Celle qu’il n’attendait pas – Makyo & Luc Casalanguida / Ed. Delcourt

Depuis le 1er février – Copyright Makyo & L; Casalanguida (scénario) / Delcourt – 72 p., 16,95 €

Celle qu’il n’attendait pas…
Elle, c’est Camille, une jeune fille tourmentée de 19 ans, serveuse le soir dans un bar. Camille passe beaucoup de temps à scruter les grilles d’un bâtiment, que l’on croit tout d’abord être une prison.
Lui, c’est Roland Mars, un écrivain connu internationalement, dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il vit comme un ermite, retranché dans une demeure que Camille a su débusquer. Mars vient tout juste de sortir un nouveau bouquin qui parle de « supranationalité et d’internationalité de l’esprit ».


Son titre, La tête dans les étoiles, intrigue Camille.

Le lieu où vit Roland Mars semble exercer sur elle un pouvoir magnétique. Un jour il l’aborde. Elle lui fait part de son questionnement à propos du titre et du contenu de son livre. Il lui propose alors de prendre soin pendant un mois de ses plantes, tout en lui laissant entendre que ce pourrait n’être qu’une première étape vers « autre chose », à condition qu’elle s’acquitte consciencieusement de cette première mission. Il vous suffira de les regarder, ce qu’apparemment vous n’avez jamais fait, le reste viendra tout naturellement (…) Écoutez, soyez attentive, si vous avez besoin de conseils, les plantes sont là. (p.18).

Tel semble être le postulat des auteurs de cette fascinante bande dessinée qui, par l’intermédiaire du personnage de Roland Mars rappelle à celles et ceux qui seront prêts à l’entendre qu’il faut admettre une interaction entre les humains et les végétaux, entre les humains et les animaux, et qu’il faut être conscient qu’il n’y a pas de limites à notre ascendance, dont la mémoire est inscrite à jamais dans notre ADN.

Reste à détenir la clé qui permet de s’ouvrir à toutes ces perceptions, Makyo et Luca Casalanguida semblent l’avoir en leur possession. Et nous aussi, par définition.

Anne Calmat

Mademoiselle Else – Manuele Fior – Ed. Futuropolis

Depuis le 11 janv. 2023 – D’après la nouvelle de Arthur Schnitzler – Copyright M. Fior (adaptation et dessin) / Ed. Futuropolis – 96 p., 19€

Pour sauver son père de la ruine et du déshonneur, et sur injonction de sa mère, Else sollicite l’appui d’une vieille connaissance de sa famille, qu’il a auparavant déjà aidée. Ce dernier accepte à la condition qu’elle consente à se dévêtir devant lui. Le chantage du vieux libidineux fait écho à celui pseudo affectif de ses parents, qu’elle devine prêts à bien des compromis pour sortir de l’ornière. À la fois cueillie dans ses premières interrogations sexuelles, indignée par la pression qu’elle subit, mais ne voulant pas être responsable d’un possible suicide de son père, elle va accomplir sa mission, mais à ses conditions et d’une façon spectaculaire. Une décision à triple impact…

En novembre 2017, Manuele Fior illustrait La vie devant soi de Romain Gary alias Émile Ajar (v. Archives) ; sa mise en images de la nouvelle de Arthur Schnitzler, écrite en 1924 sous la forme d’un monologue épique qui témoigne de l’univers psychologique complexe et tourmenté de l’auteur, est cette fois encore un défi, que le dessinateur-scénariste relève haut la main.

Pour cela, il s’inspire du peintre tchécoslovaque Alfons Mucha et des artistes autrichiens Gustav Klimt et Egon Schiele, et restitue avec finesse l’atmosphère de volupté de la bourgeoisie viennoise de l’après-guerre.

A.C.

Manuele Fior

Né à Cesena. Après ses études d’architecture à Venise, il part à Berlin, Oslo puis Paris où il vit actuellement. Auteur de bande dessinées et illustrateur, il collabore régulièrement avec de nombreuses revues internationales (Feltrinelli, Einaudi, Sole 24 Ore, Edizioni EL, Fabbri, Internazionale, Il Manifesto, Rolling Stone Magazine, Les Inrocks, Nathan, Bayard, Far East Festival). Il a publié quatre romans graphiques : Cinq Mille Kilomètres Par Seconde (Atrabile 2010, Fauve d’Or – Meilleur Album – Festival International de Angoulême 2011, Premio Gran Guinigi – Autore Unico, Lucca 2010 ), Mademoiselle Else ( Delcourt 2009, Prix de la ville de Genève 2009), Icarus (Atrabile 2006, Prix A. Micheluzzi Meilleur Dessin 2006 ), Les Gens le Dimanche (Atrabile 2004).

Voir aussi dans les Archives: L’heure des mirages (janv. 2018) – L’entrevue (juin 2017) – Les Variations d’Orsay (octobre 2015)

Fille de lune – Greta Xella – Ed. Dargaud

À partir du 17 février – Visuels © G. Xella (scénario et dessin) / Dargaud – 256 p., 19, 99 €
a

Tia a quatorze ans, sa mère souffre d’un trouble sévère de l’humeur qui semble aller crescendo, jusqu’à représenter un réel danger pour la fillette. Tia se sent d’autant plus responsable de l’état de sa mère que les crises surviennent de préférence en sa présence. Elle voudrait l’aider, mais en même temps elle en a peur. Un jour, le problème prend une tout autre dimension : à la suite d’une énième crise, ses parents se volatilisent. Tia n’a alors d’autre choix que de partir à leur recherche dans un ailleurs mystérieux et envoûtant, qui n’existe peut-être que pour elle. Rencontrera-t-elle le peuple des Guérisseurs dont son père lui a si souvent parlé ? Seront-ils détenteurs du remède qui jusque-là a tant fait défaut à sa mère ?

p. 69 (détail planche)
p. 81
p. 96
Introduction

Le voyage va, comme il se doit, être long et riche d’enseignement. Il faudra que Tia soit suffisamment au clair avec elle-même pour comprendre les réponses aux questions qu’elle a posées à ceux qu’elle a croisés. Il faudra aussi qu’elle parvienne à mettre à distance sa propre douleur pour alléger celle de cette mère nourricière devenue Gorgone, en l’aidant à accueillir ses émotions lorsque ses démons intérieurs la submergeront.

« Introspection » et « acceptation » semblent être les maîtres-mots de ce merveilleux – au sens premier du mot – conte à la fois initiatique et fantastique, dans lequel nous voyons peu à peu un monde de déréliction se métamorphoser en un monde d’espoir. Une belle leçon de vie qui nous rappelle que « la résilience c’est plus que résister, c’est apprendre à vivre avec ce que l’on a reçu« . *

  • Boris Cyrulnik

Anne Calmat

Greta Xella est une autrice italienne de bande dessinée. Après une enfance baignée dans les mangas et une adolescence largement influencée par le cinéma, elle obtient un diplôme de graphisme pour se spécialiser, ensuite, à l’École Bande Dessinée de Milan. Ses études terminées, elle commence à travailler grâce aux autoproductions italiennes et étrangères. Parmi ses collaborations les plus importantes, on retrouve celle avec Attaccapanni Press pour qui elle réalise quelques histoires courtes au sein du recueil « Unsistered, Lepidophylla e Theseus ». En 2015, elle illustre son premier roman graphique : Karmapolis scénarisé par Nebbioso et publié chez RenBooks. En 2017, elle fait la fulgurante rencontre des éditions Bao Publishing qui publient son premier roman graphique en tant qu’autrice complète : Figlia di Luna, Fille de Lune.

Communiqué – Serge Gainsbourg, « Le mot exact » au Centre Pompidou à partir du 25 janvier

Renouvelant son intérêt pour la création littéraire et les différentes formes d’écritures, la Bibliothèque publique d’information expose pour la première fois des manuscrits de Serge Gainsbourg provenant de son domicile, rue de Verneuil à Paris, ainsi que de nombreux ouvrages de sa bibliothèque.
Parolier, compositeur, interprète, réalisateur, photographe et romancier, Serge Gainsbourg fut profondément influencé par la littérature et la poésie, sources d’inspiration de nombreuses
chansons. Il était aussi collectionneur de petits papiers, autographes et paperolles, qui témoignent de son rapport quotidien, méticuleux et compulsif à l’écrit.

