La Nuit de la Saint-Jean – Reetta Niemensivu – Ed. Cambourakis –

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Copyright R. Niemensivu (scénario et dessin) / Cambourakis – 94 p., 18 euros

Coup d’oeil dans le rétro (17 juin 2016)

Il est des images ou des sensations qui renvoient instantanément à des épisodes à jamais inscrits dans notre mémoire. Un air de musique ou le parfum entêtant d’une fleur et c’est tout un pan de notre vie qui ressurgit.

Dans cette BD autobiographique, écrite sous la forme d’un long flash-back, un gros orage est venu troubler la quiétude d’une soirée familiale. La grand-mère de l’auteure se souvient de celui, plus terrible encore, qui changea le cours de son existence, alors qu’elle sortait à peine de l’enfance.

Autrefois, raconte-t-elle, le solstice d’été était – et demeure – une source de fantasmes pour beaucoup de filles et de garçons. Fantasmes réalisables, croyaient-ils, par la pratique de rites d’envoûtement, issus de traditions païennes…


Sur les premières planches de l’album, deux groupes d’adolescents s’observent en catimini. Eux font leur choix, élaborent des stratégies d’attaque, elles font mine de regarder dans une autre direction.

Le souvenir de rites ancestraux, censés attirer les faveurs de l’élu(e), vient alors en renfort : cueillir une fleur de fougère la nuit de la Saint-Jean apportera richesse, amour et bonheur éternel à celui ou celle qui l’a dénichée. Enfouir son corsage dans une fourmilière pendant trois nuits consécutives donnera un pouvoir de séduction à nul autre pareil. Se rouler nue dans un champ de seigle mènera immanquablement à l’être aimé. Certaines jeunes filles y croyaient, d’autres non. Les garçons optaient en général pour des « travaux d’approche » plus expéditifs.

La Saint-Jean cette année-là (nous sommes en 1920) coïncidait avec la Confirmation des adolescentes, (l’équivalent chez les luthériens de la Communion solennelle des catholiques). Presque tous les villageois étaient réunis dans la paroisse pour assister à la cérémonie, qui selon la tradition devait s’achever par un immense feu de joie sous le soleil de minuit. L’arrivée d’un nouveau pasteur, dont ce devait être le premier prêche, ajoutait encore à l’exaltation générale.

Mais il en fut tout autrement…

L’auteure finnoise livre un album étrange et décalé, qui ne manque pas charme. Le trait tout en rondeurs et les dessins à dominantes brun clair, sépia et blanc servent particulièrement bien cette histoire, dont l’issue déroutera probablement plus d’un lecteur, quant au sens à lui donner.
Anne Calmat

Reetta Niemensivu est née à Parkano, une petite ville de Finlande, en 1979. Elle suit des études de graphisme et d’illustration à Lhati et Helsinki, avant de devenir illustratrice et auteur de bandes dessinées. Elle puise son inspiration dans ses souvenirs et les histoires qu’on lui racontait encore enfant. Plusieurs anthologies ont recensé son œuvre et inscrivent Reetta Niemensivu parmi les auteurs remarqués de la bande dessinée finlandaise. La nuit de la Saint-Jean était sa troisième publication.

La mémoire dans les poches – Luc Brunschwig – Etienne Le Roux – Ed. Futuropolis

Copyright L. Brunschwig (scénario) et E. Le Roux (dessin) /Futuropolis, 2017 – Coffret 3 volumes 49,40 €

Coup d’œil dans le rétro

La Mémoire dans les poches raconte la destruction d’une famille dont les liens se sont tissés sur de fausses bases et un rapport idéalisé entre trois êtres qui croyaient parfaitement se connaître.

Sur la première planche du tome 1, un certain Sidoine Letignal, un jeune enfant dans les bras et un chien collé à ses basques, tente d’acheter une boîte de lait Premier âge et un biberon dans une pharmacie. Face aux questions inquisitrices de la vendeuse, il s’enfuit. On le retrouve un peu plus tard dans le bistrot où il a trouvé refuge. Une jeune mère allaite son bébé, Letignal lui demande si elle verrait un inconvénient à en faire autant pour ”le sien”. Tollé général, l’homme est sommé de s’expliquer.

Didoine raconte alors son histoire – à laquelle se mêlent, pour nous lecteurs, quelques réminiscences de son enfance durant la Seconde Guerre mondiale.

L’histoire du couple qu’il formait il y a encore peu de temps avec sa femme, Rosalie. Un couple exemplaire au service des plus déshérités, admiré de tous, et avant tout de leur fils Laurent, un écrivain en devenir qui a suivi les traces parentales en donnant des cours d’alphabétisation dans un centre socio-culturel…

T. 1

Le septuagénaire explique qu’il n’a pas bronché lorsque Rosalie a refusé catégoriquement d’accueillir chez eux la jeune protégée de Laurent, une réfugiée algérienne sans papiers, enceinte de huit mois ; mais qu’il a quitté le domicile conjugal lorsque Malika a été expulsée de France, contrainte d’abandonner l’enfant du déshonneur, conçu hors-mariage en Algérie. ”C’était moi la cause de toute cette chienlit, je me suis dit que c’était peut-être un service à rendre”. Il aurait pu ajouter ”pendant qu’il en était encore temps”.

