La poule qui voulait…

d’Hanna Johansen (histoire) et Käthi Bhend (illustrations) – Ed. La Joie de Lire (nov. 2017) – Traduit de l’allemand par Lilo Neis et Anna Salem-Marin.

72 p., 13.90 € (À partir de 5 ans) 72 p., 13.90 €

« Il était une fois trois mille trois-cent-trente-trois poules qui vivaient dans un grand hangar à poules. Dans l’air flottait une odeur puante de fiantes et de graines fortifiantes, et sur le sol, c’était la bousculade, car chaque poule avait juste assez le place pour ses propres pattes, rien de plus. »

Entre pondre des œufs en or – ce qui reste malgré tout hautement improbable – et permettre à trois mille trois-cent trente-trois compagnes de galère de cesser de se piquer du bec entre elles, furieuses de se faire marcher en permanence sur les pattes et de ne pouvoir s’acquitter en toute quiétude de leur mission nourricière, il n’y a pas à hésiter.

© La Joie de Lire.

L’héroïne de cette fable, que n’auraient probablement pas désavouée Jean de La Fontaine, Ésope ou Charles Perrault, n’est peut-être pas encore en âge de déposer son premier oeuf sur l’infâme paillasse qui lui sert de nid, mais elle n’a pas pour autant les deux pattes dans le même sabot. Son picotage assidu dans un angle de leur habitat commun va être pour elle l’occasion de bouleverser sa vie et celle de ses congénères, et de leur permettre de découvrir qu’au-delà de la grisaille de leur quotidien, il y a la verdeur des prés et des pâturages, la blondeur des champs de blé, la quiétude d’une mare aux canards, la saveur d’un tas de fumier mûri à l’air libre. Quant aux œufs en or, ils ont naturellement ici la force d’une métaphore…

Une fable ciselée par les beaux dessins de Käthi Bhend, qui enchantera petits et grands.

Anne Calmat

Ailefroide – Scénario Olivier Bocquet et Jean-Marc Rochette, illustrations Jean-Marc Rochette – Ed. Casterman

Coup d’œil dans le rétro, juillet 2018

POSTFACE BERNARD AMY / Ed. Casterman – 290 p., 28 €

Il n’y a pas deux vies d’alpiniste semblables, parce qu’il n’y a pas deux listes de sommets, de réussites et d’échecs semblables. En revanche, toutes les histoires d’alpiniste ont un point commun : leur commencement. Les débuts en alpinisme de Jean-Marc et Sempé, tels que racontés par Jean-Marc, pourraient sembler anecdotiques. Il n’en est rien. Ils sont remarquablement exemplaires. Ce que vivent aujourd’hui les jeunes gens qui découvrent l’univers de la haute montagne diffère peu de ce que nous montre le récit de Jean-Marc. Et il suffit de lire les nombreuses biographies publiées par les alpinistes depuis que l’ascension des montagnes est devenue un fait social, pour réaliser que tous ont vécu de la même façon leur « entrée en alpinisme ». Bernard Amy

Le peintre-sculpteur Jean-Marc Rochette, co-auteur de la série post-apocalyptique desTransperceneige (Intégrale parue chez Casterman en 2013), signe ici un roman autobiographie d’une incroyable richesse, tant sur le plan graphique qu’émotionnel.

Enfant, à Grenoble, sa double passion pour les arts et les hauteurs lui a été transmise par sa mère, qui l’entraînait dans les musées, mais aussi dans de multiples randonnées pédestres en direction des sommets environnants du Massif des Écrins.

© JM Rochette

On le découvre tout d’abord en arrêt devant une toile de Chaïm Soutine intitulée Le bœuf écorché, émerveillé par la force de l’œuvre. Quelques planches plus loin, le jeune Rochette a accompagné sa mère dans l’une de ces randonnées en moyenne montagne qu’elle affectionne tant. « C’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de la montagne. C’était d’une beauté absolue et je n’avais qu’une idée en tête : monter, monter tout en haut. »

© JMR

À l’école, il s’ennuie ferme. Son inclinaison pour le dessin, balayée d’un revers de main par son professeur, est pour lui une source de réconfort. Son second échappatoire va être la varappe le long des parois rocheuses que l’on trouve à l’extérieur de la ville, en compagnie de l’un de ses futurs compagnons de cordée, Philippe Sempé.

Rapidement, leur objectif sera l’escalade de la face nord d’Ailefroide. Mais auparavant, il leur faut faire leurs classes.

Dès lors, chaque expérience va être plus exigeante que la précédente… 

© JMR

Le jeune Rochette a maintenant pris de l’assurance, il tente même l’ascension d’un glacier en solo, pour les beaux yeux de deux filles. Alors qu’il s’attend à être félicité par les alpinistes qu’il a dépassés au pas de charge, il se fait remonter les bretelles pour avoir pris des risques inconsidérés. Il retiendra la leçon et se souviendra de ceux que la montagne a dévorés, sans jamais rendre leurs corps.

Nous partageons avec lui les nuits à la belle étoile, les bivouacs, les avalanches, les chutes de pierres qui exposent au pire (et dont Rochette fera les frais), les crevasses qui happent les corps, les escalades à corde tendueles rappels à l’épaule… 

Que la montagne est belle et vibrante sous les pinceaux de Jean-Marc Rochette !

© JM Rochette

Le récit s’articule autour des différentes ascensions effectuées. Il permet aussi de mettre en lumière les grands noms de l’alpinisme : Edward Whymper, Gaston Rébuffat, Lionel Terray… Et plus près de nous, Bruno Chardin ou Jean-Claude Zartarian. Mais aussi, d’appréhender une époque révolue et une façon, plus romanesque et peut-être moins pragmatique, d’aborder chaque expédition.

Bien qu’ayant dû renoncer à être guide de haute montagne, suite à un grave accident survenu lors d’une course en solo, Jean-Marie Rochette considère qu’être alpiniste, c’est pour la vie. Au retour d’une escalade difficile dans le Massif des Écrins en 2016, il a déclaré à Bernard Amy : Tu te rends compte, je n’avais pas grimpé depuis quarante ans ! Et ce qui est formidable, c’est que tout m’est revenu, comme si ça datait d’hier.

Anne Calmat


Marathon – Nicolas Debon – Ed. Dargaud

JO Amsterdam 1928
Copyright N. Debon (texte et dessin) / Ed. Dargaud – Depuis le 2 juin 2021 – 120 p., 19,99 €

2h 32′ 57″ dans la vie d’un homme…

La bd débute avec l’arrivée des athlètes dans le stade Olympique d’Amsterdam. Les aficionados reconnaissent leurs héros et les exclamations enthousiastes fusent de toutes parts.

En fin de délégation : le marathonien Boughéra El Ouafi. Cette fois, les commentaires sont d’une tout autre teneur.

« Chez ces gens-là, ces indigènes qui ont grandi sous le soleil des colonisés, dans un cadre naturel et immuable où tout semble se répéter, il s’est enraciné comme une paresse héréditaire, une passive nonchalance qui les empêche de concevoir la notion même de compétition« …

Boughéra El Ouafi est sur le point de prouver d’une façon éclatante le contraire.