Rue de Verneuil

Maître dans l’usage de la langue française, Serge Gainsbourg laisse derrière lui un impressionnant corpus de plus de 500 titres, écrits pour lui-même et pour ses interprètes, qui explique son influence dans la chanson française contemporaine.


Cette exposition entend plonger les visiteurs dans le paysage littéraire de Serge Gainsbourg en les accueillant par une vaste sélection des ouvrages tirés de son hétéroclite bibliothèque.

Autoportrait

Elle viendra aussi mettre en lumière la création de son « double » médiatique – Gainsbarre – personnage sorti tout droit de ses chansons, dans la lignée des doubles littéraires du XIXe siècle, du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde au Horla de Guy de Maupassant.
Enfin, elle donnera à voir la formidable productivité de l’auteur et sa capacité à faire mouche, en proposant un riche ensemble de manuscrits et tapuscrits annotés. Ces précieux documents, associés au film inédit d’Yves Lefebvre, permettront au public de comprendre le processus d’écriture et de composition de l’artiste.

Toutes ces facettes, qui font de Serge Gainsbourg une figure littéraire et musicale unique aujourd’hui encore, seront à découvrir du 25 janvier au 8 mai 2023 à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou. Toutes ces facettes, qui font de Serge Gainsbourg une figure littéraire et musicale unique aujourd’hui encore, sont à découvrir du 25 janvier au 8 mai 2023 à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou.

ENTRÉE LIBRE – Entrée Bibliothèque par la place Georges- Pompidou – Métro Rambuteau

Lundi, mercredi, jeudi, vendredi 12h – 22h
Samedi, dimanche, jours fériés 10h – 22h

Trois Fleurs Sauvages – Liniers – Ed. La joie de lire

Sortie le 17 février 2023 – Copyright Liniers (scénario et dessin) / La joie de lire – 40 p., 12,90 € – À partir de 6 ans

Tout le monde sait qu’au jeu du « On dirait que… », les enfants sont imbattables. Et comme ils aiment se faire peur, il n’est pas rare que la situation de départ soit pour le moins périlleuse.

Dans la BD, trois sœurs viennent d’atterrir « inopinément » sur une île déserte. Ça n’a pas l’air de les perturber plus que ça.

« Bonjour, tu es sans doute la fleur la plus sauvage que j’aie jamais vue ». (p. 12)

Les fillettes s’enfoncent dans la jungle, des fleurs leur souhaitent la bienvenue – comme dans Alice au pays des merveilles. Plus loin, un écriteau planté au milieu du chemin leur enseigne que « Seule la réalité peut tuer un dragon« . Mais pour nos trois fleurs sauvages, la réalité n’est pas à l’ordre du jour. Chemin faisant elles découvrent un gorille si petit qu’il peut tenir dans la poche de la cadette, puis elles se trouvent nez-à-nez avec un crocodile tellement énorme qu’il occupe pratiquement une double-page dans l’album. Elles décident ensuite d’explorer une curieuse construction nichée au cœur de la jungle, et qui ressemble à un temple maya. Serait-ce la tanière du dragon ?

« Le jardin le plus fertile au monde est un cerveau d’enfant. Il suffit d’y semer un mot pour y voir verdoyer une forêt de songes » a écrit l’auteure franco-sénégalaise Fatou Diome. Cela semble en tout point correspondre à ce qu’a voulu exprimer Liniers avec cette célébration du monde secret des enfants, celui dans lequel ils deviennent créateurs d’univers… et revivifient notre mémoire.

Anne Calmat

Embrasse-moi – Lidia Mathez – Ed. La Joie de lire

Depuis le 20 janvier 2023 – Copyright L. Mathez (texte et dessin) / La Joie de Lire – 96 p. 19,90 € – À partir de 15 ans


Si nous avons choisi de dévoiler d’emblée l’objet cet album, alors qu’il n’apparaît clairement qu’à la 65ème page, c’est en raison de son caractère ESSENTIEL. Ne passez pas à côté !

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Unknown-1-200x151.jpg.

« Embrasse-moi », c’est ce que disait un adolescent, hébergé provisoirement chez les parents d’une petite fille âgée de 7 ans, lorsqu’il venait le soir dans sa chambre. L’enfant, en l’occurrence l’auteure de cet album, osait d’autant moins refuser qu’il la menaçait. Ça la dégoutait, mais elle s’exécutait. Avait-elle senti confusément l’anomalie de ce qu’elle subissait ? Toujours est-il qu’elle n’en a parlé à personne. Ensuite, Lidia a refoulé ce souvenir douloureux. « Je crois qu’inconsciemment mon esprit ne voulait pas que je m’en souvienne. »

Mais le corps, lui, se souvient, et les forces secrètes de l’inconscient agissent pour que l’innommable puisse un jour être nommé, puis surmonté.

p. 7
 » Encore ce cauchemar. Cette tristesse, cette douleur profonde qui refait surface (…) Si seulement je pouvais connaître l’origine de ce cauchemar  » (p. 35-35)

Quelques années plus tard…
Devenue adolescente, Lidia doit affronter des nuits parasitées par des cauchemars ; dans son quotidien, elle se sent facilement en danger et elle a du mal à gérer ses émotions. Jusqu’au jour où une phrase prononcée par une amie fait ressurgir le passé, et avec lui, l’image d’un visage détesté.

« Je me sens brisée par ce passé. J’ai envie que ces sensations disparaissent, qu’elles me laissent tranquille. » (p. 66-67)
p. 82

Anne Calmat

La cendre et l’écume – Ludovic Debeurme – Ed. Cornélius

Depuis le 8 sept. 2022 – Visuels © L. Debeurme / Ed. Cornélius –
272 p., 27,50 €

Un accident de scooter et un confinement dû au Covid ont amené l’auteur de ce roman graphique et autobiographique à se réfugier dans la maison picarde de son enfance. La chute d’un arbre et son déracinement vont alors déclencher chez lui une salve de souvenirs. Le passé de celui que l’on enserrait pour en sentir les pulsations, et qui git maintenant ramure contre terre, ce qu’il a vécu, vu, entendu, l’avenir qu’il se construisait, fait maintenant écho avec sa propre histoire.

Face à celui que les éléments naturels ont empêché d’accomplir sa destinée (la protection de notre environnement, celle des espèces animales auxquelles il servait de refuge…), Ludovic Debeurme entreprend un voyage intérieur.

Pour l’heure, il écoute le murmure de la forêt et se souvient des siens : ses parents, tous deux artistes, ses grands-parents. Il se souvient de son enfance, des relations parfois conflictuelles qu’il a eues avec son père récemment disparu ; il n’oublie pas les moments de bonheur, pas plus qu’il n’oublie les frustrations et les malentendus. Il comprend alors que nul ne peut échapper aux choses de la vie. Une vie semblable à toutes les autres, en somme, unique et singulière, comme le fut celle de celui de qui la tête du ciel était voisine, et dont les pieds touchaient à l’empire des morts. *

Un récit nostalgique, une forme d’éternité qui permet à l’auteur de revivre des moments perdus à jamais et de prolonger l’existence de ceux qui ne sont plus. Pas de cases, l’espace est libre d’accueillir les illustrations aux courbes sinueuses et aérées du dessinateur, qui souvent se fondent dans la narration tant les deux sont imbriquées.

Magnifique.

  • Le chêne et le Roseau – La Fontaine

Anne Calmat

La Dernière Reine – Jean-Marc Rochette – Ed. Casterman

Depuis le 5 octobre 2022. Copyright J-M Rochette (scénario et dessin) / Casterman – 240 p., 30 €

Dans presque toutes les civilisations, l’ours est considéré comme l’animal le plus proche de l’homme. Au Moyen Âge, alors qu’il était encore beaucoup plus présent en Europe que maintenant, on en a fait même un ancêtre.

Planche 3

Grenoble, prison Saint-Joseph. Un gardien vient chercher un prisonnier dans sa cellule et lui annonce que sa demande en grâce a été rejetée. Ce dernier reste impassible, il a déjà tout perdu, sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue.

