Archives de catégorie : En avant-première (communiqué)

Prochainement à l’affiche, prochainement en librairie…

BD – Freinet L’éducation en liberté – Sophie Tardy-Joubert – Aleksi Cavaillez – Ed. Delcourt (suivi de) Au Cœur de la Troisième Population – Ed. Futuropolis

« C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris« , écrivait Célestin Freinet dans Œuvres pédagogiques 

À Vence, où le couple Freinet s’établit en 1934, les promenades au grand air, les visites chez les artisans sont autant de leçons sur le vif. Les classes vertes, les journaux, les exposés, autant d’initiatives qui font partie du quotidien des cours. Convaincus que pour changer la société, il fallait d’abord changer l’école, Célestin et Elise Freinet révolutionnent la pédagogie. Alors que l’enseignement traditionnel est centrée sur la transmission des savoirs, la pédagogie Freinet place l’élève au cœur du projet pédagogique. Elle prend en compte la dimension sociale de l’enfant, voué à devenir un être autonome, responsable et ouvert sur le monde.

Célestin et Elise posent ainsi les bases de la pédagogie moderne en mêlant expérience et autonomie. Leurs méthodes nouvelles bousculent et dérangent au début – comme la plupart des novateurs, « ils ont tort d’avoir raison trop tôt ». Cependant que leurs règles continuent d’inspirer encore aujourd’hui, à commencer par les deux auteur-e-s de cette bande dessinée.

Dans un tout autre domaine, mais avec un toile de fond une même ligne directrice :  » Comment, sortir des sentiers battus aide à puiser en soi des ressourses insoupçonnées », on (re)découvre dans la foulée l’expérience, révolutionnaire en son temps et toujours originale, menée depuis 1956 à la Clinique de psychothérapie institutionnelle de la Chesnaie (Loir-et-Cher).

BD 2021-2022 – Coup d’oeil dans le rétro

BD-REPORTAGE AU CŒUR DE LA TROISIÈME POPULATION – AURÉLIEN DUCOUDRAY – JEFF POURQUIÉ – ED. FUTUROPOLIS

Depuis mai 2018 – Copyright A. Ducoudray, J. Pourquié / Futuropolis -122 p., 19€

Depuis 1956, la clinique de psychothérapie institutionnelle la Chesnaie a développé un modèle thérapeutique sans construire de mur d’enceinte ni fermer ses portes. À la Chesnaie, établissement conventionné, les médecins ne portent pas de blouses blanches, soignants et soignés se côtoient de façon indifférenciée. « On ne sait pas qui est qui. Il faut se parler pour le découvrir » prévient l’infirmière. Car ce sont les échanges qui sont au coeur de la thérapie, « leur traitement, c’est avant tout de leur redonner une vie sociale, on est vraiment dans le soin individuel, à la carte ». Les décisions sont prises collectivement lors de réunions hebdomadaires (investissements prioritaires, sorties culturelles…), chacun y va de sa proposition. Dans ce lieu de soins, qui est aussi un lieu de vie, l’association Club de la Chesnaie tient une place prépondérante et rallie tous les suffrages. Créé en 1959, le club joue notamment le rôle d’interface avec l’extérieur, il est ouvert à tous et accueille spectacles et spectateurs, résidence d’artistes, d’écrivains, d’illustrateurs… Nombre d’ateliers (artistiques, sportifs, culturels) sont régulièrement proposés.

Après avoir brièvement décrit le fonctionnement de l’établissement, les deux auteurs s’attachent aux rencontres qu’ils ont faites. L’approche retenue est naturaliste : à quelques exceptions près, le lecteur les accompagne dans tous leurs déplacements. « À la Chesnaie on marche beaucoup, on trottine, on cavale, on crapahute, on traîne du pied, on clopine, on flâne, on trépigne, on tourne, on retourne, on détourne (…) Y en a qui vont quelque part, d’autres nulle part, y en a certains qui semblent chercher où aller, d’autres qui ont trouvé, y en a qui ont oublié où ils vont… et d’autres qui ne l’ont jamais su. » Cela donne lieu à des anecdotes cocasses ; le compte rendu graphique qu’en fait Jeff Pourquié met surtout en évidence le fait que la maladie mentale n’est la plupart du temps pas fatalement « visible » : l’agitation n’est pas la règle, celles et ceux avec lesquels Ducoudray et Pourquié interagissent n’expriment que rarement les troubles qui les habitent. D’ailleurs, lorsqu’ils le font, ils manifestent, à quelques exceptions près, plus d’angoisse que d’agressivité.