L’auteur s’attarde tout au long de l’album sur la compétition, dont nous suivons « en direct » les épreuves physiques subies par cet homme humble et doux, que la Fédération française d’athlétisme, et plus largement l’État français, abandonneront par la suite, comme on supprime une ombre au tableau.

Une longue postface consacrée à l’itinéraire de Boughéra El Ouafi parachève cet album qui remet sous le feux de projecteurs injustement éteints l’un des plus grands athlètes du 20è siècle. Remarquable et nécessaire.

Anne Calmat

Nicolas Debon est né en 1968 en Lorraine.
Il étudie à l’école des Beaux-Arts de Nancy, puis enchaîne des petits boulots dans l’administration culturelle.

En 1993, il part au Canada, où il réside une dizaine d’années, et devient notamment, dessinateur de vitraux. Un cours du soir lui fait découvrir l’univers de l’illustration jeunesse.
Ses premiers travaux, publiés par des éditeurs nord-américains, sont bientôt remarqués : il est ainsi finaliste des prix littéraires du Gouverneur général du Canada, et, en 2007, lauréat du Horn Book Award, un important prix américain de littérature jeunesse.

Nicolas vit désormais près de Paris, où il se consacre à l’illustration jeunesse (il a notamment travaillé pour Nathan, Gallimard Jeunesse, Flammarion-Le Père Castor ou Bayard) et, de plus en plus, à la bande dessinée. Il a également participé aux albums collectifs de la série La Fontaine aux fables (tomes 2 et 3, 2004-2006, Delcourt) comme dessinateur, tout en publiant son premier album en solo, Le Tour des géants (2009), chez Dargaud. Depuis, toujours chez le même éditeur, il a sorti L’Invention du vide (2012) et L’Essai (2015).

Le travail de Nicolas Debon se distingue par une extrême sensibilité et par une maîtrise impressionnante du dessin et de la couleur.

Hantée par une vieille folle moralisatrice – Shaghayegh Moazzami – Ed. Cà et Là (Communiqué)

Hantée – Depuis le 4 juin 2021 – Copyright S. Moazzami – Traduction de Hélène Duhamel – Ed. Çà et Là – 208 p., 20 €

Shaghayegh Moazzami est née en 1986 en Iran. En 2010, elle sort diplômée de l’Université des Beaux-Arts de Téhéran. Elle commence sa carrière d’artiste en tant que peintre, mais son intérêt pour la narration la pousse rapidement vers l’illustration et la bande dessinée. En 2016, à l’âge de 30 ans, elle quitte l’Iran pour s’installer au Canada à la faveur d’un mariage blanc. Depuis 2017, elle travaille en tant que dessinatrice pour des sites internet iraniens basés à l’étranger. Hantée est son premier roman graphique.

Elle dit toutes les difficultés qu’elle a connues dans son pays d’origine – aussi bien à l’école qu’au sein de sa propre famille – et qui l’ont poussée à s’exiler. Elle dit surtout comment, une fois arrivée au Canada en 2016, elle n’a pour autant pas réussi à trouver de répit et a continué de subir le poids de la religion et des traditions inculquées dans sa jeunesse.

Un poids qui s’est un jour manifesté par l’apparition d’une vieille femme imaginaire, bigote et ultra-conservatrice. Une vieille femme qui s’est mise à la persécuter, lui reprochant sans cesse son mode de vie occidental et lui faisant des remontrances chaque fois qu’elle faisait quelque chose d’interdit ou de mal vu dans son pays, comme par exemple faire du vélo, fumer quand on est une femme ou boire de l’alcool…

Hantée – Mikaël Ollivier – Nicolas Pliz – Ed. Jungle Frissons

Depuis le 10 juin 2021 – Copyright M. Ollivier, N. Pitz / Ed. Jungle – 128 p., 17 €

Il suffit parfois de presque rien pour que le malheur frappe à la porte. Ça va très vite : Planche 1 : Mathilde, dite Tilda, est à la bourre, sa jumelle accepte de la déposer en scooter au stade, un casque pour deux, son ainée de 25 minutes exige que ce soit Tilda qui le porte. Planche 2 : elles croisent la route d’un livreur qui vient de recevoir un appel sur son portable… Tout cela n’a pris que quelques instants.

La dernière vignette de la planche 2 laisse apparaître une jeune fille (celle de la couverture) au regard insondable, où se mêlent déréliction et contrition. Si seulement elle avait passé moins de temps dans la salle de bains ce matin-là…

Pour Tilda la vie continue malgré tout, malgré elle. Mais différemment.

Et plus précisément, au Refuge, un centre d’aide pour ados en difficulté, en quête de trouver un sens à leur existence. La nuit les pensionnaires aiment à se livrer à des séances de spiritisme. L’entrée en scène d’une « chasseuse de fantômes » – aux noirs desseins – va permettre à Tilda de trouver en elle un moyen inattendu d’y parvenir. N’est pas télépathe qui veut, pourtant Tilda doit se rendre à l’évidence, elle est une « passeuse d’âmes »…

C’est ici que la citation de Victor Hugo, inscrite en exergue de l’album, se rappelle à nous : « Les morts sont des invisibles, mais non des absents. »

Chacun de nous a son avis sur la question, mais qui peut affirmer avec certitude qu’il détient les clés des mystères de l’au-delà ? Qui en effet n’a jamais rêvé que celui ou celle venait de quitter cette terre, demeure à ses côtés ? «La vie n’est qu’un souffle énigmatique et ce qui en résulte ne peut être qu’un souffle énigmatique. », a écrit le peintre Jean Arp.

L’album explore joliment l’idée de vies parallèles, avec, pour peu que l’alchimie ait lieu, de possibles interférences entre les deux mondes.

Il s’agit souvent pour ceux qui sont restés, de dire à ceux qui les ont quittés ce qu’ils n’ont pas su ou eu le temps d’exprimer avant qu’il ne soit trop tard, de remplir le vide que leur disparition a laissé, ou tout simplement de ne pouvoir se résoudre à laisser s’envoler à jamais cette autre partie d’eux-mêmes.

Mais eux, ces immatériels, qu’attendent-ils ? Ne seraient-ils pas les otages de ceux qui refusent de les laisser aller vivre une tout autre vie dans cet Ailleurs qui les attend ?

Anne Calmat

Nicolas Pitz (Bruxelles) est à la fois formateur en webdesign et auteur de bande dessinée. On lui doit la trilogie Luluabourg, mais aussi Les jardins du Congo et Montana 1948 (v. BdBD Archives). En 2018, il se lance dans la bande dessinée jeunesse en adaptant les romans de Malika Ferdjoukh : La Bobine d’Alfred et Sombres citrouilles chez Rue de Sèvres. En 2020, il dessine Traquée avec Fabien Grolleau chez Glénat.

Mikaël Ollivier (Paris) écrit des films et des livres depuis une vingtaine d’années (La vie en gros, Eden, Tout doit disparaitre chez Thierry Magnier ou encore Trois souris aveugles, L’Inhumaine nuit des nuits chez Albin Michel. Pourtant, il ne sait toujours pas comment l’on fait, ni pourquoi. C’est sans doute pour cela qu’il continue aussi passionnément. Parce qu’il est encore un débutant, et compte bien le rester, comme en atteste cet album, son tout premier scénario de bande dessinée.