Quelques planches plus loin, un flash-back renvoie le lecteur à l’année 1898. Un berger du Vercors vient de tuer le dernier ours de la région ; il saccageait les troupeaux depuis des mois. Tous les villageois, jeunes et vieux s’en félicitent, à l’exception d’Edouard Roux, dix ans, pour qui chaque créature vivante est unique et doit être protégée par les hommes. « C’est une belle saloperie d’avoir tué une aussi belle bête« , crie-t-il. S’en suit une bagarre avec ses « camarades » de classe dont il subit régulièrement les violences, en grande partie dues à sa couleur de cheveux. L’intervention du père de l’un d’entre-eux, un gendarme, met fin au conflit. Il lui annonce « qu’il finira au bagne ou à l’échafaud« . Le couperet vient de tomber, le destin du « rouquin » est scellé.

On le retrouve en 1917, il gît sur le lit d’un hôpital militaire, il est le seul rescapé d’une offensive allemande qui a décimé son unité. Sa tête est entièrement recouverte de bandages, une infirmière lui conseille de ne jamais se regarder dans une glace, « Tu ne pourras pas non plus parler, tu as eu la moitié du visage arraché dans l’explosion« . Edouard écrit alors à sa mère qu’il est devenu un objet d’horreur et qu’elle ne la reverra pas. Il ne se déplace plus qu’avec un sac sur la tête.

Un jour, quelqu’un lui parle d’une sculptrice, Jeanne Popelet, qui répare les gueules cassées…

Une nouvelle vie va commencer pour Edouard Roux, même s’il a conservé de l’ancienne un amour viscéral du monde animal et végétal, qu’il continue de vouloir protéger de la folie des humains. Une vie au milieu des artistes du moment et auprès de celle qu’il aime et dont il est aimé, Jeanne.

La jeune femme propose un jour qu’il lui fasse découvrir les lieux de son enfance. Edouard l’emmène alors dans un endroit secret – et qui doit le rester, dans lequel elle découvre une grotte remplie de peintures rupestres, avec tout au fond, la dernière reine des ourses. Elle lui semble si réelle qu’elle peut sentir son souffle sur son visage. Sous l’impulsion de son amant Jeanne décide d’en faire une sculpture et d’immortaliser à jamais l’ourse fabuleuse. Le projet sera mené à bien… pour le plus grand malheur d’Édouard Roux.

Les cent-quarante planches qui suivent appartiennent aux lecteurs et lectrices de ce somptueux album qui fait partie de la Sélection officielle de la 50ème édition du Festival de la BD à Angoulême.

J.M. Rochette

Le Loup (v. Archives nov. 2019 et juillet 2021) interrogeait sur la place de l’humain au sein du règne animal, le présent album revient sur cette interrogation cruciale, tout en mêlant questionnements écologiques, histoire d’amour et puissance régénératrice de l’Art. La Dernière Reine, entièrement conçue par Jean-Marc Rochette, fait partie de ces quelques B.D. que l’on peut tout simplement qualifier de somptueuses, et qui font battre les cœurs. A. C.

ESSAI – Rose (deux ou trois choses que je connais d’elle)

Propos recueillis par © Kaléidoscope & Co, décembre 2022

Rose est la spectatrice privilégiée de la comédie humaine qui se joue depuis une trentaine d’années au Saint-Valentin, un café-restaurant situé à moins d’une encablure du parc des Buttes-Chaumont. À l’extrémité du bar, côté vitrine, une autre spectatrice – appelons-la « Anima » – ne perd pas une miette de ce qui se dit. Anima ne se contente pas d’écouter, elle met un point d’honneur à signaler à celui ou celle qui a la bonne idée de prendre sa présence en considération, qu’elle n’est pas une simple plante décorative. Comment ? En vibrant de toutes ses feuilles lorsque l’on s’adresse à elle. On se dit que si elle pouvait parler, elle en aurait probablement beaucoup à raconter.

Et pourquoi ne le pourrait-elle pas ? Rose a son idée.  « J’ai lu dans Cosmos Magazine un article qui disait qu’une étude menée dans les années 2000 par des chercheurs universitaires australiens, britanniques et italiens* a mis en évidence le fait que les plantes « répondent » aux sons par des bruits de cliquetis « forts et fréquents ». À bon entendeur…

* Université de Bristol, 2012

Rose est un personnage aux multiples facettes. Elle peut tout aussi bien évoquer l’héroïne au grand cœur de La vie devant soi, madame Rosa (tiens !), qu’une combattante, prête à voler dans les plumes de celle ou celui qui tiendrait des propos à connotation misogyne ou raciste. En dehors de cela, les opinions politiques qui s’expriment – et au Saint-Val, l’éventail est très large ! – sont à ses yeux l’affaire de chacun. Il en est de même pour les questions religieuses, d’autant que dans ce domaine, son parcours spirituel ne se limite pas à la religion musulmane.

Rose est entière, passionnée. Lorsqu’elle relate un épisode qui l’a particulièrement marquée, il peut arriver que, dans « le feu de l’action », son côté romanesque l’entraîne dans des contrées imaginaires. C’est ce qui fait le charme de ses récits.

Elle est hypersensible aussi. Il n’est pas rare que le cadeau inattendu d’un client lui tire les larmes des yeux, ou bien que le regard perdu d’un enfant la fasse fondre en larmes. « Je ne supporte pas de voir des enfants malheureux, les images en provenance de la guerre en Ukraine, par exemple, me bouleversent. »

Plus prosaïque, son coéquipier (à moins que, statutairement, il ne soit son boss) est aussi taiseux qu’elle est loquace, aussi réservé qu’elle semble extravertie. C‘est que Morhad est un Sage, doublé d’un fin psychologue. Rien ne lui échappe, iI écoute, observe, mais se garde bien d’exprimer son ressenti auprès de qui que ce soit. C’est probablement sa façon à lui de signifier à son entourage qu’il entend que l’on respecte son jardin secret.

Comme chaque jour, Rose attend ses marcheurs, comme elle les appelle. Ils sont souvent ses premiers clients. Ils se retrouvent dans les Buttes pour une marche sportive : trois grands tours et puis s’en viennent boire leur café. Il y a là un photographe, connu de tous dans le quartier, un monsieur âgé « bon pied bon œil » dont on vient de fêter les 89 ans, et une dame qui est toujours prête à aider les autres.

« On s’entend bien, on parle de tout, sauf de religion et de politique. »

Pour ce qui est de la religion, Rose est très claire. « Je suis profondément croyante. J’aime et je respecte les trois religions monothéistes ; je prends tout ce qu’il y a de bon dans chacune et je laisse de côté ce qu’il y a de mauvais. Je fais le Ramadan laïque, je fête Pâques et Noël – comme en témoigne la crèche que j’installe chaque année. Il faut savoir que les trois religions sont présentes au sein même de ma famille : mon père est musulman, il y a des racines chrétiennes du côté de ma mère et mon oncle a épousé une jeune femme de religion juive. En Algérie, nous vivions tous dans la même maison. »

« Un été, j’ai fait le chemin de Compostelle à pied pendant trois semaines, du Puy-en-Velay jusqu’à Figeac. C’était merveilleux. J’ai rencontré des bonnes personnes avec qui je me suis parfaitement entendue. Pas un nuage à l’horizon.

Cependant, il m’est arrivé une chose que je n’oublierai jamais. Un soir, nous avons dormi dans un hameau. La nuit, j’ai entendu une espèce de grattement, j’ai tout d’abord craint que ce ne soit une souris… Au lieu de ça, j’ai entendu la voix d’un homme qui disait « Il ne t’arrivera rien ». Le lendemain, alors que nous marchions en moyenne montagne dans un sentier étroit et sinueux, je me suis précipitée vers un buisson gorgé de mûres, sans me rendre compte qu’il était comme accroché au vide. Ce qui devait arriver est arrivé, mon pied a dérapé et je me suis retrouvée à deux doigts d’atterrir trois mètres plus bas. Une de mes compagnes de randonnée m’a tendu la main et tirée de ce mauvais pas. Eh bien, croyez-le ou non, au retour, alors que nous nous reposions dans nos chambres respectives, j’ai entendu la même voix qui répétait « Il ne t’arrivera rien. » « Je m’en suis tirée avec des écorchures de ronces plein les jambes. »

La Ferme du Barry, Aumont-Aubrac

Elle reprend « Le lendemain, nous sommes allées à la Ferme du Barry, une étape incontournable en raison de son fameux aligot. J’étais encore perturbée par ce qui était arrivé, le patron l’a senti, il s’est approché de moi et a trouvé les mots pour m’apaiser. Deux anges gardiens ont veillé sur moi.