Le personnel est polyvalent. Il peut, selon un planning établi à l’avance, tout aussi bien affecté être à la distribution des médicaments, qu’au ménage ou à la préparation des repas. « On est sur des « missions » entre six mois et un an (…) On voit ainsi nos patients autrement que dans une relation figée ». Idem pour les patients, et pour nos deux bédéistes qui, dans le cadre de la répartition des tâches tournantes, vont ponctuellement être affectés aux fourneaux ou à la plonge. « Pourvu qu’on ne nous demande pas d’être psys ! »

Ducoudray et Pourquié décrivent avec humour et sans sensationnalisme les pathologies de ceux qui ont été pris en charge à la Chesnaie. Des visages, des mots, des attitudes, des parcours de vie. Les planches sont très denses, très dialoguées – sept cases en moyenne par planche. Trois pleines pages ont été plus spécifiquement dévolues à trois pensionnaires, avec quelques-unes de leurs représentations mentales en arrière-plan.

Un beau reportage qui tord le cou à quelques clichés sur la maladie mentale et porte haut les couleurs de l’humanisme. Ici patients et soignants s’enrichissent mutuellement et l’on rêverait que cette expérience, qui en France a été reproduite dans trois ou quatre établissements, devienne monnaie courante, avec ici un rapport nombre de patients/nombre de soignants défiant semble-t-il toute concurrence.

Anne Calmat

BD – Le Labyrinthe inachevé – Jeff Lemire – Ed. Futuropolis

Copyright J. Lemire / Futoropolis
En librairie le 24 août – 256 p., 27 € 
Juin 2020 (v. Archives)

Après The Nobdy, inspiré du roman de G.H. Welles, L’Homme invisible (v. ci-après), Jeff Lemire revient avec ce roman graphique dans lequel  le surnaturel côtoie le réel et où – comme c’est souvent le cas chez lui – les liens familiaux vont de paire avec le spleen de son personnage principal.

Will est obsédé par sa fille morte dix ans auparavant, et par son incapacité à se rappeler son visage et les événements importants qui ont jalonné sa vie. Ne lui reste en mémoire que ce pull trop grand pour elle qu’elle portait, et qui sentait la naphtaline…

Will en néglige toute socialisation, dans sa vie privée comme au travail. Jusqu’à ce qu’un mystérieux appel téléphonique au cœur de la nuit chamboule sa vie. L’appel lui indique que sa fille est toujours vivante, coincée dans le labyrinthe d’un livre de jeux qu’elle n’avait pas terminé. Convaincu que son enfant le contacte d’un espace qui se situe dans un monde intermédiaire, il va utiliser le labyrinthe inachevé dans l’un de ses journaux et une carte de la ville pour la ramener à la maison…

Jeff Lemire

Jeff Lemire est né en 1976 et a été élevé dans le comté d’Essex (Canada), près du Lac Saint-Claireau. Il publie à la fois pour la scène alternative et pour le grand groupe DC Comics, où il est principalement scénariste. Il a étudié le cinéma, puis décidé de poursuivre dans le comics lorsqu’il a réalisé que son tempérament solitaire ne collait pas avec le métier de réalisateur.

Moi qui ai souri le premier – Daniel Arsand – Ed. Actes Sud

Roman – En librairie le 17 août 2022 (15 € )
Parution simultanée en version numérique (10€90)

Il y a près de deux décennies, j’ai publié un récit où je clamais que j’étais encore puceau à vingt ans et des poussières. Quelle inventivité possède le déni ! Mensonge par lequel je baissais le rideau de fer sur un viol, une disparition (vécue comme un abandon), un passage à tabac (évoqué, lui, mais falsifié, comme désexualisé) qui fracturèrent mon adolescence et me hantent pour toujours« .

Trois souvenirs d’adolescence qui signent plus encore que la fin de l’innocence, la fin prématurée des promesses. Ce texte brûlant, le plus intime et le plus cru de Daniel Arsand, peut se lire comme le making of de son incroyable roman, « Je suis en vie et tu ne m’entends pas« .

Mais aussi, comme le résumé de toute une vie ou sur les effets des violences sexuelles sur la vie et la construction de ceux qui les subissent. Quelque part dans ce texte, Daniel Arsand écrit : “Il n’est pas en moi que des orages, il n’est pas en moi que des ruines.

Et pourtant, on peut lire Moi qui ai souri le premier comme une visite privée de ces orages et de ces ruines laissés en lui par trois rencontres déterminantes, trois souvenirs d’adolescence qui sont aussi des possibles trahis, qui signent, plus encore que la fin de l’innocence, la fin prématurée des promesses. Débusquer la lumière, la force, la beauté au-delà du saccage – c’est sur le terrain du langage réinventé que s’érige, entre résistance têtue, secret livré et liberté farouche, ce bref livre éblouissant.