La Nuit de la Saint-Jean – Reetta Niemensivu – Ed. Cambourakis –

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Copyright R. Niemensivu (scénario et dessin) / Cambourakis – 94 p., 18 euros

Coup d’oeil dans le rétro (17 juin 2016)

Il est des images ou des sensations qui renvoient instantanément à des épisodes à jamais inscrits dans notre mémoire. Un air de musique ou le parfum entêtant d’une fleur et c’est tout un pan de notre vie qui ressurgit.

Dans cette BD autobiographique, écrite sous la forme d’un long flash-back, un gros orage est venu troubler la quiétude d’une soirée familiale. La grand-mère de l’auteure se souvient de celui, plus terrible encore, qui changea le cours de son existence, alors qu’elle sortait à peine de l’enfance.

Autrefois, raconte-t-elle, le solstice d’été était – et demeure – une source de fantasmes pour beaucoup de filles et de garçons. Fantasmes réalisables, croyaient-ils, par la pratique de rites d’envoûtement, issus de traditions païennes…


Sur les premières planches de l’album, deux groupes d’adolescents s’observent en catimini. Eux font leur choix, élaborent des stratégies d’attaque, elles font mine de regarder dans une autre direction.

Le souvenir de rites ancestraux, censés attirer les faveurs de l’élu(e), vient alors en renfort : cueillir une fleur de fougère la nuit de la Saint-Jean apportera richesse, amour et bonheur éternel à celui ou celle qui l’a dénichée. Enfouir son corsage dans une fourmilière pendant trois nuits consécutives donnera un pouvoir de séduction à nul autre pareil. Se rouler nue dans un champ de seigle mènera immanquablement à l’être aimé. Certaines jeunes filles y croyaient, d’autres non. Les garçons optaient en général pour des « travaux d’approche » plus expéditifs.

La Saint-Jean cette année-là (nous sommes en 1920) coïncidait avec la Confirmation des adolescentes, (l’équivalent chez les luthériens de la Communion solennelle des catholiques). Presque tous les villageois étaient réunis dans la paroisse pour assister à la cérémonie, qui selon la tradition devait s’achever par un immense feu de joie sous le soleil de minuit. L’arrivée d’un nouveau pasteur, dont ce devait être le premier prêche, ajoutait encore à l’exaltation générale.

Mais il en fut tout autrement…

L’auteure finnoise livre un album étrange et décalé, qui ne manque pas charme. Le trait tout en rondeurs et les dessins à dominantes brun clair, sépia et blanc servent particulièrement bien cette histoire, dont l’issue déroutera probablement plus d’un lecteur, quant au sens à lui donner.
Anne Calmat

Reetta Niemensivu est née à Parkano, une petite ville de Finlande, en 1979. Elle suit des études de graphisme et d’illustration à Lhati et Helsinki, avant de devenir illustratrice et auteur de bandes dessinées. Elle puise son inspiration dans ses souvenirs et les histoires qu’on lui racontait encore enfant. Plusieurs anthologies ont recensé son œuvre et inscrivent Reetta Niemensivu parmi les auteurs remarqués de la bande dessinée finlandaise. La nuit de la Saint-Jean était sa troisième publication.

La mémoire dans les poches – Luc Brunschwig – Etienne Le Roux – Ed. Futuropolis

Copyright L. Brunschwig (scénario) et E. Le Roux (dessin) /Futuropolis, 2017 – Coffret 3 volumes 49,40 €

Coup d’œil dans le rétro

La Mémoire dans les poches raconte la destruction d’une famille dont les liens se sont tissés sur de fausses bases et un rapport idéalisé entre trois êtres qui croyaient parfaitement se connaître.

Sur la première planche du tome 1, un certain Sidoine Letignal, un jeune enfant dans les bras et un chien collé à ses basques, tente d’acheter une boîte de lait Premier âge et un biberon dans une pharmacie. Face aux questions inquisitrices de la vendeuse, il s’enfuit. On le retrouve un peu plus tard dans le bistrot où il a trouvé refuge. Une jeune mère allaite son bébé, Letignal lui demande si elle verrait un inconvénient à en faire autant pour ”le sien”. Tollé général, l’homme est sommé de s’expliquer.

Didoine raconte alors son histoire – à laquelle se mêlent, pour nous lecteurs, quelques réminiscences de son enfance durant la Seconde Guerre mondiale.

L’histoire du couple qu’il formait il y a encore peu de temps avec sa femme, Rosalie. Un couple exemplaire au service des plus déshérités, admiré de tous, et avant tout de leur fils Laurent, un écrivain en devenir qui a suivi les traces parentales en donnant des cours d’alphabétisation dans un centre socio-culturel…

T. 1

Le septuagénaire explique qu’il n’a pas bronché lorsque Rosalie a refusé catégoriquement d’accueillir chez eux la jeune protégée de Laurent, une réfugiée algérienne sans papiers, enceinte de huit mois ; mais qu’il a quitté le domicile conjugal lorsque Malika a été expulsée de France, contrainte d’abandonner l’enfant du déshonneur, conçu hors-mariage en Algérie. ”C’était moi la cause de toute cette chienlit, je me suis dit que c’était peut-être un service à rendre”. Il aurait pu ajouter ”pendant qu’il en était encore temps”.

T. 2

Pourquoi cet homme a-t-il rompu les amarres de façon aussi radicale ? On se dit que sa décision n’est pas sans rapport avec les images en flash-back qui le montrent enfant, du temps où il s’appelait Isaac.

Le second opus se concentre sur Laurent. Son père a disparu depuis trois ans avec le bébé de Malika. Le jeune homme est maintenant un écrivain à succès que l’on invite sur les plateaux de télévision. Un soir, l’occasion lui est offerte de lancer appel à témoins via le petit écran. Le voyage qu’il va par la suite entreprendre pour retrouver le fugitif sera pour lui l’occasion de lever une partie du voile sur ce qui a été tu pendant trop longtemps.

On n’en dira pas beaucoup plus, si ce n’est que cet épisode n° 2 est celui de la vérité si complexe des êtres et des choses : le malentendu sur lequel s’est fondé l’union en apparence idyllique de ses parents, les rancœurs de sa mère, la pusillanimité de son père, qui n’avait d’autre étai que la cellule familiale.

Le tome 3 revient longuement la quête du fils de Didoine et sur la genèse de son geste. On comprend pourquoi la tentation pour lui de faire taire ses convictions humanistes afin garder la stabilité du lien qui le protégeait des fantômes de son passé, a d’abord prévalue, et pourquoi elle a ensuite été balayée par l’absolue nécessité de venir en aide à la jeune fille.

La fin de ce roman graphique est particulièrement forte. Elle renvoie à ces hommes et ces femmes qui, au soir de leur vie, voient ressurgir des pans entiers de leur jeunesse et s’effacer les souvenirs des années qui ont suivi, réduites bien souvent pour eux à quelques dates griffonnées sur un morceau de papier enfoui dans leurs poches.