Ce matin, la radio diffuse « Quelque chose de Tennessee », écrit pour Johnny Hallyday par Michel Berger. Rose évoque avec enthousiasme l’immense talent du compositeur, et par extension celui du trio Berger-Gall-Balavoine, puis elle en vient rapidement à Johnny. D’autant plus rapidement que la veille son ami Jacques Morlain lui a offert le bel hommage qu’il a rendu, sous la forme d’un livre*, à son épouse, Josette Morlain.

« Josette était une amie. Elle avait 14 ans lorsqu’elle a commencé à suivre tous les faits et gestes de son idole. Elle savait tout sur lui, ses passages à la télé, ses concerts… Puis de fan inconditionnelle, elle est devenue directrice de son fan-club. Elle est ensuite restée dans son sillage pendant plus de cinquante ans, traversant avec lui les grandes étapes de sa vie et de sa carrière : ses tournées, son mariage avec Sylvie Vartan…  On ne m’a pas crue quand j’ai dit que je l’avais rencontré, c’est Josette qui m’a présentée à lui ! » Elle feuillette ensuite le livre et montre les photographies, forcément inédites, du clan Hallyday. « Regardez, il y a même des extraits du journal intime de Johnny ! »

Josette et Johnny : 50 ans d’ amitié et de partage. Ed. Guy Trédaniel

Elle est ravie, la journée a bien débuté.

Une odeur de thym citronné flotte dans la salle, Rose est dans son domaine réservé : la cuisine. Nul doute qu’elle prépare l’un des plats qui seront au menu du jour.

Rose adore cuisiner. « J’aurais aimé faire un stage chez Christian Etchebest ou Cyril Lignac, dont je suis les émissions culinaires sur M6. C’est comme ça que j’ai appris à faire un tiramisu ou un bourguignon. »

« Le vendredi, c’est jour de couscous. Je le démarre le matin pour qu’il soit prêt à midi, c’est en général un franc succès. Les dimanches d’été, j’ai institué un rituel avec mes clients. Ils se concertent dans le courant de la semaine qui précède, se mettent d’accord sur un plat et me disent combien ils seront. Ça peut être une tchoutchouka, des bricks au thon ou à la viande, des sardines grillées, des moules frites… Après le repas, chacun dépose son assiette sur le comptoir, je mets la musique à fond et tout le monde danse. Ça peut durer jusqu’à 20h. Tout se fait à la bonne franquette. »

Elle s’attarde un instant sur un couple d’homos qui fait partie de la bande des gourmets du week-end et confie qu’elle aurait beaucoup aimé tenir un bar pour homos. « Je me sens bien avec eux, ils me respectent, je les respecte. Et que je n’entende surtout pas une réflexion désobligeante à leur égard ! » 

Elle reprend « Ici, l’ambiance est d’une manière générale chaleureuse. Les occasions de se réunir et de festoyer ne manquent pas. Le 11 novembre, par exemple, les anciens combattants viennent déjeuner après la cérémonie qui a eu lieu à la Mairie. Ils arrivent, drapeau à la main et médailles accrochées au revers de leurs vestons, boivent un apéritif et blaguent en attendant le couscous que je ne manque jamais de leur préparer. Parmi eux, il y a une dame de 95 ans, une ancienne Résistante. Le jour de ses 90 ans, je lui ai donné rendez-vous dans dix ans, je l’attends de pied ferme. »

Ce qui caractérise le Saint-Valentin, c’est l’hétérogénéité de sa clientèle.

« Il y a des retraités, des chômeurs, des ouvriers du bâtiment, des commerçants… Beaucoup passent en fin de matinée, certains restent déjeuner. Il y a aussi les brocanteurs qui installent leur marchandise tout au long de l’avenue deux fois par an, quelques-uns passent rapidement se restaurer chez nous.» « J’ai également un professeur de latin, un étudiant en droit, un architecte, une photographe, une journaliste et une écrivaine, dont l’autobiographie a paru en novembre 2021.*

Pour le fun, elle cite les noms de quelques têtes d’affiche du show-bizz et du petit écran qui sont passées par là, tout en s’empressant de préciser que ce qui compte vraiment pour elle, c’est l’authenticité et la simplicité des êtres, quel que soit leur statut social. « L’authenticité de ceux qui n’ont pas besoin d’épater la galerie et qui apparaissent tels qu’ils sont.» À titre d’exemple, elle cite le nom d’un comédien qui vient tous les jours, et qui peut s’enorgueillir de plusieurs succès, tant à la télé qu’au théâtre. « On peut du reste le voir en ce moment à l’Artistic Théâtre dans une pièce de Shakespeare**… Il s’est également illustré dans pas mal de séries télé. Jean-Marc est un fou de théâtre, il vit théâtre, pense théâtre, dort théâtre, respire théâtre. C’est un beau garçon au regard pénétrant qui a su rester simple, même si, comme de nombreux acteurs, il aime qu’on lui parle de lui, ça le rassure. »

* Pupille 0877PE. Editions Libre 2 lire

**La mégère apprivoisée. Artistc Théâtre Paris 11è

Rose poursuit  « Beaucoup se retrouvent ici chaque jour, chacun exprime ses idées sur la vie en général, sur les grands événements qui font la Une de la presse, sur l’actu people, etc. Quand la conversation s’oriente vers politique, les opinions sont plus tranchées, on se croirait presque à l’Assemblée nationale… sans les engueulades. J’écoute mais je ne prends pas partie, ce n’est pas mon rôle. Mais il y a des fois... » Rose laisse sa phrase en suspens, puis elle reprend  « Les conversations peuvent durer un bon moment, et même se prolonger assez tard. D’une manière générale, ces clients-là (en réalité, une majorité de clientes) ne sont pas pressés de partir, ils peuvent rester une partie de l’après-midi, voire de la soirée. Ce n’est peut-être pas bon pour le chiffre d’affaires, mais ça en dit long la convivialité du lieu. »

Côté « bonnes manières », Rose ne tolère pas que l’on importune la clientèle. Il lui est même arrivé de pousser fermement deux ou trois emmerdeurs (ou emmerdeuses) vers la sortie, avec pour consigne de ne pas revenir. Mais rien n’est jamais définitif… «  Malgré tout, je n’oublie pas, quand quelque chose est cassé, ça ne se recolle pas. » Quant aux séducteurs impénitents qui ont un comportement inapproprié avec les femmes, elle finit toujours par leur dire sa façon de penser.

Un monde d’habitués, donc, qui absorbe plutôt bien les contraires, mais qui n’est pas exempt de turbulences. Quelques-uns quittent pour un temps le navire, puis ils reviennent, conscients sans doute du côté dérisoire des querelles de bistro face à un monde qui est en train de perdre le nord.

Des histoires d’amour et d’amitiés fortes sont nées au Saint-Valentin. « Je me souviens d’un couple charmant, Corentin et Jenny. Ils vivent maintenant à la campagne avec leur petit garçon, une beauté d’enfant. À chaque fois qu’ils viennent à Paris, ils passent me voir. Il y a aussi ceux qui sont partis au Brésil, là encore, ils ne viennent pas dans la capitale sans faire un crochet par chez nous. C’est la même chose avec Florence et Marco… » La voix de Rose prend une inflexion particulière, une larme roule sur sa joue, elle est sur le point de parler de leur petite fille, Joséphine. « Je l’ai pratiquement vue naître, j’ai entendu ses premiers gazouillis et assisté à ses premiers pas. Si je ne la voyais pas pendant une journée, j’en étais malade. Quand elle passait devant le café, elle me faisait toujours un signe de la main. Maintenant il y a Margot, je suis devenue sa copine : un coucou chaque matin avant d’aller à la crèche, un verre d’eau « qui pique « au retour…»

« Je n’oublie pas non plus ma chère Alexandra, qui n’est plus une enfant depuis belle lurette, mais avec qui j’entretiens une relation de pure complicité. De nouveau, la voix de Rose a légèrement tremblé.

