apprend qu’ils expriment ainsi leur colère face au massacre des bisons, source de vie.

Le ton est donné. Le héros va faire des rencontres déterminantes, comme celle de ce jeune Indien, qui après avoir vu comment il capture la lumière, lui permet de vivre quelques jours dans son campement, et de découvrir le quotidien de sa tribu, ainsi que sa langue. À la fin de l’expédition dont l’aspect brutal et dominateur ne lui a pas échappé, Joseph rentre à Pittsburgh avec ses clichés précieux. Il ne rêve que de repartir – ce qu’il fera quelques années plus tard – pour prolonger seul cette découverte des terres indiennes et des peuples qui y vivent.

Joseph a bien conscience déjà, à la fin des années 1860, qu’il assiste à l’anéantissement d’une civilisation riche, pacifique, proche de la terre, mais incapable de se défendre contre le monstre.
Il passera quelques jours chez le trappeur Isaac, sorte d’alter ego, qui, lui, serait allé au bout de ses idées. Cet épisode rappellera aux cinéphiles le personnage de
Jeremiah Johnson ou celui de Danse avec les loups.

Après une histoire d’amour avec une belle autochtone, dont le nom signifie  « papillon », on retrouvera notre photographe trois décennies plus tard, toujours tiraillé entre deux mondes et étreint par une nostalgie inextinguible.
On suivra sa correspondance avec Herman Greenstone, professeur et compagnon de la première expédition. On y lira son engouement pour les
Fleurs du Mal – Baudelaire embarqué au Far-West.

C’est son ami qui lui apprendra le massacre à grande échelle des Indiens, chronique d’une mort annoncée…

Ce qui fait l’originalité de ce roman graphique, c’est d’abord le traitement de l’image. C’est à travers l’objectif de Joseph que nous découvrons lieux et gens. La gamme des sépias, des bleus dans les scènes de nuit, le traitement de la lumière sont ceux de la prise de vue photographique et de la nouvelle technique du collodion sur plaque. Cela nous permet un coup d’œil sur l’évolution de cet art ; le dessinateur nous donne à voir des clichés autant que des dessins, y compris les négatifs des photos de Joseph avant qu’il ne les développe. Par ailleurs l’auteur, très bien documenté, donne à lire aussi bien l’anglais de Wallace dans son carnet que les langues orales des Amérindiens, transcrites en phonétique. Et même si nous n’avons pas les clés pour déchiffrer ces paroles en Lakota, on y croit, effet de réel garanti.

Le récit n’est certes pas exempt d’un certain manichéisme, les Indiens n’y apparaissent que sous leur jour le plus flatteur, mais sans doute n’est-ce que justice…

Plus profondément, la BD nous mène à une interrogation sur le statut de la photo et du photographe, « celui qui regarde »… Comme s’il fallait choisir entre photographier et agir.
Joseph Wallace a rêvé de faire un livre de ses clichés, mais suffit-il de témoigner avec des photos de la beauté d’un monde englouti, de la violence qui est faite aux peuples et aux animaux pour agir sur le monde ? Brûlante question d’actualité.

Thierry Murat a fort bien réussi son coup, on est en empathie avec son personnage, on est à même de saisir ses interrogations et l’on garde sur la rétine ces clichés d’un monde disparu.

Danielle Trotzky

160 p., 23 € (Archives BdBD/Arts +)

Copyright Murat/Futuropolis

Le Vieil homme et la mer

Communiqué

Cuba. Début des années 1950. Santiago, un vieux pêcheur rentre une fois encore la barque vide. 84 jours qu’aucun poisson ne mord sa ligne. Tout le monde le pense
trop vieux et devenu piètre marin.


Seul Manolin, petit garçon, continue de croire en lui et veut l’accompagner dans ses sorties en mer. Mais ses parents l’obligent à regagner un navire plus chanceux, et l’enfant continuera le soir à visiter le vieil homme dans sa cabane.