T. 3

On ne peut que souscrire au commentaire que fait l’éditeur à propos de ce triptyque intimiste : « À la justesse de l’écriture de Luc Brunschwig, répond la sensibilité du dessin d’Étienne Le Roux, pour offrir à cette histoire du quotidien, une lumière et une chaleur qui pourraient être celles de l’humanité. »

Anne Calmat

L’attente – Keum Suk Gendry-Kim – Ed. Futuropolis

« Une famille coréenne brisée par la partition du pays »
Copyright Keum Suk Gendry-Kim (texte et dessin) / Sarbacane
Depuis le 5 mai 2021, 245 p., 26 €

L’attente, c’est ce que vivent ces femmes et ces hommes, séparés des leurs depuis près de soixante-six ans, et qui ne sont autorisés à les revoir qu’à la faveur de relations apaisées entre le Nord et le Sud… et lorsque la chance leur a souri. Une attente interminable pour des retrouvailles forcément bouleversantes à bien des égards, mais parfois déconcertantes quant au fossé idéologique qui s’est creusé entre ceux qui sont restés et les autres.

Une attente souvent vaine aussi, comme c’est le cas pour la mère de l’auteure.

Ici, la dernière réunion en date doit avoir lieu le 28 août 2018. Guija 92 ans a échoué dans sa demande, c’est une de ses amies qui a été sélectionnée par tirage au sort. Tout sa vie Guja a espéré retrouver son mari et son fils, perdus de vue dans la foule qui fuyait les bombardements américains.

Elle avait alors poursuivi sa route, son nourrisson suspendu dans un pagne accroché à sa poitrine, espérant les retrouver à la frontière sud-coréenne.

« Saisie par un sentiment d’urgence alors que la génération qui a connu la guerre s’éteint et que la nouvelle oublie le passé, j’ai interrogé ma mère pour qu’elle me raconte ces blessures traumatisantes de la guerre et de la séparation. » Keum Suk Gendy-Kim

Plusieurs chapitres sont consacrés à sa jeunesse dans le Nord, sous occupation japonaise jusqu’en 1945, puis à l’accalmie qui s’en est suivie, avant que Kim Il-Sung et les communistes chinois n’attaquent la Corée du Sud cinq ans plus tard.

Ce long flash-back nous permet de découvrir les us et coutumes d’une société patriarcale dans laquelle les mères enseignaient à leurs filles l’art de la soumission : « Après mon mariage, j’ai été sourde, aveugle et muette pendant trois ans » lui avait dit la sienne. La jeune femme avait cependant eu un bon mari, deux magnifiques enfants, et tout le loisir de s’exprimer à sa guise. Mais ce bonheur n’avait été que de courte durée…

Un récit familial pudique au retentissement profond et durable, servi par un coup de crayon à l’image de Guija : résolu.

Anne Calmat

Photo Nicolas Grivel

Keum Suk Gendry-Kim est née en 1971 en Corée du Sud. Elle est dessinatrice et traductrice. Ses livres sont publiés en France depuis 2012 (Le chant de mon père, Ed.Sarbacane) et portent le témoignage de ceux qui ont subi les outrages de la guerre en même temps que la fresque de son pays natal. Étudiante en peinture à l’Université de Sejong, elle intègre plus tard l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.


En route vers l’Ailleurs – Peppe Millanta – Ed. La Joie de lire, coll. Encrage

À partir du 21 mai 2021 – 288 p., 15, 90 €

Après un prélude, sur lequel nous reviendrons, la fable débute par un concours de « lancer de nain ». Vous avez bien lu : un lancer de nain, comme on pratique le lancer de javelot ou de poids en athlétisme. À ceci près que si le nain en question hurle de douleur, le lanceur est éliminé (cette discipline a perduré jusqu’en 1995, avant qu’elle ne soit interdite pour « atteinte à la dignité humaine »).

Où sommes-nous ? Dans un petit hameau de 80 habitants, cerné par la mer et une immense forêt. La grande majorité d’entre-eux tient pour acquis que le monde se résume à leur village. Vinpeel, employé à la « Taperne Pirog », tenue par le sieur Pirog, n’est pas de cet avis. Il rêve de rejoindre cet Ailleurs, au-delà des mers, que son ami Doan et lui ont aperçu un soir, alors qu’ils contemplaient les étoiles.

La tonalité du roman est l’enjouement. L’inauguration de ladite « taperne » et l’envoi par catapulte de Dorothy-la truie vers cet Ailleurs restent deux parmi les scènes les plus burlesques du récit. On pense fortement à Mack Sennet ou à Charlie Chaplin. Cette loufoquerie ne masque cependant l’impression de solitude dans laquelle vivent certains personnages. En particulier, Vinpeel, qui a trouvé une solution bien à lui pour s’en défaire.

En attendant le jour J, Doan et lui répertorient soigneusement les merveilleux nuages aux mille formes qui s’étirent au dessus de leurs têtes, et ils font d’improbables expériences, comme tenter par exemple de vider la mer de toute son eau…

D’autres personnages gravitent autour des deux rêveurs éveillés : Net Bundy, le père de Vinpeel qui, plutôt que de communiquer avec son fils, préfère confier chaque jour à la marée descendante une bouteille contenant un message, en espérant qu’il parvienne à celui ou celle à qui il est destiné. S’agit-il de la jeune fille aux cheveux roux entrevue au tout début du récit ? Il y a aussi le vieux Krisheb qui, dans sa jeunesse, a voulu s’envoler. Plus tard, il a jeté sa jambe de bois – conséquence de sa tentative d’évasion – dans les flots et continue depuis d’espérer qu’ils la lui restituent. On n’oubliera pas non plus Mune, la jeune fille mutique (et magnétique) arrivée d’on ne sait d’où dans un rayon de lumière, et qui a littéralement subjugué Vinpeel ; pas plus qu’on sera surpris de croiser une certaine Lady Sawen, qui exige qu’on la sollicite à trois reprises avant qu’elle daigne répondre.

Un roman fou, fou, fou d’originalité et de poésie, à mettre entre toutes les mains à partir de 15 ans.

Anne Calmat

Peppe Millanta a mené plusieurs vies. Il a d’abord été avocat puis musicien de rue. Il est également diplômé de l’Académie nationale Silvio d’Amico, en dramaturgie et en mise en scène. Il a été récompensé de prix d’écriture et de théâtre. Son groupe de Musique du monde se produit lors de nombreux festivals dans toute l’Italie. En 2017, il a fondé à Pescara une école dédiée aux arts de l’écriture, la Scuola Maconda l’Officina delle storie .

Les mystères du temps – Sylvie Neeman – Rémi Farnos – Etienne Klein (préface et insertions scientifiques) – Ed. La Joie de Lire

Copyright S. Neeman, R. Farnos / Joie de Lire, coll. Les mystères de la connaissance – À partir du 21 mai. 168 p., 14, 50 €

L’histoire, régulièrement émaillée dans le corps du récit de mises au point scientifiques, est simple : une mère et ses deux enfants partent en excursion en montagne, à la recherche de vestiges d’un passé antédiluvien. Elle est géologue. Chemin faisant, elle fait profiter Polina et Léo de ses connaissances en matière d’évolution de la terre.