Mais voilà que 2023 vient de faire son apparition au Saint-Valentin, il est temps d’achever ce bref exposé. Quand on demande à Rose quel est son vœu le plus cher pour l’année qui vient de débuter, pour toute réponse, elle entonne les premières paroles de « Quand les hommes vivront d’amour «  du génial Félix Leclerc.

Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois

Coup d’œil dans le rétro : Le Tirailleur – Piero Macola – Alain Bujak. Ed. Futuroplis

En librairie depuis mai 2014. Copyright P. Macola (dessin), A. Bujak (scénario) / Futuropolis – 98 p., 20 €

À l’heure où de nouvelles dispositions gouvernementales vont permettre aux derniers tirailleurs sénégalais (une quarantaine environ) de toucher le minimum vieillesse dans leur pays d’origine, alors qu’auparavant ils étaient tenus de vivre en France pendant plusieurs mois pour en « bénéficier », il est bon de remettre en lumière cette bande dessinée qui racontait avant l’heure la destinée de ceux qui ont été arrachés à leur terre pour servir la France, qu’ils soient Sénégalais ou Marocains, comme c’est le cas pour le héros de la BD.

« La France avait besoin de soldats, elle se servait sans scrupules et sans se soucier du destin de ceux qu’elle appelait «ses indigènes», se souvient Abdesslem. Le vieil homme raconte comment en 1939, à l’âge de dix-sept ans, il est enrôlé de force dans le régiment des tirailleurs marocains. Et comment, de conflit en conflit, il n’a rendu son uniforme qu’en 1954. « On m’a dit que si je passais trois ans de plus dans l’armée, j’aurais droit à une retraite de militaire, alors j’ai accepté ». La réalité sera tout autre. Le montant de sa pension, fixé sous protectorat français, reste inchangé jusqu’en 2011, ce qui le contraint de venir vivre en France neuf mois par an pour toucher son allocation vieillesse…

Alain Bujak pose un regard presque filial sur cet homme de 96 ans, dont l’humilité et la noblesse d’âme forcent l’admiration. Un reportage photographique fait au Maroc après que Abdesslem a renoncé à sa pension en France pour pouvoir finir ses jours auprès des siens, vient clore cet album finement illustré au pastel par Piero Macola.

Anne Calmat

La septième fonction du langage – Qui a tué Roland Barthes – Xavier Bétaucourt – Olivier Perret / Ed. Steinkis

D’après le roman de Laurent Binet. Copyright visuels X. Bétaucourt (sc.), O. Perret (dessin), P. Bona (couleur) / Ed. Steinkis. Depuis le 10 nov. 144 p., 23 €
Roland Barthes

Le contexte. Dans son essai intitulé Le degré zéro de l’écriture paru en 1953, l’écrivain Roland Barthes fait sien le postulat de son maître, le linguiste Roman Jakobson, selon lequel une opposition signifiante peut être « neutralisée » par un troisième terme appelé degré zéro. Frappé par le fait qu’il n’existe pas de réalité sans expression, Barthes en vient à faire une distinction entre le langage (l’ensemble des signes qui associe des mots selon des règles grammaticales précises), le style (qui permet de traduire l’univers personnel de celui ou celle qui s’exprime), l’écriture (l’expression d’une époque ou d’une société)… Six fonctions au total, qui en déjouant les assignations codifiées au bénéfice d’une écriture dite « transparente » ouvriraient la voie à tous les possibles.

2020

Six fonctions donc… Et pourquoi pas une septième ?

Pure spéculation. Mais voilà qui ouvre des perspectives aux assoiffés de pouvoir de tous poils. De là à imaginer que Roland Barthes aurait eu en sa possession un manuscrit inédit de Jakobson, tenu secret pour la simple raison que ceux qui y accèderaient deviendraient les « champions du monde de la manipulation », il n’y a qu’un pas, que Laurent Binet a allègrement franchi.

(p. 6)

p. 7

La BD. Nous sommes le 25 février 1980, Barthes sort d’un déjeuner chez François Mitterrand, candidat aux élections présidentielles de 1981. L’écrivain est alors renversé par une camionnette. Simple accident de la circulation ? Et si Barthes avait sur lui le fameux manuscrit le jour de l’accident ? Et s’il avait auparavant partagé son contenu avec son hôte ?

détail planche p. 9

Complément dans le vapes, le voilà maintenant pressé de questions par le commissaire Bayard des R.G., un grand costaud un peu fruste, prompt à interpréter les silences et même à y déceler des réponses. Pour lui, il est évident que Barthes a peur, et s’il a peur c’est parce qu’il sait qu’on a voulu le tuer. Il tient là une piste. Mais laquelle ? Faute de mieux, le policier décide de trouver des réponses dans les écrits de l’homme de lettres.

Mais ?!? 不可理解 (incompréhensibles pour lui).

p. 48

Il décide de se faire aider par un jeune prof de Paris VIII-Vincennes, spécialiste en sémiologie, Simon Herzog. Et c’est parti pour une plongée réjouissante et iconoclaste dans le microcosme littéraire et politico-artistique des années 80 : BHL, Michelangelo Antonioni, Michel Foucault, Umberto Eco, Philippe Sollers, Julia Kristeva… Mais aussi Laurent Fabius, VGE, Jack Lang, Lionel Jospin… Un petit monde d’entre-soi, factice et narcissique aux yeux des auteurs. Nous voyageons en compagnie du tandem Bayard-Herzog (Italie, EU…), découvrirons le monde secret du Logos club, où la fine-fleur intellectuelle se plaît à des joutes oratoires pour le moins musclées…

p. 69

Une BD excentrique et rocambolesque, fidèle à l’œuvre initiale de Laurent Binet, qui sait si habilement mêler fiction et réalité (allant même jusqu’à intégrer les auteurs de l’album dans le déroulé de l’action) que l’on se prend à jouer le jeu en imaginant d’autres scénarios pour une septième fonction du langage. Mais ce pouvoir sans limite de subordination des masses par la parole est-il une fiction?

Anne Calmat

La symphonie de la peur – Gus Bofa – Ed. Cornélius


Depuis le 3 novembre. © Gus Bofa / Cornélius – 152 p., 32,50 €

Publiée en 1937, La symphonie de la peur est l’un des derniers sommets de l’âge d’or du livre illustré français qui révéla dans l’entre-deux-guerres une génération d’illustrateurs inventifs et talentueux. Les noms de Chas Laborde, Daragnès ou Lucien Boucher ne parlent plus à grand monde aujourd’hui. Brisés dans leur trajectoire par l’effondrement du marché de la bibliophilie, ils ont disparu des mémoires en laissant derrière eux des oeuvres qui surpassent en modernité bien des productions actuelles.

Souvenirs… Souvenirs…

La symphonie de la peur est une œuvre sombre, rythmée comme une composition musicale. Elle est organisée en quatre mouvements : allegro, andante, scherzo, largo qui illustrent chacun l’évolution de la peur dans l’histoire de l’humanité. Gus Bofa cadence son récit en faisant alterner textes sarcastiques et dessins au crayon pour créer une ambiance unique de plus en plus angoissante.

Malgré une atmosphère pesante, Gus Bofa réussit l’exploit de glisser quelques touches d’humour noir et amer, qui parviennent à faire sourire le lecteur.

Rescapé de la guerre des tranchées, qui l’a laissé infirme, et à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, Gus Bofa use du sentiment universel de la peur pour créer une œuvre sans concession. La symphonie de la peur témoigne d’une humanité prise entre deux terreurs, l’éternité et le néant, et qui tente de trouver refuge dans la religion, la morale et la science. Les hommes, repliés derrière la masse sociale et les lois du groupe, se retrouvent malgré tout rattrapés par la frayeur engendrée par les crises économiques, guerres ou émeutes.

