Retour à Saint-Laurent Des-Arabes (suivi de) Demain, demain

24614a33043c1abdb2babf1f4042269f de Daniel Blancou (texte et dessin) – Ed. Delcourt

En 2012, Daniel Blancou a fait paraitre ce témoignage de ses parents, jeunes enseignants au début des années 60 dans le camp de Harkis de Saint-Maurice-l’Ardoise sur la commune de Saint-Laurent-des-Arbres.
Le dessin les représente entrés dans l’âge mûr, retraités qui se penchent sur leur passé et celui de ceux auprès desquels ils ont vécu pendant une dizaine d’années. Devant une tasse de café, ils racontent à leur fils ce qu’ils ont vu et compris.blancou04-e884b
Il ne s’agit pas d’un exposé savant, mais du récit rétrospectif de deux instituteurs dans le contexte particulier d’un camp de Harkis.
Harki signifie mouvement en arabe. Il s’agissait de troupes légères, on les nommait aussi supplétifs, paysans pauvres, souvent illettrés à qui on avait promis la nationalité française et le salut, et qu’on a abandonnés à la vindicte des populations à la fin de la guerre d’Algérie.
Ceux qui ont pu gagner la France auront connu divers camps que tout le monde s’empresse d’oublier, puis la solitude des grandes cités.
Ils sont les laissés-pour-compte d’une guerre qui n’a jamais dit son nom.
Ce camp de Saint-Laurent-des-Arbres est le premier poste de sa mère, son père arrivera un peu plus tard.
Dans sa naïveté et son manque d’expérience, elle ne mesurera pas tout de suite ce que l’endroit a de singulier : enseigner dans un camp dirigé par les militaires, entouré de barbelés et surplombé par un mirador n’a rien de normal. C’était pendant ce qu’on nommait hypocritement «  les événements d’Algérie ».blancou03-53d30
Elle mettra du temps à réaliser que les enfants ne sortent jamais, qu’on parle trois dialectes différents dans ce lieu, l’arabe, le kabyle et le chaoui (langue parlée dans les Aurès), que les familles n’ont pas le confort le plus élémentaire.
Sous la férule d’un directeur d’école pour le moins sadique, elle découvre peu à peu le sort qui est fait à cette population et commence à s’en indigner.
Elle va rencontrer là et épouser son collègue, et tous deux, totalement ignorants du contexte politique, mais aussi sans aucun préjugé, vont tisser des liens avec les Harkis.
Invités à manger le couscous à l’Aid, à partager les moments festifs, ils découvrent une autre culture, une richesse laissée en jachère.
Ce camp regroupe aussi, ils le découvriront plus tard, des hommes parfois atteints de graves troubles mentaux, et des enfants très perturbés par ce qu’ils ont vécu.
L’album montre bien la prise de conscience progressive des deux instituteurs, et le positionnement éthique qui sera le leur.
Les parents de l’auteur mènent leur récit jusqu’au soulèvement du camp, dont ils découvriront qu’il a été en fait orchestré par l’extrême-droite. Les harkis ne sont nulle part les bienvenus.
Le camp de Saint-Laurent-des-Arbres finira par être démantelé en 1976 et les deux enseignants ainsi que les familles qui restent verront la destruction violente des maisons, les unes après les autres, et l’éparpillement des populations.
A la fin, l’auteur et son père se rendent sur le camp détruit où ne reste qu’une stèle bien tardive qui rend hommage à ces combattants morts pour la France qu’on a voulu effacer de l’histoire.
Le dessin est simple, épuré, et on voit les années passer au camp à travers la tenue vestimentaire des deux instituteurs, qui peu à peu se libère, les cheveux de la mère, la barbe du père, très instit’ soixante-huitard.
Un récit éclairant sur un épisode de notre histoire et les ravages du colonialisme.
Depuis, les Harkis sont un peu sortis de l’ombre, mais tellement maltraités, tellement malmenés, écrasés de honte et de culpabilité qu’un livre comme celui-là, dans sa simplicité et l’évocation de ce que fut leur quotidien, est salutaire et leur redonne chair et âme.

Danielle Trotzky

144 p., 14 € 95

À lire également :

album-cover-large-16053Demain, demain Nanterre bidonville de la Folie 1962-1966 de Laurent Maffre, suivi de 127, rue de la Garenne de Monique Hervo – Ed. Actes Sud /Arte, 2012

Le bidonville de Nanterre, baptisé « La Folie », le plus vaste et le plus insalubre de la région parisienne, se situait sur les terrains de L’EPAD. La France des Trente Glorieuses (1945-1974) avait eu besoin de main-d’oeuvre à bon marché. Au début, il avait été possible de loger à peu près décemment les nouveaux venus.

Au début.

La BD  retrace le quotidien d’une famille d’Algériens du bidonville de La Folie, de 1962 à 1966.

Nous sommes le 1er octobre. Soraya et ses deux enfants, Samia et Ali, ont quitté le bled avec des rêves « d’immeubles en or et de billets de 500 francs jonchant le sol » pleins la tête, pour rejoindre Kader.

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Mirage, entretenu par ceux-là mêmes qui sont venus travailler en France. Le logement que Kader a à leur offrir se résume à une cabane dans un bidonville cerné par les tombereaux de la terre, qu’on a extraite du chantier de la Défense, et les gravats des pavillons dont on a expulsé les habitants.
Leur vie finira pourtant par s’organiser autour de l’unique point d’eau du camp, sous l’oeil peu amène des agents de police chargés de dégommer toutes les tentatives d’amélioration de l’habitat, effectuées de nuit, en catimini. « Allez, dégagez, du balai, sinon on vient chez vous ! » Une relation d’amitié se nouera cependant entre la famille de Kader et un couple de Français « bon teint », et les Kader continueront d’attendre des jours meilleurs.
Demain, peut-être…demain_-demain_0
Simplicité et éloquence du trait, presque photographique, à l’encre noire. Simplicité du récit aussi, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, pour cette histoire qui se rappelle à nous jusque dans l’actualité d’aujourd’hui.

En seconde partie : le témoignage de Monique Hervo (Soraya ?), qui a vécu à La Folie…
A.C.

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