« Maman nous raconte un temps infini qui défile sous nos yeux, 500 millions d’années s’écoulent en quelques minutes, des animaux prodigieux volent au dessus de nos têtes, nagent sous nos pieds, puis les océans peu à peu se referment, les dinosaures disparaissent de la surface de la terre (…) Maman dit que la prochaine extinction de masse, qui a d’ailleurs déjà commencé, ne sera pas due à une météorite géante, pas à un tsunami, c’est uniquement l’être humain qui en sera la cause. »

Il est beaucoup question de temporalité et de datation dans le récit que fait Léo des conséquences de cette journée où tout a basculé. De perception du temps aussi, qui passe trop vite ou trop lentement. De mémoire, omniprésente ou envolée…

Pour l’heure, ils vont par les sentiers abruptes, insouciants, tout à leurs découvertes. Puis, en l’espace d’un instant, c’est l’accident : la mère emportée par un éboulis de pierres, l’hélicoptère, l’hôpital, le coma.

Polina n’a pas voulu voir, elle a instantanément oublié ce qu’il venait de se produire, elle est devenue amnésique. Léo a vu et se souvient ; la tâche lui incombe désormais de remettre un peu d’ordre dans tout ça. Léo est un enfant plein de ressources…

Tout cela est décrit sur un ton léger, plein d’humour et de fraîcheur, qui fait que l’on se glisse avec bonheur dans ce récit qui marrie avec beaucoup de pertinence sciences, philosophie et fiction, sans que l’on doute un seul instant que la Belle au bois dormant ne finisse par se réveiller.

Anne Calmat

Sylvie Neeman est née à Lausanne, en 1963. Après une licence en Lettres et la naissance de ses deux filles, elle s’est peu à peu spécialisée en littérature pour la jeunesse. Elle collabore à la revue Parole de l’Institut suisse Jeunesse et Médias, qu’elle a dirigée pendant 14 ans, et écrit des chroniques pour le journal Le Temps. À ce jour, elle a publié un roman pour les adultes, plusieurs nouvelles dans des ouvrages collectifs et quatre albums pour les enfants. Elle vit à Montreux.

Rémi Farnos est un auteur né le 18 décembre 1987 à Béziers. En 2008, il intègre l’école des Beaux-Arts d’Angoulême (EESI).
En 2013, il obtient son DNSEP (diplôme National Supérieur d’Expression Plastique), puis il part s’installer à Nantes. La même année, il intègre en tant qu’éditeur la maison d’édition Polystyrène. (Voir aussi Archives BdBD)

Des souris et des hommes – Rébecca Dautremer – Ed. Tishina (texte intégral, trad. Maurice-Edgar Coindreau)

Copyright R. Dautremer / Tishina – Depuis novembre 2020 – 420 p., 37€

https://www.arte.tv/fr/videos/100369-000-A/roman-graphique-des-souris-et-des-hommes/

« J’ai vu des centaines d’hommes passer sur les routes et dans les ranchs, avec leur balluchon sur le dos et les mêmes mensonges dans la tête. J’en ai vu des centaines. Ils viennent, et, le travail fini, ils s’en vont ; et chacun d’eux a son petit lopin de terre dans la tête. Mais y’en a pas un qu’est foutu de le trouver. C’est comme le paradis. »

Il n’est pas rare qu’un roman mis en images – ici, mis en scène – par un(e) artiste, soit magnifié par la beauté et la puissance de ses illustrations. On le découvre alors sous un nouveau jour, il peut même y gagner une seconde vie en touchant un lectorat pour qui, hormis quelques grandes signatures, les road-trips américains des années 1930-40 sont passés de mode. Le nom de John Steinbeck reste quant à lui plutôt attaché au titre qui a succédé à cet ouvrage, Les Raisins de la colère (1939, Prix Pulitzer), dans lequel il décrit l’odyssée tragique de petits fermiers dépossédés, partis vers la Californie louer leurs bras comme travailleurs agricoles.

Dans Des souris et des hommes, John Steinbeck met en scène deux hommes, deux amis qui vont de ferme en ferme pour louer leur force de travail dans l’espoir de pouvoir, un jour, acquérir une petite ferme « bien à eux ». Il y a George, la tête pensante du duo, et Lennie, son ami d’enfance. Lennie est un colosse à la force surhumaine, mais pourvu de l’âge mental d’un enfant. Sa seule passion est de caresser des matières soyeuses et douces, comme par exemple les souris, que ses grosses paluches finissent inéluctablement par étouffer par excès de tendresse. Une jeune femme, passablement aguicheuse, va en faire les frais et sceller le destin du pauvre innocent.

C’est alors que nous revenons à notre propos initial : ce court roman, un rien tire-larmes, en même temps qu’expression de la misère et de la solitude humaine, qui des décennies plus tard perdurent chez toutes celles et ceux dont les vies ont été fracassées, trouve sous les pinceaux de Rébecca Dautremer une dimension souveraine rarement égalée. Un grand moment d’émotion, à offrir sans modération. Tout lectorat.

A. C.

Rébecca Dautremer est née en 1971 dans les Hautes-Alpes. Diplômée en graphisme de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs et passionnée de photographie, elle se tourne vers l’illustration jeunesse en 1996. Suivront plusieurs succès dont L’Amoureux et l’adulé Princesses oubliées ou inconnues. Elle a été récompensée par de nombreux prix, parmi lesquels la Pépite du Livre illustré et le Grand Prix de l’Illustration, en 2019. Ses deux derniers ouvrages, Les riches heures de Jacominus Gainsborough et Midi Pile, ont eux aussi rencontré un immense succès public et critique. Son adaptation graphique du classique de John Steinbeck Des souris et des hommes révèle toutes les finesses de son style, ponctué de clins d’œil aux illustrations des années 1930.

A. C.

Voir aussi (Archives BdBD) :

La Charge mentale des femmes et celle des hommes – Aurélia Schneider – Muzo – Ed. Larousse

Copyright A. Schneider, Muzo / Larousse – Depuis le 28 avril 2021 – 208 p., 17.95 €

Vie domestique, familiale, professionnelle ou sociale, vous êtes au front en permanence ? Tout se télescope, vos activités occupent votre cerveau et dévorent les espaces de pause dont votre corps et votre tête ont tant besoin ? Ne cherchez plus, vous êtes en pleine  surcharge mentale.

Avec cet ouvrage, vous apprendrez à :

• reconnaître vos vulnérabilités ;

• identifier des fonctionnements profonds qui opèrent à votre insu ;

• appliquer la règle des 8R : R comme prendre du Recul, Rectifier le tir ou Retomber sur ses pieds ;

• améliorer la qualité de vie de votre couple au quotidien.

Aurélia Schneider
Muzo

Après le succès de son premier livre, La charge mentale des femmes… et celle des hommes, le Dr Aurélia Schneider, ancienne interne des hôpitaux de Paris, spécialiste des thérapies comportementales et cognitives s’est associée au dessinateur Muzo pour proposer un guide enrichi de nouveaux cas cliniques, illustrant ses méthodes thérapeutiques aussi concrètes que simples, grâce à des dessins pleins d’humour et de justesse.

Autant d’outils pour vous aider à alléger votre charge mentale et prévenir le burn-out !

« D’accord, vous avez déjà trop de choses à faire. Alors, lire un livre, en plus, non merci, pas le temps ! Mais si, justement, la lecture de ce livre-ci va avoir un effet magique : juste un chapitre, chaque soir, et vous serez sauvé(e) !