« Il y a moins longtemps que cela, j’ai entrepris un roman sur les massacres d’Adana (1909) qui préfiguraient le génocide arménien. Je tentais par des mots et des histoires de dialoguer avec le silence que garda mon père, Hagop Arslandjian, sur ce qu’il avait vécu. Brusquement j’en interrompis la rédaction, la suspendis pour quelques semaines. Le silence paternel venait de me renvoyer, violemment et sans échappatoire, à celui que j’observais sur ce que j’avais vécu à quatorze, quinze ans. J’écrivis d’un jet un viol, une disparition et un passage à tabac. Je me crus en règle avec moi-même et remisai les pages dans un tiroir.

Et puis j’écrivis la renaissance d’un « triangle rose » après Buchenwald.


Et puis j’appris, désespéré et découragé, qu’en Tchétchénie on internait les pédés dans un camp où ils étaient torturés, liquidés, et si on les libérait c’était pour que les familles prennent le relais d’une destruction. Durant des mois et des mois, je ne sus plus comment écrire une histoire, ce qu’était simplement écrire. Un jour, enfin, j’ai ressorti d’un certain tiroir un certain texte que je me mis à retravailler dans ma bienfaitrice solitude, essayant de l’intensifier, et je regardai en face ce qui avait été. Et je dis ce que j’avais à dire.”

À PROPOS DE L’AUTEUR

Portrait de l’écrivain Daniel Arsand en juin 1998, France. (Photo by Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Éditeur et écrivain, Daniel Arsand est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont notamment La Province des Ténèbres (Phébus, 1998, et Libretto, prix Femina du premier roman), En silence (Phébus, 2000, et  Ivresse du fils (Stock, 2004), Un mois d’avril à Adana (Flammarion, 2011, prix Chapitre du roman européen) et, le plus récent, Je suis en vie et tu ne m’entends pas (prix Jean-d’Heurs du roman historique, prix littéraire des Genêts, prix du Roman gay), paru aux éditions  Actes Sud en 2016.

Sexisme man fait du sport – Isabelle Collet – Philip – Editions Lapin

https://youtu.be/L-BuvFOXWdA

Préface Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, enseignante-chercheuse au Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le Sport (LVIS) de l’Université de Lyon1.

Copyright Ed. Lapin – 80 p., 9 € – Sortie le 13 mai 2022

Depuis #metoo, les discussions à bâtons rompus sur l’égalité des sexes et les discriminations envers les femmes ont montré que l’égalité des sexes n’est pas encore là. Restera-t-il des différences physiques indépassables entre les hommes et les femmes ? Quand on y regarde de plus près, il s’avère qu’on a du mal à différencier « plus fort » et « mieux entraîné », « plus fort » et « socialement avantagé » et, voire à différencier « femme » et « homme »… Rien n’est clair, dans cette histoire de sport, de sexe et de genre…

Heureusement, les lapins sportifs de Phiip, guidés par la prose rigoureuse et scientifique d’Isabelle Collet, vont décrypter pour nous les mécanismes du sexisme dans le sport, et proposer des pistes pour le futur.
 

L’histoire des sportives est celle d’un combat ! Sans doute est-il nécessaire de rappeler qu’être sportive, en France comme ailleurs, a été et demeure toujours un sport de combat ! Effectivement, nombreux sont les travaux en histoire et/ou en sociologie du sport depuis une vingtaine d’années qui attestent combien le mouvement sportif et olympique a participé́ et participe encore à « menacer (les femmes) de façon ponctuelle ou régulière, dans leur autonomie, leur dignité ou leur intégrité physique ou psychique », comme le souligne Thierry Terret en 2013 dans l’ouvrage Sport, genre et vulnérabilités au XXe siècle.

Ainsi, les sportives ont lutté contre trois catégories d’inégalités. En premier lieu, des inégalités d’accès aux institutions sportives et aux compétitions (notamment les plus prestigieuses) que celles-ci organisent.

