Théâtre : Mademoiselle Julie

Mlle : C’est très bien tout ça ! Mais Jean, donne-moi du courage. Dis que tu m’aimes ! Prends-moi dans tes bras.

Jean : Je veux, mais je n’ose pas ! Pas dans cette maison ! Je vous aime – sûrement. Pouvez-vous en douter ?

Mlle : Vous ! Dis-moi tu ! Il n’y a plus de barrières entre nous !  Dis-moi tu !

Jean : Je ne peux pas ! Tant que nous serons dans cette maison, il y aura des barrières (…)

du 19 janvier au 18 mars 2018

Coup de projecteur 

d’August Strindberg – Traduction et adaptation Clémence Hérout et Nils Öhlund – Mise en scène Nils Öhlund – Théâtre de Poche Montparnasse*.

La nuit de la Saint-Jean. Seule au château, la comtesse Julie (Jessica Vedel) se mêle aux paysans qui célèbrent la fête du solstice d’été. Dans l’ivresse de cette nuit, effrontément, elle invite Jean (Fred Cacheux ou Nils Öhlund – en alternance), le domestique de son père et le fiancé de Kristin (Carolina Pecheny) la cuisinière, à danser la « valse des dames ». Rythmés par les musiques de la fête, les sentiments s’affolent, l’air se raréfie, la tension monte et l’issue… est incertaine ou tragique. Mus par un rêve d’affranchissement, Julie et Jean se laissent enflammer par leurs désirs, remettant en question l’ordre des choses. Mais une fois mutuellement conquis, le piège se referme.

Visuels : création mai 2O15 à la Comédie de l’Est, Colmar

Nils Öhlund : Ce qui me guide pour cette production de Mademoiselle Julie en compagnie de l’équipe artistique, c’est de restituer la complexité de ces êtres et la multiplicité de leurs facettes à travers le chaos de cette nuit blanche et le glissement implacable vers la tragédie : Rituel et jeu dominant/dominé entre maître et esclave, inversion des rôles, montée du désir, excitation de la transgression, bacchanale domestique, sexualité illégitime, bouffées d’espérances, dévoilement fragile de son intime, refuge de l’ivresse, accès de violence, vengeance ancillaire, préservation de l’ordre moral…

Avec un art certain de la situation et du rapport de force, en jouant finement de l’excès et de la nuance, August Strindberg nous offre une peinture sombre des paradoxes de l’âme humaine, des violences de l’ordre social et de la lutte des sexes.

En compagnie des trois acteurs, Fred Cacheux, Carolina Pecheny et Jessica Vedel, nous suivrons leur quête. La quête insatiable d’un autre pour ne pas être seul et avoir une chance de suivre une voie traditionnelle ou nouvelle. Un autre semblable à soi pour pouvoir subsister, perpétuer les castes, l’ordre de son monde et répondre à ce qu’on nous enjoint d’être, ou bien un autre aussi différent de soi qu’on voudrait différer de soi-même. Un autre pour quitter le poids du passé, de la tradition, de l’obligation, des dogmes et de la lignée. Un autre qui doit avant tout et surtout nous aimer, pour nous permettre de tenter d’aimer soi-même un jour. Un autre pour oser l’ailleurs et affronter le monde et ses rêves, s’aventurer hors de son propre corpus social imposé à la naissance, insulte à sa liberté propre. Un autre pour fuir, s’enfuir, s’extraire du carcan de sa condition où l’air manque.

L’autre est une espérance, celle d’oser dépasser ses peurs, de vivre ses désirs, d’assouvir ses propres ambitions. Mais l’autre n’est que l’instrument de l’envie de chacun. L’autre comme un levier, pour être enfin élevé à sa propre mesure et reconnu, exister en soi… mais qu’à soi. Mais cet autre qui semblait si proche et accessible, reste campé sur sa propre quête. Il ne s’y retrouve pas et ne répond plus. L’autre s’éloigne, s’échappe. Chacun est renvoyé à son angoisse, à sa peur et à sa solitude. Le désir ou ce qui ressemblait à l’amour se transforme en détestation, en haine et violence, ou bien en vengeance.

Ils marchent au bord du précipice. Un pas de trop et le gouffre les aspire. Un gouffre tourbillonnant dans lequel Jean et Julie s’entraînent l’un l’autre. Deux aimants qui s’attirent aussi violemment qu’ils se repoussent. Une seule issue pour être sûr de sauver sa peau, s’appuyer et marcher sur l’autre, l’enfoncer pour s’en sortir. Sacrifice et retour à l’ordre établi, là où se tient et les observe Kristin.

* 75, boulevard du Montparnasse Paris 6e – 01 45 44 50 21

19 / 10 € www.theatredepoche-montparnasse.com