Vous allez comprendre comment la charge mentale vous emprisonne ; rire de vous et de l’époque ; réfléchir aux choses à faire (ou à ne plus faire) ; puis agir, moins mais mieux. Et voilà le boulot : merci Aurélia et Muzo ! » *

  • Christophe André, médecin psychiatre

Objectif Mars : Tous les espoirs sont permis, la Nasa persiste en signe… (suivi de) « On mars », BD en 3 parties

Le Monde, 20 avril 2021 – « Pour sa première expérience, Moxie a produit 5 grammes d’oxygène, de quoi respirer pendant 10 minutes pour un astronaute ayant une activité normale. Les ingénieurs chargés de Moxie vont maintenant mener davantage de tests et essayer d’augmenter ce résultat. L’outil a été élaboré pour pouvoir générer jusqu’à 10 grammes d’oxygène par heure.

La démonstration a eu lieu le 20 avril et la NASA espère que de futures versions de l’outil expérimental utilisé pourront préparer le terrain à une exploration par des humains. Non seulement le processus pourrait produire de l’oxygène pour que de futurs astronautes puissent respirer, mais il pourrait aussi permettre d’éviter de transporter depuis la Terre de larges quantités d’oxygène indispensables à la propulsion de la fusée pour le voyage du retour.

De l’oxygène pour dix minutes

Le « Mars Oxygen In-Situ Resource Utilization Experiment » (Moxie) est une boîte dorée de la taille d’une batterie de voiture, située à l’avant droit du rover. Il utilise électricité et chimie pour scinder les molécules de CO2, produisant ainsi de l’oxygène, d’un côté, et du monoxyde de carbone, de l’autre. Pour sa première expérience, Moxie a produit cinq grammes d’oxygène, de quoi respirer pendant dix minutes pour un astronaute ayant une activité normale. »

Maintenant, attardons-nous un moment sur ce qui n’est encore qu’une fiction… https://boulevarddelabd.com/on-mars-t-1-a-3-3-sylvain-runberg-grun-ed-daniel-maghen/

T.2 sur 3


Esma (Double meurtre à la villa Matsuo) – Iwan Lépingle – Ed. Sarbacane

En librairie le 5 mai 2021
Copyright I. Lépingle / Sarbacane

La première fois qu’Audrey croise le regard d’Esma, par une chaude journée d’été, dans le domaine de milliardaires près de Genève dans lequel elles travaillent, une émotion forte et nouvelle lui enflamme le ventre. Alors quand la jeune Turque sans-papiers déboule chez elle au beau milieu de la nuit, dégoulinante des eaux noires du Léman, en lui disant que sa vedette de boss vient d’être noyée dans sa piscine par un mystérieux assassin, Audrey décide de la croire.

Tandis que l’enquête policière rame, que les médias se délectent de cette affaire sordide, Audrey cache sa protégée dans les villas vides du domaine. Mais le meurtrier court toujours. Et si Audrey avait manqué de discernement ? Et si le meurtrier était… une meurtrière ?

Né en 1974 à Orléans, Iwan Lépingle a fait de nombreux voyages en Asie puis a enseigné au Maroc.
Il publie en tant qu’auteur et dessinateur Kizilkum puis Rio Negro chez les Humanoïdes Associés, marqués par son goût du voyage et des grands espaces.
Une île sur la Volga est son deuxième album chez Sarbacane, après le très remarqué Akkinen zone toxique accueilli unanimement dans les médias.

L’Attrape-Malheur (T. 2/3) – Fabrice Hadjadj – Tom Tirabosco – Ed. La Joie de Lire

Roman illustré, à partir de 13 ans – 478 p., 22, 90 € (copyright F. Hadjadj (scénario), T. Tirabosco (illustrations) / La Joie de lire

Suite du roman de Fabrice Hadjajd, dont le style chatoyant a été salué par celles et ceux qui ont découvert le premier tome de sa trilogie. (v. Archives, sept. 2020). Si ce n’est pas le cas, ce bref résumé sera un heureux prélude à ce qui suit.

On se souvient qu’à la fin du T.1, Jakob Traum, né sous le signe de l’invulnérabilité, que l’on a surnommé « l’attrape-malheur » parce qu’il était capable de prendre sur lui les blessures et les maladies de ceux qu’il aime, a eu la tête tranchée, sur l’insistance de la foule toujours avide d’exploits spectaculaires et avec la bénédiction de sa (presque) fiancée, la jeune princesse Vérène, qui selon ses propres paroles « le déteste passionnément ». On se souvient aussi qu’au moment où il quittait le théâtre de son supplice, les machines volantes du vieil Altemore ont incendié le Dôme des Artistes…

Jakob s’en va dans la nuit, tenant devant lui sa tête fraîchement décapitée, à la manière d’un lampion. Une autre vie l’attend ; il se dit que puisque la mort ne veut définitivement pas de lui, il se tiendra désormais à l’écart des hommes – et des princesses.

Pour l’heure, il lui faut lutter contre les ennemis aux dents acérées qui ont déchiqueté ses vêtements, et se cacher de ce diable d’homme vêtu de noir, qui venait déjà hanter ses nuits lorsqu’il se produisait au cirque Barnoves après que son propre père l’eut rejeté. Qui est-il ? « Je ne sais pas si c’est un ami ou un ennemi. Vient-il d’un autre monde ? »

Malgré sa résolution de fuir toute autre compagnie que celle des bêtes et de Dame nature, Jakob a fini par rejoindre Ragar, le fils dissident d’Altemore, prince de Namubie.

Ragar est le chef de la Horde à laquelle nombre d’artistes du cirque détruit par les flammes se sont ralliés. Jakob se retrouve comme en famille, presque apaisé, aux antipodes de celui qui, il y a encore peu de temps, était capable de s’élancer du haut d’une tour pour se retrouver deux-cents mètres plus bas, sans une égratignure.

C’est à la faveur d’une inauguration, sur fond de complot fomenté par Ragar, que celui que l’on appelle maintenant « l’Enfant-Nature » va retrouver Clara, son amour d’enfance, aux temps bénis où il n’avait aucune raison de douter de l’affection des siens.

Jakob va apprendre à se battre au couteau et à chasser le sanglier, malgré sa répugnance à tuer des animaux. Il va aussi découvrir qu’un ami peut se changer en ennemi ou, au contraire, se révéler un ange gardien.

L’Enfant-Nature va également connaître la dualité : chérir Clara le jour et tenter de maudire Vérène la nuit, cependant que les chansons qu’elle a composées courent sur toutes les lèvres, avant de parvenir jusqu’à lui.

Ami rentre à la maison / Si je t’ai coupé la tête / Ce n’est pas une raison / Pour que tu fasses la tête.

Mais laissons maintenant aux lecteurs et lectrices la Joie de découvrir ce qui les attend… (sortie du T.2 le 22 avril 2021)

Né en 1971, Fabrice Hadjadj est un écrivain, philosophe et dramaturge français. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et agrégé de philosophie. Il est surtout connu par la critique pour ses essais, qu’il consacre aux questions du salut, de la technique et du corps. Ses ouvrages principaux sont : Le Paradis à la porte : Essai sur une joie qui dérange (Seuil, 2011), Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi) (Tallandier, 2017) et Être clown en 99 leçons (La Bibliothèque, 2017). Sa passion pour le théâtre l’a mené à composer des pièces, tandis que son goût prononcé pour les arts visuels a abouti à l’écriture de trois livres sur l’art. Sa pratique de la musique lui a également fait composer plusieurs albums. Il dirige aussi Philantropos, un institut universitaire, dans le canton de Fribourg.