Gustave Henri Emile Blanchot, dit Gus Bofa (né en 1883 à Brive-la-Gaillarde, mort en 1968 à Aubagne) fut l’un des plus grands illustrateurs français du 20è siècle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il débute, encouragé par son ami Pierre Mac Orlan, une carrière d’illustrateur de livres de luxe. Il met ainsi en image Mac Orlan, Courteline, Swift, Voltaire, De Quincey, Cervantès, ou encore Octave Mirbeau, tout en publiant des albums plus personnels. Son œuvre, aussi pléthorique que protéiforme, abordera à partir des années 1930 des sujets plus existentiels. Après la guerre, Gus Bofa se concentre sur l’écriture d’ouvrages autobiographiques dont il signe textes et images, comme La Voie libreDéblais ou La Croisière incertaine, dans lesquels il développe une réflexion désabusée et pessimiste sur la condition humaine.

Tsar par accident « Mythes et Mensonges de Vladimir Poutine » – Andrew S. Weiss – Brian Brown / Ed. Rue de Sèvres

Depuis le 12 novembre – Copyright A. S. Weiss (scénario), B. Brown (dessin) /Rue de Sèvres. 272 p., 22€

Poutine dans tous ses états, de sa naissance à Leningrad (1952) jusqu’à aujourd’hui, en passant par ses années d’activité au sein du KGB.

Les auteurs de la BD, aux yeux de qui l’actuel maître du Kremlin est un autocrate retors, complotant constamment pour détruire ses ennemis dans le monde entier, évoquent l’image d’homme puissant et intraitable qu’il s’est méthodiquement construite dès son arrivée aux Affaires en 2008. et comment le reste du monde a interagi avec lui en le reconnaissant comme tel.

En effet, comment un officier intermédiaire du KGB sans distinction aurait-il pu, sans cette avidité irrépressible de pouvoir qui le caractérise, devenir l’un des dirigeants les plus puissants de l’histoire russe ? Et dans quelle mesure sa posture de leader intraitable et opaque n’est-elle pas une fuite en avant, à laquelle il lui est impossible de renoncer.

Le récit mêle chronologie des événements qui ont jalonné la vie de Poutine et flash-back. Avec quelques retours en arrière, qui sont autant de rappels de l’histoire de la Russie avant qu’elle ne devienne – et après qu’elle ne soit devenue l’U.R.S.S : l’Union des républiques socialistes soviétiques (1922-1991), avec ses 15 républiques, dont l’Ukraine. Un empire que souhaite depuis toujours recréer l’actuel maître du Kremlin, quel qu’en soit le prix à payer par ses sujets,

Le dessin à tonalité caricaturale de Brian Brown apporte une respiration à ce récit édifiant et totalement convaincant.

Un exercice brillant sur le fond comme sur la forme.

A. S. Weiss

Andrew S. Weiss est vice-président des études au Carnegie Endowment for International Peace, où il supervise les recherches à Washington et à Moscou sur la Russie et l’Eurasie. Il a occupé divers postes politiques au Conseil de sécurité nationale, au Département d’État et au Pentagone.

B. Brown

Brian Brown est un dessinateur, illustrateur et éditeur de bandes dessinées de Philadelphie, lauréat du prix Ignatz. Ses livres incluent notamment le best-seller Andre the Giant: Life and Legend. Il est l’illustrateur de Accidental Czar : The Life and Lies of Vladimir Putin édité en France sous le nom de Tsar par accident.

Etienne Daho « A Secret Book » – Sylvie Coma – Ed. La Martinière

Depuis le 24 novembre 2022 – Copyright S. Coma / La Martinière. 984 p., 49, 90 €

Il y a du Dorian Gray chez Etienne Daho. Les années qui passent semblent n’avoir aucune prise sur lui. Le dandy élégant au déhanché à la fois sage et sexy de Mythomane (1981) et de La Notte, la notte (1984) poursuit son chemin depuis une quarantaine d’années, l’œil rivé sur sa propre ligne d’horizon intérieure.

Il a su, au fil de temps, prouver son épaisseur artistique et intellectuelle. Est-il pour autant un chanteur engagé ? La réponse se trouve bien souvent dans ses choix artistiques. Daho avance masqué, il dit mais n’assène pas.

ETienne Daho par Pierre et Gilles, 1989 copyright

En 2001, il interprète, par exemple, Sur mon cou et Le condamné à mort de Jean Genet ; en 2017, son nouvel opus appelle à la fois à la résistance et à cette forme de légèreté indispensable à la survie. Son onzième album, Blitz (2017), parle tout autant de djihad et que femmes qui tuent au nom de Dieu. Et dans L’hôtel des Infidèles (2017), il rend hommage à ceux qui accueillaient des Insurgés dans le Paris des années 40.

À l’occasion de ses quarante ans de carrière, Étienne Daho ouvre pour la première fois ses archives pour un livre riche de documents intimes et inédits..

A secret book retrace le parcours hors norme et la prodigieuse carrière d’un gamin né à Oran. Confiant en ses intuitions et en sa bonne étoile, il est devenu un auteur, compositeur, interprète, producteur exigeant, et un artiste iconique aimé et respecté. Sans compromis, Daho a depuis quatre décennies publié une quinzaine d’albums marquants et une flopée de tubes inoxydables. Il a survécu à la Dahomania et a imposé sa singularité artistique au point de devenir le parrain de la pop française. Casseur de codes, précurseur et passeur, il a réussi l’exploit de faire sauter les lignes de démarcation entre l’underground et la pop. Plus de quarante ans après la sortie de son premier album Mythomane, ce récit tout en anecdotes et confidences revient sur le tourbillon d’une vie artistique prolifique consacrée à sa passion pour la musique. À l’occasion de cette rétrospective inédite préfacée par Elli Medeiros, le secret Daho a pour la première fois accepté de partager ses archives et de confier courriers personnels, photographies intimes, télégrammes, affiches, coupures de journaux, manuscrits… et même ses carnets de notes de collégien. En bonus, ce livre nous offre une Paper Doll avec ses tenues les plus emblématiques. EditoLa Martinière

Extrait  » Nous nous sommes connus à Rennes, dans les années 1970. Je le vois encore débouler dans la cour du bahut au moment de la récré. Il devait avoir seize ans. De loin, sa silhouette semble un peu flottante. Encombrée, disons. On a l’impression que sa tête est piquée au-dessus d’une veste dix fois trop large, avec tout un tas de fringues empilées dessous. Juste deux guiboles en jean qui dépassent et au bout, des boots en daim. Autour du cou, une écharpe violet et rose tricotée par sa mère souligne une pomme d’Adam qui fait le yoyo dès qu’il a un fou rire. Sur la pommette droite, un grain de beauté. Il n’est pas du tout dans le look, la sape, l’image. Il s’habille n’importe comment. (…) Toutes les filles adorent : il a une gueule, il est à part. Sous sa carapace de vêtements, il y a ce type cordial, doux, joyeux, et très marrant. Un champion de l’autodérision, avec son petit sourire en coin. Et puis derrière, et derrière encore, un petit quelque chose d’insaisissable, une ombre qui vous aimante autant qu’elle vous échappe. Une part manquante, intrigante. Rien ne filtre de sa vie antérieure, comme s’il n’en avait gardé aucun souvenir. C’est un personnage à éclipses au passé évanoui. Il vit le présent, et puis voilà. Personne ne pige d’où il vient, ni où il va, mais on sent qu’il est relié à une histoire forte qui s’inscrit dans le temps long. Un truc qui vient de très loin et qui vous file entre les doigts comme de l’eau vive dès qu’on tente de l’emprisonner avec des questions. » (p. 7)

Avec Françoise Hardy – Expo DahO l’aime POp – Grande Halle de Villette (décembre 2017 – avril 2018). Copyright A. Giacomini, 1985

Cache-cache bâton – Emmanuel lepage – Ed. Futuropolis

COMMUNIQUÉ
Depuis le 16 novembre – Copyright E. Lepage / Futuropolis – 304 p., 29,90 €

Le mot de l’éditeur À vous, je peux bien le dire : Cache-cache bâton restera l’un des livres majeurs que j’ai publiés depuis, disons, quelques décennies. Dans mon panthéon, où il fait moins froid que dans celui de la montagne Sainte-Geneviève, je compte déjà lui donner une place de choix, aux côtés de Déogratias (J-P Stassen), de L’Aigle sans orteils (C. Lax), du Sursis (J-P Gibrat), du Photographe (Guibert – Lefèvre), des Ignorants (E. Davodeau), de La Terreur des hauteurs (J-C Denis, si injustement ignoré), de Bella ciao (Baru), pour ne parler que de ceux-là. Lisez Cache-cache bâton, et je vous fiche mon billet que vous en serez tout remués par l’émotion et par la beauté.