À titre d’exemple, rappelons qu’il faut attendre 1970 pour que des femmes soient autorisées à prendre une licence sportive à la Fédération française de football ; 1984 pour qu’elles soient autorisées à courir le marathon olympique et 2014 pour qu’elles récoltent des médailles olympiques au saut à ski… Si ces inégalités d’accès tendent aujourd’hui à disparaître lorsqu’il s’agit des terrains sportifs (toujours pas de femmes au départ d’un Grand Prix de Formule 1…), elles sont toujours d’actualité lorsqu’il est question d’accès aux fonctions de dirigeantes ou d’entraîneures, a fortiori aux niveaux national et international. Rares sont les femmes à accéder à des postes à haut pouvoir décisionnel, si bien qu’on ne parle pas seulement de plafond de verre, mais aussi de plancher qui colle dans le milieu sportif comme ailleurs ! En second lieu, des inégalités de traitement sont à l’œuvre dans la mesure où les sportives sont souvent sous-dotées à tous les niveaux pour s’entraîner et performer. Moins de sections dites féminines, des budgets moindres, moins de créneaux horaires, moins d’encadrant·es qualifié·es, etc., contribuent, de façon sournoise, car souvent passée sous silence, à complexifier leur engagement dans le sport.

Enfin, des inégalités de reconnaissance perpétuent la croyance d’une moindre valeur des femmes et/ou du féminin dans le sport. Leurs performances sont alors parfois déconsidérées (si une femme l’a fait, c’est que c’était pas si dur que cela… ou wouah ! c’est fort pour une femme !), parfois invisibilisées (qui sait que Sarah Thomas détient le record de traversée de la Manche avec deux allers-retours entre Douvres et le cap Gris-Nez en 54 h de nage ?). Pas toujours facile d’être sportive, surtout lorsque celle-ci transgresse les standards de la « bonne féminité » ou s’aventure dans des bastions de masculinité comme le rugby, la boxe, le cyclisme ou les échecs (car oui, c’est un sport) !

En 2022, est-il encore possible d’ignorer ces inégalités, ces discriminations et même ces violences à l’encontre des femmes (voir l’enquête publiée dans Disclose le 11 décembre 2019 qui révèlent les cas de violences sexuelles dans le sport) ? Des prises de conscience s’opèrent et, progressivement, les lignes bougent. Depuis 2013, des plans de féminisation se développent au sein de certaines fédérations sportives françaises pour promouvoir des actions en faveur des femmes et jeunes filles (cette dynamique a permis à la Fédération française de football de tripler le nombre de ses licenciées en moins de 10 ans, passant de 50 000 en 2011 à 200 000 en 2019). Depuis 2014, une politique des quotas est mise en place en vue d’augmenter progressivement le nombre de femmes dans les comités exécutifs des fédérations sportives. En février 2022 est adoptée (non sans difficulté) la loi Sport fixant pour 2024 l’objectif de parité dans les instances nationales du sport et pour 2028 à l’échelon régional. Enfin, dans le cadre du plan impact et héritage des Jeux olympiques de Paris 2024, l’état français crée le label « Terrain d’égalité » qui sera attribué aux organisateurs d’événements sportifs qui respecteront une vingtaine de critères et d’actions destinés à promouvoir la parité. Bien sûr, ces avancées ne sont que partielles et de nombreux problèmes ou limites demeurent. Les plans de féminisation ne sont, pour l’heure, ni obligatoires, ni sources de sanctions si une fédération décide de ne rien ou peu faire ; les personnes en charge des dossiers sont souvent peu formées aux problématiques et méthodes en études de genre ; les femmes sont plus souvent secrétaires que présidentes lorsqu’elles intègrent le comité exécutif d’une fédération sportive… La liste serait longue. Parmi les axes d’action possibles, celui de la formation m’interpelle particulièrement. Effectivement, en tant qu’enseignante-chercheuse, dit Isabelle Collet, je suis convaincue que l’égalité femmes/ hommes ne s’improvise pas. être volontaire et/ou de bonne volonté est une chose, être formé·es (et encore mieux qualifié·es) aux théories et aux méthodes permettant d’analyser et de remédier aux inégalités en est une autre. Aujourd’hui, il est impératif de multiplier les formations au genre à destination de tous les agent·es, (salarié·es ou élues) du mouvement sportif et de faire de l’égalité femmes/hommes un métier. Il est aussi impératif d’informer et d’impliquer les plus jeunes : leur dire que tous et toutes ne prennent pas le départ sur la même ligne et leur permettre d’identifier les obstacles tout comme les moyens de les déconstruire.

Avec humour, Sexisme Man œuvre à cette ambition éducative, ludique et esthétique. Entre les mots concis et percutants d’Isabelle, et le trait fin et incisif de Phiip, Sexisme Man contribue à éveiller de nouvelles consciences et à nourrir les engagé·es de demain.

Isabelle Collet est professeure en sciences de l’éducation à l’université de Genève et directrice du groupe de recherche « Genre, Rapports intersectionnels, Relation éducative » (G-RIRE).

Philip dessine des lapins qui luttent contre le sexisme et publie des livres. Il est le fondateur des éditions Lapin. (V. interview https://youtu.be/L-BuvFOXWdA