Tom Tirabosco, illustrateur suisse, est né à Rome en 1966. Auteur de bandes dessinées, il est installé à Genève depuis 1971. Diplômé de l’École supérieure d’arts visuels de Genève, il est lauréat de plusieurs concours de bande dessinée tels que le Prix Toepffer de la Ville de Genève en 1997 et le Grand Prix de la Ville de Sierre 2003 (pour L’Œil de la Forêt. Éditions Casterman). Il a également signé cinq timbres pour La Poste suisse. Tom Tirabosco expose régulièrement en Suisse et à l’étranger, travaille pour la presse suisse et française et a signé de nombreuses affiches culturelles. Avec le célèbre caricaturiste Zep, Tom Tirabosco vient d’ouvrir une École supérieure de bande dessinée et d’illustration à Genève.

Ceux qui brûlent – Nicolas Dehghani- Ed Sarbacane

Copyright N. Dehghani / Sarbacane – En librairie à partir du 7 avril – 192 p., 25,50 €

Alex Mills, flanquée de son nouveau partenaire, le calamiteux Pouilloux – il se qualifie lui-même de vieil empoté – enquêtent sur le meurtre d’un homme que l’on a mutilé et aspergé d’acide chlorhydrique, avant de s’en débarrasser dans une benne à ordures. Le coupable pourrait être un individu vêtu d’un long manteau à capuche, qu’un témoin a vu se diriger vers un club à la réputation douteuse, appelé le Pyramid.

Peu de temps auparavant, Alex a été renversée par un motocycliste alors qu’elle traversait la rue, le nez plongé dans la lecture de son horoscope. « Attendez-vous à un événement frappant aujourd’hui. » Pas de bobo, mais le risque pour elle de se perdre dans un dédale de conjectures. Que ce serait-il passé si…

Pour l’heure, Alex et son binôme sont au Pyramid, un nom qui n’a pas sûrement pas été choisi par hasard. Pouilloux ouvre l’œil et photographie mentalement les clients qui lui semblent chelous, cependant qu’Alex est allée explorer les entrailles du club. Elle va y faire une rencontre pour le moins… frappante.

Les situations à haut-risque vont dès lors s’enchaîner, mais elles seront riches d’enseignement pour qui saura dénicher au fond de soi des ressources insoupçonnées. Car sous couvert d’une intrigue policière aux ramifications ésotérico-mafieuses, c’est aussi de cela dont il est question.

Une super bande dessinée – qui avance masquée – dans laquelle le graphisme « de folie  » joue un rôle important.

Anne Calmat

Nicolas Dehghani est né en 1987 à Rennes. Après une formation en cinéma d’animation à l’école des Gobelins, dont il sort diplômé en 2011, il s’associe avec cinq camarades de classe pour former le collectif CRCR. Ensemble depuis une dizaine d’années, ils réalisent courts-métrages, trailers, clips et publicités, principalement en animation traditionnelle. En parallèle, Nicolas s’ouvre à l’illustration, ce qui lui permet de collaborer avec des magazines en France, comme L’Obs, Les Échos, XXI, Usbek et Rica, et outre Atlantique, le New Yorker, Wired, Variety, Hollywood Reporter… Nicolas Dehghani vit à Paris. Ceux qui brûlent est sa première bande dessinée.

Idiss – Richard Malka – Fred Bernard – Ed. Rue de Sèvres

Copyright R. Malka, F. Bernard / Rue de Sèvres. Depuis le 31 mars 2021 – 128 p., 20 €
Ed. Fayard

D’après le livre de Robert Badinter

« J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss. Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils. » R.B.

En 2018, Robert Badinter, homme réservé par excellence, surtout lorsqu’il s’agit de son histoire familiale, livre dans son récit les silences des siens et rend hommage à sa grand-mère, Idiss.

En 2021, Richard Malka et Fred Bernard s’emparent de « cette manière de chef-d’œuvre, d’une sincérité coupante et sans apprêts » * et créent une version graphique en tous points fidèle à l’ouvrage de Robert Badinter.

  • La Croix, 2018

Au début des années 1910, Idiss fuit les pogroms qui s’étaient multipliés à partir de 1903 dans le yiddishland bessarabien* et s’installe à Paris avec son mari et ses enfants. Un répit de quelques années, avant que le Parti national-socialiste des travailleurs allemands ne désigne en 1921 un certain Adolf Hitler comme nouveau leader…

C’est l’itinéraire de cette petite femme venue d’ailleurs, dont la générosité de cœur et l’amour immodéré pour les siens irrigue les planches cet album, que nous découvrons, avec l’étrange sentiment d’avoir eu le privilège de créer un lien avec elle, et d’avoir vécu à ses côtés un moment d’Histoire. À découvrir sans délai.

  • Bessarabie (actuelle Moldavie), zone de résidence attribuée aux juifs par le régime tsariste.

Anne Calmat

Photo Joël Saget / AFP

Robert Badinter – Né à Paris en 1928, il fut avocat au barreau de Paris et professeur de droit. Nommé ministre de la Justice en juin 1981 par François Mitterrand, il fit voter l’abolition de la peine de mort en France et prit de nombreuses mesures en faveur des libertés individuelles, des droits des victimes et de l’amélioration de la condition des détenus. Robert Badinter a présidé le Conseil constitutionnel de 1986 à 1995 et fut sénateur des Hauts-de-Seine de 1995 à 2011. Il est l’auteur de nombreux ouvrages juridiques et littéraires.

Photo L. Bahaeghel

Richard Malka, né le 6 juin 1968 à Paris, est avocat au barreau de Paris, scénariste de bandes dessinées (L’Ordre de CicéronLa face kärchée de Sarkozy), et romancier français (Tyrannie et  Éloge de l’irrévérence) Il est spécialiste des questions de liberté d’expression et de laïcité, et connu pour être l’avocat du journal satirique Charlie Hebdo depuis sa création en 1992.

Photo L. Behaeghel

Fred Bernard est né en 1969, il illustre de nombreux albums réalisés en tandem avec François Roca, des romans jeunesse et sait être un auteur complet en BD adulte quand il écrit et dessine la série Jeanne Picquigny ou Les Chroniques de la vigne et les Chroniques de la fruitière et plus récemment, Carnet d’un voyageur immobile.

Les Mains de Ginette – Olivier Ka – Marion Duclos – Ed Delcourt

Copyright O. Ka (scénario), M. Duclos (dessin) / Delcourt – Depuis le 24 mars 2021 – 104 p., 16, 50 €

un petit bourg comme tant d’autres, dans lequel les gamins prennent un malin plaisir à estropier les nains de jardin d’une vieille femme, qu’au lieu d’appeler la sorcière, ils désignent sous le nom de « la crabe ».

Le prologue de l’histoire qui nous est ici contée évoque, dans ses premiers planches, une fable drolatique pour enfants. Il n’en est rien. Le scénario à tonalité balzacienne se révèle d’une densité psychologique inattendue et donne à méditer.