Emmanuel LepageDe 5 ans à 9 ans, j’ai vécu en communauté. J’ai toujours su que je le raconterai un jour. Pour mes parents, il s’agissait d’une démarche intellectuelle, spirituelle et philosophique. Je me suis rendu compte que dans tous mes livres la vie en communauté transparait. Il m’a fallu du temps pour trouver la forme narrative pour raconter cette histoire-là.

Ton projet me donne des sueurs froides… Tu aurais pu attendre qu’on soit morts… À la sortie de ton livre, on prendra de longues vacances, loin de tout, de nos amis, de nos voisins ! », dit Jean-Paul à son fils.
J’ai besoin de savoir d’où vous venez, vous et les autres. J’ai besoin de comprendre ce qui vous a poussé à créer une vie communautaire », lui répond Emmanuel.

Il s’agit pour l’auteur de comprendre pourquoi ses parents et cinq autres couples, tous « chrétiens de gauche », venus de milieux différents, se connaissant à peine, ont un jour décidé de vivre pleinement cette utopie.

Pour cela, il lui a fallu interroger, écouter, plonger dans ses souvenirs.

En partant de son récit familial, Emmanuel Lepage retrace finalement une histoire sociale de la France des années 1960 et 1970, comme il interroge les tentatives d’aujourd’hui de « tout remettre à plat  » et d’autres façons d’être ensemble.

Ce récit, où la couleur est un élément narratif puissant, se termine par Je suis de là . Emmanuel Lepage signe ainsi un livre intime sur la transmission et vient toucher à cet universel constat : on est de son enfance.

Emmanuel Lepage est né en 1966. Il vit dans les Côtes-d’Armor. Jean-Claude Fournier, Pierre Joubert, Christian Rossi. Trois auteurs, trois dessinateurs qui ont concouru, chacun à leur manière, à faire d’Emmanuel Lepage ce qu’il est aujourd’hui : l’un des plus grands auteurs de la bande dessinée contemporaine. 

Il a reçu de nombreux prix, parmi lesquels le Grand Prix du festival Quai des bulles de Saint-Malo (2012) et le Grand Boum de la ville de Blois (2018). 

En septembre 2021, il a été nommé peintre officiel de la Marine. Il est le premier auteur de bande dessinée à recevoir cette distinction.

Voir Archives : Les Voyages de Jules

Aux éditions La Joie de lire : « Dans le Noir de l’ascenseur » de Constance Ørbeck-Nilssen et Øyvind Torseter, suivi de « Bisbille » de Nani Brunini

Depuis le 20 octobre – copyright Ørbeck-Nilssen (texte) et ØyvindTorseter (illustrations) / La Joie de lire – Traduit du norvégien par Aude Pasquier – 48 p., 14,90 € À partir de 5 ans
Constance Ørbeck-Nilssen
Øyvind Torseter

Il nous avait manqué*, mais Grâce au ciel, ou plus exactement, grâce à la Joie de lire – une Joie sans cesse renouvelée, le revoilà. Øyvind Torseter* s’est associé cette fois à la scénariste Constance Ørbeck-Nilssen, qui s’est glissée dans la peau d’un jeune garçon coincé dans un ascenseur, toutes lumières éteintes.

  • Voir archives, 6 titres

Un scénario qui pourrait bien faire écho chez pas mal de lectrices ou de lecteurs, jeunes ou moins jeunes.

Ne prends pas l’ascenseur tout seul, lui avait pourtant dit sa maman. Mais il a lambiné au retour de l’école, puis il a craint qu’elle ne s’inquiète, alors il a désobéi. Le voilà bien avancé maintenant !

Il commence par imaginer le pire. Et si l’ascenseur tombait jusqu’à la cave ? Et si sa chute provoquait un incendie ? Et si… Et si… Mamma mia !

Le souvenir des randonnées qu’il faisait avec son papa en forêt, sa grande main chaude et secourable le guidant dans les sentiers, lui manque cruellement. Il revit ces moments de complicité qui n’appartenaient qu’à eux seuls. Il peut presque voir ses yeux qui brillent dans le noir.

Puis il a l’impression qu’une main vient de prendre la sienne et la guide vers le bouton d’appel au secours, sur lequel il n’avait pas le droit d’appuyer. En quelques minutes, le garçon, dont on ne connaîtra pas le prénom, a dépassé ses peurs, il a grandi dans sa tête.

Simple, intelligent et diablement efficace.

Anne Calmat

En librairie le 24 novembre – Copyright Nani Brunini (illustrations) / La Joie de lire – Tout lectorat. 40 p., 14, 90 €

Bisbille : petite querelle pour un motif futile. Le Robert

Les deux protagonistes de cette histoire sans paroles auraient été bien avisés de demander aux badauds qui sont venus s’immiscer dans leur conversation de prendre une inspiration avant de foncer tête baissée dans une histoire qui ne les concerne pas. Mais contrairement au message que semble avoir voulu délivrer l’auteure (l’incitation au dialogue apaisé pour régler les conflits), aucune bulle ne vient suggérer une réponse appropriée à cette intrusion dans la vie privée d’autrui.

Nani Brunini

L’auteure a en effet voulu traduire en images l’expression « le ton monte ». Il va si bien monter que ceux qui sont intervenus dans ce qui n’aurait dû rester qu’un simple désaccord entre deux personnes, semblent avoir perdu tout sens commun. Cela s’appelle un processus d’escalade, ou si l’on préfère, un effet mouton de Panurge.

Les volutes de couleurs dessinées par Nani Brunini contiennent, on s’en doute, une profusion d’opinions âprement défendues par ceux qui sont devenus des belligérants ; on se dit que les esprits ont dû s’échauffer et que toute forme d’objectivité a disparu…

Qui a gagné, qui a perdu ? Pour l’heure, seule la grisaille semble avoir tiré son épingle du jeu…

Si les notes de musique sont des mots pour certains, les couleurs le sont également pour d’autres. C’est le cas de Nani Brunini, qui offre à ses lectrices et lecteurs tout loisir de les imaginer.

A.C.

Rien que pour le plaisir… et pour info

Gilles Vigneault, Félix Leclerc, Robert Charlebois

Communiqué : Robert Charlebois est de retour à Paris avec un concert rock de grande envergure qui se déploiera en musique comme en images : Robert en CharleboisScope.
En forme comme jamais, celui qui célèbre ses 75 ans cette année s’est allié à une équipe de créateurs visuels de haut vol pour la réalisation de ce spectacle-événement.
Robert en CharleboisScope verra ainsi l’immense auteur, compositeur et chanteur revisiter ses plus grandes chansons en compagnie de ses huit musiciens.
Une performance qui sera soutenue par diverses projections vidéo spectaculaires, sur un écran géant de la taille de deux maisons.

Robert en CharleboisScope, une grandiose célébration d’un gars pas du tout « ordinaire » que l’on applaudit sans relâche depuis maintenant 50 ans dans toute la francophonie.

Réservation PMR : 01 42 64 49 40

http://www.robertcharlebois.com/

Un Chant de Noël – Une histoire de fantômes – José-Luis Munuera – Ed. Dargaud

D’après Charles Dickens
En librairie le 10 novembre – Copyright J-L Munuera (scénario et dessin) / Ed. Dargaud. 80 p., 17 €

Dans le conte que l’écrivain britannique Charles Dickens publia en 1843, le personnage principal, Ebenezer Scrooge, un vieil avare au cœur sec comme un coup de trique, est visité la veille de Noël par le spectre de son ancien associé, Marley. Ce dernier lui annonce dans la foulée une série de visions intemporelles – passé, présent, avenir – qui lui révèleront ce que sera sa propre mort s’il ne m’amende pas.