T. 2

Pourquoi cet homme a-t-il rompu les amarres de façon aussi radicale ? On se dit que sa décision n’est pas sans rapport avec les images en flash-back qui le montrent enfant, du temps où il s’appelait Isaac.

Le second opus se concentre sur Laurent. Son père a disparu depuis trois ans avec le bébé de Malika. Le jeune homme est maintenant un écrivain à succès que l’on invite sur les plateaux de télévision. Un soir, l’occasion lui est offerte de lancer appel à témoins via le petit écran. Le voyage qu’il va par la suite entreprendre pour retrouver le fugitif sera pour lui l’occasion de lever une partie du voile sur ce qui a été tu pendant trop longtemps.

On n’en dira pas beaucoup plus, si ce n’est que cet épisode n° 2 est celui de la vérité si complexe des êtres et des choses : le malentendu sur lequel s’est fondé l’union en apparence idyllique de ses parents, les rancœurs de sa mère, la pusillanimité de son père, qui n’avait d’autre étai que la cellule familiale.

Le tome 3 revient longuement la quête du fils de Didoine et sur la genèse de son geste. On comprend pourquoi la tentation pour lui de faire taire ses convictions humanistes afin garder la stabilité du lien qui le protégeait des fantômes de son passé, a d’abord prévalue, et pourquoi elle a ensuite été balayée par l’absolue nécessité de venir en aide à la jeune fille.

La fin de ce roman graphique est particulièrement forte. Elle renvoie à ces hommes et ces femmes qui, au soir de leur vie, voient ressurgir des pans entiers de leur jeunesse et s’effacer les souvenirs des années qui ont suivi, réduites bien souvent pour eux à quelques dates griffonnées sur un morceau de papier enfoui dans leurs poches.

T. 3

On ne peut que souscrire au commentaire que fait l’éditeur à propos de ce triptyque intimiste : « À la justesse de l’écriture de Luc Brunschwig, répond la sensibilité du dessin d’Étienne Le Roux, pour offrir à cette histoire du quotidien, une lumière et une chaleur qui pourraient être celles de l’humanité. »

Anne Calmat

L’attente – Keum Suk Gendry-Kim – Ed. Futuropolis

« Une famille coréenne brisée par la partition du pays »
Copyright Keum Suk Gendry-Kim (texte et dessin) / Sarbacane
Depuis le 5 mai 2021, 245 p., 26 €

L’attente, c’est ce que vivent ces femmes et ces hommes, séparés des leurs depuis près de soixante-six ans, et qui ne sont autorisés à les revoir qu’à la faveur de relations apaisées entre le Nord et le Sud… et lorsque la chance leur a souri. Une attente interminable pour des retrouvailles forcément bouleversantes à bien des égards, mais parfois déconcertantes quant au fossé idéologique qui s’est creusé entre ceux qui sont restés et les autres.

Une attente souvent vaine aussi, comme c’est le cas pour la mère de l’auteure.

Ici, la dernière réunion en date doit avoir lieu le 28 août 2018. Guija 92 ans a échoué dans sa demande, c’est une de ses amies qui a été sélectionnée par tirage au sort. Tout sa vie Guja a espéré retrouver son mari et son fils, perdus de vue dans la foule qui fuyait les bombardements américains.

Elle avait alors poursuivi sa route, son nourrisson suspendu dans un pagne accroché à sa poitrine, espérant les retrouver à la frontière sud-coréenne.

« Saisie par un sentiment d’urgence alors que la génération qui a connu la guerre s’éteint et que la nouvelle oublie le passé, j’ai interrogé ma mère pour qu’elle me raconte ces blessures traumatisantes de la guerre et de la séparation. » Keum Suk Gendy-Kim

Plusieurs chapitres sont consacrés à sa jeunesse dans le Nord, sous occupation japonaise jusqu’en 1945, puis à l’accalmie qui s’en est suivie, avant que Kim Il-Sung et les communistes chinois n’attaquent la Corée du Sud cinq ans plus tard.

Ce long flash-back nous permet de découvrir les us et coutumes d’une société patriarcale dans laquelle les mères enseignaient à leurs filles l’art de la soumission : « Après mon mariage, j’ai été sourde, aveugle et muette pendant trois ans » lui avait dit la sienne. La jeune femme avait cependant eu un bon mari, deux magnifiques enfants, et tout le loisir de s’exprimer à sa guise. Mais ce bonheur n’avait été que de courte durée…

Un récit familial pudique au retentissement profond et durable, servi par un coup de crayon à l’image de Guija : résolu.

Anne Calmat

Photo Nicolas Grivel

Keum Suk Gendry-Kim est née en 1971 en Corée du Sud. Elle est dessinatrice et traductrice. Ses livres sont publiés en France depuis 2012 (Le chant de mon père, Ed.Sarbacane) et portent le témoignage de ceux qui ont subi les outrages de la guerre en même temps que la fresque de son pays natal. Étudiante en peinture à l’Université de Sejong, elle intègre plus tard l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.