Le 85e jour, Santiago décide d’aller pêcher loin dans le golfe. Il est confronté à un espadon, poisson énorme et fort. La lutte homérique entre le vieil homme et le poisson prédateur durera trois jours
et trois nuits ; à son retour sur la terre ferme, le vieil homme aura regagné sa dignité après une bataille courageuse.

128 p., 19 €

Copyright Rascal/Murat/Futuropolis,

Au vent mauvais de Rascal (récit) et Thierry Murat (dessin)

« La vie est une farce à mener par tous »*, peut-on lire en exergue à ce qui va suivre…

Alors qu’Abel Mérian est en train de réaliser qu’il peut faire une croix sur le magot qu’il avait planqué avant son incarcération dans le sous-sol d’une usine désaffectée, la sonnerie d’un téléphone portable, oublié sur un banc, retentit.

Une voix de femme lui demande de bien vouloir lui expédier ledit portable en Italie « Mon avion décolle dans quinze minutes, je vous communiquerai mon adresse par texto », ajoute-t-elle. Mi-intrigué mi-séduit par cet incident qui arrive à point nommé pour le distraire de ses pensées moroses, Mérian s’immerge dans la vie de l’inconnue – manifestement en pleine rupture amoureuse. Il découvre son visage, lit les messages qui lui ont été adressés, se substitue à elle pour y répondre. Puis finalement, décide de la rejoindre, afin de lui remettre en main propre le précieux objet. « J’aimais déjà sa voix, ses beaux yeux noirs et son doux prénom de fleur à épines. »

Pas de bulles, mais des commentaires lapidaires en off, écrits à la première personne, comme on en trouvait dans les polars de la Série Noire : « Ça n’a pas traîné plus de trois secondes avant qu’un tubard ne gare sa voiture en double file pour aller s’acheter son paquet de clopes. Moteur et radio tout allumés. Plus qu’à passer en première. »

Son périple débute par une surprise qui va faire chavirer son cœur d’enfant, avec au bout de la route, un dénouement totalement inattendu.

La mise en images est simple, réaliste, les dessins aux encrages d’un noir soutenu sont sous-tendus par des couleurs à dominante ocre.

Le titre de la BD ? (…) Et je m’en vais / Au vent mauvais / Qui m’emporte / De çà, de là / Pareil à la feuille morte.

« Chanson d’automne« , P. Verlaine

Anne Calmat

112 p., 18 € (Archives BdBD/Arts +)

copyright Murat/Futuropolis

Les larmes de l’assassin 

Communiqué

Comment survivre à la mort de ses parents, et auprès de l’assassin de ceux-ci ? Peut-on s’attacher à un enfant alors qu’on est capable de tuer des humains de sang-froid ?
Peut-il y avoir un rapport filial entre deux êtres que la mort a mis face à face ?

C’est une terre malmenée par le vent, en bordure du Pacifique qui charrie des blocs d’iceberg, c’est au sud extrême du Chili. C’est là que vit Paolo, dans une ferme misérable et isolée, livré à lui-même, plus ou moins abandonné par des parents qui ne s’occupent pas de lui. Si petit, si naïf, quel âge a-t-il ? Il ne le sait.
Un jour, un homme arrive jusqu’à la ferme. C’est Angel Allegria, un truand, un escroc, un assassin. Pour lui, le crime est monnaie courante pour régler tout type de conflit : dettes d’argent, bagarres d’ivrognes… Il tue les parents de Paolo pour mettre fin à deux semaines d’errance et s’approprier leur petite bicoque, refuge idéal pour un homme traqué par la police. Dans un sursaut — de bonne conscience ? —, il épargne Paolo ; il n’a jamais tué d’enfant.
Paradoxalement, une relation d’affection naît entre lui et l’enfant. Ils s’apprivoisent.Un an plus tard, un autre voyageur arrive. Luis Secunda, 30 ans, fuyant Valparaiso et sa riche famille, s’installe d’abord à côté dans une cahute qu’il construit, puis l’hiver venu, emménage  avec eux dans la ferme. Il apprend à Paolo à lire. Angel n’aime pas cela du tout. Le fragile équilibre affectif entre lui et Paolo est en péril…

128 p., 20 €