Lorsqu’une jeune femme en quête d’estime de soi, affligée dans son enfance de parents particulièrement toxiques, rencontre un jeune homme bien sous tous rapports, mais affligé, lui, d’un fétichisme compulsif des mains féminines, on est en droit de se demander si leurs névroses seront compatibles.

Marcelin Gavoche, droguiste rue du Moulin-à-sel, a aimé Gisèle, la préposée aux postes du village, dès qu’il a posé les yeux sur elle, ou plutôt sur ses mains. Ils se sont très vite mariés ; la vision de leur bonheur réjouissait tous les habitants de Bournabœuf. Mais cette merveilleuse union ne reposait-elle pas sur un malentendu ?

Marcelin pouvait s’enorgueillir de posséder la plus belle collection de gants de caoutchouc du comté. Toutes les femmes se pressaient dans son magasin pour en acheter. Il veillait à ce que chaque paire soit adaptée à la nature de la peau de ses clientes et à la morphologie de leurs doigts, leur faisait mille grâces (sans penser à mal, n’avait-il pas trouvé la femme de sa vie ?), les raccompagnait à la sortie de son magasin en esquissant trois pas de valse. À la longue, le comportement primesautier de son époux, par ailleurs toujours très amoureux, avait fini par déstabiliser Ginette. Les traumatismes de l’enfance remontaient à la surface…

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Elle se sentait comme autrefois : un laideron incapable d’être aimée. Le mécanisme de la jalousie, avec ses conséquences funestes, était enclenché. Et Gisèle était une personne jusqu’au boutiste.

Anne Calmat

L’accident de chasse – David L. Carlson – Landis Blair – ED. Sonatine

Copyright D. L. Carlson (scénario), Landis Blair (dessin) / Ed. Sonatine –
400 p., 29 €
Fauve d’Or Angoulême 2021

1959. Charlie Rizzo vient de perdre sa mère et doit emménager à Chicago avec son père, Matt, aveugle à la suite suite d’un accident de chasse, passionné de littérature et de poésie. C’est du moins la version officielle de la cause de sa cécité.

Mais un jour tout va basculer pour le père et le fils : Charlie a fait plusieurs pas de côté, Matt n’a pas d’autre choix, pour sauver le sauver de la prison, que de revenir sur un mensonge vieux de plusieurs dizaines d’années, au risque de casser le lien de complicité qui s’était instauré entre eux. Matt lui raconte alors ses années de prison… Un chemin initiatique éclairé par les poètes.

Touché par les faits à haute densité émotionnelle que lui a rapportés Charlie Rizzo, David L. Carlson va d’abord vouloir en faire un projet transmédia en l’adaptant au théâtre, en musique et au cinéma, mais après plusieurs déconvenues, et suite à sa rencontre avec Landis Blair, il décide d’en faire une bande dessinée.

L’élaboration graphique de L’Accident de chasse va prendre près de 4 ans au dessinateur (l’encrage d’une planche nécessite une journée entière), le résultat est à la hauteur.

Un chef-d’œuvre absolu ! Le style littéraire est fluide et de haute tenue, l’adaptation graphique en noir et blanc hachuré à la plume crée une incroyable symbiose entre les mots et les images.

Chaplin en Amérique (T.1) – Chaplin prince d’Hollywood (T. 2/3) – Laurent Seksik – David François – Ed. Rue de Sèvres

2019 – 78 p., 17 €
2021 – 80 p., 17 € – T.3 en 2022

Copyright L. Seksik (scénario), D. François (dessin)/ Rue de Sèvres

Ceux albums aux illustrations chaloupées retracent la période américaine de Chaplin et décrivent comment un homme qui, au départ, avait reçu d’aussi mauvaises cartes dans son jeu va devenir un créateur visionnaire et un acteur d’exception doublé d’une légende vivante.

Le premier tome débute en octobre 1912, lorsque Charles Spencer Chaplin, artiste de music hall, lui même fils d’artistes tombés dans l’oubli, quitte l’Angleterre pour une tournée de trois mois aux USA en compagnie de son demi-frère, artiste également et soutien indéfectible de son cadet. Chaplin ne doute de rien, il arrive en conquérant. Pour lui, il est inenvisageable qu’il en soit autrement, n’a-t-il pas une revanche à prendre sur la vie et sur la misère qui a accompagné son enfance et détruit ses parents ?

« Salut, l’Amérique ! Je suis venu te conquérir! Il n’est pas un homme, une femme, un enfant qui n’aura pas mon nom aux lèvres ! »

Mais les critiques sont catastrophiques. 

Peu de temps après, les cartes vont s’aligner dans le bon ordre : le metteur en scène-producteur, Mack Sennett, qui avait trouvé « le spectacle nul, mais Chaplin prometteur » demande à le rencontrer, puis semble l’avoir zappé. Chaplin demeure cependant dans son sillage, au cas où. C’est à la faveur d’un coup de chance phénoménal qu’il va créer son personnage : Sennett a besoin d’un comédien pour remplacer celui qu’il dirige dans L’Etrange aventure de Mabel ; il lui demande d’aller se chercher un costume dans la réserve aux accessoires… et c’est Charlot qui réapparaît.

C’est ainsi que Charles Spencer Chaplin va tourner dans la foulée une trentaine de films (en courts-métrages) et devenir en peu de temps l’acteur, puis ensuite le réalisateur le plus célèbre du monde.

Le Kid, 1921

Celles et ceux qui ne connaissaient que les grands lignes de la vie de Charlie Chaplin vont découvrir chez lui un mélange de pragmatisme (il a toujours privilégié ses intérêts, quitte à se montrer ingrat et cynique envers de ceux qui ont fait sonner pour lui « les trompettes de la renommée« ) et d’idéalisme (il n’a cessé de défendre le doit de l’Homme à la dignité et de pourfendre l’intolérance et le fascisme). Le troisième aspect de Chaplin – son goût immodéré pour les très jeunes filles – lui vaudra quelques déboires avec la justice et les ligues de vertu – ce ne seront pas les seules attaques auxquelles il devra faire face…

Les Lumières de la ville, (film sonore) 1931

Puis au retour d’un voyage où il a côtoyé les dirigeants les plus influents de la planète, celui qui a atteint les plus hauts sommets du tragique dans certains de ses films muets, décide qu’il est temps pour le vagabond au grand cœur de laisser la place à des productions plus engagées.

Ce que j’ai vu du monde me commande de passer à autre chose (…) de faire un autre cinéma (…) de tendre un autre miroir au monde. À quoi servirait le cinéma sinon

Le Dictateur, 1939
Les Temps modernes, 1936

En 1936, il envoie Charlot à l’usine. Ce sera le dernier film muet de celui qui ne voyait aucun avenir au cinéma parlant. Il y stigmatise le travail à la chaîne et dénonce le chômage qui sévit en Amérique depuis la crise de 1929. Puis viendra Le Dictateur (1939), son premier long-métrage parlant où, renonçant à toute métaphore, il caricature Hitler, qu’il qualifiait de clown inoffensif avant son voyage en Allemagne. Preuve que l’on ne peut pas être visionnaire en tout…

Anne Calmat

Aux Arts citoyens !