Détail planche

Un message humaniste propre à l’auteur de David Copperfield et de Oliver Twist. Ici, les temps ont changé et le vieil usurier a revêtu l’apparence d’une jeune et jolie usurière, Elisabeth Scrooge. Elle n’en est pas moins redoutable. Qu’elle soit ou non l’avatar de celui qui, sous la pression de ses visiteurs de l’au-delà, avait fini par revenir à de meilleurs sentiments, Elisabeth est pour l’heure totalement imperméable aux malheurs de celles et ceux pour qui elle n’a que du mépris. Ses arguments en témoignent. Que des parasites ! Avec en conclusion ce verdict sans appel : De toute façon, la plupart de ces indigents finiront au bout d’une corde.

Bien que lucrative, la période des fêtes de Noël n’est en définitive pour Elisabeth Scrooge, qui n’entend rien à ce genre de sornettes, qu’une offense à la raison.

Et voilà que c’est à son tour de recevoir une visite inopportune, avec, comme ce fut le cas pour le vieux Scrooge, l’assurance qu’elle sera suivie de trois autres.

Mais Elisabeth n’est pas de la trempe de celles qui rentrent dans le rang dès la première sommation. Après tout, pourquoi devrait-elle faire profil bas et coller à l’image qui est censée être la sienne ?

Une relecture surprenante du chef-d’œuvre de Charles Dickens. Comme quoi, les temps ont bien changé…

A. C.

José-Luis Munuera naît en 1972 en Espagne. Après avoir étudié les beaux-arts à l’université de Grenade, il devient dessinateur d’historietas. Mais la bande dessinée traverse une période difficile dans les années 1990, et Jose-Luis Munuera s’offre une escapade à Angoulême. Il y rencontre Joann Sfar qui lui écrit les trois histoires des Potamoks (Delcourt). Le succès se faisant attendre, les deux auteurs proposent leur travail à un autre éditeur : Dargaud. C’est ainsi que voient le jour Les aventures de Merlin, Jambon et Tartine. La série trouve son public, et, lorsque Sfar n’a plus le temps d’écrire les scénarios, Jean-David Morvan lui succède. Munuera et Morvan se lancent alors dans le délirant Sir Pyle S. Culape (Soleil), puis, accompagnés de Philippe Buchet, ils imaginent Nävis (Delcourt), une série fantastique pour enfants. Suivront en 2004, chez Dupuis, les nouvelles aventures de Spirou avec Paris-sous-Seine. Depuis, Munuera enchaîne les succès avec, entre autres, chez Dargaud, Sortilèges (scénario de Jean Dufaux) Fraternity (scénario de Juan Díaz Canales), et, chez Dupuis, Les Campbell et Zorglub, deux séries qu’il signe seul. Virtuose dans la création comme dans la reprise, il collabore en 2020 avec les BeKa et dessine L’Envoyé spécial, le soixante-cinquième tome de l’emblématique série de Raoul Cauvin, Salvérius et Lambil : Les Tuniques bleues.

En 2021, on le retrouve chez Dargaud avec Bartleby le scribe, une adaptation de la nouvelle éponyme d’Herman Melville.

La couleur des choses – Martin Panchaud – Ed. çà et là

Depuis le 9 septembre – Copyright M. Panchaud (scènario et dessin) / Ed. çà et là. 225 p., 24 €

Les premières planches – Daisy Hope vient de terminer le gâteau qu’elle a confectionné pour l’anniversaire du petit Rupert Thomson. C’est son fils, Simon 14 ans, qui est chargé d’effectuer la livraison, en échange des 25 € demandés par sa mère. « Et interdiction de toucher au gâteau ! »

Simon ne détesterait pas l’idée d’y gouter, et surtout de garder l’argent pour se payer quelques friandises, mais cette somme est destinée à mettre du beurre dans les épinards, puisque, non content de tabasser sa mère, son vaurien de father claque une grande partie de sa paie sur les champs de courses. Simon ne détesterait pas non plus l’idée de se rendre sans encombres chez madame Thomson, puisqu’il fait régulièrement l’objet de moqueries et de harcèlements de la part des jeunes de son quartier, en raison de son « embonpoint » précoce. De là à entrer dans leurs magouilles, rien que avoir la paix, il n’y a qu’un pas…

p. 8

Un jour qu’il fait des courses pour madame McMurphy, « voyante » de son état, cette dernière lui révèle – moyennant abandon du prix de sa livraison – le nom de la prochaine gagnante de la prestigieuse Royal Ascot Race : Black Caviar. Tout un programme !

p. 24

Simon vient peut-être de perdre les 20 € de sa course, mais il ne va tarder à empocher plus de 16 millions de livres, après avoir misé sur la divine jument (grâce aussi aux économies de son père, qu’il lui a subtilisées au passage). Sauf que Simon est mineur et qu’il ne peut encaisser son gain.

Quand il revient chez lui, il trouve sa mère dans le coma et la police lui annonce que son père a disparu. Il doit absolument le retrouver.  C’est le début d’une singulière et fascinante aventure…

p. 25

Singulière on l’aura compris au vu des planches qui illustrent cette chronique.

p. 14

On est tout d’abord déconcerté par le graphisme de l’album, réalisé avec des logiciels d’infographie : les personnages sont des points de couleur et les décors sont tous dessinés en plongée. Au tout début, on s’y perd un peu, surtout quand il s’agit de repérer Qui est qui (*). Mais les dialogues sont là pour nous éclairer, d’autant que l’agencement de chaque case a été conçu de manière à ce que lecteur sache toujours où il en est.

(*) Un exemple ? Daisy Hope : point turquoise cerclé de bleu marine ; Simon Hope : point orange cerclé de marron clair ; Dan Hope : point vert bouteille cerclé de noir…

Et ainsi de suite jusqu’au dernier personnage, et ils sont nombreux. Très rapidement les visages des un(e)s et des autres se dessinent, on entre de plain-pied dans ce scénario un peu foldingue, un peu polar, plutôt noir, et en totale résonance avec l’actualité.

Car Martin Pinchaud ne se contente pas d’être un « pointilliste« * de talent, il met aussi l’accent sur les grands thèmes qui continuent de polluer nos sociétés, à commencer par les violences conjugales et celles qui sont faites aux enfants par d’autres enfants.

  • N.D.L.R. Avec l’admiration sans bornes que nous vouons aux véritables Pointillistes.

Anne Calmat

Martin Panchaud est né en 1982 à Genève, en Suisse, et vit depuis quelques années à Zurich. Auteur et illustrateur, il a réalisé plusieurs bandes dessinées, des récits graphiques grand format et de nombreuses infographies, dans un style visuel unique. Sa très forte dyslexie a été un frein à sa scolarité et l’a empêché de suivre des études supérieures. Il a néanmoins suivi une formation de bande dessinée à l’EPAC, à Saxon, puis a obtenu un Certificat Fédéral de Capacité de graphiste à Genève. Sa dyslexie lui a fait placer la lecture, ainsi que l’interprétation des formes et de leurs significations, au centre de ses recherches, et l’a incité à choisir un style très particulier pour exprimer sa créativité et raconter des histoires. Grâce à son travail, il a reçu plusieurs récompenses et a effectué de nombreuses résidences artistiques afin de développer ses projets de création. Exposé dans divers établissements culturels en Europe, comme le Barbican Centre de Londres et le Centre
culturel Onassis Stegi d’Athènes, il s’est notamment distingué par son impressionnante œuvre intitulée SWANH.NET, une adaptation dessinée de 123 mètres de long de l’épisode IV de Star Wars, mise en ligne en 2016 (v. ci-après).
La Couleur des choses, son premier roman graphique, a été initialement publié en allemand par Edition Moderne en 2020 et a remporté de nombreux prix en Suisse et en Allemagne.

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